Qui paie ses dettes...

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Ryad Assad
Espion de Rhûn - Vicieux à ses heures perdues
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Mer 27 Nov 2013 - 23:07

Le garde de la cité pénétra à l'intérieur de la demeure richement décorée, l'air aussi mal à l'aise que s'il était un enfant rentrant chez ses parents avec une très mauvaise nouvelle à leur annoncer. Il s'arrêta devant deux hommes qui lui barrèrent instantanément la route, ne reconnaissant visiblement pas l'autorité du blason royal, quand bien même il était arboré fièrement sur le torse du militaire. Ce dernier, alors qu'il aurait légalement pu forcer le passage en leur demandant de s'écarter, se contenta de donner sa lance et son épée aux deux hommes. Pourtant, bien que la demeure fût le siège d'une collection d'objets rares, il n'était pas invité chez Sa Majesté le Roy en personne. Il ôta son casque, le glissa sous son bras, et se dirigea dans un couloir, précédé par une servante qui portait un capuchon dissimulant entièrement ses traits. L'air était lourd, et l'homme se sentait bruyant. Ses lourdes bottes ferrées martelaient le tapis avec fracas, et le cliquetis de sa cotte de mailles et de son armure lui donnaient l'impression d'être un véritable buffle au milieu de cet univers de silence et de calme. La servante, par exemple, ne laissait échapper aucun son quand elle marchait, et s'il avait cru aux histoires qu'on racontait sur les contrées lointaines, il aurait pu croire qu'elle était un esprit des collines, flottant au-dessus du sol. Mais il n'était pas de ces hommes à croire aux sornettes et aux fables. Non. Pas totalement.

La femme, sans dire un mot, le conduisit jusqu'à une porte de bois, à laquelle elle toqua. L'écho des trois coups qu'elle frappa se répercuta dans le couloir. C'était un bruit à glacer le sang. Elle n'attendit pas de réponse - est-ce qu'ils étaient capables de communiquer par des mots, au moins ? -, et ouvrit le battant, s'effaçant en s'inclinant pour laisser passer le soldat. Celui-ci pénétra dans une pièce de taille modeste, au regard de l'ensemble. C'était un bureau personnel, dont le moindre meuble valait sans doute autant que tout ce que possédait le militaire. Sa solde du mois n'aurait sans doute pas pu payer le moindre tableau accroché au mur, ou le moindre livre qui se trouvait dans la bibliothèque. L'ambiance était chaleureuse, probablement grâce au feu de bois qui brûlait joyeusement dans l'âtre. C'était d'ailleurs certainement la seule chose joyeuse de cet édifice apparemment accueillant, mais qui était en réalité lugubre à souhait. L'homme qui se tenait assis derrière le bureau leva la tête avec un air ennuyé sur le visage, et passa une main dans ses cheveux pour les recoiffer. Il ne poserait pas de question, et il fallait enchaîner immédiatement. Le serviteur du Roy inclina la tête, et se lança :

- Seigneur Mirallan, vous m'avez demandé de surveiller les portes, pour voir si quelqu'un que vous connaissiez voulait entrer à Minas Tirith.

- Hm ? Se contenta de répondre l'intéressé, vaguement concerné.

- Eh bien il y a un homme qui vient de passer la porte, monsieur. Une sorte de rôdeur. Au début, j'ai cru que c'était l'un des nôtres, parce qu'il revenait avec un autre type que je connais de vue pour l'avoir aperçu deux trois fois... Mais lui, c'est forcément un nouveau, j'en suis certain. C'est un type avec des cheveux châtains... des cheveux courts, je m'en souviens, c'est pas courant. Si je pouvais revoir le portrait...

Mirallan n'avait pas attendu qu'on lui suggérât l'idée, et il avait ouvert un tiroir de son bureau, pour en prélever un parchemin vieilli, sur lequel était griffonné un visage. Le dessinateur n'était certainement pas un expert, mais les traits étaient nettement reconnaissables. Les yeux du soldats se plissèrent pendant un moment, avant qu'il ne se mît à hocher la tête avec empressement, comme si confirmer rapidement et vigoureusement dissiperait ses éventuels doutes.

- Oui m'sieur, c'est bien lui.

Le visage de Mirallan se fendit d'un petit sourire narquois, et il se mit à l'aise dans son fauteuil. Sa journée, qui avait commencé de manière particulièrement banale prenait soudain une tournure des plus intéressantes. Ainsi, le petit oiseau perdu revenait au nid après avoir pérégriné pendant bien trop longtemps. Il espérait qu'aucune de ses ailes n'était cassée. Il préférait l'avoir en parfait état pour pouvoir en disposer comme il lui plairait. Il était resté plongé dans ses pensées pendant quelques secondes, et il se rendit compte que le militaire n'était toujours pas parti. Evidemment.

- Mademoiselle, veuillez donner son dû à monsieur.

Le soldat se retourna. Il n'était pas au courant que la femme était demeurée à moins d'un mètre derrière lui. Il n'avait même pas perçu sa présence quand elle avait commencé à bouger. Décidément, les gens ici cultivaient le silence au rang d'art. C'en devenait presque effrayant. Il suivit des yeux la servante encapuchonnée, qui se déplaça souplement vers un bureau. Elle tira une clé d'une de ses poches, ouvrit la porte protégée, et récupéra une bourse d'or. Le soldat n'osait même pas demander si le compte y était. Leon Mirallan, marchand de son état, n'était pas réputé pour sa malhonnêteté en affaires, pas plus que pour sa patience envers ceux qui l'ennuyaient. Et ce genre de questions était typiquement de celles qui l'ennuyaient. Le militaire se contenta donc de tendre gentiment la main quand la femme lui déposa son paiement à l'intérieur. Il en profita pour l'observer, alors que sa cape se rabattait. Ce qu'il entrevit dessous ne le rassura guère. Il n'était pas habitué des maisons riches, mais ce genre de tenues n'était pas de celles que l'on devait trouver sur une vulgaire servante. C'était plutôt le genre de choses que l'on trouvait chez les assassins, et autres bandits du genre. Il déglutit péniblement, ne cherchant même pas à découvrir le visage de l'inconnue, craignant que cette vision ne fût sa dernière. Après s'être incliné une dernière fois, il quitta prestement les lieux, raccompagné par la présence fantomatique de cette femme encapuchonnée, qui semblait ne pas avoir besoin de forcer l'allure pour suivre ses grandes enjambées.

Mirallan, pendant ce temps, s'était levé pour se servir un verre de vin du Sud. Une belle cuvée, assurément. Il porta un toast face à la porte de son bureau, et avala d'un trait le breuvage :

- Au sang versé !


~~~~


Il faisait nuit et sombre dans les rues de la Cité Blanche. Blanche, elle l'était particulièrement ce soir, à cause de la neige qui tombait en tranquilles flocons. Ils venaient s'ajouter à ceux qui reposaient déjà au sol, et formaient une couche immaculée sur laquelle les pas crissaient, et laissaient des empreintes particulièrement reconnaissables. Il n'était pas besoin d'être un pisteur pour suivre une proie dans le dédale de ruelles... ce qui facilitait grandement leur tâche. Cela faisait une demi-heure qu'il essayait de leur échapper, mais de toute évidence il allait finir par être coincé. Ils l'avaient retranché dans une section de la ville qu'ils connaissaient par cœur, et à douze, ils ne risquaient pas de le manquer. Personne n'avait couru, car le moindre bruit de cavalcade aurait alerté la garde. De toute évidence, aucun des deux partis n'avait intérêt à être arrêté. Les nuages qui obscurcissaient le ciel et dissimulaient les étoiles s'écartèrent un bref instant, laissant passer un rayon de lune fugace, qui éclaira la scène. Douze silhouettes sombres, encapuchonnées de sorte à ce que leur visage demeurât caché, se mirent en mouvement après avoir repéré une ombre mouvante. Ils rabattaient leur gibier comme des chasseurs traquant un cerf. Cerf qui était pratiquement à court d'options, et qui ne parviendrait plus longtemps à échapper à son destin.

Finalement, ils finirent par le coincer. Quatre hommes à l'extrémité d'une rue, quatre encore de l'autre côté, pour lui couper toute retraite. Et quatre enfin, qui se dépêchaient de couper la seule voie de sortie qui pouvait être la sienne : l'intérieur des bâtiments. Ils avaient forcé la porte d'une maison en silence, et sans réveiller les habitants, avaient pris position aux fenêtres. S'il cherchait à entrer par l'une d'entre elles, il finirait transpercé par un des douze carreaux d'arbalète légère braqué sur lui. Et si cela ne suffisait pas, il succomberait bien à un coup de dague habilement porté. Les douze silhouettes, impassibles, s'approchèrent lentement de l'homme qu'ils avaient encerclé. Il hésitait à dégainer son arme, mais de toute évidence c'était un geste futile. S'il résistait, il était certain d'y passer, alors que si ces inconnus avaient vraiment voulu le tuer, il serait déjà étendu dans la neige, le regard vide et le pourpoint rougi de son propre sang. Les hommes approchaient toujours. Ils leur demanda ce qu'ils voulaient, mais il n'obtint aucune réponse. Puis, quand ils furent suffisamment prêts, ils se ruèrent sur lui tous en même temps. Il n'eût d'autre choix que de se recroqueviller pour éviter la rossée. Un coup adroit le cueillit à la tempe, et il s'effondra sur le sol, totalement inconscient, un filet de sang coulant le long de sa joue.

Deux silhouettes se penchèrent vers lui, et le soulevèrent de sol. Le sang versé ce soir se limiterait à quelques gouttes, perles d'un rouge intense qui chutaient à un rythme régulier sur la neige désormais maculée, où elles explosaient, et se figeaient en une étoile curieuse, reflet malsain de celles qui brillaient par leur absence dans le ciel.


~~~~


- Monsieur Elgyn...

La voix qui résonne est profonde, une  belle voix de basse, qui d'ordinaire aurait pu être réconfortante, mais qui présentement sonnait plutôt comme une menace. Elle semblait venir de partout et de nulle part à la fois, la faute à l'acoustique particulière des lieux. Des lieux que l'intéressé ne pouvait pas voir, puisque sa tête était prise dans une cagoule. Tout ce qu'il pouvait savoir, c'était qu'il était prisonnier, car allongé sur ce qui devait être une table, entièrement nu, les bras en croix, les quatre membres enchaînés. Impossible de se défaire d'une telle entrave, réalisée avec un professionnalisme impressionnant. La voix résonna à nouveau, se déplaçant. L'homme qui en était le propriétaire devait tourner autour de la table, et l'effet était très perturbant :

- Comment avez-vous osé... ?

Il marqua une pause théâtrale, et un doigt glacé vint se poser sur sa cuisse. Le contact avait été tellement bref qu'il était difficile de savoir si c'était un rêve ou la réalité. Il devait y avoir un tapis sur le sol, car bien que l'homme se déplaçât, ses pas ne produisaient aucun son. Absolument aucun. Pas plus que sa respiration.

- Comment avez-vous osé... ? Reprit-il.

Cette fois, le contact eut lieu au niveau de son flanc gauche. Impossible de savoir ce que c'était, mais c'était toujours la même sensation glacée, comme si quelqu'un avait posé son doigt après avoir séjourné au dehors pendant un moment. Pourtant, il faisait bon dans la pièce, et il n'y avait pas de raison d'avoir les mains aussi froides.

- Je ne parle même pas de penser à m'escroquer. Beaucoup ont tenté, peu ont réussi, mais ce sont les risques du métier. Toutefois, penser que vous pouviez revenir à Minas Tirith sans que je vous en tienne rigueur... Comment avez-vous osé... ?

Il parlait avec lenteur, pesant chacun de ses mots, les déclamant avec le talent d'un orateur né. Il était totalement maître de la situation, et il était difficile de savoir s'il était en colère ou s'il était simplement en train de vouloir impressionner son prisonnier. Toujours est-il qu'un doigt glacé se posa sur les lèvres de ce dernier, s'échappant aussi vite qu'il était apparu, laissant à peine une empreinte fugace, et peut-être un parfum d'écorce de pins.

- Mais vous voilà revenu avec, de toute évidence, l'intention de payer votre dette. Et avec cela, vous me devez naturellement des intérêts conséquents. Pendant que mes... assistants... vous cherchaient, j'ai pris la liberté de faire le calcul pour vous. Mais puisque j'ai l'impression que vous êtes le genre d'homme à oublier, j'ai l'intuition que vous serez plus enclin à vous souvenir de moi si je vous laisse ma note de frais bien en évidence...

Avant que le prisonnier eût pu comprendre ce qui allait lui arriver, une terrible pression s'exerça sur son coude, le bloquant totalement. Ce devait être un objet en acier, incroyablement lourd, et visiblement conçu pour l'empêcher de bouger son avant-bras. Un instrument pour faciliter la torture chirurgicale, quand bien même le patient se débattait. Rapidement, Elgyn sentit une lame s'infiltrer dans sa chair, et commencer à tailler dedans avec expertise et minutie. Le sang se mit à couler abondamment, tandis que l'acier continuait à travailler, sans toutefois provoquer de dégâts internes importants. La souffrance, en revanche était terrible. D'autant plus terrible que le processus durait, comme si celui qui maniait la lame prenait son temps pour dessiner avec précision dans la chair. Cela relevait presque de l'art, tant il y avait d'application dans le procédé. Il sembla durer une éternité, et quand la lame sortit enfin pour ne plus rien tracer, le sang inondait le bras d'Elgyn. Quelques secondes passèrent, puis il sentit qu'on lui versait un liquide dessus. Et de toute évidence, ce n'était pas de l'eau. C'était un produit conçu spécialement pour le faire incroyablement souffrir. Pire que si on avait mis du sel sur sa plaie à vif. C'était comme si on avait plongé un tison à l'intérieur de chacune de ses plaies, et que la douleur se répandait à une vitesse fulgurante à travers tous ses muscles. Le prisonnier tomba inconscient sur le coup.


~~~~


Elgyn se réveilla dans la rue. Il avait été rhabillé, et laissé au pied d'une auberge, en plein milieu de la Cité. La souffrance n'avait pas disparu, mais les plaies sur son bras avaient cicatrisé. Quand il posa les yeux dessus, il put lire "87550£". Désormais, il devait trouver un moyen de se sortir de cette situation, tout en étant conscient qu'il ne quitterait pas cette ville sans avoir remboursé sa dette. Pas vivant, du moins. Mirallan avait patienté jusqu'au moment propice. Attendre quelques semaines, voire quelques mois de plus ne le dérangeait pas. Au contraire, ce petit jeu le divertirait. Il s'en régalait d'avance...


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Ven 29 Nov 2013 - 13:41

L’un de ses frères ainés avait coutume de dire qu’il agissait d’abord et qu’il pensait après. Tandis qu’il marchait dans les obscures ruelles de la cité, ile ne pouvait s’empêcher de repenser à ces mots. Force lui était de constater que ce dernier avait eu raison. Et pourtant il n’aurait pas pu faire autrement. Pas après la dernière conversation, plus que frustrante, qu’il avait eu avec Mardil. Et ainsi donc il se retrouvait de nouveau à Minas Tirith, la seule cité de la Terre du Milieu qu’il aurait dû éviter comme la peste.

Et il avait sur son avant bras gauche, un souvenir de ce qui l’attendait une fois de plus s’il ne trouvait pas une solution rapidement. Il n’était pas idiot au point de croire qu’il pouvait se sortir seul de cette situation. Il avait grand besoin d’aide mais la liste de ses alliés n’était pas bien longue. En fait elle se limitait à une seule personne. C’est pourquoi il se dirigeait vers la seule auberge de la cité qui eût de l’importance à ses yeux.

Tout en marchant, et en pestant contre la douleur lancinante dans son bras, il repensait à la surprise qu’avait été la présence de son ancien amant sur le bateau d’Ivan Jetis. Non pas qu’il soit surprenant de trouver un rôdeur dans l’Ithilien, mais Elgyn ne s’attendait pas à le voir dans une telle position de faiblesse. A vrai dire, c’est le jeune rôdeur qui lui était tombé dessus. Ce dernier, visiblement choqué, s’était immédiatement enquis de savoir comment il était possible qu’il soit encore en vie et ce qu’il faisait là. Si Elgyn avait répondu de façon évasive à sa première question, il n’avait pas hésité à lui révéler les raisons de sa présence en Ithilien. Mais alors qu’il avait, lui aussi, de nombreuses questions à poser au jeune homme, il entendit l’un de ses « collègue » s’approcher et Mardil avait disparu entre les fourrées.

Lorsque l’alerte avait été donnée sur le bateau, Elgyn avait tout de suite fait le rapprochement et il n’avait pas hésité une seconde à venir en aide à son ancien amant. C’était, après tout, la moindre des choses après ce qu’il avait dû endurer. Ils avaient alors pris le temps d’avoir une vraie discussion et Elgyn avait tout expliqué au sujet de ses problèmes d’argent. Mardil avait semblé compréhensif, bien que déçu. Elgyn lui avait alors proposé de s’enfuir avec lui, lui disant que la seule erreur qu’il avait faite avait été de partir sans lui. Mais le jeune rôdeur avait décliné son offre, sans lui donner de motif satisfaisant. Le mercenaire avait alors décidé de rentrer à la cité blanche à ses côtés, espérant le faire changer d’avis.

Sauf que Mardil n’avait pas donné signe de vie depuis leur retour et qu’Elgyn se retrouvait maintenant dans une situation plus que désagréable. Il se mit à rire doucement. « Plus que désagréable » était sûrement l’euphémisme le plus en dessous de la réalité qu’il n’ait jamais employé. Arrivé à destination il sortit la lettre qu’il avait écrite quelques minutes auparavant. Il n’était pas certain qu’elle arrive à destination mais il pensait que Mardil n’avait pas oublié. Et maintenant qu’il était de retour, il avait confiance en son compagnon pour agir comme il le fallait. Il espérait seulement que celui-ci ne tarderait pas car il n’avait aucune envie de repasser sur la table de torture de Mirallan.

////////////////

Je sortis du bureau du capitaine avec des sentiments mitigés quant à ce rendez vous. Si ce dernier s’était montré plutôt satisfait de la réussite de ma mission, il n’avait en revanche pas autorisé mon départ de la cité, à cause des conditions climatiques. De nombreux rôdeurs étaient retenus dans la capitale et je savais bien que cela était un danger supplémentaire pour Elgyn.

Elgyn. J’avais pourtant bien essayé d’effacer ce nom de ma mémoire mais je n’y étais pas parvenu. Et voilà qu’il débarquait de nouveau dans ma vie. Je ne savais toujours pas si je devais me réjouir qu’il soit en vie ou être furieux de son mensonge. Il faut dire que se faire passer pour mort aux yeux de la personne que l’on dit aimer n’est pas la meilleure preuve d’amour que j’avais eu dans ma vie. Après réflexion, il est vrai que des preuves d’amour, je n’en avais guère reçu ces dernières années.

Puisque je ne pouvais pas quitter Minas Tirith, il fallait que je le revoie eu plus tôt et que je tâche de le convaincre qu’il valait mieux pour lui qu’il s’en aille. Une partie de moi hurlait à cette idée. Comment pourrais-je de nouveau supporter de le perdre après l’avoir cru mort ? Et comment me sentirais-je s’il mourrait par ma faute, en n’ayant pas quitté cette cité tant qu’il en était encore temps ?

Oui, il valait mieux le savoir ailleurs mais vivant. Non pas que l’idée de m’enfuir avec lui, comme il me l’avait proposé, ne soit pas séduisante mais il m’était impossible de partir. Car, où que j’aille, les hommes de Rezlak auraient tôt fait de me retrouver. Et je n’étais pas sûr d’aimer l’idée de le trahir. Si je n’étais plus l’espion de mon ancien maître (il est toujours ton maître, me corrigeais-je mentalement), alors je ne savais pas vraiment où était ma place. Ma loyauté allait tout d’abord à Rezlak, c’était ainsi. N’empêche que cela aurait été plus évident si j’avais pu le voir ces dernières années.

Tout en réfléchissant, je me dirigeais vers l’ancienne auberge qui était notre point de rendez vous. Ce n’était rien de plus qu’une gargote mais les chambres du premier étage étaient confortables et le patron s’était toujours montré discret. Il était difficilement envisageable pour Elgyn et moi de se rencontrer à la caserne lorsqu’il était encore l’un des nôtres et cette auberge était devenue notre deuxième maison, lorsque nous étions à Minas Tirith au même moment. Je contournais le bâtiment et m’agenouillais près du mur. Là je délogeais une petite pierre de son renfoncement et, comme j’aurais dû m’en douter plus tôt, une lettre m’attendait. D’après la date, elle était là depuis deux jours.

Il ne s’y trouvait que la date suivie d’point d’interrogation et la mention « blessé » mais je savais ce que cela signifiait. Je griffonnais à la hâte la date du jour et replaçais la lettre là où je l’avais trouvée. Ce soir, il me faudrait convaincre Elgyn de quitter Minas Tirith sans moi à ses côtés. Ce que ne serait pas une mince affaire car ce dernier pouvait se montrer incroyablement têtu, et encore le mot était faible.

Lorsque j’arrivais à l’auberge le soir venu, Elgyn m’attendait déjà dans notre ancienne chambre. Je m’étais changé, ma tenue de rôdeur ne passant pas inaperçue, et j’avais opté pour quelque chose de simple mais qui était à peine assez chaud pour la saison. Il était plus que temps que cet hiver interminable arrive à sa fin. Heureusement une douce chaleur régnait dans la pièce et je me débarrassais de mon manteau.

Elgyn avait également choisi une tenue assez simple mais la qualité de ses vêtements était indéniablement supérieure aux miens. Même croulant sous les dettes, il ne semblait pas avoir de difficultés financières particulières. Il s’approcha de moi et chercha à m’embrasser mais je me dérobais rapidement. S’il fallait vraiment qu’il quitte la cité dès ce soir, il valait mieux ne pas lui donner de faux espoirs. Visiblement déçu, il s’éloigna de moi, la mâchoire projetée vers l’avant. Cette expression lui donnait l’air d’un enfant boudeur et il avait presque l’air comique en cet instant.

Mais l’instant n’était pas à la plaisanterie. Il m’avait indiqué dans sa lettre qu’il était blessé mais je ne voyais rien d’autre qu’un léger hématome au niveau de sa tempe droite.

- Explique-moi ce qui s’est passé.

- Un comité d’accueil m’a gentiment expliqué qu’il valait mieux pour ma santé que je règle mes dettes au plus vite.

- C’est bien ce que je craignais. Minas Tirith est trop dangereuse pour toi. Tu devrais partir au plus vite.

- Je crains que ce ne soit plus d’actualité. Il m’est impossible de quitter la cité sans être vu.

- Ils ne te surveillent quand même pas 24h/24. Sinon il est très imprudent de se rencontrer.

- Bien sûr que non. Je suis capable de les semer…

- Pourtant ils ont réussi à t’attraper apparemment.

- Ils étaient douze et c’était le nombre qu’il fallait pour m’avoir. Mais si 12 hommes me surveillaient, je les aurais déjà repérés. Non, il y a beaucoup plus simple que ça. Ils surveillent les sorties afin d’être sûr que je ne quitte pas la capitale.

- Minas Tirith grouille de personnes qui pourraient te reconnaître.

- Je peux gérer les autorités. Je peux inventer n’importe quel mensonge et les convaincre que je ne pouvais revenir avant. Mais cela ne réglera pas mon problème.

- Alors il va te falloir trouver l’argent. Je suis sûr que tu en as de côté.

- Bien évidemment mais ce ne sera jamais suffisant pour régler une telle somme.

- De combien d’argent parle t’on ?

- Vois par toi-même.


Il releva la manche de sa chemise et me montra l’état de son avant bras. Sous mes yeux se trouvait une horrible cicatrice, encore à vif, représentant le montant de sa dette. Un montant proprement exorbitant. Mais plus que l’argent c’est son état qui m’inquiétait. La blessure devait le faire souffrir horriblement.

- Je ne peux pas faire grand-chose pour l’argent mais je devrais pouvoir arranger un peu ça.

Heureusement lorsque j’avais appris qu’il était blessé, j’avais amené mon matériel avec moi. Je sortis donc ce qu’il fallait et commençais à préparais une pâte à l’aide de différentes plantes et de certaines poudres qui devaient sembler bien étranges à Elgyn. Il s’était rapproché et avait pris une fiole translucide dans ses mains.

- Qu’est ce que c’est ?

- Une infusion très utile pour aider la guérison des blessures internes et soulager la douleur.

- Je ne vois pas bien en quoi ça va m’être utile…

- Et qui a dit que c’était pour toi ?


Il me lança un regard inquiet.

- Tu n’es pas encore remis ?

- Si presque. Cette infusion m’a beaucoup aidé. Je sais que tu ne vas pas apprécier ce que je vais te dire mais il y a un moyen facile de régler tes problèmes d’argent.

- C’est hors de question.

- Cette somme ne signifierait pas grand-chose pour eux.

- Mais pour moi, si. Jamais je ne lui demanderai son aide. Je trouverais bien un moyen de m’en sortir seul.

- Oui car ça t’a si bien réussi par le passé.


Il accusa le choc et s’éloigna de moi. Je vis que je l’avais blessé mais je ne cherchais pas à minimiser mes paroles. Après tout, j’avais tous les droits d’être en colère contre lui. Je finis de préparer ma pâte dans un silence étudié. Puis je sortis une bouteille de liqueur assez forte, provenant des contrées du sud et lui tendit.


- Tu penses que c’est le moment de boire ?

- C’est pour t’anesthésier un peu.


Je me tournais vers lui et il vit la lame de chirurgie que je tenais entre les mains. Il déboucha la bouteille avec un grognement et se mit à boire. Il s’assit et je m’installais à ses côtés.

- Ne t’inquiète pas. Tu n’auras pas de cicatrices.

Puis réalisant ce que je venais de dire, je précisais :

- Enfin pas de cicatrices supplémentaires je voulais dire.

- Me voilà rassuré…


Délicatement j’incisais la peau au dessus de sa plaie et j’étalais un peu de pate sous sa peau. Je répétais l’opération un peu partout sur son bras.

- Cela va soulager la douleur et minimiser un peu les cicatrices. Mais elles seront tout de même bien visibles. Mes compétences de guérisseur ne vont pas jusque là.

- Je suis un rôdeur également et si je suis capable de préparer certaines potions pour calmer la douleur et aider à la cicatrisation, je ne vois pas de quelle manière ça peut agir sur une plaie déjà cicatrisée.


Je ne pouvais pas vraiment lui révéler la provenance de certains ingrédients car comment expliquer la façon dont je me procurais ces drogues venues de l’est. Je préférais changer de sujet.

- Puisque tu ne comptes pas demander de l’aide à ta famille, comment comptes-tu t’en sortir?

- Avec ton aide si tu veux bien. Mes problèmes disparaîtront avec Mirallan s’il venait à lui arriver malheur.

- Tu as bien dit Mirallan ?

- Oui. Pourquoi ? Tu le connais ?

- De réputation uniquement. Pour le public, c’est un commerçant respectable. Mais en secret c’est le plus grand revendeur de drogues de la cité. Cela fait des années que les autorités souhaitent mettre un terme à son commerce mais il n’a jamais été inquiété.

- Et bien je peux te dire que c’est aussi lui qui gère les dettes de jeu. C’est un homme très occupé…

- C’est surtout un homme très dangereux.


Je n’avais jamais cherché à m’immiscer  dans son commerce. Je savais que les drogues qu’il vendait venait du Rhûn mais elles étaient plutôt à usage récréatif et n’avait aucun intérêt à mes yeux.

- Il n’y a qu’une façon pour que je m’en sorte. Il faut nous débarrasser de Mirallan.

- Passe-moi ça, je vais en avoir besoin
, dis-je en désignant la bouteille.

Je bus une grande rasade directement à la bouteille, l’alcool me brûlant la gorge. Ce que proposait Elgyn n’était pas seulement dangereux, c’était suicidaire. Mais il n’avait pas tort. Puisque réunir cet argent n’était pas possible, il fallait supprimer la source de ses ennuis. Mais ce serait plus facile à dire qu’à faire. Déjà et d’une car on n’approchait pas cet homme facilement. Je le regardais dans les yeux et, pour la première fois, je vis la détresse les envahir. J’étais sa seule et unique chance de s’en sortir. Et j’avais beau essayer de lui en vouloir, je tenais énormément à lui. Ma décision était déjà prise même si j’ignorais tout de la façon dont nous pouvions nous y prendre.

///////////////


Mardil n’eût pas besoin d’ouvrir la bouche pour lui faire savoir sa réponse. Il se leva et se dirigea vers la table où il se servit un verre d’eau et y rajouta la poudre contenue dans la petite fiole. Il avala d’un trait et grimaça quelque peu. Elgyn le rejoignit et le prit doucement entre ses bras. Malgré cela il vit un éclair de douleur passer sur son visage. Il le lâcha et le regarda dans les yeux. Le jeune rôdeur baissa la tête et son compagnon s’empara des boutons de sa chemise et lui enleva avec précaution. Sous les yeux d’Elgyn, s’étalait un immense hématome recouvrant le flanc droit de son amant. C’était bien plus sérieux qu’il ne l’avait pensé jusqu’alors et il comprenait mieux pourquoi Mardil s’était montré si silencieux pendant le voyage de retour. Il devait souffrir le martyr.

- Et tu prétends être presque guéri.

- Ce n’est rien comparé à ce que c’était. Et je peux désormais respirer sans gêne, signe que mes côtes sont parfaitement réparées.

- Tu veux me faire croire que, non seulement tu avais des côtes cassées et que tu n’as rien dit, mais qu’en moins d’une semaine, elles se sont ressoudées.

- Je t’ai dit que cette infusion était très efficace.


Elgyn ne pouvait s’empêcher de trouver ça suspect. Et il n’aurait jamais cru que son amant arriverait à dissimuler si facilement une telle blessure. Mais apparemment il n’était pas le seul dans cette relation à savoir conserver un secret. Il approcha ses lèvres de celle de Mardil et, cette fois-ci, le jeune homme ne recula pas. C’était leur premier baiser depuis plus d’un an et pourtant c’était comme si ils n’avaient jamais été séparés. Elgyn se dit une fois de plus qu’il avait été fou de partir sans lui et se promit de ne pas faire la même erreur cette fois ci.
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Jeu 5 Déc 2013 - 14:45

Mirallan faisait les cent pas dans son bureau, marmonnant des choses compréhensibles de lui uniquement. Il était très agité, et cela ne lui arrivait que rarement. Surtout pas quand il avait la perspective de récupérer une grosse somme d'argent, et de se débarrasser d'un individu qui lui avait profondément manqué de respect. Les choses promettaient d'être intéressante, et il avait laissé traîner des oreilles dans les endroits où on pouvait se faire prêter de l'argent facilement, pour voir comment allait s'en sortir le pion qu'il avait lâché dans les rues hostiles de Minas Tirith. En théorie, il aurait dû se trouver assis dans son confortable fauteuil de cuir, à savourer un verre d'alcool millésimé, en train de se relaxer dans un silence absolu que ne rompait pas même la présence d'une silhouette encapuchonnée assise dans un coin, parfaitement immobile. Au départ, cela lui causait quelque gêne quand ces individus étranges se trouvaient dans les parages, et il avait toujours du mal à se relaxer quand ils étaient là. Après tout, ils semblaient se déplacer sans un bruit. Fermer les yeux en leur présence, c'était comme pénétrer dans la cage d'un tigre, en priant pour qu'on lui eût déjà servi son repas. En l'occurrence, il nourrissait bien ces fantômes, ces créatures de cauchemar, qu'il payait à prix d'or pour assurer sa protection. Et depuis qu'il avait recruté une douzaine des leurs, il n'avait jamais eu à se plaindre de leurs services. D'autant qu'en plus d'effectuer les basses besognes avec une efficacité mortelle, ils lui faisaient office de serviteurs particuliers, ce qui n'avait rien de désagréable. Mais même eux ne suffisaient pas à rassurer totalement Mirallan, qui s'attendait à tout instant à une visite désagréable. Même douze de ces choses ne pouvaient pas le protéger parfaitement contre l'individu qui avait demandé à le voir.

Comme si le destin se plaisait à lui jouer un mauvais tour, ce fut alors qu'il en était là dans ses pensées qu'on frappa à la porte. Il sursauta, et lâcha un "entrez !" d'une voix beaucoup moins assurée qu'il l'aurait voulue. Il détestait cela. Il avait l'impression d'être un invité dans sa propre maison, de n'être qu'un petit garçon dans une affaire de grandes personnes. Il rassembla tout son courage, et l'érigea comme une muraille... qui se fissura immédiatement lorsque ses yeux se posèrent sur la silhouette encapuchonnée qui pénétra dans son bureau particulier. Mais quelle était donc cette mode de porter des capuches ? Les gens n'avaient-ils donc plus de respect pour leur propre visage ? N'aimaient-ils pas ce qu'ils voyaient dans leur miroir ? En imaginant brièvement ce que pouvaient bien être les traits de son interlocuteur, Miralllan déglutit. En vérité, il ne voulait pas vraiment le savoir. Peut-être parce que ce serait une révélation trop horrible : celle d'un visage atrocement mutilé, déformé... peut-être même inhumain. Ou tout simplement parce qu'au fond de lui-même, il savait que ce serait alors la dernière chose qu'il verrait.

- Leon...

C'était une voix d'homme, à n'en pas douter. La silhouette était de taille moyenne, apparemment assez trapue, mais comment dire si ce n'était pas un artifice destiné à tromper autrui ? La cape qu'il utilisait était assez usée, comme s'il voyageait souvent avec. Elle était tachée, rapiécée par endroits là où un coup d'épée avait vraisemblablement traversé le tissu... et peut-être bien davantage. Sa tenue n'avait rien à voir avec l'élégance subtile des Douze, comme les appelait affectueusement Mirallan. Ses serviteurs portaient des tuniques légères, des voiles raffinés bien qu'opaques, qui dissimulaient leurs traits, et leur donnaient l'apparence de spectres. Cela ne les empêchait pas de porter, au-dessous, des tuniques de cuir ajustées, d'une qualité supérieure. Lui avait l'air d'un voyageur égaré, revenant d'une trop longue marche. Et pourtant, il se tenait droit, et parlait clairement, en dépit d'un léger accent qui venait incontestablement de l'Est. Mirallan, bien qu'il n'appréciât pas de le faire, inclina respectueusement le buste, et répondit :

- Bienvenue, désirez-vous vous asseoir ?

- Volontiers.

Le personnage était relativement bavard, et surtout il savait se montrer poli et charmant. Il était tout ce qu'il y avait de plus courtois, de plus raffiné. Et cela n'enlevait rien à son côté effrayant... bien au contraire. Si Mirallan avait eu en face de lui un être muet ou laconique, préférant rester debout et refusant de toucher au moindre met qu'on lui proposait, il l'aurait considéré comme un intermédiaire limité, un assassin de plus que l'on payait pour faire le sale boulot, et qui ne posait jamais de questions parce qu'il ignorait même en quoi cela pouvait bien consister. Mais lui n'était pas de cette trempe, et il semblait toujours parfaitement à son aise. Bien qu'il ne le vît pas, Mirallan imaginait parfaitement son sourire détendu, légèrement narquois.

- Voulez-vous boire quelque chose ? Un bon vin du Harad ?

- Ce sera parfait, assurément.

Et pendant que l'hôte servait son invité, il lui demanda par hasard ce qu'il venait faire là. L'inconnu avait pris place nonchalamment, les jambes croisées dans une position qui trahissait son grand confort. De toute évidence, il appréciait l'assise du siège sur lequel il se trouvait, et s'il avait eu un peu moins de respect pour son interlocuteur, il aurait carrément mis les pieds sur la table, pour bien lui prouver à quel point la hiérarchie les séparait. Mais il n'en fit rien, et Mirallan lui en sut gré. Toutefois, il frémit lorsqu'il entendit les premiers mots sortir de sa bouche.

- Je viens pour savoir qui est l'homme que vous avez ramassé puis relâché la nuit dernière ?

Le poids de son regard invisible était terrible, et le marchand avait l'impression qu'il pouvait être absorbé et noyé dans cet abîme ténébreux où se réfugiait le visage de son interlocuteur. Il se devait d'être honnête, mais il ne pouvait pas s'empêcher de chercher où il avait pu fauter, en quoi il avait pu faire quelque chose qui contrarierait son invité.

- Oh... Ce n'est pas un homme très important. Un ancien soldat du Gondor, qui a voulu m'emprunter de l'argent pour jouer. Il a réussi à me filer entre les doigts, et quand j'ai appris qu'il était de retour à Minas Tirith, j'ai pris des... mesures... pour garantir mon remboursement. J'espère que ce n'était pas un de vos... euh... collaborateurs.

L'homme, qui entre-temps, avait gracieusement accepté son verre de vin, pouffa de rire et but une gorgée du breuvage. C'était comme si sa main gantée disparaissait dans la bouche obscure d'un monstre hideux, pour en ressortir quelques secondes plus tard. On pouvait se demander s'il avait vraiment porté le liquide à ses lèvres, ou si ce n'était qu'une comédie destinée à le rendre un peu plus humain... D'ailleurs, avait-il seulement des lèvres ?

- Non, rassurez-vous... Ce n'est pas un de mes collaborateurs. Mais il est ami d'un agent que nous avons placé opportunément. J'aimerais vivement qu'il disparaisse de la circulation définitivement, afin de ne pas perturber notre élément.

- Et je connais votre agent ?

- Non. Et vous n'en avez pas besoin. Contentez-vous simplement de vous débarrasser de cette gêne malvenue, et ne posez pas trop de questions...

L'homme termina son verre d'un trait, et quitta la pièce sans rien ajouter. La menace était claire. Il valait mieux ne pas trop s'immiscer dans les affaires d'en haut, si on voulait continuer à croquer une part du gâteau. Toutefois, Mirallan n'était pas idiot, et il avait compris plus de choses que son contact ne pouvait le supposer. En fait, il avait déjà eu quelques craintes au départ, quand le soldat venu lui faire son rapport lui avait expliqué qu'Elgyn était entré dans la cité avec un autre militaire. Pourquoi donc un homme en fuite, endetté par-dessus le marché, irait donc se lier avec un homme qui représentait l'ordre et la justice, et qui avait légitimement le droit de l'arrêter ? Il n'y avait pas de raison logique, sauf si les deux hommes se connaissaient avant, et étaient amis. Ainsi, la visite de son contact ne pouvait pas être liée à autre chose. Leur agent "placé opportunément" était probablement infiltré parmi les troupes su Gondor, et c'était la raison pour laquelle on n'avait pas voulu lui dire qui c'était. Parce qu'il aurait paniqué. Et en vérité, il commençait sérieusement à s'inquiéter.

Si Elgyn révélait à son compagnon la nature réelle des activités du marchand, son ami militaire aurait un joli moyen de pression pour le faire chanter. Soit il était du genre retors, et il essayait de lui extorquer le plus d'argent possible, soit il était du genre réglo ou je-m'en-foutiste, et il le dénonçait purement et simplement aux autorités. Dans les deux cas, le fait qu'il travaillât avec Rezlak lui aussi le rendait totalement intouchable. Si les hommes de Mirallan lui rendaient une petite visite pour le tuer, ce serait lui qui deviendrait une gêne, et ce serait à lui qu'on enverrait des assassins surentraînés. Mais il n'était pas non plus du genre à se laisser faire. S'il travaillait avec Rezlak, c'était pour l'argent avant tout. Il lui achetait illégalement des drogues de l'Est, et les revendait à certains cercles bien particuliers. Deux en fait. L'aristocratie la plus dévergondée de la capitale, qui sans l'avouer trouvait un certain plaisir à se laisser enivrer par les "plantes magiques", qui faisaient parfois halluciner, et qui provoquaient des états de bien-être agréables ; les chefs de bandes suffisamment forts pour s'imposer sur un territoire, et qui arrosaient leurs soirées de "poudres hilarantes", qui faisaient chanter, rire et danser dans la bonne humeur. Le contrecoup était parfois violent, car les gens pouvaient avoir des pulsions violentes, et il y avait parfois des meurtres brutaux. Mais ces milieux aimaient cela, alors ils revenaient vers lui. Certains étaient plus portés sur les "fumées", qui une fois inhalées embrumaient l'esprit, et affaiblissaient considérablement la résistance des prisonniers que l'on interrogeait. Elles coûtaient beaucoup plus cher, et n'étaient pas vendues régulièrement, mais elles rapportaient un bon paquet. Mirallan n'avait pas particulièrement envie de voir un soldat du Gondor fourrer son nez dans ses petites affaires, et surtout ruiner son commerce dès qu'il lui en prendrait l'envie. Mais que pouvait-il bien faire ? Il eut soudain une idée, et un sourire léger fleurit sur son visage. Oui... Ca pouvait marcher...


~~~~


Elgyn se réveilla avec une douleur fulgurante à l'arrière du crâne. Il avait probablement une belle bosse, qu'il ne s'était sûrement pas faite naturellement. Pour l'heure, il était assis sur une chaise, les mains liées dans le dos par des nœuds experts, et les jambes attachées fermement aux pieds du meuble, à tel point qu'il ne sentait presque plus ses orteils. Il était de retour chez Mirallan. Cette fois, tout du moins, il n'était pas dans la pièce de torture, et on ne lui avait pas bandé les yeux. Il se trouvait en face du marchand qui, assis derrière son bureau, le dévisageait avec attention, patientant jusqu'à ce qu'il eût complètement repris ses esprits. Derrière son geôlier se trouvaient deux silhouettes encapuchonnées : deux des Douze. Quatre autres se trouvaient dans son dos et sur ses flancs. Tous les six avaient une arbalète légère pointée vers lui. Au moindre mouvement suspect, la sanction serait immédiate. Mais encore une fois, il était en vie. Leon Mirallan, voyant que l'homme qui lui faisait face se remettait peu à peu du choc à la tête que ses serviteurs avaient été obligés d'infliger à Elgyn pour le ramener, prit la parole :

- Bonjour Monsieur Elgyn... Je suis ravi de voir que vous êtes de retour parmi nous. Vous avez probablement les oreilles qui sifflent, mais on m'a dit que vous aviez fait quelques histoires, et que vous ne vous étiez pas laissé accompagner sans résister. Une décision fort peu sage.

Il marqua une pause, et fit un geste de la main comme pour signifier que toutes ces considérations étaient totalement sans importance, par rapport à ce qui allait suivre. Et en vérité, elles l'étaient :

- Mais je ne vous ai pas fait venir pour vous sermonner, non. Je suis ici pour vous faire une proposition. En dépit du fait que vous soyez un soldat, je devine que vous avez l'esprit d'un commerçant, et que vous savez accepter une offre quand elle se présente.

Le sourire de Mirallan était éloquent. Le choix d'accepter ou de refuser n'était entre les mains d'une seule personne, et ce n'était certainement pas celles d'Elgyn. Mais tout l'art de la diplomatie était de laisser apparaître qu'on laissait les cartes à l'autre... quand bien même celui d'en face n'en croyait pas un mot.

- Je sais de source certaine que vous avez rencontré un ami ici, à Minas Tirith... Un vieil ami, qui vous a aidé à rentrer dans la cité, et qui a probablement aidé à la cicatrisation de cette vilaine blessure sur votre bras... Vous ne vous êtes pas demandé comment il avait fait pour vous soigner aussi efficacement et aussi bien ?

Cette fois, il était évident qu'il jubilait intérieurement. Il savait qu'Elgyn ferait tout pour ne pas croire à ses paroles, mais il avait répété ce monologue tant et si bien qu'il le maîtrisait par cœur. Chaque intonation de voix était soigneusement étudiée pour produire l'effet voulu, et il marquait les pauses justes pour laisser le temps à son interlocuteur de comprendre, d'accepter la triste vérité, et surtout de désespérer d'entendre jamais la suite et la fin. Avec magnanimité, il consentit à le lui dire :

- Votre ami est de mèche avec nos ennemis de l'Est. Et quand je dis "de mèche", je veux dire qu'il travaille carrément pour eux. Je suis persuadé que les produits qu'il a utilisé pour vous guérir sont des plantes qui vous sont inconnues. Des plantes qui ne poussent pas ici, et qui aident à refermer les blessures que s'infligent les melkorites les plus fanatiques. Vous n'avez jamais observé chez lui un comportement...étrange ? Vous n'avez jamais eu l'impression qu'il vous cachait quelque chose d'énorme ? Réfléchissez... Réfléchissez...  Vous savez que j'ai raison...

Il jouait sur la corde. Il n'avait pas beaucoup d'arguments, et il essayait de pousser Elgyn à reconnaître qu'il y avait bien quelque chose de louche dans tout ça, sans toutefois lui montrer qu'il tournait en rond. Probablement que le coup à la tête, et l'inhalation de quelques fumées - oui, il avait profité de ce qu'il était inconscient pour le droguer très, très légèrement - allait lui permettre d'être plus réceptif à ces paroles, mais il ne fallait pas le brusquer. Voyant dans les yeux du rôdeur que ses mots commençaient à l'intriguer, le marchand cessa d'insister, préférant se projeter vers l'avenir :

- Ecoutez-moi bien, Elgyn. Vous avez quitté l'armée, et vous avez fait des choses dont vous n'êtes pas fier. Mais je sais qu'au fond, vous avez toujours l'âme d'un soldat de Gondor. Pensez à toutes ces femmes, tous ces enfants qui pourraient un jour mourir parce qu'un espion ennemi aura eu le malheur de livrer les informations qui permettront à ces sauvages de l'Est de nous envahir... Et vous, vous avez le pouvoir de faire quelque chose.

Mirallan soupira. Il arrivait à la phase cruciale de son argumentation, et préférait faire attention. Il ne souhaitait pas que sa proposition alertât son prisonnier, et lui mît la puce à l'oreille. Il fallait que les choses parussent naturelles :

- Je ne peux pas agir contre lui, car mes preuves sont trop minces. Et si j'allais moi-même l'arrêter, on me briserait, et je ne suis même pas certain d'y parvenir. Mais vous... vous avez la possibilité de mettre un terme à ses agissements. Si vous le faites, si vous montrez que vous êtes un homme d'honneur et que vous avez le cœur fidèle à votre patrie... je suis prêt à oublier ce que vous me devez. Je suis même prêt à faire davantage. Je vous offre une nouvelle vie. Rompez avec votre passé, et marchez enfin vers l'avenir. N'avez-vous jamais pensé à prendre femme ? A avoir de beaux enfants que vous pourriez élever dans une ferme qui serait vôtre ? Le fruit de votre travail vous reviendrait entièrement, et vous pourriez construire quelque chose.

Le marchand se leva, et les arbalètes se levèrent en même temps que lui. Il y eut une série de claquements secs lorsque les cordes furent détendues. Les armes disparurent dans les replis des capes des Douze, qui n'avaient toujours pas pipé mot. Même ainsi, même alors qu'ils étaient aussi proches, il semblait que leur respiration était inexistante, et leur corps paraissait ne pas bouger d'un seul centimètre. De vraies statues. L'une d'elle s'anima soudainement, et sortit un poignard. Mais Elgyn n'avait nulle crainte à avoir, car en trois gestes vifs et précis, les cordes qui retenaient le rôdeur se retrouvèrent au sol, et lui redevenait libre.

- Faites le bon choix, Elgyn. Si vous ne tirez pas un trait sur le passé, je n'en ferai rien non plus.

Ce furent les derniers mots de Mirallan, et les six silhouettes raccompagnèrent Elgyn jusqu'à la sortie. Il ne croisa pas d'autres individus, et n'eût aucune opportunité de s'échapper. Les spectres s'étaient déployé en un arc de cercle qui commençait à sa droite et à sa gauche, et se déployait derrière lui. Fuir en avant était possible, mais il n'irait probablement pas loin, d'autant qu'il était désarmé. Les silhouettes ne disaient rien, plongées dans un mutisme curieux, mais elles paraissaient communiquer entre elles, car elles s'immobilisèrent toutes au même moment devant un coffre de bois fermé par une lourde clé. Une fois ouvert, il révéla les armes du rôdeur, qu'on lui rendit sur le palier de la porte. Mais même ainsi armé, il ne pouvait pas espérer défier les six fantômes qui lui faisaient face. Il fut donc contraint de retourner à la rue, abandonnant derrière lui les créatures qui, c'était certain, ne manqueraient pas de le rattraper s'il ne prenait pas la bonne décision. Avec une lenteur dérangeante, la porte se referma, produisant un son lourd. Comme le glas qui sonnait.


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Mardil
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Dim 15 Déc 2013 - 16:39


Les premières lueurs du matin l’avaient tiré d’un sommeil léger mais réparateur. Mardil ne se trouvait déjà plus  à ses côtés et toutes ses affaires avaient disparues. Malgré tout Elgyn était rassuré. Son compagnon ne l’avait pas abandonné et était prêt à lui venir en aide. Même si pour l’instant, ils n’avaient aucune idée, ni l’un ni l’autre, de la façon dont ils pourraient s’y prendre.

Mais en ce froid matin de cet interminable hiver, Elgyn ne s’en souciait pas plus que ça. Le plus important à ses yeux avait été de savoir que son ancien amant l’aimait toujours malgré ce qu’il lui avait fait subir. Et il lui avait prouvé de toutes les façons imaginables. Il lui semblait qu’aucun problème n’était insurmontable tant qu’ils resteraient unis.

Il se leva et se prépara rapidement. Il lui fallait maintenant réfléchir à sa situation et mettre au point un plan pour se débarrasser de Mirallan. Une chose plus facile à dire qu’à faire, sans aucun doute, mais il était résolu à réussir, quelque en fût le prix. Une attaque directe était inenvisageable tant le marchand était obnubilé par sa protection. Ses gardes du corps étaient redoutables et si Elgyn se savait capable de les vaincre en combat singulier, en groupe ils étaient absolument intouchables.

Non il faudrait se montrer plus rusé pour espérer approcher cet homme. Mais il fallait déjà qu’il en apprenne plus sur lui. Et il savait à qui s’adresser pour cela. Une ancienne connaissance, qui n’avait aucune sympathie pour le marchand et serait trop heureuse de s’en débarrasser. Mais il ne serait pas aisé de la convaincre, d’autant qu’elle avait beaucoup à perdre.

Mais cela ne coûtait rien d’essayer et il n’avait que peu de cartes dans sa main. Il quitta l’auberge et se dirigea tranquillement vers les bas quartiers de Minas Tirith. L’établissement en question était des plus discrets mais comme tant d’autres, il savait exactement comment s’y rendre. Mais il ne devait jamais l’atteindre.

Bien avant d’avoir atteint sa destination, il remarqua qu’il était suivi. Ses poursuivants avaient beau être très discrets, ils ne cherchaient pas à se cacher de lui. Elgyn ne s’attendait pas à les revoir si tôt mais cette fois-ci, il avait bien l’intention de ne pas se laisser avoir aussi facilement.

!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

Il se réveilla, avec un atroce mal de tête. Il allait sans dire que sa décision de ne pas se laisser faire n’avait pas été la meilleure mais il avait eu la satisfaction d’assommer l’un de ses assaillants. Et au bruit qu’avait fait les os de sa mâchoire lorsque le pommeau de son épée avait atteint sa cible, l’homme (ou la femme il n’aurait su le dire) ne serait pas capable de parler avant un moment. Mais de toute façon, il n’était pas certain que ces personnes ouvrent jamais la bouche pour discuter avec qui que ce soit.

Pour l’heure, il devait plutôt se concentrer sur son interlocuteur. La rage de se sentir à nouveau totalement impuissant le disputait à la curiosité. Il était très surprenant que Mirallan veuille lui reparler si tôt. Quelque chose avait changé mais il n’aurait su dire quoi. Mais, quoi qu’il en soit, ce dernier ne prenait toujours aucun risque. Même les pieds et poings liés, Elgyn était tenu en joue par six arbalètes.

Le trafiquant commença son petit discours et lui proposa une offre. Cela était totalement inattendu et conforta Elgyn dans son idée que quelque chose avait modifié le rapport de force. Car Mirallan ne lui aurait pas fait une offre si il ne s’était pas retrouvé d’une façon ou d’une autre en position de faiblesse. Mais il fallait encore découvrir ce qui poussait le marchand à agir comme il le faisait et pour cela, l’attitude la plus sage était encore d’écouter ce qu’il avait à dire.

Une peur panique s’empara du jeune homme lorsque son interlocuteur évoqua Mardil, même si de toute évidence, il ne connaissait pas l’identité exacte de ce dernier. Ni la nature exacte de leur relation. Il était déjà suffisamment inquiétant qu’il connut son existence. Mais Elgyn n’était pas au bout de ses surprises car Mirallan continua son petit laïus.

Mardil, un espion de Rhûn. L’idée était totalement grotesque et si Elgyn ne s’était pas trouvé dans une situation aussi risquée, il aurait éclaté de rire. N’empêche que Mirallan avait raison sur bien des points. Les herbes employées par Mardil lui étaient totalement inconnues. Et il savait bien que le jeune homme était parfaitement capable de dissimuler ce qu’il était. Mais il ne pouvait pas se résoudre à imaginer son amant en ennemi du Gondor. Plus il y réfléchissait et plus le comportement de Mardil lui apparaissait étrange. Que savait-il réellement du jeune homme après tout ?

Il écouta à peine la suite du discours du marchand sur sa prétendue loyauté. Non pas qu’il se fichât de l’avenir de sa contrée mais ce n’était pas ce qui lui importait le plus à ce moment. Il essayait de contenir sa rage à l’idée d’avoir été dupé à ce point par le jeune rôdeur. Comment avait il pu briser sa confiance à ce point ? Plus il y réfléchissait et plus la vérité lui apparaissait clairement. Il s’était montré plus idiot qu’il ne l’avait jamais été. Idiot ou amoureux ? Cela ne faisait pas une grande différence après tout. Car s’il y avait une chose qu’il ne pouvait supporter c’était bien la trahison, surtout lorsqu’elle venait de quelqu’un à qui il tenait.

Il ne s’intéressa de nouveau au discours de Mirallan que lorsqu’il lui proposa d’effacer sa dette. Non seulement Mardil l’avait trahi mais voilà qu’une solution inespérée à ses problèmes se présentait. Plus il passait de temps dans cette pièce et plus ses pensées étaient confuses. Il ne savait quoi faire.

C’est alors qu’il fût libéré de ses entraves et que les spectres de Mirallan le raccompagnèrent à la sortie. Il marchait rapidement, impatient de quitter ces lieux de malheur. Il avait l’impression de suffoquer à l’intérieur de ces murs et n’aspirait plus qu’au grand air. Il n’avait pas ouvert la bouche durant tout le temps de sa présence en ces lieux mais il savait bien que Mirallan n’attendait pas de lui des paroles mais des actes.

Comme il s’y attendait l’air glacial du dehors l’apaisa quelque peu et lui remit les idées en place. Il s’était laissé emporté et avait manqué l’essentiel. Il était toujours aussi en colère contre Mardil et n’était pas sûr de la conduite qu’il avait à tenir mais il devait éclaircir les choses avec lui. Il avait le droit d’obtenir la vérité et alors seulement il déciderait ce qu’il devait faire. Car la rage ne devait pas obscurcir son jugement. S’il ne pouvait peut être pas faire confiance à son amant, il était encore plus dangereux de croire ce que lui disait Mirallan.

Même si ses allégations contre Mardil étaient la vérité, Elgyn ne croyait pas un instant que le marchand tiendrait parole et effacerait sa dette. Seulement il ne savait plus du tout ce qu’il devait faire maintenant. Il déambulait dans les rues, cherchant désespérément une solution et c’est alors que l’évidence le frappa. Comment ne s’en était-il pas rendu compte plus tôt ? Une seule question avait de l’importance. Pourquoi Mirallan tenait-il tant à se débarrasser de Mardil ? Qu’avait-il à gagner à la disparition du jeune rôdeur ? Ce n’était certes pas son patriotisme qui le poussait à agir ainsi. La seule chose qui pouvait motiver un marchand était son profit.

Plus il y réfléchissait et plus Elgyn se rendait compte qu’une discussion avcec Mardil s’imposait. Mais si ce dernier était bien un espion de l’Est (et les doutes d’Elgyn à ce sujet étaient loin d’être dissipés), comment allait-il réagir en apprenant que son identité avait été découverte ? Pouvait-il essayer de s’en prendre à lui ? Elgyn sentait le poids de son épée contre son flanc et il se demanda fugitivement s’il serait capable de s’en servir contre la seule personne qu’il aimait réellement.
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Ryad Assad
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Lun 16 Déc 2013 - 13:50
Le soir tombait progressivement sur la Cité Blanche, et le sommeil gagnait peu à peu les habitants tapis dans leurs demeures de pierre. Le froid tendait ses doigts crochus, et griffait impitoyablement tous ceux qui avaient le malheur de ne pas se trouver près d'un bon feu de bois. Il faisait partie de cette catégorie, et pourtant il ne se plaignait pas. Il avait réussi à trouver un coin abrité du vent qui s'engouffrait dans les rues, et cela lui fournissait un répit qu'il savourait pleinement. En outre, cela lui permettait de rester caché dans les ombres, tout en étant en mesure d'observer autour de lui, et de repérer quiconque approchait. Il remuait ses doigts mécaniquement, pour les garder réactifs en cas de besoin. On ne savait jamais ce qui pouvait arriver au moment où l'on n'était pas prêt. Un ivrogne un peu agressif, une patrouille zélée, ou bien un individu plus dangereux, suffisamment discrets pour réussir à le prendre par surprise. Il n'y en avait pas beaucoup capables de faire ça, mais il n'était pas suffisamment confiant pour croire que cela n'existait pas, et il préférait se montrer trop prudent que pas assez.

En face de lui se dessinait une petite place tranquille, parfaitement déserte. Tous les volets aux alentours étaient fermés, et il n'y avait pas de lumière derrière. Tout le monde pouvait les observer discrètement, mais personne ne pouvait les reconnaître. Le ciel était d'encre, et à part des silhouettes indistinctes, il était impossible que quiconque devinât qui ils étaient. Pas même les elfes et leurs pouvoirs magiques. Il avait choisi l'endroit délibérément, car il y avait de nombreuses issues. Sur sa gauche, une ruelle qui serpentait à travers les quartiers les moins riches, et qui redescendait vers le premier niveau. Sur la droite, la route principale qui remontait vers les beaux quartiers. Et en face de lui, une ruelle à peine visible, qui devait ne jamais servir. Il avait étudié un peu le coin, et il savait pouvoir prendre appui sur un pieu qu'il avait placé là pour se hisser sans difficulté sur le toit le plus proche. De là, il pouvait s'échapper sans souci.

Toutes ces précautions pouvaient paraître superflues, mais il s'attendait à ce que la soirée fût un peu mouvementée. En effet, il n'avait pas prévu de rester seul très longtemps. Dans la journée, il s'était débrouillé pour faire parvenir un message à un certain Ranger, en lui demandant de venir aussi rapidement que possible. Il avait une mission à lui confier, et il ne comptait pas envoyer quelqu'un pour le faire. Bientôt, une silhouette apparut, solitaire. Elle tourna un moment au milieu de la place, avant de s'immobiliser. Qui donc pouvait se trouver là à cette heure tardive, sinon lui ?

Il patienta quelques secondes, afin de s'assurer que personne ne se trouvait dans les parages. Toutefois, toutes les possibilités de fuite rendaient également une filature très simple, et il n'y avait pas vraiment moyen de s'assurer que les choses allaient dans le sens voulu. Il n'était pas particulièrement ravi d'avoir à procéder de la sorte, mais il préférait ne pas ruiner la couverture de son subalterne, et s'il devait le blesser un peu pour le bien de la mission, personne ne mettrait en doute sa sincérité. On croirait qu'il s'était fait agresser, et il pourrait toujours dire qu'il n'avait rien pu faire pour se défendre. Et en vérité, c'était le cas.

Portant l'objet cylindrique qu'il venait de sortir de sous sa cape à sa bouche, il prit une grande inspiration, et cracha à travers la sarbacane un projectile aussi minuscule que dangereux. Celui-ci, parfaitement silencieux, vint se ficher dans la gorge non protégée du Ranger. Cela lui apprendrait à mettre une écharpe. Sa réaction fut d'abord de chercher d'où venait l'attaque, mais le poison se répandait rapidement, et il s'écroula brutalement face contre terre, secoué de convulsions. Malheureusement, il était encore conscient, et il devait souffrir atrocement. Le poison en question, fabriqué à partir du venin d'un poisson très rare de la Mer de Rhûn, paralysait instantanément et inondait le cerveau de messages douloureux qui rendaient impossible toute réaction. A terre, allongé dans la neige, il devait en plus sentir le froid s'insinuer en lui et lui brûler la joue. Lorsqu'il reviendrait à lui, il serait assurément de fort méchante humeur.

Toujours tapi dans les ombres, il attendit pendant un bref instant. Il voulait s'assurer que personne ne se tenait à proximité, et n'allait donner l'alerte. Si un homme les espionnait, il ne resterait pas longtemps immobile devant ce qui ressemblait à s'y méprendre à un assassinat en bonne et due forme. Mais apparemment, ils étaient parfaitement seuls, car il n'y eut aucun mouvement suspect. Avec une lenteur calculée, il quitta son abri et se dirigea vers Mardil. Il allait lentement, pour pouvoir repérer instantanément tout déplacement, toute tentative visant à lui couper sa retraite. En arrivant auprès du corps étendu et toujours agité de spasmes du Ranger, il s'assura que celui-ci respirait toujours... certains pouvaient faire des attaques cardiaques dues à la panique ou à une trop forte dose de poison, mais apparemment il avait visé juste lorsqu'il avait effectué sa préparation. Heureusement.

S'emparant du Ranger comme s'il ne pesait rien, il le remit debout, passa un bras sous son épaule, et le tira à travers les ruelles qui descendaient vers les quartiers inférieurs. Il savait que s'y trouvait une cachette sûre, et même si on le suivait et qu'on le localisait, il avait toujours moyen de s'échapper grâce à deux ou trois stratagèmes qu'il avait mis en place. Il traîna le poids mort qu'était devenu l'espion sans paraître éprouver la moindre difficulté, et s'éloigna prestement de la petite place transformée en quelques instants en une scène de crime, un lieu où s'étaient déroulés l'agression et l'enlèvement d'un soldat du Roi en uniforme.


~~~~


Il déposa son fardeau avec un soupir de soulagement, et l'allongea sur une couchette de paille. C'était loin d'être du luxe, et beaucoup de mendiants auraient trouvé cela parfaitement indécent, mais c'était ce que l'on pouvait avoir de mieux si l'on voulait être à la fois discret, mobile et adaptable. Mardil, car c'était bien lui qui venait d'être empoisonné, retrouva peu à peu l'usage de ses yeux. C'était un contrecoup du venin, ça aussi. Les gens perdaient peu à peu la vue, mais développaient en contrepartie une sensibilité tactile accrue. Peu pratique, sauf pour savourer comme il se devait un interrogatoire musclé. Qu'y avait-il de plus terrifiant que d'être sans entraves mais incapable de se défendre, privé de la vue mais avec un toucher exacerbé qui permettait de sentir avec une effroyable précision l'impact du moindre coup de poing ? Fort heureusement, il n'était pas là pour interroger le Ranger, et dès qu'il avait trouvé à le mettre au chaud, il lui avait administré un remède de sa fabrication, qui avait chassé les effets du venin... mais qui ne guérissaient pas instantanément ses conséquences.

Mardil devait se sentir perdu, désorienté, et il risquait de se montrer dangereux. Enfin... dangereux pour lui-même, surtout, car vu ce qu'il venait de vivre, et il serait incapable de vaincre un enfant de six ans en duel avant une bonne demi-heure. Profitant de ce qu'il était calme et réceptif, il ouvrit la bouche pour attirer l'attention du militaire :

- Je suis là, Mardil.

Et en effet, il se tenait là, à son chevet. "Il" désignait en réalité une silhouette encapuchonnée, dont les traits demeuraient parfaitement invisibles. Comment alors le désigner autrement que par "il", puisque la seule chose certaine était qu'il s'agissait d'un homme. Il n'y avait rien à dire de plus, sinon qu'il avait un petit accent étranger... probablement de l'Est. Une information bien maigre, qui n'aidait en rien.

- Désolé d'avoir eu à t'empoisonner, très cher, mais j'avais peur qu'un rendez-vous classique ne ruine ton déguisement. Si quelqu'un t'avait suivi, cela aurait pu poser problème...

Il n'avait pas parlé du fait que lui-même pouvait avoir été suivi. Etait-ce une confiance excessive en ses capacités, ou bien un signe de ses incroyables talents ? Vu le calme dont il semblait faire preuve, la seconde option paraissait la plus probable... mais aussi la plus inquiétante. Etre veillé par un homme aussi redoutable, cela n'encourageait pas à la désobéissance, et encore moins à la révolte. Il fallait l'écouter jusqu'au bout, si on voulait espérer repartir en vie.

- Nous sommes dans une cave, comme tu peux le constater. C'est un peu humide, et il n'y fait pas très chaud, mais au moins nous sommes en sécurité. Nous pouvons parler librement, tu n'as rien à craindre.

Tandis qu'il s'exprimait, il s'affairait à remuer un breuvage qu'il faisait cuire sur un feu de bois d'une taille si ridicule qu'une bougie aurait probablement produit davantage de chaleur. Mais il ne semblait pas s'en soucier plus que ça, et il n'y avait de toute façon rien qui parût en mesure d'éclairer et de chauffer mieux l'endroit. Il goûta sa mixture, faisant disparaître la cuillère dans les tréfonds ténébreux qui engloutissaient son visage, et fit un "hmm" satisfait. De toute évidence, c'était prêt... quoi que ce pût être.

- J'irai droit au but, Mardil, car bien que nous soyons à l'abri, je préfère ne pas te retenir trop longtemps loin de tes obligations. Tu as récemment rencontré un individu qui vient d'arriver en ville. Un homme qui semble avoir un lourd passé de dettes de jeu, et qui pourrait bien te nuire si tu n'y prends pas garde.

Avant que le Ranger eût pu argumenter, répondre, ou même esquisser un geste, il lui tendit le petit bol qu'il venait de sortir du feu. Le récipient était chaud, et la brûlure était volontaire. Elle était destinée à faire perdre le fil de ses pensées au militaire, afin de continuer sans être interrompu. Dans les paroles de l'inconnu, on entendait clairement le sourire satisfait qu'il arborait :

- Attention, c'est chaud. Bois tout, ça t'aidera à retrouver des couleurs. Pour revenir à ton ami, j'ai l'impression que son passé l'a rattrapé, et qu'il va avoir besoin d'aide pour payer son créancier...

Il aurait pu dire "ses créanciers", mais la façon dont il avait employé le singulier était inquiétante... Comme s'il connaissait personnellement Mirallan. Mais était-ce possible ? Il n'était pas facile de lire en lui, car sa gestuelle ne trahissait aucune information compromettante, et on aurait dit qu'il incitait à la paranoïa.

- Cette aide, Mardil, je sais que tu ne la lui apporteras pas... Je sais que tu sais où est ton devoir, et que tu ne te laisseras pas embarquer dans une histoire pareille. Pas pour un simple ami. Toutefois... je sais également que lui ne te laisseras pas en paix. Tant qu'il sera dans cette situation difficile, il fera tout pour obtenir ton aide... quitte à te compromettre. Involontairement... ou non.

Il marqua une très légère pause, comme pour laisser au Ranger le temps d'assimiler pleinement cette information. Bien entendu, il ignorait totalement si l'ami de Mardil pouvait avoir connaissance de son double-jeu, mais il était certain qu'en faisant miroiter à ce dernier le risque d'être démasqué, il ne pouvait que renforcer sa détermination. Après tout, qu'y avait-il de plus important que sa mission ? Quelle vulgaire amitié pouvait valoir le risque de perdre tout ce qu'il avait réussi à construire ? Quel passé commun méritait de sacrifier la noble cause qui consistait à détruire le Gondor ?

- Lui ne t'aurait rien dit, et t'aurait laissé arriver à tes propres conclusions, Mardil... Mais je suis du genre explicite, et je n'aime pas les choses laissées dans le flou. Tu dois le tuer, Mardil. Tu dois le tuer pour le salut de ta mission. Tu dois le tuer pour nous... Pour Rezlak.

Il savait que le simple fait de prononcer ce nom pouvait galvaniser certains de ses fidèles, et terroriser les autres. Il ne savait pas quel serait l'effet sur l'espion, mais il devinait que, d'une manière ou d'une autre, il prendrait cette affaire très au sérieux. On ne convoquait pas le nom de Rezlak à la légère...


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Mardil
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Jeu 19 Déc 2013 - 16:54
J’aurais probablement dû rentrer à la caserne et me reposer mais pour l’heure, j’étais incapable de rester en place. J’y voyais de nouveau parfaitement clair mais le souvenir de la douleur n’avait pas disparu. Sans compter que cette nouvelle chute n’avait pas amélioré mon état. Mais la douleur physique m’importait peu ce soir. C’est mon esprit qui ne me laissait pas en paix. Lentement, je déambulais dans les rues pavées de la cité blanche sans savoir précisément où mes pas m’emmenaient. « Tu dois le tuer » avait-il dit. S’il savait le tourment dans lequel me plongerait un tel ordre, il n’en avait rien montré. J’avais d’abord été furieux de m’être laissé piéger si facilement mais je n’avais aucune raison d’être sur mes gardes. Il ne s’était jamais montré violent avec moi auparavant et s’il l’avait fait, c’est que la situation l’exigeait. Bien qu’un simple somnifère aurait probablement suffit.

Toujours aussi mystérieux, il semblait encore une fois savoir la moindre chose qui pouvait m’arriver. Comment était-il possible qu’il soit au courant des ennuis qu’avait Elgyn auprès de Mirallan ? Et du fait que le connaissais ? Mais ces questions, bien que pertinentes, n’étaient pas vraiment ce qui me préoccupait le plus. Son ordre était clair et ne souffrait aucune ambigüité. Mais devais-je obéir à un tel ordre ? Il allait de soi que celui-ci ne venait pas de Rezlak. Il n’y avait aucune chance pour que mon contact ait pu faire passer un message jusqu’à Blankânimad et recevoir une réponse. Ce qui voulait dire qu’il avait agi de sa propre initiative. Mais, au fond de moi, je savais bien que ces considérations étaient stériles. Si Rezlak n’avait pas donné l’ordre, c’est uniquement car il n’était pas encore au courant. Je savais bien que, s’il avait eu vent de cette affaire, il n’aurait pas hésité une seule seconde à me demander la même chose.

Ce qui revenait à dire que soit j’obéissais aux ordres soit je refusais. Les conséquences de ces deux choix étaient trop terribles à imaginer. En fait il me fallait plutôt reformuler ce choix : qui avait le plus d’importance à mes yeux ? Elgyn ou Rezlak ? Je découvris avec effarement que je ne savais pas quelle était la réponse à cette question. D’un côté j’étais totalement redevable à Rezlak. Malgré ce qu’il m’avait fait subir, il avait fait de moi ce que j’étais aujourd’hui et m’avait donné une place, un rôle à jouer dans ce monde. D’un autre côté Elgyn m’avait donné amour et tendresse mais n’avait pas hésité à m’abandonner et à me mentir.

Si je décidais de le tuer, pourrais vivre avec ça sur la conscience ? Et si je refusais, quel sort me réservait Rezlak ? Quel que soit le choix que je ferai, rien ne serait plus jamais comme avant. Il devait bien y avoir une troisième option. De toute évidence, j’avais certaines questions à résoudre avant de me décider à agir. La première d’entre elle était de savoir comment et quand mon contact avait obtenu ces informations. La réponse la plus logique ne me plaisait guère. Mirallan revendait des drogues en provenance de l’Est. Se pourrait-il que nous ayons le même employeur ?

Si tel était le cas, qu’est ce qui serait le plus important aux yeux de Rezlak : un commerce très profitable ou la vie d’un espion, placé opportunément certes, mais qui n’avait pas rapporté des informations capitales ? J’espérais que ma vie avait plus de valeur pour mon maître mais je ne pouvais pas en être sûr. D’après mon contact, seul le fait qu’Elgyn puisse attirer l’attention sur moi, le rendait dangereux. Mais il n’était pas dans l’intérêt de Mirallan de tuer Elgyn car alors, comment récupérerait-il son argent ? Il semblait étrange que le marchand et mon contact se soient mis d’accord. Mon hypothèse selon laquelle ils travaillaient tous les deux pour Rezlak n’était peut être pas la bonne finalement. A moins qu’ils ne jouent pas franc jeu l’un avec l’autre.

Sans que j’y prenne garde mes pas m’avaient ramené à l’auberge. Une faible lueur était visible de la chambre qu’Elgyn devait toujours occuper. Cela était imprudent de sa part, il aurait déjà dû changer d’endroit où passer la nuit. A moins qu’il ne m’attendît ? Puisqu’il me fallait prendre une décision, autant commencer par éclaircir certains points.

!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

Sitôt qu’il me fît entrer dans notre chambre, je sentis sa nervosité. Il m’enlaça furtivement et son contact bref fût si différent de notre étreinte passionnée de la veille que je ne pus m’empêcher d’avoir des soupçons. Il s’écarta le plus loin possible de moi et je remarquais que sa main droite ne restait jamais bien longtemps éloignée de son arme. Il était manifestement sur ses gardes. Mais que pouvait-il craindre ici à part moi ?

Mon contact avait peut être dit vrai sur le fait que ma couverture ait été découverte. Mais si tel était le cas, cela ne pouvait être qu’extrêmement récent. Je doutais fort qu’Elgyn ait pu rencontrer mon contact, tant celui-ci ne se dévoilait qu’à peu de gens. Il ne pouvait avoir appris la nouvelle que de Mirallan. Dans ce cas, l’hypothèse selon  laquelle le marchand travaillait pour Rezlak devenait une quasi certitude.

Mais tout cela n’était que pures spéculations. Je ne faisais peut être que projeter mes propres peurs en imaginant  que l’accueil froid d’Elgyn était dû à la découverte de mes vraies activités. Il pouvait y avoir des tas d’autres raisons pour expliquer son comportement. Sauf que pour l’heure, je n’en voyais aucune autre.

- Pourquoi es-tu aussi distant ?

- Evitons de faire cela tu veux ?

- De quoi tu parles ?

- Pas de conversation hypocrite. On ne va pas non plus tourner autour du pot. Es tu, oui ou non, un espion du Rhûn ?


Je ne m’attendais pas à une attaque aussi directe et mon silence fût suffisamment éloquent. Je vis la méfiance augmenter dans les yeux d’Elgyn et il ne faisait plus aucun effort pour cacher le fait qu’il gardait son arme à portée de main. Ainsi, pour la première fois de ma carrière d’espion, j’avais été découvert. Si cela avait n’importe qui d’autre que mon amant, j’aurais parfaitement su comment réagir. Mais la lueur d’accusation et la fureur à peine contenue dans le regard d’Elgyn me dissuadaient de faire quoi que ce soit. Dans tous les cas, il avait le droit à une réponse et tout mensonge me semblait inefficace. Je décidais alors de jouer franc jeu.

- D’où tiens-tu ça ?

- Alors c’est vrai ?

- C’est plus compliqué que ça mais dans l’ensemble, oui c’est vrai.

- Tu as si peu d’estime pour ta propre patrie.


Cette dernière attaque me mit hors de moi.

- Je t’interdis de me juger. Tu ne sais rien de ce qu’a été ma vie. C’était ou se soumettre ou mourir. J’ai fait le seul choix qu’il m’était possible de faire. Et pour ta gouverne, le Gondor ne m’a jamais rien apporté de plus que l’Est.

- Comment peux-tu dire ça ? Les idéaux de notre pays, nos idéaux, ne représentent rien pour toi ? Tu préfères pactiser avec des forces maléfiques ?

- Tu ne t’es jamais rendu dans l’Est. Tu ne sais rien des gens qui peuplent ces contrées. Ils ne sont ni meilleurs ni pires que ceux qui peuplent les rues de cette cité. De toute façon, pourquoi tu ne parles pas de ce qui te gêne vraiment ?

- Tu as raison. Je me fiche éperdument que tu aies trahi tes supérieurs. Mais comment as-tu pu me mentir à ce point ?

- Tu es mal placé pour me sermonner sur le mensonge. Que voulais tu que je te dise ? Bonjour je m’appelle Mardil et je suis un espion de Rhûn.


Le volume sonore de notre dispute n’avait fait qu’augmenter mais soudain Elgyn cessa de crier. Ses paroles n’étaient guère plus qu’un murmure. Et le ton de sa voix me fit plus mal que toutes ses précédentes répliques.

- Je n’ai aucune idée de qui tu es réellement…

Je m’approchais de lui lentement, de façon à lui faire comprendre que je ne lui voulais aucun mal.

- Tu sais mieux que personne qui je suis. Mon passé, ce que j’ai fait n’ont que peu d’importance. Je sais que tu te sens blessé et trahi et crois moi, ce n’était nullement mon intention. Je ne sais pas si tu pourras me pardonner, ni même si tu le dois et si il y a encore un avenir pour nous, mais pour l’heure nous avons des problèmes plus urgents à régler.

Mes paroles semblèrent le calmer et le ramener à la raison. Mais je pouvais toujours voir dans ses yeux que quelque chose était brisé entre nous. Néanmoins nous avions toujours formé une bonne équipe. Il fallait que ça continue comme cela si nous voulions survivre aux événements à venir.

- Tu as raison. Nous réglerons ça plus tard.

- Je sais que ça va te paraître étrange mais tu dois me faire confiance. Je n’ai pas l’intention de te laisser faire face seul à Mirallan. Mais pour cela j’ai besoin de réponses à mes questions. Qui t’a mis au courant de ma véritable identité ?

- C’est Mirallan. Il m’a proposé l’effacement de ma dette si je te tuais.


Instinctivement, je me reculais quelque peu mais c’était une précaution inutile.

- Je ne savais pas si je devais le croire. Mais surtout je ne comprends pas ce que tu lui as fait pour qu’il veuille ta mort.

- Je ne l’ai jamais rencontré de ma vie. Il n’a aucune raison de me vouloir du mal… A moins qu’il ne pense que je puisse lui nuire.

- Et comment cela ?

- Je pense savoir pour qui il travaille. Si Mirallan pense que je suis en mesure de lui créer des problèmes alors c’est exactement ce que je dois faire.


Nous discutâmes longtemps cette nuit là, éclairant les blancs de cette histoire. Et c’est avec ce qui ressemblait à un plan que nous finîmes par quitter notre chambre le lendemain matin. Il était temps que Mirallan se sente un peu moins en sécurité.

//////////////////////////



Elgyn patientait tranquillement dans l’antichambre de dame Emelyne. Cela faisait quelques jours que leur plan était en marche. Mardil avait convaincu les autorités de se pencher un peu sur le marchand qui leur causait bien des ennuis. Ce n’était rien que son créancier ne puisse gérer mais c’était suffisant pour le gêner quelque peu dans son commerce. Et surtout cela permettait que d’autres personnes soient au courant de ses ennuis passagers. Toutes choses qui ne lui étaient guère profitable étant donné la nature de sa marchandise.

C’était maintenant à lui de faire avancer les choses. L’établissement de dame Emelyne étaient fréquenté uniquement par la noblesse et la haute bourgeoisie de la cité mais le nom de ses clients était un secret bien gardé. Elle aussi avait de grosses sommes à rembourser à Mirallan mais elle s’était mis d’accord avec lui pour retarder le paiement de sa dette tant qu’elle lui fournirait de nouveaux clients. Or, elle commençait à être à cours d’option et ce n’était pas un secret qu’elle serait ravie de se débarrasser du marchand. Mais celui-ci savait être intimidant et elle avait trop peur pour faire quoi que ce soit contre lui.
Toutes ces informations, Elgyn les tenaient de Moren, qui lui avait permis de rencontrer Emelyne, un peu plus d’un an auparavant. Il n’était pas surpris qu’elle se souvienne de lui, car tous ceux qui avaient des dettes auprès de Mirallan avaient tendance à se serrer les coudes… ou à se trahir si la situation évoluait en leur défaveur.

C’était une femme d’âge moyen, qui avait été magnifique dans sa jeunesse. Elle était toujours extrêmement désirable, bien qu’elle se contentât maintenant de faire travailler d’autres jeunes femmes afin de satisfaire ses nombreux clients. Elle apparût devant lui, toute de soieries et de fourrures vêtue. Un large sourire se dessinait sur son visage mais Elgyn remarqua la lueur d’inquiétude dans ses yeux. Car elle savait bien qu’une visite de l’ancien rôdeur ne pouvait concerner que la seule personne dans la cité qu’ils connaissaient tous les deux : leur créancier.

Ils s’isolèrent dans une pièce petite mais très confortable. Elgyn refusa le rafraîchissement qu’elle lui proposait et entama directement dans le vif du sujet.

- Vous n’êtes pas sans savoir que Mirallan fait l’objet d’une enquête des autorités.

- Les nouvelles vont toujours vite dans le milieu. Mais elle n’aboutira pas plus que les précédentes.

- Sauf si vous trouviez un moyen d’attirer l’attention de gens hauts placés sur lui.

- Et pourquoi donc ferais-je une chose pareille ?

- Vos clients préfèreraient-ils vous rendre un petit service ou voir leur nom dévoilé à l’une de vos petites soirées ?

- Vous me faîtes du chantage ?

- Non je vous demande à vous de les faire chanter.

- C’est absolument hors de question. De plus vous ne savez pas qui ils sont.

- Eregil Dunarion.


C’était là sa carte maîtresse à jouer. Son plan n’avait été qu’une ébauche mais les informations que lui avait fournies Mardil lui donnaient maintenant un levier plus que suffisant.

- Comment avez-vous obtenu ce nom ?

- Cela ne vous regarde pas. Mais je suis sûr qu’il ne serait pas ravi de voir son nom souillé par une histoire pareille.

- Vous êtes bien impertinent. Je pourrais vous faire exécuter sur le champs si l’envie m’en prenait.

- Vous n’en ferez rien car s’il m’arrivait malheur, quelqu’un d’autre continuerait le travail à ma place. De plus vous savez pertinemment que la mort de son fils est due à une certaine drogue. Et si mes informations sont exactes, c’est vous qui avez introduit le jeune homme auprès des hommes de main de Mirallan.

- Je vous en supplie. Vous ne pouvez pas lui divulguer cette information.

- Je n’en ferai rien… si vous acceptez de m’aider. Notre plan est risqué mais si nous réussissons, nous serons débarrassés de cette épée de Damoclès.

- Que dois-je faire ?

- Faîtes savoir à Dunarion que vous savez qui a fourni la drogue qui a emporté son fils. Quand il apprendra qu’une enquête est en cours contre Mirallan, il fera tout pour compliquer la tâche du marchand. Et vous savez comme moi qu’il a des connections avec le plus haut niveau du pouvoir de cette ville.

- Certes, Mirallan devra utiliser toutes ses ressources pour éviter la prison. Mais ne me dîtes pas que vous le donnez perdant.

- Le but n’est pas de le mettre à terre mais de le mettre dans une position de faiblesse. Le reste du plan ne vous concerne pas mais si tout se passe comme prévu, votre nom ne devrait pas être cité dans cette affaire.


Le reste du plan, c’était à Mardil de le mettre en œuvre. Mais cela ne pourrait se passer que lorsque Mirallan serait déjà occupé à faire taire l’enquête qui le visait. Elgyn n’était pas convaincu que cette partie du plan serait efficace mais il n’avait pas d’autre option que de faire confiance au jeune homme. Leur plan ne reposait que sur un faible espoir mais c’était tout ce à quoi ils pouvaient se raccrocher.


Dernière édition par Mardil le Mer 8 Jan 2014 - 23:20, édité 1 fois
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Ryad Assad
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Jeu 19 Déc 2013 - 21:21

- Quittez mon domicile sur-le-champ. Vos insinuations sont une véritable insulte, et vous devrez en répondre, croyez-moi !

Les deux hommes qui se tenaient assis face à Mirallan se regardèrent un bref instant, avant de se lever. Leurs habits luxueux étaient frappés du blason discret mais parfaitement identifiable du Gondor : des officiers du Roi. Ils inclinèrent courtoisement la tête, même si leur visage trahissait le mépris qu'ils éprouvaient envers le marchand, puis quittèrent les lieux sans un mot. La porte se referma derrière eux, et le bruit de leurs pas s'évanouit presque immédiatement. Leon Mirallan, qui s'était levé dans un accès de colère, tapa férocement du poing sur la table, et se rassit lourdement. Les choses s'étaient compliquées depuis quelques jours, et elles culminaient avec la visite impromptue de ces deux agents de Sa Majesté, venus lui poser des questions sur ses activités. Ils avaient demandé à examiner brièvement ses livres de comptes, et même avoir jeté un regard attentif dessus sans rien y déceler de suspect - naturellement -, ils s'étaient mis à laisser entendre qu'ils pouvaient avoir des informations qui reliaient le marchand à des activités douteuses. Ç'avait été la goutte d'eau.

Un soupir résigné s'échappa des lèvres du marchand, qui ouvrit un des tiroirs de son bureau, et se servit un grand verre d'alcool qu'il avala d'un trait. Cela ne lui ressemblait guère, mais il sentait que les choses commençaient à déraper, et il avait besoin d'un petit remontant. C'était peut-être à cause de cette sombre histoire, qui prenait des proportions terribles. Il y avait d'abord eu le retour d'Elgyn, qu'il avait vu comme une excellente nouvelle. Et puis le contact, qui avait compliqué inutilement une affaire privée. Et désormais, voilà que les autorités venaient s'en mêler. La coïncidence était bien trop parfaite. Mirallan était peut-être suspicieux - mais après tout, qui ne l'était pas dans sa profession ? -, mais il n'était pas besoin d'être paranoïaque pour comprendre que quelque chose clochait dans tout cela. D'ordinaire, les gens fermaient les yeux sur ses activités, de peur de perdre leur réputation, leur honneur : la seule chose qui condamnait aussi définitivement que la mort. Mais là... quelqu'un l'avait balancé. Quelqu'un qui, de toute évidence, n'avait rien à perdre.

- Celui qui n'a rien peut encore perdre la vie, marmonna le marchand pour lui-même. Ca ne se passera pas comme ça... On veut me faire tomber, mais je ne suis pas là où j'en suis par hasard. Ils vont apprendre que se frotter à Leon Mirallan n'est pas sans risque... Oui... Ils verront...

Avec majesté, il se leva de son fauteuil et s'empara de son manteau. Immédiatement, la silhouette spectrale qui se tenait dans un coin de la pièce - et dont les deux officiers n'avaient même pas remarqué la présence -, l'imita et lui emboîta le pas. Il ne fit aucun commentaire, désormais habitué à cette protection discrète mais efficace, et annonça à tous qu'il sortait prendre l'air. Il avait besoin de se dégourdir les jambes, de s'aérer l'esprit, et la froideur du soir lui ferait sans doute le plus grand bien. Il n'était pas homme à apprécier la colère, et l'émotion qu'il sentait gronder en lui le perturbait, l'empêchait de réfléchir. Il devait se calmer, retrouver la sérénité qui le caractérisait, et qui l'aidait à surmonter tous les problèmes...

Dehors, la nuit était déjà tombée, même s'il était relativement tôt. Il y avait assez peu de gens dans les rues, mais on ne pouvait pas dire que la ville était déserte. Absorbé par ses pensées, il marcha d'un pas rapide, les sourcils froncés, la mine fermée, sans se soucier vraiment de savoir où il allait. Il faisait confiance à son ombre pour le ramener dans sa tanière lorsqu'il en aurait décidé ainsi. Il faisait froid, certes, mais la piqûre sur ses joues le maintenait éveillé, et le ramenait à la dure réalité. C'était comme si la nature le giflait pour lui rappeler quelles étaient ses priorités. Premièrement, survivre. Et pour cela, il fallait cacher les preuves de ses activités illégales. Il donnerait les ordres nécessaires, suivrait le plan établi, et s'arrangerait pour que les gens concernés détournassent les yeux le temps qu'il faudrait pour que l'affaire retombât. Car elle retomberait, comme d'habitude. Il avait déjà triomphé de l'adversité, et il recommencerait.

- Mirallan ? Leon Mirallan ?

Le marchand s'immobilisa, et chercha du regard qui venait de l'apostropher ainsi en pleine rue. Il s'agissait d'un homme, adossé à un mur, qui le regardait avec un sourire narquois. Un homme du peuple, un mécréant comme il en traînait bien trop dans les rues de la Cité Blanche. Un misérable qui pourtant semblait le connaître, et qui lui parlait comme s'ils étaient vieux amis.

- C'est bien toi, Mirallan, non ?

- Et que me voulez-vous, au juste ?

La question était posée sur un ton parfaitement détaché, qui n'était pas simulé. Peut-être parce que le marchand n'était pas un guerrier, et qu'il n'avait pas remarqué que trois hommes supplémentaires venaient de faire leur apparition sur sa gauche. Ils s'étaient arrêtés à une distance respectable, mais ils observaient la scène avec beaucoup d'attention. Celui qui avait parlé répondit :

- C'est pas le problème, mon vieux. Le problème c'est qu'il paraît que tes petites affaires sont pas très nettes. Y a des rumeurs qui circulent sur toi...

- Calomnie !

Le sourire de l'homme s'élargit.

- Ou pas ? Certains ne sont pas de ton avis. Certains sont même convaincus que tu es un sale type. Et parmi ceux-là, certains trouvent que la justice ne va pas assez vite. Il y en a qui aimeraient te voir puni comme tu le mérites.

L'implication de ces paroles commençait à prendre forme dans l'esprit de Mirallan, qui regarda autour de lui. Désormais, ce n'étaient plus quatre hommes qui les entouraient, mais bien sept. Aucun n'avait sorti d'armes pour l'instant, mais ils paraissaient déterminés. C'étaient tous des brutes épaisses, qui avaient de toute évidence été payées pour le rosser une bonne fois. Peut-être bien davantage, selon les griefs qu'avait leur employeur envers le marchand. Ils jouaient des épaules, exhibaient leur carcasse énorme, et frappaient leur poing dans leur main ouverte. Le message était parfaitement clair. Le visage de Mirallan se décomposa, alors qu'il prenait la mesure du danger. Son esprit était celui d'un commerçant, pas d'un homme d'action. Le danger, pour lui, n'était jamais physique, mais bien financier. Il n'avait pas l'habitude d'être menacé directement par des individus qui lui en voulaient à mort. Encore moins dans sa propre ville. Il recula d'un pas, mais où pouvait-il bien aller ?

- N'avancez pas ! Vous êtes dans l'illégalité la plus totale !

Son cri avait perdu en puissance, et paraissait totalement ridicule eu égard à la situation.

- Qui s'en soucie ? Rétorqua le chef de bande. Pas toi, de toute évidence... Et toi (il s'adressait au fantôme), tu ferais mieux ne pas te mettre en travers de notre route. Tiens, casse-toi !

Il avait lancé une bourse pleine d'or à terre. La somme, rondelette, aurait appâté n'importe quel mercenaire qui se serait empressé de récupérer l'argent, et d'abandonner son précédent maître. Pour faire bonne mesure, il aurait même aidé à le corriger, et se serait assuré qu'il était bien mort, pour ne pas que sa réputation fût ternie. L'ombre baissa la tête lentement vers l'or, puis sans prévenir se jeta vers les bandits. Ils n'eurent pas le temps de réagir autrement que par des jurons sonores.

Le premier s'effondra en portant la main à son oreille. Le coup qu'il venait de recevoir l'avait sonné, et il chancela en essayant de retrouver son équilibre. Le deuxième reçut un coup de pied dans la rotule qui lui tira un grognement de douleur. Il s'écroula de tout son long. Le troisième, pour sa part, eût l'index et le majeur de la main droite brisés par la poigne de fer du spectre. Il glapit, puis tomba à genoux, sanglotant alors qu'il observait incrédule l'angle improbable que formaient ses doigts. Les autres reculèrent vivement, et dégainèrent leurs armes comme un seul homme. Ils avaient cru pouvoir s'en donner à cœur-joie, passer à tabac un pauvre homme sans défense, mais ils prenaient douloureusement conscience qu'il leur faudrait surmonter un obstacle de taille s'ils voulaient accomplir leur mission. Certains devaient se dire qu'ils n'avaient pas été suffisamment payés pour ça.

Le fantôme sortit de nulle part un coffret en bois, qu'il posa au sol, et dont il sortit un objet de cauchemar. Un objet qui fit frémir de terreur tous les hommes qui se trouvaient là. L'arme en question - car à n'en pas douter il s'agissait d'une arme - avait globalement la forme d'un fouet. Mais la ressemblance s'arrêtait là, car cette chose n'avait rien d'une lanière de cuir pourvue d'un manche. Non. C'était une construction bien plus complexe, bien plus sophistiquée, et naturellement bien plus dangereuse. S'il y avait une armature souple, elle était recouverte de lames acérées, d'allure menaçante, placées à intervalle régulier. L'extrémité de l'arme se terminait par une sorte de lame incurvée, qui devait pouvoir trancher la chair aussi bien que le cuir. A côté d'une telle horreur, les épées des mécréants faisaient pâle figure. Et pourtant, ils étaient encore convaincus de leur supériorité. Ils avaient l'avantage du nombre, car malgré le premier assaut, seul un des leurs était véritablement hors-combat. Il se demandait d'ailleurs toujours s'il devait remettre lui-même ses doigts en place, ou les laisser en l'état. Mais les autres étaient prêts à passer à l'attaque. Et c'est ce qu'ils firent.

Le fantôme, avec une agilité prodigieuse, tourna sur lui-même et lança son arme infernale dans un prodigieux coup de taille. Certains freinèrent leur course, un réussit à plonger au sol à temps pour éviter la punition, mais un autre n'eut pas ce réflexe. Les lames le percutèrent au niveau de l'aisselle, déchiquetèrent sa cuirasse légère, se frayèrent un chemin sanglant au travers de ses organes, de sa cage thoracique, dévastant tout ce qui se trouvait sur leur route avec une égale facilité, avant de ressortir de l'autre côté en projetant un flot de fluides vitaux au sol dans un réjouissant concert d'os brisés. La malheureuse victime s'écroula sur le sol, ouvert de part en part, comme si une créature sauvage avait refermé violemment ses crocs sur son torse.

Des survivants, trois se révélèrent trop horrifiés pour réagir immédiatement, tandis que les deux derniers parvenaient à surmonter leur effroi pour tenter de profiter de la brèche, et porter un coup mortel à leur ennemi. Le spectre acheva gracieusement le mouvement de rotation qui lui avait donné la force de projeter son arme, mais contrairement aux prévisions des deux guerriers, sa main gauche était loin d'être désarmée. Une dague était apparue des tréfonds de sa cape, et se ficha dans la gorge du premier, avant de ressortir prestement. Le guerrier s'affaissa sur lui-même, les yeux révulsés en arrière. Son compagnon tenta une attaque d'estoc, mais ce fut comme si la créature qu'il affrontait était intouchable. Son épée passa au travers d'un voile diaphane, sans pour autant égratigner le monstre, qui s'empressa de ramener sa dague d'un revers vengeur vers le thorax du mercenaire. La lame s'y enfonça sans difficulté, arrachant au brigand un cri de souffrance qu'une brusque torsion du poignet interrompit impitoyablement.

Le bruit sourd de son corps s'écroulant sur le sol céda la place à un silence de mort, alors que les trois derniers combattants se regardaient avec effarement. Ils n'eurent pas le temps de réfléchir plus longtemps. La chose avait été sur la défensive jusqu'à présent, mais désormais elle marchait sur eux, attaquant avant qu'ils n'eussent le temps de trouver un plan. Toujours le même mouvement de rotation, et toujours le même sifflement affamé du "fouet" dans les airs. Ils esquivèrent le premier assaut, mais l'arme se lança dans une seconde danse, et deux des trois guerriers se laissèrent surprendre par sa trajectoire. Le premier y laissa la tête, tandis que le second essayait vainement de bloquer avec son épée. En vain. L'arme se referma sur lui comme les griffes d'un prédateur ailé sur une proie sans défense, et son dos fut entaillé profondément. L'arme resta fichée dans sa chair, et le spectre tira d'un coup sec pour la décoincer. Il y eut un craquement sinistre, et une gerbe de sang d'un rouge sombre, le tout accompagné d'un cri déchirant. Le dernier homme, prenant ses jambes à son cou, essaya de sauver sa vie. Mais il n'eût pas fait trois pas qu'une dague lancée adroitement venait se planter en plein dans sa cuisse. Il s'effondra face contre terre, cruellement meurtri, et il se retourna en gémissant. Au-dessus de lui, la silhouette inhumaine le toisait. Le bruit du fouet s'écrasant sur lui fut à vomir.

Mirallan avait assisté à toute la scène avec un mélange de profond dégoût et d'intense soulagement. Pendant un instant, il avait cru que sa dernière heure était arrivée mais la présence de ce garde du corps peu commun avait fait changer la donne. Sept adversaires au tapis, dont six étaient morts. Le dernier paraissait ne pas comprendre comment autant des siens avaient pu laisser la vie en si peu de temps. Il était incapable de tenir son arme, et visiblement s'enfuir n'était pas une option envisageable. Le marchand s'approcha de lui, imité en cela par son spectre de compagnie, dont l'arme horrible dégoulinait de sang... et d'autres choses qu'il valait mieux ne pas identifier. Les coups portés avaient été incroyablement efficaces, mais surtout prodigieusement douloureux. C'était un instrument conçu non pas pour donner la mort de manière élégante et raffinée, comme une épée ou un sabre, mais bien pour créer de la souffrance au moment où l'adversaire devait rendre l'âme. La simple vue d'un instrument pareil avait de quoi terroriser, et Mirallan se sentait profondément rassuré d'avoir ces créatures de son côté. C'était la première fois qu'il en voyait une se battre pour lui, et il espérait ne plus jamais avoir à assister à pareil spectacle.

Le spectre s'arrêta devant le dernier homme, et glissa sa dague sous sa gorge avec une dextérité issue de l'habitude. Le marchand demanda alors, d'une voix rauque :

- Qui t'envoie ? Parle !

Le malheureux n'osa même pas négocier sa vie. Il ne supplia même pas. Il devait se dire que son heure était arrivée, et que seule une coopération pleine et entière pouvait encore le sauver :

- Dunarion ! Dunarion !

Les sourcils du marchand formèrent un V colérique, et il rugit :

- Quel Dunarion ? Réponds !

- Je l'ignore ! Dunarion, c'est juste Dunarion...

Mirallan jura, puis jeta un regard lourd de sens au spectre qui se tenait toujours immobile. Un rouge instant plus tard, l'homme aux doigts brisés s'effondrait parmi ses compagnons, septième des sept mercenaires. Le marchand, encore un peu secoué par ce qu'il venait de vivre, préféra fuir la scène du massacre. Les règlements de compte n'étaient pas rares à Minas Tirith, et même si on le surprenait sur le fait, il pouvait toujours dire qu'il s'agissait de légitime défense. Toutefois, comment expliquer qu'un seul individu eût été en mesure de massacrer à lui seul autant d'ennemis ? Et surtout avec une telle sauvagerie ! Non, pour sa réputation déjà mise à mal par les scandales qui menaçaient de l'éclabousser, il devait rester loin de tout cela.

Il s'éloigna d'un bon pas, et rejoignit ses luxueux appartements par le chemin le plus court, en s'assurant qu'il n'était pas suivi. En réalité, il comptait surtout sur son précieux garde du corps, qui avait démontré ce soir qu'il méritait bien le salaire qu'il leur payait. Souvent ils étaient là pour impressionner, mais leurs compétences n'étaient pas usurpées, et si tous les Douze étaient aussi redoutables, alors nul ne pouvait prendre le risque de le menacer. Surtout pas ceux qui voulaient le faire tomber. A cette pensée, il serra les poings. Dunarion... Si c'était bien Eregil Dunarion qui avait envoyé ces misérables, c'est qu'il était déterminé à le faire tomber par tous les moyens, et qu'il fallait s'attendre à une lutte féroce. Son fils était mort d'avoir trop consommé de drogues du Rhûn. Certes plantes, en effet, pouvaient détruire le cerveau, et nuire sérieusement à la vie des consommateurs. Mais en règle générale, ils n'avaient plus d'argent avant de n'avoir plus de cervelle... Il avait fallu qu'il fût suffisamment aisé pour pouvoir se payer de quoi se suicider à petit feu... Une tragédie qui avait secoué la clientèle de Mirallan, et qui avait fait baissé ses ventes de manière importante. Si Dunarion avait un compte personnel à régler avec lui pour cette raison, alors la guerre était déclarée, et elle serait âpre.

Mais il ne fallait pas s'emballer trop rapidement. Un individu de sa trempe n'engageait pas des mercenaires sur un coup de tête. Les risques étaient trop grands, et les possibilités de représailles trop importantes. Non... un vieux renard comme lui aurait agi de manière plus sournoise, ou plus officielle. Mais engager des mercenaires, c'était trop grossier pour être son œuvre. Soit il était animé par une colère aveugle, qui lui faisait commettre des imprudences... soit ce n'était pas lui qui était à l'origine de cette attaque. Un autre membre de la famille Dunarion, alors ? Un frère du défunt ? Une sœur ? Une mère éplorée ? Une femme ou un fils dévastés de chagrin ? Comment savoir ?

Mirallan ruminait de sombres pensées, maintenant qu'il avait regagné la quiétude de son bureau. Il y avait trop de problèmes à gérer en même temps, et il avait envie de donner un grand coup de pied dans la fourmilière pour faire bouger tout ça.

- Alors comme ça, me ruiner ne vous suffit plus, vous voulez me tuer ? Lançait-il à qui voulait l'entendre. C'est ce qu'on va voir... C'est ce qu'on va voir... Dunarion, vous allez me payer votre affront un jour ou l'autre... Et ceux qui essaie de me vendre aux autorités s'en mordront les doigts, je peux le jurer ! A commencer par Elgyn ! Je suis certain qu'il est impliqué là-dedans... Ce sale petit mécréant, cet immonde voleur, ce misérable ver... Il me le paiera ! Ils me le paieront tous !

Il se tourna vers la silhouette qui se tenait dans son bureau. Pour être tout à fait franc, il ignorait s'il s'agissait de la même que celle qui l'avait sortie d'un mauvais pas moins d'une heure plus tôt. Elles se ressemblaient toutes, et comme elles s'étaient réunies pour l'escorter jusqu'à son bureau, il se pouvait très bien qu'elles eussent échangé de place à son insu. Il lui lança avec une fermeté rare chez lui :

- J'ai besoin que tu relaies mes ordres : je veux que soient mobilisés tous les gens sur qui je peux compter. Tous les gens qui peuvent obtenir des renseignements, tous ceux qui peuvent me soutenir contre les charognards qui tombent sur moi. Je les veux sur le pied de guerre, prêts à m'épauler dès que j'en aurai besoin. Je veux qu'ils fassent pression de tout leur poids pour étouffer l'affaire, mais de manière discrète. Ils ont les Dunarion dans leur poche, mais je ne suis pas en reste ! J'ai moi aussi des alliés puissants... Ils verront... Et trouvez-moi aussi une liste de tous les gens qui me doivent de l'argent, tous ceux qui auraient une raison suffisante de vouloir participer à ma chute. Nous irons leur rendre une petite visite, afin de clarifier les choses...

La silhouette s'apprêtait à s'en aller, mais Mirallan la rappela au dernier moment :

- Attends... Envoie-moi celui qui m'a accompagné ce soir. J'ai à lui parler.

Le spectre s'inclina sans mot dire, et quitta la pièce, laissant Leon Mirallan parfaitement seul. Cela faisait plusieurs semaines qu'il n'avait pas été totalement seul, absolument livré à lui-même. D'ordinaire, il y avait toujours quelqu'un dans un coin, qui s'assurait qu'il allait bien. Et s'il ne remarquait pas systématiquement cette présence rassurante, il notait cruellement son absence en cet instant précis. Il se servit un petit verre d'alcool, et lorsqu'il le porta à ses lèvres, il remarqua que ses mains tremblaient. De crainte ? D'excitation ? Un peu des deux, sans doute.


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Mardil
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Mar 31 Déc 2013 - 14:56
− Hé Prentis ! Comment vas-tu ?

Le soldat que je venais d'interpeller se retourna vers moi au son de ma voix. Il semblait de fort bonne humeur bien que préssé.

− Ah Mardil. Cela faisait un moment que je ne t'avais pas vu. Il faut dire que je suis très occupé.

− Oui j'en ai entendu parler. Félicitations d'ailleurs.

− Oh rien n'est encore fait mais je suis sûr que cette fois-ci, il ne s'en sortira pas comme ça. Cela fait des années que je souhaite arrêter son commerce immonde et enfin on me laisse le champs libre alors je ne vais pas le lâcher.

− Comment ça, on te laisse le champs libre ?

− Tu le gardes pour toi mais apparemment cette affaire fait grand bruit en haut lieu. Quelqu’un de puissant a dû frapper à quelques portes car nos supérieurs veulent que cette affaire soit réglée le plus vite possible. Et ils sont prêts à me donner tous les moyens nécessaires pour le faire.


Si Prentis l'ignorait, je savais très bien qui était cette personne en haut lieu. Ainsi donc Eregil Dunarion avait mis la machine bureaucratique en marche. Cela allait réellement compliquer la tâche de Mirallan. Le plan fonctionnait pour l'instant comme prévu mais le marchand n'était pas homme à se laisser dépouiller facilement. Tout ce qu'il me fallait c'était suffisamment de temps pour lancer la deuxième phase du plan.

Je connaissais parfaitement Rezlak et mon contact aussi. Cette affaire devenait maintenant non seulement embarrassante mais également dangereuse. Tant que Mirallan n'aurait pas réglé ses problèmes, il ne recevrait plus aucune drogue de l'Est. Et Rezlak n'était pas du genre à tendre la main. Il fallait lui prouver sa valeur. Si Mirallan voulait de nouveau faire affaire avec lui, il devrait s'en sortir par ses propres moyens.

Mais ce n'était pas pour autant qu'une action punitive serait engagée. Rezlak avait toujours besoin d'un revendeur dans la cité et tant que personne d'autre ne reprendrait le flambeau, Mirallan pouvait toujours lui être utile. Et Rezlak ne se séparait pas des gens qui lui étaient utiles. Si nous voulions que le marchand se retrouve réellement en position de faiblesse, il allait nous falloir créer cette situation.

Et c'était tout l'enjeu de la petite réunion de ce soir. Il m'avait fallu des jours de négociations pour en arriver là. A moi comme à Elgyn. Et tout se jouerait ce soir. Pour l'heure nous n'avions pas été inquiétés. Il faut dire que nous n'avions pas attaqué Mirallan directement mais que nous étions passés par plusieurs intermédiaires. Toues les informations que j'avais glanées pendant ma carrière d'espion ces dernières années m'avaient offert différents moyens de pression. Et m'avaient ouvert quelques portes.

///////////////////////////


Elgyn patientait une nouvelle fois dans l'antichambre de Dame Emelyne. Sauf que cette fois-ci, on lui avait retiré ses armes et que deux gardes le surveillaient de près. La maîtresse des lieux était nerveuse et elle avait engagé de nombreux gardes du corps supplémentaires. Elgyn aurait préféré qu'elle se montre plus discrète car cela ne faisait qu'attirer l'attention sur elle inutilement. La rencontre de ce soir se passerait sur un terrai neutre. Mardil lui avait indiqué où se rendre et Elgyn devait passer prendre l'ancienne prostituée et la conduire à la table des négociations.

Elle finît par faire son apparition, toute de blanc vêtue. Sa tenue assez simple rehaussait sa beauté, mise en valeur par des bijoux qui devaient valoir une vraie fortune. Elle avait rajouté de nombreuses fourrures, d'un blanc tout aussi immaculé, afin de ne pas prendre froid. Elgyn la trouvait absolument fascinante mais c'était probablement là l'effet recherché. Contrairement à leurs précédentes entrevues, elle semblait sereine et pleine d'assurance. Mais elle était une actrice émérite et qui aurait pu dire ce qu'elle ressentait réellement au fond d'elle ?

Elle était suivie de deux jeunes créatures qui auraient fait tourner la tête à n'importe quel homme. Mais rares étaient ceux qui étaient assez fortunés pour se permettre de louer leurs services. Les deux sœurs, originaires du Harad, faisaient la fierté de leur maîtresse. Et peu de gens se doutaient qu'en plus de leurs nombreux attraits, elles étaient devenues le venin d'Emelyne. Celle-ci avait mis la main sur elles très tôt et leur avait fourni un entraînement complet et pas seulement dans l'art de donner du plaisir aux hommes. Que ce soit par l'effet du poison ou par celui du tranchant de leur lame, elles avaient toujours prouvé leur efficacité.

Ils montèrent tous les quatre dans la litière personnelle d'Emelyne et Elgyn fournit la direction aux porteurs. Ce n'est qu'à l'abri derrière les écrans teintés que les langues se délièrent enfin.

− J'ai appris que Mirallan avait quelques ennuis avec un certain Prentis. Ce dernier semble déterminé à le faire tomber.

− Il n'y arrivera pas croyez moi. Mais il est capable de lui rendre la vie très pénible... au moins pour un certain temps.

− Le temps que nous puissions conclure cette affaire je gage ?

− Ce qui devrait se faire dès ce soir, n'est ce pas ?


Elle garda le silence et ne lui adressa plus la parole de tout le trajet. Elgyn était inquiet mais faisait de son mieux pour le cacher. Tout leur plan reposait sur leur discrétion à tous. Ils espéraient que Mirallan serait trop occupés à se dépatouiller avec la justice pour remarquer leurs manœuvres. Si Mardil avait correctement fait son travail alors la dernière phase de leur plan pourrait débuter. Et c'est cette partie là qui inquiétait le plus Elgyn car elle reposerait entièrement sur son amant et qu'il ignorait si celui-ci saurait se montré suffisamment persuasif.

Un léger choc lui fît savoir qu'ils étaient arrivés à destination. Il sortît le premier et tendit galamment la main à Emelyne pour l'aider à sortir de la litière. Ils se trouvaient dans une pièce immense, un ancien entrepôt, depuis longtemps désaffecté. Un entrepôt qui serait bientôt la propriété d'Emelyne et de ses associés si les négociations aboutissaient.

///////////////////////////

Droit comme un i, je patientais en compagnie de Méneï et de ses hommes. Je portais une tenue entièrement noire qui recouvrait l'intégralité de mon visage. Seuls mes yeux étaient encore visibles. Toutes les personnes présentes ici n'avaient jamais vu mon visage et j'entendais que cela reste ainsi. Méneï ignorait mon nom, et me connaissais uniquement sous le surnom de Vipère. Parmi les rumeurs les plus folles de la cité blanche, on comptait qu'un assassin aux pouvoirs surnaturels rôdait la nuit et tuait ceux qui avaient le malheur de lui déplaire. Si les malchanceux ne mourraient pas sous ses coups de griffes (car personne n'était sûr qu'il s'agissait d'un être humain), le venin qu'il ne manquait pas de leur inoculer les achèveraient dans d'atroces souffrances.

J'avais trouvé particulièrement comique de me surnommer ainsi lorsque j'avais entendu cette histoire à dormir debout et depuis quelques années, Vipère était connu parmi les criminels de la cité pour faciliter quelques rencontres ou se débarrasser d'ennemis éventuels. Les nombreuses connections de Rezlak m'avait donné le matériel de base et j'avais depuis agrandi le réseau. J'en savais beaucoup sur de nombreux criminels et ils préféraient collaborer avec moi. Mais ce réseau était bien insignifiant comparé aux connections d'un homme comme Mirallan. Personne n'oserait s'en prendre au marchand. Du moins pas de façon directe.

Méneï et ses hommes n'étaient rien de plus que des petits malfrats mais ils avaient le nombre pour eux. Ce n'est pas moins d'une quinzaine d'hommes qui obéissaient aux ordres du criminel. Ils étaient spécialisés dans le vol et l'intimidation. Mais Méneï vendait ses propres drogues dans les rues de la capitale. Autant dire que sa clientèle et la qualité de ses produits n'avaient rien à voir avec celles de Mirallan. Ils n'étaient pour ainsi dire, même pas concurrents tant leur marché étaient différents. Mais Méneï était un homme ambitieux. Et manifestement Dame Emelyne l'était également.

Il avait les hommes et la connaissance du milieu, elle pouvait lui apporter des clients fortunés. Il ne leur manquait que la marchandise. Mais cela ne marcherait que s'ils parvenaient à se mettre d'accord. Si, comme je l'espérais, une nouvelle alliance voyait le jour cette nuit, alors j'aurais de quoi rendre Mirallan totalement inutile aux yeux de Rezlak. Il ne me resterait plus alors qu'à convaincre mon contact de m'apporter son aide. Et je savais bien que cette dernière étape serait la plus difficile à négocier. Mais ce n'est qu'en unissant nos forces que nous serions débarrassés du marchand.

Il restait malgré tout un point que je ne pouvais pas prévoir dans mon équation. Car Mirallan allait subir de nombreuses attaques dans les jours à venir. Poursuivi par les autorités, perdant son monopole commercial auprès de Rezlak. Et lorsqu'un animal sauvage craint pour sa vie, il risque fort de mordre.


Dernière édition par Mardil le Mer 8 Jan 2014 - 23:21, édité 1 fois
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Ryad Assad
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Dim 5 Jan 2014 - 16:01

- Bien... Excellente nouvelle...

Mirallan reposa la lettre qu'il achevait de lire, et se laissa aller sur son fauteuil de luxe. Les Douze avaient fait un très bon travail, et avaient mis en action les forces du marchand avec une redoutable efficacité. Ils avaient contacté toutes les personnes qui pouvaient avoir quelque chose à se reprocher, et qui pouvaient être éclaboussées par un scandale concernant le vendeur de drogues. En effet, parmi l'élite de la société du Gondor, beaucoup se laissaient tenter par les produits les moins recommandables, afin de pimenter leurs soirées. Si certains avaient la possibilité de se protéger, d'autres ne le pouvaient pas, et ils couraient un véritable danger. De fil en aiguille, les menaces et les alliances se réactivaient, le tout convergeant vers le centre d'un réseau immense : Leon Mirallan.

Depuis deux jours, les Douze ne chômaient pas. Ils parcouraient la ville, de nuit généralement, pour porter et rapporter les courriers qu'échangeaient les fidèles du marchand. Ils envoyaient des instructions plus ou moins claires, assorties de menaces plus ou moins équivoques, et ramenaient des promesses de soutien, arrachées de gré ou de force. Il n'y avait pas grand monde qui osait s'opposer frontalement à Mirallan, surtout pas lorsqu'il était représenté par ses spectres... En l'occurrence, le commerçant venait de recevoir une promesse qu'il n'attendait plus. Celle d'un allié particulièrement puissant, influent dans l'armée, qui pourrait non pas arrêter les enquêtes, mais les ralentir considérablement. Et surtout, il avait juré de trouver qui était à l'origine de l'attaque contre le revendeur. De ce côté-là, il fallait surtout attendre et laisser remonter les informations.

Mais il y avait d'autres choses que Mirallan avait sur le feu, et il était bien décidé à riposter violemment vis-à-vis de ses ennemis. Même s'il n'arrivait pas à les identifier, il était certain que plusieurs de ses débiteurs avaient formé une alliance contre lui. L'arrivée d'Elgyn n'y était probablement pas étrangère, mais ce misérable endetté ne pouvait pas à lui seul convoquer une enquête officielle, et faire pression au plus haut lieu. Non, il lui fallait des alliés, et des alliés puissants. Le marchand avait donc ressorti son livre de comptes, et avait regardé quels étaient ceux qui, premièrement, avaient le plus intérêt à le voir tomber. Ensuite, il élimina ceux qui n'auraient jamais eu la possibilité de le mettre à ce point en difficulté. Au final, il ne lui restait qu'une demi-douzaine de noms. Des gens fortunés à défaut d'être respectables, mais qui lui devaient toujours des sommes considérables. Parmi eux, il y avait le gérant d'une auberge de luxe dont l'arrière-salle abritait des fêtes débridées, un officier en charge des entrepôts qui avait d'immenses dettes de jeu, et que Mirallan utilisait pour sécuriser ses livraisons, une proxénète à la tête d'un réseau de prostitution, qui proposait aussi bien les plaisirs du corps que de l'esprit, et quelques autres personnes dans le genre.

Leur localisation avait été facile, et le marchand s'était empressé d'affecter les Douze à leur surveillance. Un par tête, ce qui lui laissait six de ces créatures pour sa propre sécurité. Ils avaient ordre de surveiller jour et nuit les mouvements suspects de ces individus, et de rapporter les indices qui serviraient à justifier une intervention plus musclée. Cela faisait un moment qu'ils étaient affectés à cette mission, et Mirallan attendait toujours d'avoir des nouvelles. Il commençait à se demander si, finalement, il n'était pas complètement à côté de la plaque. Si ce n'était pas un piège destiné à détourner son attention. Pour la première fois depuis le début de sa carrière, il avait véritablement l'impression d'avancer dans le brouillard le plus total... Les choses qui jusqu'alors lui semblaient aller d'elles-mêmes ne paraissaient plus équilibrées. Ses débiteurs essayaient de lui jouer un sale tour, et les autorités, qui jusqu'alors s'étaient toujours tenues éloignées de ses activités, venaient à la charge en portant le flambeau de la vertu. Leur hypocrisie frisait le ridicule, mais leur dangerosité était à prendre en compte, même pour un marchand de sa trempe. Et puis il y avait ses fournisseurs, qui ne tarderaient pas à exiger de lui des résultats. Il devait payer ses marchandises, et il n'avait pas le choix quant à les acheter ou non. Elles lui étaient facturées quoi qu'il arrivât, et c'était à lui de trouver un moyen de les écouler pour être rentable. Il n'osait même pas imaginer ce qui se produirait s'il ne payait plus...

Il en était là dans ses réflexions, se demandant s'il y avait vraiment un endroit en Terre du Milieu où il pourrait échapper à son contact, quand soudain on frappa à la porte de son bureau. Un des Douze, toujours aussi silencieux, se déplaça pour ouvrir à son confrère qui pénétra dans la pièce. Il glissa - difficile de trouver plus précis pour décrire la manière irréelle dont ils se déplaçaient - jusqu'au bureau, et déposa une lettre sur la table. Mirallan l'ouvrit, et lut avidement, ses yeux allant de droite à gauche de manière frénétique. Quant il eut achevé la lecture, un sourire narquois se dessina sur ses lèvres, et il se leva brusquement :

- Alors comme ça ils se rassemblent... Allez tous les douze là où ils se trouvent, et nettoyez-moi ce nid à rats ! Je veux les voir tous morts ! Et si vous arrivez à savoir qui est derrière tout ça, ramenez-le moi vivant. Allez !

Les silhouettes semblèrent frémir, comme si la perspective d'aller au combat les contentait. Comme si elles éprouvaient un plaisir certain à aller porter la mort chez leurs ennemis... Mais c'était peut-être une illusion, car qui pouvait dire ce à quoi pensaient les démons qui se cachaient sous ces voiles ? Impossible de le dire... Quoi qu'il en fût, les six qui assuraient la protection de Mirallan s'évanouirent en quelques instants, laissant le marchand seul avec ses pensées, dans son immense demeure. Il ferma les yeux, et essaya de réfréner son excitation. Il venait d'avancer ses pions, peut-être était-il déjà sur le point de mettre en échec ses adversaires. A tout le moins, il leur porterait un coup décisif, qui ne pouvait que faire pencher la balance en sa faveur. Il en était absolument certain, désormais...


~~~~


Les Douze, comme Mirallan se plaisait à les appeler, se retrouvèrent dehors dans la nuit froide de cet hiver interminable. Ils étaient six, plus celui d'entre eux qui était revenu les avertir de ce qu'il avait vu. Les autres étaient donc dispersés aux quatre coins de la ville, et la première tâche était de les rassembler. Il était difficile de le remarquer au premier abord - même en y regardant de plus près, c'était presque impossible -, mais il existait bel et bien une hiérarchie entre les différents membres des Douze. Rien ne permettait de les distinguer les uns des autres, sinon leur taille, mais c'était un élément bien trop mince pour réellement les individualiser. Et pourtant, eux arrivaient à savoir avec une grande précision qui était qui. Cela était dû à des années de cohabitation, et de travail commun. Ils se connaissaient mieux les uns les autres qu'ils ne se connaissaient eux-mêmes. C'était d'ailleurs ce qui faisait leur force, car même si un seul était déjà redoutable, c'était lorsqu'ils agissaient de concert qu'ils se montraient les plus dangereux.

Un autre point sur lequel Mirallan s'interrogeait était la manière dont ils communiquaient entre eux. En règle générale, ils ne parlaient pas devant des étrangers - comprenez, étrangers à leur cercle -, à moins que cela ne fût absolument nécessaire, et qu'il n'y eût aucune autre façon de transmettre des informations. En l'occurrence, avec le marchand, les Douze avaient tout le temps de rédiger des comptes-rendus que leur employeur appréciait visiblement beaucoup. Il était procédurier, et les messages écrits avaient l'avantage d'être clairs et concis. Mais ils étaient bien capables de s'exprimer, bien que la plupart du temps, cela se révélât une perte de temps. Présentement, Mirallan leur avait ordonné d'attaquer tous les douze, donc il n'était pas nécessaire de donner des ordres supplémentaires. Cependant, comme il en restait cinq en vadrouille, ce furent seulement cinq silhouettes qui se dispersèrent dans les rues, tandis que les deux autres prenaient la direction de l'entrepôt où s'étaient rassemblés les ennemis de leur client. Des ennemis qui risquaient fort d'avoir une très mauvaise surprise incessamment.

Il leur fallut une petite demi-heure pour rejoindre le lieu indiqué, ce qui signifiait que la réunion avait commencé depuis environ une heure. Des deux spectres qui étaient arrivés en premier, l'un d'entre eux prit la parole à voix basse. De toute évidence, c'était sa personne qui commandait les onze autres, bien qu'il demeurât difficile d'en juger :

- Pars en repérage. Je surveille.

Les ordres étaient clairs, et l'autre silhouette s'exécuta sans attendre. La nuit était noire, et ses pieds silencieux. Il y avait donc fort peu de chances pour qu'elle fût repérée par une éventuelle sentinelle. Faire le tour de l'entrepôt ne prit pas longtemps, car la seule chose qui importait était de localiser les différentes issues. Il y en avait trois, a priori, si on ne comptait pas les fenêtres. Facile donc de se répartir pour passer à l'offensive. En revenant auprès de son supérieur, le rapport fut laconique, et les ordres n'eurent même pas besoin d'être donnés. Le calcul mental n'était pas bien compliqué. Entre temps, les Douze éparpillés dans la ville avaient rejoint leur chef, et ils se déployèrent comme des ombres parmi les ombres de la cité, aussi furtifs que des courants d'air.

En moins de trois minutes, ils encerclaient l'entrepôt, et comme un seul homme ils se mirent en marche droit vers les portes. Leurs silhouettes, quittant l'abri des bâtiments, se retrouvèrent parfaitement visibles à dans la rue : noir sur le blanc de la neige qui tombait et qui accrochait au sol. Ils ne cherchaient même pas à masquer leur présence, convaincus de leur supériorité. De fait, on les repéra bien avant qu'ils n'arrivassent à bloquer totalement les sorties, et des cris furent lancés à l'intérieur du bâtiment. En réponse, les douze silhouettes dégainèrent leurs armes. Certaines portaient des lames aux formes complexes et redoutables, d'autres avaient préféré sortir une arbalète légère, une tenait un fouet complexe et terrifiant, qui traînait lascivement dans la neige, y laissant un sillon serpentin. Le combat s'annonçait terrible...


~~~~


Peut-on encore parler de combat à ce niveau ? Ce fut, en réalité, bien davantage un massacre qu'un combat. Les hommes rassemblés dans l'entrepôt opposèrent une résistance aussi vaine que brave, et beaucoup terminèrent face contre terre, baignant dans leur propre sang. Certains avaient survécu, mais c'était souhaité par les Douze, qui n'avaient subi aucune perte et dont aucun ne semblait avoir été blessé. Mais parmi les cadavres, nulle trace d'un individu qui aurait pu vouloir du mal à Mirallan. Ce n'étaient que de vulgaires brigands pour la plupart, même si certains mercenaires faisaient partie du lot. Il y avait donc bien eu une réunion ici, car ces mercenaires étaient entraînés, et ils étaient en général engagés comme gardes du corps.

Les spectres déambulaient au milieu du carnage, examinant les corps. L'un d'entre eux s'approcha d'un homme qui respirait encore. Sa jambe avait été cruellement malmenée par une lame flamberge, et il avait en outre reçu un mauvais coup au torse qui rendait sa respiration sifflante. La créature posa son pied sur la gorge du malheureux, qui grogna en essayant de reprendre son souffle :

- Pitié... gémit-il.

Le fantôme relâcha un peu la pression, et lâcha d'une voix neutre :

- Pour qui travailles-tu ?

- Vi...Vipère... ! C'est comme ça qu'il s'appelle ! Ils ont dû s'enfuir... C'est tout ce que je sais... Pitié, mada...

Sa supplique resta bloquée dans sa gorge, elle-même broyée par une botte impitoyable. Il essaya de se débattre, mais une brusque poussée fit craquer sa nuque, et il se raidit immédiatement. Ses bras retombèrent mollement sur le sol, et la vie quitta son regard. Il avait déjà révélé des informations intéressantes, et surtout un nom, ce qui contenterait probablement Mirallan. La silhouette s'éloigna en silence, rejoignant les autres qui avaient elles aussi récupéré des informations auprès des très rares qui avaient survécu. Ceux-là avaient d'ailleurs été achevés méthodiquement, et les Douze fouillèrent patiemment l'entrepôt, pour s'assurer que personne ne leur avait échappé. Une fois qu'ils furent certains d'avoir "nettoyé le nid", ils battirent en retraite, car ils avaient un compte-rendu à faire. Leur mission n'était pas un succès, malheureusement, car ils n'avaient pas pu mettre la main sur le responsable de ce complot. Et même s'ils avaient tué pas mal d'hommes, combien avaient réussi à s'échapper du piège avec ce fameux Vipère ?


~~~~


Installé dans son bureau, Mirallan accueillit le retour de ses protecteurs avec une impatience peu coutumière chez lui. Il lut le rapport qu'ils avaient pris le temps de lui rédiger, et se montra étonnamment satisfait. Même si la tête pensante de l'opération qui visait à le faire tomber courait toujours, il trouvait que la victoire de ce soir était déjà très positive, et il n'imaginait pas que quiconque pût oser l'affronter après la correction qu'il venait d'infliger à ses ennemis. Il se retint d'éclater d'un rire machiavélique, car il ne voulait pas paraître trop grandiloquent à cette heure de la nuit, mais il trouva qu'il était bien temps de se servir un verre d'alcool pour fêter cela. En plus, il congédia ses serviteurs qu'il avait fait travailler durement ces derniers jours, sans leur laisser la possibilité de prendre du repos :

- Prenez votre journée de demain, mes amis... Vous avez fait de l'excellent travail, et vous méritez bien de vous reposer. Quand vous serez remis, votre mission sera de traquer cette Vipère qui nous menace. Vous aurez besoin de toutes vos forces pour cela.

Les Douze quittèrent le bureau sans un mot, et Leon Mirallan, maintenant qu'il était de nouveau seul, put enfin sourire puis rire à gorge déployée. Les choses se déroulaient comme prévu, et sa riposte avait été sanglante et foudroyante, comme il le souhaitait. Si ses serviteurs continuaient à se révéler aussi efficaces, il aurait réglé cette affaire avant que ses finances ne tombassent dans le rouge, et il ne conserverait de cette affaire qu'un souvenir attendri dans quelques années.


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Mardil
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Mer 8 Jan 2014 - 23:35



Emelyne ne pouvait s’empêcher de se demander dans quoi elle s’était embarquée. S’il était vrai qu’Elgyn lui avait tout d’abord forcé la main, elle devait bien admettre que c’était l’appât du gain qui avait motivé son choix avant toute chose. Mais pour la première fois depuis des années, elle était de nouveau au contrôle de sa vie. Elle en avait plus qu’assez de dépendre des autres.

Elle jeta un coup d’œil sur les hommes présents autour d’elles. A l’exception d’Ihra et de Mira, ses protégées, elle était la seule femme présente. Ces dernières encadraient leur maîtresse et n’avaient pas ouvert la bouche durant toute la réunion. Malgré la présence d’autant d’hommes armés dans l’entrepôt, Emelyne se sentait en sécurité, entourée de ses protectrices.

Le regard d’Emelyne jaugeait les hommes qui l’entouraient et avec qui elle devrait faire affaire pendant les prochains mois, voire même les prochaines années. La plupart d’entre eux n’étaient que des pions mais elle savait parfaitement lesquels dirigeaient les opérations.

A commencer par Elgyn, celui qu’elle connaissait le mieux. Et celui en qui elle avait le plus confiance. Après tout, il était le seul, avec elle, qui avait beaucoup à perdre. La mort de Mirallan était pour eux deux une nécessité et elle se surprenait à éprouver de la reconnaissance envers le jeune homme qui s’était toujours montré respectueux. Il était clairement bien élevé et jusqu’à présent il avait fait en sorte de la protéger le plus possible. Elle était quelque peu déçue que l’accord qu’ils venaient de passer l’exclût de toute fonction dans leur partenariat. Mais de toute évidence, le jeune homme ne souhaitait que la mort de Mirallan et n’était pas intéressé par récupérer son fond de commerce.

Son regard glissa ensuite vers son nouvel associé. Elle n’éprouvait que peu d’empathie pour Méneï et ses hommes. Si elle reconnaissait volontiers qu’elle aurait besoin de lui et de ses compétences afin de revendre la drogue, elle n’était pas sûre de jamais le considérer autrement que comme un malfrat de bas niveau. Mais, après tout, elle était bien contente de lui laisser les bas fonds. Elle avait toujours été habituée à plus de classe que ces bandits crasseux et grossiers, même lorsqu’elle avait débuté dans le métier. Ainsi donc, cet homme serait son partenaire à parts égales, selon l’accord qu’ils venaient de passer. Elle était plutôt satisfaite de la manière dont les choses avaient tournées. Toucher 50% des bénéfices pour simplement distribuer le produit aux clients fortunés n’était pas une mauvaise opération. Ainsi elle n’aurait pas à s’occuper des défauts de paiement ni de récupérer la marchandise auprès de leur fournisseur.

Enfin presque 50% des recettes, l’homme qui les avait mis en contact se réservant 10% des futurs bénéfices sur la première année. Elle avait beau faire, elle n’arrivait pas à comprendre qui était ce Vipère. Et elle ne pouvait faire confiance à un homme dont elle ne voyait même pas le visage. Tout ce qu’elle savait, c’est qu’il n’était pas un tueur aux pouvoirs surnaturels comme le prétendait la rumeur. Bien qu’elle aurait aimé savoir comment il avait pu déjouer la surveillance de ses gardes et pénétrer chez elle la veille. Elle avait eu la peur de sa vie mais ce dernier ne lui voulait pas de mal. Il avait simplement confirmé la tenue de cette réunion et lui avait demandé une faveur. Elle avait surtout acceptée car elle avait préféré le savoir hors de sa propriété.

Si le dénommé Vipère était apparemment d’un calme absolu, ce n’était pas le cas d’Elgyn. Celui-ci semblait bien plus nerveux qu’en début de soirée et jetait des fréquents coups d’œil vers les gardes qui guettaient que personne ne les dérangerait pendant la réunion. Il semblait craindre une attaque et sa nervosité déteignait sur Emelyne, qui avait déjà dû se faire violence pour refreiner sa propre panique. Mais après presque une heure de discussion, leur petite conspiration touchait à sa fin. Il ne restait qu’un point à éclaircir et ce fût Méneï qui se dévoua :

- Nous ne savons toujours pas qui nous fournira la marchandise. Ni où, ni quand, ni comment.

- Ces détails ne sont pas encore réglés mais je vous le ferai savoir dès que possible. En attendant vous n’avez qu’une chose à faire l’un comme l’autre : faire profil bas.


Emelyne hocha la tête en signe d’assentiment. C’était exactement ce qu’elle espérait. Si elle pouvait se terrer chez elle jusqu’à avoir la confirmation de la mort de Mirallan, alors tout irait pour le mieux. Cela concluait la réunion et elle sortit, accompagnées des deux sœurs et d’Elgyn. Elle se demandait juste ce qu’il était advenu de ses hommes, ces derniers n’étant pas présents lors de la réunion comme elle le croyait.

//////////////////



Dans la litière qui raccompagnait Emelyne chez elle, Elgyn était bien silencieux. Pourtant la réunion s’était passée de la meilleure des façons possibles mais il ne pouvait s’empêcher d’avoir un mauvais pressentiment. Tout allait justement trop bien et c’était dans des moments comme celui-là que Mirallan avait une fâcheuse tendance à frapper. Il sentait bien qu’Emelyne avait de nombreuses questions mais il savait aussi qu’il ne pourrait pas répondre à toutes. Car il ignorait lui-même les détails du plan de ce soir. Et être laissé ainsi dans l’ignorance l’exaspérait.

Il savait bien que Mardil avait dû agir en urgence après les informations qu’il lui avait données mais il aurait aimé pouvoir lui faire confiance. Plus le temps passait, et plus il sentait que ce ne serait plus jamais le cas. Il se demanderait toujours ce que son amant faisait ou pensait réellement. Et pourtant il avait beau s’exhorter à passer à autre chose, il se savait toujours amoureux du jeune rôdeur. Ou plutôt du jeune espion.

Voir Mardil dans son rôle de Vipère avait été un plus grand choc qu’il ne l’avait cru. Se rendre compte de la facilité avec laquelle il pouvait tromper son monde et du respect que lui témoignaient des criminels était effrayant. Car il avait bien senti que ces hommes avaient peur de Vipère. Il se demandait maintenant si Mardil n’avait fait qu’espionner ses compatriotes ou s’il était bien plus que ça. Il avait d’abord cru que seuls les sentiments du jeune homme pour lui l’avaient poussé à l’aider mais apparemment Mardil y avait vu une occasion de s’enrichir grâce à la vente de drogues. Il ne le connaissait décidemment pas aussi bien qu’il le croyait. Qu’est ce que son ancien amant lui avait caché d’autre ? Se pouvait-il qu’il soit également un assassin ?

Quelque part au fond de sa conscience, une voix lui rappela qu’il était lui aussi un assassin. Même s’il savait qu’il ne pouvait revenir en arrière, il regrettait la mort du jeune soldat qui les avait accompagnés, lui et Moren. Mais ils n’avaient pu prévoir que ce dernier était un idéaliste borné. Elgyn ne voyait pas comment il aurait pu gérer la situation autrement mais cela ne l’empêchait pas d’avoir des remords. Il fût tiré de ses sombres pensées par Emelyne :

- Allez vous vous décider à me dire ce qui vous tracasse tant ? La réunion m’a semble t’il porté ses fruits pourtant.

- Oui mais vous savez comme moi que Mirallan ne se laissera pas faire facilement. Il n’est pas encore mort.

- J’aimerais pouvoir vous dire que je vous aiderai dans cette tâche mais je me suis suffisamment mise en danger comme ça. Il est heureux que Nester Dambros ait accepté de nous aider mais il pourrait nous trahir à tout moment. Pour l’instant, il espère la chute de Mirallan mais si ce dernier tardait à mourir, il n’hésiterait pas à retourner sa veste.


Elle faisait référence à un autre homme endetté auprès de Mirallan, gérant d’une auberge de luxe. Ce dernier n’avait pas vraiment décidé de les aider mais il n’était pas nécessaire que l’ancienne prostituée connût tous les détails. Elgyn se tourna vers elle et lui fit un sourire qu’il espérait convaincant.

- Vous n’avez pas besoin de vous inquiéter. Tout sera réglé très bientôt.

- J’ose l’espérer. Néanmoins, je suis curieuse de savoir pourquoi vous aviez besoin des mercenaires que j’avais engagé pour ma sécurité. Je pensais qu’ils allaient sécuriser le lieu de la réunion ce soir et je ne les ai vus nulle part.

- Ils attiraient trop l’attention sur vous. Contentez-vous de ces charmantes demoiselles et restez à l’abri.

- Qu’est ce que vous avez fait ?

- Ils ont prouvé leur utilité, croyez moi.


////////////////

La montagne de cadavres était des plus impressionnante. Qui que soient les hommes de main de Mirallan, ils ne faisaient pas dans la dentelle. Ces hommes avaient été littéralement massacrés. Méneï et moi pataugions dans un immonde mélange de sang et de viscères. Personne ne s’était soucié de faire le ménage mais si nous voulions éviter d’attirer l’attention, il valait mieux faire le grand nettoyage. Je me tournais vers Méneï pour m’assurer que ce serait fait mais il devança ma question.

- Tout aura disparu ce soir. En voyant ce bain de sang, je pense que je vais suivre votre conseil et faire profil bas.

- Si vous tenez à la vie, ça me paraît être une bonne idée. Mis à part les hommes d’Emelyne, qui sont les autres ?

- Des gêneurs pour l’essentiel. Je me suis dis que c’était l’occasion idéale de faire un peu le tri autour de moi.

- Et que leur avez vous dit pour les convaincre ?

- La seule chose qu’ils savaient était qu’ils travaillaient pour vous.


Il me fit un large sourire et je réprimais l’envie de lui faire sauter toutes ses dents.

- Vous avez donné mon nom ?

- Votre pseudonyme plutôt. Après tout vous êtes un homme bien plus difficile à trouver que moi. Cela me semblait plus sage.


Je m’approchais de lui et lui murmurais doucement :

- La prochaine fois qu’il vous vient l’idée de prendre une telle initiative, vous feriez bien de me demander mon avis auparavant.

Je vis un éclair de peur passer dans ses yeux et il détourna le regard. Je fis de même, évaluant le danger qui pesait sur moi en comptant le nombre de cadavres. Même pour 12 hommes, c’était là un carnage qu’on ne voyait que très rarement. Enfin s’ils étaient vraiment 12. Elgyn avait été attaqué par 12 de ces êtres mais rien ne garantissait qu’ils ne fussent pas plus nombreux.

Mirallan avait fait preuve de bien peu de discrétion en envoyant ses sbires dans toute la ville. Il n’avait pas pensé à surveiller les allées et venues d’Elgyn. C’est lui qui m’avait prévenu que la résidence d’Emelyne était surveillée. Je m’étais alors rendu là moi-même et lui avait demandé deux choses : le nom d’un autre débiteur de Mirallan susceptible d’avoir assez d’influence pour gêner le marchand et qu’elle envoie ses mercenaires à une adresse précise.

C’est Elgyn qui avait vu juste. Au moindre mouvement suspect d’un de ses grands débiteurs Mirallan avait mobilisé ses troupes. Il s’était montré peu prudent et il allait nous falloir utiliser cette information à notre avantage. Dans le même temps j’avais fait parvenir à Dambros une lettre pour qu’il me retrouve à l’adresse où j’avais envoyé les mercenaires d’Emelyne. Ces derniers lui avaient proposés les drogues de Ménéi, ce qu’il avait bien entendu refusé. Il avait dû rentrer chez lui de fort mauvaise humeur, sa présence sur place n’ayant pas excédé les dix minutes.

Mais cela avait suffi à faire diversion et dès que la surveillance chez Emelyne avait été interrompue, Elgyn et cette dernière nous avaient rejoins à notre vrai point de rendez vous. Avec un peu de chance, ils étaient rentrés avant que la surveillance ne reprenne. J’avais conscience que nous avions eu énormément de chance que Mirallan ne maintienne pas la surveillance tout en envoyant ses troupes faire le ménage ici. Peut être ne disposait-il que de 12 hommes en fin de compte ?

Si tel était le cas alors ces hommes étaient vraiment redoutables. Les mercenaires d’Emelyne et les « gêneurs » de Méneï n’avaient pas eu la moindre chance face à eux. Il valait mieux maintenant que mes nouveaux associés se tiennent tranquille car nous ne pouvions pas avoir autant de chance à chaque fois. Si nous voulions nous débarrasser du trafiquant le plus vite possible, il me fallait mettre la dernière phase du plan à exécution dès ce soir.

!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

Mon contact m’attendait dans la taverne où nous nous étions rencontré quelques mois auparavant. Il n’avait donc pas été difficile à trouver, ce qui voulait dire qu’il attendait ma venue. Nous n’avions pas échangé une parole et je l’avais suivi à l’extérieur. Très vite, nous étions arrivés vers l’auberge où Elgyn et moi avions nos habitudes et ma nervosité s’était accrue. Au moment où nous passions devant sans nous arrêter, il se tourna vers moi et releva sa capuche. Le sourire qu’il me fît, totalement incongru au milieu de son visage couvert de cicatrices, ne laissa aucune place à l’interprétation. Il savait parfaitement où était Elgyn. Que savait-il d’autre de mes rapports avec lui ? Je ne pouvais que faire des suppositions mais aucune n’était particulièrement encourageante.

Nous finîmes par nous arrêter dans  une impasse et nous reculâmes tous les deux dans l’ombre. L’entrevue serait courte.
Je l’informais des déconvenues de Mirallan avec les autorités, ce qu’il savait déjà bien évidemment. Je décidais alors de lui révéler l’existence du nouveau réseau dirigé par Emelyne et Méneï. De ça il n’était pas au courant (comment l’aurait-il pu de toute façon ?) et son attitude changea du tout au tout. Il releva de nouveau sa capuche et me dévoila son hideux visage. Les cicatrices, autant d’auto mutilations réalisées pour la gloire de Melkor, me mettaient toujours aussi mal à l’aise. Mais il était probablement au courant de mon court passage au temple Sharaman et des souvenirs atroces qui m’assaillaient à la seule mention des melkorites. Je me demandais bien quel aspect de ma vie il pouvait bien ignorer. Rezlak ne lui avait apparemment rien caché de mon passé.

- Ainsi donc, les vautours se regroupent déjà autour de Mirallan ? Il est loin d’être mort pourtant.

- Cela vaudrait mieux. Il est devenu un danger excessif et rien ne nous empêcherait de nous appuyer sur ce nouveau réseau.


Il ne répondit pas dans l’immédiat mais se contenta de me dévisager. Son expression ne laissait rien entrevoir de ses émotions et j’avais l’impression qu’il connaissait tous mes secrets, à commencer par mon implication dans les derniers évènements.

- Non. Laissons encore une chance à Mirallan de se racheter. Je t’ordonne de ne rien tenter contre lui. De plus je te rappelle que tu as toi aussi une mission à accomplir. L’aurais-tu oublié ?

- Justement j’ai parlé avec lui. Je voulais savoir s’il m’avait percé à jour avant de faire quoi que ce soit. Et il m’a révélé que Mirallan lui avait ordonné de me tuer. Cette trahison ne peut rester impunie.


Pour la première fois, je vis une expression de surprise se peindre sur les traits de mon contact. Puis de colère. Mais il se reprit bien vite et sa froideur était d’autant plus terrifiante. Pour Mirallan ? Ou pour moi-même ? Pour le premier qui se mettrait en travers de son chemin assurément.

- Une trahison ? Très certainement. Mais comment qualifier le fait qu’Elgyn Gretide soit toujours en vie ? Pourquoi ne pas avoir obéi aux ordres après avoir obtenu tes renseignements ?

Ainsi il connaissait également l’identité d’Elgyn. Je l’avais sous estimé. Une erreur que je me promis de ne jamais refaire. Mais pour l’heure, il fallait me justifier auprès de lui.

- J’ai pensé qu’il pourrait nous être utile afin de tendre un piège à Mirallan. Cela serait plus facile si nous devions en arriver là.

Il fit une nouvelle pause, ne cessant pas de me dévisager. J’aurais souhaité être n’importe où plutôt que coincé dans cette impasse déserte avec cet homme. Je ne m’étais pas senti aussi en danger, aussi démuni depuis ce jour dans les geôles du temple.

- Tu as raison. Il pourrait bien nous être utile un jour ou l’autre. Mais cela ne change pas mes ordres. Tu ne dois rien faire contre Mirallan pour le moment. Que ton ami reste en vie si tel est ton souhait. J’ai entendu ta proposition.

Je n’aimais pas vraiment la façon dont il avait accentué le terme ami mais je préférais faire comme si de rien n’était.

- Le fait que Mirallan ait voulu se débarrasser de moi est donc sans importance ?

- Il est toujours une importante source de revenus pour notre employeur. Mais tu as raison sur un point. La trahison ne peut rester impunie. Seulement la mort n’est jamais éducatrice. Laisse moi m’occuper de Mirallan comme je le souhaite. Il n’est pas utile qu’il meure tant qu’il nous reste fidèle. C’est moi qui te contacterai lorsque j’aurais à nouveau besoin de toi.


Il était évident que ces dernières paroles concluaient notre entretien. Ce dernier était loin de m’avoir satisfait. Non seulement, mon contact ne nous aiderait pas à nous débarrasser de Mirallan mais si jamais le marchand venait à mourir maintenant, cela me serait sûrement reproché. Sans compter que mon supérieur n’ignorait rien d’Elgyn et qu’il était au courant du nouveau réseau grâce à moi. La situation n’avait fait que se compliquer davantage et je commençais à être sérieusement à court d’option.
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Ryad Assad
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Sam 11 Jan 2014 - 0:36

Pour la première fois depuis ce qui semblait une éternité à Leon Mirallan, il se passa une journée particulièrement calme, et pauvre en rebondissements. Les Douze étaient restés dans les quartiers qu'il leur avait affecté, et dans lesquels il avait interdiction de pénétrer, quand bien même ils se trouvaient dans sa propre propriété. De toute façon, il n'avait pas particulièrement envie de se rapprocher de ces tueurs sans pitié, surtout pas après avoir vu ce dont ils étaient capables. Leur efficacité valait très largement le prix exorbitant qu'il payait pour eux, mais il ne souhaitait pas faire de zèle en prétendant devenir leur ami. Ce n'étaient que des assassins sans âme, et il les utilisait comme les outils de mort qu'ils étaient. Quand il en éprouvait le besoin, il libérait leur puissance destructrice, et n'était en général pas mécontent du résultat, même s'ils avaient tendance à ne pas faire de quartiers. Tout ceux qui se dressaient en travers de leur route étaient écrasés, piétinés sauvagement, et disparaissaient totalement de la circulation. Une petite merveille, que ces créatures...

Il avait passé la journée à rédiger des courriers, à analyser des situations, et à réfléchir intensément. A cause des enquêtes qui pesaient sur lui, des attaques que certains menaient contre sa réputation, son commerce était en train de s'effondrer littéralement. L'or en barres qu'il tenait entre ses mains devenait poussière, et il devait user de tous ses moyens pour l'empêcher de s'envoler aux quatre vents. Sa puissance était considérablement affaiblie, et il était à genoux, mais il n'entendait pas en rester là. Bientôt, il aurait relevé la tête, et plus personne ne lui mettrait des bâtons dans les roues. Il rédigea donc des courriers à ses clients, en leur expliquant qu'ils ne risquaient rien à négocier avec lui, et que cette histoire passerait rapidement. Ce n'était pas suffisant pour les convaincre de se rallier à lui indéfectiblement, mais il savait que quelques uns de ses plus proches collaborateurs allaient revenir vers lui pour s'approvisionner. Après tout, il fournissait la marchandise la plus chère de Minas Tirith, et certains cercles de l'aristocratie, même s'ils voulaient paraître vertueux, avaient du mal à se passer de leur dose quotidienne. Il fallait compter sur eux pour étouffer l'affaire en haut lieu, et tenir les chiens enragés qui désiraient lui mordre les mollets à distance.

Mais pour l'heure, il ne sentait plus aucune menace. C'était comme si l'assaut de sa garde du corps avait brisé l'élan de ses ennemis. Ils avaient vraisemblablement compris quel danger il y avait à s'en prendre à lui, et si les Douze n'avaient pas pu mettre la main sur celui qui entendait le faire tomber, le message n'en était pas moins clair. Personne n'était suffisamment fou pour braver une mort certaine, simplement pour essayer de le condamner. Non. Personne. Il avait donc passé une excellente journée, et était allé se coucher tout guilleret, en attendant d'avoir des nouvelles de ses clients. Il attendait, dès la première heure, de recevoir des courriers répondant favorablement à ses demandes, et des commandes conséquentes pour compenser la lâcheté et la traîtrise de certains. Ses rêves d'argent et de gloire, cette nuit, furent encore plus délirants que d'ordinaire.

Mais le lendemain matin, contrairement à ce qu'il attendait, ce ne fut pas un coursier chargé de bonnes nouvelles qui vint sonner à sa porte aux aurores. Les Douze, qui avaient repris du service, conduisirent jusqu'à lui un soldat de l'armée que Mirallan ne connaissait pas, mais qui ne lui inspirait aucune confiance. Dans son regard dur, on lisait un dégoût profond, et il devait être de ceux qui avaient pris l'affaire très au sérieux. De toute évidence, il avait un compte à régler avec le marchand. Peut-être un compte personnel, ou peut-être simplement qu'il ne supportait pas les gens qui trafiquaient. Quoi qu'il en fût, il paraissait ne pas être là pour parler affaires, et encore moins pour le prévenir d'un quelconque danger. Il était donc, au mieux, inutile, et au pire dangereux. Restait à savoir de quel côté il allait balancer. Il fut introduit dans le bureau du négociant, qui se leva devant lui. Il n'éprouvait aucun respect pour l'individu en question, mais il en avait pour l'arbre blanc dont son torse était frappé. Il n'était pas un homme sans honneur, bien qu'il trempât dans des affaires qui n'étaient pas très légales.

- Bonjour soldat ! Je suppose que vous venez pour m'annoncer que les auteurs des propos calomnieux à mon sujet ont enfin été retrouvés, et arrêtés comme il se doit...

Le sourire suffisant de Mirallan, qui paraissait pourtant bien fixé sur son visage hautain, tomba en un clin d'œil à la réponse du militaire :

- Pas vraiment, monsieur. Je suis là par ordre royal de Sa Majesté Mephisto !

Il brandit fièrement un document officiel, dont le poids juridique sembla tomber directement sur les épaules de Mirallan, qui fit un effort pour rester debout. Il ne comprenait plus rien.

- Et pour quoi faire, s'il-vous-plaît ?

Le soldat retourna le document, et le lut à haute voix avec autorité :

- Tar-Mephisto, Haut Roy du Royaume Réunifié, à notre représentant détenant cet ordre. Il nous est récemment parvenu de par la rumeur publique que Leon Mirallan, fils de Raynald Mirallan, marchand de son état, en association avec quelques autres complices, a importé des biens interdits sur notre royaume, a participé à leur revente en intelligence avec des malfaiteurs, et a en cela désobéi aux lois de Gondor. Ainsi donc, pleinement confiant dans votre fidélité et votre zèle, et refusant que de tels méfaits restent impunis, nous vous donnons mandat et mission de faire vous-même une enquête rapide et diligente à propos et au sujet des faits susdits, de leurs tenants et de leurs aboutissants.

Il marqua une brève pause, le temps d'observer le visage déconfit du marchand, qui semblait avoir reçu un coup de poignard en plein cœur. il paraissait atterré, comme si après avoir déambulé pendant un moment dans un rêve idyllique, il retombait brutalement dans une réalité violente qui menaçait de le broyer. La machine judiciaire, qu'il avait crue stoppée, s'était remise en marche, et entendait le briser en deux. Le soldat, satisfait, reprit :

- Tous ceux que par suite de votre enquête ou bien par forte présomption, vous trouverez suspects des faits susdits, où qu'on les trouve, arrêtez-les ou faites saisir leurs biens, n'importe où qu'ils se trouvent, les mettant et les gardant à notre disposition sans leur faire bénéficier de libération même sous caution qui ne procèderait pas de notre décision. Et nous ordonnons à tous et à chacun de nos sergents, officiers de justice et sujets, par nos présentes ordonnances, qu'ils vous obéissent efficacement dans le cadre de cette affaire, et de ce qui y touche, et qu'ils y fassent montre et preuve de force, conseil, assistance, faveur, ressources et soins efficaces.

Le document fut aussitôt replié, et le militaire le rangea soigneusement dans l'étuis prévu à cet effet. Il prit son temps, savourant perceptiblement la réaction de Mirallan. Ce dernier était particulièrement désemparé. Il ignorait totalement de quoi il devrait répondre si jamais on l'arrêtait maintenant, ni devant quelle torture il serait présenté si jamais ses crimes étaient avérés. La justice du Roy n'était pas réputée pour être particulièrement brutale, mais elle n'était pas non plus laxiste. Les traîtres, en particulier, subissaient un sort terrible d'après ce que l'on disait. Ceux qui fréquentaient l'Est, et se mettaient en lien avec lui de manière illégale étaient considérés comme de dangereux ennemis du royaume, et traités comme tels lorsqu'ils étaient pris. Mirallan avait beau commercer avec le Rhûn, il ne se sentait pas du tout traître à sa patrie. Il aimait le Gondor qui l'avait vu naître, et il était un fervent défenseur de ses couleurs. Simplement... il avait vu une opportunité pour s'enrichir, et il n'avait jamais su résister à une chance de se démarquer. Maintenant que cela lui retombait dessus, il essayait d'imaginer comment il allait faire pour répondre aux accusations qui allaient pleuvoir sur lui. La tempête s'annonçait rude.

- Eh bien ? Lança Mirallan en essayant de garder sa dignité. Maintenant que sais qui vous envoie, puis-je savoir ce que vous voulez de moi ? Désirez-vous m'emmener, pieds et poings liés comme un criminel ?

L'officier hocha la tête négativement :

- Je n'ai aucune raison de vous arrêter, bien que j'aie très envie de vous voir croupir derrière les barreaux. Mais vous l'aurez noté, j'ai la liberté de me saisir de vos biens, quels qu'ils soient, pour les placer sous la garde des autorités royales, qui les examineront. Ainsi, j'aurais besoin de votre livre de comptes, de la liste de vos fournisseurs et clients, ainsi que du nom de tous les collaborateurs. Je vais également faire saisir tous vos avoirs financiers, afin d'être certain que vous resterez sous la juridiction royale le temps que cette enquête soit menée. Avez-vous quelque chose à déclarer ?

Le marchand, rouge de colère, en aurait eu des choses à déclarer, s'il n'avait pas eu cette petite voix dans sa tête qui lui disait que ses ennemis n'attendaient que ça. C'était une attaque violente et humiliante, une provocation retorse et roublarde destinée à lui faire perdre ses moyens. S'il craquait maintenant, s'il s'emportait, il commettrait un impair fatal. S'il était emprisonné ne fût-ce qu'une journée, tenu à l'écart de ses affaires ne fût-ce que quelques heures, ses alliés lui tourneraient le dos, et les vautours qui attendaient l'heure du festin se rueraient sur son cadavre encore chaud pour en dévorer les meilleurs morceaux. S'il voulait survivre, il devait rester calme, aussi calme que possible. Et surtout, il devait frapper fort. Visiblement, sa petite démonstration n'avait pas eu l'effet escompté, et s'il voulait l'emporter, il devait anéantir ceux qui voulaient sa tête. C'était sa seule solution. Il confia au soldat tout ce qu'il désirait, et le congédia du geste, sans plus lui adresser un regard. Les spectres le raccompagneraient à la porte.

Une fois qu'il fût parti, Mirallan se laissa tomber sur son fauteuil, vidé. Un tel coup venait de lui saper le moral, et ses forces l'abandonnèrent un moment. Et puis il se reprit. Le feu de la colère s'embrasa à nouveau en lui, et il planifia une vengeance méthodique, qu'il entendait bien mettre à exécution le plus rapidement possible. Il ne laisserait traîner personne.

- Ils ont osé s'en prendre à moi de cette manière... Grogna-t-il pour lui-même. Ces lâches n'ont aucun scrupule, eh bien soit je ne ferai pas preuve de clémence non plus ! Vous tous ! Allez me trouver ce Vipère ! Ce scélérat doit être impliqué dans cette histoire, et si ce n'est pas le cas, il pourra sans doute nous en dire davantage. Je vous donne jusqu'à demain matin !

Les Douze présents pivotèrent et quittèrent la pièce sans un bruit, prêts à aller rappeler leurs compagnons pour les lancer sur les traces de Vipère. Et lorsqu'ils le trouveraient, c'était certain, ils le feraient parler...


~~~~


Une silhouette solitaire tourna à l'angle d'une petite maison, et dévala une série de marches, à un rythme soutenu mais qui n'était pas encore celui d'une course. Une seconde passa, avant qu'une autre silhouette, encapuchonnée et recouverte de voiles, n'empruntât exactement le même chemin, à une allure similaire. Les deux essayaient de se montrer discrets, mais à n'en pas douter, c'était la seconde qui produisait le moins de bruit. Encore que cela n'avait aucune importance, car elle ne faisait rien pour cacher sa présence, et son silence était davantage naturel que souhaité. Si elle avait pu soulever un tremblement de terre à chaque pas, pour mieux terroriser son adversaire, elle l'aurait fait. Car oui, les deux individus qui se suivaient dans les rues de Minas Tirith étaient adversaires... pour ne pas dire ennemis.

La traque n'avait pas été aisée, et il avait fallu toute la journée pour retrouver l'individu. Les Douze avaient de toute façon supposé qu'il ne sortait pas vraiment de jour, pour plus de discrétion, et ils avaient passé les dernières heures à interroger des gens, de manière plus ou moins agressive selon ce qui leur paraissait approprié. La plupart des bandits de bas étage ne savaient rien d'intéressant, ayant seulement entendu quelques rumeurs au sujet de Vipère, ce tueur aux pouvoirs surnaturels. Mais dans le lot, il y en avait eu un qui avait révélé des choses intéressantes. Il leur avait dit où se trouvaient certains des hommes qui affirmaient être avec lui. Quelques jours auparavant, un certain Méneï avait arpenté la ville, parlant secrètement à certains hommes. Les oreilles indiscrètes avaient entendu le nom de Vipère au passage. Puis on n'avait plus entendu parler des types qu'il avait rencontré, et la rumeur s'était répandue un peu plus vite. On disait que l'homme masqué avait pu tous les tuer. Qu'il avait arrangé la rencontre exprès pour se débarrasser de ses ennemis. Parmi les bandits de Minas Tirith, on s'interrogeait, on craignait pour sa vie. Mais c'était surtout Méneï que les Douze voulaient traquer.

Ils s'étaient répartis dans toute la ville, et avaient cherché à le localiser, à partir des descriptions très précises qu'on leur avait données - ils savaient persuader les gens de se rappeler le moindre détail, quand ils le voulaient. Ils s'étaient ensuite séparés, et avaient continué leur traque, alors que la nuit tombait. L'un des Douze, chanceux, avait repéré leur cible qui se déplaçait seule. Il l'avait suivi sans se faire repérer, pendant trois bonnes heures, avant de finalement obtenir ce qu'il voulait : Vipère. La rencontre n'avait pas duré longtemps, et avait eu lieu dans un endroit où il était presque impossible de les garder à l'œil sans se faire repérer. Il avait fallu beaucoup de chance au spectre pour les localiser, et encore bien davantage pour rattraper sa cible une fois que l'entretien se fût achevé. Méneï repartirait en vie ce soir, sans se douter de rien, tandis que Vipère risquait de rencontrer un peu plus de difficulté.

Voilà comment ils en étaient arrivé là. Il leur était impossible de se lancer dans une véritable course-poursuite, car cela avait des chances de les attirer droit sur une patrouille de la garde, et ni l'un ni l'autre ne tenait visiblement à être attrapé. Mais en attendant, le fantôme gagnait du terrain progressivement, à mesure qu'il n'avait plus à se cacher. Mais plus ils avançaient, plus ils s'enfonçaient dans la cité que sa cible paraissait connaître à merveille. Où allait-il ? Il était clair qu'il avait senti qu'on le suivait, mais il paraissait qu'il suivait un itinéraire bien défini. Au départ, il avait hésité, mais ensuite il avait gagné en assurance, et il tournait selon un plan bien précis. Ils s'enfoncèrent encore un peu plus dans les quartiers les plus sombres et les moins bien famés de la cité. L'envoyé de Mirallan força l'allure, maintenant qu'ils se trouvaient à bonne distance des patrouilles, et de toute personne susceptible de les dénoncer. Ici, ils risquaient bien davantage de ses faire tuer par des voleurs que de rencontrer des amis des gardes. Mais par ce temps, il n'y avait pas un chat dehors, et cela arrangeait bien le spectre.

Vipère, qui menait toujours la danse, finit par pénétrer dans un petit bâtiment, sans refermer la porte derrière lui. Il s'agissait d'une maison abandonnée comme il y en avait souvent dans les puissantes cités, à plus forte raison dans les quartiers peu fréquentables. La porte entrebâillée était un message clair : le combat était inévitable, et il fallait le régler aussi rapidement que possible. Le fantôme n'hésita pas un seul instant. Sa mission était simple, et il ne comptait pas faillir maintenant qu'il était arrivé si près du but. Son coffret de bois reposait toujours contre lui, contenant son fouet diabolique, mais dans un environnement confiné, il ne lui serait d'aucune utilité. Il dégaina donc sa dague effilée, et poussa la porte, pénétrant dans la bâtisse. La seconde qui suivit, on plongeait sur lui depuis une position surélevée. Vipère avait réussi à grimper sur une vieille table, et s'était tapi dans l'ombre en attendant le moment propice. De toute évidence, il cherchait d'abord à identifier son poursuivant avant de le tuer, sans quoi il lui aurait été suffisant de s'emparer d'une dague pour lui trancher la gorge.

Emporté par le poids de son adversaire, le membre des Douze tomba au sol, mais réussit à se dégager de l'étreinte de Vipère qui voulait se refermer sur son cou. Ils roulèrent tous le deux, envoyant valser les chaises dans toute la pièce. Se relevant au même moment, le spectre tenta de frapper d'estoc à l'aide de sa dague, mais sa cible avait anticipé l'attaque. Elle plongea, et le percuta au niveau de la hanche. La créature était beaucoup plus fine que ses voiles le laissaient penser, et s'il n'avait pas eu la bonne idée de refermer ses bras autour de sa taille, il aurait probablement raté son coup, et se serait retrouvé avec une dague plantée dans la colonne vertébrale. Au lieu de quoi, ladite dague échappa des mains du fantôme, qui s'écroula sur le dos, dominé par Vipère. En deux coups de poing, il réussit à se dégager, même si le choc l'avait visiblement sonné. Sans prendre le temps de retrouver leur souffle, les deux lutteurs revinrent à la charge l'un contre l'autre. Le spectre était plus petit et plus fin, mais il n'en était pas moins dangereux. Son coup de poing cueillit sa cible au niveau de l'estomac, et un coup de pied dans l'épaule l'envoya rouler sur le sol. Le fantôme, visiblement déchaîné, s'empara d'une chaise et la fracassa contre le dos de son adversaire, toujours au sol. Le pied lui resta dans la main, et c'est grâce à lui qu'il frappa à nouveau.

Vipère eut la bonne idée de bloquer, et il repoussa son adversaire d'un coup de pied dans la jambe, qui fit trébucher celui-ci. La diversion fut suffisante pour lui permettre de se relever et de dégainer un poignard qu'il tendit devant lui. Au même instant, le membre des Douze retrouva l'arme qu'il avait laissée tomber un peu plus tôt. Il se pencha vivement pour la rattraper, et se mit en garde. A mains nues, le duel était sauvage et brutal. Ainsi armés, ils allaient faire devoir faire preuve d'une grande prudence tous les deux. Le moindre coup pouvait s'avérer fatal. Pourtant, des deux combattants, il était évident que c'était l'envoyé de Mirallan qui était le plus confiant. Cela se voyait dans son attitude. Il avança simplement, droit sur Vipère, et il n'était pas besoin de voir son visage pour imaginer son regard glacial de meurtrier, vide d'émotions à l'exception peut-être d'un plaisir abject et rempli de folie. Lequel des deux ressortirait vivant de cet affrontement ?


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Mardil
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Sam 11 Jan 2014 - 18:51
J’avais pensé avoir un peu de temps pour trouver un nouveau plan, maintenant que mon contact avait refusé de nous aider mais je n’en eus pas l’occasion. Alors que je pensais rentrer à la caserne, je fis un détour par le milieu de la cité, juste au cas où. Bien m‘en pris, car dessiné à la craie sur un mur, se trouvait le symbole que Méneï avait convenu d’utiliser s’il avait un besoin urgent de me voir.

Je me demandais ce qui pouvait lui être arrivé, si tôt après notre dernière rencontre et alors qu’il m’avait assuré faire profil bas mais je n’avais qu’un moyen de le découvrir. Cela ne m’enchantait pas mais je ne pouvais négliger la possibilité qu’il lui arrive malheur.
C’est ainsi que, le soir venu, je le retrouvais au point de rendez-vous convenu. Il semblait inquiet et sur ses gardes mais il se décrispa quelque peu en me voyant arriver. Enfin lorsque je fus à sa hauteur plutôt car il n’avait vu qu’une sombre silhouette se diriger vers lui.

- Je pensais vous avoir dit de rester tranquille.

- Il fallait que je vous prévienne. Un de mes hommes est venu me dire que les sbires de Mirallan vous cherchaient partout dans les rues de la capitale.


Ainsi c’était donc un piège. Et Méneï était tombé dedans sans même s’en apercevoir. Je me demandais un moment s’il avait la volonté de me nuire ou s’il s’agissait simplement de stupidité crasse avant d’opter pour la seconde option. Le principal intéressé ne semblait même pas s’être rendu compte de la situation. Il avait beaucoup de chance que j’allais avoir besoin de lui dans les mois à venir sinon je l’aurais probablement étranglé sur place.

- Rentrez chez vous. Je m’occupe de régler ce problème.

J’étais, en réalité, bien loin de ressentir l’assurance que j’avais mise dans ma réponse. Mon regard scrutait les ombres autour de moi mais je n’arrivais pas à localiser mon ou mes ennemis. Pourtant j’étais certain de leur présence. Il était désormais impossible pour moi de simplement rentrer à la caserne si je ne voulais pas trahir mon identité. Je partis donc de mon côté, ne sachant pas bien où je devais me rendre.

Je marchais rapidement mais pas suffisamment pour attirer l’attention. Je le sentis, plus que je ne le vis. Une ombre me suivait pas à pas, ne cherchant même pas à se cacher. De toute évidence ce n’était pas une mission d’espionnage mais bien d’élimination. Je pestais intérieurement, me promettant de me venger de Méneï pour son imprudence si jamais je venais à mourir ce soir.

Je ne m’arrêtais pas à l’irrationalité de cette promesse mais décidais qu’il était plus aisé de se venger alors qu’on était toujours en vie. Je passais rapidement en revue les habitations que je savais désertes en cette période de l’année et pour la première fois peut être, je bénis cet hiver interminable qui avait poussé certains de mes compatriotes à se réfugier vers les régions sud du Gondor.

Je pénétrais pour finir dans ce qu’il fallait bien appeler une masure et je ne me donnais pas la peine de refermer a porte. J’avais beau avoir essayé de semer mon poursuivant, il était toujours sur mes talons et l’affrontement était maintenant inévitable. Mais il me fallait être sûr qu’il s’agissait bien d’un envoyé de Mirallan. Elgyn m’avait fourni la description de ces spectres et je saurais tout de suite ce qu’il était quand il se dévoilerait devant moi.

Je grimpais sur une table en mauvais état près de la porte et dès que mon fileur entra dans la pièce, je lui tombais dessus. Je sus de suite que je ne m’étais pas trompé de cible et j’essayais d’étrangler mon adversaire mais celui-ci était doué d’une force peu commune étant donné sa petite taille. Il se dégagea et essaya de me frapper avec sa dague mais j’avais prévu le coup et je chargeais de toutes mes forces.

Une fois de plus, je fus surpris par la taille et la corpulence de mon ennemi et ce n’est qu’alors que je compris que c’est une femme que j’affrontais. Celle-ci était incroyablement forte et agile et elle se débarrassa de moi aussi facilement que si j’avais été un moustique l’empêchant de se reposer. Elle s’empara d’une chaise et entreprit de me casser le dos avec. Je finis par me dégager et sortis mon poignard de sous ma tenue. Un coup d’œil me permit de constater que mon adversaire avait aussi récupéré son arme et le temps sembla se suspendre dans l’étroite pièce où nous nous trouvions.

Maintenant tous les deux armés, nous n’osions plus frapper aussi aveuglément car notre combat pouvait se terminer très rapidement, pour l’un comme pour l’autre. Nous commençâmes à nous tourner autour, tels deux danseurs entamant une valse. Mais cette danse là était du genre fatal et ce fût mon adversaire qui engagea le premier pas.
Elle fondit sur moi, lame projetée vers l’avant et je n’eus d’autre choix que de me jeter sur le côté pour l’éviter. Elle était beaucoup plus rapide que moi et je me contentais d’éviter ses assauts sans avoir à aucun moment l’opportunité de la frapper à mon tour. Ses mouvements étaient si gracieux qu’elle semblait se fondre dans l’obscurité ambiante avant qu’un éclair argenté ne surgisse à tout moment dans ma direction. Seule la lueur glacée de la pleine lune, rentrant par la fenêtre, éclairait notre combat et je suivais plus le mouvement des reflets sur sa dague que ses mouvements à elle. En d’autres lieux j’aurais admiré sa technique mais pour l’heure, j’essayais juste de lui survivre.

Notre affrontement durait depuis à peine cinq minutes mais cela me semblait avoir été une éternité. Nulle trace de fatigue ne se lisait chez mon assaillante alors que je savais que je ne tiendrais pas longtemps à ce rythme. Chaque assaut qu’elle lançait était plus prêt d’atteindre sa cible que le précédent.

Alors qu’elle tentait une nouvelle attaque contre moi je tournais les talons et me précipitais contre le mur du fond. Prenant appui sur ce dernier, je me retournais vivement et mon pied heurta la main qui tenait sa dague. Celle-ci vola à l’autre extrémité de la pièce mais cela n’entama pas la résolution de mon adversaire qui m’agrippa la gorge aussi fermement qu’un étau. Je fis plusieurs tours sur moi-même pour me dégager et taillais à deux reprises avec mon poignard dans la tenue de la combattante, une fois au ventre et l’autre à la gorge. Je ne savais pas si je l’avais blessée ou si je n’avais taillé que du tissu mais je le saurais bien assez vite.

Malheureusement, en effectuant cette manœuvre, le tissu enroulé soigneusement autour de mon visage était resté dans la main de mon opposante et j’étais désormais à visage découvert. Profitant du fait que j’étais toujours armé, je passais à l’attaque mais elle avait prévu mon mouvement et se servit de mon élan pour me propulser à terre. Je lâchai mon poignard de peur de m’entailler avec et le temps que je me relève, elle avait récupéré sa dague et était de nouveau sur moi.

Avec une rapidité surprenante, elle s’élança contre moi et je ne pus éviter son attaque. Comme au ralenti, je vis l’angle du coup qu’elle s’apprêtait à me donner à la poitrine et je sus que je n’en sortirai pas vivant. Mais c’est à ce moment là qu’elle fût prise de spasmes et sa main dévia légèrement. Au lieu de mon cœur, la dague pénétra mon flanc déjà bien endommagé par mes précédents combats et je sentis la lame heurter une côte. La douleur fût terrible et je tombais à terre.

Mon adversaire était au sol et s’agitait violemment. J’aurais dû en profiter pour l’achever mais j’étais blessé et ma priorité était de survivre. Je fuis aussi vite que je le pus mais bientôt la douleur m’empêcha de continuer à cette allure et je ralentis. Je pressais ma main contre mon flanc et je sentis l’humidité tiède de mon sang. Il fallait à tout prix que je puisse examiner la blessure mais la douleur était telle que j’étais à peine capable de marcher. Je me forçais néanmoins à continuer et je finis par arriver en vue de l’auberge. Je savais qu’Elgyn m’y attendrait ce soir car nous avions prévu de réfléchir à un nouveau plan contre Mirallan. J’eus tout juste la force de lancer un caillou contre sa fenêtre avant de m’écrouler dans la neige.

Je ne restais pas inconscient bien longtemps car je criais de douleur dès qu’il me déposa sur sa couche. Il semblait très inquiet et il entreprit de me déshabiller afin de localiser ma blessure.

- Flanc droit, hoquetais-je.

Il blêmit lorsqu’il vît ce qu’il en était et il commença à nettoyer la plaie du mieux qu’il le pouvait. Je serrai les dents mais chaque inspiration était comme un nouveau coup de poignard entre mes côtes.

- Comment c’est ?

- Ce n’est pas beau à voir… Je crois que la lame s’est brisée.

- La pointe est toujours à l’intérieur ?

- Il me semble bien, oui. Tu as besoin d’un médecin de toute urgence.

- Tu sais bien que c’est impossible. Trop de questions. Il va falloir te débrouiller seul.

- Et avec quoi ?


Je lui indiquais alors où trouver une partie de mon matériel et il partit au pas de course, non sans me laisser une bouteille d’alcool fort. Il aurait mieux valu boire afin de m’anesthésier mais, même si j’avais confiance en les compétences d’Elgyn, il aurait besoin de mon aide pour préparer un emplâtre particulier.

Je n’avais pas grand chose d’autre à faire en l’attendant que de repenser à mon adversaire. Je ne savais pas si elle allait survivre mais j’incitais à penser que oui. Mais pour l’heure, sa place était sûrement encore moins enviable que la mienne. Le poison dont j’avais frotté ma lame était habituellement mortel mais vu qu’il n’avait pas agi immédiatement, elle devait n’avoir qu’une éraflure et une dose infime de poison dans les veines.

Si ce n’était pas suffisant pour la tuer, elle allait souffrir le martyr pendant longtemps. Cette substance provoquait une intense crise de tétanie qui devait être atrocement douloureuse. En cas de survie, la victime souffrait alors de fièvres pendant plusieurs jours, lesquelles s’accompagnaient souvent de crises de délire et de douleurs articulaires très violentes. De plus, dans les rares cas de survie observés, les victimes étaient à nouveau victimes de crises dans les mois qui suivaient, voire même des années après. Si celles-ci étaient d’intensité bien moindres, elles restaient très pénibles. Bref, je n’étais peut être pas si à plaindre.

Au moment même où cette pensée me traversait l’esprit, une pointe de douleur irradia dans tout mon corps et je relativisais bien vite mes croyances. Elgyn revint sur ces entrefaites et je vis qu’il avait apporté tout ce dont nous aurions besoin. Avisant la bouteille pleine, il s’adressa à moi d’une voix dans laquelle le reproche le disputait à l’inquiétude.

- Tu aurais dû en prendre un peu.

- Pas avant de t’avoir expliqué la marche à suivre.


Je lui indiquais donc la recette d’un emplâtre pour m’aider à cicatriser et une infusion pour calmer ma douleur.

- Je la boirai plus tard car cela va m’obscurcir l’esprit. Pour l’instant prends ce miroir et incline de façon à ce que je puisse voir la blessure.

Il n’avait pas minimisé l’étendu des dégâts et rien qu’à l’idée de la peine qui m’attendait, je laissais échapper un râle.

- Ecarte un peu les bords de la plaie que je puisse y voir correctement.

Je sentis ses doigts s’infiltrer en moi et je ne pus retenir un cri. Je regardais à nouveau dans le miroir et je vis ce que je craignais. La pointe de la dague était bien restée fichée dans l’os d’une de mes côtes. Celle ci s'était enfoncée sous l’impact et comprimait les muscles en dessous. Je savais désormais ce qu’il fallait faire mais je doutais fort de pouvoir rester conscient.

- Très bien. Elgyn, écoute moi attentivement. A l’aide de la pince tu vas retirer l’éclat de métal et ensuite tu devras replacer l’os correctement. Tu t’en penses capable ?

- Je pense oui.


Pour ma part j’espérais qu’il en était sûr car je n’aurais jamais la force de le faire moi-même. Il me tendit un morceau de bois et je mordis dedans de toute mes forces. Je sentis le contact froid des pinces sur ma peau et un coup d’œil dans le miroir m’apprît que mon amant avait réussi à saisir le métal entre les pinces. Il se tourna vers moi et je hochais lentement la tête. Il se mit à tirer et la douleur devînt insoutenable. Je ne sais pas comment mais je ne m’évanouis pas et il extirpa la pointe de la dague hors de mon organisme.

Il lui fallait maintenant remettre l’os en place et c’était la partie la plus délicate de l’opération. Ma côte, à peine ressoudée, était brisée sur la partie la plus médiane et il fallait la remettre en place si je voulais avoir une chance qu’elle se ressoude. Et aussi pour me permettre de respirer convenablement. De nouveau Elgyn plongea les pinces dans ma blessure et prit délicatement l’os entre elles. Il imprima alors un mouvement de rotation pour remettre la côte dans sa position initiale et c’en fût trop pour moi. Je n’eus pas même la force de crier et sombrais dans l’inconscience.
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Ryad Assad
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Dim 12 Jan 2014 - 18:24

Mirallan recompta trois fois pour être certain que ses yeux ne l'abusaient pas. Il avait ordonné à ses guerriers de revenir le voir au matin, pour lui faire un rapport sur ce qu'ils avaient trouvé. Mais seulement onze d'entre eux étaient rentrés. Il n'en revenait pas, et peinait à croire ce que la logique lui commandait d'accepter comme une réalité. Un des Douze avait été tué. C'était la seule possibilité. Pourtant... pourtant il avait eu l'occasion de les voir à l'œuvre, et même s'il n'était pas un guerrier, il lui semblait qu'aucun mercenaire ne leur arrivait à la cheville. Etaient-ils donc tombés sur quelqu'un qui savait bien mieux se battre que les misérables qui vendaient leurs services pour une bouchée de pain ? Etait-ce Vipère, qui était responsable de cela ? Le marchand, en rage, jura pour lui-même. Il était profondément touché par la mort d'un de ses hommes, et il lui semblait que les onze survivants agissaient différemment. C'était bien trop subtil pour que quiconque pût se rendre compte de quoi que ce fût, mais il les côtoyait depuis suffisamment longtemps maintenant pour déceler ce genre de choses. Ils devaient certainement penser la même chose que lui, et il fallait faire attention à leur réaction. Ces monstres étaient bien utiles, mais si jamais il perdait le contrôle sur eux, il risquait de le regretter amèrement.

- Je suis sincèrement désolé pour votre compagnon... Je ne sais pas quoi vous dire, sinon que...

Il marqua une pause. Les onze silhouettes fantomatiques qui se tenaient devant lui avaient tourné la tête dans sa direction comme un seul homme, manifestement très attentives à ce qu'il avait à dire. Il n'aurait jamais cru que la mort d'un des leurs les ferait réagir de la sorte, mais ils paraissaient avides de vengeance. Il valait mieux utiliser cette énergie, la canaliser dans la bonne direction, pour continuer à les tenir. Il reprit rapidement, afin de ne pas les irriter :

- ... Sinon que je crois savoir qui est responsable de ça. Vipère n'est qu'un bandit au service d'un employeur. Ils ont acheté ses services comme j'ai acheté les vôtres, et il ne sortira pas de sa tanière pour vous affronter. Mais si nous attaquons ceux qui le paient, ils pourront nous révéler tout ce qu'ils savent : où le trouver, par exemple. Ils pourront aussi nous révéler avec qui ils se sont associé pour nous couler. Je pense également que...

- Leur nom ! Tonna un des Douze.

Mirallan sursauta comme si on l'avait frappé. Il n'avait jamais entendu la voix de ses serviteurs, et il n'aurait jamais imaginé qu'ils pussent lui parler ainsi, avec aussi peu de respect et autant de colère. Le marchand aurait été incapable de dire qui venait de s'exprimer ainsi, car leur attitude était toujours sensiblement la même. Néanmoins, il savait qu'une telle injonction ne pouvait signifier qu'une chose : ils étaient bien plus tendus qu'ils le laissaient paraître, et ils souhaitaient se venger à tout prix. Les retarder dans leur quête aurait été une mauvaise idée. Un peu désarçonné, coupé en plein élan, le négociant finit par répondre :

- Dunarion... Ramenez-moi toutes les informations que vous pourrez.

Les silhouette ne se firent pas prier, et quittèrent la pièce sans attendre et sans un bruit. Mirallan se rassit lourdement, soudainement très las. Il sentit une boule au creux de son estomac, qui commençait à lui faire mal. Etait-ce de la peur ? Jusqu'alors, il n'avait pas éprouvé ce sentiment, quand bien même la situation semblait aller de mal en pis. Mais il y a une raison à cela : il avait toujours pu compter sur la force de frappe prodigieuse des Douze. Désormais, leur loyauté vacillait, et ils étaient motivés par le désir égoïste de vengeance. Une telle pulsion chez des créatures qu'il considérait toujours comme non-humaines était effrayant, et il se demandait désormais de quoi elles étaient capables à part d'une obéissance aveugle. Si elles se mettaient à prendre des décisions, si elles se mettaient à agir à leur guise, alors la situation pouvait rapidement dégénérer. Et cela, dans tous les cas, ne serait pas bon pour lui. Il ouvrit lentement son tiroir, et en sortit une bouteille et un verre. Depuis le début de cette histoire, il avait tendance à boire plus que d'ordinaire. Il en avait bien besoin, pour garder les idées claires... et dissiper la crainte qu'il sentait s'emparer de lui petit à petit.


~~~~


Les Douze devenus Onze avançaient dans les rues de Minas Tirith, tournant le dos à la lumière du jour naissant. Ce n'était pas encore l'heure du petit-déjeuner, et une bonne partie de la cité dormait encore. Avec le Rude Hiver, les gens ne sortaient plus avant que les premiers rayons de soleil eussent commencé à réchauffer l'atmosphère, ce qui était une aubaine pour eux. Ils allaient en marchant, mais à une allure rapide qui trahissait leur incroyable détermination. Ils avançaient en une longue colonne, deux par deux, menés par une silhouette solitaire qui était de toute évidence leur chef. Entre eux, ils parlaient, se murmuraient des choses. Ils paraissaient inquiets. Ils avaient constaté en même temps que Mirallan l'absence de leur sœur, et ils avaient immédiatement craint pour sa santé. Mais il fallait se rendre à l'évidence : si elle n'était pas revenue, c'était probablement parce qu'elle avait rencontré Vipère, et qu'il avait réussi miraculeusement à se débarrasser d'elle. Et c'était bien cela qui les perturbait. Les spectres n'avaient encore jamais rencontré quelqu'un qui pouvait rivaliser avec eux en combat singulier. Leurs capacités martiales dépassaient de loin celles des mercenaires de passage, qui au mieux étaient formés par un maître d'armes. Même les gardes de la ville n'avaient pas leurs compétences au combat, qu'ils compensaient par une cohésion de groupe presque aussi grande que la leur. C'était la raison pour laquelle ils étaient hors de prix, et que personne ne voulait ébruiter leur existence. Ceux qui avaient les moyens de les payer ne voulaient pas que d'autres les engageassent.

Mirallan, sur ce point, avait d'ailleurs fait quelques folies. Non seulement engager douze serviteurs de leur calibre était une petite folie, mais en plus il n'hésitait pas à les utiliser pour des missions que d'autres auraient pu accomplir. Ils étaient chargés de livrer certains de ses messages, de faire pression sur des clients, ou encore d'ouvrir la porte aux gens qui venaient lui rendre visite. Des tâches qu'une armée de majordomes aurait pu remplir tout aussi bien, et pour un prix bien moindre. Mais il était de toute évidence très fier de sa garde rapprochée, et il entendait montrer à tous ceux qui l'entouraient qu'il était capable de se payer ce qu'il y avait de mieux. Et ce n'était qu'aujourd'hui, pourtant, qu'il allait utiliser pleinement les capacités de ses spectres.

Ceux-ci s'assurèrent de ne pas être vus, ni suivis, et ils se retrouvèrent bientôt autour de la demeure familiale des Dunarion. C'était une résidence de belle taille, sans être immense. Une maison de la noblesse, qui en imposait plus par le blason qui ornait son fronton que par ses décorations. Les créatures se déployèrent autour de la bâtisse, et procédèrent comme d'habitude : compter le nombre de portes, et se répartir équitablement. Il y avait une entrée principale, une porte de service par laquelle circulaient les commis, les cuisiniers et les serviteurs, et une porte qui donnait droit sur une cave. Le découpage fut fait de manière presque automatique : deux groupes de trois, chargés d'attaquer les deux entrées les moins fréquentées, et un groupe de cinq, qui s'occuperait de la porte principale. Les Onze ne prirent même pas la peine de se cacher, et ils vinrent simplement frapper à la lourde porte de bois, attendant que quelqu'un vînt leur ouvrir.

Bientôt, un valet entrebâilla le battant, et passa la tête à l'extérieur, haussant un sourcil devant leur accoutrement bien étrange :

- Bonjour, que puis-je faire pour vous de si bon matin ?

Une lame acérée surgit dans la main du premier des Onze, et glissa dans la gorge du malheureux, tranchant sa chair et son cri avant qu'il ne franchît ses lèvres. Pendant un bref instant, son corps fut parcouru de spasmes, avant de s'immobiliser totalement. Le spectre le lâcha, et le valet s'écroula avec un bruit flasque et humide. Enjambant ce premier cadavre, les créatures pénétrèrent sans un bruit dans le grand hall. Ils se déployèrent de façon à attaquer simultanément toutes les salles du rez-de-chaussée, parmi lesquelles la cuisine, et les chambres des domestiques. Ce fut une véritable boucherie. Les créatures procédaient avec une efficacité rare, et une froideur particulièrement effrayante. Ils ouvraient la porte, et la refermaient soigneusement derrière eux avant de massacrer tous ceux qu'ils pouvaient trouver. Dans les cuisines, il y avait de jeunes enfants qui apprenaient le métier auprès de leur maître, et qui  ne furent pas épargnés. Les lames tranchantes glissaient sur les gorges, y laissant des sillons béants qui vomissaient des flots écarlates. Les cris de terreur des hommes et des femmes qui se trouvaient là emplirent l'air, et certains essayèrent de prendre la fuite. Les Onze ne tentèrent même pas de les retenir, sachant quel funeste destin les attendait de l'autre côté.

Les pas précipités de serviteurs tirés de leur sommeil, ou surpris par des intrus armés en plein milieu de leur tâche quotidienne, les cris d'une douzaine d'âmes bientôt perdues, se répandirent à tout l'étage. En courant, les damnés emportaient avec eux le mobilier et divers objets, qui s'écroulaient par terre. Les cuisines ressemblaient à un champ de bataille, et au milieu de tout cela, les spectres avançaient inlassablement, écrasant les cadavres encore chauds sous leurs bottes impitoyables. Ceux qui essayèrent de fuir se rendirent bien naturellement vers la porte de service, qu'ils ouvrirent en grand aux trois tueurs qui attendaient patiemment. Il y eut de nouveaux cris, alors que les ombres pénétraient dans la maison, tuant tout ce qui se trouvait sur leur route. Des sous-sols où certains voulurent aller se cacher, d'autres ennemis surgirent, et ce fut bientôt la débandade. A l'étage, réveillés par le vacarme et le chaos total qui régnait en bas, les membres de la famille Dunarion émergèrent progressivement. Au moment où ils cherchaient à savoir d'où venait le problème, les Onze achevaient les derniers employés, et commençaient à gravir les marches de l'escalier.

Ils tombèrent nez-à-nez avec des hommes chargés de protéger les nobles qui se trouvaient là. Ils n'étaient pas nombreux, naturellement, car qui pouvait imaginer pareille attaque en plein cœur de Minas Tirith ? Quatre protecteurs, qui avaient vraisemblablement appris le maniement des armes à bonne école. Ils opposèrent une résistance farouche, et tinrent le couloir pendant de longues minutes, espérant gagner assez de temps pour permettre à leurs employeurs de fuir. Mais de fuir où ? Toutes les issues étaient couvertes, et il était vain d'espérer forcer le passage au milieu de ces tueurs impitoyables. Le premier des gardes tomba, un carreau d'arbalète légère planté dans la gorge. Les trois autres se regroupèrent pour compenser son absence, mais laissèrent le champ libre pour les contourner. Ils se retrouvèrent rapidement dos à dos, et furent massacrés impitoyablement, après une résistance héroïque. Aucun des Onze n'avait été blessé dans l'affaire : ils avaient eu l'intelligence de ne pas se jeter sur les quatre gardiens, attendant simplement l'ouverture suffisante pour les écraser sous le poids du nombre.

Dans la maison, on entendait des hurlements de terreur, poussés par les filles et les femmes Dunarion, tandis que les hommes essayaient de s'organiser. Tous avaient appris à se battre, comme il était de coutume chez les nobles, et certains avaient même servi dans l'armée. Mais ils savaient que cela ne serait pas suffisant pour repousser un tel assaut. Ils s'étaient barricadés dans une vaste chambre, qui devait être celle du chef de famille, et ils poussèrent de leur mieux le mobilier pour bloquer l'entrée. Les Onze vérifièrent dans tout l'étage qu'il n'y avait plus âme qui vît, avant de s'attaquer à la porte. Au lieu de chercher à l'enfoncer, ce qui n'aurait pas été possible puisqu'ils ne disposaient pas de bélier, ils s'emparèrent des armes d'apparat que la famille gardait entreposées : des épées de chevalerie, des haches au tranchant impressionnant, des hallebardes, et entreprirent de la déchiqueter. Ils frappaient comme des machines, dans un ensemble parfait, qui donnait l'impression qu'il n'y avait aucune interruption dans le déluge de coups qu'ils portaient à l'immense pièce de bois sculpté.

Des copeaux volaient en tous sens, et bientôt les lames commencèrent à traverser, arrachant de plus en plus de surface à la porte. Derrière, les Dunarion essayaient de consolider la porte en plaquant dessus une commode et une armoire. Leur principale erreur fut de surestimer le nombre de leurs assaillants, et de s'éloigner des fenêtres. Ils craignaient en effet qu'on les attaquât par là également, et ils se refusèrent à ouvrir pour appeler à l'aide. Il fallait dire qu'ils ne savaient même pas d'où venait cette attaque gratuite et violente, et qu'ils ne comprenaient pas qui pouvait leur en vouloir à ce point. Les Onze continuaient leur tâche avec méthode, et bientôt la porte ne fut plus qu'un souvenir lointain. Ils s'attaquèrent à l'armoire, qui opposa beaucoup moins de résistance. Les lames anéantirent les décorations, traversèrent la fine couche de bois, et tranchèrent les vêtements qui se trouvaient derrière. Les cris se firent plus stridents, alors que les Dunarion, comprenant qu'il n'était pas possible d'arrêter leurs ennemis ainsi, s'emparèrent de leurs armes pour livrer bataille honorablement. A grands coups de pied, les spectres finirent par faire s'écrouler l'armoire au milieu de la pièce, et à se ménager une entrée suffisamment grande pour rentrer un par un. Un tir d'arbalète emporta un des défenseurs, faisant reculer les autres juste assez longtemps pour permettre au chef des Onze de se glisser dans la chambre. Instantanément, les Dunarion furent sur lui, mais il frappa au hasard, simplement pour les faire reculer, et gagner du temps. Un deuxième spectre, puis un troisième se glissèrent dans l'embrasure, formant enfin un front digne de ce nom. Ils étaient assaillis de toutes parts, mais ils parvenaient à tenir leurs cibles à distance.

A mesure que les Onze pénétraient dans la chambre, le cours de la bataille s'inversa. Les Dunarion, surclassés sur tous les plans, tombèrent les uns après les autres, blessés pour la plupart. Dès lors que le dernier d'entre eux se fût rendu, encerclé par des adversaires bien plus nombreux et déterminés, les négociations commencèrent. Le chef de famille lança :

- Que voulez-vous, bon sang ? Si c'est de l'or que vous souhaitez, je peux vous offrir tout ce que vous voulez, mais ne touchez pas à ma famille !

Les spectres marchaient au milieu de la pièce, tournant la tête tantôt vers les femmes, recroquevillées dans un coin, le visage inondé de larmes, tantôt vers les hommes qui se tenaient au centre de la pièce et qui essayaient de bander comme ils le pouvaient leurs blessures. Le chef des Onze prit alors la parole :

- Qui veut faire tomber Mirallan ?

Dunarion sourit avec aigreur :

- Alors comme ça vous travaillez pour lui... Tout le monde veut le voir mort, ça paraît évident.

Cette remarque insolente fut la dernière qu'osât le chef de famille. Un des Onze s'empara d'une de ses filles, et la força à se relever. Elle hurla de terreur, mais le spectre lui planta son arme en pleine poitrine. Elle voulut crier, mais sa gorge fut soudainement inondée de sang, et elle commença à s'étouffer avec. Le Dunarion, emporté par la rage et la tristesse, impuissant devant ce carnage, rugit après les assaillants, les maudissant de tous les noms. On lui lança le corps de sa fille, et il la rattrapa maladroitement. En baissant les yeux sur elle, il vit la dernière étincelle de vie quitter son regard, et soudain son corps crispé se relâcha, sa tête roula sur le côté, et elle cessa de bouger. Les créatures ne se donnèrent même pas la peine de poser la question à nouveau. Le message était parfaitement clair :

- Salauds... Je ne sais pas qui est à l'origine de ça... (un des Douze tendit la main vers une autre victime). Attendez ! Attendez... J'ai entendu des rumeurs, et ce sont d'anciens clients de Mirallan ! Des gens qui lui devaient de l'argent ! Non ! Attendez ! Calmez-vous... Je crois qu'elle s'appelle Emelyne. C'est tout ce que je sais. Pitié, laissez-la.

Le spectre ne lâcha pas la petite fille, âgée d'à peine dix ans, et qui pleurait comme jamais. Sa mère semblait vouloir se jeter pour prendre sa place, mais la dague glissée adroitement sous la gorge de la malheureuse suffisait à la décourager de tenter quelque chose qui de toute façon n'aurait rien changé à l'affaire. Le chef des monstres reprit la parole, sans montrer qu'il avait, d'une façon ou d'une autre, apprécié la sincérité du Dunarion :

- Où se trouve Vipère ?

- Qui ?

Il n'y eut pas besoin d'un quelconque signe de tête pour voir la dague caresser le cou dénudé de la petite fille d'Eregil Dunarion. Elle s'écroula immédiatement, rendant son dernier soupir avant d'avoir touché le sol. De nouveau, les cris d'horreur et d'épouvante se firent entendre, mais cela n'éveilla pas le moindre début de réaction chez les fantômes, qui attendaient toujours une réponse. Le chef de famille, qui jusqu'alors était resté noble et fier, céda aux larmes qui l'assaillaient. Il avait vu, en plus de deux de ses fils, une de ses filles et sa petite-fille mourir en quelques minutes. C'était bien trop, même pour un homme de sa trempe. Les larmes coulèrent sur son visage, et il serra les poings, habité par la rage. Qu'y avait-il de plus dur que de voir un homme aussi droit et fort être anéanti soudainement, et se retrouver impuissant devant le massacre de ses descendants.

- Je vous jure... prononça-t-il en marquant chaque mot, que je ne sais pas qui est ce Vipère. Je vous en prie ! Non ! Hilda !

La femme d'Eregil s'écroula en portant douloureusement la main à son cœur, transpercé de part en part par une dague acérée qui ressortit de sa poitrine avec un bruit ignoble. Ils croyaient avoir touché le fond, mais il semblait que chaque mort leur faisait découvrir un palier supplémentaire dans l'horreur, et les dévastait de plus en plus. Ils avaient l'impression de devenir fous tant la souffrance était indicible, incommensurable. Un des fils de la famille, brisé par le chagrin, cria à son père :

- Dis-leur ce qu'ils veulent savoir, pour l'amour des Valar ! Quel secret peut valoir la vie de notre famille toute entière ?

Son père, hébété, le regarda en accusant le coup. Il répondit d'une voix éteinte :

- Mais je ne sais rien... Je te jure que je ne sais rien...

Il répéta mécaniquement cette simple vérité, comme s'il espérait que les onze tueurs qui l'entouraient allaient finir par le croire, par accepter de cesser de les tourmenter. Mais ils n'en firent rien. Déambulant autour d'Eregil comme s'il n'existait pas, ils passèrent méthodiquement par le fil de leurs lames les Dunarion de tous âges. A chaque fois, ils se retournaient vers lui, pour voir s'il n'avait pas changé d'avis, pour voir s'il n'avait pas quelque chose à leur dire, mais ils retournaient bien vite à leur rouge besogne, et tranchaient la chair avec violence, baignant dans l'horreur absolue qu'ils généraient comme des poissons dans l'eau.

Bientôt, il ne resta plus aucun Dunarion à éliminer, à part Eregil qui marmonnait toujours. Les Onze avaient pris soin de vérifier que leur travail était impeccable, et ils plongèrent leurs armes à nouveau dans tous les corps qui ne leur paraissaient pas assez morts, s'assurant que toute vie les avait quitté. Comprenant que c'était à son tour, le chef de famille, désormais chef de rien du tout, se leva et rajusta sa tunique. Il leva les yeux, et observa le meneur des spectres, qui lui faisait face. Tous les autres s'étaient placé en cercle autour de lui, pour lui porter le coup de grâce. Il ne pleurait plus, désormais, trop dévasté pour cela, et il attendait la fin avec impatience. A quoi bon vivre maintenant que tout ce qu'il avait de plus cher était parti ? D'une voix rauque, il lança :

- Faites vite.

Et il ferma les yeux pour la dernière fois.


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Mardil
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Lun 13 Jan 2014 - 22:30



Elle n’avait rien pu avaler depuis qu’elle avait appris la nouvelle. Elle avait envoyé Mira quérir Elgyn au plus tôt et la jeune fille s’était exécutée sur le champs mais cela faisait plus de deux heures et elle n’était toujours pas revenue. Ihra veillait sur elle mais cela ne suffisait pas à la calmer. Ce n’est pas qu’elle n’avait pas confiance en ses protégées mais contre les monstres qui avaient anéanti les Dunarion, il n’y avait nulle défense.

Le massacre ne remontait qu’à quelques heures mais la nouvelle s’était répandue comme une traînée de poudre parmi sa clientèle. Elle avait cru être en sécurité mais elle n’était pas idiote au point de croire qu’Eregil Dunarion avait tenu sa langue. Si Mirallan n’était pas encore au courant qu’elle était impliquée dans ses récents ennuis, il ne tarderait pas à l’apprendre. Et alors combien de temps lui resterait-il avant que ses sbires ne viennent frapper à sa porte ?

Elle essayait de réfléchir posément mais la panique menaçait à tout moment de la submerger. Il fallait pourtant qu’elle étudie toutes les options dont elle disposait. Celles-ci étaient malheureusement très réduites. La première était de suivre les ordres de Vipère et de se cacher en attendant la mort de son créancier. Le problème c’est qu’elle doutait maintenant très fort que celle-ci n’arrive à temps pour qu’elle s’en sorte.

La deuxième option était la fuite mais elle craignait aussi d’être surveillée. Auquel cas, sortir en pleine rue était purement suicidaire. Autant afficher sur sa demeure un panneau avec l’inscription « c’est moi la coupable, la porte n’est pas verrouillée ».
Non elle devait espérer qu’Elgyn lui proposerait une troisième option. Vipère et lui devaient avoir un plan pour la protéger et le jeune homme lui inspirait confiance. Et si il se révélait incapable de tenir sa promesse…

Alors il pourrait toujours devenir une monnaie d’échange. Emelyne se demanda si elle pourrait monnayer la vie du jeune homme contre la clémence de Mirallan. Après tout c’est lui qui lui avait forcé la main et elle expliquerait au marchand qu’elle avait paniqué. Mais cela n’expliquerait pas ses tractations avec Méneï. Et Mirallan le découvrirait bien assez tôt car Elgyn serait très probablement torturé…

Sauf si, bien sûr, Mirallan n’avait pas le temps de s’en prendre à l’ancien rôdeur. Emelyne pourrait-elle s’en sortir si elle fournissait directement son cadavre à leur créancier? La vérité ne pourrait alors pas franchir les lèvres de son jeune compagnon. Il ne resterait alors que la menace Vipère. Elle était de plus en plus convaincue que c’était lui qui tirait les ficelles et que c’était à lui qu’Elgyn avait fait référence lorsqu’il lui avait dit qu’un autre continuerait le travail s’il venait à mourir.

Peut être avait-elle encore le moyen de cacher son implication réelle à Mirallan? Il serait plus enclin à lui pardonner si elle lui fournissait le cadavre de l’homme qui lui avait créé tant de difficultés. Mais pour cela il fallait qu’elle puisse se débarrasser de Vipère en même temps que d’Elgyn.
Elle était encore en train d’étudier ses options lorsque Mira rentra en compagnie de l’ancien rôdeur.

////////////////////



Elgyn franchit le seuil de la demeure d’Emelyne escortée par la plus âgée des deux sœurs. Il n’était pas certain que ce fût le terme qui convînt car il ne se sentait absolument pas en sécurité. Il aurait donné cher pour se trouver auprès de Mardil en cet instant et le fait qu’Emelyne se sépare de l’une de ses protectrices pour l’amener jusqu’à elle n’était pas bon signe. Se pouvait-il que Mardil n’eût pas été le seul à avoir été attaqué par les sbires de Mirallan ?

Il s’était réveillé par intermittence durant toute la journée et petit à petit, il lui avait expliqué ce qui s’était passé. Il était passé très près de la mort et il lui faudrait encore plusieurs jours de repos s’il voulait pouvoir se débrouiller seul. Ce qui inquiétait davantage Elgyn était le fait que le sbire de Mirallan ait vu le visage de son amant. C’est pour cette raison qu’il s’était mis en route vers la maison où avait eu lieu le combat.

Mais cette dernière était vide lorsqu’il était arrivé à destination. Si ce que lui avait dit Mardil était vrai, il était plus qu’improbable que la femme qu’il avait affronté ait pu revenir chez son maître par ses propres moyens. La seule explication logique était que, une fois de plus, les spectres de Mirallan avaient été plus rapides. Ils l’avaient sans doute récupérée et mise en sécurité. La seule consolation était qu’elle ne pourrait rien leur dire avant plusieurs jours.

Mais c’était là une bien maigre consolation car que feraient-ils lorsque ces créatures repasseraient à l’attaque ? Il n’avait pas eu le temps de s’en préoccuper ni même de revenir auprès de Mardil car Mira lui était tombé dessus et l’avait emmené directement chez sa maîtresse. Celle-ci ne perdit pas de temps en civilité.

- Il a fait tuer l’intégralité de la famille Dunarion !

- Vous en êtes sure ?

- Vous avez d’autres questions dans le même genre ? Je n’ai jamais été aussi sure de quoi que ce soit. Il ne tardera pas à s’en prendre à moi, Elgyn. Et vous le savez.


Certes, il ne pouvait le nier. C’était là bien pire qu’il ne l’avait imaginé.  Si Emelyne était la prochaine cible de Mirallan, alors il pouvait aussi bien se mettre à creuser sa propre tombe. Le marchand venait de leur prouver qu’il n’était pas aussi démuni qu’ils ne l’avaient pensé. Cette erreur de jugement risquait bien de leur être fatal et il fallait maintenant songer à un plan d’action très rapide s’ils comptaient survivre.

Mais Elgyn ne voyait pas comment il pouvait se sortir de cette situation. Mardil ne lui avait pas expliqué clairement mais l’homme qu’il espérait voir se joindre à eux avait décliné l’offre. Tant que Mirallan serait protégé par ses spectres, il serait intouchable. C’est alors qu’Elgyn entrevît une possible solution.

Mirallan avait fait l’erreur d’envoyer l’intégralité de ses forces à chaque fois même lorsqu’il ne s’agissait que de mettre la main sur lui. Si Emelyne était sa prochaine cible, il commettrait sans doute la même erreur. Et lorsqu’il serait seul, Elgyn n’aurait plus qu’à se débarrasser de lui.

Il se demanda un instant s’il pourrait ainsi sacrifier Emelyne avant de prendre conscience que cette dernière se demandait probablement la même chose. Il savait bien comment les débiteurs de Mirallan se tiraient dans les pattes à la première occasion. Ce n’est qu’alors qu’il remarqua que Mira ne s’était pas placée à côté de sa maîtresse mais était restée entre lui et la porte de sortie. Le sentiment de danger qu’il ressentait depuis le début de la journée ne fît que s’intensifier et un seul coup d’œil à la maîtresse des lieux lui apprit ce qu’il avait besoin de savoir. Il s’était mis lui-même à sa merci.

- Emelyne, il faut nous serrer les coudes, maintenant plus que jamais.

- Alors je suppose que vous avez un plan génial qui m’éviterait de finir en charpie sous les coups de ces monstres ?

- Vipère et moi ne tarderons pas à mettre notre plan à exécution. Faîtes moi confiance. Mirallan est en train de vivre ses dernières heures.

- J’aimerais entendre cela de la bouche de votre associé.

- Notre associé. Et je crains que ce ne soit pas possible. Il vaudrait mieux que nous ne nous voyions plus si nous voulons éviter de nous faire repérer.

- C’est facile à dire pour vous. Ce n’est pas vous qui allez être massacré pendant la nuit.

- Emelyne, faîtes moi confiance, je vous en prie. Je vous ai promis que je ferai tout pour vous protéger et je tiendrai ma promesse.


Il lut dans les yeux de son interlocutrice que ces phrases avaient fait mouche. Celle-ci brûlait du désir de le croire mais manifestement elle hésitait encore sur la conduite à tenir. Finalement elle fît un signe à Mira et cette dernière s’écarta de la sortie, laissant le libre passage au jeune homme qui se sentit immédiatement un brin plus soulagé.

- Je fais peut être la plus grosse erreur de ma vie mais si tel est le cas, je n’aurais pas longtemps à la regretter. Faîtes vite, je vous en prie.

- Il ne vous arrivera rien, j’en fais la promesse.


Et au fond de lui, Elgyn se rendit compte avec surprise qu’il croyait en ce qu’il venait de lui dire. Il n’aurait su l’expliquer mais un lien s’était tissé entre l’ancienne prostituée et lui et il ne souhaitait pas la trahir. Malheureusement il n’avait pas la moindre idée de la façon dont il pourrait tenir sa promesse. Mais pour l’heure, la seule chose qu’il voulait était de prendre soin de son amant et lui demander conseil. L’heure approchait où leur destin se jouerait à tous les deux.
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Ryad Assad
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Mer 15 Jan 2014 - 3:04

Leon Mirallan ravala le commentaire désobligeant qu'il était sur le point de cracher. Il ne manquait d'ordinaire pas de courage, pourtant, mais il savait que le bureau sur lequel il s'appuyait était la seule chose qui pouvait le protéger des onze silhouettes immobiles qui se tenaient face à lui. Inutile de préciser, alors, qu'il s'agissait d'une protection tout à fait dérisoire, qui ne lui sauverait certainement pas la vie si ces créatures décidaient de l'attaquer. Pourtant, il était toujours leur employeur, et au regard de ce qu'elles avaient accompli, il aurait probablement dû les châtier comme il se devait. Encore qu'ils n'avaient fait qu'exécuter ses ordres à la lettre... peut-être un peu trop. Lorsqu'ils étaient revenus, leur rapport avait été bref et clair comme d'habitude, et il n'avait pas mesuré l'horreur de la situation. Les Dunarion avaient été éliminés, ce qui était une excellente nouvelle, et il se disait que rien ne pourrait plus lui barrer la route désormais. Mais il avait surestimé la délicatesse de ses sbires. Au lieu de se contenter de supprimer les gêneurs, ils les avaient proprement massacrés, sans la moindre once de pitié.

Les rumeurs circulaient bon train dans la Cité Blanche, et ses informateurs commerciaux ne tardèrent pas à lui faire venir des courriers pour l'informer de la situation désastreuse. Les Dunarion étaient d'une famille respectable, et leur mort était à la fois une tragédie, et la révélation d'une menace bien plus grande. Mirallan avait pesé de tout son poids pour détourner l'attention des enquêteurs qui fouinaient dans ses affaires, mais un tel coup d'éclat ne resterait pas impuni. La maison avait été attaquée au petit matin, et aucun des voisins n'avait rien entendu, si bien les que les Onze avaient pu battre en retraite avant d'être repérés. Ils avaient fait un long détour pour changer de vêtements, et ils s'étaient présentés à lui en haillons : des tuniques crasseuses et rapiécées qui avaient au moins le mérite de ne pas être couvertes de sang. Les premiers à avoir découvert le crime atroce étaient des messagers, qui avaient toqué à la porte sans obtenir de réponse, et qui avaient entraperçu ce qui semblait être des corps étendus à l'intérieur. Ils avaient immédiatement fait quérir la garde, qui avait débarqué à grand renforts de bottes ferrées et d'airs sévères, tandis qu'une foule de badauds se rassemblait. On parla beaucoup, on pleura parfois, on chuchota de temps en temps. Chacun avait sa théorie, et semblait croire dur comme fer qu'il s'agissait d'un coup des hommes du Khand, qui se vengeaient. Fadaises.

Mirallan, quant à lui, devait désormais supporter le fardeau de tout cela, même s'il était quelque peu responsable de la situation. Il serra les poings de rage, et sa mâchoire se crispa, alors qu'il essayait par tous les moyens de retrouver son calme. Ce n'était pas une chose aisée, maintenant qu'il était responsable de plus d'une trentaine de morts, dont certains qui n'avaient strictement rien à voir avec son affaire. Et dire qu'il avait cru que sa journée allait bien se passer... Les choses ne semblaient pas vouloir tourner en sa faveur, et tout ce qu'il entreprenait se retournait irrémédiablement contre lui. Il leva les yeux vers les Onze, qui attendaient toujours ses instructions. Ils paraissaient ne pas s'émouvoir - ni d'ailleurs se soucier le moins du monde - de ses états d'âme. Ils étaient payés pour obéir à ses ordres, et il les avait envoyé massacrer les Dunarion : même un idiot comprendrait la suite...

- Etiez-vous vraiment obligés de le faire en plein jour ? Etiez-vous obligés de le faire de manière aussi... horrible ? Par les Valar, on dit que même les enfants et les valets ont été tués !

Silence.

- La garde finira par retrouver votre trace, et c'est ici qu'ils viendront, vous ne comprenez pas ? Ici ! Et quand ils nous trouveront, que ferez-vous ? Vous les tuerez aussi ? Vous croyez vraiment pouvoir décimer toute l'armée du Gondor à vous seuls ?

Silence.

- Je n'ai jamais voulu qu'une telle chose arrive... Enfin, si, je l'ai voulu, mais pas de cette manière... Je voulais qu'Eregil Dunarion meure dans un accident... un vol qui aurait mal tourné, ou quelque chose comme ça... Mais je n'avais rien contre sa famille ! Oh, par les Valar, ses héritiers, tous morts ! La plus jeune n'était même pas nubile...

Silence.

- Mais d'un autre côté... ce sont eux qui ont attaqué les premiers. Ce sont eux qui ont ouvert les hostilités, et qui ont essayé de me couler... de me tuer, même ! Une agression en pleine rue, vous pensez donc ! Ils ont engagé des tueurs pour se débarrasser de moi, et je n'ai fait qu'agir en légitime défense. Les morts inutiles ne sont pas le fruit de ma volonté, et je les regrette amèrement. C'est un fardeau avec lequel j'aurai peine à vivre...

Silence.

- Je suppose que c'était une leçon que je devais apprendre... Le prix de la vengeance et de la colère. Parfois, les émotions nous conduisent à des extrémités regrettables. Oui. Je regrette désormais, mais ce qui est fait est fait, et je n'y changerai rien. Dunarion était un homme retors et comploteur qui avait ourdi un complot contre moi, mais sa famille était honorable et payait toujours ses dettes. Je pense que la moindre des choses serait d'assister à leurs funérailles. Oui, c'est la meilleure chose à faire... Ensuite, je devrai oublier toute cette histoire, et continuer à avancer...

Le monologue du marchand fut interrompu par un claquement sec et répété sur la porte d'entrée. Avant même qu'il pût ouvrir la bouche, un des Onze était déjà parti vérifier de qui il s'agissait. Mirallan avait donné des consignes très précises à propos des visiteurs, maintenant qu'ils se trouvaient dans une situation difficile. Seules quelques personnes étaient bienvenues : pour les autres, il faudrait repasser plus tard, ou repasser avec un sceau royal. Mais en l'occurrence, le visiteur n'était ni bienvenu, ni pourvu d'un sceau, et pourtant il pénétra dans le bureau du marchand sans y avoir été véritablement invité. L'intéressé, toujours vêtu d'une capuche qui lui tombait sur le visage, aurait pu se faire passer pour le douzième spectre de la compagnie, à ceci près qu'il paraissait bien plus humain. Pour commencer, il communiquait verbalement, ce qui facilitait grandement les échanges.

Mirallan n'en était pas moins mal à l'aise. Quand il le vit se présenter, son sang quitta instantanément son visage, et il mit un moment à retrouver son souffle. Son contact ne se présentait jamais à lui sans raison, et il fallait être aveugle pour ne pas comprendre qu'il n'était pas là pour une visite de courtoisie. Il savait, et de toute évidence il avait des choses à redire sur la méthode employée pour se débarrasser des gêneurs. Le marchand l'invita poliment à s'asseoir, du geste, mais l'homme s'était déjà emparé d'un fauteuil, avec une aisance qui cachait bien l'importance de ce qu'il avait à dire. Il s'installa confortablement, et ouvrit la conversation sur ces mots :

- Vous n'auriez pas quelque chose à boire ? Quelque chose de fort, de préférence.

- B-bien entendu...

Mirallan fouilla dans son tiroir, et en sortit la bouteille qu'il gardait toujours auprès de lui. Elle était presque pleine quand le contact était venu le voir, et désormais il ne restait plus que l'équivalent de deux verres. Le marchand les remplit en essayant de dissimuler ses tremblements, et en faisant de son mieux pour rester concentré. Ce n'était pas le moment de flancher. Pas le moment du tout. Il rangea la bouteille vide dans le tiroir, à sa place, et il s'en fallut de peu pour qu'il ne retournât son verre plein pour le remettre à l'endroit où il l'avait pris, tant il était distrait. Il se ressaisit rapidement, et avala une grande gorgée d'alcool, avec la précipitation d'un homme coupable. Le contact, quant à lui, sirotait le verre tranquillement.

- Vous pouvez vous asseoir, Leon. Je pense que ce sera préférable.

- Vous avez raison, ce sera mieux, rétorqua le marchand sans remarquer qu'il avait perdu le peu de contrôle qu'il lui restait.

L'homme encapuchonné le dominait sur tous les plans, et il tirait profit de la faiblesse de son interlocuteur, qui était perdu dans ses sombres pensées, dans ses remords, et dans ses craintes les plus irrationnelles. Il ne savait pas de quoi le contact était capable exactement, mais il se doutait bien qu'une telle démonstration chez les Dunarion ne serait pas pour lui plaire : c'était bien trop public, bien trop visible, bien trop grossier. Très loin de la discrétion, de la froide efficacité qu'il paraissait affectionner plus que tout. Il laissa quelques secondes s'écouler, pendant lesquelles le cœur du négociant s'accéléra. Il lui semblait que les battements de celui-ci pouvaient être entendus par les douze autres êtres présents dans la pièce, et que tout le monde se rendait compte qu'il était terrorisé. Il jeta un bref regard aux Onze, qui étaient immobiles, figés. Puis son regard revint à son contact. Il prit alors douloureusement conscience du fait qu'il était le seul à avoir le visage découvert. Il voulut presque le cacher de ses mains, mais il étouffa cette pulsion, et but une autre gorgée, espérant qu'elle le calmerait, et clarifierait sa pensée.

- J'ai entendu une drôle d'histoire, ce matin, lança l'homme aux accents de l'Est. Une histoire à propos des Dunarion...

- Je vais tout expliquer, trancha Mirallan, convaincu que faute avouée était à moitié pardonnée. Ils étaient à l'origine des attaques contre moi, ils voulaient ruiner notre commerce ! J'ai pensé qu'en les neutralisant, les choses seraient...

Le contact leva une main impérieuse, qui imposa le silence au marchand, dont la voix se transforma en un chuintement inaudible. Il déglutit péniblement, et se mordit l'intérieur des joues pour essayer de substituer la douleur à la peur. Sans succès. L'homme répliqua calmement :

- Deux erreurs, Leon. Premièrement, vous n'avez pas "neutralisé" les Dunarion. Vous les avez exterminé, et avec une rare violence... Voilà qui ne fait pas vos affaires. Secondement, vous n'avez pas massacré ceux qui voulaient vous couler. Dunarion n'était pas impliqué.

La mâchoire de Mirallan se décrocha littéralement, et il tomba des nues en apprenant cette affreuse nouvelle. Ce n'était pas un meurtrier sanguinaire, et encore moins un être violent. S'il avait agi ainsi, c'était uniquement parce qu'il était convaincu que Dunarion représentait une menace terrible qu'il devait éliminer. Il était certain de ne pas avoir d'autre option. Apprendre qu'il s'était trompé remettait profondément en cause la justification première de tout cela. Il balbutia quelque chose, abasourdi, sonné par ces révélations effrayantes. Le rire joyeux d'une enfant de dix ans résonna à ses oreilles, et il ferma les yeux, détournant la tête pour essayer de s'en défaire. C'en était beaucoup trop pour lui.

- Mais... articula-t-il finalement. Qui alors ? Oh... Emelyne, cette catin, ce tas de chair abject, c'est elle qui est responsable de tout cela ! La chienne, je la tuerai de mes propres mains !

- Comme vous avez tué Elgyn ? Lâcha distraitement le contact, en sirotant son verre.

Le négociant s'étouffa presque tant il ne s'attendait pas à ce coup en traître. Il répondit d'une voix dans laquelle on ne décelait aucune trace de confiance en soi :

- Que voulez-vous dire ?

- Ce que je veux dire, Leon, c'est que vous me prenez pour un idiot. Je vous avais ordonné explicitement de tuer Elgyn dans les plus brefs délais, et je sais qu'il court toujours... Ce que j'ai également appris, c'est que vous aviez négocié avec lui pour assassiner mon agent infiltré. Et ça, Leon, c'est ce que j'appelle un coup en traître.

Ce dernier voulut répondre, mais les mots restèrent coincés dans sa gorge. Que pouvait-il faire ? Que pouvait-il répondre à ces accusations formulées sur le ton normal d'une conversation normale ? Il s'écrasa, et laissa le contact poursuivre son réquisitoire :

- Par ailleurs, je constate que vous n'avez toujours pas réussi à retrouver le contrôle de vos clients, et j'ai pu constater de mes propres yeux que vos marchandises ne s'écoulent pas. Bientôt, elles dépériront, et alors avec quel argent allez-vous payer celles qui vous seront livrées dans deux semaines ? Enfin, malgré votre prétendue notoriété, vous n'avez même pas réussi à détourner de vous les enquêteurs du Roi, qui ont pris votre livre de comptes.

- Ce n'est pas le vrai, rétorqua l'accusé, avant de se rendre compte que cela ne changeait rien.

- Cette affaire, aussi tragique soit-elle pour notre entreprise, met au jour votre exceptionnelle incompétence, et la démonstration de ce matin suffit à elle seule à résumer votre action de ces derniers jours. Des coups d'épée, bruyants et voyants, mais dans l'eau. Je vous invite à vous concentrer sur vos tâches les plus urgentes : éliminer Elgyn, et détruire ceux qui vous concurrencent. Une fois que vous aurez récupéré le contrôle de la situation, nous discuterons de l'avenir de nos relations...

Le contact se leva, et termina son verre, avant de le reposer sur le bureau. Il quitta la pièce sans attendre et sans prononcer un au revoir, laissant Mirallan seul avec ses pensées, et Onze silhouettes silencieuses qui ne lui étaient pour l'heure d'aucun réconfort. Il avait tout à fait compris ce que son interlocuteur entendait par "discuter de l'avenir de leurs relations". Cela signifiait qu'une fois qu'il aurait accompli sa mission, ils l'élimineraient tranquillement, et placeraient quelqu'un d'autre à la tête du réseau qu'il avait construit. Il avait fait trop de dégâts pour être pardonné, et il en avait conscience. Toutefois, il avait toujours marché pour lui, et il ne pouvait pas se résoudre à accepter la mort telle qu'on la lui présentait. Pendant un temps, il avait pensé à envoyer ses onze guerriers attaquer Emelyne de manière frontale, pour lui faire payer. Il n'imaginait pas qu'elle disposât de quoi que ce fût capable d'arrêter la horde de démons qu'il pouvait lâcher sur sa résidence, et cela lui procurerait un grand plaisir de voir cette traîtresse implorer sa pitié pendant qu'il l'étranglerait personnellement. Mais s'il agissait ainsi, il se condamnait. Le contact ne lui pardonnerait pas une nouvelle bévue. Pourtant, traquer Elgyn épuiserait ses ressources bien maigres, et il se retrouverait alors à devoir faire un choix entre obéir au contact et sauver sa vie. Car s'il traquait ce ver insignifiant, il ne pouvait plus arroser généreusement les autorités pour qu'elles détournassent les yeux de lui. Il se mit à réfléchir intensément, pour trouver comment se sortir du piège dans lequel il était déjà tombé et alors, un plan audacieux lui vint. Un plan qui confinait à la folie, mais qui aurait le mérite, s'il réussissait, de le débarrasser d'une bonne partie de ses problèmes. Mais pour cela, il lui faudrait faire usage de toute la force des Onze.


~~~~


Il n'avait pas été facile de le trouver, quand bien même ils avaient l'avantage du nombre. Minas Tirith était une grande cité, et ils ne pouvaient se déplacer que la nuit, pour minimiser le risque d'être reconnus. Ils avaient ainsi quadrillé un terrain incroyable, jusqu'à finalement tomber sur celui qu'ils cherchaient. Mais contrairement à ce qu'ils avaient tenté avec Vipère, ils n'avaient pas pris le risque de l'attaquer isolément. Le contact, même s'ils ne l'avaient jamais vu se battre, dégageait une dangerosité presque palpable, et ils décidèrent que onze ne seraient pas de trop pour en venir à bout. Il aurait bien du mal à les gérer tous ensemble, et il leur ouvrirait forcément une faille dans laquelle ils pourraient plonger une dague acérée, qui remonterait jusqu'à son cœur. De cela, ils n'avaient aucun doute.

Les Onze n'étaient pas nés pour la traque, mais ils avaient été formés à travailler en équipe, ce qui les rendait prodigieusement dangereux. Ils tendirent un piège imparable à leur cible, la rabattant patiemment jusque là où il se retrouverait totalement cerné. L'homme leur avait donné du fil à retordre, et ils avaient été obligés de se repositionner plus d'une fois, tant il semblait deviner où ils allaient l'attendre. Mais finalement, ils avaient réussi à l'avoir. Cela n'avait pas été simple, mais le combat qui s'annonçait serait encore bien pire. Le contact sortit une longue dague effilée, et chercha du regard une sortie. Mes les Onze quadrillaient toutes les rues, et il était difficilement envisageable de se jeter sur eux sans un plan. Eux avaient sorti des arbalètes légères, qui prouvaient qu'ils n'étaient pas là pour plaisanter. Ils allaient le tuer, même si cela devait se faire de manière fort peu honorable.

L'homme du Rhûn avisa leurs armes, et, constatant qu'il était pris, tenta le tout pour le tout. Il plongea à l'intérieur d'une maison habitée, par une fenêtre qui se brisa sous son poids, et atterrit à l'intérieur, sur le lit conjugal d'une famille modeste. Il y eut des cris, des hurlements de terreur à réveiller tout le quartier, et des bruits de cavalcade. Au lieu de passer par les rues, il allait passer au travers des maisons, sans se soucier de savoir qui il réveillerait, qui il dérangerait. Les Onze n'avaient pas prévu ça, et ils se lancèrent à sa poursuite comme une meute de loups. Certains le suivirent à l'intérieur, repérant sa trace au désordre qu'il laissait involontairement sur son passage, tandis que les autres contournaient par l'extérieur, tout en essayant de voir si des gardes approchaient ou non. Ce fut un de ces groupes qui fut le premier à être attaqué.

Ils tournèrent brutalement à un angle, pour se rapprocher d'une maison d'où ils entendaient des cris, quand soudain un poignard vola dans leur direction. Le premier l'évita en se jetant de côté, mais ce ne fut pas le cas de celui qui suivait. La lame se planta profondément dans son torse, et le spectre chuta lourdement au sol, agité de convulsions qui durèrent quelques secondes, avant qu'il ne se laissât embrasser par la mort. Son compagnon n'avait pas arrêté sa course, et il plongea droit vers le contact. Chacun bloqua l'arme de l'autre, et les deux lutteurs déployèrent toute leur énergie à essayer de glisser leur dague jusqu'à un point vital de l'adversaire, en vain. Finalement, l'homme de l'Est transféra son poids sur l'arrière de son corps, et fit basculer le fantôme par-dessus son épaule en une jolie projection. La créature décolla du sol, et se retrouva instantanément sur le dos. Son bras était toujours tenu par le guerrier, qui imprima une torsion impitoyable. Il y eut un craquement sec, suivi d'un cri de pure souffrance. Le contact y mit fin en plantant sa lame dans le tissu qui recouvrait ce qui devait servir de visage à cette créature. Le monstre expira brutalement, dans un gargouillis ignoble.

Les autres, alertés par les bruits du combat, convergèrent dans cette direction, au mépris de toute discrétion. Ils passèrent devant les corps étendus de leurs compagnons sans y prêter un regard, uniquement focalisés sur celui qui était responsable de leur mort, et qui courait désormais pour leur échapper. Il changea brutalement de trajectoire en avisant une patrouille, et les spectres le suivirent avec empressement, le talonnant comme des chiens harcèlent un cerf jusqu'à épuisement. Sauf que le contact n'était pas aussi démuni qu'un cerf. Alors qu'il courait, il avisa des tonneaux qui se trouvaient empilés derrière une taverne. Il se saisit du premier, et le jeta à terre brutalement. Ceux qui se trouvaient au-dessus churent avec fracas, et constituèrent un obstacle que les spectres devraient péniblement franchir s'ils voulaient le suivre. Mais ils étaient déterminés, et ils grimpèrent sans se soucier de l'instabilité de la situation. La dague du cerf trouva la gorge du premier chien qui passa la tête par-dessus l'amoncellement, et celui-ci glapit avant de s'écrouler sur le côté, mortellement touché. Les autres continuèrent leur ascension, et redescendirent de l'autre bord, avant de reprendre la poursuite. Ce qu'ils n'avaient pas vu, en revanche, c'était qu'il avait profité de son dernier assassinat pour récupérer l'arbalète légère que sa victime portait en main. Elle était chargée, naturellement, et lorsqu'il les sentit trop proches, il se retourna et tira dans leur direction.

Le carreau partit à toute vitesse, percutant le premier de la file en pleine poitrine. Le choc fut sourd, le bruit mat, et la douleur probablement intense. La force de pénétration n'était pas équivalente à celle d'une arme de plus grande taille, mais à cette distance, le tir n'en demeurait pas moins mortel. Le spectre s'effondra dans une danse de voiles et de tissus, tandis que les autres s'écartaient pour continuer la traque. Les premiers rangs se baissèrent, et tandis que les seconds visaient par-dessus leurs épaules. Il en restait sept, et ce furent sept traits mortels qui filèrent droit vers le contact. Il plongea de côté pour les éviter, mais n'eut pas la chance de n'en recevoir aucun. Un d'entre eux se ficha dans son épaule, sans toutefois pénétrer très profondément. L'autre glissa au niveau de ses côtes, et lui laissa une belle marque sanglante, qui devait brûler. Mais cela ne l'empêchait pas de courir. Il fila, leste comme le vent, et finit par rejoindre des quartiers un peu plus fréquentés - et donc mieux surveillés. Il entendit au loin une patrouille, et ce fut vers elle qu'il se dirigea avant d'être à court de souffle. Il se jeta dans un coin sombre, et s'allongea hors de vue, caché entre des caisses de marchandise vides, l'étal pour l'instant fermé d'un marchand, le nez juste au niveau d'une flaque dont l'odeur âcre lui rappelait que certains se soulageaient où ils le pouvaient. Mais c'était mieux que rien.

Les gardes passèrent bruyamment, éclairant les environs de leurs torches, sans rien voir ce qu'il se passait autour d'eux. Ils dépassèrent la cachette précaire du contact sans le voir, puis poursuivirent leur route. Les spectres, quant à eux, avaient disparu. Et de toute la nuit, ils ne reparurent pas. Toutefois, leur cible préféra demeurer où elle était, cachée, jusqu'à ce que le jour se levât et que les habitants légitimes reprissent possession des lieux. Alors, il pourrait aller se soigner, discuter avec deux ou trois personnes, et élaborer un plan pour se débarrasser de Mirallan...


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Mardil
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Sam 18 Jan 2014 - 22:02
J’avais du mal à tenir debout très longtemps et rien que pour cette raison, ce plan était de la folie. Mais une telle chance ne se représenterait pas à nouveau et Elgyn était tombé d’accord avec moi. J’avais été surpris de voir à quel point il tenait à agir rapidement afin d’éviter que Mirallan ne s’en prenne à Emelyne. Peut être avais-je même ressenti un pincement de jalousie à vrai dire.

Mais l’important était que mon contact avait changé d’avis. Il m’avait retrouvé sans grande difficulté et m’avait calmement expliqué qu’il était temps de se débarrasser du marchand. Il m’avait alors confié que ce dernier avait envoyé ses spectres à ses trousses. J’avais été stupéfait d’apprendre que Mirallan ait pu commettre un tel impair. Il devait vraiment être au pied du mur pour agir de façon aussi imprudente.

Si ce que mon contact m’avait dit était vrai (et je n’avais aucune raison de ne pas le croire) alors il avait éliminé quatre des sbires du marchand. En comptant celle que j’avais empoisonnée, et qui ne devait pas plus être en état de combattre que moi, il en restait encore sept qui protégeaient notre cible. Autant dire que je voyais mal comment Elgyn et lui seraient capables d’en venir à bout.

C’est pourtant ce qu’il nous proposait, assis confortablement dans l’unique fauteuil de la chambre d’Elgyn. Ce dernier et moi-même étions assis sur le lit. Si j’avais eu moins mal, j’aurais sûrement été plus stressé que je ne l’étais mais la douleur ne me laissait que peu d’instant de répit. Il s’était présenté à Elgyn à visage découvert et lui avait même serré la main, comme s’il n’avait jamais ordonné sa mort. J’étais encore en train de repenser à cette scène lorsque mon amant interrompit le cours de mes pensées.

- Même si je trouve difficilement croyable que vous ayez réussi à tuer quatre de ces monstres, je ne vois pas bien comment vous voulez que nous nous en sortions en les attaquant frontalement.

- Par la ruse évidemment. Mirallan est tellement obsédé par sa sécurité qu’il ne pourrait même pas envisager qu’on l’attaque à son domicile.


C’était là une déclaration assez contradictoire en apparence mais je me rendis compte que c’était une analyse assez fine de la situation. Le marchand avait tout misé sur ses gardes du corps (et vu leur efficacité, on comprenait aisément pourquoi) mais il ne se sentait en sécurité que sous leur protection, donc chez lui. Il serait moins prévoyant que si nous l’obligions à sortir de sa cachette. Néanmoins, il nous fallait pénétrer chez lui à son insu et cela restait un problème.

- Qu’est ce que vous proposez exactement ?

- Je connais l’intérieur de la propriété de Mirallan. Je la connais même très bien. Il nous faut l’acculer dans une pièce où il ne pourra pas s’enfuir. Son bureau est l’endroit idéal. Il y a deux accès pour y parvenir et nous arriverons des deux côtés à la fois. Il y a un passage dans les cuisines qui conduit dans une ruelle derrière sa demeure. L’un de nous passera par là.

- Et par où passeront les deux autres ?

- Par la grande porte. Il est inconcevable que je rentre autrement chez lui.


Il eût un sourire glacial et j’aurais presque pu avoir de la peine pour le marchand en cet instant. Malgré tout, ce plan me semblait très risqué. Vu l’état dans lequel j’étais, il semblerait que ce soit Elgyn qui doive emprunter le passage en question. Je n’aimais vraiment pas ce plan et je le trouvais bien imprudent. Mais mon contact avait l’air plus que sûr de lui et, s’il était impossible d’avoir confiance en cet homme, je pouvais faire confiance à son propre instinct de survie. Il ne se risquerait pas dans une entreprise aussi risquée s’il pensait avoir ne serait-ce que la moindre chance d’y rester.

Il nous expliqua ensuite en détail le plan de la demeure afin que nous puissions rejoindre le bureau de Mirallan. L’effet de surprise devrait nous permettre de nous débarrasser aisément de trois des sbires du marchand. Cela en laissait quatre autres contre trois hommes. Ou plutôt deux et demi car je ne voyais pas très bien ce que j’allais pouvoir faire. S’ils étaient aussi forts que la femme que j’avais affrontée, je ne donnais pas cher de notre peau.

/////////////

De l’extérieur, il n’y avait aucun moyen de voir la lueur de la bougie qui éclairait la minuscule pièce où il se trouvait. Il avait quitté Mardil et Elgyn seulement une heure auparavant et il peaufinait les derniers détails de son plan. Il était maintenant convaincu que Mirallan ne pourrait régler ses problèmes et il allait devoir faire le ménage. L’enquête disparaîtrait avec le marchand et il s’assurerait ensuite d’exterminer la concurrence. Il pourrait alors reformer un nouveau réseau en choisissant avec soin ses subalternes. Il avait cru que Mirallan était l’homme de la situation et pendant plusieurs années, il l’avait été.

S’il ne s’était pas montré aussi gourmand, il aurait pu lui être utile. Peu d’hommes avaient essayé de s’en prendre à lui et les rares qui avaient été assez fous pour se croire à la hauteur de la tâche avaient tous péri. Le marchand ne ferait pas exception à la règle. Il n’avait aucun doute sur le succès de  cette mission et la lettre qu’il finissait de rédiger réglerait un autre problème. Deux oiseaux moqueurs réduits à néant avec une seule pierre.

Ne restait plus que le cas de Mardil à gérer. Même s’il allait se débarrasser de tous les témoins, le jeune homme était bien trop précieux aux yeux de Rezlak. Seulement il n’était pas convaincu de sa loyauté. Qu’il se soit énamouré du rôdeur le laissait perplexe. Il ne concevait pas qu’il put y avoir plus important que leur maître et rien que pour cette raison, il fallait recadrer le jeune espion.
Il cacheta la missive et se mit en chemin pour la maison de Mirallan. Ils attaqueraient dès le lendemain afin de ne pas trop lui laisser le temps de la réflexion.

////////////

Citation :
A mon employé,

Car si tu sembles l’avoir oublié, c’est ce que tu es Léon. Tu excuseras le tutoiement mais je réserve le vouvoiement aux gens à qui je témoigne un certain respect. Ce qui t’exclut d’office, j’en ai bien peur. Tu dois probablement te demander pourquoi je laisse cette lettre sous ta porte. Peut être même ressens tu une lueur d’espoir. Mais ta tentative d’assassinat, bien maladroite il faut l’avouer, n’est pas oubliée et encore moins pardonnée.

Cela ne m’empêche pas de m’inquiéter pour toi. Aussi j’aime autant te prévenir que la cible que je t’avais assignée a décidé de passer à l’action. Elgyn a l’intention de pénétrer dans ta demeure demain soir afin de t’assassiner. Il passera par le passage dans tes cuisines.

Tu te demandes probablement pourquoi je tiens à protéger ta vie, mais ton interrogation est sans fondement. Je tiens seulement à ce que tu survives car nul autre que moi n’aura le plaisir de plonger une lame dans ton corps pathétique et tremblant.
Au plaisir de notre prochaine rencontre…

////////////



L’heure approchait et la nervosité d’Elgyn ne faisait que croître. Il sentait que leur plan était voué à l’échec et pourtant ni lui ni Mardil ne feraient marche arrière. Il venait tout juste de finir d’affuter une lame que son amant était maintenant en train d’enduire de poison.

- Tu es sûr que ce sera efficace ?

- Ce sera mortel et instantané. J’ignore d’où vient ce poison exactement, des Terres du Sud je crois, mais il nous débarrassera de ces monstres. Enfin… si nous arrivons à leur planter nos lames dans le corps…

- Comment te l’est tu procuré ?

- Toujours le même homme. Il en connaît bien plus que moi sur les poisons et pourtant ma connaissance est vaste...


Ils restèrent silencieux durant un moment. Ils avaient beaucoup de choses à se dire et ils savaient tous les deux que c’était peut être leur dernière occasion de tout mettre à plat. Pourtant, aucun des deux ne souhaitait commencer. Elgyn était désormais persuadé de son amour pour le jeune espion mais il prenait douloureusement conscience que leurs chemins allaient bientôt se séparer.

Car, même s’ils survivaient à cette nuit, Mardil ne pourrait jamais le suivre. Après avoir rencontré l’homme qui lui servait de supérieur, Elgyn s’était rendu compte que s’enfuir n’était pas une option pour son amant et n’en serait jamais une. Il aurait pu se voiler la face et prétendre rester en sa compagnie pendant qu’il travaillait contre sa propre patrie mais il n’en était pas capable. Et il doutait fortement qu’on lui en laisse l’occasion. Ainsi il était préférable pour eux deux qu’il s’en aille. Il savait bien que le jeune rôdeur en était parfaitement conscient lui aussi et il aurait voulu trouver les mots pour le réconforter. Seulement que pouvait-il dire ?

Ils finirent leur travail en silence, plongés dans leurs pensées respectives. Lorsque tout fût prêt, ils restèrent l’un à côté de l’autre. Ils ne voulaient pas rompre le contact même s’ils savaient que c’était inéluctable. Le temps semblait être suspendu dans la petite chambre d’Elgyn. Ils n’entendaient même plus les bruits de la cité, juste leurs respirations parfaitement synchronisées. L’ancien rôdeur se perdait dans le regard de son amant. Il aurait voulu s’y noyer, prendre le jeune homme dans ses bras et lui dire que tout était pardonné, qu’il ne voulait pas gâcher les derniers moments qu’ils passaient ensemble.
Mais il ne fît rien et l’instant passa et ne revînt jamais.

!!!!!!!!!!!!!!!!!!

Elgyn était accroupi près de la trappe qui menait chez Mirallan. Il descendit l’échelle et se retrouva dans un passage à peine assez haut pour qu’il tienne debout. Ce dernier était humide et sentait le renfermé mais il était surtout dépourvu de toute source lumineuse. Cependant il n’y avait qu’une seule direction possible et le jeune homme se mît lentement en route.

Il avait l’impression que son cœur faisait tellement de bruit qu’il devait être audible d’un bout à l’autre de la ville. Il tenta en vain de se calmer et de se concentrer sur sa tâche. Il tenait fermement son épée et sentait la dague imbibée de poison contre son mollet gauche. Il avait pris soin de bien envelopper la lame afin de ne pas se couper accidentellement. Néanmoins il pouvait rapidement s’en saisir si le besoin s’en faisait sentir.

Il finit par arriver à la fin du passage. Il avait l’impression que cela faisait des heures qu’il se trouvait dans ce tunnel mais il était descendu depuis moins de deux minutes. Mardil et son contact devaient être en place maintenant et il était temps d’agir. Il pesa de tout son poids contre le fond du passage et la lumière l’aveugla un court instant.

Mais, dès qu’il retrouva la vue, il comprît que c’était un piège. Car s’il se trouvait bien dans les cuisines de Mirallan, le maître des lieux l’attendait de pied ferme. Sept arbalètes se braquèrent immédiatement sur lui et deux des spectres lui ôtèrent son épée avant qu’il n’ait pu faire le moindre geste pour se défendre.

////////////////

- Avale ça !

Mon contact tenait deux petites boulettes dans sa main. Il en avala l’une et me tendit l’autre. Je la regardais d’un air suspect mais me décidais tout de même à la mettre dans ma bouche. Le goût était horriblement amer et je déglutis avec peine. Presque aussitôt je fus pris de vertige et tombais sur le sol. Cela ne dura qu’un moment et lorsque je me remis debout, je ne ressentais plus aucune douleur. Je ne m’étais même rarement senti autant en forme. Je lançais un regard interrogateur vers l’homme à mes côtés.

- Un stimulant très puissant. Il supprime toute douleur et décuple les forces. Mais l’effet n’est que passager. Et si tu ne sens pas la douleur, tu risques de te blesser beaucoup plus sérieusement que tu ne l’es déjà. Mais pour cette fois, c’est exactement ce qu’il nous faut.

Sur ce, il frappa trois coups rapides à la porte de Mirallan et attendit. A peine la porte se fût elle ouverte sur l’un des spectres que j’entendis le léger claquement de l’arbalète. Le carreau se planta dans la poitrine de notre adversaire et mon contact enjamba le cadavre sans même daigner lui jeter un coup d’œil.

Je lui emboîtais le pas et nous progressâmes rapidement. Nous ne trouvâmes aucune résistance sur notre passage mais la direction que prenait mon contact ne me semblait pas être la bonne. Nous traversâmes presque toute la largeur de la demeure avant qu’il ne s’arrête devant une large porte. Il se tourna vers moi et me fît un léger hochement de tête. Aussitôt je plaçais une flèche sur la corde de mon arc. Je pris une profonde inspiration et mon contact ouvrit grand la porte d’un coup de pied.

Je fus stoppé net devant la scène qui m’attendait. Elgyn était agenouillé devant Mirallan, entouré de ses six serviteurs restants. Je compris alors qu’il était condamné, quoique je fasse. Ma flèche vola en même temps que le carreau de l’arbalète de mon contact et deux spectres supplémentaires tombèrent sur le sol.

- Tuez les ! Tuez les tous ! Hurla Mirallan.

Mais ces créatures n’avaient pas besoin qu’on leur dise quoi faire. Elles se tournèrent vers nous et c’est à cet instant qu’Elgyn plongea la lame de sa dague dans la jambe de celui qui était le plus proche de lui. Le spectre s’écroula quasi immédiatement, terrassé par le poison. Celui qui était derrière Elgyn tira alors sa tête vers l’arrière et un flot de sang se déversa sur le sol devant mon amant. Le coup porté avait été si rapide que je n’avais même pas vu la lame.

Les trois spectres se précipitèrent vers nous et le combat s’engagea. Deux d’entre eux s’attaquèrent à mon contact, sans doute désireux de venger les leurs. Le troisième s’élança vers moi, la dague encore tâchée du sang d’Elgyn à la main. Je tirais mon poignard et courut à sa rencontre. L’espace était réduit mais nos mouvements étaient rapides et précis.

Mon opposant était un combattant hors pair mais il ne me semblait pas animé de la même force quasi surnaturelle de la femme que j’avais combattue. Ou bien il s’agissait de l’effet de la drogue que mon contact m’avait donné. Quoi qu’il en soit, tout se passa très vite. J’esquivais ses premières attaques et dès que l’occasion se présenta je fondis sur lui comme un rapace sur sa proie. Il se décala sur la droite pour éviter mon poignard mais de mon autre main, je saisis son bras et le forçais à lâcher son arme. Un coup de genou m’atteint dans le dos mais c’est à peine si je le sentis. Mon bras vola en un arc de cercle et mon poignard taillada la chair de mon adversaire qui tomba sur le sol.

Je me tournais vers mon contact et vis qu’il ne faisait plus face qu’à un seul combattant. L’autre était étendu sur le sol, sa tête faisant un angle contre nature avec le reste de son corps. C’est alors que nous repérâmes en même temps que Mirallan se dirigeait vers le passage secret, la seule autre sortie se trouvant derrière nous. Le spectre envoya un coup de pied à mon contact mais celui-ci lui attrapa la jambe et l’envoya voler contre le mur de droite. Il s’élança ensuite vers Mirallan et rattrapa le marchand avant qu’il n’ait pu s’engager dans le passage secret.

Je ne vis pas la suite car le spectre restant s’était relevé et je lui tombais dessus. L’énergie du désespoir semblait décupler ses forces et c’est avec peine que je tentais de me protéger contre ses coups de poings. Je me laissais tomber au sol et lui crochetais les jambes. Il s’effondra et je grimpais sur lui, refermant mes mains autour de sa gorge. Il se débattît tant et si bien qu’il finit par se libérer de mon étreinte mais je me saisis de ma dague et lui plantais en plein milieu de son visage.

Je ne voyais plus ce qui m’entourais. Je ne pensais plus qu’à l’expression d’Elgyn lorsque nous étions rentrés dans les cuisines. Il savait alors qu’il était condamné et son regard me hanterait pendant longtemps. Une autre personne que j’aimais était morte par ma faute et je n’avais plus une seule pensée cohérente. Je m’acharnais avec ma dague sur le visage de mon adversaire, longtemps après qu’il eût cessé de respirer.

Ce fût la douleur qui me força à m’arrêter. L’effet de la drogue s’était apparemment dissipé et ce n’est que là que je remarquais que ma blessure s’était rouverte pendant l’affrontement avec les sbires de Mirallan. Celui-ci était appuyé contre le mur du fond, visiblement inconscient. Mon contact était assis à même le sol et me regardait massacrer le spectre comme s’il s’agissait d’un spectacle fort divertissant.

Il se releva et s’approcha de moi. Je pris la main qu’il me tendait pour m’aider à me relever. J’entendis alors Mirallan reprendre conscience. Mon contact se dirigea vers lui mais je ne pris même pas la peine de tourner la tête dans leur direction. Je tombais à genoux devant le corps d’Elgyn. Je ne regardais pas la blessure immonde qui coupait sa gorge en deux. Je fermais ses yeux délicatement et, indifférent au regard des deux hommes présents dans la pièce, je lui donnais enfin le baiser que je n’avais pas eu l’occasion de lui donner plus tôt.
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Ryad Assad
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Dim 19 Jan 2014 - 13:04
Infime. Une dose infime.

Elle n'avait été qu'effleurée par la dague de Vipère, qui avait à peine entaillé sa chair, et qui ne lui laisserait même pas une cicatrice. Pourtant, elle avait réduite à néant en quelques secondes. Le coup porté au niveau de sa gorge, qui avait fait couler un mince filet de sang le long de son épaule, était responsable de tout. En quelques secondes, le poison s'était répandu jusqu'à son cerveau et son cœur, et ça avait été la fin. Tout du moins, ça aurait dû être la fin. Mais sa cible, grièvement blessée par le coup de dague qu'elle lui avait porté, avait dû battre en retraite précipitamment, la laissant saisie de violentes convulsions, incapable de se défendre, incapable de bouger. La crise avait duré une bonne heure, durant laquelle elle avait senti son cerveau se déchirer de l'intérieur, et entrer en fusion. La douleur était atroce, et elle n'avait plus été capable de penser logiquement. Mais elle n'était pas tombée dans l'inconscience, et au bout d'une heure, éreintée et tremblante, elle avait réussi à se hisser sur ses pieds, et à se sortir de cet endroit abandonné où quelqu'un allait finir par la retrouver.

Elle ne connaissait pas le poison utilisé, mais elle savait qu'il était extrêmement virulent. Cela éliminait d'emblée une bonne partie des suspects. Elle ne savait pas tous les identifier, mais elle savait comment en combattre une bonne partie. Et elle avait la chance d'avoir un employeur bien fourni au niveau des plantes nécessaires à la confection d'un antipoison. Il lui avait fallu deux heures de plus pour rejoindre l'entrepôt, et trois gros quart d'heure pour trouver les plantes, et les mélanger. Fort heureusement, Mirallan était soigneux sur le rangement, sans quoi elle aurait pu y passer toute une vie. Ses mains étaient agitées de spasmes incontrôlables, qui rendaient toute opération difficile, mais elle finit par obtenir une bouillie brunâtre et amère qu'elle avala copieusement, sans se soucier de son goût exécrable. Elle en prépara d'autre, tant qu'elle en avait la force, mais elle sentit bientôt une terrible langueur la gagner, et elle s'écroula sans grâce, terrassée. Elle avait craint un instant d'être découverte dans cet endroit où, après tout, des employés de Mirallan pouvaient passer à n'importe quelle heure. Mais il n'en fut rien. De toute évidence, les soucis du marchand avaient complètement paralysé son commerce, et il ne pouvait plus même envoyer ses employés bouger ses caisses de marchandise, sans quoi il risquait d'être repéré par les autorités. Tant mieux pour elle. Lorsqu'elle se réveilla, elle était donc toujours au même endroit, toujours aussi affaiblie, toujours aussi seule. Elle avala encore cette pâte immonde qu'elle supportait de moins en moins à chaque bouchée, et recommença à broyer les plantes qui lui permettaient de tenir le choc, à défaut de lui donner des idées claires.

Elle ignorait combien de temps elle avait dormi, mais ses options étaient terriblement limitées : rejoindre les siens, ou mourir. Dans la cité, elle ne trouverait aucune autre aide. Elle emporta son seul remède actuel, dont l'efficacité déclinait au fil des usages, et prit sur elle de rejoindre la demeure de Mirallan. Elle connaissait le trajet par cœur, et même si elle avait l'impression d'avoir les paupières lourdes, ses pieds semblaient s'orienter seuls, et la conduire dans ce qui avait été sa demeure pendant les derniers mois. Il faisait nuit noire autour d'elle, ce qui rendit son approche possible, sans quoi on l'aurait probablement arrêtée sur-le-champ, eu égard à sa démarche hésitante et trainante, et à son aspect patibulaire. Mais elle s'en fichait de toute façon, et restait concentrée sur son objectif. En temps normal, sans se presser, elle aurait mis à peu près trente minutes à parcourir la distance. Là, il lui fallut au moins le double de temps, et elle arriva essoufflée, presque à genoux devant la porte de la demeure. Elle carillonna, sonna, frappa de toutes ses forces sur le battant, qui refusa de s'ouvrir. Personne à l'intérieur. Elle se sentit faiblir, brisée par le désespoir. S'il n'y avait personne ici, alors personne ne pourrait l'aider. Elle essaya d'ouvrir la porte, et miraculeusement, celle-ci n'était pas fermée. Elle sentit une intense vague de soulagement la parcourir, et elle se glissa à l'intérieur, désireuse de rejoindre son lit au plus vite. Mais le spectacle qu'elle vit la fit redescendre immédiatement sur terre.

Un des siens était allongé sur le sol, un carreau d'arbalète planté en pleine poitrine, les bras en croix. Il ne respirait plus du tout. Bien que cela parût impossible, elle l'identifia du premier coup d'œil. Duz Yan... Un des plus jeunes et des plus prometteurs. Fauché en pleine force de l'âge par un tir à bout portant, à en juger par le degré d'enfoncement du projectile. Elle tomba à ses côtés, la poitrine compressée par l'émotion que son masque ne laissait pourtant pas paraître, et ôta son gant. Ses mains, pâles comme la mort, étaient fines, avec des doigts qui ressemblaient à des serres. Elle les glissa le long de la gorge du malheureux, et vit que son cœur ne battait plus. Sa peau était tiède, aussi devait-il avoir été tué peu de temps auparavant. Si elle n'avait pas été blessée par ce mécréant... Si elle n'avait pas été trop faible pour résister au poison... Les choses auraient pu être bien différentes. Elle serra les dents, et abandonna le cadavre de son compagnon, pour se diriger vers le bureau de Mirallan.

Elle s'appuyait péniblement sur les murs, vacillant comme si elle était ivre. Le décor dansait devant ses yeux, et elle avait du mal à se fixer. La faible luminosité n'arrangeait rien, et le silence oppressant semblait se changer en une infinité de petites voix qui lui chuchotaient des horreurs à l'oreille. Machinalement, car elle savait pouvoir trouver les explications nécessaires là-bas, elle se rendit au bureau de Mirallan. La porte était entrouverte, et une lumière faiblarde brillait encore à l'intérieur. Deux signes de très mauvaise augure. Elle poussa le battant faiblement, et découvrit le spectacle ignoble. Ses frères et ses sœurs, massacrés, étendus dans une flaque de sang. Elle ferma les yeux un bref instant, sentant de chaudes larmes s'insinuer sous ses paupières closes, et lorsqu'elle les rouvrit, elle pleurait vraiment, même si aucun sanglot ne la saisit. Extérieurement, elle paraissait toujours aussi insensible, aussi calme, aussi inhumaine. Elle posa un regard froid sur la scène macabre, et essaya de voir ce qu'elle pouvait en tirer.

Les siens avaient été éliminés au corps à corps pour la plupart, même si deux d'entre eux avaient été tués à distance. Le premier par une arbalète, le second par une flèche. Cela induisait au moins deux assaillants. Pour le reste, c'était confus : la mêlée avait dû être brutale, et les corps étaient parfois trop mutilés pour être exploitables. Sur une de ses sœurs, Nevmar, âgée d'à peine seize ans, on s'était atrocement acharné au point de planter encore et encore une lame acérée dans son joli visage encadré de délicats cheveux châtains. Plus jamais elle ne s'occuperait de soigner les blessures de Tean, leur supérieur à eux onze, dont la nuque avait été brisée impitoyablement. La jeune femme inspira profondément, et s'avança dans la pièce, enjambant les corps de ceux qu'elle avait considéré comme sa famille, et qui n'étaient désormais plus qu'un vulgaire souvenir.

Ses yeux se posèrent alors sur Mirallan, et elle comprit.

Le marchand, d'abord assommé par le contact alors qu'il essayait de s'enfuir, était rapidement revenu à lui. Le coup l'avait sonné, mais n'était pas assez puissant pour maintenir un homme tel que lui dans le coma très longtemps. Il s'était relevé, et avait posé un regard affligé sur la scène qui l'entourait. Les corps inertes de ce qu'il avait considéré comme son ultime rempart étaient le signe évident que sa fin était proche. Pourtant, le contact prenait son temps. Il avait d'abord observé le ranger s'acharner sur le cadavre d'un des Onze, avant de revenir à Mirallan, qui lui-même n'en revenait pas. Ce dernier observa Mardil embrasser une dernière fois son compagnon d'armes, son ami et amant, dont la gorge tranchée déversait toujours un flot de sang qui faisait pâlir sa peau à vue d'œil. Le marchand se sentit prit d'un frisson horrible :

- Vous l'aimiez ? Souffla-t-il brusquement.

Il semblait ne pas en revenir. Toute cette histoire, sa chute, avait été fondée sur l'amour, et non pas la volonté de le détruire ? C'était simplement parce qu'il avait été sur le point de séparer des amants qu'il était désormais dans cette situation. Cela n'avait donc rien à voir avec l'argent, ou si peu ! Il fut prit d'un tremblement incontrôlable, et c'est avec raideur qu'il ouvrit son tiroir. Le contact le laissa faire, à peine inquiet. Même s'il sortait une arme, que pourrait-il faire à part la retourner contre lui-même ? Mais ce n'était pas ce que cherchait Mirallan. Il attrapa un petit verre en cristal, et une bouteille d'alcool qu'il déboucha. Mais elle était vide. Vide car il l'avait achevée quelques jours plus tôt, et l'avait replacée là sans s'en rendre compte. Il avait d'ailleurs offert son dernier verre à son contact, quand celui-ci était venu le menacer. L'ironie du sort. Le marchand reposa la bouteille dans son tiroir, remit le verre juste à côté, et fit coulisser le rangement qui se referma avec un claquement sec.

La terreur qui se lisait dans les yeux de Leon Mirallan était indicible, mais il eut la décence de ne pas chercher à s'enfuir. Il savait que de toute façon, cela ne changerait rien. Il était mort depuis le jour où il avait donné l'ordre d'attaquer les Dunarion. Tout ce qu'il avait fait ensuite n'avait fait qu'accélérer la venue de ce jour funeste. En fait, il était peut-être même mort depuis qu'il avait accepté de traiter avec ce contact, qui l'avait toujours considéré comme un employé dont on pouvait se débarrasser. Mais l'heure n'était plus aux regrets, et il fallait aller de l'avant... même si s'ouvrait devant lui un gouffre noir et sombre, un abîme dans lequel il devait se jeter à pieds joints, sans possibilité de retour en arrière. Il y avait tellement de choses qu'il n'avait pas accomplies dans sa vie. Tellement de choses qu'il aurait voulu faire. Prendre épouse, par exemple, et trouver le bonheur simple de vivre accompagné de la femme de ses rêves. A cette seule pensée, il sentit sa tête vaciller, et il faillit se mettre à sangloter, à implorer pardon. Toutefois, il savait que c'était trop tard, et il préférait partir dignement. Même si ces deux hommes étaient les seuls à pouvoir observer sa fin, il voulait qu'ils conservassent de lui l'image d'un homme qui avait affronté la mort de face. D'une voix rauque, il lâcha :

- M'accorderez-vous une mort rapide ?

Le contact sourit, tirant les traits de son visage défiguré par les cicatrices :

- Certainement...

Puis son sourire s'élargit encore, mangeant son visage, révélant à quel point il était fou, dangereux, diabolique. Et il lâcha d'une voix suave :

- ...pas.

Il s'approcha de Mirallan comme un tigre fond sur sa proie, et lui planta très, très, très lentement sa lame sous les côtes, jusqu'à perforer son poumon. Le marchand, accroché à lui comme si sa vie en dépendait, ouvrit la bouche grand à la recherche d'oxygène, mais la douleur lui avait coupé le souffle. Ses forces l'abandonnèrent rapidement, autant à cause du choc psychologique que du traumatisme physique, et il s'effondra sur lui-même. La plaie se mit à saigner, et sa respiration se fit sifflante. La douleur dans son thorax devait être atroce. Le contact le regarda, tout en sachant très bien qu'il allait souffrir le martyr, avant que ses poumons se gorgeassent de sang. Bientôt, il allait en recracher par la bouche, et se retrouverait étouffé par lui. Une fin lente, une agonie infernale, une vengeance savourée.


La jeune femme observa le cadavre de Mirallan, dont le menton et la bouche étaient pleins de sang. Son corps était pâle, et une mince plaie au flanc indiquait l'endroit où la lame était rentrée. Le pauvre avait dû souffrir pendant de longues minutes, voire bien davantage selon sa propre résistance. Mais elle ne le plaignait pas autant que ses compagnons : il ne faisait pas partie de la famille. Toujours aussi faible, elle se déplaça vers le bureau du marchand, à la recherche d'un indice. Quelqu'un avait assassiné les siens, et elle ne pouvait pas laisser un tel crime impuni, dût-elle y perdre la vie dans sa vendetta. Elle souleva les documents étalés sur la table, et les lut rapidement. Parmi eux, elle trouva une lettre adressée à Mirallan, mais qui portait un cachet qu'elle aurait reconnu entre mille. Celui de sa confrérie. Elle appartenait à une sorte d'école, de temple, ou plutôt de monastère, rien de religieux, mais c'était un endroit où on accueillait des jeunes dans le plus grand secret, et que l'on formait à diverses choses. La torture notamment, était leur domaine de prédilection. Pour le reste, on leur apprenait à se battre selon des techniques anciennes. Ils étaient peu nombreux, et la perte de onze des leurs était un coup terrible pour la confrérie. Chacun de ces élèves coûtait une véritable fortune à entraîner, et leurs maîtres les envoyaient souvent réaliser des missions pour le compte de clients qui avaient besoin de leurs service. C'était à la fois un bon exercice, et une manière de gagner de l'argent pour entretenir la vie des novices. Le symbole sur le courrier ne faisait aucun doute : la confrérie avait voulu contacter Mirallan. La jeune femme, tremblante et fiévreuse, déplia la missive et la parcourut du regard.

Citation :
A Leon Mirallan, client,

Nous n'avons pas reçu votre dernier paiement pour l'usage de douze de nos élèves, et nous considérons que le contrat est rompu de votre part, comme convenu. Nous vous saurions gré de libérer dès réception de cette lettre nos envoyés.

Bien entendu, vous pouvez tout à fait nous contacter ultérieurement pour passer un nouveau contrat avec nous.

Vous pourrez déposer le paiement à l'endroit convenu.

Respectueusement,

1512

Les tremblements de la jeune femme s'accentuèrent, et elle dut s'appuyer largement sur le bureau pour ne pas s'écrouler. La date, inscrite sur le document, remontait à deux jours. Cela signifiait que depuis deux jours, Mirallan savait que les douze combattant qu'il employait auraient dû partir, et le laisser seul. Mais il avait abusé d'eux, car il avait besoin de se protéger, et il leur avait menti. Résultat, ils s'étaient sacrifié pour lui, pour son argent, pour rien ! La jeune femme serra les poings de rage, et sentit sa respiration s'accélérer. Si le marchand n'avait pas été poignardé vicieusement, elle l'aurait traqué, et l'aurait tué de ses propres mains. Mais sa vengeance, elle l'avait déjà eu par procuration. Restait à trouver l'autre objet de son attention. Elle trouva une autre missive, écrite par ses confrères, celle-là. Elle détaillait le compte-rendu de leur mission chez les Dunarion, et ce qu'ils avaient appris : la personne qui était derrière la chute de Mirallan était une certaine Emelyne. Elle en avait déjà entendu parler, auparavant, et elle savait où la trouver. Ce fut son idée première, jusqu'à ce qu'elle remarquât le courrier le plus récent, que le marchand avait posé légèrement de côté, montrant qu'il n'avait pas eu le temps de le classer. Elle s'en empara, le lut et fronça les sourcils.

La lettre n'était pas signée, mais le style et la formulation ne laissaient pas de doute quant à son origine. C'était le contact ! C'était le seul homme que la jeune eût rencontré qui parlait à Mirallan sur ce ton, et qui pouvait se permettre d'écrire ça. C'était également le seul qui semblait ne pas être mal à l'aise en présence des Douze, et qui avait ostensiblement affiché sa décontraction à chaque fois qu'il s'était présenté ici. Elle ne comprenait pas vraiment, toutefois, pourquoi il avait pris soin de prévenir son ennemi de ce qui allait se passer. En se retournant, et en examinant la scène, elle remarqua qu'il manquait un corps sur le sol. Une belle trace de sang circulaire, autour d'un espace parfaitement propre sur le tapis hors de prix. Quelqu'un avait été étendu là un moment, avant d'être déplacé. S'agissait-il d'Elgyn ? Mais alors, si c'était lui, comment expliquer qu'il n'y eût aucun survivant ? Elle ne comprenait plus rien, et ses idées n'étaient pas claires. Elle engloutit encore un peu d'antipoison, mais cette fois il lui retourna l'estomac - elle n'avait rien avalé d'autre depuis des lustres, et elle s'affaiblissait considérablement. Elle se pencha pour vomir, mais ne rendit rien. Elle était bien trop faible pour ça. Elle décida de quitter les lieux, avant que quelqu'un la découvrît ici, et qu'on l'accusât du meurtre.


~~~~


La jeune femme avait déambulé dans les rues de la cité qui s'éveillait à peine, après avoir récupéré ses effets personnels, qu'elle avait soigneusement cachés dans un endroit où personne ne pourrait les découvrir. Elle s'était mise à la recherche d'un endroit particulier, mais avait mis plus de temps à se souvenir d'où il était. Quand enfin elle arriva en face, elle se sentit à la fois rassérénée et inquiète. Ce qui allait suivre n'allait pas être de tout repos. Elle traversa une ruelle, d'un pas claudiquant, de moins en moins assuré, et elle tomba presque avachie sur la porte, usant du heurtoir plus que de raison. Des pas précipités firent écho à sa supplique, et elle vit bientôt la porte s'ouvrir sur une jeune femme au regard vif et soupçonneux : une femme du Sud, de toute évidence. Ces informations furent tout ce qu'elle pût capter au vol. La porte, qui constituait son seul soutien, venait de se dérober sous son bras, et elle s'écroula de tout son poids dans l'entrée, saisie de violentes convulsions. Une nouvelle crise qu'elle ne pouvait plus combattre. Elle entendit des voix qui criaient, d'autres bruits de pas qui tambourinaient contre le sol sur lequel était plaqué son oreille. On s'arrêta près d'elle, on parla, mais elle ne comprenait rien du tout. Sa tête tournait trop pour ça. Finalement, une voix se rapprocha de son oreille, et déchira le voile assourdissant de ses pensées :

- C'est Mirallan qui vous envoie ? Que venez-vous faire ici ? Je vous préviens, je n'hésiterai pas à donner l'ordre qu'on vous tue !

La voix était anxieuse, cela s'entendait malgré son mal de crâne horrible. La jeune femme respirait difficilement, mais rassembla ses forces pour articuler :

- Pitié... Amenez-moi Vipère. Pitié...

Et elle s'évanouit.


~~~~


Combien de temps passa depuis qu'elle avait fermé les yeux, elle l'ignorait, mais elle les ouvrit dans une toute autre situation. Elle était allongée sur un lit confortable, dans des draps qui sentaient le propre, et elle se sentait légère. C'était peut-être dû au fait qu'on l'avait changée. Sa tunique de cuir et celle composée de voiles, qu'elle portait par-dessus, avaient disparu, remplacées par une simple chemise de nuit blanche en soie, qui lui donnait l'impression d'être redevenue une enfant. Elle remua légèrement, et perçut immédiatement une réaction autour d'elle. Elle n'était pas seule. Elle rassembla ses maigres forces, et souleva ses paupières aussi lourdes que des pierres, pour enfin voir qui l'avait accueillie. Ses yeux mirent un moment à s'habituer à la luminosité, et encore plus à l'angle étrange dans lequel elle devait regarder ses hôtes. Elle était allongée, eux debout ou assis, et cela lui faisait drôle de les regarder d'en bas. Il y avait un homme, dont le visage était recouvert par un masque, et dont la seule chose qu'elle pouvait voir étaient des yeux gris pâle. Elle ne les avait vu qu'une fois, mais les avait gravé dans sa mémoire à jamais...

- Vipère...

Elle avait murmuré son nom si bas qu'il était difficile de comprendre ce qu'elle disait à moins de se tenir vraiment tout près. Ses yeux se posèrent ensuite sur les trois femmes qui se trouvaient derrière. La première, altière et fière, se tenait là, les bras croisés, la mine pincée, l'air effrayée. Elle était encadrée par deux jeunes femmes qui se ressemblaient beaucoup, petites et menues, le teint étranger, et qui pointaient deux arbalètes dans sa direction. Au moindre mouvement suspect, elle était morte. Mais elle n'avait pas d'intentions hostiles, et de toute façon n'aurait pas eu les moyens d'en avoir. Elle était totalement à leur merci, et il était déjà énorme qu'ils ne l'eussent pas tuée immédiatement.


Elle leva une main maladroite - et le cliquetis des arbalètes ajustant leur visée se fit entendre immédiatement -, et vint la poser sur son front, longer la cicatrice effroyable qui lui mangeait la moitié droite du visage, passer fugitivement sur ses yeux d'un bleu glacial, et enfin se poser sur la couverture. Elle était, il n'était pas besoin d'être guérisseur pour le savoir, en piteux état. Aussi, il parût normal que ses premières paroles fussent celles-ci :

- L'antidote... Je vous en prie...

Elle avait trouvé le moyen d'empêcher le poison d'agir temporairement, mais son remède était inefficace pour le supprimer. Il fallait absolument que celui qui avait confectionné la toxine lui donnât les ingrédients exacts, ou concoctât une solution capable de la guérir. Sans quoi, elle finirait par mourir. Mais de toute évidence, ils n'étaient pas prêts à lui accorder quoi que ce fût, avant qu'elle ne leur eût donné une bonne raison de ne pas l'exécuter sur-le-champ. Après tout, elle était la dernière des Douze, la dernière de leurs ennemis, et il était fort possible qu'elle voulût se venger d'eux. En réalité, elle les aurait massacré sans hésiter, quitte à y perdre la tête, si elle avait cru qu'ils étaient responsable de ce qu'il s'était passé. Mais elle savait que le coupable était ailleurs, et qu'elle ne pourrait pas le tuer seule. Elle se mit à tousser, et son corps se cabra brusquement, tendu à l'extrême. Elle semblait souffrir atrocement, cela se voyait à  la crispation simultanée de tous ses muscles. Puis la crise passa, et elle retomba sur le matelas, haletante, épuisée :

- De l'eau... de l'eau...

Ce n'était pas la Lune, et ils étaient assez bons pour s'en rendre compte. Vipère lui servit un verre, et elle remarqua, alors qu'il bougeait, qu'il le faisait avec mille précautions. Il était toujours blessé, et il paraissait souffrir autant qu'elle, même s'il parvenait à le cacher derrière son masque. C'était l'avantage des masques : on pouvait paraître qui on voulait, à condition de savoir contrôler ses réactions, ses émotions. Elle sentit qu'il passait une main derrière sa tête, pour l'aider à se redresser, et elle but avidement, car elle avait la gorge sèche. Mais elle faillit s'étouffer dans une nouvelle quinte de toux, et elle retomba sur le lit, secouée de spasmes violents qui lui tirèrent un gémissement bien involontaire. Ce poison était une véritable horreur, et elle avait de la chance d'avoir réussi à le contenir. Elle inspira profondément, et tourna ses yeux vides vers Vipère :

- Je sais des choses... Qui peuvent vous intéresser... Je sais... je sais qui a tué Elgyn...

Sa voix était aussi froide que sa peau et ses yeux, et elle sentit que le poids des révélations qu'elle leur promettait était énorme. Elle nota immédiatement un très léger changement dans l'attitude de Vipère, mais puisqu'elle ne voyait de lui que ses yeux, elle ne pouvait pas véritablement interpréter sa réaction. Toutefois, le choc fut beaucoup plus perceptible chez la femme sans arme, qui parut accuser le coup. De toute évidence, elle avait une certaine affection pour le malheureux Elgyn, et elle devait avoir appris la nouvelle de sa mort très peu de temps auparavant. Qu'allait-elle donc en penser ? Jugerait-elle qu'il s'agissait d'une information suffisamment importante pour aider son ancienne ennemie ? Si elle voulait réaliser sa vengeance, elle allait devoir le croire.


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Mardil
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Dim 19 Jan 2014 - 23:32
Je me retournais au son de la voix de Mirallan. Je n’arrivais pas à savoir si l’homme avait posé une question ou s’il avait juste énoncé une constatation. De toute évidence, il savait que sa fin était proche. Je ne pris pas la peine de lui répondre. Je ne pris pas même la peine d’assister à son agonie. Je m’emparais du corps d’Elgyn malgré la douleur qui me tiraillait et sortit alors que le marchand s’étouffait dans son propre sang.

Je marchais lentement, parfaitement conscient que si quelqu’un me surprenait avec un cadavre dans les bras, j’étais bon pour les cachots. Au bout de ce qui me sembla un très long moment, mon contact arriva à ma hauteur. Il n’avait eu qu’à suivre mes traces dans la neige et je n’avais pas cherché à le semer, bien conscient qu’une discussion s’imposait.
Il m’aida à transporter le corps de mon amant en dehors de la cité, jusqu’à la lisière de la forêt. Elgyn ne pourrait jamais reposer avec les siens, alors je voulais au moins qu’il repose dans sa deuxième maison. En tant que rôdeur, il avait passé une grande partie de sa vie dans ces bois et il me semblait que c’était l’endroit idéal pour l’enterrer.

Mon contact n’avait pas ouvert la bouche et il m’aida même à creuser la tombe. C’était la première fois qu’il semblait manifester de la compassion même si, au fond de moi, je savais bien qu’il n’en était rien. Je n’avais pas oublié qu’il m’avait demandé de tuer Elgyn et qu’il le considérait comme un obstacle. D’autant plus depuis qu’il avait découvert la vraie nature de notre relation. La mort de mon amant arrangeait bien ses affaires car désormais je n’avais plus aucune raison d’être distrait de ma mission.

A part que rien ne serait jamais comme avant. Pour un espion aussi doué que lui, il ne comprenait les émotions humaines qu’en surface. Penser qu’il suffisait de tuer quelqu’un pour le faire disparaître, c’était bien naïf. Mais pour l’heure, j’étais simplement reconnaissant à l’idée de ne pas avoir à faire ça tout seul. Je m’inquiéterai plus tard des répercussions de cette affaire sur mon travail. Je ne désirais plus que trouver le repos, aussi bien celui du corps que de l’esprit.

- As tu besoin d’aide pour rentrer jusqu’à chez toi ?

- Non je pourrais me débrouiller.


Il s’approcha de moi et me força à m’asseoir. Ce n’était pas très difficile car j’étais à bout de forces. Il remonta ma chemise afin d’inspecter ma blessure. Il fit la moue, me prit dans ses bras et se releva.

- Que faîtes-vous ? Je suis capable de rentrer seul.

- Tu vas te vider de ton sang avant même d’être devant les portes de la cité. Tu as besoin de nouveaux points de suture et de te reposer. Nous parlerons de la suite à donner à cette affaire dès que tu te seras remis.

- Vous avez l’intention de rester à Minas Tirith ?

- Dans l’immédiat, oui. Il y a encore beaucoup de choses à régler avant que je ne puisse me présenter devant Lui. Cette cité est répugnante. Les habitants ont fait de la débauche une nouvelle forme d’art. Les répercussions financières sont loin d’être négligeables. Dès que j’aurais arrangé les choses, nous discuterons puis je partirai pour Blankânimad.


J’entendis à peine la fin de son discours. J’avais l’impression de ne plus rien peser du tout. Ma tête me paraissait à la fois très lourde et incroyablement légère. Je savais que c’était la perte de sang qui provoquait cet état et qu’il fallait refermer ma blessure au plus tôt si je ne voulais pas y rester.

C’était là une question qui était d’ailleurs digne d’intérêt et dans l’état où je me trouvais, la réponse n’était pas évidente. Je m’étais toujours vu comme un survivant car bien des gens seraient morts face aux épreuves que j’avais vécues. Pour la première fois de ma vie, je me dis que le néant qui suivrait ma mort ne serait peut être pas si terrible à endurer.

!!!!!!!!!!!!!!

Il faisait jour lorsque je me réveillais. Je n’avais pas la moindre idée de l’heure qu’il pouvait être mais je décidais de me lever. La douleur se rappela immédiatement à mon bon souvenir et je me traînais lamentablement vers le coffre qui contenait mes poisons et la plupart de mes simples. Il ne me restait plus beaucoup de genévrier ni de bardane mais cela suffirait dans un premier temps. L’idéal aurait été d’avoir de la véronique mais mes stocks étaient au plus bas. Fort heureusement ces plantes étaient communes au Gondor et je pourrais m’approvisionner dès que j’irai un peu mieux. Ma réserve de plantes venant de l’Est en revanche était presque épuisée et je ne savais pas quand je serai en mesure de m’en procurer de nouveau.

Je concoctais un cataplasme avec les plantes dont je disposais et l’appliquais sur la plaie après l’avoir nettoyée. Je refis alors mes bandages du mieux que je le pouvais. Je sortis la potion du Rhûn dont j’avais abusé ces derniers temps. Là aussi, la poudre à diluer dans l’eau était presque épuisée. Néanmoins cela devrait être suffisant pour m’aider à guérir de cette blessure si je prenais suffisamment de repos. Je m’allongeais de nouveau sur le lit et je ne tardais pas à m’assoupir.

Ce n’est qu’en fin d’après midi que je me sentis la force de me lever et de sortir. Je ne pouvais plus rester cloitré entre quatre murs car je ne pensais qu’à Elgyn et je sentais que j’allais devenir fou si je ne m’aérais pas rapidement. Je marchais sans but dans la cité, tâchant sans y réussir, de chasser mes idées noires lorsque je le vis. Le symbole de Méneï était à nouveau visible. Même si cela était peu sage, je rentrais immédiatement chez moi et revêtis la tenue de Vipère.

/////////////



Emelyne n’était pas très sûre de savoir ce qu’elle devait faire de son « invitée ». Sa première pensée avait été de la supprimer. Dans l’état où elle était, elle ne pouvait guère opposer de résistance. Mais alors pourquoi serait-elle venue sonner à sa porte ? Si elle voulait des réponses, il valait mieux ne pas la tuer pour le moment.

Elle la fît porter dans une chambre libre et ordonna à Mira de la fouiller afin d’être certaine qu’elle n’avait pas d’arme. Elle était toujours inconsciente et Emelyne en profita pour étudier son visage. Qu’elle était jeune ! Jeune et passablement défigurée. Elle tressaillit en voyant l’hideuse cicatrice sur le visage de la meurtrière.

Il fallait maintenant qu’elle se décide et elle avait besoin de réponses. Aussi, elle demanda à Mira d’aller chez Mirallan et de lui dire ce qu’elle verrait. Elle envoya ensuite Ihra chez Méneï. Il était le seul moyen qu’elle avait de contacter Vipère et c’était là ce que désirait la jeune femme endormie sous son toit.

!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

Ihra était revenue très vite et lui avait assuré que Méneï faisait au plus vite. Emelyne n’avait pas quitté le chevet de l’étrange femme. De toute façon, la maison était fermée au public depuis qu’elle se terrait chez elle en attendant que ses problèmes soient résolus. Les filles étaient nerveuses et l’ennui les rendait querelleuses. Elle avait dû mettre fin à deux prises de bec entre ses protégées et il était plus que temps que ses activités reprennent.

Lorsque Mira revînt et qu’elle lui révéla que son créancier était mort, le soulagement s’empara de la maquerelle. Ainsi Elgyn avait tenu sa promesse. Pourquoi alors ne l’avait-il pas prévenu de la réussite de leur plan ? Un horrible pressentiment s’empara d’elle mais Mira avait été catégorique sur le fait que le rôdeur ne se trouvait pas parmi les corps qui encombraient la demeure du marchand.

Son regard se tourna vers sa pensionnaire et elle se demanda dans quelle mesure cette dernière était au courant de ce qui s’était passé chez Mirallan. La jeune femme (Emelyne avait beaucoup de mal à la considérer comme un spectre sans sa tenue de combattante) était toujours endormie mais son sommeil n’avait rien de paisible. Elle avait de la fièvre et elle se retournait sans cesse. L’ancienne prostituée était bien contente qu’elle ne représente pas une menace pour le moment car, si tous les autres sbires de Mirallan étaient morts, elle voudrait probablement les venger. Après ce qui était arrivé aux Dunarion, elle ne ferait pas l’erreur de la sous-estimer.

!!!!!!!!!!!!!!

Vipère n’arriva que dans la soirée. Vêtu de sa traditionnelle tenue noire, il avançait à pas lent, semblant prendre le temps de tout étudier. Emelyne ne s’embarrassa pas de politesse.

- J’ai appris que votre plan avait fonctionné. Pourquoi ne pas m’en avoir averti plus tôt ? Et où est Elgyn ?

- Votre inquiétude à mon égard est bien touchante mais j’ai fait aussi vite que j’ai pu. Elgyn… n’est plus des nôtres. Il a donné sa vie mais vous êtes de nouveau en sécurité.


Emelyne accusa le choc. Elle savait bien que leur mission était périlleuse mais elle n’avait pas mesuré le risque qu’ils avaient pris. Elle ne le comprenait que trop bien maintenant. Elle avait aussi perçu l’animosité de Vipère dans sa réponse et n’arrivait pas à se l’expliquer. Ce n’est qu’alors qu’elle comprît qu’il connaissait bien mieux Elgyn qu’elle ne l’avait cru au premier abord. Elle n’était pas la seule à ressentir durement la perte du jeune homme. Mais peut être cherchait elle à se convaincre elle même car l’homme qui lui faisait face était toujours imperturbable.

- A t’il souffert ?

- Pas autant que son meurtrier, soyez en assurée. Pourquoi m’avez vous fait venir ?

- Une invitée plus qu’inattendue s’est présentée à ma porte et a demandé après vous.


//////////////

Assis sur une chaise près du lit dans lequel se reposait la jeune femme, j’attendais qu’elle se réveille. Emelyne et ses protégées se tenaient un peu à l’écart. J’avais noté les deux arbalètes que les deux sœurs tenaient à la main mais je savais bien que ce n’était là que de l’intimidation. Dans l’état où elle se trouvait, la dernière survivante des Douze n’était une menace pour personne dans la pièce.

J’étais très surpris qu’elle ait réussi à arriver jusqu’ici. Elle aurait dû être délirante en ce moment. Et si elle avait de la fièvre, celle-ci était bien plus limitée qu’elle ne l’aurait dû. J’avais inspecté l’espèce de bouillie brunâtre qu’elle avait apporté avec elle. Cela ressemblait fort à un dépuratif. C’était probablement ce qui lui avait permis de tenir le choc jusqu’à présent mais c’était totalement inefficace à la sauver. Un examen attentif m’avait convaincu qu’elle ne se remettrait pas du poison. Elle n’avait fait que gagner du temps et elle en était sûrement consciente.

Elle avait donc besoin de mon aide si elle voulait survivre. Cela expliquait la raison de sa présence en ces lieux mais elle ne devait pas s’attendre à ce que je la sauve pour rien. Que pouvait elle avoir à m’offrir en échange de sa vie ?

Elle se réveilla et réclama son antidote. Aucun de nous ne fît le moindre geste et une nouvelle crise de tétanie la frappa. En toute autre circonstance j’aurais été clément devant tant de souffrance mais je n’oubliais pas ma propre douleur, dont elle était la cause. Le fait de voir son visage, sa jeunesse et sa beauté malgré la cicatrice qui lui barrait ses traits ne changeait rien aux sentiments qu’elle m’inspirait. Je l’avais vu combattre, je savais de quoi elle était capable. Je n’avais donc aucune pitié à lui offrir.

J’étais surpris de ma propre froideur à son égard. Je réalisais alors que sa douleur ne devait pas être seulement physique. Après tout elle avait perdu tous les êtres qui devaient compter à ses yeux. D’après ce que j’avais vu, ces combattants n’étaient pas de simples collègues. Pour réagir ainsi, ils devaient parfaitement se connaître les uns les autres. Je n’étais sûrement pas le seul à porter le deuil.

C’est pourquoi lorsqu’elle demanda un peu d’eau, j’accédais à sa requête et l’aidais à boire. Cet effort parut l’épuiser davantage et elle retomba sur le lit. Elle trouva néanmoins la force de nous exposer sa part du marché implicite. Des informations contre sa vie. Ce n’était pas assez pour moi mais déjà Emelyne était piquée au vif.

- Comment ça vous connaissez son assassin ? J’ai l’un d’entre eux devant les yeux. Ce sont vos semblables qui l’ont tué.

- Ce sont eux qui ont utilisé le couteau mais ils n’ont fait qu’obéir aux ordres.

- Oui, aux ordres de cet immonde porc de Mirallan. Elle n’a rien à nous apprendre de plus.

- Je n’en suis pas aussi sûr que vous. Veuillez demander à Mira et Ihra de quitter la pièce s’il vous plaît.


Si cela n’avait tenu qu’à moi, j’aurais aussi demandé à la maîtresse des lieux de s’en aller mais je ne tenais pas à la froisser maintenant. La mort d’Elgyn l’avait bouleversée et si je la mettais à l’écart maintenant, elle saurait bien m’en tenir rigueur par la suite. Or j’aurais probablement besoin d’elle.

- Emelyne a raison sur un point. Je connais déjà le nom du meurtrier et il a déjà payé pour son crime. J’espère que vous avez des preuves si vous voulez accuser quelqu’un d’autre.

Je n’avais pas réellement besoin de preuves mais je pense que je voulais qu’elle me convainque. Mirallan savait que nous allions attaquer. Il savait d’où nous allions venir. Et mon contact n’avait même pas pris la peine de cacher son visage lors de sa rencontre avec Elgyn. J’avais déjà fait les rapprochements qu’il fallait mais je ne voulais pas y croire. Pourtant je n’aurais pas dû être étonné.

Ainsi donc c’était bien de ma faute si Elgyn était mort. En pensant que je pouvais accorder mon affection à quelqu’un d’autre que Rezlak, j’avais condamné mon amant aussi sûrement que si j’avais moi-même appliqué le couteau contre sa gorge. Une nouvelle fois, je revis la mort de mon compagnon et je tentais de chasser cette vision de mon esprit. Il me fallait garder les idées claires si je voulais saisir l’opportunité qui se présentait à moi. Opportunité qui luttait contre la douleur en ce moment même.

- Vous pouvez vous débattre autant qu’il vous plaira, cela ne vous sauvera pas. On ne m’appelle pas Vipère pour rien. Le poison qui court dans vos veines est mortel. Et il n’existe aucun antidote connu. Enfin, aucun antidote connu de quelqu’un d’autre que moi. Voici ma proposition et elle n’est pas négociable.

Je pris une profonde inspiration et jetais un coup d’œil à Emelyne. Son visage était un curieux mélange de tristesse, de colère, de crainte et de curiosité. Je reportais ensuite mon intention sur la jeune femme allongée sur le lit. Elle me regarda droit dans les yeux et son regard m’apprît ce que je voulais savoir. Elle m’aiderait. Pas seulement pour l’antidote mais car elle ne pouvait rien faire seule. Nous avions besoin l’un de l’autre et l’ironie de la situation ne m’échappait pas. Après s’être presque entretués, nous allions devoir faire équipe. J’énonçais tout de même ma proposition afin qu’elle soit audible de tous.

- Je peux préparer un remède qui supprimera les effets du poison. Je ne garantis pas que vous n’ayez plus de crises dans les prochains mois mais vous n’en mourrez pas. De toute façon j’ai besoin que vous soyez en forme.
Je sais déjà qui est le responsable de la mort d’Elgyn bien que je sois curieux de savoir comment il se fait que vous soyez au courant. Cette information n’a donc aucune valeur à mes yeux. Ce que je veux, c’est venger sa mort et faire payer tous les responsables. Or je ne peux rien faire seul. J’ai besoin que vous me promettiez deux choses.
Premièrement, que vous ne vous en prendrez ni à moi, ni à Emelyne, une fois remise. Afin que vous preniez cette décision en toute conscience, vous devez savoir que j’ai tué trois des vôtres. Deuxièmement, je veux que vous m’aidiez à punir le responsable de la mort d’Elgyn et de huit de vos membres.


Je savais bien que le choix que je lui proposais n’en était pas vraiment un. Soit elle m’aidait, soit elle mourait. De même je n’avais aucune garantie qu’elle ne s’en prenne pas à moi après avoir obtenu ce qu’elle désirait. Je pensais juste qu’elle était plus désireuse de se venger de mon contact que de moi. Et si jamais je me trompais, les ténèbres de la mort ne m’avaient jamais paru si accueillantes.
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Ryad Assad
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Mar 21 Jan 2014 - 22:17

Il en avait tué trois.

L'information mit un moment à arriver au cerveau embrumé de la jeune femme, qui ne réalisait pas encore bien ce que cela signifiait. Elle avait essayé de s'accrocher, de suivre leur discussion, mais ils parlaient vite, et débattaient sur des choses qu'elle ne maîtrisait pas totalement. Après tout, comme ils l'avaient si bien expliqué, elle n'était que le bras armé de Mirallan. Le fait que le marchand se fût laissé aller à parler devant elle et ses compagnons à plusieurs reprises ne signifiait pas qu'elle avait écouté ce qu'il avait à dire, ni d'ailleurs qu'elle avait compris ce qu'elle avait pu entendre au passage. En règle générale, pour réussir à tenir debout pendant de longues heures sans ciller, ils se déconnectaient de leur corps, et plongeaient dans leurs pensées, réfléchissaient intensément. C'était une forme de méditation sur la forme, mais en réalité ils ne cherchaient ni l'apaisement ni l'élévation, mais plutôt un état d'ouverture sensitive au monde extérieur qui leur permettait de percevoir aussi distinctement les bruits de pas et les grattements de la plume sur le papier que le tambour de leur propre cœur. Les Douze n'étaient pas des gardes du corps zélés, mais de véritables outils, que l'on utilisait en cas de besoin, et qui sinon vivaient leur vie. Leur employeur était dans ses propres affaires, et ils avaient l'entièreté de leurs pensées tournées vers l'objectif de le maintenir en vie, et d'accomplir ses quatre volontés, tant qu'il payait. Toutefois, ce n'était plus le cas, maintenant. Elle était là, privée de son employeur et donc de toute mission, seule car ses compagnons étaient décédés. Alors, elle comprit ce qu'il voulait lui dire. Devant ses yeux grands ouverts, elle vit en souvenir le carnage sans nom de la demeure Mirallan. Elle vit les corps mutilés de ses compagnons, se souvint de l'acharnement dont un de leurs assassins avait fait preuve. Se pouvait-il qu'il s'agît de Vipère en personne, celui qui se trouvait à moins d'un mètre d'elle ?

Il en avait tué trois.

Cela signifiait que par sa faute, trois des personnes qu'elle chérissait le plus au monde étaient mortes. Cela pouvait être une pensée paradoxale de la part d'un individu qui assassinait sur commande, qui massacrait indifféremment hommes femmes et enfants dès lorsqu'on le lui ordonnait. Mais bien qu'il n'y eût pas de logique à ce raisonnement, elle considéra ces trois meurtres comme une chose horrible. Elle n'aurait jamais pu mettre en balance la vie de ses compagnons avec celle d'inconnus dont elle ignorait tout, et qui pour la plupart étaient des bandits, des mercenaires avides de sang, des individus peu scrupuleux. De toute façon, pouvait-elle vraiment mettre des vies en balance ? Parce que les siens avaient tué, méritaient-ils de mourir ? Méritaient-ils de vivre parce qu'ils avaient tué des gens qui eux-mêmes avaient tué ? Jusqu'où devait-on remonter ainsi pour trouver l'origine du mal, et l'éradiquer ? Le pouvait-on seulement ?

Une crise soudaine la saisit comme si une créature démoniaque s'était fait un devoir de lui déchirer les entrailles. Elle se crispa si soudainement et si violemment que les os de sa nuque craquèrent. La douleur était terrible, cela se voyait sur son visage qui rougissait à vue d'œil, et elle offrait un spectacle pitoyable. Les muscles saillaient de son cou tendu à l'extrême, et ses longs doigts fins s'étaient refermés sur les draps comme les serres d'un quelconque prédateur volant sur le cou d'une malheureuse proie. La douleur semblait sur le point de la tuer, de la rendre folle, avant de refluer soudainement, la laissant totalement vidée, la respiration haletante et sifflante. Elle retomba sur le lit, le front luisant de transpiration, et essaya de reprendre son souffle. De toute évidence, elle souffrait tellement qu'elle avait dépassé le stade où elle avait peur de la mort, et elle paraissait surtout craindre un prochain afflux de douleur qui refuserait encore une fois de la tuer. C'était comme si rester vivant était encore plus pénible que de céder à la nuit éternelle. Arrivée à ce stade, pouvait-elle encore refuser la proposition de Vipère ? Qui en aurait eu la force ?

- J'accepte... Souffla-t-elle d'une voix éteinte. J'accepte...

Elle serra les dents, sentant une autre crise arriver, et ferma les yeux comme si elle allait être percutée par quelque chose. Cette fois, lorsqu'elle perdit le contrôle de son corps, elle sentit des larmes couler le long de ses yeux. C'en était bien trop pour tout être humain normal, et elle avait déjà poussé son corps dans ses derniers retranchements. Le simple fait qu'elle fût encore en vie était extraordinaire, mais alors imaginer qu'elle pût rester consciente pendant aussi longtemps était fou. Contrairement aux autres crises, celle-ci sembla durer plus longtemps, et la jeune femme eût l'impression qu'on lui enfonçait lentement et douloureusement une immense vis dans le crâne. Elle lâcha une plainte entre ses dents serrées, et fut agitée de spasmes qui, de l'extérieur, devaient paraître effrayants. C'était comme si son corps essayait, en réalité, de chasser la douleur d'une manière ou d'une autre, quitte à se blesser encore davantage. Et puis la crise passa, aussi brutalement qu'elle était venue, laissant la jeune femme en larmes, les yeux encore plus vides que d'habitude, presque totalement brisée. Elle n'était même pas l'ombre de la combattante qu'elle avait été. A visage découvert, elle ressemblait à une frêle et inoffensive pucelle que l'on aurait obligé à subir le pire des traitements qu'un être humain pût supporter. La vision de son supplice devait être difficile à supporter.

- La preuve se trouve... dans ma poche... intérieure...

Elle déglutit péniblement, et essaya de bouger pour trouver une position plus confortable. Une crise aussi brève qu'intense la saisit, durant à peine deux secondes. Elle s'en alla en un instant, laissant la jeune femme haletante, presque anéantie. Elle inspira douloureusement, et ajouta :

- Je ne vous ferai pas de mal... Ni à vous... ni à... ni à...

Ses sourcils fins se froncèrent, et elle ouvrit la bouche pour former un mot silencieux. Une lueur de panique passa dans ses yeux, que les deux autres personnes dans la pièce ne surent interpréter comme il le fallait, sans quoi ils auraient probablement réagi plus vite. La jeune femme tendit brusquement une main vers Vipère, et réussit à lui attraper le poignet. S'il en doutait encore, il avait désormais la preuve qu'elle avait une force surprenante pour quelqu'un de son gabarit. Elle était presque tombée du lit pour réussir à s'emparer de lui, mais malgré tout, elle ne semblait avoir aucune intention hostile :

- Pitié... Je n'arrive pas... Je n'arr...

Elle étouffait. Son cœur s'était emballé, sous le coup de la terreur, de l'angoisse, et peut-être des effets du poison, alors que son organisme ne semblait plus capable d'accepter d'oxygène. Et pourtant, curieusement, dans cette situation, elle cherchait toujours à formuler une phrase cohérente, structurée, logique. Elle aurait pu tenter de lui faire comprendre ce qu'il avait de toute évidence bien deviné avec des signes, avec un minimum de mots, mais c'était comme si l'esprit essayait de se raccrocher aux dernières parcelles de lucidité qu'il avait, d'entretenir la flamme de la raison aussi longtemps que possible. Aux portes de l'arrêt cardiaque, elle continuait à vouloir s'exprimer correctement.

Alors qu'elle tenait toujours Vipère, plongeant son regard bleu pâle dans celui, gris, de l'homme masqué, une crise vint la secouer. Le temps sembla se suspendre, et dans les yeux de la jeune femme, on vit successivement passer la terreur, puis une immense douleur, puis plus rien. Elle n'avait même pas eu le temps de fermer les paupières avant de tomber inconsciente. Son corps, agité de légers tremblements, paraissait venir d'être frappé par la foudre, sans pour autant qu'elle fût en mesure d'y réagir. Elle glissa en dehors de ses couvertures, et s'effondra lourdement sur le sol parqueté de la chambre. Ses jambes fuselées, enfin libérées de leur gangue, se mirent à s'agiter de manière anarchique, tandis que, de manière tout à fait paradoxale, son regard restait fixe, grand ouvert. Ses défenses étaient en train de céder face au poison, et si personne ne faisait rien pour la ranimer, aucun antidote ne parviendrait à la sauver...


~~~~


La jeune femme ouvrit les yeux précautionneusement, comme si l'univers entier risquait de s'écrouler à cause d'un faux mouvement de sa part. Elle s'assura qu'il tenait bien en place, avant de cligner des paupières à plusieurs reprises pour ajuster sa vue à la luminosité qui l'environnait. C'était de toute évidence le début de la soirée. Soirée parce que par les fenêtres aux rideaux tirés, elle pouvait voir l'obscurité rampante qui avait pris possession de la ville, et pouvait sentir le froid s'insinuer en elle malgré le crépitement d'un feu de cheminée que l'on avait allumé non loin. Début parce que les trois femmes dans la pièce n'étaient pas encore couchées. Une d'entre elle était debout, et faisait les cent pas, jetant un regard peu amène sur la convalescente à intervalle régulier. L'autre, installée près de la fenêtre nonobstant la proximité avec le monde extérieur glacé, regardait dehors d'un air absent. Toutefois, elle était placée de sorte à garder la porte dans son champ de vision. La dernière, installée face à un petit bureau juste à côté de la cheminée, rédigeait une lettre avec soin, cherchant ses mots. La première toussota discrètement, et attira l'attention des deux autres. La troisième, qui n'était autre qu'Emelyne, se leva alors et s'approcha de la chaise vide laissée par Vipère.

- Vous êtes réveillée, constata-t-elle. Comment vous sentez-vous ?

Une rapide inspection permit à la jeune femme de remarquer qu'elle n'était pas totalement remise. Elle n'avait aucune preuve de ce qu'elle avançait, mais elle aurait juré que le poison circulait toujours dans son organisme. Peut-être se trompait-elle, et peut-être l'avait-on soignée durant son sommeil. Elle avait très bien pu se réveiller et ne pas s'en souvenir, tout comme elle gardait un souvenir très flou et distant des événements qui avaient précédé son évanouissement. Elle se souvenait vaguement de la conversation, et puis plus rien. Levant les yeux vers Emelyne, la jeune femme lut en elle une confusion de sentiments qui la surprit. Elle semblait avoir été affectée par la mort d'Elgyn, à un degré qui laissait à penser que leur relation pouvait avoir été plus que strictement professionnelle. De fait, se retrouver face à une des Douze, qui avaient tout fait pour les arrêter, et qui avaient tué de leurs mains Elgyn, devait être extrêmement difficile. Qu'est-ce que Vipère avait dû lui dire pour la convaincre de ne pas la laisser mourir ? Elle était curieuse de le savoir. Mais dans le regard de cette femme, il y avait autre chose de plus étonnant. Un sentiment beaucoup moins négatif, qu'elle n'aurait su décrire avec précision. Etait-ce une forme de compassion ? De pitié ? Ou bien quelque chose qui s'apparentait plus à de la solidarité ? Impossible de le dire, mais il paraissait qu'elle désirât de toutes ses forces la haïr, mais qu'au fond d'elle-même elle ressentait une certaine proximité vis-à-vis de la jeune femme. Toutes deux, de toute évidence, souffraient de blessures qui avaient laissé des cicatrices. Celles de la convalescente étaient simplement plus visibles. Comme elle ne répondait pas, Emelyne tenta une autre approche :

- Vous avez un nom ?

La jeune femme plissa les yeux, cherchant à savoir ce qu'elle pouvait bien vouloir dire par là. S'agissait-il d'une simple curiosité, parfaitement innocente, ou bien de quelque chose de plus profond ? Elle pouvait vouloir connaître son nom pour se renseigner sur son compte, et remonter jusqu'à l'endroit d'où elle venait. Peut-être craignait-elle qu'apparussent de nouveaux guerriers comme elle, ce qui était fort peu probable au regard de la politique de l'école où elle avait grandi. Discrets et secrets, c'était ainsi qu'ils avaient été élevés, et ils n'agissaient jamais au grand jour de leur propre initiative. Une autre option était qu'elle se renseignât pour faire connaissance, pour essayer de briser la glace, et de s'en faire une alliée. Etait-ce une tentative maladroite - ou honnête ? - de se rapprocher, et de faire comprendre à la jeune femme qu'elles combattaient désormais le même adversaire ? Toutes ces pensées agitaient l'esprit de la blessée, qui sentit poindre un mal de crâne indésirable. D'une voix fatiguée, elle répondit :

- Sinove.

Emelyne hocha la tête, son visage ne trahissant aucune réaction qui eût permis de se faire une idée quant à ses motivations réelles. Elle se contenta de dire :

- C'est un nom étrange... Ne bougez pas, je vais vous faire apporter quelque chose à manger.

Elle se leva en ramassant ses robes, et fit deux pas en direction de ses protectrices, pour leur donner des consignes. Toutefois, en se tournant négligemment vers leur patiente, elles purent constater que celle-ci s'était déjà rendormie. Elle n'avait pas eu de crises, mais c'était probablement parce que son corps n'avait pas vu de nutriments depuis bien longtemps, et qu'elle n'avait plus assez d'énergie pour souffrir. Le sommeil était son seul refuge, et tant qu'elle n'aurait pas été soignée, elle serait incapable de reprendre des forces.


~~~~


Sinove, car c'était ainsi qu'on l'appelait depuis qu'elle avait intégré son école, se réveilla à nouveau en pleine nuit, rappelée à l'état conscient par une crise nocturne qui lui laissa une désagréable sensation de faiblesse. Elle frissonna, malgré les couvertures qui la préservaient de la froideur de l'air, mais essaya de se détendre pour ne pas gaspiller ses forces. Elle ferma les yeux, et s'endormit presque aussitôt. Mais toute la nuit, les crises la rattrapèrent, et l'arrachèrent du sommeil comme on arrache un enfant des bras rassurants de sa mère. Elle se réveillait à chaque fois, en larmes, hantée par de mauvais rêves que décuplait sa souffrance physique. Elle se voyait recevoir des coups de poignard en plein visage par Vipère, qui se dressait au-dessus d'elle, les yeux fous. Elle essayait de se protéger, mais son corps tétanisé était incapable de se défendre, et il s'appliquait à tracer une longue ligne irrégulière partant de son front jusqu'à sa poitrine. Il enfonçait la lame cruellement dans sa peau, et elle sentait l'acier déchirer lentement ses organes, fendre sa chair comme des ciseaux fendent le papier. Et pendant tout ce temps, elle était bloquée, un cri d'effroi bloqué dans sa gorge. Et à chaque fois elle se réveillait, toujours plus abattue, toujours plus délirante. Elle ne savait même plus si ses rêves étaient des rêves, et le mot réalité semblait avoir pris mille sens différents en quelques heures. Elle ne distinguait plus rien, et nageait dans la folie. La seule chose qui lui paraissait consistante, c'étaient les pics de douleur qu'elle endurait régulièrement... de plus en plus régulièrement. Ils étaient de plus en plus violents, aussi, et si au début elle avait été en mesure de serrer les dents, désormais elle hurlait à pleins poumons, à s'en briser la voix. Et lorsqu'elle n'était pas saisie, elle gémissait, implorait des gens qu'elle seule connaissait, et avait parfois des accès de rage.

Des bras trop puissants pour elle la plaquèrent contre son lit. Etait-ce pour l'empêcher de se blesser, ou pour l'empêcher de faire du mal à autrui ? Elle avait la conviction que la réponse ne pouvait pas être "les deux". Ses hurlements désespérés étaient un supplice pour quiconque l'entourait, autant que la vision de ses yeux vides pleins de larmes, de ses mains délicates couvertes du sang qu'elle crachait parfois. Elle avait cessé de se débattre depuis deux heures, cessé de pleurer depuis une quand on frappa soudainement à la porte. Le jour s'était levé, mais il était impossible de savoir l'heure qu'il était. Au vu de la nuit qu'elle avait fait passer à ses hôtes, elle n'était pas la seule à espérer qu'il s'agît de Vipère venu lui apporter l'antidote, mais elle n'en était pas certaine. Car elle n'avait pas eu le temps de leur dire que le contact chercherait à éliminer Emelyne. Il fallait espérer qu'il eût d'autres plans en tête pour l'heure...


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Mardil
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Jeu 23 Jan 2014 - 0:10
Elle eût à peine la force d’accepter ma proposition. Je savais bien qu’elle n’avait pas le choix mais j’espérais réellement qu’elle puisse m’apporter son aide le moment venu. Je n’étais pas en état de me battre pour le moment et elle usait toutes ses forces dans un combat pour sa survie. Il lui fallait l’antidote très bientôt, sans quoi elle ne survivrait pas plus d’un jour ou deux. Malheureusement, je n’avais pas de quoi le préparer ici-même et je doutais fort d’avoir ce qu’il fallait dans mes réserves. Elle allait devoir se montrer patiente, ce qui, dans son état, relèverait d’un véritable exploit.

Lorsqu’elle déclara que la preuve que je demandais se trouvait dans sa poche, je fus assez surpris. Je ne m’attendais pas à ce qu’une preuve existât réellement. Je m’emparais de la lettre en question mais avant que je n’ai eu le temps de la lire, une nouvelle crise la frappa, bien plus forte que les précédentes. Elle réussit à m’agripper le poignet et, même si je n’en laissais rien paraître, j’étais impressionné par la force qu’elle avait dans un tel instant. Elle s’accrochait à la vie avec des réserves de force et de volonté insoupçonnées.

Mais elle perdait peu à peu du terrain sur le poison. Les crises étaient plus fréquentes et de plus en plus violentes. C’était là une atroce façon de mourir et je ne l’aurais souhaité à personne. La crise qui la frappa alors fût plus intense que jamais et son corps, agité de tremblements d’une violence extraordinaire, chuta sur le sol. Elle n’arrivait plus à respirer et pendant un instant, je crus que c’était la fin. Je criais à Emelyne de m’aider et elle m’aida à la reposer sur le lit.

- Soufflez-lui de l’air dans la bouche !

- Je vous demande pardon ?

- Faites ce que je vous dis ! Elle est en train de s’étouffer.


Emelyne, bien que le faisant à contrecœur, obéit à mes ordres. Pendant ce temps je plaçais mes mains autour de la gorge de la jeune femme, tâchant d’exercer une pression suffisante sur ses muscles afin de les débloquer. Ne sentant rien d’anormal à cet endroit, je passais aux muscles de sa cage thoracique. Ces derniers étaient durs comme de la pierre. Lorsque l’air envoyé dans ses poumons par Emelyne les gonfla au maximum, j’appuyais de toutes mes forces autour du tronc de la meurtrière. Je sentis alors la pression diminuer sous mes mains et elle recommença à respirer normalement.

La situation devenait catastrophique pour elle. Si le poison continuait de s’attaquer aux muscles respiratoires, elle finirait par s’étouffer pendant une crise. Pour l’heure, elle était inconsciente et cela valait mieux pour elle. Il lui fallait cet antidote au plus tôt mais je décidais d’attendre d’avoir pris connaissance de la lettre.

Je m’assis de nouveau sur la chaise, auprès du lit et pris connaissance de la preuve en question. Je reconnus immédiatement l’écriture de mon contact. Ainsi donc il avait tout prévu depuis le début. Même si j’avais des soupçons sur son implication dans le meurtre de mon amant, voir ses soupçons confirmés de manière aussi brutale me fit un choc. Les flammes de la vengeance dansaient devant mes yeux et je me forçais à penser de manière rationnelle.

Si je voulais vraiment obtenir vengeance, il me fallait d’abord soigner la jeune agonisante. Je me tournais vers Emelyne pour lui expliquer la situation.

- Maintenez la en vie aussi longtemps que vous le pourrez. Il s’agit d’une femme extrêmement dangereuse et elle nous sera utile si nous voulons venger la mort d’Elgyn.

- Que voulez vous dire ? Qui est responsable ?

- L’homme qui nous accompagnait Elgyn et moi afin de tuer Mirallan. Il s’est arrangé pour se débarrasser d’Elgyn par la même occasion. Cet homme est bien plus dangereux que vous ne l’imaginez. Restez sur vos gardes et ne rouvrez pas votre maison au public pour le moment.

- Vous pensez qu’il pourrait s’en prendre à elle ?

- S’il découvre qu’elle est ici, il essaiera probablement de la tuer. Je reviendrai le plus vite possible.


Je sortis en me disant que je n’avais pas dit l’entière vérité à l’ancienne prostituée mais qu’elle savait ce qu’elle avait besoin de savoir. S’il était vrai que mon contact voudrait se débarrasser de la jeune femme, ne serait-ce que pour supprimer les témoins gênants, Emelyne n’était pas non plus en sécurité. Il m’avait dit rester dans la cité afin d’arranger les choses. Plus je repensais à sa façon de dire ça et plus je me disais qu’il ne laisserait aucun élément qu’il ne pouvait contrôler derrière lui. Et vu que je lui avais révélé l’existence du nouveau réseau, aucun de ceux le composant n’était en sécurité. Il allait probablement se mettre en chasse très bientôt. Et je connaissais déjà ses cibles : Emelyne, la dernière membre des Douze et Vipère. Méneï était insignifiant et mon contact le savait bien mais les trois autres n’étaient pas en sécurité.

//////////////



Savait-il à quel point ce qu’il lui demandait était difficile. Même si, d’après ce qu’elle avait compris, la jeune femme présente sous son toit n’avait pas directement participé à la mort d’Elgyn, elle faisait parti de ceux qui avaient tenté de les tuer. Elle n’était qu’une meurtrière sans scrupule. Mais Vipère pensait qu’elle pourrait les aider à tuer le véritable artisan de la perte de leur ami commun.

Pour l’heure, c’était ce qui lui importait le plus. Elle ne pouvait envisager de laisser ce crime impuni. Et s’il fallait avoir recours à cette femme, peu importait qui elle était réellement. Malgré tout la curiosité de la maquerelle était piquée au vif. Elle n’avait que peu de scrupules à travailler avec une meurtrière. Après tout, elle s’était arrangée pour en former deux entièrement dévouées à sa protection. Et Méneï et Vipère n’étaient pas non plus ce qu’on pouvait appeler des saints.

Elle se méfiait de Vipère d‘autant plus maintenant qu’elle était témoin des souffrances de la jeune femme. Il était responsable de l’état dans lequel elle se trouvait. S’il n’était pas plus un être surnaturel qu’elle ne l’était, sa réputation n’était pas usurpée. Il s’y connaissait vraiment en poisons et Emelyne se jura de toujours rester sur ses gardes en sa présence. Un autre point de détail continuait de la déranger. Il avait fait parti de l’expédition contre Mirallan et il semblait connaître l’homme responsable de la mort d’Elgyn. A quel point avait-il participé à la disparition du rôdeur ?

Non pas qu’elle pensât un instant qu’il avait cherché à tuer le jeune homme, il semblait lui-même affecté par la mort de ce dernier, mais il s’était peut être montré trop négligent. Emelyne savait bien qu’elle cherchait quelqu’un à blâmer pour cette mort. La colère l’empêcherait de trop penser à ce qu’elle ressentait. Elle ne savait pas exactement ce qu’elle avait ressenti pour le jeune homme. Etait ce le début d’une amitié sincère ? Etait ce le fait d’avoir trouvé un homme qui ne cherchait pas à prendre l’avantage sur elle ? Elle ne saurait maintenant jamais de quelle façon leur relation aurait pu évoluer et ces questions ne faisaient que la tourmenter davantage… et ne changeaient rien au fait qu’Elgyn n’était plus là. Les larmes qu’elle n’avait pas eu l’occasion de verser pour le jeune homme coulèrent enfin sur son visage et elle éclata en sanglots.

!!!!!!!!!!!!!!

La nuit fût tranquille, sa nouvelle pensionnaire étant manifestement épuisée. Elle avait chargée Ihra de veiller sur elle en permanence, surtout pour pouvoir intervenir si jamais son état se dégradait. Néanmoins elle devait s’avouer que si cela arrivait, elle ne pourrait pas y faire grand-chose. Elle s’occupa de parler à ses filles pendant la matinée. Sa déclaration qu’elles resteraient fermées pendant encore une durée indéterminée fût accueillie de mauvaise grâce et elle dut leur rappeler qu’elle ne faisait cela que pour garantir leur sécurité à toutes.

Elle s’inquiétait aussi des rentrées d’argent. Plusieurs jours de fermeture n’étaient pas de bon augure et les hommes étant ce qu’ils étaient, ils ne tarderaient pas à aller voir la concurrence. Elle passa alors une bonne partie de la journée à écrire des lettres à ses clients les plus réguliers pour leur faire savoir qu’elle rouvrirait bientôt ses portes, la maison étant pour l’instant en travaux. Bien sûr aucun travail ne serait réalisé mais ses clients ne faisaient de toute façon pas tellement attention à la décoration intérieure et elle était sûre qu’ils ne se rendraient compte de rien.

Elle décida de s’installer au plus près de la jeune femme qui luttait contre les effets du poison. Celle-ci ne se réveilla qu’en début de soirée et Mira avertit sa patronne d’un léger hochement de tête. Emelyne stoppa ses activités et s’approcha du lit de la meurtrière. Elle n’aurait su dire pourquoi mais elle se sentait attirée par elle. Non pas attirée dans le sens charnel du terme (bien que ce soit une chose courante parmi les prostituées) mais car elle n’arrivait pas à cerner la jeune femme. Et ce qui la rendait mal à l’aise chez Vipère ne faisait qu’attiser sa curiosité chez l’ancienne employée de Mirallan.

La jeune femme resta muette face à sa première question et Emelyne se dit qu’à sa place, elle aurait fait de même. Elle était agonisante et soumise au bon vouloir de ses anciens ennemis. Il n’était sûrement pas évident pour elle de les considérer comme des alliés. Mais l’ancienne prostituée n’était pas certaine non plus de savoir qui considérer comme un allié, encore moins à qui faire confiance. De plus elle ignorait tout du passé de son invitée. Elle était curieuse de savoir comment elle s’était retrouvée dans une telle organisation. Elle qui avait débuté très jeune dans le métier, elle se disait qu’il était fort possible que la jeune femme allongée sur le lit n’ait pas connu d’autre vie.

Elle tenta alors de nouer le dialogue et lui demanda son nom. Cette fois-ci, elle obtînt bien une réponse. Sinove, c’était là un nom qu’elle n’avait jamais entendu auparavant et elle ne sût en identifier l’origine. De toute évidence, la jeune femme n’était pas très bavarde mais Emelyne se souvînt soudain qu’elle n’avait rien mangé depuis qu’elle était arrivée sous son toit. Ce n’était pas là la meilleure façon de la maintenir en vie aussi envoya t’elle Ihra lui chercher de quoi se sustenter. Mais avant même que sa protégée n’ait quitté la chambre, la jeune femme sombra de nouveau dans le sommeil.

!!!!!!!!!!

Si Emelyne pensait que la meurtrière se remettrait peu à peu en prenant du repos, la nuit suivante lui fît changer d’avis. Les crises se succédèrent, de plus en plus violentes. Les deux sœurs durent même intervenir à plusieurs reprises afin d’empêcher la jeune femme de se blesser. Emelyne resta constamment à ses côtés, réussissant à lui faire avaler un peu de nourriture sous forme liquide et rafraichissant son front à l’aide d’un linge humide pour essayer de faire baisser sa fièvre. Elle lui donna le reste de bouillie brunâtre, espérant que cela la calmerait un peu mais la mixture ne lui fit aucun effet. Emelyne se sentait totalement impuissante. Elle avait l’habitude de prendre soin de ses employées et elle pensait qu’une simple présence réconfortante était parfois un rempart efficace contre la maladie.

De la maladie au poison, il n’y avait qu’un pas. Alors l’ancienne prostituée s’installa aux côtés de la jeune femme et essaya de la calmer comme elle le pouvait. Elle ne savait pas au juste pourquoi elle le faisait. Soit, ils avaient besoin de la jeune femme vivante et si possible en forme, mais elle ne supportait pas de voir à quel point cette dernière souffrait. Si l’assassin avait été un homme, elle se serait sentie moins compatissante mais Emelyne n’avait jamais vu Sinove en action et elle la considérait de plus en plus comme une victime, une jeune fille qu’on avait arrachée à sa vie et transformée en monstre. Et voilà maintenant qu’elle endurait un véritable martyre.

Quatre coups rapides retentirent alors contre la porte et Emelyne envoya Mira voir qui c’était. Fort heureusement il s’agissait de Vipère et Mira le fit monter directement. Il s’installa à côté du lit de la jeune femme et entreprit de sortir différentes potions et herbes du sac qu’il avait emmené avec lui.

/////////////////

Cela avait été encore plus difficile que je ne l’imaginais. J’étais rentré directement puiser dans mes réserves mais il était grandement temps que je fasse des stocks dignes de ce nom. Il me restait fort heureusement, l’ingrédient principal de l’antidote. Le poison en lui-même était un mélange de différentes toxines végétales. Ces plantes ne se trouvaient que dans l’Est et pour fabriquer un antidote convenable, il fallait utiliser ces mêmes toxines à des doses beaucoup plus faibles. Mais cela serait bien insuffisant sans les propriétés bénéfiques naturelles d’autres plantes, plus communes dans cette région.

C’était malheureusement ces dernières qu’il me manquait cruellement. Le mélange de toxines ne serait efficace que s’il était couplé à un puissant dépuratif. Il fallait aussi combattre l’épuisement des muscles à force de contractions et de façon plus générale, il lui fallait du repos, et donc de quoi la faire dormir quelques heures après la prise du remède si je voulais que celui-ci soit efficace. Cela signifiait qu’il me fallait de l’écorce de bouleau et de saule. De l’aubépine ou du coquelicot auraient été parfaits mais il était impossible de trouver des fleurs à cette période de l’année et je n’en avais plus sous forme déshydratée. Je recherchais désespérément dans ma mémoire comment remplacer les précieuses fleurs et j’optais pour du houblon grimpant. J’en trouverais facilement dans la cité car il aimait se loger au sein des pierres.

Je me mis en marche et, si je trouvais le houblon rapidement, il me fallait sortir de Minas Tirith pour trouver les ingrédients manquants. Je préférais éviter de prendre un cheval, et d’une car cela serait remarqué aux écuries et il ne valait mieux pas éveiller les soupçons, et de deux car je n’étais pas convaincu que ma blessure supporterait les soubresauts d’un cheval.

C’est donc à pied que je partis pour le proche Ithilien. Sans que j’y prenne garde, mes pas m’avaient ramené à l’endroit où mon contact et moi avions enterré Elgyn. Je m’écroulais près de sa tombe, la douleur due à ma blessure ne me laissant pas un instant de repos. Je préférais ne pas penser à la douleur psychologique de la perte de mon amant car alors je savais que je ne trouverais plus la force de me relever.

Il fallait que je garde constante ma colère. C’est elle qui me donnerait la force de me venger. Si je laissais libre court à mon chagrin, je ne serai plus en mesure de faire quoi que ce soit. Et si je commençais à m’interroger sur le rôle que j’avais joué dans la mort d’Elgyn, cela me mènerait vers une introspection qui ne pourrait être que néfaste. Mieux valait occulter définitivement ces pensées.

Hélas, c’était plus facile à dire qu’à faire. Même si mon contact avait pris seul cette décision, il n’avait fait que se conformer au code de conduite de Rezlak. J’avais défié ce dernier par le passé, en apportant mon aide et en offrant mon amitié à quelqu’un d’autre et il m’avait obligé à tuer je jeune esclave en question. De son côté mon contact m’avait prévenu de ne pas venir en aide à Elgyn. Non seulement je ne l’avais pas écouté mais il avait découvert, je ne savais comment, que les relations que j’avais avec Elgyn dépassaient de loin de simples rapports amicaux. Mon refus de le tuer avait logiquement provoqué la punition que je savais mériter.

Et pourtant ma détermination à me venger n’était en rien affaiblie. Pourquoi un crime commis par mon maître était-il excusable et pas un crime commis par mon contact ? La question n’était pas formulée correctement. Pourquoi avais je pu pardonner à Rezlak et ne le pouvais-je pas aujourd’hui ? Et si Rezlak en personne m’avait donné l’ordre de tuer Elgyn, l’aurais-je fait ? Lui pardonnerais-je encore aujourd’hui ? Etait-ce de l’amour ou de la haine que je ressentais principalement pour lui ? Et pourquoi ma loyauté envers lui ne m’apportait-elle que souffrance ?

Ces questions défilèrent dans mon esprit à toute allure. J’avais toujours fait mon devoir envers Rezlak. Par amour, par reconnaissance, par peur également. Mais ce devoir ne m’avait jamais apporté aucune satisfaction. Le bonheur je l’avais connu entre les bras d’Elgyn, de ça j’étais certain. Et rien que pour cette raison, sa mort méritait d’être vengée. Si je mourrais dans cette entreprise, cela me serait insignifiant. Mais si je survivais, alors je commencerai à vivre pour moi-même. Je ne savais pas comment je m’y prendrais exactement mais je m’en fis la promesse. Je n’aurais pas à subir ces épreuves pour rien.

Je me relevais péniblement et m’enfonçais plus profondément dans la forêt. Il me fallut plusieurs heures pour trouver ce dont j’avais besoin et le soleil était déjà haut dans le ciel. Si le bouleau était un arbre très commun dans ces bois, le saule blanc ne poussait qu’à des endroits très spécifiques. Même si je connaissais ces bois comme ma poche, ma blessure me ralentissait énormément. Je ne rentrais à Minas Tirith que pendant l’après midi et m’attelais à la préparation de l’antidote. Il fallait déjà préparer une décoction à base des différentes écorces et cela prendrait plusieurs heures. Il n’y avait malheureusement aucun moyen pour accélérer le temps nécessaire à ces étapes.

J’en profitais pour prendre soin de ma blessure. La plaie était propre mais ma peau avait pris une coloration rouge qui ne me plaisait guère. J’accompagnais mon repas d’une tisane pour lutter contre l’inflammation. La cicatrisation progressait de manière satisfaisante et les dernières mesures de ma poudre pour les blessures internes me permettraient de guérir complètement. Cela n’empêchait pas le processus d’être particulièrement douloureux. Malgré tout je refusais d’utiliser les nombreuses plantes qui auraient pu soulager ma douleur car je tenais à garder l’esprit clair.

Si ma propre blessure était douloureuse, je n’osais imaginer ce que ressentait la jeune femme étendue dans l’une des chambres de la propriété d’Emelyne. Je ne pouvais plus qu’espérer qu’elle tiendrait encore les quelques heures nécessaires à la préparation de cet antidote.

!!!!!!!!!!!!!

Ce n’est qu’au petit matin que je me présentais devant la porte de la maison close. Mira me fit entrer et me mena directement à la chambre de l’ancienne membre des douze. J’étais soulagé de voir qu’elle était encore vivante et qu’apparemment mon contact n’avait encore rien tenté contre elle ou Emelyne. Ce n’était malheureusement qu’une question de temps et c’était là une denrée dont nous manquions cruellement.

Je m’assis près du lit de la jeune femme et sortis le remède encore tiède. Je n’étais pas capable de rester debout trop longtemps (j’avais déjà tiré sur la corde lors de mon expédition de la veille) mais j’espérais qu’aucune des femmes qui se trouvaient dans la pièce ne remarquerait mon état de faiblesse. Je passais le bras sous la tête de la jeune meurtrière et l’aidais à avaler l’antidote tant attendu. Je reposais ensuite sa tête doucement sur l’oreiller et m’éloignais. Elle n’avait pas eu la force de me dire quoi que ce soit et le sommeil ne tarderait pas à la gagner. Le houblon n’était pas ce qu’il y avait de plus efficace mais vu son état d’épuisement général, elle ne pourrait rester consciente bien longtemps.

Je me tournais vers Emelyne et c’est seulement là que je remarquais qu’elle avait l’air négligée. Je ne l’avais encore jamais vu ainsi et je compris que la nuit avait due être longue pour elle aussi.

- Elle va dormir quelques heures. A son réveil, elle aura besoin de reprendre des forces mais donnez lui quelque chose de léger dans un premier temps.

- Mais elle sera guérie ?

- Elle ne devrait plus avoir de crise de tétanie ou alors de très faible intensité. Mais ses muscles ont durement souffert ces derniers jours et cela va la fatiguer considérablement. Tous ses mouvements seront douloureux les premiers jours. Je vous laisse une infusion à base d’orties et de reine des près si jamais elle a trop mal. Accrochez une étoffe rouge à l’une de vos fenêtres dès qu’elle ira mieux et je reviendrai.

- Merci beaucoup. Bien que sans vous, elle n’aurait pas eu besoin de ces remèdes.

- Ne laissez pas la compassion que vous avez manifestement pour elle embrumer votre esprit. Vous pouvez ne pas me croire mais la jeune femme souffrante que vous voyez là est une combattante incroyablement douée et sans pitié. C’est d’ailleurs la seule raison qui me pousse à l’aider.


Emelyne ne se donna pas la peine de me donner une réponse mais je ne m’attendais de toute façon pas à en avoir une. Pour l’instant il me fallait moi aussi me reposer même si je savais que je n’en ferai rien. Il était vital que j’essaie d’obtenir des informations sur ce que faisait mon contact dans les rues de la capitale. S’il n’était pas encore passé à l’attaque c’est qu’il ne voulait pas détruire le réseau existant avant d’avoir pu recruter ses propres agents. J’avais tout intérêt à tenter de l’en empêcher car sinon il se mettrait en chasse très bientôt. Et pour l’heure ni ma nouvelle associée ni moi n’étions en mesure de lui faire face.
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Ryad Assad
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Dim 26 Jan 2014 - 16:42

Sinove se sentait tout.

Elle avait à la fois sommeil et envie de se réveiller, chaud et froid, faim et soif, alors que son estomac et sa gorge étaient noués. Elle aurait voulu ouvrir les yeux pour voir autour d'elle, mais la simple pensée de cet effort surhumain la terrassait de fatigue, et elle préférait rester ainsi, dans son délire, divaguant, marmonnant des choses incompréhensibles. Elle ne souvenait pas du passage de Vipère, ni du moment où il lui avait administré l'antipoison. Elle sentait simplement quelque chose agir en elle, combattre la douleur qu'elle ressentait. C'était comme si un mascaret d'une puissance phénoménale mais d'une lenteur affligeante avait remonté ses veines pour en extirper toute trace de toxine. Et le processus, malheureusement, n'était pas aussi indolore qu'elle l'aurait cru. Les crises à répétition avaient cessé, ce qui était déjà positif en soi, mais il lui restait encore à affronter la convalescence, ce qui ne serait pas une mince affaire. Sinove se réveilla vingt-quatre heures après le passage de Vipère, qui n'était naturellement plus là. L'assassin devait avoir ses propres problèmes à régler, à commencer par une plaie béante dans le flanc, infligée par celle à qui il venait de sauver la vie. La jeune femme n'appréciait même pas l'ironie de la situation, tant son corps et son esprit avaient été affaiblis par le calvaire au travers duquel elle avait dû avancer. Survivre à ça avait été l'épreuve la plus difficile de toute sa vie. Et pourtant, en attestait la cicatrice qui traversait son visage, elle en avait vu d'autres.

En ouvrant les yeux pour la première fois depuis l'administration du traitement, les premières requêtes de la jeune femme furent basiques, comme si elle avait régressé à l'état animal durant le processus de guérison. D'une voix rauque, elle avait demandé à boire, sans même être certaine que quelqu'un se tenait dans la pièce. Et quelqu'un avait répondu, fort heureusement. Elle en aurait pleuré de joie si les larmes n'avaient pas disparu de son corps. La première gorgée fut incroyablement douloureuse, et elle eut l'impression d'avaler du verre pilé. Si elle n'avait pas déjà eu l'occasion de boire de l'eau avant dans sa vie, elle aurait vraiment cru qu'on cherchait à lui faire du mal délibérément. Elle insista cependant, consciente malgré son état d'épuisement que satisfaire à ces besoins naturels était primordial. Elle fut autorisée à boire tout son saoul, avec l'aide des mains amicales d'Emelyne, qui semblait ne jamais se trouver très loin. Une fois qu'elle eût terminé un pichet entier d'eau glacée, ses lèvres bleuies par le froid et l'absence de sang implorèrent de l'aide pour se redresser. Elle était peut-être réduite à presque rien, mais elle n'était pas encore au stade où l'on souille ses draps. Lorsqu'elle revint péniblement jusqu'à son lit, s'appuyant lourdement sur une Emelyne qui n'en demandait pas tant, un repas chaud l'attendait. Sinove avait l'impression que tous ses muscles la lançaient, et ils se contractaient de manière involontaire. Les muscles de son dos et de ses épaules se tendaient de manière aléatoire, mais à un rythme encore trop fréquent pour être rassurant. Elle était en voie de guérison, mais pas encore sortie d'affaire, et certainement pas remise.

La jeune femme commença à manger avec appétit, subissant autant de difficulté à avaler des aliments solides qu'à boire de l'eau. Elle avait tenu, malgré l'insistance d'Emelyne, à demeurer assise pour manger. Elle avait l'impression que cela favoriserait le processus de guérison - au moins mentalement -, et elle sentait que cela lui pèserait moins sur l'estomac. Ses mains maladroites avaient du mal à tenir la cuillère en argent qu'elle devait utiliser, et les spasmes de son bras droit finirent par la faire lâcher son ustensile, qui alla s'écraser sur le sol avec fracas. Emelyne le ramassa, sans un mot, mais ne le lâcha plus. Et ce fut avec une patience folle qu'elle nourrit la jeune femme, comme s'il s'était agi d'une enfant.

Sinove ne comprenait toujours pas les raisons qui poussaient la maquerelle à agir ainsi avec elle. En réalité, elle avait plusieurs hypothèses, et il était probable qu'aucune ne fût entièrement vraie, ni parfaitement complète. Elle se disait première que la femme n'avait rien de mieux à faire. Effectivement, elle semblait passer tout son temps dans la même pièce, sortant parfois pour faire des choses qui ne concernait qu'elle. Quelquefois, elle s'absentait plus longtemps, peut-être parce qu'elle avait des affaires à traiter, ou des gens à rencontrer. Vipère ? Possible. C'était l'explication la plus logique et la plus rationnelle. Emelyne était enfermée chez elle à cause des menaces qui planaient au-dessus de sa tête, et elle s'occupait comme elle le pouvait. Comme elle en avait assez de la paperasse, de la comptabilité, et des lettres affables, elle s'amusait à donner à manger à une âme en peine. De toute façon, si elle ne l'avait pas fait, elle aurait dû supporter l'insupportable : le spectacle d'une misérable créature rampant pour attraper son couvert, s'arrachant pour se hisser jusqu'à la hauteur de la table, et rassembler ses dernières forces pour réussir à manger. Aucun animal, même le plus misérable, n'aurait toléré cette vision, cette déchéance.

La deuxième hypothèse de Sinove était un peu plus bancale, et reposait sur l'interprétation de ce qu'elle avait vu dans les yeux de la femme. Depuis le début, elle avait l'impression de lire une forme étrange, ténue et peut-être même perverse d'attachement. Elle n'avait aucune preuve qui pouvait venir étayer son propos, car jusqu'alors, Emelyne n'avait eu aucun geste ou aucune parole susceptible de la mettre sur la voie. Et pourtant, elle ne pouvait pas s'empêcher d'y croire. Elle attribuait donc à l'attitude de la maquerelle des motifs élevés. Peut-être le faisait-elle par amitié, par bienveillance, ou par compassion. Il était vrai que depuis que Sinove avait tombé le masque, elle était apparue sous son plus mauvais jour : brisée, réduite à néant, elle avait pleuré et imploré comme un enfant désarmé. Elle avait quémandé de l'aide, supplié que la torture s'arrêtât, tant elle était atroce. Et pourtant, en torture, elle en connaissait un rayon. Etait-ce à force de la voir souffrir qu'Emelyne avait commencé à lui trouver un côté humain, ou était-ce lié au visage qu'elle arborait. Elle faisait partie des plus jeunes de son groupe, et il était vrai que ses traits trahissaient une grande jeunesse. Une jeunesse dénuée d'innocence, cependant. Cela se lisait dans ses yeux glacés, qui ne souriaient jamais, qui paraissaient morts. Un regard accusateur, qui semblait interroger l'humanité toute entière, en lui demandant : "Comment avez-vous pu me faire ça ?". Le regard le plus triste de l'univers.

Sa troisième et dernière hypothèse était le pendant de la deuxième. En effet, elle se demandait si la réaction d'Emelyne était due à Sinove en personne, ou bien à ce qu'elle représentait. Vipère n'avait pas dû manquer de lui dire qui elle était - ce qui expliquait pourquoi les deux autres femmes, armées celles-là, rôdaient toujours dans les parages -, et ils avaient accepté de la sauver parce qu'ils voyaient en elle quelqu'un d'utile. Elle n'était pas dupe, et elle venue les voir précisément pour cette raison. Elle espérait qu'ils pourraient lui sauver la vie, pour ensuite s'allier avec eux et prendre sa revanche contre le contact de Mirallan. L'épisode douloureux à l'extrême ne faisait pas vraiment partie de ses plans, elle devait bien l'avouer. Mais pour le reste, jusqu'ici, elle avait vu juste. Elle n'imaginait pas qu'Emelyne allait s'attacher à elle, et elle craignait de se faire des idées. Peut-être la maquerelle ne voyait-elle en elle qu'une ancienne ennemie repentie, qui pouvait servir une dernière fois, et la débarrasser d'une immense gêne. Après tout, toute sa vie elle n'avait été qu'un outil entre les mains d'autres personnes, et imaginer qu'on la considérât encore comme tel n'était pas saugrenu.

- Ça ira pour aujourd'hui, vous avez besoin de reprendre des forces.

Sinove aurait bien voulu manger davantage. Cela lui faisait mal, assurément, mais elle mourait de faim, et voir son repas être ainsi placé hors de sa portée la frustrait. Toutefois, elle devait déjà s'estimer heureuse d'avoir eu la chance de manger, et tout simplement d'être en vie. Elle se laissa aller sur son lit, grimaçant à cause de ses muscles endoloris, et elle regarda le plafond obstinément. Emelyne s'affaira de son côté, venant de temps à s'autre s'enquérir de l'état de santé de la jeune femme. La plupart du temps, cette dernière ne répondait pas, trop épuisée pour cela. Parfois, c'était la souffrance qui l'empêchait de formuler à voix haute sa réponse. Mais globalement, son état s'améliorait, et c'était un fait perceptible par tout le monde. Elle eut encore quelques crises de moindre intensité, qui allaient en s'espaçant à mesure que le temps passait. Pour le reste, son sommeil paraissait moins agité, et plus reposant.

La jeune femme paraissant aller mieux, Emelyne se leva de son siège, et s'empara d'un foulard rouge sang. Elle ouvrit la fenêtre, et mit le nez dehors, avant d'accrocher le morceau d'étoffe au rebord de la fenêtre. Sinove fronça les sourcils, et cette fois ce n'était pas de douleur. Elle vit la maquerelle refermer les battants en frissonnant, l'air presque soulagé. Un air qu'était loin d'afficher la jeune femme défigurée. Celle-ci se racla la gorge, et lança :

- C'est quoi ? Le foulard...

Emelyne s'approcha pour ne pas la forcer à élever la voix, et lui répondit qu'il s'agissait d'un moyen de prévenir Vipère qu'elle était guérie. Sinove fit une moue contrariée. Etaient-ils fous tous les deux ? Ou inconscients du danger qui les menaçait ? Elle optait davantage pour cette dernière solution, car ils avaient l'air raisonnablement équilibrés. Plus que la moyenne des gens qu'elle avait rencontré dans sa vie. Elle se sentit obligée de dire alors :

- Enlevez-le... Tout de suite !

- Et pourquoi donc ? Rétorqua la femme.

La tueuse soupira, rassemblant ses forces pour se lancer dans une explication complexe, et qui allait probablement la fatiguer. Toutefois, elle ne pouvait pas y couper. Elle savait que leurs vies à tous en dépendaient :

- L'homme... Celui qui a tué Elgyn... il veut vous tuer, aussi. Et où pensez-vous qu'il... qu'il va venir vous chercher ? Vous venez... juste... de lui confirmer que... vous êtes chez vous. Ce n'est qu'une qu... question de temps, main...tenant.

La réaction d'Emelyne fut assez proche de ce qu'imaginait Sinove. De toute évidence, elle n'était pas au courant de ce point de détail, alors même qu'il était plus que probable que Vipère fût au courant. De fait, s'exposer ainsi, mettre le nez à la fenêtre, et accrocher un foulard rouge, c'était une jolie invitation pour un tueur qui avait réussi à forcer la porte de Mirallan, et à massacrer onze combattants particulièrement dangereux. Même si la maquerelle semblait ne pas avoir conscience des compétences réelles des Douze, qu'elle n'avait jamais vu combattre, elle paraissait effrayée par le contact. Un homme seul, certes, mais un homme seul qui avait réussi là où une multitude avait échoué. Il avait manigancé pour faire tuer Elgyn, s'était débarrassé de Mirallan, avait anéanti ses gardes du corps qui pourtant avaient fait montre de leur efficacité. Sa réputation le précédait, et lorsqu'il viendrait se présenter à leur porte, le carnage serait total.

Il avait probablement campé près de la maison d'Emelyne pour voir si elle s'y trouvait. Elle avait annoncé à tous que son établissement était fermé, afin de se protéger, mais il ignorait totalement ce qui se trouvait à l'intérieur. Il n'était pas certain qu'il ne s'agissait pas d'un piège. Désormais, il devait avoir l'information qu'il lui manquait : Emelyne était à l'intérieur, ce qui signifiait qu'il pouvait passer à l'action. Il prendrait probablement encore un jour ou deux pour jauger leurs forces, s'arrangerait pour capturer une des prostituées, et obtiendrait d'elle par la force la configuration des lieux, et des informations sur les gardes... qui n'étaient que deux. Alors, il saurait qu'il n'avait rien à craindre, et il viendrait terminer le travail.

Emelyne s'écarta brusquement, et appela une de ses filles, avant de quitter la pièce précipitamment. Elle avait laissé le foulard - délibérément, ou par simple oubli ? -, ce qui ne rassurait pas véritablement Sinove. Celle-ci, bien qu'épuisée par son explication, fit en sorte de rester éveillée. Elle savait que les prochaines heures allaient être décisives, et elle espérait que la maquerelle allait prendre les bonnes décisions pour leur sauver la vie. En vérité, elle demeura absente pendant tout le reste de la journée. Elle ne revint qu'au soir, visiblement tendue, et légèrement pressée. La garde du corps qui la suivait s'empressa de faire le tour de la pièce, pour récupérer des affaires ici et là, avec une rapidité incroyable. Sinove interrogea Emelyne du regard, et celle-ci vint s'asseoir à côté de son lit :

- Nous partons demain matin. Le trajet ne sera pas nécessairement agréable, mais vous pourrez vous reposer dans ma voiture. Essayez de dormir, maintenant.

- Et où allons-nous ? Demanda la tueuse.

- Vous verrez bien. Bonne nuit.


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Mardil
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Lun 27 Jan 2014 - 22:21


Même si elle était loin d’être sur pieds, Sinove semblait aller mieux d’heures en heures. Emelyne passait la majeure partie de son temps à s’occuper d’elle. Non seulement, ce n’était pas une activité qu’elle trouvait désagréable, elle en aurait fait autant pour n’importe laquelle de ses filles, mais cela l’empêcher de penser à sa propre peur.

Elle craignait Vipère et chaque rencontre avec lui ne faisait que renforcer sa première impression. Et manifestement l’assassin avait peur de l’homme qui avait tué Mirallan. Il était alors plus que logique qu’Emelyne le craigne également. Le fait de savoir qu’il s’en prendrait à la jeune femme sous son toit s’il venait à découvrir sa présence n’avait rien de rassurant.

Aussi, il était préférable de s’occuper l’esprit et les mains et elle avait décidé de prendre soin de Sinove. Mira et Ihra ne partageaient guère la compassion de leur maîtresse pour leur pensionnaire. Mais Emelyne ne s’en formalisait pas car c’était leur vigilance de tous les instants qui la maintenait en sécurité.

Si la jeune femme reprenait des forces, elle n’était pas plus bavarde pour autant. La maquerelle ne savait pas si cela était dû à son état de faiblesse ou si c’était un trait de caractère naturel chez elle. Quoi qu’il en fût, elle ne s’était pas attendue à une conversation à bâtons rompus et elle s’en contentait très bien. Elle aurait seulement voulu avoir moins de temps pour cogiter.

Lorsqu’elle jugea que Sinove était suffisamment en forme pour pouvoir discuter avec Vipère (et ils en avaient grand besoin, ne serait ce que pour penser à une solution à leur problème actuel), elle mît en place le signal convenu. La jeune convalescente s’en alarma immédiatement et lui expliqua qu’elle pensait que cela ne ferait qu’attirer l’attention du meurtrier qui la menaçait.

Mais ce qui retînt son attention était que, selon la jeune femme, Emelyne elle-même était la cible de cet homme. L’ancienne prostituée n’avait pas envisagé les choses de cette manière. Elle ne voyait pas pour quelle raison elle serait la cible de cet homme mais l’assurance avec laquelle Sinove avait émis sa déclaration fît germer un doute dans son esprit.

Si cette information était vraie alors Vipère n’avait pas jugé utile de la mettre au courant. Décidemment elle découvrait qu’il était impossible d’avoir confiance en lui. Elle décida tout de même de laisser le foulard en place. Peu importe la décision qu’elle prendrait, il lui fallait informer son complice et c’était là le moyen de plus rapide de le faire venir.

Elle ne se sentait plus guère en sécurité dans sa demeure et pourtant elle avait vécu là pendant les deux tiers de son existence. Cette situation lui apparaissait intolérable. Elle ne voulait plus avoir peur. Elle voulait que les autres la craignent. Elle voulait avoir du pouvoir sur eux et non l’inverse. Elle était maintenant convaincue que c’était cela qui lui avait fait accepter l’offre de Vipère et non l’intérêt financier.

Mais pour l’heure, elle était loin d’être en position de force. Même si elle répugnait à fuir, cette option lui semblait de plus en plus d’actualité. Mais si elle partait, il faudrait que Sinove l’accompagne. Elle ne pouvait la laisser là et risquer que ses filles soient massacrées par la même occasion. Or la jeune femme n’était pas en état de faire un long voyage. Il valait mieux prévoir de voyager dans une calèche car monter un cheval était sûrement une tâche trop compliquée pour Sinove pour le moment.

Elle donna des ordres aux deux sœurs en ce sens et elles furent aussi efficaces que d’habitude. Tout serait bientôt prêt pour le départ. Ne restait qu’à régler la question de la destination. Emelyne se dit alors que c’était le moment idéal pour elles de rendre visite à ses sœurs et à ses parents vieillissants. Personne ne pourrait trouver cela suspect et elles seraient plus en sécurité au sud, là où personne n’irait les chercher. Néanmoins elle n’était pas sure de ce qu’elle avançait. Qu’est ce qui pourrait empêcher le meurtrier de les suivre s’il l’avait décidé ? Or il était impossible de quitter la cité discrètement s’il surveillait la maison.

Elle monta tout de même annoncer la nouvelle du départ à Sinove car dans tous les cas, elles n’étaient plus en sécurité à Minas Tirith et le risque valait la peine d’être pris. A peine était-elle sortie de la chambre de la jeune femme qu'Ihra vînt la prévenir que Vipère était arrivé. A croire qu’il ne se déplaçait qu’à la nuit tombée. Elle l’agressa plus qu’elle ne lui adressa la parole :

- Pourquoi ne pas m’avoir dit qu’il viendrait aussi s’en prendre à moi ?

- Je voulais simplement éviter que vous ne vous mettiez dans tous vos états. Ce qui semble précisément être le cas en ce moment.

- Si nous devons collaborer ensemble, il serait temps que vous commenciez à jouer franc jeu avec moi.

- Vous saurez uniquement ce que vous avez besoin de savoir quand vous aurez besoin de le savoir. Ni plus, ni moins. Si cela ne vous convient pas, je trouverai quelqu’un d’autre pour vous remplacer au sein de notre petite organisation.


La menace implicite que contenaient ses paroles n’échappa pas à Emelyne qui prît le temps de se calmer. Elle ne voulait surtout pas se mettre Vipère à dos. Elle avait suffisamment à faire avec un assassin psychopathe sans en rajouter un deuxième.

- Sinove et moi partons nous réfugier chez mes parents.

- Vous pensez être plus en sécurité dans l’Ithilien Sud ?

- Comment savez vous cela ?

- Je me renseigne sur les gens avec lesquels je compte travailler, voilà tout. Mais vous n’avez pas tort, vous n’êtes pas en sécurité tant que vous restez dans la capitale.

- Sinove pense que le foulard n’était pas une bonne idée et que maintenant il sait que je suis chez moi.

- Il sait parfaitement où vous trouver. Si vous êtes toujours vivantes c’est parce qu’il a plus urgent à faire et que je m’arrange pour que cela reste ainsi. Partez si vous le souhaitez mais inutile de faire preuve de trop de prudence. Il saura que vous quittez la cité mais il ne vous suivra pas. Seulement il faut me promettre de revenir dès que Sinove sera en état de se battre.

- Comment vous préviendrais-je ?

- Vous n’aurez qu’à rentrer le foulard…


Emelyne entendit bien la pointe de sarcasme dans la voix de l’assassin mais préféra ne rien relever. Elle trouvait cet homme de plus en plus antipathique.

- Pourquoi ne pas passer par Méneï ?

- Vous aurez bien du mal à le contacter lorsque vous rentrerez.

- Il lui est arrivé quelque chose ?

- Non, il prend simplement des précautions également. Vous n’êtes pas la seule à être en danger et de nous trois, vous êtes la moins exposée pour l’instant.


Il n’y avait pas grand chose à rajouter et Mira raccompagna Vipère à la porte. Emelyne n’était pas plus rassurée mais la conversation l’avait convaincue de la nécessité d’aller se cacher. Elle alla se coucher de bonne heure. La journée du lendemain serait longue et fatigante.

////////////

Tout marchait comme je l’avais prévu. Mis à part le fait que j’étais au bord de l’épuisement. Je savais pourtant qu’il me fallait du repos mais je devais à tout prix me protéger ainsi que tous mes associés. Mon contact avait eu plusieurs jours afin de mettre son plan à exécution et il était grand temps que je fasse de même.

Méneï avait fait ce que je lui avais demandé, à savoir me tenir informé s’il entendait quoi que ce soit qui sortait de l’ordinaire. Cela n’avait pas traîné. Plusieurs hommes avaient été approchés par un riche trafiquant d’Osgilliath. Il était spécialisé dans la revente de bijoux volés. Apparemment il avait l’intention d’élargir ses horizons avec la vente de certaines drogues venues de l’Est. Les rumeurs prétendaient qu’un homme encapuchonné avec un accent oriental l’aurait lui-même engagé.

Ainsi mon contact n’avait pas été bien long à trouver un remplaçant à Mirallan. Je m’étais toujours douté qu’il avait une liste toute prête d’individus qui lui conviendraient pour ce travail et je n’étais pas étonné. Malheureusement cela signifiait qu’il allait pouvoir se mettre en chasse très bientôt. Or nous n’étions absolument pas en mesure de nous dresser face à lui pour le moment. Il me fallait le ralentir par tous les moyens possibles.

Mes ordres à Méneï étaient clairs. Ses hommes devaient exterminer tous ceux qui accepteraient l’invitation du receleur. Les prétendants viendraient vite à manquer une fois qu’ils se rendraient compte de la façon dont finissaient ceux qui se mettaient en travers de notre chemin. Toutefois, les hommes de Méneï n’étaient pas réputés pour leur discrétion et cela allait le mettre dans la liste des cibles à abattre de mon contact. Il risquait même de se retrouver en haut de cette dernière et je lui fournis un endroit sûr où se terrer le temps que le problème soit réglé.

Je savais bien que ces mesures ne nous feraient gagner que quelques jours et que la formation de ce nouveau réseau aurait bien lieu mais quelques jours seraient peut être suffisants. Je savais aussi que le nom de Vipère allait circuler. Personne n’ignorait que Méneï était en affaire avec lui et ces assassinats en série étaient plus sa marque de fabrique que celle du truand.

Il fallait donc que j’évite d’endosser son identité dès que possible si je ne voulais pas que mon contact ne me tombe dessus. Et il fallait aussi mettre les filles en sureté car si Méneï et Vipère étaient introuvables, la demeure de la maquerelle était une cible bien plus aisée à localiser. C’est alors que cette dernière utilisa le signal que nous étions convenus d’utiliser si la meurtrière se sentait mieux.

En arrivant chez elle, je ne pus retenir un sourire. Le foulard rouge était plus visible qu’un poteau indicateur. J’étais maintenant sûr que mon contact l’avait repérée. Il ne me restait plus qu’à la convaincre de partir. Ainsi mon contact saurait qu’elle avait quitté la ville, ce que lui-même ne pourrait faire car il devait s’occuper de traquer Méneï. Le temps qu’il réalise qu’il ne le trouverait pas aussi aisément qu’il le croyait, Emelyne serait déjà loin.

Ce fût encore plus facile que je ne le pensais. Celle-ci était déjà prête à s’en aller et je pus faire comme si cela était son idée à elle depuis le début. J’appris aussi le nom de l’ancienne employée de Mirallan. C’était d’ailleurs elle qui avait compris tout de suite que le signal était dangereux et ne ferait qu’attirer l’attention de celui que nous devions éviter. Elle n’était pas seulement redoutable en combat singulier mais également intelligente.

Si ma vie n’avait pas été en si grand danger, j’aurais encore plus apprécié la façon dont j’avais manipulé mon monde. Mon contact faisait sûrement l’erreur de me sous estimer. Il n’avait aucune idée de l’identité de Vipère et tant que je garderai ce coup d’avance sur lui, je pourrai lui échapper.

Malheureusement ce petit jeu ne serait pas suffisant pour me débarrasser de lui et ainsi venger la mort d’Elgyn. Pour cela, j’aurais besoin de Sinove et il valait mieux pour le moment qu’elle puisse reprendre des forces dans un endroit sûr. Or lorsque mon contact se rendrait compte qu’il n’arrivait pas à localiser Méneï et Vipère, il risquait fort de changer de cible. Il ne m’avait fallu que peu de temps pour découvrir où résidait la famille de l’ancienne prostituée alors il le découvrirait sans peine. Si je voulais l’empêcher de s’en prendre à elles là bas, il me faudrait lui donner une raison de rester dans la capitale.

Contrairement à ce que j’avais pensé, Vipère ne devait pas disparaître mais au contraire être plus présent que jamais. J’étais conscient des risques que j’allais prendre mais je savais que cela était nécessaire pour que mon ancienne ennemie reprenne des forces. Je préférais ne pas penser que j’avais moi aussi besoin de repos. C’était un luxe que je ne pouvais pas me payer et si j’échouais, j’aurais l’éternité devant moi pour me reposer.

Dès que les femmes auraient quitté la cité blanche, je me mettrai en route pour Osgilliath. Que mon contact cherche Méneï à Minas Tirith s’il le souhaitait. Les poisons de la vengeance frapperaient là où il ne s’y attendait pas.
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Ryad Assad
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Ven 31 Jan 2014 - 12:45

Le froid, la faim, le désespoir. Autant de choses que Sinove connaissait trop bien pour s'en soucier encore. Elle était allongée dans le lit qu'on avait consenti à lui prêter, tandis qu'autour d'elle trois femmes s'affairaient. Les deux premières s'occupaient de rassembler des bagages, essayant de concilier leur empressement avec une certaine forme de logique et de rigueur, ce qui n'était pas une grande réussite. La dernière rassemblait des documents, écrivait quelques lettres, et semblait compter des choses, faire des listes, établir des plans. La maîtresse de maison s'absentait, et elle voulait être certaine que son établissement serait toujours là à son retour, de toute évidence. Au milieu de toute cette agitation, la tueuse était comme un rocher : stable et silencieux. Ses grands yeux pâles regardaient le monde fixement, et elle semblait ne s'émouvoir de rien, n'être surprise par rien. Le repas qu'on lui servit, un peu plus consistant que la dernière fois, ne lui tira même pas un sourire, et elle n'afficha pas un seul signe de soulagement. Elle se contenta de manger lentement, chaque geste empreint d'une douloureusement mélancolie.

Elle termina son plat et s'allongea de nouveau, pour économiser ses forces. Elle vit, du coin de l'œil, une des filles s'emparer de ses affaires. Sa tunique, son voile, ses armes, ses bottes et ses gants, tout disparut dans une malle qui ne contenait que ça. C'était ce à quoi la jeune femme  blessée tenait le plus au monde, en cet instant précis, et pourtant elle ne haussa même pas un sourcil pour s'émouvoir qu'on les rangeât avec les vêtements de Dame Emelyne. Cette dernière entreprit d'ailleurs d'aller se changer pour le départ, car elles avaient prévu de partir aux aurores. Dès que les portes de la cité seraient ouvertes, elles s'empresseraient de les franchir, et mettraient le cap sur une destination inconnue de Sinove. On lui avait simplement dit qu'ils allaient chez de la famille à Emelyne, ce qui devait lui suffire comme information, puisqu'on n'avait pas jugé utile de lui en dire davantage.

Une fois les bagages préparés et chargés, les deux servantes qui faisaient aussi office de garde du corps vinrent aider Sinove à faire une toilette de chat. Elle était toujours dans une robe de nuit qui tranchait totalement avec sa tenue habituelle, et elle ne se sentait pas du tout à l'aise, incapable de retrouver le manche d'une arme à portée de main. L'idée d'être allongée dans une chambre sans un poignard non loin lui déplaisait déjà, mais l'idée de voyager dans des terres sauvages et potentiellement dangereuses sans avoir de quoi se défendre la rendait très nerveuse. Là encore, elle n'en montra rien, conformément à son entraînement. Les deux servantes la déshabillèrent, et l'aidèrent à passer une robe un peu plus habillée. Peut-être trop, d'ailleurs. Emelyne avait beaucoup de filles, visiblement, et elle devait en avoir une qui faisait environ la taille de son invitée. Une coupe trop aguicheuse, qui mettait inutilement en valeur le peu de formes qu'elle avait, qui lui comprimait la poitrine et les hanches au point de la gêner quand elle respirait. Mais c'était mieux que de voyager sans rien, et moins inquiétant que de se promener avec un arsenal complet sur soi. Elle jeta un regard qui en disait long à Emelyne, mais ne se permit aucun commentaire à voix haute. Elle n'avait pas envie d'être laissée derrière.

On lui donna également un grand manteau de fourrure dans lequel elle s'emmitoufla rapidement, et on l'aida à descendre les marches pour la conduire jusque dans la cour. Là les attendait une calèche, ainsi qu'un cheval solitaire que monterait probablement une des filles. Un cocher les attendait à sa place, mais il avait probablement reçu des consignes car il n'adressa pas un regard à Sinove. Pourtant, il aurait eu de quoi. Ce n'était pas tous les jours qu'une jeune femme habillée comme une catin mais arborant une cicatrice sur la moitié du visage se traînait ainsi pour rentrer dans une voiture aux côtés d'une dame de la bonne société. Enfin... la riche société, plutôt. Elle mit un certain temps à franchir les dix mètres qui séparaient la porte de la maison et celle de la calèche, et sans l'aide d'une des deux servantes, elle se serait écroulée par terre pour ne plus jamais se relever. Mais celle-ci la soutint fermement, et l'aida à pénétrer à l'intérieur. Elle monta à la suite de la jeune femme convalescente, et referma la porte derrière elle, les enfermant toutes les trois dans l'habitacle.

Sinove était rouge à cause de l'effort, et elle avait le souffle court. A la voir ainsi, il était difficile d'imaginer qu'elle avait pu être une guerrière émérite, qui avait blessé Vipère et qui avait participé à des actions d'éclat au nom de Mirallan. Elle ressemblait bien davantage à une jeune femme perdue, à une petite fille qu'on aurait arrachée à l'enfance pour la projeter brutalement dans le monde des adultes. Elle s'installa contre un des flancs du véhicule, et regarda au-dehors. Le ciel gris et orageux n'annonçait rien de bon, et le voyage promettait d'être long et éprouvant. De la pluie, de la grêle, peut-être de la neige viendraient leur faire obstacle, tandis qu'il tait probable que le ciel fût zébré d'éclairs. L'air était froid et sec, presque irrespirable. Même à l'intérieur de la calèche, leur respiration formait de petits nuages de vapeur. Fort heureusement, Emelyne avait pensé à prendre des couvertures pour les tenir au chaud, et lorsqu'elle en tendit une à Sinove, celle-ci ne se fit pas prier. Elle était lucide sur leurs futures conditions de voyage, et elle préférait ne pas refuser ce qui bientôt pourrait lui sauver la vie. La jeune femme avait appris à survivre par tous les moyens, et elle ne faisait pas preuve d'une fierté excessive, ou d'un orgueil mal placé. Quand elle voyait une occasion de se préserver, de ménager son corps, elle en profitait tant qu'elle le pouvait. On ne pouvait pas savoir quand la chance allait tourner.

Par la fenêtre, elle vit l'autre garde du corps, juchée sur sa monture, passer à côté de la voiture en lui lançant un regard sévère. Elle devait savoir que le voyage ne serait pas agréable pour elle, et elle devait espérer que rien ne viendrait le troubler en plus du temps exécrable. Bientôt, on entendit la voix du cocher, un fouet claquant dans l'air, et l'attelage se mit en route. Les roues produisaient un bruit désagréable sur les pavés de la cité, et le ballottement de la cabine était inconstant et violent. Voilà qui n'allait pas aider la jeune femme à se reposer, elle qui voulait pourtant profiter du trajet pour récupérer. Mais être à cheval aurait été bien pire, et elle devait se contenter de ça pour l'instant, même si ce n'était pas ce qu'il y avait de plus confortable. La calèche se déplaça dans les rues de la cité blanche sans rencontrer personne, et arriva finalement aux portes. Sinove, qui regardait obstinément par la fenêtre, vit des gardes l'observer bizarrement, et un des gardes se laissa même aller à tendre le doigt vers sa joue. De toute évidence, malgré la distance, ils voyaient encore sa cicatrice. Elle ferma les yeux, trop épuisée pour se payer de luxe de se laisser aller à l'amertume, et elle inspira profondément, tentant de retrouver son calme. Elle avait l'air blasée, usée, comme si elle avait déjà eu l'occasion de voir tout ce qu'il y avait d'horrible et de violent dans ce monde, et que plus rien ne pouvait la surprendre. Chez une femme aussi jeune, il était difficile de comprendre un tel regard, et sans sa cicatrice, beaucoup n'auraient jamais cru qu'elle pouvait avoir vécu des choses difficiles.

L'attelage repartit tranquillement, sans se presser. Ils franchirent les immenses portes de la cité, passèrent sous une arche majestueuse, taillée dans une pierre d'un blanc éclatant. La cité blanche était une vraie merveille, et de là où elle était, elle pouvait apprécier la splendeur de ses courbes, ses son aspect monumental et fier. C'était comme observer une montagne sculptée, taillée pour abriter la vie humaine, et la protéger de tout ce qu'il existait de mauvais dans le monde. On racontait que dans le passé, la capitale du Gondor avait su résister vaillamment à tous ses ennemis, et que jamais elle n'avait été prise. C'étaient des légendes, et Sinove doutait qu'il eût jamais existé un ennemi suffisamment puissant pour oser attaquer ces remparts épais, défier ces tours de garde imposantes, et s'élancer contre cette porte d'acier colossale. Et puis, comme si elle était arrachée à sa contemplation, le ciel gris terne apparut, et remplaça peu à peu l'architecture de Minas Tirith. A mesure qu'ils s'éloignaient, suivant le chemin qui les menait à Osgiliath, ils s'enfonçaient de plus en plus dans le froid de l'hiver, et dans la neige. Les chevaux peinaient à avancer sur ce sol inégal et instable, dont la nuit avait favorisé l'installation. Il était possible que tout cela fondît pendant la journée, mais le chemin se transformerait alors en route boueuse, dans laquelle ils devraient patauger en espérant ne pas être bloqués.

Sinove resta perdue dans ses pensées pendant un long moment, alors que les deux femmes qui lui faisaient face échangeaient à voix basse. Elles ne parlaient pas beaucoup, et se contentaient de quelques paroles de temps à autre, avant de se murer dans un silence de circonstance, seulement perturbé par les cahots et les tremblements de l'habitacle. Bien qu'elle parût fatiguée, la tueuse garda les yeux ouverts en permanence, regardant fixement l'extérieur, le paysage, les arbres que l'on pouvait voir au loin. Elle clignait des yeux lentement, et on avait parfois l'impression qu'elle était passée de vie à trépas, tant elle semblait immobile. Sa poitrine ne semblait même pas se soulever pour faire rentrer de l'air. Un fait qui avait déjà surpris Mirallan, du temps où il était encore surpris par ce genre de choses. Les pensées de la jeune femme se portèrent vers son précédent employeur, et dérivèrent naturellement vers ses précédents compagnons. Onze des personnes à qui elle tenait le plus au monde étaient passées de vie à trépas en l'espace de vingt-quatre heures. Elle était la seule survivante, et s'en voulait plus qu'il était possible de l'imaginer. Dans ce genre de situations, réchapper à la mort n'était pas un soulagement, mais plutôt un fardeau. Elle ne pouvait pas s'empêcher de penser que sa présence aurait pu changer les choses... Et si onze devaient mourir par un caprice du destin, pourquoi était-ce elle qui avait été épargnée ? Il y avait plus méritant qu'elle parmi ses compagnons. Des gens cent fois meilleurs qu'elle, qui auraient mérité de vivre...

Elle ne s'en était pas rendu compte, mais des larmes s'étaient accumulées dans ses yeux, et s'étaient mises à couler le long de ses joues. Son regard était toujours aussi inexpressif, et seul ses sourcils froncés avaient indiqué que ses réflexions l'avaient amené vers des pensées qui la contrariaient. Elle revint à la réalité brutalement, et sa respiration jusqu'alors posée et profonde sembla se dérégler d'un coup. Elle expira longuement, et inspira pour reprendre une contenance, tandis qu'elle écrasait du dos de la main les larmes qui avaient coulé sur son visage de porcelaine. Elle s'obstina à ne pas regarder Emelyne et sa garde du corps, qui devaient avoir assisté à toute la scène - après tout, il n'y avait pas beaucoup de choses à faire dans un espace aussi réduit -, et travailla à retrouver une contenance. Les larmes refluèrent de force, et ses yeux redevinrent secs, froids et morts, tandis qu'elle continuait à fixer la fenêtre. Toutefois, ses pensées avaient glissé vers Emelyne et Vipère, désormais.

Elle se demandait intérieurement ce qu'ils pouvaient bien tirer comme avantage à affronter le contact. Certes, il les menaçait, mais s'en prendre à un homme tel que lui n'était pas une mince affaire. Il avait réussi à neutraliser les Douze dans leur meilleure forme : que pourraient faire une jeune femme convalescente et un assassin grièvement blessé ? Pas grand chose, assurément. Sinove espérait pouvoir obtenir une vengeance digne de ce nom, mais elle ne se faisait pas trop d'illusions : ses chances de succès étaient minces. L'alliance avec Vipère avait été conçue dans ce but : unir leurs forces pour un même intérêt, et espérer que cela suffirait à vaincre. Mais qu'adviendrait-il ensuite ? Que deviendrait leur association s'ils parvenaient miraculeusement à se défaire du contact ? La jeune femme n'était pas certaine de le savoir, mais elle avait sa petite idée sur la question. Le duel contre le contact les affaiblirait probablement tous les deux... sauf qu'en tant que Vipère, il avait une carte dans sa manche qu'elle n'avait pas : Emelyne. S'il le lui ordonnait, elle ferait tuer sans hésiter la jeune femme, à l'aide de ses gardes du corps. Et il était probable que Sinove fut une véritable gêne pour l'assassin... car après tout, elle connaissait son visage...

- C'est sans espoir... murmura-t-elle pour elle-même.

Toutefois, dans le silence absolu qui régnait dans la voiture, tout le monde l'entendit, et Sinove tourna pour la première fois la tête vers les deux passagères. Elles ne devaient pas vraiment comprendre de quoi elle parlait, n'ayant pas suivi le cours de ses pensées. La jeune femme, lisant une forme d'interrogation dans leurs yeux, finit par lâcher :

- Sans espoir pour moi. Si nous réussissons à tuer notre ennemi, vous serez sauvée. Mais je sais que vous avez déjà planifié ma mort avec Vipère. Je présume que quand je ne lui serai plus d'aucune utilité, il vous demandera de m'éliminer...

Elle perçut ce qu'elle interpréta comme de la surprise chez Emelyne, et interpréta les raisons de celle-ci selon l'opinion qu'elle s'était déjà forgée :

- Ne vous inquiétez pas, je ne me défendrai pas... Vous obtiendrez ainsi ce que vous voulez...

Le calme apparent de la jeune femme était stupéfiant, alors même qu'elle parlait de sa propre mort en face d'un des individus qu'elle estimait responsable de la planification. Elle paraissait totalement détachée de la réalité, de l'envie de vivre au-delà de son affrontement avec le contact. Dans son esprit, elle était déjà enterrée, et elle avait ramenée à la vie par Vipère qui avait besoin d'elle. Si elle n'avait pas pu lui fournir un appui solide, il l'aurait laissée agoniser des jours durant, jusqu'à ce qu'elle décédât dans les pires souffrances. Elle connaissait bien le regard qu'elle ne pouvait voir qu'à travers son masque : c'était celui d'un homme déterminé, prêt à tout pour arriver à ses fins. Dans la liste de ses priorités, il y avait deux personnes : en premier lieu, le contact qu'il semblait désireux d'éliminer pour des raisons qui lui appartenaient ; secondement, la seule personne qui avait eu l'opportunité de voir son visage, et qui pouvait le compromettre sérieusement à Minas Tirith si elle venait à parler. Dès lors qu'elle aurait payé sa dette, il était probable qu'il s'occupât d'elle définitivement...


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Mar 4 Fév 2014 - 20:59


Comme elle s’y attendait, le temps était exécrable. Ce n’était guère le moment propice de faire un voyage mais la nécessité l’y obligeait. Elle avait confié les rênes de sa petite entreprise à celle de ses filles en qui elle avait le plus confiance. Cette dernière travaillait pour elle depuis plus de dix ans. Elle arrivait maintenant en fin de carrière et Emelyne se disait qu’elle ferait une excellente dirigeante.

Elle l’avait donc autorisé à ouvrir la maison close pendant son absence. Elle ne pensait pas que qui que ce soit leur causerait du tort car les prostituées n’avaient aucune importance pour le contact. De plus, il était temps d’occuper les filles et Mervine était parfaitement capable de gérer tout le monde. Emelyne se demandait même si elle ne passerait pas bientôt le flambeau officiellement à son employée. Après tout, si ses plans aboutissaient, elle serait bien occupée par ailleurs.

Penser à l’avenir quand celui-ci était aussi incertain était peut être inapproprié mais elle voulait rester optimiste. Elle devait se montrer forte. Pour elle-même, pour ses employées, pour Elgyn. Et même pour la triste créature qui partageait sa demeure et maintenant sa voiture. Sinove était plongée dans ses pensées et n’avait pas ouvert la bouche depuis qu’elles avaient quitté Minas Tirith. Emelyne respectait son silence, n’ayant guère envie de discuter non plus.

Sinove ne connaissait pas leur destination finale mais si cela avait été le cas, cela n’aurait rien changé car Emelyne s’était montré plus maligne que ses ennemis. Le cocher changerait bientôt de cap afin de s’enfoncer dans l’Emyn Arnen. Parmi les lettres qu’elles avaient envoyé, elle avait envoyé ses parents dans un lieu sûr, ne souhaitant pas les mettre en danger. Quant à elles, elles partaient se réfugier dans un endroit vraiment sûr, tout le monde étant persuadé qu’elle se rendait chez ses parents. Seule Mervine connaissait sa vraie destination, afin de prévenir Vipère si cela s’avérait nécessaire.

Le cocher avait reçu l’ordre de maintenir une allure suffisamment douce afin de ménager la jeune convalescente. Le trajet serait plus long mais aussi moins éprouvant. De toute façon, la maquerelle n’était pas pressée. La route était longue vers leur destination mais elles avaient des provisions en quantité et elles n’étaient que quatre (cinq en comptant le cocher) et ne risquaient pas d’attirer l’attention.

Après avoir passé Osgilliath, la route du sud leur était ouverte. Les champs firent bientôt place à la forêt et le paysage devînt plus vallonné. La neige était moins épaisse que ce à quoi Emelyne s’attendait et elle se prît à espérer la fin de l’hiver et le retour des beaux jours. Elle donnerait une fête pour la venue du printemps et elle comptait bien y paraître à son avantage, à l’apogée de sa puissance.

Un mince sourire éclaira un instant ses traits et chassa ses sombres pensées. C’était loin d’être le cas de Sinove qui écrasa une larme. Emelyne ne pouvait s’empêcher de se demander à quoi pensait la jeune femme mais elle respecta sa peine, quelle qu’en fût la cause, et resta muette. Elle demeurait un mystère total et l’ancienne prostituée aurait voulu la comprendre, voire même la réconforter mais elle ne savait par où commencer.

C’est alors que Sinove leur expliqua le fond de sa pensée. La première réaction d’Emelyne fût la surprise puis l’indignation. Jamais elle n’avait planifié la mort de la jeune femme et elle était mortifiée que cette dernière la voie ainsi. Mais à la réflexion, comment aurait-elle pu la blâmer ? Si Vipère ne lui avait jamais ordonné d’assassiner la jeune femme, cela restait une possibilité. Quoi qu’elle en dise, Emelyne savait qu’elle obéirait à un tel ordre. Qu’elle ressente de la compassion pour Sinove ne l’empêcherait pas de faire passer sa réussite en priorité avant tout le reste. Elle tînt néanmoins à clarifier la situation.

- Sachez bien une chose. Je n’ai jamais discuté de votre avenir avec Vipère. Et je n’ai pas l’intention de vous faire le moindre mal. Si jamais Vipère décidait de vous éliminer, je tenterai de le faire changer d’avis. Mais je ne vous mentirai pas pour autant. Si nous devons en arriver là, je donnerai l’ordre sans hésiter. Sachez au moins que vous ne souffrirez pas.

C’était là une bien maigre consolation mais c’était tout ce qu’elle pouvait promettre. Du reste elle était parfaitement sincère. Elle tâcherait de convaincre l’assassin d’épargner la jeune femme si cela était possible. Mais elle ne voulait pas lui donner de faux espoirs pour autant.

Elle était plus émue par le désespoir de la jeune meurtrière qu’elle ne le laissait paraître. Elle ne pouvait à la fois se montrer compatissante et impitoyable. En toute justice, la jeune femme méritait la mort mais le mérite n’avait pas grand chose à voir avec le fait de mourir ou non. Et Emelyne ne souhaitait pas avoir à prendre une telle décision. Elle intercéderait auprès de Vipère mais elle ne se mettrait pas en danger. Quelque fois, le fait de simplement obéir sans chercher plus loin était bien réconfortant.

/////////////

J’essayais de ne pas penser à la douleur qui me prenait à chaque pas d’Alaza. La jument semblait sentir ma peine et se mouvait avec délicatesse sur la route séparant la cité blanche d’Osgilliath. Personne ne m’avait arrêté devant les portes de la cité, je n’étais, après tout, qu’un rôdeur qui accomplissait sa mission, quelle qu’elle puisse être. S’il ne pleuvait pas, le ciel était menaçant et les nuages noirs qui s’accumulaient au dessus de ma tête me paraissaient en totale adéquation avec ceux qui obscurcissaient mes pensées.

Sinove et Emelyne étaient parties au petit matin et j’osais espérer qu’elles seraient en sécurité chez les parents de la maquerelle. J’avais du travail devant moi si je voulais garder l’attention de mon contact sur Vipère et les éloigner d’elles. Et, même si je savais que je n’étais pas en état de mener cette mission à bien, je me devais d’essayer. Ma colère et mon désir de vengeance me donnaient la force de continuer quand tout le reste était inefficace.

Plus tard, il serait temps de se laisser aller au chagrin. Plus tard, les affres du désespoir pourraient prendre possession de mon corps et de mon esprit. Plus tard, la folie pourrait m’imposer sa loi. Pour l’heure, je devais garder la tête froide et les sens en alerte. Si, extérieurement, c’était le rôdeur qui chevauchait vers Osgilliath, intérieurement, seul l’assassin était aux commandes en cette froide après midi.

Le trajet n’était pas bien long et je laissais Alaza aux écuries réservées aux soldats. Je progressais lentement à travers la cité jusqu’à atteindre la rive ouest du fleuve. L’Anduin s’écoulait, majestueux, vers le sud. Si le fleuve n’était pas gelé dans la cité, la température de l’eau devait être glaciale. J’en avais fait la désagréable expérience peu de temps auparavant et je n’avais guère envie de recommencer.

Un corbeau solitaire, juché sur la pointe d’un bâtiment semblait me dévisager. Son plumage noir de jais me sembla un mauvais présage. Je rendis son regard à l’imperturbable oiseau et il s’envola en croassant furieusement. Il était temps pour moi aussi de me mettre en route et je me dirigeais vers la demeure de Raïleh, le nouveau chef du réseau de mon contact.

Deux hommes montaient la garde devant les portes de la maison et, sans donner mon nom, j’annonçais que j’étais en mission pour sa majesté le roi Méphisto en personne et que je désirais parler au maître des lieux. Ma tenue suffit à convaincre les gardes de me laisser entrer et les deux imbéciles m’escortèrent à l’intérieur des murs.

La propriété respirait la richesse mais, loin de l’élégance raffinée de certains marchands, le luxe ostentatoire qu’elle affichait n’avait pour but que d’impressionner le visiteur. Manifestement l‘argent n’allait pas toujours de pair avec le bon goût et, loin de m’impressionner, le décorum trop chargé rendait déjà le propriétaire des lieux méprisable à mes yeux.

On me mena à une sorte d’antichambre où l’un des deux gardes patienta avec moi pendant que son compère allait prévenir le maître des lieux. Les murs étaient richement décorés et je me demandais combien des œuvres qui ornaient la petite pièce avaient été dérobées. Les scènes guerrières représentées sur ces dernières devaient sans doute avoir pour fonction de prévenir le visiteur du statut de son hôte. Je ravalais un sourire devant tant de prétention. Il était rare que je ressente autant d’antipathie pour un homme que je n’avais jamais rencontré mais la décoration m’en apprenait bien assez sur le caractère de ma future victime.

Après une attente qui me sembla durer des heures, je fus enfin autorisé à pénétrer dans les appartements du maître de maison. Celui-ci se tenait dans le fond de la pièce, assis sur un divan surélevé, afin de bien rappeler à son interlocuteur sa position sociale. Très subtil…

Sur le mur de droite, une grande fresque s’étalait, représentant un lion aux prises avec un énorme serpent. Le fauve avait refermé ses mâchoires autour du corps du reptile et le sang coulait sur les écailles vertes et dorées. Je n’étais pas superstitieux d’ordinaire mais j’y vis encore un mauvais augure. Je me ressaisis et me promis que l’issue du duel serait différente aujourd’hui. Il pouvait bien transpercer ma peau, ma chair empoisonnée aurait raison de ses forces.

Je retournais mon attention sur l’homme qui me faisait face. Il était plus jeune que je n’aurais cru et plutôt bien fait de sa personne. Malheureusement il le savait parfaitement et l’arrogance qui se lisait sur son visage lui faisait perdre tout charme à mes yeux. D’un léger hochement de tête, il me fît signe de m’approcher et je m’exécutais docilement. Je remarquais que les deux gardes m’avaient emboité le pas et se tenaient juste derrière moi, prêts à intervenir en cas de besoin.

- Que me vaut la visite d’un officier de la couronne ?

- J’ai été mandé par les autorités royales dans le cadre d’une plainte déposée à votre encontre. Vous avez ordre de me laisser inspecter les lieux.

- Et que me reproche t’on exactement ?

- Recel de biens appartenant au trésor royal.

- C’est absolument ridicule.

- Voici l’ordre signé de la main de sa majesté le roi Méphisto.


Je sortis un parchemin et le tendis de ma main gantée à l’homme qui semblait ne pas croire un mot de ce que je disais. Je sentais que les hommes derrière moi étaient tendus et ne demandaient qu’à se jeter sur moi. Raïleh s’avança jusqu’à moi et l’un des gardes me prit le parchemin des mains et le tendit à son chef. Il brisa le cachet de cire et déroula la lettre. Il l’examina attentivement puis je vis son sourire s’élargir. Il se tourna vers ses hommes et je sentis les deux gardes se placer juste derrière moi.

- Ce document est un faux. Qui vous a envoyé ?

Devant mon absence de réponse, l’un des hommes me donna un coup dans le dos et je m’effondrais aux pieds de mon interlocuteur. Je n’avais pas espéré que ce dernier se laisse avoir par mon imitation, j’étais espion et non faussaire, mais j’avais espéré qu’il ne se rendrait pas compte de la supercherie si vite.

- Vous avez fait une erreur en acceptant l’offre de cet oriental. Vous allez maintenant en payer le prix.

- Vous n’êtes pas vraiment en position de me menacer. Vous n’avez aucun moyen de me faire le moindre mal.


Je relevais la tête et lui adressais mon sourire le plus carnassier.

- Le mal est déjà fait.

Je vis l’inquiétude remplacer l’assurance dans son regard avant qu’une soudaine quinte de toux ne le plie en deux. Il leva la main à son visage et la peur s’alluma dans son regard à la vue de ses mains rouges de sang. Le garde qui avait touché le parchemin empoisonné s’écroula à son tour et je profitais de la confusion générale pour sortir mon poignard.

L’homme qui me faisait face était plus grand que moi et tenait une épée, ce qui lui donnait un net avantage au niveau de l’allonge. Mais j’étais beaucoup plus rapide que lui et j’évitais ses attaques sans le moindre problème, le laissant se fatiguer inutilement. A l’instant où il relâcha sa défense, ma lame trouva le chemin de sa cuisse sans protection et je sectionnai net l’artère. Il tomba sur le sol en criant de douleur. Je le laissai se vider de son sang, me demandant encore pourquoi la plupart des gardes ne pensaient qu’à protéger leur tronc et leur tête et oubliaient tous les autres endroits vulnérables.

J’égorgeais le second garde, agonisant, puis me dirigeais vers Raïleh. Celui-ci se débattait, bien inutilement, sur le sol mais le poison avait déjà fait son office et il vivait ses derniers instants. Il eût, néanmoins, la force de s’adresser à moi.

- Vous n’avez aucune idée de à qui vous vous attaquez.

- Détrompez vous. Je le sais parfaitement. Et tous ceux qui le suivront subiront le même sort. Vous n’êtes qu’un avertissement, rien de plus.

- Et vous, vous êtes déjà mort. Méneï aussi. Il finira par le trouver. Et Emelyne n’atteindra jamais la demeure de ses parents dans le sud.


Je me figeais, réalisant la portée des paroles du criminel, mais avant que j’aie eu le temps de l’interroger plus avant, il expira dans une dernière quinte de toux sanguinolente. Il me fallait rentrer avant que qui que ce soit ne me trouve ici. J’étais désormais mort d’inquiétude pour mes associées. Depuis que j’étais entré dans la vaste demeure, j’avais trouvé le nombre de gardes très limité. Je savais que les hommes de Méneï en avaient éliminé certains mais je ne pensais pas trouver Raïleh si démuni. Je comprenais maintenant que ses hommes avaient été envoyés aux trousses d’Emelyne.

J’avais compté sur le fait que mon contact serait trop occupé pour s’attaquer à elle mais je n’avais pas pensé qu’il pourrait confier le travail à quelqu’un d’autre. Il ne me restait plus qu’à espérer qu’elles sauraient se débrouiller.

/////////////



L’attaque fût soudaine. La voiture fît une embardée et Emelyne eût juste le temps de voir le cocher tomber sur le sol, le tronc transpercé d’une flèche. Mira se laissa choir de son cheval mais Emelyne n’aurait su dire si elle était blessée ou non. Quatre hommes à cheval déferlèrent sur elles et, tirant un poignard, Ihra se précipita à l’extérieur afin de protéger les occupantes de la voiture.

Emelyne sortit son propre poignard mais elle ne savait si elle aurait le cran de s’en servir. Elle gardait toujours une arme sur elle lorsqu’elle se déplaçait mais elle n’avait jamais eu à s’en servir. Elle jeta un coup d’œil à l’occupante et, se rappelant que la jeune femme était une tueuse expérimentée, lui tendit un deuxième poignard qu’elle gardait sous la banquette de la calèche. Elle ignorait si Sinove était en état de l’utiliser mais elle ne la laissera pas sans arme alors qu’elles devaient lutter pour leur vie.

Elle jeta un coup d’œil à l’extérieur et vit que Ihra avait été entraînée plus loin, combattant un homme presque deux fois plus grand qu’elle. Mira avait roulé sous la voiture et s’était redressée, apparemment indemne, et faisait face à deux autres hommes. Mais le dernier des assaillants avait maintenant le champ libre et la porte s’ouvrit à la volée. Emelyne sentit qu’on la traînait de force et, avant même qu’elle ne songe à utiliser son arme, elle se retrouva allongée dans la terre meuble. Elle se retourna et vit son agresseur au dessus d’elle, l’épée sortie du fourreau.
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Ryad Assad
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Dim 9 Fév 2014 - 4:16

Sachez au moins que vous ne souffrirez pas... Sinove sourit intérieurement, devant l'ironie de cette phrase. Elle signifiait à la fois tant de choses et rien du tout. Elle pouvait vouloir dire : "j'ai de l'affection pour vous, et je vous garantis une fin aussi digne que possible", ou bien "je n'ai pas le cran de vous faire payer les souffrances que les vôtres m'ont infligées, et je préfère me débarrasser de vous vite et bien". Mais dans tous les cas, aucune de ces options ne prévoyait de la maintenir en vie contre l'avis de Vipère. Sur un mot de sa part, elle était condamnée, et elle le savait. Mais ne le savait-elle pas depuis longtemps maintenant ? Depuis qu'elle avait pris la décision de se rendre chez Emelyne, de se livrer aux mains de ses ennemis, elle avait su qu'elle était déjà morte. Dans sa tête, elle était morte depuis le jour où elle avait récolté cette cicatrice qui lui barrait le visage. Elle avait erré entre l'au-delà et l'ici-bas pendant des années, trouvant dans la présence réconfortante des autres spectres qui partageaient sa vie une raison de continuer à avancer. Et puis elle les avait perdus. Ils avaient décidé de sauter le pas, de franchir la barrière invisible qui, inexplicablement, les avait maintenus sur cette terre qui ne voulait pas d'eux. Elle n'aspirait qu'à les rejoindre, mais n'avait pas la force de mettre fin à ses jours. Son instinct, son entraînement, et la rage qui la faisaient bouillir de l'intérieur la motivaient pour poursuivre la grande aventure de la vie, sans qu'une seule bulle ne vint effleurer la surface - presque - parfaitement lisse de son visage ivoirin. Sans rien changer à sa position, comme si elle n'était qu'une marionnette douée de parole, elle lâcha :

- J'ai déjà expérimenté le pire...

Elle faisait bien entendu référence à Vipère, et lorsqu'elle disait "le pire", elle savait de quoi elle parlait. Sinove était, parmi tous les spectres, la plus douée en torture. Elle était passée par tellement de souffrances durant sa jeune vie qu'elle savait où se trouvaient les limites de la résistance humaine. Vipère n'était pas un tortionnaire, mais un assassin. Il utilisait des poisons pour tuer ses ennemis, et non pas pour les maintenir en vie. La jeune femme n'aurait jamais dû survivre à l'attaque de sa potion, et de fait elle s'était approchée plus que tout autre des limites ultimes qu'elle cherchait par ailleurs. En tant que tortionnaire, son objectif était en effet de rechercher l'équilibre parfait entre la souffrance maximale, et la survie du sujet. Elle connaissait par cœur le corps humain, et on avait expérimenté sur elle bon nombre de choses avant qu'elle ne passât de l'autre côté des instruments. Elle pouvait donc parler en tant qu'experte lorsqu'elle disait que c'était le pire. Mais aucun frémissement n'avait fait bouger ses lèvres, aucun tremblement n'avait agité le coin de son ҄œil. Rien qui aurait pu indiquer qu'elle souffrait encore rien que de penser à ce par quoi elle était passée. Elle était un masque de mort, un visage figé, taillé dans la pierre.

Le trajet se poursuivit pendant un moment, et Sinove replongea dans ses pensées. Le paysage qui défilait devant ses yeux pâles lui semblait à la fois magnifique et effrayant. Il était comme elle, en vérité. Froid, égal, uniforme. Tout semblait "faire partie du paysage". Il n'y avait rien de vivant, aucun oiseau, aucun petit rongeur, rien que de la neige immaculée, des arbres morts, et le ciel gris. La tueuse n'était pas particulièrement poète, mais elle y vit un reflet de sa propre vie. Une vie toute tracée, et sur ses épaules un fardeau impossible à porter. Elle avait les yeux ouverts, mais elle voyait tout de même ses souvenirs courir au dehors. Dans la neige, elle voyait une petite fille rêveuse, gambadant dans la campagne. Elles se regardaient, les yeux pâles se faisant écho malgré les années. Elle y voyait une étincelle de vie, qui depuis avait disparu. Elle éprouvait des émotions, des sentiments, elle ressentait la peur. Oui, c'était de la peur qu'on lisait dans ses yeux. Une peur panique, celle qui tenaille, celle qui lacère, celle qui dévore. Une peur qui paralyse, qui étouffe au point qu'hurler devient impossible, que toute volonté de se protéger s'évapore. Sinove plongea dans le regard de cette jeune fille, qui ne la regardait pas elle, pas plus que la calèche. Non, elle regardait derrière, au loin, comme si elle voyait quelque chose d'autre. Un danger qui approchait.

Un cri.

Sinove revint à la réalité alors que la voiture dans laquelle elle se trouvait se secouait brutalement comme si elle avait été soulevée par un titan. Elle entendit plus qu'elle ne vit le corps d'un homme tomber lourdement au sol, et elle sentit que leur véhicule s'arrêtait. Son esprit tira immédiatement les conclusions qui s'imposaient, sans fioritures, sans chercher à détailler : elles étaient attaquées. La garde du corps d'Emelyne, dont les pensées avaient suivi un cheminement similaire, dégaina une arme et quitta la voiture pour aller défier leurs adversaires. Combien étaient-ils ? Qui étaient-ils ? D'où venaient-ils ? Autant de questions sans réponses, de mystères qu'il leur faudrait éclaircir si elles survivaient à cet affrontement. La maquerelle, visiblement très inquiète, sortit un poignard pour elle-même, et en tendit un à la jeune femme convalescente. Cette dernière lui lança un regard appuyé, comme pour lui demander si elle était sûre de son geste. Après tout, pas plus tard que quelques jours auparavant, elles étaient ennemies et elles étaient promises à un affrontement sanguinaire. Que l'une confiât une arme à l'autre était prodigieusement surprenant. Mais Emelyne semblait certaine de son choix, et elle devait être suffisamment désespérée pour penser que c'était une bonne chose.

Alors, Sinove s'empara de l'arme, et s'approcha de l'autre fenêtre pour voir où en était la situation. Les gardes de la maquerelle se battaient farouchement, mais en sous nombre. Elles étaient vives et déterminées, mais sur un sol aussi traitre, et contre des ennemis entraînés, elles finiraient par succomber. Un faux-pas, une glissade, un obstacle invisible, et c'était la fin. Au moment où elle s'apprêtait à sortir leur prêter main-forte, l'autre porte s'ouvrit, et un homme passa le torse à l'intérieur. D'une main, il bloqua le poignet d'Emelyne, et de l'autre il lui attrapa les cheveux, pour la tirer à l'extérieur sauvagement. Elle n'était pas de taille à lutter contre lui, et elle avait été prise par surprise, ce qui donna l'avantage à l'agresseur. En deux temps trois mouvements, elle se retrouva au sol, pataugeant dans la fange, tandis que l'homme brandissait son épée au-dessus de sa tête, prêt à porter le coup fatal. La situation, Sinove l'analysa en une fraction de seconde. Elle comprit immédiatement que la taille de son poignard ne lui permettrait pas de porter un coup fatal au mercenaire, à cause de la position de l'épée qui gênait le passage vers sa nuque. Si elle frappait autre part, elle ne le tuerait pas immédiatement, et il aurait encore le temps d'abattre son arme vers Emelyne, dont les yeux terrifiés étaient rivés dans ceux de son futur assassin. Dans le même temps, si elle attendait qu'il abaissa sa lourde claymore, il aurait accumulé assez de vitesse pour que le mouvement se poursuivît jusqu'au bout, même si elle atteignait la base de son système nerveux.

Alors, réduite à choisir entre deux maux, elle opta pour le moindre. Avec autant d'élégance que le lui permettait la robe prêtée par Emelyne, elle se jeta sur son adversaire, mains tendues pour lui passer une clé à la gorge. Son geste était parfaitement calculé, et elle réussit à s'emparer de lui, même si pour cela elle dut comprimer la lame entre son épaule et celle de son adversaire. Elle sentit l'acier déchirer sa robe, mais fort heureusement la lame n'était pas conçue pour être tranchante - c'était plutôt le genre de lame faite pour être solide, et pour broyer la chair, briser les os, et enfoncer les armures - et la coupure qu'elle gagna ne fut que superficielle. Son bras passa autour du cou massif de l'homme, tandis que de l'autre main elle verrouillait la clé, serrant de toutes ses forces. Le mercenaire, fort comme un bœuf, lâcha son arme et tendit ses mains derrière lui pour s'emparer de la jeune femme. Elle sentit ses doigts crasseux griffer son dos, sa nuque, mais elle était trop proche pour qu'il pût réellement l'attraper. Confiant dans sa supériorité, recula aussi vite que possible, avant de percuter brutalement la calèche, qui oscilla sous la charge. Sinove fut littéralement écrasée entre les deux, et elle résista vaillamment trois assauts. Au quatrième, une crise légère la saisit, et sa prise se relâcha.

Le mercenaire, opportuniste, saisit son bras, se dégagea, et se retourna vivement pour lui adresser un coup de poing magistral en plein visage. La tueuse s'écrasa par terre avec un bruit mat. L'homme, souriant largement, ramassa son épée tombée au sol entre-temps et se tourna vers Emelyne. D'un revers, il balaya le poignard qu'elle tenait entre les mains, l'envoyant trop loin pour qu'elle put le rattraper. Il allait l'achever quand, pour la seconde fois, Sinove se jeta vers lui. Elle aussi avait lâché son poignard dans l'affrontement, mais désormais l'épée n'était plus sans son champ de vision. Elle lui adressa un redoutable coup de poing dans la nuque, et profita de la diversion pour enrouler ses bras autour de son torse. La prise de l'ours était une technique que l'on réservait en général aux personnes les plus grandes et les plus épaisses, car cela revenait à s'engager dans un duel de force. Sinove n'avait pas vraiment le profil type, et pourtant lorsque le mercenaire essaya de se dégager, il se heurta à une résistance infranchissable. La jeune femme avait refermé ses mains au niveau de son plexus, et elle tirait en arrière de toutes ses forces, lui comprimant les poumons au point de l'empêcher de respirer. Il essaya de la frapper, mais elle était mieux préparée cette fois, et son arcade légèrement ouverte n'entamait en rien sa combativité. Elle serra encore, et se pencha légèrement en arrière, soulevant littéralement son adversaire du sol. Le mercenaire semblait ne pas en revenir, et alors que ses appuis quittaient le sol, il se retrouva suspendu, sans forces. Sinove continua à serrer, impitoyablement, jusqu'à ce que des craquements se fissent entendre. L'homme se débattit encore, puis son corps s'affaissa soudainement, sans vie. Tuer quelqu'un avec cette prise était très difficile, mais elle l'avait fait sans la moindre difficulté contre un adversaire plus grand et plus costaud... alors même qu'elle était blessée. Après cette démonstration, le regard d'Emelyne changerait peut-être.

Sinove abandonna le corps sans vie du mercenaire, et s'approcha de la maquerelle d'un pas déterminé. Ainsi échevelée, le visage ensanglanté mais l'expression toujours neutre et froide, elle était probablement plus terrifiante que le plus immonde de leurs adversaires. Elle se dressa de toute sa hauteur face à Emelyne, et lui tendit une main. Voyant qu'elle tendait la sienne en retour, la tueuse l'arrêta immédiatement :

- Votre poignard.

Elle n'avait pas haussé le ton, mais son injonction claqua dans l'air, au milieu des bruits de combat et des hurlements qu'on entendait un peu plus loin. Emelyne ne trouva rien à répondre, peut-être à cause de la peur, du froid, de la douleur, de l'humiliation d'être ainsi traînée dans la boue. Quoi qu'il en fut, Sinove n'obtint pas l'arme qu'elle cherchait, et elle s'empressa de retourner vers son adversaire vaincu. Elle ne maniait pas la claymore habituellement, et elle aurait de loin préféré avoir une arme plus maniable, mais elle devrait s'en contenter pour l'heure. Elle la ramassa avec une grimace de douleur, son épaule blessée lui rappelant douloureusement qu'elle avait ses propres plaies à panser, et s'avança vers les autres duels. Elle choisit d'épauler celle des sœurs qui affrontait courageusement deux adversaires, et qui survivait plus qu'elle ne combattait. Elle reculait pour ne pas laisser les deux hommes l'encercler, et toujours les garder en ligne de mire, tout en essayant de les attirer loin de la calèche, sans leur laisser toutefois l'opportunité de se défiler. C'était un exercice périlleux, auquel Sinove mit fin par son arrivée.

Elle ne pouvait pas courir dans cette tenue, aussi avança-t-elle pesamment vers son opposant, peut-être encore plus effrayante que si elle s'était mise à courir. En même temps, une femme petite et menue, dans une robe de prostituée, qui brandissait de manière anodine une épée à deux mains, c'était pour le moins troublant. Ne sachant pas trop comment aborder le problème, un des hommes se détacha du duel qu'il livrait pour affronter cette nouvelle menace, rééquilibrant la situation. Il frappa une première fois, jouant sur la vitesse que lui garantissait son arme plus courte et plus légère. Son assaut passa à côté de la jeune femme qui esquiva souplement, et qui riposta avec force. Manier la claymore n'était pas chose simple, mais elle avait été formée - bien que sommairement - avec ces techniques, et elle n'était pas démunie. Sa frappe tinta contre le fer adverse, et elle fit reculer son opposant. Elle changea d'angle d'attaque, et frappa derechef, plus fort cette fois. L'onde de choc lui remontait dans les bras, lui tirant une grimace de douleur, mais c'était peu de choses à côté de ce que subissait le mercenaire. Chaque assaut menaçait de lui briser le bras, et il était soumis à un véritable déluge de coups qui ne lui permettait pas de faire autre chose que de se défendre. Finalement, ce qui devait arriver arriva, et il fut bientôt trop faible pour tenir correctement son arme. Après un duel de longue haleine, durant lequel Sinove ne ménagea pas ses efforts, elle finit par le désarmer brutalement, et l'éliminer d'une puissante attaque de taille.

Le corps sans vie du malfrat s'écroula dans la neige qu'il teinta de pourpre, tandis que la jeune femme s'effondrait à genoux à ses côtés. Elle avait gagné, certes, mais elle avait tout donné dans ce combat. Elle avait utilisé ses ultimes ressources pour venir à bout de son adversaire, et s'était promis de ne pas craquer la première. Dès lors qu'elle avait su la victoire acquise, son esprit avait relâché sa concentration, et elle avait perdu toutes forces. Seule au milieu de la neige, appuyée lourdement sur sa claymore comme s'il s'agissait d'un bâton, elle chercha la force de se relever, en vain. Peut-être réalisait-elle seulement maintenant qu'elle était en robe simple, le dos et les bras nus, combattant dans un océan de neige. Elle se mit soudainement à trembler, et sentit le début d'une crise la prendre. Après avoir résisté quelques secondes contre toute logique, et indifférente aux cris et aux appels, elle s'effondra sur le côté, vidée.

Elle savait au moins qu'elle ne souffrirait pas...


Membre des Orange Brothers aka The Bad Cop

"Il n'y a pas pire tyrannie que celle qui se cache sous l'étendard de la Justice"

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