[PV Kate] Les ambitieux n'ont pas d'amis. Que des intérêts.

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Nivraya
Assistante de l'Intendant d'Arnor
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Lun 4 Mar 2013 - 16:53
Quelques temps avant la chute d'Imladris et la Bataille des Trois Rois.

____


Il y a peu de choses plus ennuyeuses, dans la vie d'une femme du monde, que la routine imposée par le travail. Oh, elle n'est certes pas obligée de travailler, et son mari serait même probablement heureux de la voir rentrer un peu plus souvent dans leur petit domaine privé, mais il sait qu'elle se plait à la capitale, et il ne veut pour rien au monde entacher son bonheur et sa liberté. D'autant que, ce faisant, elle contribue à accroître le prestige du nom de Gardelame. La famille, noble depuis fort longtemps, mais guère fortunée en comparaison des riches bourgeois, est bien obligée de participer à la course aux honneurs imposée par la période compliquée qui s'ouvre actuellement. Il suffit d'écouter, même de loin, les racontars que colportent ici et là les voyageurs, d'où qu'ils viennent, pour se rendre compte que la paix est vacillante en Terre du Milieu, et qu'il viendra bientôt l'heure des grands changements. On parle d'armées qui battent la campagne sans que les troupes royales, peu importe de quel royaume on parle, ne fassent rien. On parle d'hommes mystérieux aux grands pouvoirs, qui ensorcellent l'esprit, et qui corrompent les grands et les moins grands, pour servir des projets obscurs dont on n'ose pas discuter. On prononce des mots qui inspirent la crainte : trahisons, assassinats, suspicion. On parle de complots, et on parle de places à prendre. Une situation rêvée pour quiconque veut s'élever dans la hiérarchie, mais aussi un moment très délicat. Comme des enfants affamés autour d'un gâteau, les nobles de tous horizons se tiennent autour des postes de pouvoir, tout en sachant que le premier à bouger sera déchiqueté impitoyablement par les autres. Ne pas céder à la tentation, mais ne pas se laisser doubler. Voilà qui est la priorité de tous ceux qui ont un peu d'ambition actuellement.

A Annùminas, la capitale glorieuse de l'Arnor, la situation est plus tendue que jamais. Les espions circulent partout, les fausses informations se répandent comme une traînée de poudre, et chacun doit sauver les apparences pour se préserver des critiques, si tant est que cela puisse être possible. Nivraya, qui n'est guère habituée à se montrer aux yeux de tous, a fait en sorte d'assister à cinq soirées ce mois, afin de montrer qu'elle n'a pas peur de sortir, et qu'elle ne complote pas contre les puissants. Mais il s'en trouve tout de même pour affirmer qu'elle profite de la situation pour s'afficher aux bons endroits, et espérer s'attirer des faveurs. Néanmoins, en période de tension, il vaut mieux passer pour un opportuniste que pour un comploteur. Les premiers sont souvent regardés de travers, mais ils se contentent au final de faire ouvertement ce que tout le monde fait en cachette. Les seconds, eux, sont châtiés publiquement, leur nom et leur figure traînés dans la boue, avant d'être enterrés sans plus de cérémonie. Les agents du Roi ne plaisantent pas avec ce genre de menaces. Mais malgré tout cela, toutes ces préoccupations, il demeure le souci du travail. Un travail immense, quand on est en charge de la perception des taxes et des impôts divers. En période trouble, le Roi a besoin d'argent pour financer la sécurité du royaume et pour préserver les fameuses apparences. De l'autre côté, les marchands, les commerçants et les paysans ont tendance à vouloir économiser en prévision des périodes difficiles qui ne manqueront pas de venir. Et entre les deux, se trouvent les percepteurs, qui doivent se débrouiller pour trouver l'argent, quitte à s'attirer les foudres des sujets. Depuis un bon mois, Nivraya n'a plus mis le pied dehors sans être accompagnée en permanence par ses deux compagnons. Elle ne craint pas particulièrement pour sa sécurité, mais elle a l'impression que les choses peuvent déraper n'importe quand, et elle n'est pas femme à se laisser surprendre.

Cela a bien entendu eu des conséquences sur leur moral à tous. Cela, additionné à ce temps exécrable qui s'est abattu sur la région, a eu raison de leur bonne humeur. Freyloord, le colosse taciturne, n'a pas vraiment changé d'attitude, mais la perceptrice le connaît depuis suffisamment longtemps pour noter de subtils changements dans son attitude. Afin de le préserver, elle lui a donné le droit d'aller faire quelques emplettes, et il en a profité pour acheter plusieurs livres pour son usage personnel. C'est la seule chose qui parvient à le détendre. Alyss, en revanche, a beaucoup souffert du manque de sommeil dû à ses éternelles veilles. Nivraya a eu beau lui répéter cent fois que la Chambre est parfaitement sûre, et qu'elle peut dormir sur ses deux oreilles, la tension qui monte en ville semble avoir des répercussions physiques sur la petite brune, au point de l'empêcher purement et simplement de fermer l'œil. Elle a passé toute la semaine passée à somnoler, sursautant à chaque bruit anormal, et s'excusant platement pour son manque de concentration. Ses yeux rougis et les larmes qui ne cessaient de couler dès qu'elle étouffait un bâillement ont trahi son épuisement, et la Dame de Gardelame a officiellement décidé de prendre une journée de repos pour sa sérénité et celle de son entourage. Pour la première fois depuis longtemps, Alyss s'est endormie dans le fauteuil où, d'habitude, elle monte la garde, recroquevillée dans une épaisse couverture. Cela fait du bien de la voir dormir, de temps en temps, car son rythme assez particulier a de quoi dérouter. Jamais prise au dépourvu, elle tend l'oreille en permanence, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, à l'affût de tout ce qui peut paraître suspect. Se réveiller aux aurores et la voir les yeux grands ouverts est parfois inquiétant.

La journée est bien commencée, et même si aucun rayon de soleil ne franchit la fenêtre, sans doute à cause de ces gros nuages qui s'amoncellent dans le ciel, on aperçoit la clarté du jour au dehors, au travers des rideaux. Il fait frais dans la Chambre, un peu trop au goût de Nivraya, mais Freyloord n'est pas là pour rajouter des bûches dans l'âtre, aussi doit-elle se montrer patiente, et attendre qu'il revienne de ses courses. Quelques secondes à peine après avoir eu cette pensée tout à fait innocente, et alors qu'elle vient juste de terminer de lire puis de signer un document officiel, on frappe à la porte. Elle ne prend même pas la peine de lever la tête, consciente que l'homme du Nord ne fait que manifester sa présence, et qu'il va bientôt franchir le seuil pour s'abriter du froid mordant qui règne à l'extérieur. Mais il n'en fait rien. La plume à quelques centimètres au-dessus du papier, Nivraya s'interrompt, et lève le nez alors que le visiteur frappe à nouveau. La Dame tourne la tête, cherchant du regard la personne préposée à l'ouverture de l'huis, avant de se souvenir qu'il est précisément absent. Un coup d'œil vers le fauteuil dans lequel sommeille une forme étrange pelotonnée sous une couverture lui indique qu'elle devra s'en occuper par elle-même. Quelle bassesse !

Cachant son mécontentement derrière une froideur toute aristocratique, elle se dirige d'un pas félin vers cette visite impromptue, vêtue d'une robe émeraude d'un goût exquis, par dessus lequel elle porte un châle d'un blanc immaculé pour lui tenir chaud. Elle sait sa coiffure impeccable, aussi ne prend-elle pas le soin de la remettre en place avant d'ouvrir à cet inconnu qui la force à se déplacer pour lui ouvrir, comme si elle n'était qu'une vulgaire servante. Avec une poigne surprenante pour une femme apparemment aussi frêle, elle écarte le montant qui la sépare du visiteur, sans ouvrir trop, pour ne pas laisser le froid rentrer. Mais même ainsi, elle se sent frissonner au contact de l'air glacial. Elle ne prend même pas la peine d'ouvrir la bouche, posant ses yeux verts puissants sur le gosse qui se tient dans l'encadrement, tout tremblotant. Un messager comme on en trouve beaucoup dans les rues actuellement, chargé de transmettre des messages rapidement, et surtout sans prendre une commission exorbitante. Il sort précautionneusement de sa poche une petite lettre, qu'il donne à Nivraya sans se faire prier. Il sait que dans ce genre de situations, il vaut mieux ne pas traîner, et ne pas déranger, car certains n'hésitent pas à maltraiter les enfants comme lui. Mais au moment où il s'apprête à partir, la femme tout de vert vêtue lui tend une unique pièce d'or, qu'elle glisse entre ses petits doigts. Il regarde le cercle brillant avec effarement, puis s'incline prestement devant sa bienfaitrice du jour, en la remerciant chaleureusement. Elle a déjà refermé la porte, oubliant la présence du môme, à peine consciente qu'elle vient de lui donner de quoi nourrir sa famille pour toute une semaine. Ah...les miséreux...

Au lieu de songer à lui, elle est toute entière concentrée sur le billet. Etrange. Elle ne reçoit pas beaucoup de courrier personnel, plutôt habituée aux missives professionnelles, aux ordres de mission et aux rapports formels qu'on lui transfère. Serait-ce une autre invitation ? Par les temps qui courent, il faut se méfier de ce genre de choses, et ne pas accepter ou refuser avec trop de précipitation. Il y a énormément de facteurs qui entrent en jeu dans les relations de pouvoir et il est impossible de jouer franc-jeu, de dire oui ou non sans réfléchir avant, sans analyser avec un œil de serpent les moindres implications du moindre mouvement. Une grande partie d'échecs à l'échelle d'un Etat. Regagnant son bureau, frottant ses doigts pour dissiper le froid qui les a saisis sans pitié, elle déplie le billet, brisant le sceau de cire, et le pose à plat sur la table. Avec un sourire mi-étonné mi-amusé, elle lit :

Citation :
A l'attention de Dame Nivraya de Gardelame, Perceptrice d'Arnor,

Madame, j'ai conscience que vous êtes occupée par la charge que votre noble Roi a accepté de vous confier, mais j'aurais vivement souhaité vous avoir à dîner ce soir à ma table, à l'Etoile du Nord, où je loge actuellement.

Outre le fait que je serai honorée de pouvoir manger en si plaisante compagnie, il y a une affaire dont il faut que je vous entretienne, et j'ai l'intuition que vous êtes la mieux à même de m'aider.

Je vous attends à l'heure qu'il vous plaira si vous acceptez ma proposition.

Veuillez agréer mes plus sincères amitiés.

-- Kathryn Prospéris

Nivraya lève la tête. Kathryn Prospéris ? La riche marchande d'étoffes précieuses ? La noble a quelques robes qui proviennent de ses soieries, et ce sont de véritables merveilles. Hors de prix, certes, mais qui font la différence dans les soirées chics. Elle se trouve actuellement en Arnor, et elle l'invite à dîner ? Etrange. Il est facile de refuser, prétextant quelque obligation professionnelle, ou affectant quelque maladie. Mais outre l'impolitesse faite à une telle réputation, il y a quelque chose d'intrigant dans ce message. Un je-ne-sais-quoi qui pousse à creuser, qui titille la curiosité et qui nécessite de se rendre sur place pour constater de ses propres yeux.

"Eh bien eh bien, pense la femme aux cheveux roux, je me demande bien ce que vous attendez de moi, Kathryn Prospéris..."


~~ ~~ ~~


Nivraya pose un regard circulaire sur la Chambre derrière elle, vérifiant qu'elle n'a rien oublié. Elle s'est préparée avec soin, enfilant une des précieuses robes Prospéris, une magnifique création d'un bleu clair ravissant. Ses bottines en daim sont suffisamment élégantes pour sortir, et suffisamment chaudes pour préserver ses pieds de la froideur du soir, ce qui ne sera probablement pas du luxe au retour. Par dessus cet ensemble fort seyant, elle a passé une veste de fourrure de vison, probablement sa plus chère si on fait exception de celle en hermine et de celle en isatis, qu'elle réserve pour les très grandes occasions. Elle est particulièrement agréable à porter, et donne une élégance rare à la silhouette tonique de la perceptrice.

Un claquement de doigts retentit soudain, brisant le silence qui s'est imposé de lui-même. Alyss fait un pas en avant. Elle a passé une tunique de servante brune qui la grossit quelque peu, et une longue robe qui tombe jusqu'au sol. Un ensemble informe et pathétique qu'elle déteste porter, mais qui est particulièrement nécessaire pour préserver l'illusion quant à sa fonction. En effet, en dessous, elle porte sa tenue de combat, entièrement noire, et beaucoup plus proche du corps, ce qui lui permet de combattre en toute tranquillité. La tenue avilissante qu'elle se force à porter en public a en outre l'avantage de dissimuler le set de couteaux qu'elle range à différents endroits. La petite guerrière, devenue pour un temps une dame de compagnie particulièrement timide et effacée, tend avec révérence le sceptre de sa maîtresse, qui s'en saisit entre ses doigts fins recouverts par des gants blancs. C'est une belle pièce, dont la tête est sculptée en forme de dragon, et dont elle se sert comme d'un insigne de sa charge. Elle n'adresse même pas un regard à Alyss, qu'elle traite avec la distance liée à leur écart de rang, mais lui glisse cependant :

- Prête à affronter ce qui nous attend ?

D'abord surprise, la jeune fille se fend d'un sourire carnassier :

- Toujours ! Répond-elle, avant de retrouver sa contenance.

Nivraya lui répond par un hochement de tête, puis lève les yeux vers Freyloord. La montagne de muscles à ses côtés est encore plus impressionnante dans cet épais manteau qui semble lui rajouter dix centimètres de largeur de chaque côté de ses immenses épaules. Au milieu de tout ça, sa tête rasée semble minuscule. Combiné à son visage buriné peu enclin à sourire, cela constitue une arme de dissuasion fort appréciable par les temps qui courent. Les bandits, les ivrognes et les malandrins, même nombreux, hésitent toujours à attaquer un colosse aussi imposant. S'ils savaient ! Elle lui adresse une tape sur l'épaule, dernière familiarité dans cet espace d'intimité qui est le leur, avant de plonger dans l'arène, et de devoir endosser les masques qui sont les leurs. Elle n'a pas vraiment besoin de lui dire quoi que ce soit. C'est un homme de peu de mots, elle n'est pas particulièrement bavarde, et ils se comprennent très bien sans avoir à s'exprimer à voix haute. Il sait ce qu'il a à faire. Elle sait qu'il le sait. Tout va bien.

Avec diligence, il lui ouvre la porte, et elle s'engouffre dehors en rabattant délicatement sa capuche sur sa coiffure qu'elle veut garder impeccable pour le dîner. Un petit vent souffle dans les rues de la capitale, assez désagréable pour que Nivraya se trouve obligée de presser le pas plus que d'ordinaire. Ils ne croisent pour ainsi dire personne, tandis qu'ils s'éloignent du Palais et des résidences qui se trouvent non loin, dans ce que l'on pourrait qualifier de "Ville-Haute", pour descendre dans la ville-basse, chez les roturiers. Il est plus pratique de se déplacer à pied, même par ce temps, plutôt que de faire seller un cheval pour l'occasion, et cela donne à l'énergique jeune femme la possibilité de se délier les muscles. La marche est une des activités sportives qu'elle pratique le plus, et bien qu'elle n'apprécie guère le contact avec la roture, elle ne supporte pas de devoir se passer d'exercice, et de monter à cheval quand la situation ne l'exige pas. Marchand d'un bon pas, elle arrive quelques minutes plus tard devant l'établissement, sans s'être trompée de chemin. L'habitude de visiter de nombreuses personnes pour leur réclamer des taxes lui a permis de mémoriser le plan de la ville, surtout lorsqu'il s'agit d'établissements aussi prestigieux que l'Etoile du Nord, qui est réservé à des clients plutôt fortunés venus de l'étranger. L'endroit semble calme, loin de l'animation débordante que l'on peut trouver dans des auberges de moins bonne qualité. Pourtant, l'écho de conversations parvient aux oreilles de la perceptrice, qui comprend aussitôt qu'il y a d'autres clients. Elle hausse les épaules. C'est sans doute préférable.

Freyloord ouvre grand le battant pour laisser passer sa grande carcasse qui semble sur le point d'arracher le chambranle au moindre faux mouvement. Les conversations se font de moins en moins fortes à mesure que les gens se rendent compte de son imposante présence, mais le géant s'écarte d'un pas en passant une main sur son crâne rasé pour le réchauffer. Nivraya s'avance alors dans la pièce, ayant déjà à moitié ôté son manteau. Avec négligence, elle le tend à Alyss, sur ses talons, qui l'attrape comme s'il s'agissait d'un objet en cristal. La perceptrice lève fièrement le menton, et remonte légèrement le bras, révélant à toutes et à tous son sceptre orné, apprenant à tous ceux qui ne la connaissaient pas quelle est sa véritable fonction. Les locaux détournent les yeux, et reviennent à leur conversation, expliquant aux étrangers à voix basse que la personne qui vient d'entrer est de celles à qui on ne doit pas chercher querelle, sous peine de se retrouver bien embêté au moindre ennui financier. Celle-ci, habituée à l'effet que produit son entrée dans un lieu public, ne relève même pas le changement d'ambiance. Alors que le tenancier, un homme habillé impeccablement, s'approche pour lui demander si elle souhaite une table, une jeune femme se lève au fond de la salle, et se dirige droit dans sa direction, un demi-sourire flottant sur ses lèvres.

D'un geste empli de grâce, Nivraya signifie au propriétaire déjà inquiet de la voir apparaître à l'improviste qu'elle n'a pas besoin de ses services pour l'instant, et s'approche de la femme blonde qui continue à la dévisager. Elles s'arrêtent à une distance courtoise l'une de l'autre, et la perceptrice attend tranquillement d'être saluée, comme l'exige le protocole des relations entre la roture et la noblesse.
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Kathryn Prospéris
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Mar 11 Juin 2013 - 2:57
Kathryn regarda par la fenêtre d'un air exaspéré. La pluie qui tombait depuis plusieurs jours sans discontinuer formait un rideau à la fois hyalin et opaque, déformant les éléments du dehors en créatures de cauchemar, qui se pliaient sous les lamentations terribles d’un vent d’enfer. Ce voile diaphane semblait comme appesantir l’air, et Kathryn suffoquait, avec l’effroyable impression de se noyer, appuyée comme elle l’était à la fenêtre de sa chambre d’auberge, ses robes et son corset paraissant inexplicablement froids et mouillés contre sa peu frissonnante. Cependant, elle le savait, ça n'était pas seulement le temps exécrable, le pays entier l'insupportait…

Elle n'avait que peu eu l'occasion de voyager en Arnor, aussi n'était elle pas coutumière de ses mœurs, ce qui les lui rendait encore plus difficile à accepter. En tant que femme, riche, influente, et surtout indépendante, elle était regardée d'un mauvais œil où qu'elle se rende, là où elle était habituée à inspirer du respect, et même, dans certains cas - et sans que cela la contrarie, bien au contraire -, de la crainte. Ici, son célibat et sa réputation n'attiraient en tout et pour tout que regards suspicieux et murmures sceptiques, et elle ne comptait plus les propositions de mariage de la part de bourgeois ou petits nobles, jeunes ou moins jeunes, qui la heurtaient son ego sans qu'elle puisse manifester autre chose qu’un signe de dénégation et une formule de courtoisie. En Arnor, elle était forcée de mettre son orgueil dans sa poche, et de courber l'échine avec un sourire de circonstance, et, pour Kathryn Prospéris, cela revenait à faire un aigle nager ; ça n’était définitivement pas dans sa nature.

Mais, malgré les paroles flatteuses qui lui avaient arraché la gorge, malgré les sourires mielleux qui lui avaient brûlés les lèvres, elle avait traversé sans trop d’encombres la salle de réception de la résidence Leomata, jusqu’à parvenir devant Sauren, patriarche de cette antique famille commerçante. Avec une grâce affectée, Kathryn eut une délicate inclinaison de tête à son intention, affichant très clairement son désir de s’entretenir avec le vieil homme. Celui-ci, assis en milieu de table, entouré des chaises vides des convives debout à bavarder, tenait dans une main tremblante une coupe remplie d’un liquide à l’odeur âcre que la jeune femme sentait même de là où elle était, et qu’il aspirait à grand bruit à intervalles réguliers. Il ne manifesta aucun signe d’avoir aperçu Kathryn qui se tenait pourtant devant lui. Constatant avec un pincement de lèvre déjà excédé les pupilles laiteuses au creux des rides et de la peau parcheminée, Kathryn se décida à faire le tour de la table, pour venir s’asseoir près de Sauren Leomata. Là, elle se racla la gorge avec hauteur. Toujours aucune réaction. Elle toussota plus fort, presque abruptement, cette fois-ci.

- Avez-vous bientôt fini de tousser dans mes oreilles ? Dites ce que vous avez à dire et laissez moi profiter de ma soirée.

Sans même bouger la tête, l’homme s’était exprimé d’une voix acerbe et éraillée. Bien que surprise et choquée du ton qu’il avait osé employer à son égard, Kathryn se reprit :

- Vous ne savez sans doute pas qui je suis, Messire Leomata…
- Bien sûr que je le sais, la coupa-t-il. Une blonde pâle aux yeux de turquoise, dit-on de vous. Cela se vérifie aisément, Dame Prospéris, mais l’on a oublié d’évoquer votre effronterie. Venir déranger un hôte à sa propre table, voilà qui n’est pas acceptable d’une jeune fille encore à marier.

Kathryn, mâchoire serrée, prit une seconde pour respirer, avant de répliquer, piquée au vif par cette énième pique au sujet de son sexe.

- Sont-ce les manières des gens d’Arnor, messire ? En Gondor, il est d’usage de faire preuve de respect, ou à tout le moins de courtoisie envers les invités influents. De plus, je ne vous crois pas en mesure de faire montre de tant de verve. Vous savez pourquoi je suis ici, et si vous ne voulez pas être connu pour n’avoir pas pu rembourser une dette envers une ‘jeune fille à marier’, je vous conseille vivement de trouver pour moi un peu de votre temps, que nous pourrons consacrer à des discussions au sujet de vos remboursements…
- Soit, soit, réagit le vieillard en grommelant, agitant une main agacée en direction de Kathryn. Je vous verrai dans deux jours, alors allez vous en, avant de causer un scandale qui ruinerait la fête.
- Fort bien. Je vous souhaite une bonne soirée, Messire Leomata. Nous nous reverrons dans deux jours, fit Kathryn en se levant avec élégance, secouant par la même son opulente chevelure blonde. J’ai peine à dire ça à un homme de votre grand âge, mais soyez sûr que je saurais récupérer ce qui m’appartiens, quels qu’en soient les moyens, ajouta-t-elle d’un air désinvolte mais plein de sous entendus.

Sur un regard appuyé, elle se détourna, et retraversa à vives enjambées la salle de réception, sans se soucier des regards curieux ou étonnés qu’attirait sa sortie flamboyante.
Makhai, qui l’attendait près de la porte, lui emboita le pas sans mot dire, le menton baissé comme tout suivante qui se respecte, mais l’œil aux aguets, s’acquittant de sa tâche de garde du corps avec tout le sérieux qui lui était coutumier. Dans le grand hall, un servant s’empressa vers Kathryn, chargé de son manteau en daim. Makhai, le lui prit des mains, le secoua avec ampleur, avant d’en revêtir les épaules de sa maîtresse. Celle-ci rabattit sur sa tête la capuche, anticipant la pluie qui battait le pays au-dehors. La chaleur de son lourd manteau de vair lui manquait, mais le déluge n’aurait fait que ruiner la fourrure, ce qui aurait encore ajouté à sa mauvaise humeur.
Lorsque le servant leur eut ouvert la porte en s’inclinant profondément, Hysminai, qui les attendait discrètement entre deux piliers près de l’entrée, sortit de l’ombre et s’avança.

- Je vais prévenir Nikea que vous êtes sortie, Dame Kathryn. Elle tient une voiture prête non-loin, dit-elle de sa voix grave au timbre rauque.

Kathryn hocha la tête sèchement, et Hysminai s’éloigna de sa démarche raide, apparemment indifférente à la pluie glaciale qui s’abattait impitoyablement. Une dizaine de minutes plus tard, alors que Kathryn commençait à s’impatienter, la voiture apparût, tirée par deux chevaux détrempés qui peinaient, à cette heure tardive, à arracher leurs sabots de la boue. Hysminai et Nikea sortirent, tirant leurs grandes silhouettes semblables dans la lumière incertaine d’une lune lointaine. Hysminai était un peu plus élancée que sa sœur, mais elles partageaient toutes les deux des cheveux châtain clair rassemblés en une tresse modeste, et des yeux verts qui s’éclairaient dès qu’on leur donnait une tâche à accomplir. L’une et l’autre se pressèrent en se bousculant presque, mais c’est finalement Hysminai, la plus teigneuse des deux, qui prit la parole en premier, se permettant un plissement de lèvres satisfait, en miroir de la moue exaspérée de sa jumelle.

- J’ai déjà payé le cocher et lui ai indiqué où nous logeons, indiqua-t-elle sans préambule.
- Bien, répondit simplement Kathryn, qui préférait elle aussi éviter les paroles inutiles et les effets de manche oratoires lorsqu’elle pouvait s’en dispenser.

Elle sortit sous les gouttes, sa capuche masquant ses traits d’une chape d’ombre, et d’un pas décidé, se dirigea vers la voiture, tandis que Nikea la dépassait pour lui ouvrir la porte.

- Puis-je vous aider à monter ? fit la jeune femme de la voix chaude qui la différenciait tant de sa sœur.

D’un geste agacé de la main, Kathryn refusa, et monta dans l’habitacle, sa cape détrempée arrosant allègrement les fauteuils capitonnés. Ses trois aides montèrent à leur tour, Makhai prenant place près de Kathryn, et les deux sœurs côte à côte en face d’elles. Pendant toute la durée du voyage, Kathryn réfléchit à la situation dans laquelle elle se trouvait. Ce n’était pas la première fois qu’elle faisait face à un retard de paiement, mais cette fois-ci, ce n’était pas un petit commerçant qui lui posait problème, mais un des plus influents négociants de l’Arnor. Le paysage autour d’elle était assombri par la pluie diluvienne. La position dans laquelle elle se trouvait ne seyait pas du tout à ses habitudes, et elle avait l’impression que le cas présent était particulièrement épineux. Oui, elle avait le pressentiment que quelque chose sonnait faux dans cette histoire. Mais quoi… ?

Spoiler:
 

La plume produisit un petit claquement familier lorsque Kathryn la reposa dans l’encrier, en soupirant. Elle avait mit un moment avant de prendre cette décision, mais maintenant que la lettre était rédigée, elle sentait que c’était la bonne. L’ironie de la chose, c’est que c’est pendant la propre réception de Sauren Leomata qu’elle avait entendu parler de cette Nivraya de Gardelame. Non seulement cette femme travaillait seule, ce qui était déjà étonnant en Arnor, mais de plus, l’on racontait qu’elle était dotée d’un caractère non moins… détonnant. Cela allait sans dire, c’était la rencontre qu’il lui fallait faire pendant son séjour à Annùminas. Et si elle était aussi efficace qu’on le disait…

Dans la salle à manger de L’Étoile du Nord, Kathryn Prospéris était assise à une table reculée, à petite distance des autres clients attablés. Le tenancier, soucieux de faire bonne impression à cette hôte de marque qui le payait si grassement, avait mis une nappe immaculée délicatement brodée, sur laquelle il avait disposé ses plus belles assiettes, et, à la demande de Kathryn, une bouteille de son meilleur vin, ainsi que deux verres. Derrière la jeune femme se tenait Makhai, tête humblement baissée, mais regard parcourant la salle, et, un peu plus loin, Hysminai et Nikea étaient assises en recul, sous une alcôve, mais néanmoins prêtes à répondre aussitôt à l’appel de leur maîtresse. Kathryn ne s’était pas servi de vin, attendant patiemment, les mains croisées sur la table, que son invitée fasse son apparition. Lorsqu’elle sentit Makhai se raidir près d’elle, elle se douta qu’elle allait enfin faire la connaissance de Nivraya de Gardelame. Mais en se tournant vers la porte, elle vit un colosse surgir par la porte, réussissant inexplicablement à extraire sa charpente massive du frêle encadrement de bois. Sur ses talons, une femme à la chevelure d’or rouge entra, embrassant la salle du regard. D’un seul geste gracieux, elle retira son manteau et le tendit derrière elle, où une petite suivante brune s’en saisit. Kathryn se leva, et, mi-intriguée, mi-amusée, s’approcha de Nivraya, qui, ne dit pas un mot, se contentant de l’observer.
Arrivée devant elle, Kathryn se fendit dans une révérence courtoise, et se relevant, adressa son sourire le plus agréable à la femme rousse, la jaugeant du regard par la même occasion. Elle ne payait pas de mine, toute affectée qu’elle était, en parfaite dame, mais l’exemple même de Kathryn suffisait à prouver qu’il ne fallait pas se fier aux apparences.

- Dame Nivraya, je suis Kathryn Prospéris, dit-t-elle à mi-voix. Je vous remercie d’avoir répondu à mon invitation. Suivez-moi, je vous en prie, j’ai réservé la meilleure table.

Kathryn traversa la salle en sens inverse, guidant la femme, et l’invita à s’asseoir en face d’elle.

- Votre robe vous sied à ravir, ma Dame, complimenta-t-elle. Je reconnais là de la crêpe tissée au Harondor, et ce bleu azurin flatte à merveille votre teint, si vous me permettez, ajouta-t-elle, satisfaite de reconnaître une de ses créations chez une personne si réputée.

En entretenant une conversation de circonstance, elle servit du vin, sans même demander si Nivraya en voulait, et leva son verre gracieusement en l’honneur de sa compagne. En trempant les lèvres dans la boisson, elle glissa un regard vers son hôte. Décidément, même de par son attitude, cette femme était très différente de celle qu’elle avait pu rencontrer en Arnor. Reposant son verre sur la nappe blanche, elle adressa un signe discret au propriétaire qui la guettait. Celui-ci leur servit un généreux plat de viande en sauce avec des légumes, qui sentait délicieusement bon. Kathryn prit une bouchée, qu’elle savoura, puis, reposant sa fourchette, s’adressa à Nivraya :

- Mais, je suppose, vous vous demandez de quelle affaire je souhaite m’entretenir avec vous, commença-t-elle. Eh bien, comme vous pouvez l’imaginer, c’est pour des raisons professionnelles que je vous ai contactée. Il se trouve que l’un de mes collaborateurs, habituellement ponctuel, montre une certaine réticence à rembourser la somme qu’il me doit. Ordinairement, je trouve le moyen de récupérer mon dû par moi-même, mais il se trouve qu’il s’agit de Sauren Leomata, que vous devez sans doute connaître, au moins par le nom. C’est un grand nom du commerce en Arnor, et cette opération nécessitera un soupçon de délicatesse, pour éviter de froisser chaque partie.

Kathryn fit une pause pour boire une gorgée de vin et réarranger sa coiffure, et, se penchant en avant, et un ton plus bas, continua :

- Et c’est là que vous intervenez. L’on dit que vous êtes la meilleure dans votre profession, et j’aurais besoin de votre tact et de vos méthodes pour ce petit problème.

Croisant les mains sur la table, Kathryn termina :

- Je vous le demande donc, dame Nivraya, pouvez-vous m’aider ?
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Nivraya
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Mar 11 Juin 2013 - 18:53
Dans la pièce, les conversations reprennent, tandis que chacun peut constater en personne que la jeune perceptrice d'Arnor n'est pas venue pour faire des histoires à un quelconque mauvais payeur. Les figures comme elle, en règle générale, sont bien connues du peuple, qui sait fort bien qui vient frapper à sa porte pour demander le règlement ici de l'impôt, ici d'une dette de jeu. Et ce n'est en général pas avec grand plaisir qu'ils la découvrent en ouvrant la porte, lorsqu'elle leur annonce froidement "puis-je entrer ?". Certains vont même jusqu'à dire qu'elle sait faire preuve d'autant de persuasion qu'une bande de brutes venue réclamer de l'argent, mais il est difficile d'accorder du crédit à de telles histoires, lorsqu'on regarde la jeune femme petite et menue qui semble passer davantage de temps à se maquiller qu'à perfectionner ses techniques de combat. La plupart des regards, cependant, ont eu le temps de noter la carrure de son épais garde du corps, qu'il vaut mieux éviter de déranger au risque de se faire arracher un bras. A lui tout seul, à la réflexion, il a bien le charisme d'une bande de brutes...l'air idiot en moins.

Nivraya, depuis longtemps habituée à l'effet que produit son arrivée dans un endroit public, met de côté les murmures et les regards en coin que lui lancent les roturiers, pour se focaliser exclusivement sur la femme qui l'a contactée et qui l'approche désormais, afin de parler affaires. Le nom de Prospéris ne lui est bien évidemment pas inconnu, mais il lui semble cependant curieux de rencontrer une personne aussi jeune. Elle se serait davantage attendue à voir une femme d'expérience, ayant su se faire un nom à force de persévérance. Ici en Arnor, elle avait l'impression qu'elle était une exception, et elle oubliait parfois que les autres royaumes pouvaient se montrer moins intolérants à cet égard, et laisser un peu plus de chances - un tout petit plus...- aux femmes. Pourtant, dans le regard froid de cette commerçante, il y a quelque chose qui trahit sa grande force de caractère, et son inflexibilité, ce qui achève de convaincre la noble que Prospéris aurait tout aussi bien réussi en Arnor qu'en Gondor. Le tout est bien dissimulé derrière une apparence affable, que se doivent de cultiver les femmes qui veulent mettre un pied dans le monde des hommes. Respectant à la lettre le protocole, elle s'incline avec une élégance bien trop rare actuellement, à laquelle Nivraya répond par une inclination mesurée de la tête.

- Je suis enchantée de vous rencontrer, Dame Kathryn, répond-elle sans emphase, en la suivant jusqu'à sa table.

Effectivement, elle a réservé la meilleure table de l'établissement, et cela à bien des égards. Outre le fait qu'elle soit décorée avec simplicité mais élégance, celle-ci se trouve quelque peu à l'écart des oreilles indiscrètes, et du passage des clients qui entrent et sortent au gré de leur envie. Elle se trouve dans un endroit où il est difficile, depuis l'entrée, de voir qui est attablé, ce qui permet de préserver totalement l'intimité des gens qui souhaitent converser. Alors qu'elle se déplace avec une certaine souplesse, la jeune perceptrice capte le pas lourd de Freyloord dans son dos. Sans laisser l'agacement se lire sur ses traits ni dans le son de sa voix, elle se retourne à demi, et lance à son imposant ami :

- Je vous en prie, mon brave, laissez-nous seules. Je ne risque absolument rien ici. Installez-vous confortablement, s'il vous plaît.

Son intervention a l'air d'une invitation joliment formulée, mais l'ordre est clairement perceptible derrière son ton détaché, et Freyloord se sent obligé d'acquiescer de la tête, sans ajouter un mot - sa plus grande qualité. Il va donc s'installer à une table, d'où il peut tout de même garder un œil et sur les clients déjà occupés à manger, et sur les éventuels nouveaux arrivants. Alyss, quant à elle, continue à suivre dévotement Nivraya, tête basse, un air absent peint sur ses traits. Elle joue le rôle à la perfection. Nul besoin pour la noble de demander à sa compagne si la présence de sa suivante la dérange, car celle-ci s'installe tout près, mais suffisamment loin tout de même, de sorte que la conversation a l'air d'un tête à tête. Avec un sourire de circonstance - éclatant et parfaitement sincère, donc -, Nivraya accepte le compliment sur sa tenue :

- Vous êtes trop aimable, ma chère, et si je puis me permettre, vous me flattez encore bien davantage que votre création (elle rit doucement pour atténuer la portée de ses paroles). Mais seuls les hommes galants sont persuadés qu'une femme fait la robe. Votre travail est admirable, et, tout du moins en ce qui me concerne, admiré.

Nivraya conserve sur le visage un sourire tout à fait charmant, qu'elle est entraînée à reproduire tant et si bien qu'elle le maîtrise désormais à la perfection. En face, Kathryn Prospéris semble adopter la même tactique : une réserve prudente, mais aux apparences polies et soignées. Cependant, si chacune d'entre elles apparaît mondaine et naïve, chacune a également compris que l'autre représente sinon une menace, au moins un adversaire de taille qu'il convient de respecter, et surtout de ne pas sous-estimer. Nivraya, sans avoir entendu quelque histoire particulière au sujet de cette marchande, sait que sa réputation n'est pas simplement le fait de la qualité - indéniable - de ses créations, mais aussi celui de son talent de négociatrice. Un talent que la jeune femme aimerait bien ne pas voir utilisé à ses dépens.

Elle accepte tranquillement le verre de vin, et le porte à ses lèvres avec délectation. Sans pouvoir identifier le cru, elle reconnaît qu'il s'agit d'une excellente bouteille. Elle demeure un instant à apprécier la coupe, avant de finalement lâcher un "Exquis !" appréciateur et connaisseur, qui ne l'aide pas du tout à se détendre. Par expérience, elle sait que les pires ennuis peuvent venir après la meilleure bouteille de vin. Pleine d'une assurance liée à sa position, Nivraya caresse du bout des doigts le sceptre faussement négligemment posé sur la table : un objet qui symbolise à lui tout seul la charge qu'elle occupe, et le pouvoir que, de fait, elle détient. En un sens, cet objet la rassure, et elle ne s'en sépare jamais bien longtemps. Elle demeure calme, ce demi-sourire toujours plaqué sur le visage, tandis que le repas arrive sur un signe de son hôte. Le plat appétissant lui tendant les bras, et la marchande ayant elle-même commencé à manger, la noble y goûte avec délectation. Le met en lui-même est absolument fantastique, préparé et servi avec un soin tout particulier. Même elle, en tant que membre de la noblesse, ne mange jamais aussi bien, mais elle se garde bien de le montrer à une roturière, se contentant de hocher la tête avec lenteur, pour montrer son contentement.

Alors, Kathryn entre dans le vif du sujet, sans vraiment faire de détour. Nivraya l'écoute avec grande attention, tout comme Alyss qui, l'air de rien, ne perd par une miette de la conversation. Si au départ, la mission semble aller de soi - pourquoi contacter une perceptrice royale, sinon pour percevoir un dû ? -, Nivraya comprend finalement pourquoi toute cette mise en scène, pourquoi l'invitation, le bon vin et la belle table. Sauren Leomata est un commerçant relativement connu, qui a surtout su utiliser son argent pour s'acheter des amis, lui garantissant une influence conséquente au sein de la noblesse. Des amis capables de détourner les enquêtes officielles, et de briser la carrière d'une femme qui aurait la prétention de l'attaquer. Surtout pour une affaire aussi avilissante. Leomata incapable de payer une dette ? Il serait regrettable qu'un tel état de fait s'ébruite...cela aurait pour effet de faire se réveiller d'un coup tous les créanciers. Et combien d'autres partis se trouveraient satisfaits de savoir la famille Leomata anéantie ?

Pour la première fois, le sourire de Nivraya se fissure, tandis qu'elle mesure l'ampleur de ce qu'il lui est demandé par cette femme. S'attaquer à Leomata, c'est s'attaquer à plus fort que soi, de toute évidence. Certes, avec des arguments légaux, il est possible de faire tomber n'importe qui, mais cela revient à se lancer dans un numéro de funambulisme risqué : au moindre pas de côté, c'est la chute. Définitive. Le risque est énorme, et la jeune femme trouve opportun de goûter une fois de plus à ce vin, pour se rappeler le goût exquis qu'ont les ennuis les plus gros. Elle réfléchit à toute vitesse, consciente qu'elle ne peut demeurer sans donner de réponse. Elle finit par décider de gagner du temps :

- Sauren Leomata, en défaut de paiement ? Il m'est avis que c'est une chose bien étrange. Comprenez mon hésitation, mais on ne s'attaque pas à cette famille à la légère. Êtes-vous prête à entrer dans une bataille que, même en supposant que vous ayez toutes les armes en main, vous pourriez perdre ?

Nivraya pose la question autant pour son interlocutrice que pour elle-même. Est-elle prête à prendre ce risque ? En règle générale, on prend un risque en espérant gagner quelque chose en retour. Mais qu'est-ce qui peut bien valoir le danger de perdre sa réputation, son poste, sa carrière, et peut-être même celle de toute sa famille ? Elle essaie de ne pas y penser, mais il y a bien quelque chose : le prestige. Avoir réussi à s'opposer à la famille Leomata au nom de la justice royale, c'est un coup de maître qui peut rapporter gros sur un plan politique. Un coup qui peut ouvrir des portes, par la suite, et qui peut aider à nouer quelques amitiés intéressantes. Vu sous cet angle, le jeu en vaut certainement la chandelle, et même si Nivraya essaie de trouver des arguments pour aller contre cette tentation, elle sait au fond d'elle-même qu'elle a déjà pris sa décision, qu'elle s'opposera bel et bien à cette famille. Non pas pour faire triompher la justice, ou pour rendre service à Kathryn Prospéris, mais bien pour se faire triompher et se rendre service à elle.

Elle inspire profondément, et s'arme à nouveau de son sourire, avant de lancer :

- C'est une entreprise dangereuse dans laquelle vous souhaitez vous lancer, et vous n'en maîtrisez pas tous les éléments. Premièrement, même avec toute la délicatesse d'Arda, il n'existe aucune chance pour que nous ne froissions pas Leomata. Et ce simple premier point aurait fait reculer tous les éventuels créanciers, car il pourrait anéantir vos chances d'atteindre la noblesse d'Arnor. Deuxièmement, contrairement à ce que l'on dit, je suis loin d'être la meilleure de ma profession, et si vous avez eu l'occasion de rencontrer notre homme, vous devez savoir qu'être une femme ne m'aidera en rien à le convaincre. Mais ce qu'il est capital pour vous de savoir, troisièmement, c'est que personne ici ne se risquera à vous suivre... personne à part moi.

Elle marque une pause purement rhétorique, et ajoute un demi-ton plus bas :

- Aussi fou que sois votre projet, Dame Kathryn, j'ai l'intuition que nous pouvons y arriver. Je vous accompagnerai donc voir Leomata pour régler ce problème. (Un ton plus haut) Et maintenant, dites m'en plus, voulez-vous ? Je dois tout connaître de cette affaire si je veux avoir la moindre chance de réussir.

Son sourire avait désormais totalement disparu, laissant place à l'expression concentrée qu'elle arborait lorsqu'elle traitait d'affaires importantes. Avec un calme souverain, elle reprit son repas là où elle l'avait laissé, essayant de ne pas songer à ce qu'elle venait d'accepter. Savourant une bouchée divine, elle ne put s'empêcher de penser au goût des ennuis, et se dit que ce serait peut-être la dernière fois qu'elle mangerait si bonne chère. Autant en profiter.
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