Hors-la-loi de l'aurore

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Ryad Assad
Espion de Rhûn - Vicieux à ses heures perdues
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Dim 10 Mar 2013 - 14:32
- Hey ! Ca va ?

La voix s'éleva, brisant le silence pesant qui régnait pourtant en maître dans la vaste campagne. Vaste et déserte. Le silence, contrarié de voir sa suprématie ainsi contestée, s'érigea en seule réponse à l'homme qui avait ouvert la bouche. Ce dernier passa une main sur sa tête chauve, la laissant descendre jusqu'à sa barbe mal rasée. Il se tourna vers son voisin, qui semblait perplexe lui aussi. Devant eux, à une vingtaine de mètres, une forme était étendue par terre, au milieu du chemin. C'était étrange. Ils avaient d'abord pensé qu'il s'agissait d'un animal mort, mais en réfléchissant un peu, ils en étaient venus à la conclusion qu'il serait quand même surprenant qu'un animal pût venir mourir là où les humains passaient tous les jours. Non. C'était trop étrange. Ils avaient continué à avancer, de moins en moins rassurés, jusqu'à se trouver suffisamment proches pour distinguer des jambes dans cet enchevêtrement de tissu. C'était donc bien un être vivant. Et un humain, à en juger par ses souliers.

Les deux hommes mirent pied à terre avec un air peu rassuré. Les attaques de bandits n'étaient pas légion aussi près des villes, mais il fallait toujours se méfier. Ils n'avaient pas encore croisé de gardes, aussi peut-être se trouvaient-ils plus loin de la civilisation qu'ils ne le croyaient. Ils n'étaient pas experts du trajet, eux qui avaient été engagés par un marchand malade pour acheminer ses biens jusqu'à Vieille-Tombe. Ils n'avaient pas semblé malhonnêtes, et ils avaient assuré qu'ils feraient la livraison dans les temps. La ville n'était plus très loin désormais, et le chariot qu'ils conduisaient serait bientôt récupéré par un tiers. Ils n'auraient plus qu'à faire la tournée des bars avec leur salaire, avant de se mettre en quête d'un autre petit boulot. C'était comme ça que ça fonctionnait, pour eux. Mais restait cet obstacle sur leur route. Une silhouette étendue, qui pouvait aussi bien être un bandit prêt à leur tendre un piège. Mais malheureusement, le chariot ne pouvait pas passer à côté, sous peine d'abîmer le chargement sur le sol inégal. Il fallait s'approcher. Les deux hommes, pas plus courageux que sobres, dégainèrent les dagues qu'ils portaient au côté et s'avancèrent en s'écartant l'un de l'autre, prenant chacun un côté. Arrivés à bonne distance, le plus proche tendit son pied, et poussa de sa botte le corps immobile. Aucune réaction. Ils échangèrent un nouveau regard, puis se penchèrent pour observer de plus près.

- Tu es sûr de toi ? Demanda celui au crâne chauve.

L'autre lui répondit d'un signe de tête, et retourna le corps pour dévoiler son visage. Tous deux haussèrent alors un sourcil étonné.


~ ~ ~ ~



Avec un gémissement indéchiffrable, ses yeux s'ouvrirent lentement. Ses paupières semblaient peser une tonne, et seule une impérieuse nécessité pouvait expliquer le besoin de dépenser autant d'énergie à ne serait-ce que voir. Mais de quelle nécessité pouvait-il bien s'agir ? Quelques secondes de réflexion lui apportèrent la réponse : survivre. Brusquement, son cerveau intima à son corps l'ordre de se débattre, de bouger, pour à la fois vérifier qu'elle était entière et en bonne santé, mais aussi pour se protéger d'éventuels dangers. Ce fut seulement, et seulement alors qu'elle se rendit compte qu'elle était attachée, pieds et poings liés, bâillonnée, installée sur un support branlant qui semblait prendre un malin plaisir à tanguer de droite à gauche. Un bateau ? Elle se trouvait sur un bateau ? Cette seule pensée la fit frémir, et elle se mit à sangloter, se débattant furieusement pour défaire ces liens qui lui faisaient mal. Elle cria de toutes ses forces, tant et si bien que le bâillon qui lui meurtrissait les commissures des lèvres, et qu'elle mordait férocement ne parvint pas à empêcher totalement les sons de parvenir à l'extérieur.

Alors, le bateau s'arrêta de bouger. Elle songea qu'il devait s'être échoué sur les berges, ou quelque chose comme ça. Des bruits de bottes lui parvinrent depuis l'extérieur, et elle s'immobilisa immédiatement, encline à croire que si elle se montrait suffisamment silencieuse, personne ne remarquerait sa présence à l'intérieur de cette cale sombre et humide. Même sans voir, elle put suivre le déplacement d'un individu qui contournait la coque, en tapant de ses doigts sur le bois. S'étaient-ils échoué si loin dans les terres que le navire reposait tout entier sur le sable ? Elle avait la tête qui lui faisait mal, et réfléchir était difficile dans ses conditions. Elle tenta pourtant, de trouver une solution, et ramena à elle ses jambes ligotées, dans l'espoir de ne pas trop attirer l'attention.

Sur sa droite, un pan de toile fut rejeté en arrière, et une clarté soudaine lui parvint, ainsi que des odeurs puissantes. Des odeurs d'arbre, de nature verdoyante. Elle comprit qu'elle ne se trouvait pas à bord d'un navire. Mais où était-elle alors ? Une ombre passa, et une silhouette grimpa à l'intérieur du chariot. Une silhouette trapue et massive, qui devait marcher voûtée pour ne pas heurter la toile au-dessus de leurs têtes. L'homme s'avança sans hésiter, et la pauvre prisonnière comprit qu'elle ne se trouvait pas là par hasard. On savait sa présence. On l'avait peut-être même amenée ici. Avait-elle finalement été rattrapée ? Etait-ce la fin ? L'homme posa un genou à terre devant elle, la fixant un instant. Sur le visage de la jeune femme, se lisait une terreur sans nom, et ses yeux brillants de larmes semblaient sur le point de déverser sur ses joues un flot salé que rien ne pourrait arrêter. Il y avait dans le même temps une supplique qu'elle ne pouvait pas formuler à haute voix. Elle implorait la pitié. L'homme était plongé dans l'ombre, son visage aux traits durs à demi-dissimulé. Il inspira, et prit la parole d'une voix rauque :

- Ecoute. Je vais te poser quelques questions, et toi, tu vas y répondre bien sagement, et sans faire d'histoires. Ok ? Si tu hurles, je vais devoir te trancher la gorge. C'est clair ?

Avec précipitation, elle hocha la tête, consciente que sa survie dépendrait de son degré de coopération. Les doigts rugueux de l'homme s'approchèrent de son visage, et retirèrent son bâillon. Elle sentit un intense soulagement, et se remit à respirer normalement, à grandes goulées, comme pour revigorer ses poumons meurtris. Elle voulut dire quelque chose, mais l'homme lui intima de se taire, et il chuchota dans un rhûnien populaire :

- C'est quoi ton nom ?

- Ha...Haur. Je m'appelle Haur, je suis d'Albyor et je...

Il ne la laissa pas terminer, et fronça ses épais sourcils, avant de plaquer une main sauvage sur sa bouche. Elle ouvrit grand les yeux, et demeura immobile, entièrement à la merci de cet inconnu. Il attendit quelques secondes, avant de retirer sa main. Le message était clair. Répondre au question, point barre. Elle déglutit, et attendit la prochaine interrogation, qui ne tarda pas à venir :

- Où tu vas ?

- Je me rendais à Vieille-Tombe.

A cette réponse, son attitude changea sans qu'il fût possible à la jeune femme d'expliquer dans quelle mesure, et ce que cela pouvait bien signifier. L'homme revint à la charge :

- Pourquoi tu étais allongée sur la route ? Personne ne t'attend à Vieille-Tombe ?

- Je voyage seule, et j'ai surestimé mes forces. Je suis tombée à cours d'eau, et j'ai dû marcher longtemps sans croiser personne. Je ne me souviens pas de tout.

- Et à Vieille-Tombe, quelqu'un t'attend ?

Elle fit non de la tête, et l'homme se permit un petit sourire discret. Elle le lui rendit. Une sorte de complicité s'était installée entre eux. Elle considéra que c'était peut-être l'occasion de lui poser la question qui pour l'instant lui brûlait les lèvres. Elle lut dans son regard qu'il était réceptif, et osa parler sans qu'il lui en ait donné la permission :

- Dites-moi...Pourriez-vous me détacher, de grâce ? Ces attaches me font si mal !

L'homme pouffa, comme s'il se rendait compte de l'absurde de la situation. Elle pouffa avec lui, et ce ne fut que parce qu'il lui avait demandé de rester discrète qu'elle ne s'autorisa pas à éclater franchement de rire. Avec délicatesse, il attrapa le bâillon, et le remit en place dans la bouche de Haur, qui ouvrit des yeux interrogateurs. L'homme répondit à cette question muette avec un sourire sarcastique sur le visage :

- Pas tout de suite, beauté. Je ne voudrais pas que tu cries ou que tu te défiles.

Ce disant, il avait resserré le bâillon, et s'était rapproché comme un prédateur. Haur avait tenté de reculer, pour se rendre compte qu'elle était coincée entre des caisses de marchandises, et le fond du chariot. Elle fit "non" de la tête, tenta de le crier malgré cette entrave, mais cela ne fit qu'amuser l'inconnu qui l'attrapa fermement par les cheveux. Elle sentit des larmes de douleur et de honte couler le long de ses joues, au moment où le visage buriné de ce rustre s'approcha du sien. Elle frémit de dégoût quand des lèvres inconnues vinrent embrasser ses joues, son oreille, descendant jusque son cou. Des doigts indélicats se mirent à courir sur ses cuisses, sur ses hanches, sur son ventre, tandis qu'elle se débattait tant bien que mal sous ces assauts ignobles. Elle voulut se défendre, mais elle ne pouvait ni agir ni quémander de l'aide. Seules ses larmes se dressaient en un obstacle ridicule à la violence de cet individu.

- Les gardes ! Dépêche-toi de revenir ! Cria une voix venue du dehors.

L'homme désormais allongé sur Haur se figea en plein mouvement. Ses mains interrompues alors qu'elles exploraient le corps de la jeune femme se serrèrent en un poing de rage, et il se releva sans la moindre gêne, comme s'il ne s'était penché que pour lui dire quelque chose à l'oreille. Il s'appuya sur une caisse tandis que le chariot s'ébranlait et reprenait sa route. Il en descendit sans un regard en arrière pour sa pauvre victime, qui à ses yeux ne valait sans doute pas plus qu'un vulgaire morceau de viande. Il prit place à côté de son compagnon, et se prépara à affronter les gardes, qui ne manqueraient pas de les escorter jusqu'à Vieille-Tombe, pour des raisons de sécurité. Voilà qui retardait le calvaire de la jeune femme. Retardait seulement.

Tout le corps de cette dernière était agité de tremblements nerveux, et elle pleurait désormais à chaudes larmes. Elle pleurait pour cette situation effroyable, bien entendu, mais aussi pour sa solitude, pour ce maudit pays, pour ces mauvais hommes, et pour ce mauvais dieu ! Elle demeura ainsi prostrée, à pleurer en attendant l'heure où son bourreau allait revenir terminer ce qu'il avait commencé. Elle ne pouvait rien faire sinon attendre d'être à nouveau l'objet de ses désirs, vulgaire jouet entre ses mains souillées. Dans cette prison ambulante, elle était comme coupée du monde, et la seule porte de sortie qu'elle entrapercevait laisserait bientôt entrer un monstre qui allait s'en prendre à elle sans pitié. La tuer aurait été cent fois plus galant et, elle l'aurait supplié d'en finir plutôt que de la prendre de force. Car quelle que pût être la bassesse et la cruauté de cet acte, le pire était qu'elle vivrait, et en souffrirait encore et encore, jusqu'à la fin de ses jours.

Alors, le chariot s'arrêta enfin. Combien de temps s'était déroulé depuis ? Impossible pour elle de le dire. Tout ce qu'elle savait, c'était que ce répit n'avait pas duré assez. Elle aurait tout donné pour quelques secondes supplémentaires. Elle ferma les yeux, tandis que le sang lui battait les tempes. Son cœur cognait dans sa poitrine si fort qu'elle n'entendit pas les gardes qui avaient pris les deux marchands à part pour les questionner. Elle ne se rendit pas compte, aux bruits qui provenaient du dehors, qu'elle se trouvait enfin dans la ville, là où elle avait tant désiré se rendre. Son corps était trop affaibli, son esprit trop désespéré pour accorder la moindre importance à tout cela. Alors, elle entendit le chuintement caractéristique d'un pan de toile que l'on rejette. Un pan de toile qu'elle aurait souhaité être de l'acier, pour pouvoir la préserver de cet homme mauvais. Ses larmes se mirent à couler derechef, et ses mâchoires se refermèrent encore plus fort autour du bâillon. Elle tremblait de tout son être, condamnée à une fin que nul ne peut souhaiter à quiconque.

Elle ouvrit les yeux, espérant lire dans les yeux de son bourreau une once de compassion, voir renaître en lui l'humanité qui lui permettrait de se rendre compte de l'ignobilité de son acte. Mais elle ne lut rien de tout cela. Au lieu de quoi, elle vit quelque chose qu'elle ne s'attendait pas à voir. Le visage d'une enfant, d'une fille à peine nubile, qui la regardait de ses grands yeux sables. Le regard brun-gris de Haur accrocha celui de cette inconnue, et ses larmes s'arrêtèrent un instant de couler. Un bref instant seulement. Un bref instant pendant lequel, sans prononcer le moindre mot, elle lui transmit un message capital : "qui que tu sois, tu es mon seul espoir".

Allongée par terre sans noblesse, Haur sentit les larmes revenir et inonder son doux visage. Elle priait pour être sortie de là. Par pitié. Par charité. Par humanité.


Membre des Orange Brothers aka The Bad Cop

"Il n'y a pas pire tyrannie que celle qui se cache sous l'étendard de la Justice"

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Sildran
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Dim 7 Avr 2013 - 19:55
Ce jour-là était une belle journée d’hiver, malgré la rudesse inhabituelle de celui-ci. La matinée était avancée déjà, et la ville bourdonnait de vie depuis plusieurs heures. Pourtant l’aube se levait à peine : les pâles rayons du soleil apparaissaient timidement à travers la couche de nuages et coloraient d’un rose le ciel en direction de l’orient. Quelques flocons tombaient doucement çà et là, donnant à la ville une atmosphère de fête. Dans les rues, tout n’était qu’étalages colorés, croulants d’étoffes, de soieries, de fruits exotiques ou de liqueurs épicées, devant lesquels les marchands ne ménageaient pas leurs efforts pour attirer des clients, bourgeois ou particuliers en quête d’une bonne affaire.
-Vases de terre cuite laqués de noir ! Admirez les figures mythiques de l'Est !
-Vin de Dorwinion, cru de première qualité! Deux tonneaux achetés, un à moitié prix!
A cette cacophonie manquaient seuls les cris des oiseaux exotiques: eux qui exhibaient habituellement leurs couleurs chatoyantes, ils étaient désormais pelotonnés frileusement dans leurs cages d'osier.

Perchée sur la poutre d’une vieille maison, Sildran observait ce spectacle depuis presque une heure. Malgré le fait qu’elle l’admirait tous les jours depuis un an, elle ne pouvait s’empêcher de s’émerveiller de la beauté d’une ville, qui abritait pourtant, et elle et ses amis était les premiers à en subir les conséquences, tant de noirceur en son cœur. A Vieille-Tombe, chaque jour était un combat, une lutte pour pouvoir voir le soleil se lever le lendemain, et chacun apportait son lot de souffrances et de privations.
Malgré tout, Sildran aimait cette vie, si différente de celle qu’elle avait vécue jusque-là : ici, plus de fouet, de réprimandes ou de corvées, de regards méprisants qu’il fallait souffrir en silence… A Vieille-Tombe, elle était libre. En restant à Dolgûn, elle aurait fini par devenir un mouton, une esclave docile et obéissante dont les enfants auraient hérité de cette vie de servitude. Ici, elle avait trouvé une nouvelle famille avec Jokh, Mirza, Jhogo, Razhno et les autres… Lui en particulier, bien sûr. Razhno la comprenait comme personne ne l’avait jamais fait. Lui seul voyait ce qui se cachait derrière les abords rugueux, la fierté sauvage, l’humour sombre. Elle puisait du réconfort dans ces yeux sombres, durs, mais tellement rassurants.
Sildran s’efforça de chasser ces pensées de sa tête : seules les femmes faibles avaient besoin de se raccrocher à un homme. Elle n’était pas une, du moins elle l’espérait.
Un oiseau se posa près d’elle et la ramena à la réalité.
La gamine qui se prend pour une femme ferait bien d’arrêter de rêvasser, se fustigea-t-elle mentalement. La maison où elle était perchée, appartenant à un riche bourgeois de Vielle-Tombe qui ne s’y rendait pratiquement jamais, était située juste à côté des portes de la cité, le long du mur d’enceinte, ce qui lui donnait une vue imprenable sur tout ce qui entrait et sortait par ces portes.

Un lourd véhicule, tiré par un cheval bai, franchit soudain les portes, escorté par trois miliciens.
Je connais ce chariot. Il conduit régulièrement des chargements de victuailles aux halles, sur les quais. Avant le marchand s’en occupait lui-même, mais on dirait qu’il a eu un empêchement.
Un des miliciens prit le cheval par la bride et le conduisit un peu à l’écart, dans le coin formé par le mur d’enceinte et la maison de pierre blanche adjacente… et à quelques pieds en dessous de l’endroit où la jeune fille se tenait.
Les gardes emmenèrent les deux hommes à l’écart pour les questionner. Autant qu’elle puisse en juger, ces derniers protestaient violemment. Les conditions étaient excellentes.
La jeune fille adressa un signe à deux jeunes garçons bruns appuyés à la façade d’une boutique, puis se laissa tomber sur pavé. Une violente douleur fulgura dans sa cheville droite.
Cette fichue fracture ne se refermera donc jamais, songea-t-elle avec agacement en se redressant. Une semaine auparavant, elle s’était fracturée la cheville en atterrissant maladroitement sur le pavé. Sildran savait qu’elle aurait dû passer quelque temps sans bouger, en se contentant de dormir et de se sustenter, mais c’était quelque chose qu’elle ne pouvait pas se permettre. Aussi gardait-elle ses soucis pour elle.
Jhogo et Razhno se glissèrent à ses côtés.
-Je connais ce chariot, je le vois passer aux halles chaque semaine.
-Oui, je m’en souviens. Je crois même qu’il transporte de la charcuterie, répondit Razhno.
Ils échangèrent un regard. La viande était une denrée rare.
-Sildran, tu montes, ordonna Rahno. Tu as trois minutes avant qu’ils ne reviennent, je pense.
La jeune fille acquiesca et se tourna vers le véhicule.
Celui-ci était placé le long du mur et les dissimulait presque entièrement. Le mur en question était la façade de la maison où elle avait fait le guet toute la matinée. Particulière, non seulement pour sa situation, mais aussi pour sa vieille cave comme en possédait certaines maisons dans la ville et qui possédait pour seule ouverture une petite lucarne au ras du sol, pratiquement invisible et assez grande pour laisser passer un enfant. Ils l’avaient découverte six mois auparavant et elle était devenue leur repaire. En ce moment, une demi-douzaine d’enfants s’y trouvaient, prêts à recevoir des marchandises volées. Sildran approchait déjà sa main de la bâche quand elle suspendit son geste. Une sorte de gémissement semblait s’échapper du véhicule. Elle jeta un coup d’œil aux deux garçons. Visiblement, ils n’avaient rien entendu.
-Dépêche-toi, Sildran, chuchota Jhogo.
La jeune fille fronça les sourcils mais souleva la bâche et bondit dans le chariot. Il faisait sombre, mais pas assez pour l’empêcher de distinguer une forme sombre au fond du véhicule. Sildran fit un pas et plissa les yeux.
Une jeune femme était recroquevillée sur le plancher, les membres entravés par une corde de chanvre qui lui entamait les poignets. Elle était dans un état pitoyable et un gémissement s’échappait de se bouche. Ses longs cheveux bruns étaient parsemés de boue séchée, tout comme ses vêtements. Les meurtrissures sur ses pieds, recouvertes de sang à peine sec, témoignaient d’une marche forcée, et des bleus dont Sildran ne pouvait déterminer l’origine marquaient ses avant-bras.
La première chose que celle-ci ressentit fut de la surprise, suivie d’une vive curiosité.
En l’entendant s’approcher, l’inconnue sembla se raidir encore un peu plus, puis elle leva lentement vers la jeune fille un visage délicat, aux traits marqués par le désespoir et que les traces de larmes qui le traversaient faisaient paraître encore plus fragile. Lorsque leurs regards se croisèrent, les yeux de la jeune femme s’écarquillèrent de surprise. Puis son expression se transforma et, durant un bref instant, Sildran lut dans ses yeux une supplication muette, qui semblait dire : « Aide moi, fais quelque chose. Tu vois ce qu’ils m’ont fait ». Du moins, c’est ainsi qu’elle le comprit, mais peut-être ce regard voulait-il dire tout autre chose.

Tout en commençant à soustraire saucissons, porc salé et morceaux de lard aux différentes corbeilles pour les déposer dans les mains qui se tendaient derrière la bâche, Sildran se mit à réfléchir. Que faire ? Un témoin n’arrangerait certainement pas leurs affaires. La jeune femme les avait vus, et elle pourrait très bien les dénoncer aux deux convoyeurs, ce qui n’arrangerait pas leurs affaires. Oui, par prudence, il fallait l’emmener avec eux.
Et puis, il y avait une autre raison, moins matérielle. Quand Sildran avait plongé son regard dans les grands yeux noirs de l’inconnue, elle avait éprouvé quelque chose qui ne lui était pas habituel : de la compassion. Le sort de cette jeune femme l’inquiétait, et c’est cela plutôt qu’autre chose qui l’avait persuadée.
Jhogo passa la tête à l’intérieur du chariot :
-Vite Sildran, ils arri…
Le reste de sa phrase s’étrangla dans sa bouche lorsqu’il aperçut la jeune femme étendue sur le sol, avec près d’elle, son amie qui tranchait ses liens.
-Sildran ?! Qui c’est, celle-là ?
-On en parlera plus tard. Aide-moi !

Après un instant d’hésitation, Jhogo attrapa le bras droit de l’inconnue. A eux deux, ils la traînèrent hors du véhicule et disparurent prestement par l’ouverture au pied du mur, alors que des cris furieux se faisaient entendre dans le véhicule.

A l’intérieur de la petite cave, une petite dizaine d’enfants de cinq à quinze ans les accueillirent avec des cris de joie et de soulagement. Une grosse pile de victuailles était posée dans un coin, et plusieurs lorgnaient dessus avec convoitise. Malgré la désagréable odeur de renfermé qui flottait dans l’air, tous semblaient à leur aise dans leur abri, accroupis contre une vieille armoire délabrée ou blottis sur de vieilles chaises de paille.
Razhno s’exclama d’une voix joyeuse :
-On a de la viande pour deux semaines au minimum ! Bonne pêche, les amis.
Une rouquine s’exclama férocement :
-Zauriez dû zigouiller ces salopards, au passage !
Soudain la voix d’un petit garçon aux cheveux blond doré s’éleva :
-C’est qui qui y a deyère toi, Sidan ?
Lentement, les regards pivotèrent vers la mince silhouette qui venait d’apparaître derrière la jeune fille.
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Ryad Assad
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Lun 8 Avr 2013 - 16:13

L'espoir.

Une sensation particulièrement difficile à définir, même quand on est parfaitement conscient de l'éprouver. Une sensation volatile, volage, qui semblait animée par un esprit qui se plaisait à le donner à le reprendre, tel un enfant capricieux. Et qu'y avait-il de plus déchirant pour l'esprit humain que de sentir l'espoir, ce bien ô combien précieux, s'envoler sous l'impulsion d'un autre ? Qu'y avait-il de plus cruel que de se voir retirer toute forme d'espérance, la seule chose qui poussait le corps à survivre ?

Haur fit l'expérience douloureuse de cette sensation désagréable. Ses supplications muettes, elle en était persuadée, avaient touché la jeune fille qui était entrée dans le chariot. Elle aurait parié ce qu'il lui restait de temps à vivre que personne ne pouvait se méprendre sur sa situation. Elle était une prisonnière, et elle suppliait pour obtenir un peu d'aide. Un tout petit peu d'aide. Guère plus qu'un couteau pour trancher ses liens. Guère plus qu'une main tendue pour l'aider à se relever. Elle n'estimait pas demander l'impossible. Elle n'estimait pas demander quelque chose d'indécent. Elle souhaitait simplement être traitée comme un véritable être humain, et non comme une marchandise. Mais peut-être que, recroquevillée dans cette position, guère à son avantage, elle apparaissait davantage comme une esclave que comme une "vraie rhûnienne".

Ce fut la seule explication qu'elle parvint à trouver au comportement de la jeune fille. L'explication était très probablement plus complexe, mais il lui était pour l'heure impossible de réfléchir correctement, et de trouver une justification logique et rationnelle à un tel acte. Une partie de son esprit, celle qui éprouvait une confiance déraisonnée dans l'être humain et dans sa bonté naturelle, fut violemment arrachée, déchiquetée et dispersée aux quatre vents, tandis que devant son regard brouillé par les larmes, la jeune fille, qui semblait éprouver une certaine douleur à la cheville, s'employait avec une application et une méthode presque indécente à piller le chariot. Haur se sentit brutalement rabaissée à un vulgaire objet. Valait-elle donc moins, aux yeux de cette enfant, que la charcuterie qu'elle déchargeait avec soin, et qu'elle passait à ses compagnons qui tendaient leurs mains avides ? Comment se pouvait-il qu'elle ne partageât pas sa terreur, qu'elle ne comprît pas son immense besoin de secours ? Comment pouvait-elle demeurer ainsi, obstinément absorbée par sa tâche, sans percevoir les battements affolés d'un cœur dont le seul crime était d'être innocent ?

Haur sentit un chagrin profond s'emparer d'elle, et les larmes qui jusqu'alors avaient été péniblement contenues par les digues qu'elle avait mentalement érigées submergèrent ces maigres défenses et se répandirent sur ses joues. Elle n'émit pas un son, trop abasourdie pour faire autre chose que sentir le lent poignard de l'injustice s'enfoncer entre ses côtes, et la broyer de l'intérieur. N'y avait-il donc nulle pitié dans ce pays ? Même parmi les plus jeunes ? Les pensées de la jeune femme la ramenèrent dans son passé proche, de manière tout à fait surprenante. Elle aurait préféré effacer cet épisode de sa mémoire, le garder enfoui dans l'océan de sa honte et de sa culpabilité, au plus profond des abysses de l'horreur.

Quelques jours auparavant, elle avait assisté à un évènement d'une horreur sans nom, qui avait été à l'origine de tout ou presque. Albyor, la sombre Albyor qui avait été sa demeure pendant tant d'années, abritait aussi un puissant réseau melkorite qui se servait des esclaves dans le cadre de leurs rites. Il était de notoriété publique que les non-libres pouvaient, du jour au lendemain, devenir la propriété d'un adepte de ce culte, qui le vouait à son dieu dans l'espoir d'obtenir de lui des faveurs. Parmi les rares à revenir vivants, aucun ne revenait entier. Haur, qui était versée dans les métiers de la guérison, se trouvait dans une position délicate, car elle avait la lourde charge de soigner ceux qui avaient gracieusement "accepté" de faire "don" d'une partie de leur corps à Melkor. Elle avait plongé plus d'une fois les mains dans le sang, enduré l'odeur affreuse de la chair brûlée, et supporté péniblement les hurlements de damnés que poussaient les malheureux qu'on lui amenait.

Elle était sans doute parmi les mieux placés dans la cité pour avoir un aperçu de ce que l'on faisait aux esclaves, mais pour autant, elle se contentait de faire son travail, en serrant les dents, et en fermant autant que possibles les yeux. Quand un maître amenait son esclave chez elle - ce qui arrivait souvent puisqu'elle était la seule à examiner et à soigner gratuitement les non-libres -, elle avait été contrainte à plusieurs reprises de déclarer inaptes au travail des hommes et des femmes qu'elle savait capables de récupérer. Ainsi, leurs maîtres acceptaient de les vendre à bas prix aux mêmes hommes qui avaient fait pression sur elle. Les Melkorites. Officiellement, ce n'étaient jamais eux : toujours des intermédiaires, souvent des gros bras qui la malmenaient suffisamment pour la terroriser, mais jamais assez pour la pousser à se plaindre. Elle vivait dans une terreur constante, et elle rendait son verdict avec le sentiment ignoble d'avoir trahi tout ce en quoi elle croyait. La seule chose qui lui permettait de tenir, c'était de tout faire pour croire que les esclaves qu'elle contribuait à faire changer de mains ne subissaient pas un sort aussi dur qu'elle pouvait l'imaginer.

Elle avait jonglé avec ce subtil équilibre qui avait été garant de sa stabilité mentale pendant longtemps, avant de finir par ne plus pouvoir refuser les invitations des Melkorites dont sa propre famille, qui la convoquait à une cérémonie. Ce qu'elle avait vu alors avait anéanti toutes ses convictions, et balayé en quelques heures tout ce sur quoi elle avait un jour espérer se reposer. Ses certitudes, détruites. Ses espoirs, détruits. Ses craintes, détruites aussi car elle n'aurait jamais pu imaginer que l'horreur prendrait de telles proportions. Ce qu'elle avait vu au cours de cette cérémonie, elle n'avait pas de mots pour le décrire, et le simple fait d'y repenser lui donnait envie de vomir. Elle se souvenait juste du regard désespéré de ces esclaves qu'on avait alignés, et qui attendaient leur heure en implorant grâce. La plupart avait perdu tout espoir, et ils marmonnaient des choses incompréhensibles, attirés plus que poussés vers leur destin. Ils semblaient accepter leur sort, comme s'ils avaient été brisés mentalement avant d'être touchés physiquement. Mais d'autres...

D'autres avaient dû résister au conditionnement. Trop de fierté. Un esprit trop rebelle, peut-être. Ils avaient sans doute cru pouvoir endurer toutes les horreurs possibles et imaginables. C'était que leur imagination n'allait pas aussi loin que celle de leurs bourreaux. Parmi eux, Haur se souvenait particulièrement d'un homme. Son regard était celui d'un être encore conscient de ce qu'il se passait, terrorisé comme les autres, mais pas encore désespéré. Il respirait vite, tremblait comme une feuille, et avançait, presque nu, s'approchant inlassablement de la statue du dieu sombre. Son corps parcouru de traces de fouet prouvait qu'il avait sans doute essayé de s'échapper à de nombreuses reprises, mais il ne semblait plus en état de courir, désormais. Il était amaigri, affaibli de toute évidence, mais dans ses yeux sombres luisait encore une étincelle de vie qui avait quitté beaucoup des malheureux.

Il regardait tous les visages de l'assistance, cherchant peut-être à reconnaître quelqu'un. Cherchant peut-être à faire un dernier coup d'éclat. Lorsqu'il regarda Haur, elle voulut détourner les yeux. Elle s'était attendu à ce contact, et elle avait considéré qu'il serait plus respectueux de regarder ailleurs, pour... En fait, elle ignorait même la raison pour laquelle elle avait pensé cela. Toujours fût-il qu'elle ne parvint pas à procéder comme elle l'avait prévu. Lorsqu'il posa son regard dans le sien, elle fut comme captivée, hypnotisée, elle demeura figée à le regarder. Alors, comme si un lien invisible s'était créé entre eux, il lui transmit un message plein d'espoir, qu'elle interpréta en ce sens :

~ Si une seule personne dans cette assistance lève la voix et demande à ce que nous soyons épargnés...même si cela ne change rien à mon sort...je partirai en paix en sachant que tout n'est pas perdu.

Elle l'avait regardé. Elle l'avait compris, ses mots l'avaient touchée. Elle vit qu'il attendait sa réponse, qu'il était persuadé d'avoir trouvé son salut. Haur avait serré les poings à s'en faire mal, fait en sorte de contenir les tremblements qui l'agitaient, et avait baissé la tête.

Elle n'avait pas pu dormir sereinement depuis, hantée par son imagination qui lui proposait cent versions du visage de cet homme au moment où elle avait répondu à sa supplique muette : "non". Elle s'en voulait encore terriblement, et peut-être la réaction de cette jeune fille dans le chariot n'était-elle qu'une punition divine. Voulait-on par là lui signifier qu'elle aurait dû agir ? La condamnait-on parce qu'elle avait été trop terrorisée pour s'interposer ? Haur ferma les yeux, acceptant son destin à la manière des guerriers qui acceptaient leur mort pour partir en paix.

Elle les ouvrit brusquement en sentant ses mains s'élever. La jeune fille se tenait à ses côtés, occupée à trancher ses entraves pour la libérer. En quelques secondes, le bâillon et les liens tombèrent au sol, et Haur se retrouva libre. Elle sentit comme une bouffée de chaleur subite se répandre en elle. Etait-ce cela l'espoir qui revenait ? Quelle sensation merveilleuse ! Les larmes qui coulaient le long de ses joues ne s'arrêtèrent pas, mais cette fois elles étaient davantage de joie que de peine. La native d'Albyor voulut remercier sa libératrice, mais elle n'en eût pas le temps. Un jeune garçon venait de glisser la tête à l'intérieur pour leur demander de se dépêcher de filer. Sans doute les deux hommes approchaient-ils, et il valait mieux ne pas croiser leur chemin à nouveau.

Haur était terriblement affaiblie. Elle n'avait ni bu ni mangé depuis bien longtemps, et les mauvais traitements infligés par ses geôliers n'avaient pas arrangé les choses. Elle fit donc de son mieux pour ne pas être une gêne pour le garçon et la fille qui l'entraînaient à l'extérieur, mais elle était si éreintée qu'elle se reposa largement sur eux pour tenir le choc. En arrivant à l'extérieur du chariot, elle fut presque éblouie par la lumière vive et pâle. Il lui aurait fallu un moment pour s'y habituer, mais visiblement ils étaient pressés, et les deux enfants ne lui laissèrent pas le temps de retrouver ses marques. Elle les suivait sans trop savoir où elle allait, sans même noter le chemin qu'ils empruntaient. Elle réalisait tout avec un profond décalage, mais néanmoins avec un intense soulagement. Malgré tout, elle avait réussi à gagner Vieille-Tombe ! De là, elle espérait bien pouvoir quitter le pays, et même si les choses ne se passaient pas comme prévu, elle était en vie. C'était déjà ça...

Les deux enfants la forcèrent à se pencher - sinon à se recroqueviller - pour la faire passer par une petite ouverture dans laquelle elle se glissa difficilement. Elle tomba à l'intérieur d'une petite cave, et se retrouva à genoux, désorientée et privée des bras qui la soutenaient. Ils étaient de toute évidence sous terre, à en juger par la texture du sol, et par l'atmosphère plus fraîche qui régnait ici. Ce n'était pas un endroit parfaitement aménagé, ni utilisé couramment, en témoignait l'odeur désagréable qui imprégnait les lieux, mais Haur considéra que pour l'heure, c'était un endroit un peu moins dangereux que le chariot. Elle cligna des yeux, un peu surprise de devoir se réhabituer si vite à l'ombre, puis leva la tête vers les enfants qui se tenaient autour d'elle.

Ils étaient une douzaine, environ. Certains encore très jeunes, d'autres presque adultes. Ils semblaient éprouver une joie sauvage après leur larcin réussi, ce qui s'expliqua par la sortie d'un des jeunes, qui déclara qu'ils avaient à manger pour au moins deux semaines. Haur jeta un œil aux paniers entassés. Elle connaissait des familles de douze personnes, à Albyor, qui auraient consommé cela en un seul repas. La jeune femme avait grandi dans la haute société, dans un milieu aisé, et elle n'avait jamais manqué de rien. Pour elle, la pauvreté n'était qu'un mot qui désignait l'ensemble du reste de la ville, mais elle n'avait jamais vraiment réussi à mettre d'images dessus. Sur la route qui l'avait conduite jusqu'à Vieille-Tombe, elle avait cru se sentir pauvre, car privée de cheval et de carrosse pour voyager. Mais en voyant ces enfants maigres, dansant autour d'un vol comme si cela leur garantissait la vie éternelle, elle ne pouvait pas s'empêcher d'être intriguée. Tous étaient visiblement des enfants des rues, forcés de survivre dans un monde difficile. Ils étaient quelque peu amers, et les paroles de cette petite fille résonnèrent de manière dure dans l'oreille de Haur. Comment quelqu'un de si jeune pouvait-il avoir de telles pensées ? Ce pays était vraiment corrompu...

Il paraissait étrange de constater que personne n'avait encore remarqué Haur, jusqu'à ce qu'un autre gamin fît la réflexion devant tout le monde. Son interrogation ingénue attira sur l'intéressée tous les regards, dont certains n'étaient pas particulièrement amicaux. La guérisseuse aurait voulu que celle qui avait pris la décision de la sauver parlât pour elle, mais visiblement elle ne trouva pas de réponse à cette question. Craignant que l'animosité ne montât, la jeune femme se redressa tant bien que mal, et parla d'une voix apaisante, les mains délibérément mises en évidence :

- Je...Je m'appelle Haur, et je laissez-moi vous rassurer sur la nature pacifique de mes intentions.

Elle parlait de manière aussi claire que possible, afin que tous l'entendissent, mais elle avait bien l'impression que certains ne comprenaient pas tout à fait ce qu'elle voulait dire. Les plus jeunes ne devaient pas avoir l'habitude d'entendre quelqu'un parler dans un rhûnien aussi correct. Consciente qu'elle n'avait probablement pas encore convaincu, elle ajouta :

- Soyez assurés que je vous dénoncerai pas aux autorités. Mon seul désir est de rejoindre le port dans les plus brefs délais.

Elle n'avait jamais été très douée pour convaincre les gens, mais il y avait dans son ton une sincérité rare sur laquelle on ne pouvait pas se tromper. Pour autant, cela ne signifiait pas que les enfants lui étaient acquis, et elle enchaîna très vite pour ne pas les perdre :

- Je n'ai certes pas de quoi vous récompenser si vous acceptez de me prêter votre concours...je n'ai sur moi ni or ni biens précieux... Cependant, je suis guérisseuse. Hmm...Sildran, c'est ça ? (elle s'était tournée dans sa direction) J'ai cru noter que tu souffrais de la cheville. Accepterais-tu de me laisser y jeter un œil ? Je t'assure que je ne te ferai pas le moindre mal.

Elle avait dit cela sur un ton engageant, mais elle lisait dans les yeux de ces enfants autant de méfiance que de curiosité. Elle espérait simplement les faire pencher vers cette dernière, afin de gagner leur confiance. Elle n'avait pour l'heure pas d'autre choix que de réussir...


~~~~


Saletés de gardes ! Ils ne lâchaient donc jamais l'affaire ? Les deux hommes avaient tenté vainement de négocier avec eux, de les amadouer, mais ils n'avaient pas osé aller jusqu'au pot-de-vin. Premièrement, ils n'avaient pas assez pour cela. Deuxièmement, si leur interlocuteur était du genre honnête, ils risquaient de finir pendus. Il valait mieux éviter. Ce fut donc avec une appréhension terrible qu'ils se dirigèrent vers le chariot, escortés par quatre soldats. Le Capitaine se hissa avec aisance dans le chariot, et l'inspecta de fond en comble. Les deux hommes avaient l'impression que leurs jambes se liquéfiaient sous eux, et ils se seraient effondrés sur place s'ils n'avaient pas été figés de terreur.

Le Capitaine descendit bientôt, les sourcils froncés et la main négligemment posée sur son épée. Il fit claquer sa langue, et déclara d'une voix rauque :

- J'ai rarement vu un chariot aussi bordélique, mais à part ça, rien à signaler. Vous pouvez circuler.

Les deux hommes ouvrirent des yeux ronds, avant de hocher la tête vivement. Ils n'en revenaient pas, mais il ne fallait pas provoquer la chance. Ils firent s'éloigner leur chariot aussi rapidement que possible, puis une fois hors de vue, ils entreprirent de le fouiller. Quelle ne fut pas leur surprise en examinant l'intérieur ? Leur prisonnière s'était échappée, mais ses liens étaient encore là : coupés. En outre, une bonne partie des marchandises avait été volée ! Par Melkor ! Ils risquaient bien de perdre leur paye et leur emploi. Les deux hommes passèrent de la surprise à la colère noire. Cette fille qu'ils avaient trouvé sur la route leur avait attiré de sérieux ennuis, et elle devait payer !

Ils ruminèrent leur colère sur tout le trajet jusqu'à leur client, à qui ils livrèrent une marchandise incomplète. Avant que celui-ci pût leur passer un savon pour avoir manqué de vigilance à ce point, ils lui expliquèrent la situation :

- On a ramassé une fille sur la route, elle avait l'air blessée. Mais en fait, je crois qu'elle nous a roulés, et qu'elle en a profité pour voler les marchandises. Donnez-nous un peu de temps pour la retrouver et retrouver ce qu'elle a piqué. Je vous jure qu'on lui fera passer un sale quart d'heure.

Le commerçant hocha la tête pesamment, et répondit :

- Je garde votre paye jusqu'à ce que vous me rameniez ce que vous me devez, cela va de soi. Et si vous trouvez la fille, amenez-la moi vivante. Je déteste les voleurs !

Son regard était noir, et les deux hommes ne trouvèrent pas à contester. Ils hochèrent la tête vivement, et ils s'éloignèrent dans les rues de la ville. Ils connaissaient un peu de monde, et ils pourraient rapidement la retrouver. Et à ce moment là...elle prierait Melkor de l'achever rapidement.


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Sildran
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Ven 3 Mai 2013 - 14:30
Sildran s’écarta un peu de la jeune femme et s’appuya au mur, tout en triturant une mèche châtain entre ses doigts. Elle voulait voir si la jeune femme réussirait à se sortir de cette situation sans son aide. Elle éprouva toutefois une pointe de remord en voyant les regards méfiants et scrutateurs de ses amis se poser sur la frêle jeune femme, mais c’est avec curiosité qu’elle entendit celle-ci prendre la parole :

- Je...Je m'appelle Haur, et laissez-moi vous rassurer sur la nature pacifique de mes intentions.

Elle s’exprimait d’une voix claire et audible, bien qu’un peu tremblante, et dans un rhûnien parfait, si parfait que Sildran n’était pas sûr que les autres comprennent le sens de ses paroles.

Elle veut les rassurer sur « la nature pacifique de ses intentions » ? En l’occurrence, c’est eux qui se demandent s’ils vont lui faire la peau ou non. Et dans son état, je vois mal comment elle pourrait se défendre, alors attaquer… A moins que la « nature pacifique de ses intentions » ne signifie qu’elle ne compte pas nous dénoncer. Mais on dirait que tout le monde ne l’a pas compris comme ça…
En effet, les plus jeunes avaient l’air perplexe. Ils n’avaient pas l’habitude d’entendre leur langue parlée d’une manière aussi pure, et sans l’accent particulier des habitants de Vieille-Tombe et de ses environs. Mais parmi les plus âgés, certains, comme Jian, Tesh et Meïa, affichaient un léger rictus sardonique, difficilement perceptible à moins de bien les connaître, s’étant surement faits la même réflexion que Sildran sur l’inutilité de cette assurance.

Haur continua de sa voix claire :

- Soyez assurés que je ne vous dénoncerai pas aux autorités. Mon seul désir est de rejoindre le port dans les plus brefs délais.

Avec soulagement, la jeune fille vit les visages se détendre un peu autour d’elle. Le ton sincère avec lequel Haur avait parlé ne trompait pas, à moins qu’elle ne soit vraiment une excellente comédienne. Cependant, Sildran ne voyait pas comment elle espérait se rendre au port. Avec ses vêtements en lambeaux et sa manière de parler, elle éveillerait tout de suite les soupçons. Sans compter que les deux convoyeurs devaient être à sa recherche.

La jeune femme reprit rapidement :

- Je n'ai certes pas de quoi vous récompenser si vous acceptez de me prêter votre concours...je n'ai sur moi ni or ni biens précieux... Cependant, je suis guérisseuse. Hmm...Sildran, c'est ça ? (elle s'était tournée dans sa direction) J'ai cru noter que tu souffrais de la cheville. Accepterais-tu de me laisser y jeter un œil ? Je t'assure que je ne te ferai pas le moindre mal.

Au mot de concours, Sildran avait vu Razhno froncer les sourcils en face d'elle. Ils échangèrent un regard et elle comprit ce qui le tracassait. Épargner la jeune femme en prenant le risque qu’elle les dénonce, de son plein gré ou sous la menace, passait encore. Mais aider une inconnue on ne peut plus louche et risquer d’attirer l’attention sur eux… Haur avait tout d’une fugitive. Sinon, pourquoi chercherait-elle à gagner le port ? Elle n’avait pas non plus manifesté l’intention de se plaindre à la Milice des mauvais traitements qui lui avaient été infligés. Les enfants vivant dans la rue, quant à eux, étaient sans cesse en danger. Depuis quelques années, depuis l’avènement de la reine Lyra en fait, le nombre de militaires s’était encore accru et ceux-ci ne manifestaient aucune compassion. La dernière chose dont ils avaient besoin, c’était bien d’attirer l’attention sur eux. Surtout si tout ce que la jeune femme avait à leur offrir était ses talents de guérisseuse.
Les autres enfants, quant à eux, ne montraient pas pour la plupart d’hostilité manifeste, plutôt de la curiosité teintée de méfiance.
Sildran réalisa que la jeune femme s’était adressée à elle et qu’elle attendait sa réponse.

Elle répondit froidement :

-Nous risquerions beaucoup à t’aider. J’ai peur qu’une cheville guérie ne soit pas une motivation suffisante.

Elle se tourna vers Razhno pour qu’il continue. Quand elle était arrivée à Vieille-Tombe, le garçon était le chef incontesté de la bande. Au bout de quelques mois, Sildran avait réussi à gagner le respect de ses amis et elle prenait désormais les décisions avec lui. Mais elle ne voulait pas donner l’impression de vouloir accaparer le commandement pour elle seule.

Le garçon releva donc les mèches noires qui lui cachaient le visage et s’adressa durement à la jeune femme :

-Je ne sais pas si nous pouvons prendre le risque de t’aider, surtout sans contrepartie. Je ne vois pas pourquoi on se mettrait en danger pour une inconnue, alors que ça ne nous apporte rien.

Il continua d’une voix plus douce :

-Je te parais sans doute égoïste, mais ici on a pas mal de bouches à nourrir, et je n’ai pas envie que mes amis meurent de faim ou soient envoyés au melkhorites. Tu veux quitter le pays par le port, c’est ça ? Ça risque de prendre pas mal de temps pour trouver un moyen. Tu attireras l’attention par ta façon de parler, par tes vêtements…

Il ajouta en souriant :

-Et puis, sans vouloir te vexer, tu es dans un sale état. Par-dessus le marché, les deux types du chariot te recherchent et tu m’as tout l’air d’être en fuite. Combien de temps te faudra-t-il, à ton avis, pour te faire repérer ? Il faudrait qu’on soit fous pour te garder avec nous, à moins que tu puisses nous servir à quelque chose, en plus de tes talents de guérisseuse.

Sildran réfléchit, ce qui lui arrivait quand même de temps en temps. Comment Haur pourrait-elle se rendre utile ? Quelques idées lui vinrent à l’esprit et elle les avança :

-Elle pourrait, je sais pas, s’occuper de la cuisine ? D’habitude, c’est Mered qui s’en occupe, mais… c’est pas contre toi, hein, mais c’est un peu… lourd, voilà.

Lourd… on va dire ça comme ça.

La petite fille grommela :

-Ouais, bah sans moi vous mangeriez cru, vu que personne d’autre veut se dévouer pour prendre ma place.

Jokh s’est exclamé du haut de ses cinq ans :

-Bah on a qu’à la garder une semaine avec nous. Et là si on trouve que c’est un boulet, on la vire ! a-t-il déclaré avec un sourire étincelant.

Tout compte fait, pourquoi pas ?

Sildran se tourna vers Haur, qui jusque-là n’avait pas eu le temps de placer un mot, bien qu’elle soit la première concernée :

-Alors ? Qu’est-ce que tu en penses ?

C’est seulement à ce moment que la pensée que Haur n’avait peut-être pas du tout l’intention de quitter le pays l’effleura.
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Ryad Assad
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Lun 6 Mai 2013 - 21:42

Oh quelle vie !

Haur n'avait jamais été une personne particulièrement à l'aise en société. Réservée, discrète pour ne pas dire timide, elle préférait toujours laisser les gens parler pour elle. Des amis, elle n'en avait guère, sinon son vieux maître qui lui avait tout appris. Mais c'était une forme d'amitié spéciale, qui se passait de mots, et qui se manifestait par des sourires, des hochements de tête et des marques de respect non verbales. Elle ne s'était jamais considérée comme sotte, ou comme incapable, mais elle n'avait jamais non plus été formée, comme son frère, à la négociation et au marchandage. Dans cette situation, il aurait su, lui, leur proposer quelque chose qui les aurait fait rêver. A tel point qu'ils n'auraient même pas posé de questions quant à sa destination. Il leur aurait proposé de l'or, peut-être, ou bien une récompense plus rare encore : la liberté, des privilèges. Haur, cependant, était bien incapable de leur proposer autant. Elle n'avait rien sinon ses connaissances et ses talents à leur offrir...et c'était bien peu. Elle aurait pu choisir de leur mentir, à dire vrai. Leur raconter qu'elle pouvait les sortir de la misère s'ils acceptaient de l'amener jusqu'au port. Leur inventer une histoire idiote, comme quoi ses parents vivaient sur un navire, et qu'ils la croyaient perdue. Cela aurait pu marcher, oui. Mais elle ne pouvait pas se résoudre à user de telles méthodes.

Dans les yeux de ces enfants, plus que la méfiance, elle lisait de l'amertume. Ils s'étaient accommodés de cette vie, comme le prisonnier s'accommode de ses chaînes. Ils semblaient braves, et ils avaient l'air plein de fougue, et pourtant ils devaient haïr cette vie. Détester être obligés de prendre des risques pour un peu de nourriture, détester être traités comme des moins que rien, alors que les âmes bien nées pouvaient manger à leur faim tous les jours, se parer de riches atours, et exister. Exister aux yeux des autres non pas comme des voleurs, des gosses des rues, mais bien des nobles, des jeunes promis à un avenir doré, paisible et tranquille. La mort qui viendrait les saisir au bout du chemin ne serait qu'une délivrance après une vie trop longue et trop pleine de plaisirs. Les enfants sans le sou qui traînaient dans ce sous-sol miteux, eux, étaient destinés à une fin bien moins plaisante. Lequel finirait sur le bas-côté, tué d'un coup de poignard par une bande rivale ? Lequel se ferait prendre à la sortie d'un chariot par un beau matin d'été, et serait pendu le lendemain sans espoir de pardon ? Laquelle finirait capturée par ces hommes sombres qui traînent dehors la nuit, transformée en prostituée arpentant les rues à la recherche de quelques pièces pour éviter d'être passée à tabac ? Lequel survivrait, et se retournerait sur son passé pour n'y découvrir que sang, ruines et larmes, un passé empli de fantômes, d'espoirs brisés et de rêves envolés ? Y en avait-il un seul, parmi eux tous, qui pouvait espérer s'en tirer ?

Haur déglutit difficilement. Dire qu'elle s'était crue pauvre, dans la misère et la difficulté. Elle était encore loin d'avoir touché le fond. Contrairement à eux, elle avait un plan, une échappatoire, un objectif. Quitter le pays, s'enfuir dès que l'occasion se présenterait à elle. Ce ne serait pas facile, et peut-être qu'elle n'en réchapperait pas, mais au moins elle savait qu'elle mourrait libre dans les faits ou libre dans l'âme. Eux étaient enchaînés à cette vie, à cette ville, à cette vilenie qui se répandait dans les rues, sous les ponts, dans l'air et dans l'eau.

Haur avait toujours vécu dans un cocon, et elle se rendait compte à présent que la vie n'était pas aussi simple qu'elle avait pu le croire auparavant. Il lui paraissait impossible de faire un choix sans éprouver d'affreux remords immédiatement après. Fuir le pays lui paraissait être la solution la plus logique. Mais pouvait-elle vraiment abandonner tous ces enfants derrière, sans même essayer de les sauver ? Cependant, pouvait-elle sauver ces enfants, et les faire tous quitter le pays ? Auraient-ils plus de chances de l'autre côté ? Impossible à savoir. Quant à rester pour les soigner, les aider, cela n'était pas envisageable. Elle se savait traquée, elle ne pouvait pas demeurer en Rhûn plus longtemps. Pour mener quel genre de vie ? Pour errer sans fin, afin de tenter vainement de protéger ce qui était déjà condamné ? Non, c'était impossible à concevoir. Le dilemme était de taille, et elle ne trouvait aucune solution qui lui convînt.

La jeune femme avait espéré que les enfants pussent comprendre où elle voulait en venir, lorsqu'elle leur avait expliqué brièvement la situation. Au départ, pour les convaincre qu'elle ne représentait pas une menace, elle avait dû puiser au fond d'elle même, et ce malgré la fatigue qui la gagnait, des talents d'oratrice qu'elle n'imaginait pas posséder véritablement. En vérité, la tâche n'était pas des plus ardues, mais gagnée par l'anxiété, elle avait eu l'impression d'avoir à négocier le prix de sa survie. Elle était parvenue assez rapidement à les apaiser à son sujet, même si un examen attentif de sa personne et de sa mise révélait du premier coup d'œil qu'elle était loin d'être une guerrière accomplie. Même pas armée, elle aurait été bien en peine de mettre ne fût-ce qu'un des enfants à terre, alors douze à la fois...

Elle avait cru, en voyant les regards qu'ils échangeaient, qu'ils lui étaient acquis, et qu'elle pouvait d'emblée leur demander de l'aide. Si son frère avait été là, il lui aurait frappé sur l'oreille pour lui faire comprendre son erreur. Les négociations prenaient plus de temps que cela. Elle était allée trop vite, et lorsqu'elle leur avait demandé s'ils pouvaient l'aider, elle avait noté immédiatement un changement d'attitude. L'épargner, d'accord. L'aider, c'était une autre affaire.

La première branche qui céda fut Sildran, qui, à la manière des danseurs d'Albyor, recula quand la jeune femme tenta une approche dans sa direction. Pour Haur, ce fut comme si elle avait sauté dans le vide, sans vraiment avoir testé la solidité de ses attaches. Elle les avait crues à toute épreuve, et elle se rendait compte actuellement que c'était loin d'être le cas. Sildran se désistant, un autre garçon prit la parole. Plus loquace, il entreprit d'expliquer point par point les raisons de cette défection.

Dans le fond - et Haur en était parfaitement consciente -, il avait parfaitement raison. Il parlait au nom d'un groupe tout entier, qui risquait gros en aidant une jeune femme qu'ils ne connaissaient pas, et qui ne leur promettait en retour que quelques soins sur une cheville foulée. Une demande aussi ridicule n'avait aucune chance d'aboutir, et la noble n'en prenait conscience que bien trop tard à son goût. Elle passait pour quelqu'un n'ayant aucun sens des réalités...ce qu'elle était peut-être bien, après tout. Néanmoins, dans les paroles de ce jeune garçon, il n'y avait pas une once de reproche, seulement un constat relativement froid de la situation. Il était de toute évidence avisé, car il ne rejeta pas immédiatement la proposition de la jeune femme. Au contraire, il préférait marchander, et espérer obtenir davantage que des soins. De manière subtile, il s'était placé sur le terrain qui lui était le plus favorable, et celui sur lequel Haur se sentait la moins à l'aise. Elle allait avoir des difficultés à lui trouver quelque chose de valable pour qu'il acceptât de l'aider, et elle en était malheureusement consciente.

Elle se mit à réfléchir à toute vitesse, essayant de trouver parmi ses compétences celle qui pourrait lui être utile présentement. Elle avait une bonne mémoire, mais de toute évidence, ils ne comprendraient pas où elle voudrait en venir si elle leur proposait de faire l'inventaire de leurs possessions. Ils ne seraient pas non plus intéressés par de la comptabilité, même basique. En vérité, elle ne savait pas comment les aider. Elle avait toujours vécu dans le confort sinon le luxe d'appartements entretenus par des domestiques, elle avait toujours travaillé son intelligence davantage que ses compétences, et elle n'avait jamais pensé qu'elle pusse se retrouver un jour aussi démunie face à une situation. Et pourtant, ce n'étaient que des enfants. Sildran, qui réfléchissait de son côté, lança quelques propositions à mesure que les idées lui venaient. Les autres y répondaient, de manière plus ou moins constructive. Un des gamins, loin d'être le plus vieux, suggéra une solution qui parut plaire à ses camarades. Garder Haur pendant sept jours, afin de la tester, et l'aider par la suite. La jeune femme, voyant que c'était la solution qui semblait remporter leur assentiment, leur adressa un sourire désolé :

- Je vous prie de bien vouloir me pardonner, mais je ne puis accéder à votre requête, je...Eh bien...pour tout vous dire, je crois n'avoir jamais cuisiné de ma vie, et j'ai bien peur de me montrer à cet exercice fort peu talentueuse.

Elle essaya d'éviter leur regard, parfaitement au fait de ses propres faiblesses, de ses propres lacunes. Dans leur monde, ne jamais avoir fait la cuisine était quelque chose d'aberrant. Aussi aberrant que de ne jamais avoir appris à lire dans son univers. Ils n'étaient pas nés dans le même milieu, et cette fracture était plus profonde qu'elle ne l'aurait cru. Elle reprit, d'une voix guère assurée :

- J'ai bien peur de ne pas être en mesure de vous satisfaire, en aucune façon. Auriez-vous les moyens de me garder ici même un mois que vous me trouveriez toujours aussi incapable. Je ne tiens pas à vous imposer mon affligeante ignorance, d'autant que je n'ai pas la chance d'avoir un mois devant moi pour réfléchir...Ni même une semaine d'ailleurs...

Elle leva la tête, et plongea son regard dans celui de Sildran, puis de ce jeune garçon qui semblait commander le petit groupe avec elle :

- Vous l'avez deviné, et je ne vous le cacherai pas, je suis une fugitive. J'ai désobéi aux ordres, déshonoré les miens, et trahi ma famille et mon clan. A leurs yeux, je ne suis probablement qu'une menace à éliminer. J'ignore quelle avance j'ai pu prendre sur eux...peut-être deux jours, peut-être moins. Le fait est que si je ne parviens pas à trouver un moyen de quitter ce pays, je suis condamnée...mais je ne tiens pas à attirer le malheur sur vous.

Elle inspira profondément pour se donner du courage, alors que sa voix commençait trembler :

- Si vous n'êtes pas en mesure de me porter assistance...je vous jure que je vous laisserai en paix, et qu'il ne vous arrivera rien. Mais si vous m'aidez...Si vous m'aidez...

Elle demeura un instant la bouche entrouverte, à court de mots. Des pensées contradictoires se bousculaient dans sa tête. Elle n'avait aucune idée de comment faire pour s'en sortir dans cette ville sans aide, et elle ignorait où en trouver. Ces gamins étaient les seules personnes qui pouvaient l'aider, mais ils avaient parfaitement le droit de refuser. Elle avait tenté de ne rien leur cacher d'important, et ils étaient au courant des risques. Elle les regarda tous, essayant de lire dans leurs regards encore innocents, malgré cette vie horrible et sombre qui tentait de les broyer, la réponse qu'ils voudraient bien lui donner. Haur avait longtemps été candide, croyant que tout le monde était aussi droit et plein d'honneur que les preux chevaliers des contes. Elle s'était rendue à l'évidence. Rhûn était corrompu, le royaume sombrait dans les ténèbres, pourri de l'intérieur, nécrosé. Sa gloire ancestrale s'évanouissait chaque jour un peu plus, et tous les efforts faits pour la restaurer ne faisaient qu'aggraver les choses. Mais dans les yeux malicieux de ces enfants, elle retrouvait espoir. Elle était convaincue que c'était là le terreau au cœur duquel était plantée la graine du renouveau. Ne restait qu'à croire en sa floraison.


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400e message, youhou !


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Sildran
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Lun 11 Nov 2013 - 14:38
La proposition de Jokh avait soulagé Sildran: cela lui éviterait d'avoir l'air de défendre la jeune femme, mais celle-ci resterait avec eux et serait "protégée", dans une certaine mesure. Bien sûr, des adolescents (voire même des enfants) comme eux étaient impuissants face à la Milice (la disparation inexpliquée de Varamir quelques semaines plus tôt en était la preuve), mais leur connaissance de la ville pourrait peut-être lui éviter de tomber entre les mains de ses poursuivants. Sans qu'elle sache pourquoi, cela lui aurait fait de la peine… Peut-être parce que c'était elle qui l'avait « sauvée », en quelque sorte, où peut-être à cause de l'aura de raffinement mêlée de douceur qui semblait émaner de la jeune femme.

Mais la grande surprise de Sildran, qui s'attendait à voir Haur accepter vivement et défendre ses mérites, ce fut le contraire qui se produisit.

- Je vous prie de bien vouloir me pardonner, mais je ne puis accéder à votre requête, je...Eh bien...pour tout vous dire, je crois n'avoir jamais cuisiné de ma vie, et j'ai bien peur de me montrer à cet exercice fort peu talentueuse.

Tous ouvrirent grand les yeux, stupéfaits. L'idée que quelqu'un puisse ne jamais avoir cuisiné de sa vie était inconcevable, y compris pour Sildran. D'ailleurs, Haur semblait s'attendre à cette réaction, car elle détourna le regard.
Ses mains sont blanches, fines et n'ont pas de cals. Elle n'a jamais préparé un repas, et il est probable qu'elle n'ait jamais travaillé de ses mains. Pas "durement" en tout cas. Cette fille m’a tout l’air d’une bourgeoise ou une aristocrate.
Pour avoir travaillé toute son enfance chez un riche noble, Sildran éprouvait une hostilité assez prononcée à leur égard. Elle supposa qu'il en était de même pour ses amis, dont l’enfance avait été encore pire que la sienne, et espéra qu’ils n’en étaient pas arrivés à la même conclusion.
Soit que les gamins n'étaient pas très brillants, ce qui était possible, soit que Sildran se soit trompée, ce qui était probable, seule Meïa sembla suivre le même raisonnement et fronça les sourcils. Quant aux autres, passé le premier moment de surprise, ils semblaient plutôt déstabilisés par la franchise de Haur.

La suite les stupéfia encore plus.

- J'ai bien peur de ne pas être en mesure de vous satisfaire, en aucune façon. Auriez-vous les moyens de me garder ici même un mois que vous me trouveriez toujours aussi incapable. Je ne tiens pas à vous imposer mon affligeante ignorance, d'autant que je n'ai pas la chance d'avoir un mois devant moi pour réfléchir...Ni même une semaine d'ailleurs...

Soit Haur parlait en toute bonne foi, soit elle était très habile, parce que cet acharnement à vouloir se "couler" elle-même lui donnait presque envie de lui trouver des talents cachés…

Sildran prit conscience de l'étrangéité de leur situation: accroupis dans un caveau obscur, une bande de gamins crasseux et totalement incultes écoutaient attentivement et braquaient leur regard sur une sorte d'apparition tout aussi crasseuse et qui semblait venir d'un autre monde par sa façon de parler et par le raffinement qu'on devinait sous la poussière et la boue séchée.
Comme pour parachever cette impression d'incongruité, Haur reprit à nouveau la parole, mais cette fois en levant les yeux vers eux… vers elle, ou vers Razhno peut-être.

- Vous l'avez deviné, et je ne vous le cacherai pas, je suis une fugitive. J'ai désobéi aux ordres, déshonoré les miens, et trahi ma famille et mon clan. A leurs yeux, je ne suis probablement qu'une menace à éliminer. J'ignore quelle avance j'ai pu prendre sur eux...peut-être deux jours, peut-être moins. Le fait est que si je ne parviens pas à trouver un moyen de quitter ce pays, je suis condamnée...mais je ne tiens pas à attirer le malheur sur vous.

Une fugitive, une "rebelle" presque...Sildran avait du mal à associer ces qualificatifs avec la frêle silhouette qui se tenait en face d'elle. La preuve qu'il ne fallait pas se fier aux apparences (à moins qu'elle ne leur mente pour se gagner leurs bonnes grâces, mais tout semblait concorder avec sa version).
La jeune fille savait qu'il en passait beaucoup à Vielle-Tombe, qui était tout de même un des moyens les plus surs (ou plutôt, le seul moyen possible) pour quitter le pays.
En tout cas c'est bien son but, c'est déjà ça.
Aux regards de ses amis, Sildran pressentit qu'Haur avait marqué un bon point. Entre hors-la-loi, la solidarité (ou du moins la discrétion) était de mise, c'était une leçon qu'on apprenait vite à Vieille-Tombe (mais peut-être n'était-ce pas le cas ailleurs à Rhûn). Qu'on apprenait... ou qu'on se faisait égorger au détour d'une ruelle...

D'une voix légèrement tremblante, l'étrange fugitive lâcha comme un ultimatum:

- Si vous n'êtes pas en mesure de me porter assistance...je vous jure que je vous laisserai en paix, et qu'il ne vous arrivera rien. Mais si vous m'aidez...Si vous m'aidez...

Elle ne finit pas sa phrase (encore une fois, elle fait l'accusation mais elle nous laisse faire la défense...), posant son regard sur chacun d'entre eux tour à tour, un regard dans lequel brillait une lueur de... de quoi au fait? De défi, peut-être. Oui, ça devait être ça.
Soudain, Sildran eut comme une sorte d’illumination. Bien sûr, elle savait très bien ce qu'Haur pouvait faire pour les aider. Un projet qu'elle avait en tête depuis longtemps, mais qu'elle n'avait jamais eu l'occasion de réaliser. Mais cette occasion se présentait, maintenant. Aussi, comme d'habitude, elle ne prit pas la peine de réfléchir plus longtemps et lança en regardant Haur droit dans les yeux :

-Facile. Si nous t’aidons, eh bien… nous partirons ensemble. Tous ensemble, insista-t-elle.

Toujours sans quitter Haur des yeux, elle continua :
-Remonter le fleuve est le seul moyen, ça, tu l’avais déjà compris, je crois. L’idéal serait de partir avec un chargement de produits locaux, comme ça nous pourrons monter à bord avec. Mais si nous voulons nous renseigner sur les détails du voyage, les escales, tout ça, nous aurons besoin de toi. Il me semble que les navires marchands prennent aussi quelques passagers, dans ce cas tu pourrais te faire passer pour une noble qui veut voyager, quelque chose dans ce genre…[/b]

Sildran se rappela qu’elle n’avait encore ni consulté ses amis…

-… si tu vous êtes partants, bien sûr, dit-elle d’une voix hésitante en se tournant vers ses amis. Elle constata avec soulagement qu’ils ne semblaient pas hostiles à l’idée et que leurs yeux brillaient de ce que tout à l’heure elle avait pris pour du défi, et qui était peut-être… une lueur d’espoir, qui sait ?

…et surtout, ni Haur…

-…et si tu es d’accord, bien sûr…

Avec angoisse, elle attendit la réponse de la jeune femme, une réponse qui allait influer sur leurs vies à tous.
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Ryad Assad
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Mar 12 Nov 2013 - 17:56

Haur avait entendu dire par ses parents, notamment son frère, que c'était dans les situations difficiles - pour ne pas dire désespérées - que le caractère réel des gens se révélait. C'était alors que l'on pouvait se dépasser, aller au-delà de ce que l'on pouvait faire en temps normal. En l'occurrence, la jeune femme trouvait que sa situation confinait au désespéré, et elle n'avait pas l'impression d'avoir réussi à abattre les limites qui étaient les siennes. Est-ce que cela valait pour tous les êtres humains, même ceux qui ne montraient aucune disposition au maniement des armes ? Ou bien était-ce simplement la doctrine que l'on enseignait aux militaires et aux personnes amenées à commander, pour les pousser à donner le meilleur d'elles-mêmes, sans jamais céder à la panique ? Elle espérait de toutes ses forces que la seconde solution fût la bonne, sans quoi cela signifiait qu'elle était condamnée à être inutile et incapable jusqu'à la fin de son existence. Pourtant, et bien qu'elle ne s'en rendît pas compte tant elle y était habituée, elle ne paniquait pas extérieurement, et parvenait à garder la maîtrise d'elle-même, de son corps, de ses émotions en surface. Certes, il était évident qu'elle n'était pas à son aise, mais sa respiration était lente et mesurée, ses mains ne trahissaient aucune agitation perceptible, et elle avait l'air calme. Très calme.

Un observateur extérieur aurait pu se demander comment une personne qui ne respirait pas particulière la confiance parvenait à réaliser un tel exploit. Mais en vérité, il n'y avait rien d'exceptionnel là dedans, sinon des heures et des heures passées à vivre et à travailler dans un environnement oppressant. Lorsqu'elle avait reçu sa formation de guérisseuse, elle avait été confrontée à des horreurs. Un homme blessé à la jambe qui se tortillait en tous sens, et qui hurlait comme un damné malgré les six bras qui tentaient de le maintenir en place. Et elle, au milieu de tout ce chaos, devait garder un calme impérial pour parvenir à extraire la flèche à la pointe complexe qui s'était figée dans sa cuisse. Elle devait pour cela faire abstraction du sang qui coulait abondamment, elle devait réagir avec souplesse aux contractions de la chair et aux gesticulations de son patient. Plus d'un individu aurait succombé à la panique, aurait fait un faux mouvement, et aurait malheureusement aggravé la situation. Mais pas elle. Elle était née et elle vivait pour ça, au point qu'elle avait appris à demeurer maîtresse d'elle-même dans ce genre de cas.

Toutefois, cette apparence de tranquillité était à nuancer, car au fond d'elle-même, Haur était en proie à l'inquiétude la plus profonde. Elle se savait traquée par sa famille, qui ne tarderait pas à envoyer des hommes parcourir la région pour essayer de la débusquer. Elle avait le malheur d'avoir un physique relativement remarquable, à cause de ses longs cheveux bruns qu'elle n'abandonnerait derrière elle pour rien au monde, et de cette cicatrice caractéristique sur le front, marque de la fin de son enseignement de guérisseuse. A cela, il fallait ajouter la présence d'un tatouage clanique sur son épaule, qui l'identifiait formellement. Elle devait à tout prix le cacher, si elle ne désirait pas s'attirer davantage de soucis. Mais en plus de cela, les enfants lui avaient fait comprendre qu'elle était désormais traquée par les individus fort peu recommandables qui l'avaient ramassée sur le bord de la route. Elle avait cru que le fait de leur avoir échappé allait mettre un terme à cette histoire, mais il paraissait évident que le vol de leur cargaison risquait de les contrarier quelque peu. Et puisqu'elle était la seule personne qu'ils avaient vu, c'était elle qu'ils allaient probablement rechercher. Pour cette raison, elle devait se dépêcher de trouver un abri sûr.

Elle comprenait parfaitement ces enfants qui, rejetés par la vie et le monde dans lequel ils avaient été livrés à eux-mêmes, n'avaient sans doute pas envie de s'encombrer d'un fardeau dont ils ne pouvaient tirer aucun bénéfice. Elle trouvait cela à la fois parfaitement recevable, et paradoxalement incroyablement désolant. Cela signifiait que ce pays corrompait jusqu'à ses fondements, et transformait les plus jeunes en êtres centrés sur eux-mêmes, qui ne pouvaient que penser les relations humaines en termes de profits et de coûts. Elle-même était fort loin de cette conception, et elle en payait désormais le prix. Elle n'avait plus rien en ce monde, sinon les vêtements abîmés qu'elle portait sur le dos. Elle avait abandonné sa famille et son clan, tous ceux qu'elle connaissait, ainsi que le confort matériel dont elle avait toujours joui. Elle se retrouvait donc sans le sou, lâchée dans le vaste et cruel monde, comme les héros qui peuplaient les contes qu'elle affectionnait tant étant enfant. A ceci près qu'elle n'avait aucune des qualités des valeureuses guerrières qui arpentaient la Terre du Milieu en pourfendant tous ceux qui leur voulaient du mal.

Elle avait argumenté tant bien que mal, essayant de trouver quelque chose à leur proposer en échange d'une aide pour s'enfuir de cet endroit maudit, mais elle n'avait rien trouvé à leur proposer. Ils avaient des visions totalement opposées de ce qui était important, et elle ne pouvait pas satisfaire à leurs besoins les plus urgents : de l'or, de la nourriture, de la protection. Elle n'avait rien qui pût les aider d'une quelconque manière. Elle s'en rendait compte désormais, elle avait été sotte de croire qu'elle pouvait obtenir de l'aide de leur part, dans un monde qui jouait selon d'autres règles que les siennes. Elle était sur le point de leur dire de laisser tomber, de leur dire qu'elle comptait trouver une solution par elle-même, quand soudain Sildran prit la parole.

Haur demeura interdite devant sa proposition, qui paraissait à la fois terriblement simple et terriblement compliquée. L'accompagner ? La réponse se trouvait-elle tout simplement ici ? La jeune voulait y croire, mais quelque chose en elle la poussait à tempérer ses espoirs. Certes, Sildran avait bien résumé le plan qui était le sien. Elle ne connaissait pas bien la ville, mais depuis Albyor, elle avait entendu dire que le port de Vieille-Tombe permettait de gagner l'Ouest assez simplement. Assez simplement, au Rhûn, ne signifiait pas pour autant que c'était une mission facile, loin de là. La ville était gardée de manière stricte, non pas par les miliciens que l'on trouvait en grand nombre dans la Cité Noire, mais par les régiments réguliers de l'armée, qui étaient nettement plus difficiles à berner et à tromper. Lyra, dès son accession au pouvoir, avait mené une politique de répression terrible contre les rebelles qui s'étaient opposés à son pouvoir. Elle avait repoussé la plupart d'entre eux jusqu'à l'extrême-Est, où ils se terraient, tenus loin du pouvoir par les patrouilles qui circulaient là-bas, taillés en pièces par les expéditions punitives lancées régulièrement, et traqués continuellement par la présence des clans locaux qui avaient l'avantage de bien connaître la région. D'autres avaient eu l'opportunité de partir vers l'Ouest, et ils avaient cru voir dans Vieille-Tombe leur porte de sortie. Mais beaucoup s'étaient heurtés à la réalité. Ils avaient été coincés dans la cité, et à mesure que le temps avançait, ils avaient fini par être pris, les uns après les autres. Ceux qui avaient pu s'enfuir étaient peu nombreux, et beaucoup ne survivaient pas au voyage. Mais cela restait la méthode la plus simple pour s'enfuir.

Toutefois, pouvait-elle décemment imposer cela à des enfants, dont certains étaient encore très jeunes ? Les problèmes qui allaient se poser à eux étaient incroyablement nombreux, et ils seraient multipliés par leur nombre important. Gagner le port, et réussir à s'embarquer sur un navire était déjà presque mission impossible. Mais alors espérer qu'ils survivraient tous au voyage dans des conditions horribles, c'était une autre histoire. Si on découvrait qu'un enfant s'était glissé à bord, on entreprendrait la fouille méthodique de toute la cargaison, et ils finiraient tous par être débusqués. A treize, ils avaient treize fois plus de chances d'être pris. Mais la suite n'était pas plus réjouissante. Enfants des rues en Rhûn, leur situation ne s'améliorerait pas une fois leur pays derrière eux, elle en était bien consciente. Ils erreraient de la même manière à l'Ouest, où la pauvreté existait également. Il était fou de croire que parce qu'ils allaient traverser, tous leurs soucis seraient effacés du même coup. Mais pire : cela risquait de les handicaper encore bien davantage, car qui parmi eux maîtrisait le Commun, langue qu'ils n'avaient probablement jamais apprise ? Haur avait eu l'occasion d'étudier, et elle savait parfaitement s'exprimer comme les gens de l'Ouest, ce qui lui conférait un avantage. Si elle parvenait à quitter le pays, elle saurait se débrouiller un peu, et s'en sortir plus ou moins. Si ces enfants devaient être arrachés à tout ce qu'il connaissait pour être plongés dans le même monde, mais sans leurs repères habituels, la situation ne risquait-elle pas d'empirer ?

Ils ne semblaient pas se poser les mêmes questions qu'elle, et alors qu'elle suivait le regard de Sildran qui consultait ses amis, elle vit dans leurs yeux que la plupart étaient prêts à tenter l'aventure. Ils ne mesuraient certainement pas le danger qu'ils encouraient. La jeune femme revint brutalement à la réalité quand la jeune fille qui semblait mener cette petite bande lui demanda si elle acceptait ce compromis. Haur se sentit instantanément déchirée par un dilemme intérieur. D'un côté, elle savait qu'elle avait besoin d'eux et que c'était peut-être sa meilleure chance d'obtenir de l'aide valable dans cette ville qui était parfaitement hostile à sa présence. De l'autre, elle ne pouvait pas s'empêcher de se dire que, si elle disait oui, elle les conduisait probablement à la mort, et dans le meilleur des cas à une existence de misère et de souffrance qui serait certainement plus dure encore que ce qu'ils vivaient ici. Pouvait-elle décemment faire passer son intérêt personnel avant la protection de ces enfants qui, pour certains, n'étaient même pas encore en mesure de comprendre pleinement la situation ? En aurait-elle la force ? Son frère, lui, n'aurait pas hésité une seule seconde. Il aurait accepté, quitte à les trahir le moment venu, pour maximiser ses chances de succès. Mais elle n'était pas comme lui...

- Sildran... Les choses ne sont malheureusement pas aussi simples qu'il y paraît...

Elle ne voulait pas briser les espoirs qu'elle voyait dans leurs yeux, et pourtant elle n'acceptait pas de les laisser se faire des illusions plus longtemps, car c'était leur vie qui en dépendait.

- Je n'ai pas hélas guère de temps pour établir un plan qui nous garantirait le succès. Chaque jour de plus passé dans cette ville augmente d'autant les risques pour moi d'être capturée, et pour vous d'être mis à mort. J'entends me renseigner le plus tôt possible sur les navires qui quittent le port, et m'embarquer à bord du premier venu...

Elle savait que le port était quelque peu en déclin depuis que la politique de fermeture avait été mise en place, mais cela ne signifiait pas que tout commerce était interdit. Les plus hardis allaient jusqu'à Dale, pour y échanger les vins du Dorwinion. Les chargements étaient restreints, et cela n'avait fait que faire grimper les prix du précieux breuvage. Mais beaucoup d'autres s'arrêtaient en chemin, dans les villages des berges du fleuve. Cependant, ils étaient bien contrôlés, et appartenaient à des compagnies qui recrutaient les gens selon des critères bien précis. Détester l'Ouest était une condition requise pour être embarqué, afin d'être certain que personne ne se risquerait à descendre et à prendre la poudre d'escampette. Cela impliquait que, s'ils étaient pris à bord, ils seraient probablement tués de la plus horrible des façons, ou réduits en esclavage et envoyés à Albyor pour y être asservis jusqu'à la fin de leurs jours.

Et pourtant, malgré les risques, Haur reprit la parole en ces termes :

- Je ne peux toutefois pas réfréner votre envie de liberté. Vous devez néanmoins bien mesurer les risques qu'encourront ceux qui décideront de tenter leur chance. Être capturé signifie que vous serez torturé, puis mis à mort ou réduit en esclavage...

Elle n'osa pas leur dire que les moins chanceux risquaient de finir leurs jours dans un temple melkorite, saignés selon des rites cruels, mutilés pour le plus grand plaisir d'une foule dévote qui entonnerait des chants effrayants. Il n'y avait sans doute pas pire façon de périr qu'en donnant, morceau par morceau, son corps à Melkor au cours d'une cérémonie rituelle. Elle déglutit péniblement, essayant de chasser le souvenir de ce qu'elle avait vu, et poursuivit :

- Par ailleurs, eu égard à la dangerosité de notre entreprise, il nous sera impossible de procéder tous ensemble. Nous serions trop facilement repérés. Notre seule chance consisterait à nous séparer en petits groupes, et à saisir la moindre opportunité. Mais je vous le redemande : êtes-vous prêts à prendre ce risque ?

Alors qu'elle posait la question, elle plongea son regard dans celui de Sildran, pour bien lui faire comprendre qu'elle s'adressait en particulier à elle. Elle l'interrogeait ainsi directement, et lui demandait si elle était prête à mener ses amis face à une mort quasiment certaine. Ils seraient chanceux si un groupe parvenait à passer entre les mailles du filet, et tout esprit réaliste et honnête savait que s'ils s'engageaient tous les treize, au moins une dizaine allait y laisser la vie. Haur était prête à ce sacrifice, car elle n'avait plus rien d'autre. Mais eux formaient encore une famille. Pourraient-ils, au moment crucial, accepter de laisser derrière eux l'équivalent de leurs frères ou sœurs, à seule fin de s'en sortir. Elle ne pouvait pas prendre cette décision à leur place, mais elle se devait de les mettre face à la réalité.

Pourquoi ?

Parce qu'elle ne supporterait pas de voir d'autres morts innocents.


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Sildran
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Ven 3 Jan 2014 - 22:07
Lorsque Haur eut fini de parler, Sildran resta un moment perdue dans ses pensées.

Comme elle était naïve… elle croyait qu’il suffisait de le vouloir pour sortir à tout jamais de cette misère et de cette misère… comme le faisait remarquer Haur, les choses n’étaient malheureusement pas aussi simples. Elle aurait aimé être pure, entière, immaculée, elle l’aurait pu d’ailleurs, et elle le pouvait peut-être encore. Mais depuis sa naissance, les hommes semblaient s’acharner sur elle, à croire qu’il souhaitait qu’elle devienne comme la plupart d’entre eux, égoïste, gangrenée par le mal. Cette fois, c’était pire encore. Sans réfléchir, elle leur avait à tous donné de l’espoir, qu’Haur venait (et elle avait raison) de leur retirer. Ses mots tintaient encore à ses oreilles : « impossible de procéder tous ensemble », avait-elle dit. Pour Sildran, cela signifiait en laisser certains derrière, abandonner des membres de la seule famille qu’elle avait. Etait-elle descendue assez bas pour faire ça ? Bien sûr, cette phrase ne voulait pas tout à fait dire ça : selon la proposition de la jeune femme, ils partiraient en groupes chacun de leur côté. Mais d’une part, Sildran ne voyait pas trop comment elle comptait réaliser ce plan (mais peut-être n’avait-elle pas d’idée précise), de l’autre, le groupe qui accompagnerait Haur aurait beaucoup plus de chances de réussir. Elle avait beau ne pas sembler très « féroce », elle restait quand même une adulte qui en savait bien plus qu’eux sur Rhûn et son organisation.

Lorsque Haur avait évoqué ses intentions, Sildran avait ressenti une certaine défiance. Elle n’était pas particulièrement sensible aux circonvolutions oratoires, mais là, Haur ne leur parlait pas comme à des « associés », mais plutôt comme à des gens à qui on accorde une faveur. Elle espéra  que celle-ci n’avait pas oublié qu’elle avait besoin d’eux…

La jeune femme lui expliqua tout ce qui les attendait s’ils étaient pris. Ça, elle le savait, c’était le risque qu’elle avait elle-même déjà pris… mais Haur faisait bien de le rappeler, elle n’était pas sûr que les autres ne soient conscients des risques encourus. Leur réaction étaient diverses : beaucoup semblaient décidés et surs d’eux (Sildran admirait leur courage), certains indécis, d’autres plus rares, et c’était ceux qui l’inquiétait le plus, n’avaient pas l’air de comprendre réellement les enjeux. Pouvaient-ils prendre la responsabilité de mener à la mort, peut-être, les vies innocentes des deux plus jeunes ? Elle croisa le regard de Rahzno et comprit qu’il pensait à la même chose qu’elle.

La question d’Haur restait en suspens, tous avaient pris quelques secondes pour y réfléchir. Mirza s’exclama la première :

-Moi, je veux prendre le risque ! Ca fait plus de cinq ans que j’attends qu’une occasion se présente. Je veux quitter ce pays, même si c’est dangereux, même si ce qui nous attend là-bas n’est pas mieux qu’ici… d’ailleurs, ça ne peut pas être pire…

La voix de la rouquine s’altéra légèrement, incertaine sur la fin de la phrase, puis elle reprit :

-Je veux aller quelque part où j’aurai la chance de sortir de ma misère. Ici, à part avec le crime, aucun de nous ne le peut, et vous le savez tous très bien.

Pendant que Mirza parlait, Razhno s’était discrètement penché vers Sildran pour lui chuchoter à l’oreille :

-Pars avec Mirza et quelques autres. Je resterai ici avec les autres.

Elle lui renvoya un regard furieux.

-Certainement pas.

-Jokh et la sœur de Mirza sont trop jeunes. Ils n’y arriveront pas. Et je n’ai pas confiance en cette aristo…

Ils s’interrompirent lorsque Mirza se tut. Les autres semblaient hésiter avant de se prononcer. Sildran rompit le silence :

-Ne répondez pas tout de suite, vous réfléchirez mieux avec un quelque chose dans le ventre.

Elle entreprit de faire bouillir quelques feuilles, remplit une bonne dizaine de gobelets et en tendit à chacun. En donnant le sien à Haur, elle lui adressa un sourire hésitant, tant elle y était peu habituée. Même s’ils pouvaient aider Haur, celle-ci leur rendait un bien plus grand service en les aidant à fuir le pays, ce qui était étonnant, presque… généreux ? Gentil ? Etait-ce vraiment des sentiments qui existaient encore, à Vieille-Tombe ?
Sildran s’accroupit comme les autres, adossée au mur, et dit après une gorgée de thé brûlant (une boisson qu’elle n’appréciait pas mais qui avait le mérite de détendre et de réchauffer) :

-Ce n’est pas une décision collective, vous avez tous le choix. Pour ma part, je souhaite partir, peu importe ce qui peut nous arriver. Et si jamais on se fait prendre, j’ai encore ça…

Elle sortit de sa sacoche une petite bourse en cuir et continua d'un ton presque léger:

-C’est de la ciguë. Au moins, si on se fait prendre, on aura une mort rapide… Alors, vous avez réfléchi ?
Sur les neuf, elle non compris, trois voulaient partir. Les autres préféraient rester ou ne se prononçaient pas. La suite dépendait en grande partie du plan qu’Haur aurait à leur proposer.
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Ryad Assad
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Dim 5 Jan 2014 - 17:20

Quatre volontaires.

Parmi les jeunes enfants que Haur avait eu la chance de croiser, quatre d'entre eux étaient désireux de tenter l'aventure avec elle, pour quitter le Rhûn. C'était à la fois peu et beaucoup. Elle aurait pensé qu'ils se lanceraient tous dans l'aventure, mais peut-être étaient-ils plus sages qu'elle ? Peut-être comprenaient-ils que, même s'ils réussissaient par miracle à sortir du pays, ce qui les attendait de l'autre côté ne serait jamais à la hauteur de leurs rêves. Là-bas, ils trouveraient autant de crimes, autant de pauvreté et de misère. Ils seraient rejetés, méprisés, et ils devraient se battre pour se faire une place dans un monde qui ne voudrait pas forcément d'eux. Mais au moins, ils avaient l'espoir d'échapper à la tyrannie de Lyra, à la cruauté sanguinaire des Melkorites, et à l'esclavage qui était peut-être pire encore que la mort elle-même. Et cet espoir, aussi faible fût-il, était ce qui pouvait les inciter à tenter leur chance. C'était la dernière chose à laquelle ils pouvaient se raccrocher.

Désormais que la balle était dans leur camp, c'était à eux de décider de ce qu'il convenait de faire. Elle ne pouvait pas intervenir dans cette conversation, et au final, était-il vraiment nécessaire d'entretenir une discussion à ce propos ? Le choix appartenait à chacun, individuellement, et il n'était pas possible d'imaginer convaincre quelqu'un de se lancer dans une aventure aussi insensée et désespérée, où le risque était bien réel. Si on considérait les choses sous cet angle, quatre volontaires, c'était déjà beaucoup. Cela signifiait quatre personnes qui avaient suffisamment de courage ou de folie pour braver les dangers les plus menaçants du royaume : les soldats de la Reine, les miliciens, les marins qui n'hésiteraient pas à jeter par-dessus bord les déserteurs, et globalement tous les habitants de la ville qui pouvaient se révéler des délateurs en puissance.

Haur les écouta, les observa, jaugeant leur courage. A n'en pas douter, ils étaient probablement bien plus braves qu'elle ne le serait jamais. Elle fuyait car elle n'avait pas le choix, car sur ses talons elle savait que la mort venait. Eux fuyaient car ils croyaient encore en quelque chose. Ils croyaient que par-delà les terres désertes existait un monde de paix, de tolérance et de liberté, où ils seraient en mesure de vivre décemment. Elle, forgée par l'éducation aristocratique du Rhûn, doutait très fortement de cela, mais elle voulait croire à leur rêve. Si cela pouvait l'aider à tenir debout, alors elle allait s'accrocher à la pensée que l'herbe était plus verte à l'Ouest, même si cela remettait en cause toutes ses convictions...

Sildran, qui ressortait de plus en plus comme la leader du groupe, avait réussi à en convaincre trois de la suivre dans son projet fou, tandis que les autres resteraient ici, à espérer que les choses allaient s'arranger. Mais il restait encore à trouver un plan pour quitter le pays, et cela, c'était à Haur de le trouver. Les regards s'étaient tournés vers elle, et elle se sentit soudainement mal à l'aise. Malheureusement, elle n'avait jamais été une combattante, ou une tacticienne, et elle ignorait en réalité ce qu'il était possible de faire. Elle avait une ébauche en tête, mais rien de bien concret. Elle préférait ne pas leur mentir en leur faisant croire qu'elle avait une solution toute prête, et leur expliqua à quoi avaient abouti ses réflexions :

- A l'heure actuelle, j'ignore encore comment procéder pour quitter le pays. Mais je sais que des navires partent pour l'Ouest, chargés de biens précieux qui sont échangés loin à l'Ouest, dans la cité d'Esgaroth. Elle est bâtie sur l'eau, d'après ce que l'on en dit, et si nous y parvenons, nous pourrons dire que nous sommes enfin en sécurité. Cependant, il nous faut d'abord surmonter le premier et principal problème : comment monter à bord d'un navire sans être immédiatement débusqués...

Elle marqua une pause, cherchant ses mots. Elle avait bien des idées, mais elle ignorait si celles-ci fonctionneraient. Toutefois, cela valait le coup de les mettre sur la table, pour en discuter :

- Le plus simple serait de se cacher parmi les marchandises, dans les tonneaux de vin par exemple. Mais le périple, je le crains, sera fort long, et nous risquons hélas de mourir d'inanition avant terme. Nous pourrions également tenter de nous cacher sur le navire sans nous faire repérer, ce qui nous permettrait d'emporter des provisions... mais le risque d'être pris augmenterait significativement.

A mesure qu'elle parlait, une idée de plus en plus précise se frayait une place dans son esprit. C'était un mélange de ses deux propositions, qui pouvait se révéler difficile à réaliser, et en même temps qui leur garantissait de bonnes chances de succès. Elle décida de leur exposer cela sans tarder :

- Mais voilà une idée qui me vient. Ceux qui se sentent assez résistants peuvent se cacher dans les tonneaux qui seront emmenés à bord. Ceux qui estiment qu'il serait trop difficile de supporter pareilles conditions de voyage peuvent tenter leur chance et essayer de s'infiltrer. En nous séparant, nous augmentons considérablement nos chances de voir certains d'entre nous survivre. Pour le reste, nous devrons compter sur la chance...

Haur ne voyait pas d'autres choix, en réalité. Elle savait déjà quelle serait l'option qu'elle privilégierait. Elle se cacherait dans un tonneau, et ferait de son mieux pour rester en vie malgré la faim, malgré tout ce qui risquait de s'abattre sur elle. Mais les plus jeunes, déjà mal nourris, arriveraient-ils à supporter cela ? Une battante comme Sildran pouvait espérer résister à cela, mais qu'en était-il des autres ? La jeune femme ferma les yeux. De toute façon, elle ne pouvait pas décider pour eux, et maintenant qu'elle leur avait exposé ses idées, c'était à eux de choisir de quelle manière ils voulaient finir.


~~~~


Le ciel était d'un gris sombre en ce début d'après-midi, et Vieille-Tombe n'avait jamais aussi bien porté son nom. On aurait dit que toute la ville était morte, et il y avait extrêmement peu de d'habitants dans les rues, à cause du froid mordant. Pour la grande cité commerciale de l'Ouest du Rhûn, c'était presque désolant. Ce fut dans ce climat qu'arriva une troupe de cavaliers. Les bêtes étaient en nage, et elles avaient été poussées au-delà de leurs limites pour gagner du terrain. Les cavaliers, quant à eux, étaient couvert de poussière, mais malgré cela, leurs vêtements ne trompaient pas. C'étaient des envoyés de la noblesse, qui se présentèrent comme tels aux gardes à la porte. Ceux-ci, impressionnés par ce cortège, s'écartèrent de leur route, et les laissèrent pénétrer en ville sans histoires. Les cavaliers, au nombre de six, mirent pied à terre sans tarder, et cherchèrent une auberge.

Ils ne connaissaient pas bien Vieille-Tombe, car ils n'y avaient pas mis souvent les pieds, mais ils se souvenaient d'un établissement de qualité dans lequel ils pourraient se reposer de leur long voyage. En effet, Albyor, ce n'était pas la porte à côté. Ils portaient tous des tenues noires et carmin, à l'exception de celui qui les menait. Sa tunique était rehaussée de fils d'or qui formaient un liseré d'une rare élégance. L'épée qu'il portait au côté était ornée d'un symbole de clan, que les autres n'avaient pas. De toute évidence, c'était un personnage important, un noble qui commandait ses serviteurs. L'un d'entre eux, élancé et bien bâti - comme les autres -, s'approcha du noble, et lui demanda :

- Maître, peut-être voudriez-vous que nous commencions à chercher immédiatement, pendant que vous vous reposez...

L'intéressé posa sa main sur l'épaule de son serviteur, et répondit d'une voix posée :

- Non, rentrons nous délasser avant toute chose. Si ma sœur est dans cette ville, nous la trouverons, fais-moi confiance. Et ceux qui l'ont enlevée paieront cet affront de leur vie.

L'homme inclina élégamment le buste, et s'effaça pour laisser rentrer son maître dans l'auberge. Les autres hommes, qui paraissaient tous avoir reçu une formation militaire de qualité, à en juger par la façon dont ils se déplaçaient, dont ils observaient les alentours avec une méticulosité rare, et dont ils gardaient systématiquement la main près de leur arme. Nul doute qu'lis représentaient un grand danger pour quiconque se trouverait autour de Haur lorsqu'ils lui mettraient la main dessus. A Albyor, les criminels n'avaient pas pour habitude de passer devant un quelconque tribunal, et ils répondaient de leurs fautes directement devant Melkor, sitôt que leur tête avait quitté leurs chétives épaules...


Membre des Orange Brothers aka The Bad Cop

"Il n'y a pas pire tyrannie que celle qui se cache sous l'étendard de la Justice"

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