Les alliés se monnayent à bon prix

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Mardil
Espion de Rhûn - Grand Guru du Culte Nathanaïque
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Dim 15 Juin 2014 - 15:44
HRP: Ce RP se déroule en parallèle du mariage royal et fait suite aux posts de Ryad et de moi-même dans le RP de resynchro. Mais afin de ne pas encombrer le sujet plus qu'il ne l'est déjà, on va faire ça ici^^

Cela n’avait duré qu’une fraction de secondes mais je n’avais aucun doute sur l’identité de cette personne. Son déguisement de cocher avait beau être parfaitement crédible, je l’aurais reconnue n’importe où. Que venait-elle faire à Minas Tirith ? Il n’y avait qu’une seule réponse valable à cette question. Elle ne pouvait être là que pour affaires. Et vu les affaires qu’elle avait l’habitude de mener, cela pouvait potentiellement devenir dangereux pour moi.

Je pris donc le risque de la suivre, même si ce n’était pas évident avec la foule présente dans la cité. Cependant, elle ne semblait pas essayer de s’échapper. Bien au contraire, elle semblait plutôt vouloir m’attirer dans un endroit plus calme, où nous serions à l’abri des regards. Je ralentis mes pas, tâchant de ne pas me jeter dans un piège. Même si elle n’était pas armée, elle restait incroyablement dangereuse.

Comptait-elle m’attaquer dès qu’elle en aurait l’occasion ? Je ne pensais pas qu’elle soit motivée par la vengeance, mais n’importe qui aurait pu l’engager pour m’éliminer. Y compris Emelyne qui connaissait les capacités de la jeune femme. A moins qu’elle ne soit venue pour remplir un contrat qui n’avait rien à voir.

Il n’y avait qu’une seule façon d’obtenir des réponses à mes interrogations, aussi je m’avançais dans la ruelle à sa suite. Elle m’attendait manifestement. Elle semblait toujours aussi austère que dans mon souvenir. Mais elle n’avait de toute évidence aucune intention hostile à mon égard. Peut être pouvais-je tirer avantage de sa présence dans la Cité Blanche…

Je m’approchais d’elle de façon à être assez prêt pour converser à voix basse mais suffisamment loin pour qu’elle ne se sente pas menacée. Il me fallait maintenant engager la conversation mais cela était plus difficile que je ne l’aurais cru. Si je lui demandais ce qu’elle faisait dans la cité, elle comprendrait que je n’étais pas celui qui l’avait fait venir. Mais si elle avait déjà parlé à son employeur, elle saurait que je lui mentais. Je préférais jouer franc jeu, afin d’éviter que ça ne me retombe dessus plus tard et car nous avions été alliés et que cela me paraissait plus juste envers elle. Même s’il était vrai que je ne la voyais guère me remercier pour mon honnêteté.

- Bonjour Sinove. Je ne pensais pas que l’on se reverrait aussi vite. Qu’est ce qui t’amène à Minas Tirith ?

Elle répondit à ma question de façon laconique, mais il faut dire qu’elle n’était pas de nature très bavarde. Ainsi donc, elle était bien dans la capitale pour affaires mais elle n’avait pas encore vu son employeur. Je pouvais la laisser repartir mais il était possible que le contrat en question me fût défavorable. D’un autre côté, j’avais maintenant les moyens de me payer ses services si je le souhaitais. Si la somme que j’offrais était suffisante, elle n’aurait pas intérêt à prêter attention à un contrat dont elle ignorait tout pour le moment. Bien qu’elle soit parfaitement capable de mener deux contrats de front à mon avis.

J’avais justement un petit problème qu’il me fallait régler mais, à cause de mes obligations pour le mariage de Tar Aldarion, je n’avais pas été en mesure de m’en occuper. De plus, il me fallait toujours trouver une personne de confiance pour gérer mes affaires. Même si je pensais que Sinove avait toutes les capacités requises, il lui manquait l’essentiel : la loyauté à mon égard. Et ça, je doutais de jamais l’obtenir. Mais pour l’heure, c’était une autre tâche que j’avais à lui confier. Et si elle la menait à bien, il serait temps de réfléchir à ce qu’elle pouvait m’apporter plus tard.

Lors de la dernière réunion du Cercle, Méneï nous avait appris que l’un de ses hommes avait réussi à acheter une drogue particulière dans la cité. Une drogue récréative de bonne qualité et d’un prix correct. Mais surtout une drogue que nous n’avions pas vendue. J’avais pu déterminer qu’elle venait du Sud mais c’était pour l’heure tout ce que je savais. Or, nos concurrents du Sud avaient été obligés de nous céder le terrain plusieurs mois auparavant. D’après mes informateurs, ils n’étaient pas revenus dans la Cité Blanche depuis. Je m’étais mis en chasse du revendeur mais je n’avais trouvé que son cadavre. Qui que soit son employeur, il tenait manifestement à rester discret et il avait appris que nous étions sur ses traces.

Bref c’était là un contretemps fâcheux, mais qui pouvait devenir très dommageable à l’avenir. Si on commençait à croire que le Cercle permettait à quelqu’un d’autre de faire des affaires à Minas Tirith, alors les rapaces ne tarderaient pas à fondre sur la cité. Or, il n’était pas question que nous cédions un pouce de terrain à qui que ce soit. Je me disais qu’il s’agissait là d’un travail parfait pour les capacités de Sinove. Je lui exposais donc mon problème et lui demandais d’étudier ma proposition.

- Ton prix sera le mien. Dis-moi combien cela coûterait d’employer tes services ? Et combien cela serait pour que tu ne t’occupes que de ce travail et d’aucun autre ? Je te laisse le temps d’y réfléchir mais je veux ta réponse ce soir. Rendez-vous au bordel de Mervine. Demande-moi quand tu seras là-bas. Je t’attendrai à l’étage.

Je la laissai dans la ruelle et je repartis au pas de course afin de continuer ma surveillance de la cité. Je n’étais pas certain que ma proposition l’intéressât mais j’avais bon espoir. Et c’était un poids en moins que j’avais à porter. Nos différends avec les trafiquants du Sud s’étaient achevés dans un bain de sang et je n’avais aucune envie de revivre ça.

Repenser à ces événements me fît me demander ce que devenait Harékil. Je n’avais pas rendu visite au jeune garçon depuis plusieurs jours et je devais avouer que j’avais envie de le voir. Il devait probablement assister au mariage comme tout un chacun. Cela faisait maintenant plus de quatre mois qu’il était à ma charge et il avait grandement participé à mon rétablissement.

L’adolescent s’était retrouvé sans rien, du jour au lendemain. Ses parents s’étaient simplement trouvés au mauvais endroit au mauvais moment. Ils avaient été tués par les trafiquants sudistes, au plus fort de notre lutte contre eux, simplement car ils avaient été témoins d’un retard de créance qui avait mal tourné. Harékil aurait été le suivant à y passer si je n’étais pas intervenu, en compagnie d’une patrouille de soldats du Gondor. Les trafiquants survivants avaient été capturés, jugés puis exécutés pour meurtre.

Je ne savais pas pourquoi j’avais décidé de recueillir le jeune homme. Je ne me sentais pourtant pas coupable de ce qu’il lui était arrivé. Mais je n’avais pu effacer de ma mémoire l’image de cet adolescent effondré tenant dans ses bras les corps de ses parents. Aussi avais-je décidé de ne pas le laisser à la rue. J’avais acheté une petite maison et l’y avais installé.

Officiellement je n’étais pas son bienfaiteur bien sûr. Il s’agissait d’un petit noble de la cité, en réalité un de nos clients, qui avait accepté de servir d’alibi en échange d’une petite remise sur certains produits que nous lui fournissions. Il était par contre devenu de notoriété publique que j’étais devenu ami avec le jeune homme. J’étais le premier à être intervenu lors de l’affrontement avec les meurtriers de ses parents et il me considérait, à juste titre d’ailleurs, comme son sauveur.

J’avais pour l’instant réussi à le dissuader de s’engager dans l’armée comme il le voulait. Sa réaction était prévisible vu l’admiration qu’il avait pour moi mais je ne souhaitais pas le voir devenir soldat. Non pas qu’il n’aurait pas les capacités physiques de le devenir mais il combinait une intelligence vive et une sensibilité exacerbée. Bref, une mauvaise combinaison connaissant la vie à la caserne. Et puis, je crois que je voulais simplement quelque chose de mieux pour lui.

Bien sûr, les mauvaises langues parmi mes camarades soldats s’étaient déliées comme d’habitude. Ceux qui étaient au courant de ma relation passée avec Elgyn avaient fait courir le bruit que je ne m’intéressais pas au jeune homme par simple bonté d’âme. J’avais préféré faire comme si j’étais sourd aux quolibets de certains. Que m’importait leur avis ?

Ce n’était pas pour les faire taire que j’avais diminué la fréquence de mes visites au jeune homme. Je craignais plutôt qu’il ne devienne une cible pour mes ennemis si ces derniers venaient à découvrir l’affection que je lui portais. Car j’avais beau essayé de me le cacher, je savais que je commençais à tenir à lui. Mais pas de la façon dont certains m’accusaient. Plus le temps passait et plus je le considérais comme le petit frère que je n’avais jamais eu.

Il n’y avait qu’une seule personne à Minas Tirith qui savait que Mardil et Vipère ne faisait qu’un. Emelyne ayant vu mon visage, une des premières choses qu’elle avait faite avait été de dessiner un portrait de moi et de le confier à ses hommes. Ils n’avaient pas tardé à lui dire que l’homme en question était un rôdeur et elle m’avait fait part de sa découverte avec un grand sourire. La menace implicite avait été parfaitement claire. Néanmoins, je l’imaginais mal se servir de lui contre moi. Et pourtant les événements de ces derniers mois m’avaient clairement fait comprendre que je ne connaissais pas aussi bien l’ancienne prostituée que je le croyais.

Aussi, il valait mieux, pour sa sécurité autant que pour la mienne, que je m’éloigne peu à peu du jeune homme. Plongé dans ces ombres pensées, je repris ma surveillance des festivités, tâchant de repérer n’importe quoi d’anormal.
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Ryad Assad
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Mar 17 Juin 2014 - 16:02

La rencontre avec Vipère se passa bien mieux que Sinove l'avait imaginé. Au premier abord, elle avait cru qu'il était celui qui l'avait engagée, et elle se demandait pourquoi il lui avait donné rendez-vous dans un pareil endroit, alors qu'il voulait probablement traiter une affaire qui exigeait de la discrétion. Le voir arriver en uniforme face à elle, une tueuse, l'avait un peu alertée, et elle avait battu en retraite pour éviter une confrontation qui aurait pu être gênante. Elle avait d'ailleurs songé qu'il voulait la tuer, se débarrasser d'elle en profitant de ce qu'il avait une arme, et elle non. Dès lors, choisir la ruelle semblait être une solution illogique, mais elle préférait être fixée immédiatement, et décider de l'endroit où elle livrerait bataille. Car après tout, si on apercevait une femme au visage couturé de cicatrices affronter un jeune et fringant soldat du Gondor, on aurait tôt fait de se ranger derrière l'uniforme et d'enterrer la criminelle. Elle avait tout intérêt à faire preuve de discrétion, et à éviter les témoins gênants, dont elle ne pouvait pas se débarrasser facilement.

Avec un naturel presque désarmant, le rôdeur qui jouait double jeu, et qu'elle avait du mal à imaginer jouer le jeu du petit soldat sans ambition, lui adressa ses salutations comme s'ils étaient de vieux amis, et il s'en fallut de peu qu'il ne prît de ses nouvelles. Elle demeura silencieuse un instant, avant de daigner ouvrir la bouche pour répondre de sa voix froide et monocorde :

- J'attendais quelqu'un. Pour le travail.

En si peu de mot, il était possible de déceler un nombre considérable d'informations, et après le temps qu'ils avaient passé ensemble, même s'ils ne s'étaient pas vus pendant six mois, ils parvenaient encore à se comprendre au-delà des longues phrases et des figures de style. Elle attendait un contact qui désirait lui proposer un contrat, probablement pour un meurtre au regard de ses compétences. Son ton était glacial, indiquant qu'elle serait prête à écraser Vipère sous sa botte s'il tentait de se mettre en travers de son chemin, en tant que soldat de l'Arbre Blanc, ou en tant que trafiquant de drogues dans la Cité Blanche. Mais de toute évidence, l'homme n'était pas venu chercher querelle, et la menace demeura inutile, quoique parfaitement reçue. Certes, ils avaient combattu ensemble contre un puissant ennemi qu'ils étaient parvenus à terrasser, mais ils n'avaient pas pour autant briser le mur qui les séparait, et les séparerait probablement toujours. Amis, ils ne l'étaient pas, et la question restait de savoir lequel planterait une lame dans le dos de l'autre en premier.

Toutefois, ce n'était pas par amitié qu'il venait faire la conversation, et après avoir pris le temps de la réflexion, il lui expliqua sans trop entrer dans les détails quel était son problème. Il allait avoir besoin de quelqu'un pour enquêter sur des concurrents qui agissaient dans l'ombre, et il espérait qu'elle pourrait travailler pour lui, moyennant paiement bien entendu. De toute évidence, c'était très important, car il savait que les services de la jeune femme n'étaient pas gratuits, et il souhaitait quand même se les offrir sans même demander le montant exact. Etait-il désespéré ? Non, elle le connaissait un peu, et elle ne l'avait jamais vu cesser de croire qu'il pouvait exister une option, même lorsque la mort était venue frapper à leur porte sous les traits du contact. Il devait vouloir profiter d'elle pour éliminer la menace, mais il y avait davantage. Il voulait qu'elle creusât, mais c'était comme s'il se doutait de ce qu'elle pouvait découvrir, et qu'il avait besoin de quelqu'un d'efficace pour mener l'enquête jusqu'à son terme.

L'idée de rendre service à Vipère ne l'émut pas du tout, mais elle savait que les siens avaient besoin d'argent, et qu'ils ne refusaient pas les contrats bien rémunérés. Il fallait simplement qu'elle prît le temps de la réflexion, et ce fut précisément ce que lui offrit Vipère, non sans lui donner rendez-vous dans un bordel le soir venu, pour l'informer de sa décision. C'était lui qui barrait la seule issue de la ruelle, et il s'évanouit dans la foule sans rien ajouter, laissant à la jeune femme le soin de décider si elle donnerait suite à sa proposition, ou non. Quelque part, elle n'avait pas le choix, et elle devait y penser sérieusement, même si pour des raisons qu'elle ne s'expliquait pas, elle n'avait pas particulièrement envie de travailler avec Vipère. Peut-être parce qu'elle ne se sentait plus en totale sécurité depuis qu'elle l'avait rencontré, et qu'elle savait qu'il était en mesure de faire s'abattre sur elle la moitié de la garde de la ville, sur une simple dénonciation.

Sinove réajusta son chapeau de cochère, et quitta à son tour la ruelle, en direction de la foule qui se massait pour observer les délégations, la remise des présents, et le passage des nobles de tous pays venus présenter leurs hommages aux mariés. C'était une longue procession, et elle avait largement le temps de trouver son premier contact, sans être officiellement en retard à leur rendez-vous. Elle n'avait pas assuré à Vipère qu'elle ne prendrait que son contrat, et ce pour une bonne raison : elle n'en avait pas le droit. Celui ou celle qui les avait contactés et fait venir à Minas Tirith avait promis une forte somme, et elle n'était pas seule à décider. Elle agissait pour son temple, et ne recevait pas d'argent en récompense de ses efforts. En retour, elle était nourrie, logée, blanchie, soignée, entraînée, protégée, elle avait une famille et elle vivait dans un cadre confortable et discret, loin de la vie en ville qui était trop bruyante et trop dangereuse pour elle. Elle n'avait pas prêté serment, mais la reconnaissance qu'elle éprouvait vis-à-vis de ceux qui l'avaient recueillie était immense.

Retrouvant la foule et ses "oh" et ses "ah" ébahis, Sinove se posta parmi eux, et attendit patiemment. Elle savait qu'on allait bientôt la contacter, bien qu'elle ignorât encore de quelle manière, aussi resta-t-elle attentive à tous les individus qui approchaient. Il restait encore beaucoup de monde à passer pour remettre ses présents au Roi et à la nouvelle Reine, et il y avait encore le temps. Dans la foule des badauds, personne ne semblait correspondre au profil qu'elle recherchait. Tous observaient le pavillon royal avec avidité, et tous discutaient avec enthousiasme, apportant leurs commentaires pleins de superficialité sur les robes, les bijoux, et plus globalement sur l'apparence des invités. Elle n'imaginait pas y trouver un individu susceptible de l'engager pour commettre un meurtre, même s'il ne fallait présumer de rien. Après tout, elle en avait fait les frais avec Vipère et Emelyne, et elle n'était pas prête de refaire la même erreur.

Cherchant ailleurs, son regard se posa discrètement sur les soldats qui patrouillaient parmi la foule, plus pour dissuader un éventuel criminel que pour réellement l'appréhender - car après tout, qui aurait sorti une arme en présence d'autant de gardes, et à si longue distance ? L'un d'entre eux attira particulièrement son attention. Il n'était différent des autres en rien - même attitude sérieuse, même façon de regarder la foule méthodiquement et sévèrement, même posture rigide et froide -, à l'exception d'un minuscule détail que la jeune femme devait bien être la seule à remarquer. Autour du poignet, entre son gant et son brassard, il avait attaché une bande de tissu à laquelle personne n'avait dû prêter attention. C'était subtil, extrêmement discret, et destiné à la seule Sinove, qui reconnut sans peine le voile qu'elle et ses compagnons membres des Douze portaient lorsqu'ils travaillaient chez Mirallan. Son contact était là, et il l'attendait sans l'avoir encore repérée.


~~~~


Sinove marchait dans les rues de Minas Tirith, à la recherche de son contact. Elle l'avait observé pendant un long moment, avant qu'il ne prît soudainement la route des niveaux inférieurs, avec d'autres hommes en armes. De toute évidence, ils étaient en poste depuis des heures, sous ce soleil écrasant, et ils avaient besoin d'être relevés pour prendre du repos, et ainsi maintenir une surveillance efficace. Des hommes éreintés ne serviraient à rien de toute façon. Après avoir échangé leurs places avec leurs camarades, ils s'étaient dirigés d'un même pas vers les niveaux inférieurs, avant de se séparer pour rejoindre ici la caserne, ici leurs maisons particulières quand ils en avaient. Sinove avait emboîté le pas de son futur employeur, consciente qu'elle devait faire preuve de la plus grande discrétion, pour éviter Vipère notamment. Elle n'avait pas envie de mélanger les deux contrats, et elle devait prendre soin qu'il ne la vît pas. Elle s'était donc arrangée pour prendre des chemins détournés, vérifier plusieurs fois derrière elle, jusqu'à avoir la certitude de n'être pas suivie. Et cela ne lui avait pas réussi puisqu'elle avait perdu la trace de sa cible. Pourtant, elle était certaine qu'il allait recroiser sa route, mais en déboulant au carrefour, elle n'avait vu personne. Perplexe, elle avait rebroussé chemin à la recherche d'un indice, et ce fut à ce moment qu'elle fut contactée :

- Ne bougez plus, dit une voix appartenant à une silhouette cachée dans l'ombre. Qui êtes-vous, et que voulez-vous ?

Sinove demeura silencieuse, et se contenta de sortir de sa manche le document qui l'invitait à se présenter à l'heure et à l'endroit prévus pour le rendez-vous. Il y eut un instant de silence, et elle leva le document pour qu'il fût suffisamment visible. L'homme du Gondor finit par toussoter :

- Très bien, très bien. Je suis content de voir que vous m'avez trouvé. Je ne savais pas si ça allait marcher, mais... Tant pis. Ecoutez, je sais que ce n'est pas ce que l'on vous demande d'habitude, mais je veux que vous enquêtiez sur quelqu'un, que je soupçonne de tremper dans des affaires louches. Il s'appelle Mardil. Trouvez-moi des preuves, n'importe quoi qui puisse prouver qu'il trempe ou qu'il a trempé dans des affaires illicites. En échange, voici votre paiement.

Il lança à la jeune femme une bourse bien remplie, contenant des pierres précieuses, un moyen de paiement commode car il était difficile de remonter à sa source. Après tout, il n'existait aucun contrôle sur l'achat et la vente de pierres. Une sage précaution. Sinove observa le contenu de la bourse pendant un instant, avant de lever les yeux vers le militaire, dont le visage était toujours baigné dans l'ombre. Elle se contenta de hocher la tête, acceptant ainsi le contrat et tout ce qu'il impliquait, sans avoir réellement conscience de ce qu'elle venait de signer.


~~~~


Le soir venu, la fête battait son plein dans les rues de la ville, en attendant la fermeture des portes. Sinove se fraya un chemin à travers les gens venus boire et danser, arroser comme il se devait les épousailles du couple royal, et gagna le bordel de Mervine. L'établissement était de belle taille, surveillé à l'entrée par deux hommes de main imposants qui étaient chargés de refouler les clients trop avinés, et de faire sortir ceux qui auraient porté la main sur une des filles. Sinove avait conservé sa tenue de cochère, qui lui permettait de passer inaperçu dans le jour déclinant, et elle s'approcha des deux gardes qui lui barrèrent immédiatement l'entrée, lui demandant ce qu'elle désirait. D'une voix atone, elle répondit :

- Vipère.

C'était à la fois un mot de passe, une menace, et une injonction. Elle avait lâché cela sur un ton tellement froid que les deux gorilles se regardèrent, interloqués, avant de la faire entrer sans un mot. Ils devaient avoir reçu des consignes, notamment de ne pas provoquer l'inconnue qui allait venir pour Vipère, sans quoi ils risquaient de perdre la vie. Se tenant à une distance respectueuse, s'arrangeant pour ne faire aucun commentaire sur le fait qu'elle fût une femme, ils la conduisirent à l'intérieur, et lui désignèrent un escalier du doigt, en lui soufflant "dernière chambre à droite". Sinove les remercia d'un signe de tête, et pénétra dans le bordel, où régnait une atmosphère curieusement langoureuse. La lumière était tamisée, la musique lancinante, et les filles qui déambulaient à l'intérieur se promenaient avec une démarche lascive et aguicheuse que les hommes paraissaient trouver particulièrement excitante. La tueuse ne prêtait guère attention à tout cela, concentrée sur sa mission. Sur la route, une prostituée l'attrapa par la manche et essaya d'attirer son attention croyant qu'elle était un homme - la confusion était possible au regard de son déguisement et de l'atmosphère des lieux -, mais lorsque Sinove lui décocha un regard acéré, et que la fille de joie nota son visage défiguré par les cicatrices, elle lâcha prise immédiatement, laissant l'invitée de Vipère reprendre sa route.

Les marches avalées, le couloir et ses ébats dépassés, elle arriva devant la dernière porte à droite, et ouvrit sans prendre la peine de frapper. Pourquoi faire ? Elle trouva Vipère installé sur un lit qui devait avoir vu nombre de passes, à en juger par son état. Le regard bleu pâle se posa sur tout ce qui lui paraissait utile en une fraction de seconde : la fenêtre unique qui donnait sur une étroite ruelle où on déversait les ordures, la petite table où était posé le masque de Vipère, les gants de ce dernier, toujours placés sur ses mains en dépit de la situation. Il avait troqué sa tunique de rôdeur contre des vêtements civils plus passe-partout, qui étaient ceux d'un tueur expérimenté, prêt à fuir dans l'ombre de la Cité Blanche au moindre signe de danger. Sinove ne le salua pas, et refusa la chaise qui lui était offerte, se contentant de rester debout, droite comme un i, parfaitement immobile comme elle seule savait le faire. Elle finit par lâcher :

- J'accepte. Payable d'avance, vingt-cinq mille pièces.

C'était non négociable. Engager un des tueurs du temple coûtait toujours une fortune, afin de ne pas ébruiter de trop leur existence. Le lieu de leur formation était tenu secret, gardé jalousement par ses membres, tandis que ceux qui payaient leurs services s'engageaient à ne pas révéler leur existence. Bien entendu, il existait des fuites, mais elles permettaient surtout de trouver de nouveaux clients, et rares étaient les gardes à songer à les traquer. Quand on voyait de quoi ils étaient capables, on considérait qu'il valait mieux les laisser tranquilles. Ils étaient comme des abeilles : on pouvait chasser celle qui rentrait inopinément dans la maison, mais s'attaquer à la ruche était une toute autre histoire. Vipère semblait, quant à lui, disposer à négocier avec la Reine des abeilles pour s'attacher les services d'une de ses ouvrières, et il lui donna un billet à ordre sur lequel il nota le montant qu'elle désirait. Elle pourrait ainsi aller le retirer auprès d'un banquier dès qu'elle le désirerait. Sur le document, il n'y avait pas de nom, simplement un symbole représentant un serpent. Il ne doutait de rien, le bougre.

Sinove prit le papier, et s'approcha de la fenêtre qu'elle ouvrit sans mot dire. Non elle n'allait pas sauter et s'enfuir comme une voleuse, même si c'était totalement dans ses cordes. Au lieu de quoi, un petit animal entra en reniflant partout, sauta sur son bras, grimpa sur celui-ci comme s'il s'était agi d'une corde, puis vint se percher sur son épaule droite, regardant Vipère droit dans les yeux. C'était un petit singe au poil noir, rapide et agile, qui avait trouvé la chambre sans qu'il fût possible d'expliquer de quelle façon. Sinove lui tendit le billet, qu'il prit entre ses petites mains - était-il possible de parler de pattes lorsqu'on le voyait se déplacer et agir avec un comportement si humain, réajustant même la petite veste qu'il portait sur le dos ? - et il fila prestement par où il était venu, tandis que la jeune femme refermait le battant. Le tout n'avait duré qu'une poignée de secondes, trop court pour laisser le temps à Vipère de poser les questions qui venaient de lui apparaître. Toutefois, il pouvait déjà en tirer des conclusions, et la jeune femme ne fit rien pour influencer le cours de ses pensées, le laissant supposer et réfléchir.

Elle demeura silencieuse, savourant le silence qu'elle cherchait depuis qu'elle avait posé le pied à Minas Tirith, même si elle percevait de la chambre voisine des cris qui perturbaient légèrement sa sérénité. Son esprit était de toute façon capable de faire abstraction de ces choses triviales, et de se focaliser sur l'essentiel. Même aux portes de la mort, elle avait été en mesure de contrôler ses émotions, et de raisonner de manière logique et cohérente. Il n'était pas donné à tous les membres du temple de faire face au danger d'aussi près lorsqu'ils étaient en mission, mais tous avaient déjà, au moins une fois dans leur vie, fait face à des souffrances terribles qui avaient menacé de les rendre fous. De telles souffrances anéantissaient les gens, leur personnalité, leur identité. Le temple venait dès lors recueillir ces personnes qui avaient trompé la fatalité et survécu à la douleur, des enfants toujours, et plantait sur cette terre vierge la graine d'un savoir ancien et mystérieux, l'art de donner la mort qui n'avait pas voulu les prendre et d'infliger la souffrance à laquelle ils avaient réchappé. Ils n'avaient plus de nom, plus de passé, plus d'avenir. Seulement des missions, l'instant présent, et le désir d'obéir aux ordres qui leur étaient donnés, toujours.

C'était cela, Sinove. Le visage fermé, mais le regard intense, elle attendait de la part de Vipère les informations qui lui permettraient de débuter sa nouvelle mission, de se mettre en chasse, et de tuer encore. Elle était une bête sauvage, une créature de cauchemar, et lorsqu'elle aurait enfilé le masque inexpressif des serviteurs du temple, pour une poignée de pièces, elle sèmerait la désolation chez tous les ennemis de son nouvel employeur.


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Mardil
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Sam 23 Aoû 2014 - 17:43
La journée tirait à sa fin et je me trouvais dans l’une de mes cachettes secrètes, en train de vérifier, une fois de plus, la quantité d’or disponible ainsi que mon stock de plantes en tous genre. Je n’avais pas eu le temps de passer voir Harékil depuis la fin de mon service. Je m’étais changé, ayant revêtu la tenue de Vipère qui ne laissait que mes yeux de visibles, et il me fallait maintenant me dépêcher de me rendre à mon rendez-vous avec Sinove.

Je partis donc vers les bas quartiers et me présentais devant le bordel de Mervine. On me fit entrer, sans poser de question. Emelyne avait donné des ordres clairs et j’étais ce qu’on pouvait appeler un invité particulier. Sitôt entré, les filles convergèrent vers moi mais lorsqu’elles me reconnurent, elles changèrent de direction. Il ne fallut pas longtemps avant que Mervine ne vienne en personne.

- Vipère ! Que me vaut le plaisir de votre visite ?

- J’ai besoin de ma chambre habituelle.

- Ainsi donc, vous venez pour le travail. Aurais-je un jour le plaisir d’avoir le droit à une visite plus agréable ?

- Je prends toujours beaucoup de plaisir à mon travail.


Le ton de ma voix la refroidit considérablement car le peu qu’elle connaissait de mes activités était suffisant pour qu’elle comprît la portée de mes paroles. Je me dirigeais alors, sans plus attendre, vers la chambre que j’occupais toujours dans cet établissement lorsque j’y venais et j’attendis patiemment Sinove.

La jeune tueuse finit par se présenter et en peu de mots m’informa de sa décision et du montant de son paiement. C’était là une somme considérable que j’aurais été bien en peine de réunir quelques mois auparavant mais désormais, cela ne m’était plus du tout impossible. Bien sûr, je n’avais pas la somme sur moi et je lui fis établir un bon au porteur grâce auquel elle pourrait collecter son argent.

Elle se dirigea alors vers la fenêtre et j’eus la surprise de voir un petit singe venir récupérer le paiement avant de repartir. J’essayais de cacher mes sentiments mais je restais interloqué par ce tour de passe passe. Je ne pensais pas que de la magie était à l’œuvre derrière cela mais je ne savais pas que ces animaux pouvaient être aussi bien dressés. Manifestement, Sinove (ou ses employeurs) avaient trouvé le moyen de parvenir à ce résultat saisissant.

Je finis par me reprendre et dis tout ce que je savais à Sinove, ce qui se révéla bien peu de choses au final. De la drogue venue du Sud était ou avait été en circulation récemment dans la Cité Blanche alors que les trafiquants suderons n’étaient pas reparus à la capitale. L’homme qui avait vendu ces produits n’avait pu être interrogé puisqu’il avait été retrouvé mort avant d’avoir pu ouvrir la bouche. Il me fallait à tout prix l’identité de la personne qui l’avait engagé et qui, de toute évidence, l’avait éliminé. Je ne précisais pas à Sinove vers qui mes soupçons se portaient car je ne voulais pas l’influencer dans son enquête. Elle me quitta peu de temps après. J’espérais de tout cœur qu’elle pourrait m’apporter des informations mais en attendant, j’avais beaucoup d’autres chats à fouetter.

Malgré l’heure tardive, les festivités se poursuivaient un peu partout dans la ville. Je finis par me rendre chez mon protégé. L’unique domestique de la maison m’ouvrit. Il s’agissait d’une femme âgée qui était ravie d’avoir trouvé un emploi plutôt tranquille et une maison où finir ses jours.

- Maître Mardil. Cela faisait des semaines que nous ne vous avions vu.

- J’étais très occupé à cause des festivités. Vous ne vous êtes pas rendu en ville ?

- Vous savez, à mon âge, les festivités…

- Harékil est-il ici ?

- Il est rentré il y a de ça une heure. Je vais le prévenir de votre venue.

- Ce n’est pas nécessaire, je connais le chemin.


Je me dirigeais ensuite vers le premier étage où se trouvait la chambre du jeune homme. La maison n’était pas bien grande mais c’était plus que ce l’adolescent aurait eu s’il avait été envoyé à l’orphelinat. Je toquais à sa porte et ouvrit le battant. Il leva les yeux du livre dans lequel il était plongé et me fit un grand sourire lorsqu’il s’aperçut de ma présence.

C’était un jeune homme au teint assez pale et aux cheveux sombres. Âgé de 16 ans, il était mince et élancé et nous avions à peu près la même taille et la même corpulence. Hormis cela, nous nous ressemblions peu, Harékil possédant des lèvres plus pleines que les miennes et des yeux noisettes.

- Mardil ! Cela faisait longtemps que tu n’étais pas venu.

- Je m’excuse de t’avoir négligé ces dernières semaines mais, avec les préparatifs du mariage, le travail ne manquait pas.

- J’imagine, en effet. La cérémonie était magnifique et la reine Dinael encore plus merveilleuse.


Je souris en entendant ces mots. Mon protégé était comme tous les jeunes hommes, prompt à s’enflammer. L’expression de son visage se fît plus grave et je sus qu’il comptait reparler de notre désaccord.

- Je voulais te dire que j’avais l’intention de me rendre à la caserne, une fois que le calme sera revenu dans la cité.

- Tu sais ce que j’en pense…

- Pourquoi cela te contrarie t’il tellement ? Après tout, tu es un soldat. Tu devrais plutôt m’encourager à suivre tes traces.

- Laisse moi une dernière occasion de discuter de ça. Cela fait longtemps que nous n’avons pas été chasser. Que dirais-tu de m’accompagner dans les jours qui viennent ?


Comprenant qu’il n’aurait pas le dernier mot aujourd’hui, nous discutâmes de sujets plus triviaux et ce n’est finalement qu’à une heure très avancée de la nuit que je me décidais à rentrer à la caserne. Je fis un détour avant de remonter vers mes quartiers et, bien m’en prit, car le signe de Vipère était dessiné à la craie sur le mur extérieur d’une taverne. Qu’avait-il bien pu se passer pour que Méneï eût besoin de moi à quelques heures à peine du lever du jour ?

Je me rendis alors dans la cachette du trafiquant, l’arrière salle d’une taverne miteuse des bas quartiers. Une entrée nous permettait de passer par l’arrière sans avoir besoin de pénétrer dans le bâtiment principal. Très peu de gens savaient que Méneï, loin d’avoir disparu, continuait ses manigances en plein cœur de la capitale. J’étais souvent venu lui rendre visite au cours des derniers mois, afin de mettre au point nos stratégies. Mais cette fois-ci, une surprise m’attendait de l’autre côté des portes.

Emelyne, ainsi que plusieurs hommes, aussi bien ceux de la proxénète que ceux du trafiquant, étaient réunis autour de la dépouille du maître des lieux. La présence d’Emelyne et de ses hommes était surprenante car elle n’était pas censée connaître cet endroit. Je m’approchais de la table et étudiais le cadavre. Manifestement, l’assassinat était clairement la cause de la mort. On s’était assuré que Méneï ne se relève pas des nombreuses blessures qu’il avait reçues. Je repérais des coups de couteau au niveau du thorax, de l’abdomen et sa gorge était proprement coupée en deux.

Je me tournais vers Lasseau, le second de Méneï, en quête d’explication.

- Vipère, c’est moi qui vous ai rassemblés, Emelyne et vous, dès que j’ai appris la mort de Méneï.

Il était de toute évidence accablé par la perte de son supérieur mais il parlait d’une voix froide, essayant de nous expliquer au mieux la situation. Il n’y avait pourtant qu’une seule question qui eût un quelconque intérêt à mes yeux.

- Qui a fait ça ?

- Nous l’ignorons. De toute évidence, quelqu’un a trouvé la localisation de cet endroit.

- Il n’y a pas de gardes ?

- C’était le mariage royal. Il n’y avait que trois hommes avec Méneï, tous morts. Celui qui a fait ça a parfaitement choisi son moment.

- Nous trouverons le responsable et nous le ferons payer. En attendant, tous ceux qui le veulent peuvent travailler à mes côtés.


L’intervention d’Emelyne me fît tourner la tête vers elle. Son visage n’était qu’un masque de composition mais il était parfaitement crédible. La mort de notre associé était loin d’être un problème pour elle. Je préférais m’adresser à Lasseau.

- As tu la moindre idée de qui a pu faire ça ? Cela pourrait être lié à la drogue des sudistes.

- C’est possible en effet mais je n’ai rien appris de plus sur le sujet.

- Je mène, moi aussi, mon enquête mais cela n’a rien donné pour l’heure.

- Cela pourrait être n’importe lequel de nos concurrents.

- Non, pas n’importe lequel. Avoir trouvé la trace de Méneï n’est pas un mince exploit. Celui ou ceux qui ont fait ça ont des moyens importants à leur disposition.

- En attendant, la distribution doit continuer comme avant. Calme tes hommes, je ne veux pas entendre parler de cette histoire dans les rues.

- Emelyne a raison. Méneï était un fantôme et il doit le rester. Pour le reste du monde, il est toujours vivant et à la tête du cercle.


Lasseau hocha la tête, ayant parfaitement compris la nécessité de garder le silence sur cette affaire. Nous ne pouvions apparaître en position de faiblesse alors que nos concurrents étaient potentiellement de retour dans la cité. Mais s’ils étaient responsables de ce meurtre, alors cela n’avait guère d’importance. S’ils étaient responsables. Je coulais en regard en coin vers l’ancienne prostituée, déjà occupée à rassembler les hommes de Méneï sous sa férule. Profitait-elle seulement de l’aubaine ou l’avait-elle créée de ses mains ?

Néanmoins, la mort de Méneï si peu de temps après l’apparition de la drogue du Sud ne pouvait pas être une coïncidence. J’avais de plus en plus besoin des informations que pourrait dénicher Sinove. Je rattrapais Emelyne avant qu’elle ne s’en aille.

- J’ai besoin d’un mot en privé.

- Très bien.


Elle lança un coup d’œil à l’un de ses hommes, lui faisant signe de la laisser mais je savais bien qu’il ne la quitterait pas des yeux. La confiance de la maquerelle envers moi était de plus en plus faible et cela était réciproque. Nous reculâmes dans un coin de la pièce, où nous pouvions parler sans être entendu.

- Que veux-tu Mardil ?

- Je t’ai déjà dit de ne pas utiliser ce nom en public.

- Personne ne peut nous entendre alors calme toi.

- Tu n’aurais rien à me dire par hasard ? La mort de Méneï est une sacrée aubaine pour toi.

- Pour nous, tu veux dire. Passer d’un tiers des bénéfices à la moitié du total est une bonne opération pour l’un comme pour l’autre. L’officier du roi refait-il surface ? Suis je suspectée de quoi que ce soit ?

- Tu n’as jamais caché tes sentiments à l’égard de feu notre associé.

- Ce n’est pas pour autant que je l’ai fait assassiner. Tu l’as dit toi-même. Nos concurrents ont fait leur réapparition. Ce n’est pas le moment de nous déchirer mutuellement.

- Alors qu’as tu l’intention de faire ?

- Continuer comme d’habitude. J’ai grandement les moyens et les hommes nécessaires pour reprendre le rôle que tenait Méneï jusqu’ici. Et, puisque je suis magnanime, je suis toute disposée à partager équitablement sa part entre nous deux.


Je me retins de lui dire que sa générosité la perdrait mais elle avait manifestement décidé que la conversation était terminée car elle fit demi-tour et partit avec ses hommes. Je me dirigeais vers Lasseau, l’un des seuls à être resté sur place.

- As tu besoin d’aide pour Méneï ?

- Non, je préfère m’en charger moi-même. Vipère, je n’ai pas confiance en cette femme. Elle n’est pas étrangère à ce qui vient de se passer.

- Nous ne pouvons nous permettre de dissensions pour le moment. Je te promets de faire la lumière sur ce qu’il s’est réellement passé ce soir et, si jamais Emelyne est impliquée, elle sera châtiée en conséquence. Mais tu ne dois rien tenter par toi-même. Le moment venu, tu obtiendras justice mais pour l’heure, il y a trop en jeu et nous avons trop à perdre. Tu peux travailler avec moi si tu le désires. Si tu préfères te retirer des affaires, je peux te donner assez d’argent pour refaire ta vie loin de Minas Tirith.

- Non, je ne quitterai pas la capitale avant de savoir ce qui s’est passé. Et je préfère travailler pour vous que de rester inactif.

- Très bien. Je te charge de faire le ménage derrière Méneï. Rien ne doit le relier à nous. Fais ton enquête sur ses hommes et fais-moi savoir si l’un d’entre eux pourrait essayer de nous quitter pour nos concurrents.

- Tu me charges de les éliminer si cela arrivait ? J’ai travaillé avec eux pendant des années.

- Et désormais, ils travaillent pour Emelyne et moi. De plus, je ne te demande pas de tuer qui que ce soit, juste de me donner un nom.


Je quittais cette arrière-salle sordide et me rendis enfin vers mes quartiers à la caserne. L’aube commençait à se lever et il était plus que temps que je prenne un peu de repos. Et que je voie Sinove. Mon petit doigt me disait que la mission que je lui avais confiée allait se montrer bien plus complexe que je ne le pensais de prime abord.
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Ryad Assad
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Mar 26 Aoû 2014 - 19:59
La ruelle était déserte, et la silhouette sombre s'y engouffra sans hésiter, jetant de temps en temps un regard en arrière pour s'assurer qu'elle n'était pas suivie. Une capuche était rabattue sur sa tête, l'obscurité ambiante s'occupant de cacher ses traits aux yeux d'un garde qui aurait eu le malheur de se trouve dans les parages, et de vouloir venir fouiner dans ses affaires. Les mains dans les poches, la forme que l'on identifiait aisément comme humaine se glissait entre les bâtiments, s'orientant de toute évidence avec beaucoup de facilité, comme si le chemin lui était familier. Elle tourna à l'angle d'une boucherie fermée pour la nuit, descendit la rue en prenant garde aux pavés inégaux qui pouvaient la faire trébucher. Il fallait absolument rester discret, invisible. Quelques détours plus tard, et non sans avoir vérifié qu'il n'avait pas été pris en filature, l'être encapuchonné frappa à une porte apparemment anodine, rien de plus qu'une habitation relativement décrépie des bas quartiers de Minas Tirith. Les coups, lancés selon un ordre particulier qui était de toute évidence un code secret, trouvèrent un écho, et on ouvrit le battant presque immédiatement. Un visage passa par l'entrebâillement, fit un signe de tête positif, puis laissa la silhouette pénétrer à l'intérieur. Au moment où elle franchissait le seuil, elle retira son capuchon, mais Sinove n'eut pas le temps de voir de qui il s'agissait.

Elle avait filé le type toute la soirée, s'assurant de demeurer invisible alors même qu'il posait le regard là où elle était cachée sans la localiser. Elle s'était tapie dans l'ombre, l'avait laissé prendre un peu d'avance pour mieux le rattraper par la suite, et avait réussi à le suivre jusque dans cette étrange bâtisse où se produisait de toute évidence une réunion qui n'avait rien d'honnête. La jeune femme, cachée derrière un pan de mur de l'autre côté de la rue, observa les environs. La maison était de taille modeste, mais comportait un étage, ce qui la rendait défendable pour une poignée d'hommes, tout en les autorisant à fuir par les toits. Hélas, il n'était pas possible d'attaquer frontalement la demeure, et il fallait donc réfléchir à un plan. Fronçant légèrement les sourcils, Sinove rassembla tout ce qu'elle avait accumulé en quelques heures.

Grâce à sa... persuasion... elle avait réussi à obtenir de la part d'habitants des quartiers les plus pauvres des informations cruciales, mais qui n'étaient guère que des bribes. Ils savaient tous qu'une organisation criminelle détenait le pouvoir dans les rues les moins fréquentées par les gardes - qui étaient de moins en moins nombreuses, depuis que le Général Cartogan et l'Intendant d'Illicis avaient été nommés pour ramener de l'ordre dans la cité -, et qu'elles faisaient la loi en matière de drogue notamment. Les produits, relativement chers, n'étaient pas accessibles au peuple, mais on voyait régulièrement des hommes de main descendre dans la ville basse pour acheter des "paquets spéciaux" qui remontaient prestement dans le haut de la cité, agrémenter certaines fêtes auxquelles aucun noble ne pouvait admettre avoir participé. Trop de réputations seraient gâchées si on apprenait ce que faisaient les dirigeants du peuple dans ces lupanars privés, où on s'enivrait, on batifolait et on se rinçait le nez à coups de poudres exotiques. La capitale concentrait hélas ce qu'il y avait de meilleur et de pire dans le royaume.

Elle avait également entendu dire que des drogues différentes étaient arrivées sur le marché. Les habitants les plus modestes n'en consommaient pas, mais il leur avait été facile de faire le lien. Quand des trafiquants commençaient à s'entretuer, et qu'au petit matin, on trouvait dans une ruelle déserte quatre corps étendus par terre, baignant dans leur sang, il y avait de quoi se poser des questions. Les revendeurs, souvent de petites frappes, étaient malheureusement les premières cibles des concurrents qui cherchaient à s'imposer. Les affrontements étaient aussi violents que brefs, et laissaient les autorités perplexes, les civils paniqués, et les malfrats inquiets.

Ensuite, il n'avait été question que de localiser les revendeurs qui n'appartenaient pas au réseau de Vipère, ce qui en soi n'était pas un défi. Elle avait simplement extorqué les informations, se contentant de demander où se positionnaient les vendeurs habituels. Dès lors qu'elle avait été certaine d'avoir l'information exhaustive, elle avait mentalement écarté les lieux qu'on venait de lui indiquer, et avait quadrillé le reste, suivant tous ceux qui paraissaient louches, ou qui avaient l'air plus pressés que la moyenne. Elle avait fait chou blanc une bonne quinzaine de fois, mais heureusement, il était plus facile et plus efficace d'explorer les lieux à deux. Sitôt qu'elle obtînt le signal convenu, elle quitta sa filature improductive, et entreprit de suivre l'homme qui l'avait conduite jusqu'ici.

Elle en était donc là de son opération, quelque peu hésitante quant à la façon de procéder. En général, on ne lui demandait pas de faire preuve d'autant de délicatesse quand elle opérait. Avec Mirallan, les Douze avaient pour tâche de l'accompagner partout où il se rendait, et de tuer tous ceux qui constituaient une menace pour lui. Cette famille noble dont elle avait oublié le nom avait fait les frais de la puissance de ces tueurs surentraînés, qui avaient tout bonnement massacré hommes, femmes, enfants, serviteurs et gardes avec une égale facilité et sans s'émouvoir outre mesure. Elle était tentée de procéder de la sorte avec la maison qui se trouvait en face d'elle, de rentrer par la grande porte, et de tuer tous ceux qui se présenteraient. Mais Vipère voulait davantage que des cadavres et du sang. Il voulait des réponses.

Contrainte de procéder avec tact, elle attendit patiemment que l'homme qui venait de rentrer dans la bâtisse en sortît, pour le filer de nouveau. Il s'éloignait d'un pas rapide, avec à la main un paquet tout à fait anodin, qu'il cachait sous sa cape. Il regarda autour de lui, et prit un chemin différent pour rentrer, afin de ne pas être suivi. Mais ce qu'il ignorait, c'était qu'il était déjà coincé. Sinove quitta son abri, et lui emboîta le pas, forçant l'allure pour casser la distance. Il se retourna, pour vérifier comme d'habitude qu'il était seul, et s'immobilisa soudainement en voyant que cette fois, quelqu'un se tenait juste derrière lui, à moins d'une vingtaine de mètres. Feignant l'innocence, il cacha un peu mieux le paquet, et lança d'une voix où perçaient des accents de crainte :

- Qui va là ?

Sinove ne se donna pas la peine de répondre. Au lieu de quoi, elle avança vers l'homme d'un pas décidé, sans marquer la moindre pause. Il lui intima de s'arrêter, ce qu'elle se refusa naturellement à faire, et décida donc de dégainer un dague. Les armes étaient interdites dans la cité pendant les festivités, et les gardes aux portes veillaient avec grand soin à faire respecter les directives qu'ils tenaient du Haut-Roi en personne. Toutefois, certains individus pouvaient avoir accès à des lames au sein de la cité : ceux qui y vivaient, et qui sortaient de chez eux avec un équipement qu'il était illégal de porter. Les marchands d'armes étaient soigneusement contrôlés, mais pas les résidents de la capitale, qui étaient bien trop nombreux pour être tous mis sous surveillance. Ainsi, en dépit des patrouilles régulières des soldats qui, il était vrai, procédaient à des vérifications et des fouilles aléatoires pour traquer les contrevenants, les armes continuaient à circuler.

En fait, Sinove n'était pas là pour lui faire du mal, et elle n'avait d'ailleurs aucune arme sur elle pour le menacer concrètement - même si elle pouvait sans peine lui ôter la vie par des dizaines de moyens très inventifs. Toutefois, en voyant l'arme tendue dans sa direction, elle se sentit instantanément agressée, et décida qu'elle devait répondre à cela avec une force appropriée. Arrivée à une distance trop proche, elle déclencha la réaction de l'homme qui frappa d'estoc, en direction de son estomac. Elle l'avait naturellement vu venir, et avait anticipé une défense. Glissant sur sa droite, tout en interposant son bras, elle esquiva l'attaque avec la souplesse d'un chat se faufilant sous les traits des chasseurs. Sans laisser le temps à son adversaire - qui de toute façon serrait toujours son paquet - de réagir ou de comprendre, elle referma ses doigts sur sa gorge, balaya ses jambes, et le projeta brusquement au sol, où il s'écrasa avec un bruit sourd. Accentuant sa pression sur son poignet droit et sur sa gorge, elle vint appuyer son genou au niveau du plexus, prête à lui couper la respiration totalement s'il se débattait de trop :

- Quess...Quessquvoumvoulez ? Grogna-t-il.

Sinove desserra légèrement. Elle oubliait souvent que la plupart des individus n'étaient pas formés à se battre, et que ce qu'elle estimait être une prise simple de neutralisation pouvait être perçu comme la pire des souffrances pour un homme lambda. Il inspira profondément, et reprit, les yeux effrayés :

- Qu'est-ce que vous me voulez ? Je vous en prie, ne me faites pas de mal !

- Dis-moi tout ce que tu sais des vendeurs de drogue.

Elle avait lâché ça sur un ton glacial, et sans donner trop de détails. Elle voulait qu'il lui racontât tout ce qu'il avait sur le cœur pour avoir la vie sauve, et elle ne voulait pas l'influencer, l'orienter, ou lui faire comprendre qu'elle ignorait tout des gens qu'elle traquait. Il ne devait pas lire la détermination dans son regard, car il tenta :

- Des vendeurs de drogue ? Quels vendeurs de... ?

La pression brutale sur sa gorge et son plexus lui tirèrent un gémissement de douleur, qui le poussa à revenir sur ses dernières paroles avec plus d'empressement qu'un enfant affamé que l'on appelle à table. Il devait comprendre que la jeune femme n'était pas là pour plaisanter, et qu'elle ne se satisferait pas d'une réponse incomplète ou évasive. S'il voulait survivre, il devrait tout lui révéler, sans quoi elle risquait de le massacrer sur place :

- Je... Je n'en sais rien, ils se réunissent dans une maison pas très loin, juste en face du potier. Euh... Ils vendent plusieurs sortes de drogue, mais je ne m'y connais pas trop, j'achète juste ce qu'on me dit d'acheter.

- Leur origine ?

Il parut se demander, pendant un bref instant, ce dont elle pouvait bien parler. Essayait-elle de lui soutirer des informations sur les vendeurs, sur les drogues, ou sur ses commanditaires ? Il ouvrit la bouche pour poser la question, puis posa le regard sur ce masque inexpressif, ce voile sombre qui tombait devant un visage dont il ne discernait pas le moindre trait, et qu'il redoutait pourtant de découvrir. Jugeant plus sûr de tout balancer, il avoua :

- Les drogues viennent du Sud, je crois. Les hommes aussi, enfin certains. Il y a plus d'hommes du Gondor, mais les Haradrim sont leurs chefs. Je n'ai jamais parlé avec eux, j'en ai juste vu un ou deux, quelquefois. Ceux qui m'ont envoyé sont des nobles locaux. Je ne suis qu'un intermédiaire, un coursier. On me paie, et je fais le trajet, sans poser de questions.

Sinove demeura silencieuse un instant, réfléchissant à tout cela. En effet, c'était plausible. Cet homme ne paraissait pas savoir ce qu'il faisait là, et les informations qu'il lui avait communiquées à propos des marchands étaient suffisantes pour lui permettre de se faire une idée. Il n'avait pas l'air de pouvoir lui donner davantage de renseignements tactiques, et Vipère n'avait jamais demandé à ce qu'elle allât nettoyer la fourmilière de fond en comble. Il voulait des informations, et il réagirait ensuite. La jeune femme tordit brusquement le poignet du coursier, et lui fit lâcher son arme. Il glapit, mais elle n'en tint pas compte, se relevant tout en soupesant la lame.

- Déséquilibrée...

Elle laissa tomber l'arme comme si, dégoûtée, elle se refusait à la garder en main plus longtemps. L'homme, étendu par terre, semblait ne pas en revenir de sa chance. Mais elle tourna bien rapidement, quand des bruits de pas métalliques se firent entendre non loin. Une patrouille de la garde arrivait. Le coursier, sentant son cœur s'accélérer, regarda dans la direction des silhouettes qui étaient presque déjà sur lui. Il n'aurait jamais le temps de se cacher, et s'il tentait de s'échapper, les gardes risquaient de le tuer. Quand il reposa son regard sur Sinove, il ouvrit grand les yeux. Elle avait tout bonnement disparu.


~~~~

En arrivant à la caserne, Vipère était redevenu Mardil, et il avait troqué sa tunique d'assassin contre une tenue qui tranchait moins avec celle de ses compagnons d'armes. Certains étaient déjà couchés, après la journée éprouvante passée à surveiller la foule immense venue pour le mariage royal, mais d'autres avaient décidé d'aller profiter des festivités qui s'organisaient dans les rues. Ils étaient pour la plupart attablés, à raconter comment ils avaient sympathisé avec des étrangers, leurs déboires amoureux avec des serveuses qui avaient refusé de céder à leurs avances, et leurs paris pour les concours à venir qui égaieraient la semaine. En rentrant aussi tard, le ranger n'était donc pas particulièrement suspect aux yeux de ses compagnons, qui s'étaient depuis longtemps habitués à son caractère solitaire. Certains pensaient qu'il voyait une femme, et qu'il restait si secret parce qu'elle était mariée à quelqu'un de riche et puissant. On le taquinait de temps en temps par rapport à ça, mais de crainte que ce ne fût avéré, on préférait ne pas trop creuser la question, pour éviter à cette dame le déshonneur de voir son aventure révélée au grand jour.

En rentrant dans la caserne, donc, Mardil fut accueilli par les conversations des hommes de son régiment, qui paraissaient tous heureux, et détendus. Ils parlaient naturellement du mariage, et des délégations qu'ils avaient eu à surveiller, ou à escorter. Ceux qui s'étaient tenus les plus proches des elfes paraissaient très émus, bien qu'ils eussent tous déjà approché des Eldar dans leur vie :

- Tu n'imagines pas à quel point elle était belle ! Lança un d'eux plus fort que les autres. Je n'ai pas de mots. On aurait dit... tu sais, quand tu rêves de la femme parfaite. Eh bah c'était ça.

Les autres rirent, tout en racontant leurs propres anecdotes :

- Et moi, j'étais proche du Vice-Roi du Rohan, rien que ça. J'ai entendu dire que ce type a été torturé par l'Ordre, mais qu'il a réussi à s'échapper et à leur coller une belle raclée.

- Et c'était avant ou après avoir remporté à lui tout seul la guerre civile ? Allons bon, il ne faut pas croire à tout ce qu'on raconte.

Des rires discrets se firent entendre. Il était vrai que le nouveau Vice-Roi du Rohan, personnage le plus éminent de la délégation de son pays, était auréolé de mystère. On entendait des rumeurs toutes plus folles les unes que les autres sur son parcours, sur ses exploits, et il était inimaginable de croire qu'il avait pu tout faire par lui-même.

- Moi je suis sûr que ce qu'on dit sur lui est vrai ! Il a d'ailleurs nommé comme ambassadeur le Comte Skaline, pour le remercier de l'avoir aidé. Je tiens ça d'un type de Dale, qui n'aime pas trop le nouveau Comte. Il dit que c'est un...

- On s'en fout de ce qu'il dit ! Moi j'ai escorté les pirates d'Umbar, et eux ce sont de vrais salauds. Je ne comprends même pas qu'ils soient invités ! Moi j'ai servi en Ithilien, sous les ordres de Radamanthe, et je peux dire que ce sont des barbares sans honneur. Moi s'ils font un pas de travers, je les zigouille, je vous le dis !

Les hommes hochèrent la tête avec véhémence. Beaucoup ne comprenaient pas qu'on eût invité d'anciens ennemis à un mariage qui ne concernait que les Peuples Libres. Certes, on leur avait dit que c'était pour promouvoir la paix et l'entente entre les royaumes, mais pouvait-il y avoir une entente avec les pirates du Sud, et les tribus barbares qui y habitaient ? Etait-il concevable de faire la paix avec les hordes du Khand, alors que tant d'hommes étaient tombés à Assabia ? Etait-il imaginable de s'allier avec le Rhûn, quand on se murmurait que c'était leur Reine qui avait protégé Warin, chef de l'OCF ?

En chemin pour aller se coucher, et glaner quelques heures de sommeil avant d'attaquer une journée qui serait bien remplie, Mardil fut appelé par un de ses compagnons. Jeune et dynamique, il ne servait sous les drapeaux que depuis deux ans, et on sentait encore en lui la fougue et le zèle des jeunes recrues qui portent le blason du Gondor pour la première fois. Il invita le ranger à s'asseoir en face de lui, et lui servit une bière :

- Allez... Une petite avant d'aller dormir, ça n'a jamais tué personne. Je voulais juste te prévenir que ta petite cousine était arrivée en ville. Et son nom c'est... ah mince, ça m'échappe. Elle est venue ici pour te chercher, mais tu étais déjà parti voir ta belle inconnue.

Face au silence de l'intéressé, le soldat reprit avec davantage de détails :

- Je ne me suis pas trompé pourtant... Elle m'a dit qu'elle cherchait Mardil... Elle devait avoir à peine dix ou douze ans, à tout casser. Grande comme ça, brune comme toi, ça te dit quelque chose ? Ouais, elle m'a bien dit que ça faisait longtemps que vous ne vous étiez pas vus. Je pensais bien que tu allais revenir dans la soirée, mais vu son âge, je lui ai dit que ce serait plus simple pour elle de venir te voir demain, après la fin de notre service.

Il parut réfléchir un instant, comme s'il avait quelque chose sur le bout de la langue. Reposant sa chope, son regard se fit absent un moment, afin qu'il n'ajoutât finalement, avec l'air triomphant de celui qui vient de retrouver une information cruciale trop longtemps tenue éloignée de sa conscience :

- Ah, je me souviens de son nom ! Elle s'appelle Kat. Probablement un diminutif de Katherine, ou quelque chose comme ça.

Sans doute Mardil avait-il des questions, mais il n'eut pas l'occasion de les poser à son interlocuteur. Le jeune soldat fut soudainement l'objet d'une blague de la part d'un de ses amis de l'autre côté de la salle, lancée suffisamment fort pour qu'il l'entendît. Faussement vexé, le jeune homme se leva et partit rejoindre la conversation, un grand sourire aux lèvres, laissant le ranger seul avec ses doutes et ses craintes.


~~~~

Sinove ouvrit la porte de la chambre miteuse dans laquelle elle avait élu domicile, et pénétra dans la pièce avec un petit soupir de soulagement. Elle avait beaucoup travaillé aujourd'hui, et la perspective de pouvoir s'allonger et se reposer n'était pas désagréable. Vipère travaillait souvent de nuit, et elle avait donc toute la journée du lendemain pour se relaxer, et se consacrer à ses autres tâches. La pièce était plongée dans une semi obscurité intimiste grâce à un feu que quelqu'un avait pris soin de réalimenter en bois pour la nuit. Les flammes étaient étouffées pour l'instant, mais les braises continuaient à rougeoyer tandis que les nouvelles bûches étaient peu à peu dévorées par les flammes renaissantes. Grâce à cela, elle voyait suffisamment bien pour s'orienter, et elle trouva son lit sans difficulté aucune. Assise, occupée à retirer ses vêtements, elle sentit quelque chose grimper sur son dos, s'aidant de petites griffes, qui lui piquaient la peau sans toutefois lui faire mal. La chose s'immobilisa sur son épaule, réajusta sa petite veste, avant de sortir d'une poche intérieure un morceau de papier soigneusement plié.

- Tu as trouvé quelque chose, Kat ? Demanda Sinove.

Le petit singe au poil brun lui glissa le papier dans la main, avant de bondir au sol souplement. Il détala sur le parquet, se hissa sur la chaise, gagna la table, puis de là le rebord de la fenêtre avant de sauter dans le vide. Sinove le regarda faire, avant de déplier son message. Elle s'approcha des flammes pour gagner un peu de lumière, et entreprit de déchiffrer l'écriture :

Citation :
J'ai un signalement pour Mardil, je sais où le trouver. J'arrive.

4/6
La jeune femme jeta le billet dans les flammes, où il se recroquevilla sur lui-même, avant de se noircir sur les bords. Une langue de feu passa au travers, puis une autre, tandis qu'il était attaqué de tous les côtés sans possibilité d'échapper à son funeste destin. Les lettres, pareilles à un détachement de soldats encerclé par une armée plus puissante, sans la possibilité de se rendre, s'évanouirent et ce fut comme si elles n'avaient jamais existé. Sinove rejoignit son lit, et continua de retirer sa tenue, attendant de voir la porte s'ouvrir, ce qui se produisit naturellement.

Le feu gagnait en intensité, et elle devina sans peine les traits de la jeune fille qui franchissait le seuil, refermant soigneusement et verrouillant le loquet derrière elle. Ses longs cheveux bruns étaient comme d'habitude dissimulés sous un large chapeau, qui s'accordait avec le byzantium et le noir de sa tenue. Ainsi vêtue, elle ressemblait à une ombre parmi les ombres. Son visage était aussi fermé que celui de Sinove, et à l'exception du fait qu'elle n'avait pas de cicatrice et que ses yeux étaient d'une couleur différente, elles se ressemblaient énormément. La même bouche constamment pincée, les mêmes yeux froids et tristes, la même lassitude. Si elles n'étaient pas liées par le sang, elles appartenaient pourtant à la même famille. Le temple.

- Bonsoir, Sinove.

- Bonsoir Kat. Ton rapport.

La jeune fille se coula vers la fenêtre avec une souplesse animale, sans faire le moindre bruit, et la referma pour préserver leur intimité. Elle n'oubliait jamais rien. Elle se débarrassa de son chapeau, et ses cheveux cascadèrent subitement autour de son visage, révélant leur étonnante complexité. Certains étaient tressés, d'autres nom, et le tout avait un rendu à la fois curieux et incroyablement sophistiqué. C'était l'effet recherché, car la petite se camouflait plus facilement en se faisant passer pour une personne bien éduquée et respectable. Cela ouvrait davantage de portes. Elle retira ses gants, rajusta sa veste par habitude, et se débarrassa de ses souliers qui allèrent trouver leur place dans un coin de la pièce.

- J'ai dit être sa cousine, et ils m'ont laissée entrer. Elle parlait d'une voix glaciale qu'on n'aurait jamais dû entendre dans la bouche d'un enfant de son âge. J'ai localisé un homme qui semblait le connaître, et qui était assez bavard pour m'en apprendre beaucoup.

Sinove hocha la tête. Kat vint s'asseoir sur le sol à ses pieds, adossée au sommier. Les mains fines de la tueuse vinrent se perdre affectueusement dans les cheveux de la petite fille, qu'elle caressait comme s'il s'agissait de sa propre enfant. Il était curieux de voir tant de douceur chez un être aussi froid et brutal que Sinove, qui d'ordinaire n'avait pas la moindre considération pour la vie d'autrui. Mais il semblait que les choses étaient différentes avec cette petite créature apparemment fragile. Pour autant, ce n'était pas cela qui avait adouci le timbre de sa voix :

- Continue.

- Mardil, ranger du Gondor, assez solitaire. Il a pour habitude de partir seul sans prévenir personne. Il participe à des affaires illégales, et il a été récemment blessé de manière bizarre.

Sinove, entre temps, avait attrapé un peigne, et s'était attelée à brosser les cheveux de la jeune fille. Si elles n'avaient pas été en train de parler d'une cible qu'elles auraient peut-être le devoir de tuer sous peu, la scène aurait pu être tout à fait charmante. Au lieu de quoi, elle semblait bizarre, incongrue. La tendresse de leurs gestes, et l'évidente affection qui existait entre ces deux êtres que tout semblait opposer était contrebalancée par l'absence de chaleur des phrases qu'elles s'échangeaient, et la similitude presque effrayante de leur manière de parler.

- Confirmé ?

- Non. Ce sont mes conclusions à partir de ce qu'il m'a révélé.

La plus âgée hocha la tête. Katjun était une enfant extrêmement observatrice, ce qui n'avait pas toujours été positif durant son existence. Elle avait une mémoire fantastique, et une capacité à faire des liens tout à fait hors du commun. Ce qu'elle entendait n'était pas, contrairement à Sinove, perçu comme une information brute qu'elle se contenterait de répéter quand on le lui commanderait. Au contraire, elle la mettait en relation, l'interprétait, la décortiquait et en retirait le meilleur pour produire des rapports de qualité. Elle avait stupéfié tout le monde grâce à cette compétence si affinée en dépit de son jeune âge, et on l'avait encouragée à maximiser son talent pour la transformer elle aussi en une arme. Une arme aux compétences aussi variées qu'efficaces, qui avait été affectée à cette mission avec Sinove pour qu'on éprouvât son potentiel face à une situation réelle.

- Plan ?

- Le trouver, le filer. Découvrir son secret, et dénicher des preuves. Suggestions ?

Sinove réfléchit, tout en aidant Katjun à se débarrasser de ses vêtements. Ses robes étaient un assemblage complexe, qui lui permettait de faire bonne impression, mais elle ne pouvait pas s'habiller seule à cause de cela. Il fallait quelqu'un pour défaire l'entrelacs de cordes qui maintenaient sa robe en place. Glissant ses doigts mécaniquement entre les lacets pour les défaire, elle répondit :

- Soldat, donc entraîné et dangereux, probablement armé. Il a sans doute ton signalement, et s'il n'a pas de cousine, il sera méfiant. La journée, rien d'intéressant, donc tu le fileras à la fin de sa mission. Tu as trouvé une cachette pour surveiller la sortie de la caserne ?

- Oui.

- Combien de sorties possibles ?

- Deux, dont une qui donne sur un terrain d'entraînement. Impossible d'accéder à celui-là. Le terrain mène à des geôles dédiées aux délinquants mineurs. Il n'y a pas de sortie pour éviter l'évasion des prisonniers, donc il sortira par l'autre issue.

Sinove hocha la tête. De toute évidence, sa petite protégée avait pensé à tout, et elle était bien déterminée à mener cette mission à bien. Elle avait demandé à son aînée de la laisser agir seule, puisqu'elles avaient deux missions à gérer, et elle avait su se montrer si convaincante que la tueuse n'avait pas su lui dire non. Au Temple, on considérait souvent que la qualité individuelle n'était pas fonction de l'âge, mais on se refusait quand même à laisser les plus jeunes agir de leur côté. Non pas parce qu'on doutait de leur résolution, mais parce qu'on ne savait jamais combien d'ennemis pouvaient se dresser entre eux et leur cible, et qu'ils avaient tendance à sous-estimer le danger. Toutefois, pour une filature, et considérant les exceptionnelles capacités de Kat, il était difficile de lui refuser cela.

- Bien. Demain, en place à 15h.

La jeune fille glissa hors de sa robe, et s'approcha de vêtements qui ne faisaient pas "fille de bonne famille". Une tenue de combat similaire à celle de Sinove, beaucoup plus pratique à porter, et qui donnait l'avantage d'être relativement discrète. Elle aurait dû avoir ses armes avec elle, mais les fouilles à l'entrée avaient poussé le Temple à les envoyer sans le moindre équipement. Si elles avaient besoin de se fournir, elles savaient pouvoir trouver ici ce dont elles avaient besoin, auprès de marchands peu scrupuleux, ou bien en volant ce qui traînait. Sinove la laissa se préparer, et elle se dévêtit totalement de son côté, pour aller se coucher. Elle ferma les yeux, et attendit patiemment que Katjun terminât de vérifier ses effets et s'endormît avant de se laisser à son tour emporter par le sommeil.


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Mardil
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Dim 5 Oct 2014 - 12:18
Ma nervosité n’avait fait qu’empirer au fur et à mesure que la journée progressait. Mon travail d’espion m’avait rendu méfiant de nature mais cette fois ci j’avais une bonne raison de redouter le pire. Cette enfant qui s’était renseigné sur moi était la preuve que quelqu’un en avait après moi. Je n’avais bien sûr aucune cousine, aussi il était impossible qu’elle ait dit la vérité.

Ce ne pouvait signifier qu’une chose. Une personne connaissant mon nom cherchait à se renseigner sur moi. Je pouvais donc éliminer d’office les concurrents du Cercle qui ne me connaissaient que sous le nom de Vipère. De même, Emelyne n’aurait aucun intérêt à agir de la sorte puisqu’elle connaissait déjà mon identité. Le jeune âge de l’individu me poussait à croire que ce n’était pas une enquête officielle et qu’elle vendait ses services comme espionne. Après tout personne ne soupçonnerait une enfant.

Ce qui voulait dire que quelqu’un me soupçonnait, moi le rodeur sans histoire, d’être mêlé à quelque chose de louche. Je savais que ma récente blessure avait fait parler mais je ne pensais pas que ma couverture soit en danger. J’avais manifestement tort et c’était un risque que je ne pouvais me permettre de courir. Il y avait peu de chances que ce soit en rapport avec mes activités d’espion. Le moindre doute quant au fait que je puisse être un espion de l’Est et je me serais retrouvé en cellule. Quelqu’un avait-il fait le rapprochement entre Vipère et moi ? Ou simplement quelqu’un pensait que je menais des affaires pas tout à fait légales.

Il y avait de fortes chances pour que ce quelqu’un soit relativement proche de moi (puisqu’il connaissait mon nom). Autrement dit, c’était probablement un militaire. Le fait qu’il ne suive pas la route officielle voulait aussi dire qu’il n’avait pour le moment rien de sérieux contre moi. Et le fait qu’il puisse se payer les services d’une espionne voulait aussi dire qu’il s’agissait probablement d’un officier supérieur et nom d’un soldat de base. Cela ne réduisait pas beaucoup mon champ d’investigation malheureusement.

La seule chance qui me restait était que cette personne n’ait pas mon signalement. Ainsi il suffisait que je ne sorte pas à la fin de mon service mais que j’attende un peu plus tard et que je sorte en même temps que plusieurs autres soldats. En aucun cas je ne devais attendre devant la caserne comme l’espérait probablement l’enfant car il était certain qu’elle ne se montrerait pas et je lui donnerais ainsi mon signalement et l’occasion de me filer. Mais si elle avait déjà une description de moi (et surtout de ma blessure, bien trop aisément reconnaissable), cette stratégie serait inutile.

Le plus sage était alors de ne rien faire de compromettant. Mon rendez vous avec Sinove n’était pas prévu avant ce soir chez Mervine. Cela aurait pu être l’occasion de chasser avec Harékil mais je ne pouvais risquer d’être vu en sa compagnie si on me surveillait car je ne voulais pas l’exposer à un quelconque danger (et je ne voulais pas que celui qui souhaitait en savoir davantage sur moi apprenne mon attachement à l’adolescent et ne l’utilise à son avantage).

Il était donc temps de refaire mes stocks de plantes et je décidai de passer le reste de l’après midi dans la forêt. Mon fileur ne pourrait pas me suivre là bas car il serait à découvert entre la cité et le couvert des arbres. De plus je connaissais tellement bien ces bois que j’y aurais semé n’importe qui. Il y avait tant de monde qui entrait et sortait de la cité que je pourrais revenir dans la soirée sans être aperçu et me rendre à mon rendez vous avec Sinove. J’avais hâte d’entendre ce que la tueuse avait découvert.

Je pris donc mon arc et mes flèches (en tant que rôdeur, j’avais le droit de porter des armes dans la cité) et me dirigeais vers le proche Ithilien. Il était plus prudent de prétendre me rendre à la chasse. Et d’un, mes camarades appréciaient toujours le gibier que j’apportais et qui agrémentait fort bien notre repas habituel et de deux, il valait mieux ne pas attirer les regards sur les importants stocks de plantes que je faisais. S’il n’était pas surprenant pour un rôdeur de posséder ce genre de plantes et bien que mes compétences de guérisseur soient utiles à mes supérieurs, il me fallait réapprovisionner mes différentes cachettes secrètes, ce qui faisait tout de même bien trop pour un seul homme.

La foule était toujours aussi compacte et je ne réussis pas à voir si j’avais été suivi ou non mais, comme je l’avais prévu, personne ne se risqua à ma suite vers la forêt.

/////////////

L’officier Prentiss sortit de la salle d’interrogatoire. En tant que responsable de la traque des trafiquants de drogue dans la cité, il avait été prévenu immédiatement qu’un coursier s’était fait arrêter la veille. Manifestement l’homme était un débutant et il n’avait pas mis bien longtemps avant de se mettre à table. Cependant, ce qu’il avait appris au militaire le laissait bien songeur.

La première chose était cette mystérieuse femme qui l’avait agressé la veille et dont les questions avaient été proches de celles que l’officier avait également posées. La description était clairement celle de la femme qu’il avait lui-même engagée. La silhouette et la voix correspondait. L’homme n’avait fait qu’entrapercevoir le visage de la femme (elle portait une capuche et il faisait sombre) mais il avait distingué une cicatrice sur le bas du visage (il n’avait pu voir le haut). Cicatrice qui se trouvait sur le côté droit.

Etait-il possible que l’enquête sur Mardil l’ait déjà mené du côté du trafic de drogue ? Mais pourquoi auprès des haradrims et non du côté du Cercle comme il le pensait ? Ou alors il était possible qu’elle travaillât également sur une autre mission qui n’avait rien à voir. Sauf que cette dernière était également liée au trafic de drogues. Tout cela ne lui plaisait guère et il espérait avoir des réponses rapidement. Le fait de recourir aux services de cette jeune femme était totalement illégal et il lui fallait des preuves solides avant de prévenir ses supérieurs.

Il n’était pas particulièrement heureux d’avoir fait appel à cette criminelle. Il ne se souvenait que trop bien qu’elle avait fait parti de ceux qui travaillaient pour Mirallan et qu’elle avait probablement fait parti de l’attaque contre les Dunarion. Il ne serait que trop ravi de la mettre dans une cellule en attendant son exécution. Cependant il lui répugnait encore plus qu’un représentant de la justice du roi comme Mardil mène des activités illégales. Au contraire, il croyait dur comme fer que ses camarades et lui devaient se montrer exemplaires. Pour l’heure il avait donc besoin des services de cette femme, elle lui était donc plus utile vivante que morte. Enfin, à condition qu’elle lui donne des informations rapidement.

Mais cela ne devait pas éclipser la nouvelle la plus importante qu’il avait tirée du coursier: les trafiquants du Sud étaient de retour dans la cité. Ils avaient été chassés plusieurs mois auparavant par le Cercle et la politique générale avait été de laisser faire puisque les violences avaient cessé. De plus, Prentiss savait bien que plusieurs nobles influents étaient friands des produits que proposait le Cercle. Mais si les haradrims étaient de retour, cela voulait dire que le Cercle avait perdu de sa puissance et que ses concurrents étaient prêts à réagir. Cela pouvait être un motif suffisant pour lancer une enquête officielle.

Cela pouvait aussi être l’occasion qu’il attendait pour faire tomber le Cercle et leurs concurrents. Si la guerre reprenait entre les deux trafiquants, ils seraient plus vulnérables. Sa hiérarchie ne pourrait que l’encourager à mettre un terme définitif aux trafics s’il parvenait à détruire les deux principales organisations criminelles de la cité en matière de vente de drogues. Et il disposait d’un atout non négligeable. Il ne restait plus qu’à découvrir si elle était également de retour en ville.

////////////


Si elle n’en laissait rien paraître, Emelyne n’en menait pas large. Son plan de génie avait manifestement quelques failles qu’il lui fallait régler au plus vite. La plupart des hommes de Méneï s’étaient ralliés à elle, comme elle l’espérait (après tout ce genre d’hommes servait toujours quiconque était prêt à les rémunérer), néanmoins plusieurs avaient préféré s’engager auprès de Vipère. Ce dernier n’était pourtant pas des plus sympathiques. Chacun savait qu’il attendait de ses hommes une loyauté absolue et qu’ils exécutent ses ordres à la lettre. Ceux qui avaient contrevenus à ces points l’avaient payé de leur vie.

Si ces hommes préféraient travailler avec ce serpent, cela ne pouvait être que par loyauté envers leur ancien maître. Et donc cela voulait dire qu’ils se méfiaient d’elle et pensaient qu’elle avait trempé dans la mort de Méneï. Alors combien de temps faudrait-il pour que Vipère arrive aux mêmes conclusions ? A vrai dire, il l’avait quasiment accusé dès lors qu’il avait vu le corps de leur ancien associé. Mais peut être était-elle paranoïaque.

Elle avait des raisons de l’être puisqu’elle était coupable. Cependant Vipère ne pouvait le prouver et même si cela avait été le cas, elle était devenue bien trop influente pour qu’il puisse se passer d’elle. Malgré tout l’ancienne prostituée n’était pas tranquille. Manifestement il croyait qu’elle ne l’avait fait tuer que par opportunisme. Même s’il était vrai qu’elle n’avait jamais caché son antipathie pour Méneï et que sa mort renforçait sa position, la réalité était bien plus complexe que cela. Leur partenaire ne serait jamais mort s’il avait négocié avec elle mais il avait refusé. Elle n’avait eu d’autre choix que de couvrir ses traces pour que Vipère n’apprenne jamais les véritables raisons du retour de leurs concurrents.

Cependant le simple fait que son associé enquête sur les trafiquants haradrims pouvait se révéler dangereux pour elle. Seuls les chefs étaient au courant de son implication dans les récents évènements mais si jamais ils tombaient entre les mains de Vipère, ils lui dévoileraient tout ce qu’ils savaient. D’autant que l’enquêtrice de Vipère savait comment faire pour arracher une confession. Mervine avait bien entendu prévenu sa patronne de la rencontre entre Sinove et Vipère. Ce dernier avait-il vraiment pensé qu’elle ne serait pas au courant d’une telle chose se passant dans son propre établissement ? Beaucoup de ses filles se souvenaient bien de sa « pensionnaire particulière » du printemps dernier.

Il était plus vraisemblable que Vipère souhaitait lui faire passer un message. Mais, si tel était le cas, Emelyne ne voyait pas vraiment ce que ce dernier était. Etait-ce une mise en garde ? Elle ne savait pas et cela n’avait que peu d’importance. Elle avait d’abord pensé que Sinove avait été engagée afin de la surveiller mais Vipère n’aurait pas tenu conversation avec elle dans son ancien établissement si tel avait été le cas. Puis il avait mentionné qu’il avait quelqu’un qui travaillait sur la drogue sudiste et elle avait fait le rapprochement. Mais, même si la jeune tueuse n’enquêtait pas sur elle directement, elle risquait fort de trop se rapprocher de ce qu’Emelyne voulait tant cacher. Que ferait Vipère lorsqu’il saurait la vérité ? Comptait-il demander à Sinove de finir le travail ?

Quoi qu’il en soit, la maquerelle ne souhaitait pas en arriver là et c’était pour cette raison qu’elle avait demandé à Mervine de faire passer un message à Sinove la prochaine fois qu’elle se rendrait dans son établissement. Ce dernier était fort simple : Emelyne demandait à la jeune femme de venir la voir le plus vite possible afin de discuter d’un travail qu’elle aimerait lui confier. Elle ne pouvait se permettre que Sinove fasse le lien entre elle et les trafiquants haradrim. Et si c’était le cas, elle devait penser à couvrir ses arrières en engageant la jeune femme au plus vite afin qu’elle ne puisse dévoiler ses secrets.

Et justement, elle était sur le point de mettre de l’ordre dans ses affaires. Elle pénétra dans un petit salon qu’elle utilisait lorsqu’elle recevait quelqu’un chez elle en toute discrétion. La jeune femme qui l’attendait n’aurait pas dépareillé dans un de ses bordels. Si ses vêtements n’étaient pas ceux de la prostituée type, ils n’en restaient pas moins des plus affriolants pour ne pas dire vulgaires. Emelyne reconnaissait que cette femme avait la beauté pour elle et qu’elle savait parfaitement en jouer. Seulement l’ancienne prostituée avait elle même usé de ses charmes pendant assez longtemps pour connaître toutes les manigances de ce genre d’individu.

Elle ne connaissait pas grand chose sur son interlocutrice à part qu’elle se nommait Jovia et qu’elle était originaire du Harondor. Et qu’elle occupait une position intermédiaire dans la hiérarchie de leurs concurrents directs. Elle n’avait eu affaire qu’à elle depuis que les négociations avaient commencé et elle commençait à en avoir assez. Elle aurait préféré s’expliquer directement avec les supérieurs de la jeune femme mais ces derniers semblaient déterminés à rester hors de sa portée. Ce qui était plutôt une sage décision elle devait l’admettre.

Emelyne ne s’embarrassa pas de politesse et jeta un petit paquet sur le sol à peine fût-elle rentrée dans la pièce.

- Qu’est ce que ceci ?

La jeune femme laissa ses yeux dérivés vers le paquet un court instant mais ne fît pas le moindre geste pour le ramasser. Après tout, elle avait parfaitement connaissance du contenu de ce dernier. Loin de disparaître, le sourire sur ses lèvres s’élargit encore, ce qui eût le don d’énerver un peu plus la maquerelle.

- C’était une question rhétorique ?

- Ne soyez pas insolente avec moi. De quel droit vous pensez vous autorisée à vendre vos marchandises sans passer par moi et sans même me mettre au courant ?


Le sourire disparut sur le visage de Jovia et son regard se fît plus dur et froid.

- Et de quel droit pensez-vous avoir votre mot à dire sur notre façon de gérer notre commerce ? Notre association, que nous espérons toujours fructueuse, ne vous autorise cependant pas à commettre une ingérence dans nos affaires.

- Notre association, je vous le rappelle, était de faire un essai afin de voir si je pouvais me charger de distribuer votre marchandise et non de vous laisser commercer librement dans la cité.

- Mes supérieurs ont jugé que vous n’étiez pas en position de décider d’une telle chose. A moins que vous ne préfériez que nous en discutions avec vos associés ? Il nous semble curieux de ne toujours pas les avoir vus. Quoi qu’il en soit, nous serions ravis que vous travailliez pour nous à l’avenir.


Pour nous. Pas avec nous. La nuance n’avait pas échappé à Emelyne. Il était hors de question qu’elle se laisse marcher sur les pieds de cette façon. S’ils cherchaient l’affrontement, ils ne savaient pas à qui ils s’attaquaient. Elle n’avait qu’une envie : faire disparaître ce sourire suffisant du visage de son interlocutrice. Aussi elle choisit sa réponse avec soin.

- Je vous remercie grandement de votre proposition mais je travaille déjà avec des prostituées.

Le sourire de Jovia se figea et elle tourna les talons sans même un mot pour Emelyne. Alors qu’elle allait quitter la pièce, un garde du corps d’Emelyne s’interposa afin de la bloquer. Elle se tourna, furieuse, vers Emelyne.

- Je vous autorise maintenant à quitter cette conversation. Au plaisir de vous revoir.

- Soyez assurée que nous nous reverrons très bientôt.


La menace planait encore dans l’air longtemps après que Jovia ait quitté la demeure d’Emelyne.
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Ryad Assad
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Mar 7 Oct 2014 - 15:50


- Pitié, je dire tout ! Pitié !

Assis sur une chaise, ligoté avec un soin méticuleux par une corde de bonne qualité, le haradrim paraissait sur le point de s'évanouir tant il s'époumonait. Mais ici, personne ne pourrait l'entendre, et il n'avait aucune chance de recevoir du soutien. Ses compagnons avaient peut-être déjà remarqué son absence, et ils devaient sûrement se demander s'il avait été pris par les patrouilles de la garde, ou s'il était tombé dans un piège tendu par les hommes du Cercle. Dans un sens, c'était presque le cas, mais Sinove ne se considérait pas comme membre de cette organisation criminelle : elle n'était que leur bras armé tant qu'ils la payaient, et elle s'estimait infiniment supérieure aux hommes engagés par Vipère. Elle n'avait pas lâché un mot depuis qu'elle avait mis la main sur le type, quelques heures plus tôt, alors qu'il quittait la Cité Blanche en direction d'Osgiliath, probablement pour y mener des affaires.

Elle l'avait facilement identifié à son teint de peau différent, son accent assez rude, et la manière dont il se débrouillait pour éviter d'être repéré. Il n'en était que plus suspect à ses yeux, et elle avait décidé de le prendre en chasse, considérant qu'il était la cible parfaite. Suffisamment haut gradé pour lui apprendre des choses intéressantes, mais suffisamment stupide pour ne pas se montrer trop résistant. En effet, ce qu'elle avait prévu pour lui était à la hauteur de sa réputation de tortionnaire qu'elle entretenait soigneusement au sein du Temple.

En effet, la jeune était non seulement une tueuse de grande qualité - probablement la meilleure de sa génération au sein de sa famille -, mais sa véritable spécialité était d'arracher des aveux aux individus par n'importe quel moyen. La plupart du temps, elle se contentait de la pression psychologique, de la menace et d'un soupçon de violence qui lui permettait de faire craquer les esprits les plus faibles. Ils cédaient non pas parce qu'ils souffraient, mais parce qu'ils avaient peur de ce qu'elle pourrait leur faire. A raison, d'ailleurs. Mais ce type-là était un membre éminent d'une organisation criminelle. Il devait savoir que son sort était écrit : soit il mourrait entre les mains de sa geôlière, soit il mourrait entre les mains de ses compagnons qu'il aurait trahi entre temps. Elle n'avait pas vraiment d'autre alternative à lui proposer, et fort de cette conviction qu'il était de toute façon condamné, il s'acharnerait à lui mentir. Il avait beau répéter le contraire, elle ne pouvait pas être certaine qu'il se montrerait coopératif... pas sans l'avoir mis dans de bonnes dispositions, naturellement.

Elle lui était tombée dessus alors qu'il quittait les quais d'Osgiliath. Elle avait noté qu'il parlait avec des marins, et avait repéré le navire qu'ils utilisaient. C'était probablement par là qu'ils faisaient arriver les cargaisons de drogue, même si elles devaient débarquer en amont de la cité, pour ne pas être contrôlées par la garde. A la faveur de la nuit, on devait les décharger sur de petites embarcations qui ralliaient les berges du fleuve, et qui se retrouvaient entre les mains d'individus peu scrupuleux, prêts à introduire des drogues en ville contre un peu d'argent. Après l'hiver, les hommes étaient désœuvrés, et on trouvait beaucoup de bras demandeurs de travail honnête ou malhonnête, tant qu'il payait bien. Il avait discuté avec le capitaine, salué deux ou trois hommes, puis avait repris la route pour une autre destination en ville. C'était là qu'elle lui avait tendu l'embuscade.

Osgiliath était d'ordinaire une cité surpeuplée, extrêmement fréquentée du fait de son port de commerce qui draînait une grande partie de l'activité économique de la région. Mais avec les festivités, les prostituées qui d'ordinaire pullulaient sur les quais s'étaient déportées vers le camp de tentes qui entourait Minas Tirith. De même, les gardes avaient été affectés en grande partie à la surveillance de la capitale et du mariage royal, tandis que la majeure partie de la population faisait le déplacement quotidiennement pour assister aux tournois et diverses attractions proposées pendant la semaine. La ville était donc le cadre idéal pour une séance.

Elle l'avait assommé sans difficulté, surgissant d'une ruelle avec la férocité et la détermination d'un grand duc fondant sur une musaraigne esseulée. Le type n'avait pas eu le temps de comprendre d'où venait le danger qu'il sombrait déjà dans l'inconscience, pour se réveiller une bonne heure plus tard, dans une cave sombre et humide où régnait une atmosphère des plus glauques. Il avait d'abord essayé de se lever, avant de remarquer ses bras et ses jambes étaient liés à la chaise, et qu'il n'avait aucune chance de s'en sortir tant les liens étaient serrés. Le sang avait reflué de ses extrémités, et il devait avoir des fourmis dans les doigts désormais. Parfait. Elle l'avait laissé émerger, pour qu'il pût examiner ce qui se trouvait dans son champ de vision. Ici des outils de torture bien en évidence, là un seau d'eau pour nettoyer ses traces. Elle avait eu le temps, pendant qu'il se reposait, de préparer le maigre matériel dont elle avait besoin.

Et puis, tout à coup, elle avait surgi de nulle part pour lui jeter une cagoule sur la tête. C'était plutôt un sac de jute en réalité, à travers lequel il distinguait peu ou prou les formes et les silhouettes qui se déplaçaient autour de lui. Précisément ce qu'il lui fallait. Il pouvait ainsi savoir qu'elle était là, sans pouvoir voir clairement ce qu'elle préparait. Il avait glappi comme un chiot, et avait commencé à jurer dans sa langue, avant de lui demander qui elle était et ce qu'elle voulait. Elle n'avait pas répondu. Le haradrim, dont le degré de panique montait à chaque seconde, avait fini par appeler à l'aide de toutes ses forces, dans l'espoir de voir son bourreau réagir et le faire taire, mais Sinove n'avait pas bougé. Elle s'était assurée de trouver un endroit correct pour mener son opération, et elle avait investi le sous-sol d'une maison dont elle avait forcé l'entrée. Les propriétaires croiraient à un vol, mais elle n'avait fait qu'emprunter le menu matériel dont elle aurait besoin. Elle s'était satisfaite de la cave aux murs épais, qui étoufffaient parfaitement le moindre bruit. Il pouvait hurler...

- Attends... Attends... Je peux dire ! Toi vouloir quoi ? Drogue ? Argent ? Toi vouloir négocier ? Je être important. Je savoir des choses !

Sinove ne le regardait même pas. Elle se contenta de prendre une presse à vis, qui lui permettrait de maintenir son sujet en place. L'homme se débattit en sentant des doigts glacés courir sa main, mais il était si solidement attaché qu'il se fit encore plus mal. La jeune femme plaça la presse autour des doigts de sa main droite, et serra progressivement le mécanisme jusqu'à sentir une vraie résistance. Pendant ce temps, le bougre ne cessait de hurler, et il devait probablement souffrir le martyr. Parfait. Sa tête toujours couverte se secouait dans tous les sens alors qu'il passait de la phase de supplique à la phase de l'insulte. Les noms d'oiseaux volaient dans toutes les langues, ainsi que les malédictions. Elle en comprenait certaines, ignorait le sens précis d'une bonne partie, et se fichait éperdument de toutes. Elle était concentrée sur son travail.

- Je tout dire ! Je tout dire ! Pitié ! Je travailler pour marchands haradrim ! Nous vendre drogue ! Nous être à Minas Tirith, pitié ! Être vérité !

Sinove l'écoutait d'une oreille distraite. Elle savait déjà tout ça, et il ne lui échapperait pas en se laissant aller à ce genre de confessions stupides qui ne pouvaient satisfaire qu'un membre de la garde. Elle alla chercher un poignard, et le laissa courir sur la peau de son prisonnier, sans le blesser. Le simple contact glacé de l'acier le fit frémir, et il se débattit encore bien davantage, vacillant sur sa chaise. Elle empoigna fermement son poignet, et approcha la lame de ses doigts maintenus en place par la presse. Avec une lenteur infernale, elle intercala le tranchant entre l'ongle et la peau, avant de commencer à trancher.

Le Haradrim hurla à s'en briser la voix, alors que des ondes d'une souffrance indicible inondaient tout son organisme. Il était agité de soubresauts incontrôlables, comme s'il allait faire une crise cardiaque. Mais malheureusement pour lui, son cœur refusait de le laisser tomber, et elle finit par lui arracher l'ongle avec un mouvement sec du poignet. Quand la lame cessa de l'entailler, il se laissa aller à un gémissement implorant et déchirant à la fois, tandis qu'il paraissait recommencer à inspirer. Si elle avait pu voir son visage, elle aurait remarqué la transpiration sur son front, la bave qui avait coulé le long de son menton mal rasé, et ses yeux inondés de larmes. Elle se serait délectée du spectacle, mais hélas elle n'était pas là pour s'amuser. Pas uniquement, tout du moins.

Elle reposa la lame recouverte de sang, et alla chercher un flacon de sel qu'elle saupoudra sur le doigt meurtri de sa pauvre victime. Il croyait être arrivé au bout de ses peines ? Certes non. Il croyait avoir goûté au paroxysme de la souffrance ? Aucunement. Elle le laissa accuser le coup péniblement, jusqu'à ce que ses spasmes incontrôlés se calmassent, puis alla chercher le seau d'eau. En réalité, ce n'était pas fait pour nettoyer le sang, mais pour le tremper. Le liquide était glacial, et lorsqu'elle le renversa méthodiquement sur sa tête, trempant son corps tout entier, il cria comme si elle lui avait versé de l'acide. L'effet était toutefois moins définitif. Elle cherchait avant tout à briser sa résistance mentale, en le soumettant à un froid intense et insidieux qui déjà le faisait trembler de tout son être. Parfait. La seule chaleur qu'il éprouverait désormais viendrait de ses doigts mutilés un par un. Il n'avait plus la force de lui proposer des réponses, désormais, et elle n'avait toujours pas formulé une seule question.


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L'heure du rendez-vous était passée désormais, et il ne s'était pas présenté. Le fameux Mardil devait avoir compris qu'on cherchait à lui tendre un piège - probablement parce qu'il n'avait pas de cousine proche -, mais contrairement à tout bon soldat, il n'avait pas daigné se présenter à l'heure et au lieu dit. Pourtant, elle n'était qu'une jeune fille, et elle n'était pas une véritable menace, non ? Kat attendait, parfaitement cachée, observant les environs avec un calme impérial. Il finirait bien par sortir de la caserne, et à ce moment là elle le localiserait, et elle obtiendrait les informations que Sinove désirait. A condition de ne pas se montrer trop zélée. Il fallait faire preuve de patience pour le moment, et elle n'avait pas particulièrement envie de se montrer décevante lors de sa première apparition sur le terrain. Elle voulait faire son travail parfaitement, et montrer à tous qu'elle méritait la confiance qu'on plaçait en elle. Alors, en dépit des crampes et de la fatigue, elle demeura en place, les yeux grands ouverts.

Moins d'une demi-heure plus tard, un groupe de soldats quitta la caserne. Ils parlaient et riaient joyeusement, heureux d'avoir terminé leur service et ravis de pouvoir profiter d'une soirée de libre alors que les festivités battaient leur plein. Kat, invisible de là où ils se trouvaient, les observait les uns après les autres, cherchant à découvrir l'identité de sa cible : Mardil. Elle avait obtenu, de la part du ranger qu'elle avait rencontré, des renseignements extrêmement précieux quant à son signalement, notamment les blessures reçues. Elle n'en avait pas parlé à Sinove car il s'agissait d'un détail, et parce que pour l'heure elles travaillaient sur deux missions qui n'avaient rien à avoir. Autant rester focalisée, et ne pas se laisser distraire par des informations concernant un autre problème. Les yeux acérés de la petite fille scrutèrent donc les soldats, jusqu'à en repérer un qui avait des gants. C'était lui ! Indubitablement !

Il ne s'était pas joint aux autres de son groupe qui de toute évidence partaient faire la fête, et avait au contraire décidé de partir seul en direction des portes de la ville. Kat l'observa sans broncher. Il avait l'air assez banal, de taille moyenne, brun. Si elle n'avait pas eu cette information qui lui avait permis de le pister, elle n'aurait jamais prêté attention à lui. Pourtant, maintenant qu'elle l'observait de plus près, elle comprenait qu'il avait quelque chose de louche. Il se déplaçait en restant sur ses gardes, et faisait attention à conserver un rythme constant alors qu'il se déplaçait dans la foule. Il ne souhaitait pas être ralenti, de toute évidence. En outre, il jetait discrètement un œil derrière lui quand il bifurquait, sans voir la petite silhouette qui le filait avec célérité, galopant sur le bord d'un toit sans que personne ne remarquât son passage furtif.

Trop menue et trop petite pour l'œil attentif du ranger, il ne lui était toutefois pas possible de le suivre indéfiniment de la sorte. En effet, il quittait la cité pour aller mener ses affaires. Le suivre dans la forêt de tentes serait déjà bien assez difficile, à cause du nombre de personnes qui remarqueraient sa démarche bien étrange, mais s'il décidait d'aller plus loin, elle n'aurait aucun moyen de rester à une distance raisonnable sans qu'il la repérât. En tout cas, c'était ce sur quoi il devait tabler, si c'était bien l'homme suspect dont elle s'était fait le portrait mental. Comprenant qu'elle n'arriverait à rien de plus de cette façon, elle se glissa dans un recoin sombre, et s'y dissimula aux yeux de tous ceux qui pouvaient chercher sa présence.

L'instant d'après, une silhouette velue s'élança du haut du toit sur lequel elle était perchée, et se faufila à la suite du ranger qui quittait la Cité Blanche. Ce n'était rien de plus qu'un petit singe en costume, une créature si rapide et si discrète que même en terrain plat, Mardil n'avait aucune chance de la repérer. Elle saurait se camoufler derrière la moindre petite pierre, et utiliser son flair pour pister le ranger de loin. Et lorsqu'il atteindrait la forêt, elle serait enfin dans son élément, indétectable et indécelable.


~~~~


Ongles et confessions arrachées traînaient sur le sol en un amas de chairs sanguinolentes et de vérités acquises au prix fort. Le haradrim respirait à peine, et il avait la voix brisée d'avoir tant hurlé. Les secours qu'il espérait n'étaient pas arrivés, et il avait pour l'heure épuisé son comptant de larmes. Privé de tout moyen d'exprimer sa souffrance, il attendait la mort patiemment, se contentant de répondre bêtement aux questions que lui posait la jeune femme. Le conditionnement n'avait duré qu'une petite demi-heure, pendant laquelle elle avait méthodiquement détruit l'âme et l'esprit de sa pauvre victime. Les dix doigts passés par le fil de sa lame et recouverts de sel avaient été la première étape, et non des moindres. Pour le reste, elle s'était contentée de le déposséder de ses dix orteils, avant de lui plonger les pieds dans un bac de sel. C'était probablement ce qui lui avait le plus de mal.

A partir de ce moment là, ça avait été un jeu d'enfant de le faire parler. Il lui avait donné un millier d'informations, certaines fausses, d'autres vraies. Il avait tout dit pour essayer de faire cesser le calvaire, mais elle n'avait pas daigné l'épargner, ni même lui adresser la parole. Elle n'était qu'une ombre, l'esprit vengeur qui frappait sans pitié. Elle était l'aile dévastatrice de la Mort qui s'abattait furieusement sur les ennemis de Vipère. Elle n'était qu'un chiffre, qu'une date, rien de plus qu'une arme aiguisée destinée à la guerre jusqu'à ce qu'elle se brisât en mille morceaux. Mais d'ici là, elle vaincrait encore et encore, inlassablement.

Elle avait attrapé du papier et une plume sur laquelle elle avait griffoné ses questions. Placée derrière son interlocuteur, il ne pouvait entendre que le grattement régulier et studieux, les pauses quand elle réfléchissait à la formulation, et le bruissement des feuilles quand elle avait terminé une première page. Et il frissonnait. Elle n'accomplissait qu'un geste anodin, et pourtant il était terrifié. Trempé jusqu'aux os, atrocement mutilé, le moindre souffle de vent l'aurait tué sur place. Elle finit par lui retirer sa cagoule, et pour la première fois il vit ce qu'elle lui avait fait. Il se mit à trembler encore davantage, et régurgita son repas sur son torse. L'odeur insoutenable lui monta aux narines, et il vomit de nouveau de manière incontrôlable. Il n'était plus un humain. Plus depuis longtemps. Il s'était souillé au quatrième doigt, et désormais il n'était qu'une pathétique boule de viande tourmentée comme personne ne pouvait l'imaginer.

Il leva les yeux vers le document qu'une main gantée tendait devant lui, et se mit à bafouiller, stupide :

- Je ê-être Hassan Al-Kelb... Mon p-père être mort, et m-ma mère être à Umbar d-du Harad... J-Je avoir travaillé comme... m-mercen-naire. Vendre... D-Drogues, esc...esclaves. Je aimer l-la mer, oui...

Il était tellement sonné, tellement osu sle choc qu'il ne remarquait même pas la teneur des questions qui lui étaient posées. Il se contentait de répondre machinalement, comme si en parlant de plus en plus vite il abrégerait ses souffrances. Pour lui, chaque réponse était vitale, et il se fichait de savoir pourquoi elle lui demandait s'il aimait la mer. Tout ce qui importait c'était d'en finir :

- Je... Je être Valarite, oui... J-Je pas aimer M-Melkor... J-Je êt-tre marié. S'appeler Mira... Je a-avoir un f-fils... S'appeler Moussa... Je pas v-vouloir tuer R-Roi du Gond-dor, non. Je pas ê-être espion. Je pas s-servir pirat-tes Umbar.

C'était la fin. La feuille retomba mollement sur sa jambe. Elle était imbibée de sang, mais les questions étaient toujours visibles. Il était probable que celui qui trouverait ce document croirait à un interrogatoire musclé destiné à écarter une menace pesant sur le Haut-Roi Mephisto. C'était grossier, mais c'était précisément ce qu'il fallait pour les gardes du Gondor. Ils iraient certainement questionner les agents de l'Arbre Blanc, et perdraient un temps précieux en futilités. Les idiots.

Une seconde feuille apparut dans le champ de vision du haradrim, qui se mit à trembler de nouveau. Combien de temps encore avant la fin de son calvaire ? Il déglutit péniblement, et répondit :

- Nous pas t-travailler seuls... J-Jovia négocier pour le ch-chef... Elle ê-être en c-contact avec... avec... avec qu-quelqu'un ici. Ê-Être en contact avec quelqu'un... P-Pas savoir qui... Nous la n-nomme le Scorpion.

Le document se retira, et le haradrim sut que son heure était arrivée. Il ferma les yeux, et attendit patiemment qu'on lui remit le sac sur la tête, pour lui cacher ce qui allait suivre. Il sentit l'obscurité l'entourer subitement, alors que son tortionnaire s'affairait non loin. Sinove avait longtemps cherché comment se débarrasser de sa victime, ce qui n'était pas vraiment la chose la plus plaisante. Cela exigeait souvent de traîner le cadavre dans un endroit discret, et ensuite de l'enterrer. Elle avait pour une fois pris la décision de faire les choses de manière théâtrale, et de laisser le corps bien en évidence, pour laisser penser à un règlement de compte ou à une action de l'Arbre Blanc. Elle s'empara d'un couteau, et lui trancha l'artère poplitée droite et gauche, au niveau du creux du genou. L'homme hurla avec les dernières forces qui lui restaient, tandis que le sang s'écoulait en un flot ininterrompu sur le sol, à ses pieds. Il allait se vider littéralement, et son calvaire serait long et douloureux. Une bonne leçon pour tous ceux qui voulaient ennuyer Vipère et ses alliés.


~~~~


En arrivant au bordel, Sinove s'était changée, et avait fait disparaître toute trace de sang de ses mains et de ses bras. Elle portait la même tenue de cochère qu'elle avait lorsqu'elle était venue rendre visite à Vipère la première fois, et elle n'eût pas besoin de se présenter à nouveaux aux hommes en faction à l'entrée, qui lui ouvrirent l'accès sans mot dire. Une nouvelle fois, la jeune femme fut atteinte par la chaleur douceâtre qui régnait dans les lieux, et par l'atmosphère plus qu'étrange. On sentait des parfums exotiques qui se voulaient attrayants, mais qui n'en étaient que plus écœurants. La lumière était tamisée, ce qui donnait au tout une ambiance intimiste que Sinove n'appréciait pas du tout. Trop de mystères, trop d'ennemis potentiels dissimulés dans un recoin sombre. Elle préférait la pleine lumière ou la pleine obscurité, mais pas avoir à marcher ainsi désarmée au milieu d'une foule de gens qui la regardaient lascivement.

Elle se fraya un chemin à travers les prostituées et les clients, mais fut arrêtée avant d'avoir pu gravir les marches qui menaient aux chambres. Une jeune femme qu'elle avait déjà eu l'occasion de croiser venait de la saisir par le bras avant qu'elle ne partît. Sinove la dévisagea avec une telle froideur que Mervine lâcha immédiatement sa prise, craignant d'être exécutée dans l'instant. Elle s'excusa en riant, et lança :

- Emelyne souhaiterait vous voir. Elle a dit que c'était extrêmement urgent. Pourriez-vous passer la voir dès ce soir ?

- J'ai à faire d'abord.

La prostituée, qui s'occupait des lieux et des filles pendant qu'Emelyne trempait dans des affaires encore moins légales, se fendit d'un sourire de circonstance. Elle était trop polie pour être honnête :

- Naturellement, je comprends. Mais passez après votre rendez-vous. Je suis certain que votre visite ne posera aucun problème, quelle que soit l'heure.

Sur ces mots, elle s'éclipsa, non sans glisser un billet dans la main de Sinove, qui l'ouvrit du pouce. C'était une adresse à laquelle elle était invitée. De toute évidence, les choses devenaient de plus en plus complexes. Et comme à chaque fois lorsque la situation prenait un nouveau tournant, Sinove rationalisait. Elle considéra qu'Emelyne passait après Vipère, et qu'elle devait déjà le rencontrer lui puisqu'elle avait fait tout ce chemin pour le voir. Elle avala donc les quelques marches qui la séparaient de son employeur du moment, et poussa la même porte que la dernière fois, pour se retrouver nez-à-nez avec l'homme.

Avant d'avoir eu le temps de se recomposer une expression neutre, il s'était laissé aller à afficher sur son visage les émotions qui le taraudaient, et que Sinove put capter en un bref instant. Elle vit qu'il était préoccupé, et que de toute évidence il avait de nouveaux problèmes, qu'elle serait peut-être chargée de résoudre. Peut-être pas. Il avait l'air un peu inquiet, également, et on aurait dit qu'il se sentait pas tout à fait à l'aise à se trouver entre ces murs. Sinove referma la porte derrière elle, et refusa comme à chaque fois la chaise qu'il avait placée à son intention. C'était une sorte de petit jeu entre eux, et aucun n'entendait céder. Elle n'attendit pas qu'il lui eût posé la moindre question pour lui faire un compte rendu exhaustif :

- Les haradrim sont alliés à quelqu'un dans la cité. Ils l'appellent le Scorpion entre eux, mais c'est probablement un nom de code péjoratif. L'intermédiaire entre eux et ce Scorpion est une certaine Jovia. Je finirai bien par la trouver.

A son ton, il était certain qu'elle ferait bien davantage que seulement la trouver. Elle lui ferait peut-être passer un moment bien pire que celui qu'elle avait infligé à sa victime du jour. Elle trouverait des manières inventives de la faire parler, et d'obtenir les sombres secrets qu'elle cachait. Personne ne résistait indéfiniment à la torture, il suffisait de faire preuve de patience et d'inventivité.

Sinove se tut, et attendit tranquillement que Vipère analysa les informations qu'elle venait de lui communiquer. Il pourrait peut-être les mettre en relation avec ce qu'il savait lui-même, et lui donner des pistes à explorer. La jeune femme était capable de ratisser la ville à la recherche d'un nom, comme un chien de chasse parcourt un champ sur la piste d'une odeur diffuse. Toutefois, si l'on réduisait sa zone de recherche, elle pouvait se révéler encore plus efficace, dans des délais bien meilleurs. Mais cela ne dépendait pas d'elle. Elle n'était que l'outil, pas la main qui le dirigeait.


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Mardil
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Mar 28 Oct 2014 - 10:57
La nuit était tombée sur la cité blanche. J’attendais Sinove dans ma chambre habituelle au sein de l’établissement de Mervine. L’après-midi fort agréable que j’avais passée n’avait pas suffi à entièrement chasser de mon esprit mes nombreux sujets d’inquiétude. J’avais l’impression que mon existence était en train de m’échapper peu à peu. Et pourtant je savais que je ne faisais pas le maximum pour changer les choses.

J’avais plus qu’envie d’ordonner la chasse des trafiquants haradrims même si cela déclencherait un bain de sang mais ce n’était pas prudent. La cité était sous haute sécurité et il ne fallait pas faire de vague. Pourtant l’idée de déclencher un massacre n’était pas pour me déplaire. Je ne voulais pas seulement que mes concurrents me craignent. Je voulais qu’ils soient réduits à néant. De même j’aurais souhaité me retirer l’épingle Emelyne du pied. Mais j’avais trop besoin de la maquerelle pour l’instant.

A mesure que je sombrais dans l’introspection, d’autres raisons m’apparaissaient plus clairement pour expliquer cette envie de tout risquer. Je pourrais peut être tout perdre. L’idée était tentante. J’avais cru que je désirais le pouvoir mais c’était faux. Je m’étais dit qu’il fallait que la mort d’Elgyn ait un sens et celui que j’avais trouvé était la création du Cercle et l’obtention de plus d’influence que je n’en avais jamais eue. Mais ce n’était pas pour ça que je m’étais lancé dans cette opération.

Je me rendais compte à présent que je n’avais jamais pensé réellement que cela réussirait. Les trafiquants sudistes étaient implantés à Minas Tirith depuis longtemps et je pensais au fond de moi que je mourrais probablement dans ma tentative de les renverser. Mais, Méneï, Emelyne et moi avions réussi. Au prix d’une lutte brutale et sans merci, nous nous étions hissés au sommet. Et je n’étais pas mort.

Et voilà qu’aujourd’hui le danger se faisait de nouveau ressentir. Je n’étais plus en sécurité et je sentais que je pouvais trébucher à tout instant et que la chute serait fatale. Et je n’avais qu’une envie : précipiter l’affrontement à venir. Je n’avais aucune intention de mourir mais je me rapprocherais de la mort autant que possible. Je sentais l’excitation de plus en plus grande que cela provoquait chez moi et je me forçais à être patient. Je n’avais pas assez d’informations pour déclencher une guerre que je risquais fort de perdre en me précipitant au combat.

Je fus distrait de mes sombres pensées par l’arrivée de Sinove. Elle dédaigna la chaise que j’avais installée à son intention, comme d’habitude. Cela ne me dérangeait pas. Il me semblait qu’elle préférait sans doute rester debout, afin de pouvoir réagir au moindre problème. En peu de mots, elle me donna les informations qu’elle avait obtenues. Je ne lui demandais pas comment elle s’y était prise. J’avais toute confiance en ses capacités de tortionnaire et je ne doutais pas un seul instant de la véracité des informations. Peut-être aussi que je ne voulais pas avoir de détails sur la façon dont elle avait obtenu ces renseignements.

Je réfléchis alors un long moment laissant le silence s’installer entre nous. Elle resta complètement immobile attendant que je lui donne de nouvelles directives. Il allait sans dire que cette Jovia était notre prochaine cible mais je savais que si je laissais Sinove mettre la main sur elle, elle ne me serait plus utile par la suite. Il me semblait nécessaire d’avoir moi-même une entrevue avec elle. De plus, j’avais besoin de la jeune meurtrière pour une autre tâche qui ne saurait attendre davantage.

Je n’avais désormais plus aucun doute sur l’implication d’Emelyne dans la mort de Méneï mais je n’avais aucune preuve. Et donc aucun moyen de pression sur mon associée. De plus, cela faisait maintenant notre deuxième rendez-vous ici et il me semblait qu’Emelyne aurait déjà dû se manifester. Or le regard de Mervine lorsque j’étais entré dans le bordel m’avait semblé nerveux. Elle me cachait quelque chose et cela ne pouvait qu’être en rapport avec sa maîtresse. Cela voulait sans doute dire qu’elle avait rapporté mes entrevues avec Sinove à Emelyne tel que je l’avais espéré. La réaction de cette dernière était prévisible : elle tâcherait de se mettre la jeune femme dans la poche. Et c’était exactement ce qu’il fallait pour que Sinove se rapproche d’elle et obtienne des informations. Plus Emelyne se sentirait en sécurité et plus elle risquait de commettre des erreurs.

Néanmoins, je ne souhaitais pas engager la guerre avec mon associée car elle me serait précieuse lorsque le conflit avec nos concurrents commencerait. Il fallait juste que j’aie de quoi la menacer si elle se montrait réticente à entamer les hostilités. En attendant Sinove se chargerait très bien d’éliminer nos ennemis un par un jusqu’à les forcer à sortir du bois. Le plan était risqué et il n’en était que plus excitant ainsi.

- Amène-moi cette Jovia à cette adresse.

J’écrivis à la hâte sur un bout de papier jauni les indications de l’une de mes cachettes secrètes dans la cité. En l’occurrence une cave humide et sombre dans les bas quartiers. Jovia pourrait crier autant qu’elle le souhaiterait.

- Si possible, essaies de ne pas trop la malmener. J’aurais besoin d’elle en bon état. Lorsque ce sera fait dessine un cercle sur le mur dans la ruelle derrière la taverne de Mazarbul. Je veux aussi que tu abattes le maximum d’hommes travaillant pour les haradrims. Tente d’apprendre ce que tu peux sur les chefs mais l’important est qu’ils aient peur de sortir de leur cachette. Tu as le champ libre pour te montrer aussi créative que tu le souhaites mais sois prudente, la cité est très surveillée.

Je marquais une courte pause et je crus presque entrevoir de la joie dans les yeux de Sinove. Mais ce n’était guère une émotion rassurante que je voyais. C’était plutôt une joie sauvage à l’idée du carnage qu’elle allait commettre. Ou peut-être ne voyais-je juste que le reflet de mes propres émotions.

- Enfin j’ai une dernière tâche à te confier. L’un de mes associés est mort il y a peu. Il est probable que ce soit les sudistes mais rien n’est moins sûr. Tente de te renseigner. Il n’est pas impossible que le tueur nous soit déjà connu et que le rencontres très bientôt.

Je n’en dis pas davantage mais je savais qu’elle avait parfaitement compris de qui je parlais. Et si ce n’était pas le cas, elle ne tarderait pas à faire le rapprochement qui s’imposait.

/////////////////

Jovia tournait en rond dans la petite pièce où elle était enfermée. Il ne s’agissait pas à proprement parler d’une cellule, plutôt d’une salle d’interrogatoire, mais la différence était maigre. Elle ne comprenait pas pourquoi elle se retrouvait là, les soldats l’ayant arrêtée n’avaient pas daigné lui donner la moindre explication. Cela faisait bien trois heures désormais qu’elle devenait folle à faire les cent pas.

Décidemment, ces derniers jours ne lui avaient pas été des plus  favorables. Hassem et Nérim n’étaient pas satisfaits de la tournure des évènements avec Emelyne. Ils avaient fait l’erreur qu’ils commettaient à chaque fois : ils l’avaient sous estimé car c’était une femme. Ils avaient pensé qu’ils pourraient faire ce que bon leur semblait sans que la maquerelle ne fasse rien pour les en empêcher et lorsqu’elle leur avait rapporté les paroles de cette dernière, ils avaient ris à gorge déployée. Jovia n’avait pas trouvé ça drôle et elle prévoyait qu’Emelyne ne tarderait pas à leur faire des ennuis.

Et là-dessus on avait retrouvé le corps d’Hassan. Et soudain, personne n’eût plus envie de rire. Même s’il semblait que les autorités étaient responsables de ce meurtre (car comment appeler autrement ce crime odieux), il ne faisait aucun doute pour Jovia que c’était Emelyne qui était derrière tout ça. Néanmoins Hassem avait ordonné de ne rien changer à leurs habitudes. Il fallait juste être plus prudent. Nérim était resté silencieux mais Jovia savait qu’il n’en pensait pas moins.

Et elle se retrouvait maintenant en détention. Emelyne avait-elle fait jouer ses relations afin de la piéger ? C’était peu probable mais comment savoir les ressources dont disposait réellement la maquerelle ? Elle détestait être maintenue ainsi dans l’ignorance mais elle savait que c’était là un tour classique des autorités. Ils espéraient probablement qu’elle craquerait et leur en dirait plus de cette façon. Et bien ils allaient être déçus. Il en fallait bien plus que ça pour qu’elle perde son sang froid.

C’est à cet instant que la porte s’ouvrît et que l’assurance de Jovia fondît comme neige au soleil. Lui ! Comment était-ce possible ? Que faisait-il à Minas Tirith ? De toute évidence il avait obtenu une promotion et avait quitté son ancien poste. Elle avait tout fait pour éviter le Pelargir et elle le retrouvait malgré tout sur son chemin. Il était seul à être entré dans la pièce et il vînt s’asseoir devant la table qui trônait au milieu de la pièce l’invitant d’un geste de la main à faire de même.

Comme un automate, Jovia obéit et s’assît en face de lui. Elle remarqua qu’elle s’était mise à trembler et elle se força à se calmer. Elle ne devait pas lui laisser voir à quel point elle avait peur de lui. Mais, rien qu’en regardant le léger sourire qu’il affichait, elle savait qu’il était parfaitement conscient de l’emprise qu’il avait sur elle. Il finît par prendre la parole, d’une voix chaude et mélodieuse mais dans laquelle perçait un soupçon de menace tout à fait audible.

- Jovia, quelle joie de te revoir après toutes ces années ! J’étais si inquiet après ta disparition soudaine. J’ai pensé qu’il t’était arrivé malheur mais heureusement tu es saine et sauve.

Jovia ne se donna pas la peine de répondre. Elle était piégée, faite comme un rat. Il allait jouer avec elle un moment mais elle n’aurait d’autre choix que de lui obéir si elle voulait éviter la prison. Il s’avérait en fin de compte qu’elle n’avait pas fui assez loin. Elle n’aurait jamais dû accepter de revenir au Gondor mais elle ne pouvait pas dire à ses supérieurs pourquoi il lui était impossible de venir avec eux car alors ils auraient appris sa trahison et l’auraient exécutée. Prentiss reprît la parole.

- C’est une grande joie pour moi de te savoir vivante car je n’ai pas oublié la promesse que tu m’avais faite. J’attends toujours que tu me livres tes supérieurs. A moins que tu ne veuilles que l’on reparle de cette pauvre femme que tu as assassinée ?

- Si j'avais fais ça et qu’ils l'avaient découvert, ils m'auraient tuée. Je n’avais d’autre choix que fuir.

- Je t’avais dit pouvoir te protéger. Tu aurais dû me faire confiance. Désormais je ne puis plus t’offrir aucune garantie. A moins que tu ne fasses exactement ce que je te demande.

- Et je serais libre alors ?

- Tu seras libre de faire ce que bon te semble et je ne te demanderai plus jamais rien.

- Je… je peux te dire où sont Hassem et Nérim.

- Non, non. Nous avons largement passé ce stade désormais. Vois-tu, ce que j’ai besoin que tu fasses est légèrement plus compliqué.
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Ryad Assad
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Mer 29 Oct 2014 - 15:40

Sinove, droite comme un i, hocha la tête en réponse aux propos de Vipère. Elle n'avait de toute façon pas besoin d'en dire davantage. Elle était une arme, et on ne lui demandait pas véritablement son avis sur la question. Elle était payée pour réaliser une mission, et elle irait jusqu'au bout avec une détermination sans faille. C'était pour cela qu'on appréciait tant les membres du Temple. Outre le fait qu'ils étaient d'une efficacité redoutable, ils allaient toujours au bout de leurs contrats. Il fallait certes mettre le prix, mais en règle générale cela en valait la peine. En règle générale, car Vipère et son contact avaient fait un véritable carnage dans la jeunesse dorée du Temple, en décimant onze des Douze. C'était un exploit inédit dans l'histoire de l'organisation, et cet échec resterait toujours en travers de la gorge de Sinove, qui ne pouvait pas s'empêcher de penser à ses compagnons tombés au combat, lorsqu'elle se trouvait en présence de son employeur actuel.

Pour l'heure en effet, il était celui qui la payait, et selon leurs lois, elle devait lui obéir sans discuter, et accomplir sa volonté du mieux possible. En l'occurrence, Vipère continuait sa lutte terrible contre les membres du clan Sudiste qui concurrençait son commerce, et il paraissait avoir besoin d'elle plus que de raison. Elle savait qu'il était en difficulté, et que sans une arme vivante déterminée et impossible à arrêter, il aurait eu de sérieux ennuis. C'était la raison pour laquelle elle continuait à faire son travail avec efficacité, consciente qu'au moindre faux-pas de sa part, Vipère risquait de subir le retour de flammes de ses actions parfois inconsidérées. Massacrer des haradrim lors d'une guerre de gangs pouvait déclencher une réponse extrêmement violente. Or, sans armes autorisées dans la cité, le règlement de comptes pouvait prendre la forme d'un pugilat sanglant et douloureusement long. Pour des raisons pratiques, il vaudrait mieux régler cela à l'extérieur de Minas Tirith, là où la loi de l'Intendant Alcide et du Général Cartogan n'avait plus cours.

C'était un petit défi supplémentaire, une complication qu'il était difficile de gérer, mais qui ne faisait qu'ajouter du piment dans sa manière de travailler. Elle espérait que les choses se régleraient les armes à la main, car en dépit de sa grande efficacité jusqu'à maintenant, elle se sentait limitée dans ses possibilités du fait qu'elle n'avait aucune arme digne de ce nom pour venir à bout des marchands haradrim. Elle aurait aimé voltiger dans leurs rangs en traînant son fouet à lames, pour mieux les entendre hurler de souffrance, les voir s'écrouler les uns après les autres en retenant comme ils le pouvaient les restes de leurs chaires déchiquetées. L'appel de la bataille était toujours là en elle, et pulsait dans son organisme. Elle sentait son corps tout entier se préparer à un combat qui n'aurait pas lieu ce soir, mais rien que le fait d'en parler la galvanisait, et lui donnait envie de s'atteler à la préparation de son matériel. Cependant, Vipère paraissait avoir d'autres plans pour elle, et il en fit mention dans une ultime et mystérieuse phrase, sur laquelle il ne donna pas beaucoup d'explications.

Elle était censée rencontrer très bientôt la personne à l'origine de la mort d'un de ses associés ? Elle était convaincue que Vipère n'avait aucune idée de son emploi du temps, et qu'il ne savait pas le moins du monde qui elle voyait. D'ailleurs, la seule personne qu'elle allait rencontrer ce soit était Kat, quand elle allait rentrer à leur planque pour prendre du repos, et considérer les actions à venir le lendemain. A moins que... Elle se rappela soudainement le petit billet plié, glissé dans sa poche, qui l'invitait à se rendre à une adresse pour y rencontrer quelqu'un. Vipère savait-il qu'Emelyne l'avait invitée, ou bien était-ce une simple coïncidence ? Après tout, elle avait reçu la missive moins d'une minute avant de frapper à sa porte. Elle le dévisagea un instant, cherchant à y découvrir davantage d'informations, mais devant son masque fermé, elle décida qu'elle en apprendrait plus par elle-même, et elle quitta la pièce comme un courant d'air, sans prendre la peine de se fendre d'un au-revoir.

En traversant le bordel, l'invitation d'Emelyne trotta dans la tête de Sinove, qui ne savait pas trop comment l'interpréter. Elle essaya de se faire une représentation mentale de la situation, à partir des quelques informations qu'elle avait à sa disposition. Vipère et la maquerelle travaillaient ensemble, c'était certain. Elle n'avait pas l'impression que le tueur fût en mesure de vendre dans toute la cité les drogues que les marchands haradrim concurrençaient, et elle n'aurait pas compris sinon qu'il la rencontrât au cœur même de l'établissement qui servait de pilier à la jeune femme. Puisqu'ils étaient alliés, ils devaient sans nul doute partager leurs informations, et elle devait être courant qu'il lui confiait toutes ces missions. Mais quelque chose dans le ton conspirateur de son employeur lui disait que non, et elle ne pouvait pas partir du principe qu'ils travaillaient de concert, sans quoi elle risquait de faire un écart. Après tout, Vipère l'avait engagée en son nom propre, et pas en celui de l'organisation qu'il défendait. Toutefois, cela n'impliquait pas nécessairement que les soupçons concernant le meurtre de son associé se portassent sur Emelyne. C'était peut-être simplement le mode d'action d'un individu paranoïaque et attaché au secret. Elle n'en savait rien, mais elle finirait bien par le découvrir. Il y avait peu d'informations qui savaient lui rester cachées bien longtemps.


~~~~


Sinove consulta le papier qu'elle avait conservé dans sa poche jusque là. C'était bien l'adresse qui était indiquée : la quatrième maison après l'orfèvre, dans la rue au Nord de la place des pendus. Le quartier était plutôt riche et bien fréquenté, et il y avait beaucoup de monde ce soir. Comme tous les soirs en réalité. Les festivités battaient leur plein dans toute la cité, et on ne pouvait pas dire qu'il y avait un seul quartier réellement épargné par les badauds qui s'amusaient, festoyaient, riaient et dansaient. Les hommes étaient détendus, les femmes bavardes, les enfants gais. En somme, la vie était parfaite dans cet environnement parfaitement sécurisé. Partout, on sentait la présence du général Cartogan, qui avait fait déployer des hommes à tous les coins de rue. Ils surveillaient la foule d'un regard sévère, et s'assuraient qu'il n'y avait pas de débordements. Ils devaient travailler jour et nuit, avec un repos minimum, mais pour la semaine de joie folle prévue après le mariage, il fallait bien ça afin de garantir la sécurité de toute la Terre du Milieu. Partout on voyait des étrangers, des hommes et des femmes d'ailleurs clairement reconnaissables à leurs vêtements exotiques. Certains se mêlaient assez bien à la foule, d'autres paraissaient un peu plus en retrait, et restaient entre eux. Mais quand l'alcool commençait à couler plus que de raison, les barrières tombait, et on voyait de joyeuses farandoles où se tenaient main dans la main un gondorien et une haradrim qui dansaient ensemble, et qui allaient probablement se découvrir des points communs au cours de la soirée. C'était là le but du mariage : rapprocher les peuples, et garantir la paix.

Sinove aurait bien voulu adhérer à ce rêve, mais elle n'était pas là pour se détendre, se délasser et profiter des joies des épousailles royales. Elle était là pour le travail, et elle avait bien trop à faire pour encore croire que la paix régnerait en Terre du Milieu avant longtemps. Elle avait traversé la foule, et se retrouvait désormais devant une maison de belle facture, qui n'avait rien à envier à ses voisines tant en matière de taille que de décoration. De toute évidence, Emelyne jouissait d'une position de plus en plus influente, et elle tenait à le faire savoir partout dans la cité. La tueuse frappa à l'huis, et attendit patiemment qu'on vînt lui ouvrir. Il était certes tard, mais un homme à la mine patibulaire lui ouvrit quelques secondes plus tard, la dévisageant sans sourciller. Elle se contenta d'ôter son chapeau, et de révéler son visage singulier. En effet, avec ses cicatrices parfaitement reconnaissables, et ses yeux bleus pâles comme la mort, il était aisé de la reconnaître. Le garde la fit entrer sans cérémonie, dans un corridor plongé dans la pénombre, à peine éclairé par une bougie qui achevait de se consumer. La femme nota immédiatement qu'elle était cernée.

Sur sa droite, deux hommes sortirent de l'ombre, sur sa gauche quatre individus firent de même, et ils avaient tous des arbalètes pointées droit sur sa poitrine. Cela faisait sept gardes pour l'accueillir : on ne pouvait pas dire qu'Emelyne faisait les choses à moitié. Pendant une fraction de seconde, le réflexe de Sinove fut de battre en retraite, de neutraliser celui qui lui avait ouvert la porte, pour mieux s'échapper de ce qui ressemblait de plus en plus à un traquenard soigneusement prévu. Mais elle n'en fit rien. Si Emelyne voulait la tuer, elle serait déjà morte, et elle n'aurait jamais eu le temps d'avoir cette pensée. La maquerelle connaissait ses capacités, pour l'avoir vue à l'œuvre, et elle n'aurait pas pris un tel risque. Encore moins si elle savait qu'elle et Vipère travaillaient de concert. Non, ce n'était que pure précaution de sa part, et on ne pouvait décemment pas lui en vouloir. La lourde porte se referma, mangeant la lumière de l'extérieur, et laissant les visages de tout un chacun dans l'obscurité quasi-totale. Le garde qui se tenait derrière elle lui lança :

- Pas d'armes ?

- Non.

Sa voix était glaciale et ferme, mais ils ne se laissèrent pas impressionner. Ils avaient de toute évidence reçu des consignes pour ne pas la prendre à la légère. Emelyne avait dû leur parler et leur enfoncer dans le crâne à coup de pioche qu'ils ne devaient pas baisser leur garde un seul instant. En effet, c'était  la première fois que Sinove se retrouvait entourée par sept combattants qui lui rendaient tous une bonne tête et une largeur d'épaules, et qu'elle était la plus assurée de tous. Le même type reprit la parole :

- Levez les bras.

Elle s'exécuta, et sentit une paire de mains se refermer sur son poignet, palper ses manches avec attention à la recherche de n'importe quelle arme dissimulée. Le type procéda à sa fouille avec minutie, consciencieux au point de reléguer le respect de la pudeur à un concept philosophique obscur. Sinove, de toute façon s'en contrefichait, et elle le laissa la parcourir de ses mains professionnelles sans broncher. Elle reconnut la signature d'Emelyne, qui avait dû leur dire de ne pas lui faire de cadeaux, et de s'assurer qu'elle ne cachait aucun objet susceptible de pouvoir se retourner contre elle au moment fatidique. Quand le garde eût terminé son inspection, il la poussa dans le dos, la forçant à avancer. Aucun d'entre eux ne la tenait, ni même ne s'approchait à moins d'un mètre, mais ils la traitaient comme une prisonnière, la gardant à l'œil et conservant leurs armes pointées sur elle.

Insensible à cette démonstration de force qui ne l'impressionnait nullement, Sinove se laissa conduire à travers des couloirs sombres et froids. Ils montèrent un escalier de chêne massif qui grinçait agréable sous leurs pieds, et dont la rambarde ancienne était douce au toucher. Elle laissa courir ses doigts dessus, savourant le contact du bois finement ouvragé des mains d'un artisan dont on avait depuis longtemps oublié le nom, mais qui avait réalisé une véritable merveille. Et puis enfin, ils arrivèrent à l'étage, près d'une pièce sous la porte de laquelle on pouvait voir un rai de lumière chaude et vacillante. Un feu de bois, à n'en pas douter. Un des hommes frappa, il y eut un "entrez", et la porte s'ouvrit dans la seconde. Encore une fois, on poussa Sinove à l'intérieur, et elle sentit nettement la pointe d'un carreau d'arbalète lui rentrer entre les omoplates. L'hospitalité de la maquerelle faisait plaisir à voir.

La jeune femme prit place sur l'unique siège libre de la pièce, qui faisait face à un bureau large et encombré de documents. Emelyne se trouvait de l'autre côté, entourée d'une paire de gardes dont les bras aux muscles noueux étaient croisés sur leur large poitrine. C'était une dissuasion bien théâtrale, mais la maquerelle s'était toujours sentie davantage en sécurité avec ses deux jeunes femmes à ses côtés. Les deux filles du Harad qu'elle avait élevées, et qui étaient mortes ce fameux soir... De toute évidence, elle avait trouvé à les remplacer, même s'il était probable que la perte sentimentale et humaine, elle, ne serait jamais comblée dans le cœur de l'ancienne prostituée. Sinove assise, les gardes se déployèrent dans la pièce pour l'entourer, et lui passer l'envie de tenter quoi que ce fût de stupide. De toute façon, la jeune femme n'avait rien l'intention de faire, sinon écouter ce qu'on avait à lui dire. Elle ne pouvait pas s'empêcher d'être surprise, toutefois, du déploiement de forces qui accompagnait son arrivée. En règle générale, on l'accueillait mieux que cela, et surtout avec une hostilité moins affichée. Emelyne avait-elle peur de quelque chose ? Sinove était curieuse de le découvrir...


~~~~


Katjun se tapit dans l'ombre, en voyant la porte s'ouvrir. Seuls ses yeux dépassaient de sa cachette, et lui permettaient de voir derrière un enchevêtrement de tonneaux qui servaient à alimenter en vin les clients nombreux du bordel de Mervine. Elle demeura immobile, figée comme une statue, au moment où l'homme qu'elle attendait franchit le seuil, regarda autour de lui, puis s'engouffra dans la ruelle pour s'éclipser. Elle compta jusqu'à vingt, puis commença à bouger pour le suivre. Elle se coula hors de sa petite cachette, trop étriquée pour qu'un adulte pût s'y glisser, et emboîta le pas au type suspect qu'elle était chargée de filer. Dans sa tête, les éléments d'une fresque gigantesque s'assemblaient lentement, à mesure qu'elle récoltait des informations. Elle avait identifié ce Mardil comme un Ranger du Gondor, un représentant du Roi Mephisto, que ses compagnons trouvaient discret mais pas antipathique. Elle avait appris qu'il avait reçu plusieurs blessures étranges, et qu'il avait été agressé hors de son service par des individus louches. C'était peut-être la preuve qu'il trempait dans un quelconque trafic, comme le soupçonnait leur employeur. Elle devait en savoir davantage.

Le fait qu'il eût fait escale dans un bordel n'avait rien de surprenant en soi, et elle ne pouvait pas le confondre pour si peu. Toutefois, elle regrettait de ne pas être en âge de s'y infiltrer pour récolter des informations, et savoir qui était la fille qu'il rencontrait là-bas. Il s'était arrêté une heure ou deux, puis était reparti comme il était venu, pour aller vaquer à ses occupations nocturnes. Elle entendait bien en apprendre davantage, et comptait sur son entraînement pour ne pas être repérée. Katjun se glissa dans ses pas, et entreprit de le filer tranquillement. Il marchait à grandes enjambées, ce qui ne lui facilitait pas la tâche, mais il ne paraissait pas l'avoir remarquée, donc elle pouvait forcer l'allure quand il tournait à une intersection, pour compenser son retard.

Comme elle l'avait fait à plusieurs reprises, elle se mit à courir pour ne pas se laisser distancer, et jeta un coup d'œil prudent, afin de le localiser. Mais cette fois, il avait tout bonnement disparu. La ruelle n'était pas bien large, et il y avait des portes de chaque côté. Avait-il franchi l'une d'entre elles ? Difficile à dire. Elle s'engouffra à sa suite, regardant autour d'elle, essayant de déterminer à quelle adresse il avait bien pu s'arrêter. C'étaient des quartiers normaux, habités par des individus qui n'étaient guère fortunés, mais qui n'appartenaient pas non plus à la catégorie des pauvres. Un soldat aurait pu y avoir de la famille, et il était plausible qu'il se fût rendu chez un parent ou un ami. Elle était suffisamment petite pour ne pas être repérée par quelqu'un se trouvant à l'intérieur, et elle se permit donc d'observer les habitations, d'écouter aux portes pour entendre du bruit, ou de chercher le moindre signe de mouvement ou de lumière. Mais il n'y avait rien, tout était parfaitement silencieux. Jusqu'à ce qu'elle entendit un crissement derrière elle. C'était léger, mais parfaitement anormal dans cet environnement nocturne.

Katjun n'eut pas le temps de se retourner qu'une main ferme venait lui saisir l'épaule, pour la plaquer fermement contre le mur d'une des maisons. Elle sentait que l'homme la dominait de toute sa taille, et en dépit de l'obscurité, elle reconnut les traits de l'homme qu'elle avait suivi toute la journée. Mardil ! Quoique surprise par le fait qu'il eût été en mesure de la prendre en traître, elle laissa cette considération de côté, et réagit avec une promptitude incroyable pour une enfant qui paraissait n'être âgée que d'une dizaine d'années. Il aurait voulu sans doute lui poser des questions pour savoir pour quelle raison elle le filait, et comptait sur la différence d'âge pour l'effrayer. Il avait eu le tort de la sous-estimer, et de la saisir comme il aurait attrapé n'importe quel enfant : sans y mettre toute la force nécessaire.

- AU SECOURS ! AU SECOURS ! A L'AIDE !

Ses hurlements déchirants, criés d'une voix indubitablement féminine, se répandirent dans les ténèbres silencieuses de la ruelle, réveillèrent le quartier, et ne manqueraient pas d'attirer les patrouilles de gardes qui le percevraient. Elle aurait pu continuer ainsi longtemps, mais profitant de la surprise du Ranger, elle lui adressa un redoutable coup de poing dans l'entrejambe. Roublarde et vicieuse jusqu'au bout, elle profita de ce qu'il se pliait en deux en grognant de douleur pour lui envoyer un coup de pied en pleine tête. Si elle avait été adulte, elle l'aurait certainement mis K.O sans difficulté, mais elle manquait encore de force, et son assaut ne fit que sonner légèrement le soldat qui tomba sur le dos, probablement davantage surpris que réellement blessé. Avant qu'il eût compris ce qu'il lui arrivait, la jeune fille était déjà loin, courant à en perdre haleine pour rejoindre un abri sûr.

Mardil ne pourrait pas la pourchasser, trop occupé qu'il serait à se cacher des voisins et des gardes qui ne manqueraient pas de sortir de chez eux ou d'ouvrir leurs fenêtres pour voir de quoi il retournait à cette heure tardive. Mais même s'il n'avait pas vraiment identifié la jeune fille, même s'il ne pouvait pas la poursuivre, il savait désormais qu'il était suivi, et il serait désormais sur ses gardes. Katjun s'en voulut d'avoir été si audacieuse, et se promit de faire des excuses à Sinove qui lui en voudrait très certainement. Pour l'heure, néanmoins, elle devait courir, courir sans penser à rien d'autre qu'à s'en sortir...


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Mardil
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Sam 22 Nov 2014 - 16:11
Je sortis de l’établissement de Mervine sans me presser. Mes pensées tourbillonnaient dans ma tête sans que j’arrive à les ordonner efficacement. Il se passait trop de choses et trop vite. J’étais de moins en moins sûr d’avoir pris la bonne décision. L’affrontement était peut être la solution la plus directe mais c’était aussi la plus risquée. J’aurais bien eu besoin des conseils de mon contact mais je ne l’avais pas vue depuis deux mois. La prochaine livraison n’aurait lieu que dans un mois et il n’était pas dit qu’elle soit présente.

Bien sûr, elle pouvait débarquer à tout moment. A vrai dire, j’étais surpris qu’elle ne soit pas à Minas Tirith. La reine Lyra et ses espions étaient sur place mais je ne pensais pas que Rezlak puisse se fier à eux. A sa place, j’aurais envoyé quelqu’un d’autre. Je lui avais fourni autant d’informations que possible mais ma position ne me permettait guère d’obtenir des renseignements de premier choix. Mais si Rezlak avait envoyé un autre espion, je n’en n’avais pas entendu parler.

Pour la première fois, je me rendis compte que la mort d’Urik avait peut être porté un plus grand coup à l’organisation de mon maître que je ne l’avais cru. Mas j’étais incapable de regretter mes actions, quand bien même l’aurais-je voulu. J’en tirais même une grande satisfaction. J’étais toujours aux commandes de ma propre existence et mon destin reposait toujours entre mes mains.

Enfin pas uniquement. Je pensais aux mains délicates et pourtant dévastatrices de Sinove. Si tout se passait comme je l’espérais, elle devait maintenant être chez Emelyne. C’était, là aussi, un jeu risqué. Je croyais que Sinove l’espionnerait pour moi mais elle pouvait préférer travailler pour la maquerelle. Et peut être ainsi travailler contre moi. J’en doutais cependant car je connaissais les méthodes de mon associée et je pensais toujours que Sinove et moi nous ressemblions sur bien des points. Bien que je ne m’expliquasse pas totalement cette impression.

Perdu dans mes pensées je ne remarquais pas immédiatement le bruit des pas qui me suivaient. Mon fileur avait beau rester à une bonne distance de sécurité, ‘entendais clairement des pas précipités suivis de périodes de silence, comme s’il courait puis se cachait. Je pris soin de continuer à marcher à la même allure, ne laissant paraître aucun signe que je l’aie repéré. Peu après la dernière cavalcade derrière moi, je tournais à un angle de rue et, au lieu de continuer à marcher, je grimpais à la gouttière toute proche. Je n’eus pas  à patienter bien longtemps avant que mon poursuivant fasse son apparition. Je ne pus faire autrement que de remarquer sa petite taille et je sus immédiatement qui elle était : la jeune fille qui s’était renseignée sur moi à la caserne.

Ainsi, elle avait fini par me repérer. Je n’étais pas très fier de moi de m’être fait voir ainsi. Il était dangereux qu’elle connaisse mon identité et mon visage. En revanche, je ne pouvais pas bien distinguer ses traits depuis mon perchoir. Aussi me laissais-je glisser sans bruit vers elle mais je ne fus pas aussi silencieux que je l’aurais cru.
Néanmoins, elle n’eût pas le temps de fuir et je la plaquais sans ménagement contre le mur. Je n’avais pas mis beaucoup de force dans mon geste pour ne pas lui faire mal. Il me fallait des renseignements sur son employeur et je préférais éviter d’avoir à utiliser la violence.

Ce ne fût pas son cas. Elle se mit à appeler à l’aide d’une voix stridente et me balança un coup dans les parties qui me laissa douloureusement vulnérable. Vive comme l’éclair, elle en profita pour me frapper à la tête et réussit à me filer entre les doigts. Je n’étais pas blessé mais je n’étais pas non plus en état de lui courir après car elle avait profité de ma désorientation passagère pour prendre une avance considérable. Je préférais utiliser mes forces à fuir également avant qu’une patrouille ne fasse son apparition.

Cette gamine était bien plus dangereuse qu’elle n’en n’avait l’air. Il fallait que je me montre très prudent. Si jamais je recroisais sa route je ne devais pas lui laisser le temps de réagir. Je n’avais vraiment pas besoin de ça en ce moment. Je me sentais de plus en plus à découvert et de plus en plus vulnérable. Il valait mieux hâter le mouvement avant que les ennuis ne me rattrapent.

///////////////

Jovia se tenait très droite, écoutant Hassem donner ses ordres à l’ensemble de ses employés. Elle avait eu une longue conversation avec lui et elle pensait l’avoir convaincu de la gravité de la situation. La guerre était désormais ouverte et leurs ennemis ne devaient jamais se relever. Les nouvelles consignes étaient d’éliminer systématiquement tous les hommes du Cercle qui croiseraient leur route.

Mais il était impossible de rester à Minas Tirith. Aussi Hassem avait décidé de déplacé leurs hommes à Osgilliath et de ne venir dans la Cité Blanche que pour affaires lorsque cela s’avérait nécessaire. Jovia l’avait convaincue qu’Emelyne avait fait assassiner Hassan et ce crime ne resterait pas impuni bien longtemps. Bien sûr, ils ne pouvaient atteindre la maquerelle pour le moment mais s’en prendre à ses hommes serait bien suffisant. Ainsi qu’à toute personne susceptible d’être en affaire avec elle.

Jovia espérait être en première ligne lorsque Emelyne aurait ce qu’elle méritait. Alors il serait temps d’honorer sa promesse à Prentiss. Elle savait qu’elle ne prendrait jamais la tête de cette organisation tant que ces deux hommes violents et méprisables seraient aux commandes. En les livrant aux autorités, elle serait libre de s’en aller avec les hommes restants. Ils déplaceraient leurs activités vers l’ouest. Peut être l’Anfalas ou le Belfalas.
Plus que quelques semaines et une nouvelle étape de sa vie s’ouvrirait devant elle. Elle était déterminée à tout faire pour rester en vie. Et si pour cela, elle devait écarter tous ceux qui se tiendraient sur sa route alors ainsi soit-il.

///////////////


Emelyne s’installa derrière son bureau, attendant que ses gardes lui amènent Sinove. Elle avait, de nouveau, répété ses instructions. Il ne fallait as se fier à l’apparence de la jeune femme. Elle était extrêmement dangereuse. La maquerelle ne savait pas si ses hommes l’avaient prise au sérieux mais elle savait qu’ils feraient exactement ce qu’elle leur avait demandé. Si les circonstances avaient été différentes, elle aurait accueilli autrement la jeune tueuse prodige. Seulement, elle n’était pas sure de pouvoir lui faire confiance. Qui savait ce que Vipère avait pu lui dire ? Et que savait-il réellement ? Il fallait à tout prix qu’elle se protège. De son associé comme de ses ennemis. Et Sinove était un atout qui pouvait se révéler majeur s’il était joué au bon moment.

On frappa à la porte et Emelyne prît une grande inspiration avant d’autoriser ses hommes à entrer. Sinove fût conduite à la seule chaise mise à disposition et les gardes se répartirent dans toute la pièce, prêts à intervenir au moindre mouvement suspect de la jeune femme. Emelyne étudia un instant son interlocutrice avant de prendre la parole. L’expression, ou plutôt l’absence d’expression, du visage de Sinove était toujours la même. L’ancienne prostituée savait qu’elle n’y lirait absolument rien sinon le néant. Et pourtant elle n’oubliait pas qu’elle avait vue cette femme au pire des souffrances de son existence et que, contrairement aux apparences, elle était encore un être humain. Emelyne n’oubliait pas non plus que c’était à Vipère que Sinove devait ses tourments. Peut être que cela jouerait en sa faveur après tout.

- Bienvenue à toi Sinove.

Emelyne avait bien conscience de l’ironie d’employer une telle formule de politesse alors que des arbalètes étaient pointées sur la jeune femme. Mais elle avait décidé de conduire cet entretien comme n’importe quelle discussion.

- Je sais que ton temps, comme le mien, est précieux aussi vais-je aller droit au but. Je sais que Vipère t’a engagé afin d’enquêter sur nos concurrents haradrims. C’est une initiative que j’approuve totalement et j’aurais voulus te donner mes propres directives à ce sujet, bien que je sois persuadée qu’elles ne soient que de simples suggestions visant à améliorer celles de mon associé.

Elle se tourna ensuite vers ses gardes.

- Ce sera tout messieurs. Je puis rester seule avec notre invitée.

C’était là un coup audacieux mais Emelyne pensait qu’il en valait la peine. Elle venait de critiquer Vipère devant ses gardes et de demander à rester seule avec une femme qu’elle n’avait cessé de décrire comme incroyablement dangereuse. Elle pensait que cela ne ferait qu’augmenter son prestige à leurs yeux mais la vérité était qu’elle ne voulait pas qu’ils entendent ce qu’elle avait à dire à Sinove.

Dès qu’ils furent sortis, son masque de femme de pouvoir disparut et laissa place à celui d’une femme aux abois. C’était là un masque de composition destiné à la jeune tueuse mais Emelyne n’avait pas à se forcer beaucoup. Elle était réellement aux abois. Même si ses raisons véritables n’étaient pas celles qu’elle s’apprêtait à dévoiler à Sinove.

- Je ne voulais pas qu’ils soient présents vu ce que je dois te dire. La plupart sont des hommes de feu notre associé Méneï et je ne peux être sure de leur loyauté. Je suis sure que Vipère t’a déjà expliqué les problèmes que nous avons avec les trafiquants sudistes. Il t’a peut être aussi dit que ces derniers avaient assassiné notre défunt associé. C’est pour ça que je ne me sens pas en sécurité malgré mes gardes.

Elle marqua une pause calculée afin de préserver son effet.

- Ce qu’il ne t’a pas dit en revanche c’est que la mort de Méneï est une aubaine pour lui. Je ne te cacherai pas qu’elle l’est aussi pour moi. Mais je pense maintenant que les haradrims ne sont pas responsables de cette mort. Et s’il a pu lui faire ça, qu’est ce qui me prouve qu’il ne va pas s’en prendre à moi aussi ?ç

Elle coula un regard apeuré vers la jeune tueuse, laissant parler ses talents de comédienne née qu’elle avait passé des années à affiner. Son numéro était parfaitement crédible et elle le savait.

- Tu sais à quel point il peut être cruel. Tu en as fait les frais aussi. J’ai besoin de toi Sinove. J’ai besoin de toi pour me protéger contre lui comme je t‘ai jadis protégé. Bien sûr je ne m’attends pas à ce que tu le fasses par pure bonté d’âme. Mais l’argent n’est pas un problème pour moi. Tu auras ce que tu veux si tu tiens Vipère éloigné de moi…

Elle marqua une pause avant d’ajouter :

- par tous les moyens possibles.

Ses yeux se mouillèrent de larmes sur cette dernière réplique. Mais intérieurement elle souriait.
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Ryad Assad
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Mer 3 Déc 2014 - 2:03
HRP : Mes excuses pour le retard ! /HRP

________



Emelyne.

Les yeux acérés de Sinove ne lâchaient pas la maquerelle, la dévisageaient intensément, scrutaient la moindre de ses réactions. Il était fascinant de voir qu'elle était capable de parler avec un grand naturel face à ces hommes armés, et à cette tueuse déterminée qui aurait tout aussi bien pu vouloir l'exécuter sur-le-champ. Cette dernière n'était pas véritablement impressionnée, pas davantage qu'elle n'en concevait du respect ou de l'admiration. En fait, elle ne ressentait aucune émotion, et son visage de marbre n'était pas une façade soigneusement travaillée qu'elle aurait affiché aux yeux du monde pour se donner un genre, une allure froide et distante, un sérieux professionnel qui parfois séduisait de potentiels employeurs. Ses yeux inexpressifs, glaçants et glacés, étaient le reflet du trou béant de son âme, dans laquelle on pouvait plonger sans réserve, à condition de pouvoir en ressortir. L'abîme paraissait s'étendre à l'infini, et il valait mieux ne pas faire preuve de trop de curiosité.

C'étaient ces yeux qui étaient rivés sur la propriétaire des lieux, même si tous ses autres sens étaient déployés en quête d'un mouvement hostile. Au milieu d'autant de gardes du corps armés d'arbalètes, Sinove savait n'avoir aucune chance de s'en tirer s'ils décidaient de s'en prendre à elle. Toutefois, elle était convaincue de pouvoir échapper aux premiers carreaux et de parvenir à se glisser comme un fauve jusqu'à Emelyne. Là, elle n'aurait qu'à tordre son fragile petit cou, comme elle l'aurait fait avec un lapin, pour laisser retomber mollement son corps au visage figé dans une expression de surprise outrée. La mort qui viendrait ensuite n'aurait plus d'importance, puisque de toute façon elle attendait son dernier soupir depuis bien longtemps déjà. Elle n'était qu'un mort en sursis, un cadavre animé par la volonté d'un autre, qui accomplissait méthodiquement ses missions sans se soucier de sa propre intégrité. Il y avait chez Sinove une forme de résignation qui était à la fois dérangeante et qui invitait à la compassion. Dans le cas présent, toutefois, elle inspirait surtout la crainte et la méfiance. Une créature qui n'avait rien à perdre était capable de tout.

Pourtant, la maquerelle donna rapidement le congé à ses hommes, comme si elle était convaincue de pouvoir gérer cette affaire seule. L'esprit de la jeune femme se mit en branle, et elle se demanda ce que cela pouvait bien signifier. Pourquoi la recevoir avec tant de précautions, en lui faisant une véritable démonstration de force, pour ensuite vouloir discuter seule à seule ? Elle aurait facilement pu cacher une arme, qui aurait échappé à la fouille minutieuse, et Emelyne était sans doute la mieux placée pour savoir qu'il n'y avait pas qu'avec une arme conventionnelle qu'elle était capable de tuer. Elle aurait été en mesure de se débarrasser de son interlocutrice de cent façons différentes, sans avoir à se fatiguer pour cela. Un bureau était rempli d'objets que l'on pouvait substituer à une épée ou un poignard, et même à mains nues elle était en mesure de se révéler dangereuse. Dès lors, demeurait la question du pourquoi.

Emelyne n'avait pas caché savoir que Vipère avait engagé les services de la tueuse du Temple. Elle était convaincue qu'il s'agissait d'une chose tout à fait normale, étant donné que les deux travaillaient ensemble, et qu'ils avaient fait cause commune contre l'homme qui était venu les tuer, quelques mois auparavant. Vipère avait cruellement souffert dans ce duel, et Emelyne avait été à deux doigts de se faire tuer. Sans doute que leur expérience commune les avait rapprochés, et qu'ils avaient trouvé dans une association un profit mutuel et une façon de se protéger. La stabilité et l'argent procuré par la maquerelle, contre la capacité à agir dans l'ombre de Vipère. L'accord paraissait logique, et Sinove n'y voyait rien à redire. Alors où était le problème ? Ces questions lui échappaient quelque peu, car elle n'était pas impliquée dans les affaires complexes de ses employeurs, et elle se contenait simplement d'obéir aux ordres. Ici, en revanche, elle avait la désagréable sensation d'être un objet de lutte entre deux propriétaires, comme deux combattants se disputant la même épée. Curieux.

La porte se referma derrière Sinove, qui était droite comme un i sur sa chaise. Elle avait cette faculté saisissante à rester immobile, à tel point qu'on n'entendait pas le son de sa respiration, et qu'on ne voyait pas son corps bouger à mesure que l'air entrait dans ses poumons. Elle devait cela à l'exercice, et elle avait toujours été douée pour contrôler son propre corps, pour maîtriser cet amas de chair curieusement agencé, ces bras et ces jambes aux formes si peu pratiques pour tuer, et qu'elle avait pourtant réussi à transformer en une merveille fatale. Emelyne, au moment même où elles furent bien seules dans la pièce, sembla se décomposer. Elle avait de toute évidence tenu à bout de bras le masque de son indifférence flegmatique habituelle, mais sitôt que ses hommes étaient sortis, elle l'avait lâché, au bord de l'épuisement, et avait révélé l'ampleur de sa détresse. Une détresse qui n'inspirait nulle sympathie, nulle compassion à Sinove, qui se contenta d'attendre les explications qui viendraient immanquablement.

Le discours d'Emelyne était parfaitement maîtrisé, à tel point que Sinove ne décela aucunement la manipulation. Elle n'était pas particulièrement crédule, mais elle n'était simplement pas du genre à douter de ce qu'on lui disait, à moins d'avoir des éléments tangibles qui lui permettaient de comprendre qu'on lui mentait. La maquerelle avait de toute évidence peur, et sa méfiance vis-à-vis de Vipère était tout à fait compréhensible, eu égard aux compétences martiales de l'assassin. Il avait démontré sa dangerosité plus d'une fois, et s'il avait décidé de jouer en solitaire, il n'était pas anormal de la part de l'ancienne prostituée de ne pas se sentir en sécurité. Elle craignait sans doute qu'il se débarrassât d'elle pour accroître son profit, et bien que Sinove ne crût pas un seul instant que le tueur fût motivé par des questions matérielles, elle ne pouvait pas en être absolument certaine. Peut-être que le goût du pouvoir avait développé de nouveaux instincts chez lui. Il n'aurait pas été le premier tueur à vouloir s'enrichir considérablement sur ses compétences, au point de s'éloigner des principes qui faisaient leur métier : discrétion, efficacité, et professionnalisme.

Sinove laissa Emelyne terminer son propos, rempli d'une émotion qui ne pouvait pas être feinte, et considéra la réponse appropriée. Elle décroisa ses doigts fins, que l'on avait bien du mal à imaginer refermés autour d'une arme plongée dans le corps d'un ennemi, et se pencha en avant pour attraper un papier et une plume. Ses mains ressemblaient aux serres d'un aigle, et elle sentit perceptiblement un mouvement de recul de la part de la maquerelle, qui parut se rassurer en voyant qu'il ne s'agissait pas d'un geste agressif. La tueuse, insensible aux considérations qui pouvaient bien passer par la tête de la maquerelle et qui lui étaient de toute façon inutiles à l'accomplissement de sa mission, écrivit une adresse sur un coin de la feuille, d'une écriture minuscule et incroyablement régulière. On aurait dit que le geste avait été réalisé par un bras mécanique qui ne tremblait pas, qui n'était agité d'aucun mouvement involontaire. Elle fit glisser le papier jusqu'à son interlocutrice, et lâcha d'une voix neutre :

- Vingt-cinq mille pièces, payable d'avance, à cette adresse. Ce n'est pas négociable. Je ne garantis rien avant que le paiement ait été déposé.

Elle laissa passer une seconde. Vingt-cinq mille, c'était une grosse somme, même pour engager les frais d'un tueur. Naturellement, les services de Sinove étaient d'une qualité rare, surtout avec la nouvelle politique introduite par le Général Cartogan et l'Intendant d'Illicis, qui épurait peu à peu les rues de la Cité Blanche. Elle laissait une dernière fois le choix à la maquerelle de faire demi-tour, mais celle-ci paraissait avoir déjà considéré la question du prix... A moins qu'elle ne cachât bien son jeu. Sur un ton toujours aussi calme, la jeune femme résuma la situation de manière laconique :

- Je m'arrangerai pour que Vipère reste loin de vous.

C'était la raison pour laquelle elle serait payée, et elle n'en ferait pas davantage. De toute évidence, Emelyne avait les moyens de s'assurer les services d'un escorte de gardes, et elle n'avait pas besoin d'une protection constante, qui de toute façon aurait empiété sur la mission confiée par Vipère, et celle confiée par ce mystérieux officier du Gondor. Elle gardait tout cela pour elle-même, naturellement, car il n'était pas dans ses habitudes de trahir ceux qui employaient ses services. Elle était une professionnelle, et la réputation du Temple dépendait en grande partie de l'intégrité des membres qu'il envoyait remplir ses différentes missions. Emelyne lui fit un geste élégant de la main, lui indiquant que leur conversation était terminée. Elle allait probablement se dépêcher de remettre la somme conséquente à l'adresse qui lui avait été indiquée, afin de bénéficier au plus tôt de la protection de Sinove. D'ici là, celle-ci était libre de ses mouvements, et elle comptait bien profiter de cette intervalle de temps pour faire ce que l'on attendait d'elle, et remplir ainsi sa mission. Sans cérémonie, elle abandonna Emelyne à ses larmes et à ses tourments, pour plonger une nouvelle fois dans le chaos de la bataille et de la mort, qui au final était bien davantage son élément.


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- Kat ? Que se passe-t-il ?

Sinove venait de rentrer dans la pièce qu'elle partageait avec la novice du Temple, après une longue soirée de chasse. Elle avait parcouru les rues de la ville, à la recherche d'un trafiquant sudiste qui aurait pu lui révéler, sous la torture, l'endroit où se trouvait Jovia. Elle avait été dans les endroits les plus mal famés, ceux où elle était sûre de trouver les ennemis de Vipère, mais elle n'en avait croisé aucun. De toute évidence, la mort de leur compagnon les avait incités à la prudence, et ils avaient décidé de faire profil bas temporairement, pour ne pas se faire remarquer. De toute évidence, ils craignaient que la situation ne dérapât, à moins qu'ils crussent avoir été démasqués par les autorités de Minas Tirith - comme Sinove s'était employée à le faire croire. La jeune femme était revenue bredouille, cherchant une nouvelle façon de procéder afin de mettre la main sur sa cible, pour remonter en définitive jusqu'à ce fameux Scorpion. En rentrant dans la pièce, l'esprit occupé à penser à comment elle allait s'y prendre dès le lendemain, elle avait vu Kat se lever immédiatement, sur la défensive, un poignard dans chaque main, et l'air prêt à en découdre. La question de la tueuse n'apparaissait dès lors pas illogique. La plus jeune rengaina ses armes, et se laissa tomber assise sur son lit :

- Je croyais que c'était Mardil. Il m'a repérée pendant que je le filais.

Sinove fronça les sourcils. Un signe inhabituel chez elle. Elle n'était pas en colère - cela aurait été une émotion bien trop triviale pour elle -, simplement surprise de voir qu'un individu avait pu se rendre compte que Kat le suivait, alors que cette dernière recevait l'entraînement du Temple. Certes, elle n'avait pas l'expérience et le talent des plus âgés, mais elle faisait preuve d'une grande intelligence et elle ne se serait pas faite repérer par le premier imbécile venu. De toute évidence, ce Mardil était une cible qu'il ne fallait pas prendre à la légère. La jeune femme ne répondit rien, et laissa Katjun poursuivre ses explications, ce qu'elle fit :

- Je voulais voir où il se rendait, essayer de surprendre quelque chose de compromettant. J'étais à une distance tout à fait raisonnable. Il n'aurait jamais dû pouvoir me repérer, et pourtant il l'a fait. Nous nous sommes battus, et j'ai réussi à m'enfuir.

- Sais-tu où il est allé ensuite ? Lança Sinove en écartant le fait qu'il y avait eu combat.

- Non hélas. Je sais qu'il était dans la forêt pour y récolter des plantes, mais après être sorti du bordel, j'ignore où il s'en est allé...

Sinove fronça de nouveau les sourcils. Elle avait si peu d'expressions faciales que Kat se tut instantanément, percevant dans cette micro-variation un signe qu'il y avait quelque chose qui clochait :

- Quel bordel ?

- Le bordel de Mervine.

La jeune femme resta pensive un moment, sous le regard scrutateur de Kat. Les éléments d'une histoire complexe s'assemblaient peu à peu dans son esprit, et elle voulait les ordonner pour en tirer un tout cohérent. Un tout qui ne lui plaisait guère, et qui lui faisait prendre conscience de la délicate situation dans laquelle elle se trouvait peut-être. Mardil et Vipère, une seule et même personne ? Comment une telle coïncidence était-elle possible ? Et pourtant, c'était la seule explication logique au fait qu'il eût été en mesure de repérer la filature de Katjun. Sinove inspira profondément. Elle n'avait aucune preuve pour le moment, et elle ne devait pas conjecturer sans avoir de certitudes, au risque de sombrer dans la paranoïa. Non, elle devait garder les idées claires, et faire les choses dans l'ordre. Kat, qui paraissait attendre sa réaction, but ses paroles quand la tueuse répondit :

- Je dois trouver une femme qui s'appelle Jovia, et l'amener à cette adresse (elle sortit le papier de Vipère). Tu m'aideras à la trouver, et ensuite nous verrons ce qu'il en est pour ce Mardil. Maintenant, va dormir, et repose-toi.

La jeune fille hocha la tête puis s'exécuta, et Sinove alla elle-même trouver le sommeil. Elle avait beaucoup de pensées parasites en tête, et elle comptait sur une bonne nuit réparatrice pour la focaliser à nouveau sur sa mission.


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Les festivités pour le mariage battaient leur plein dans la Cité Blanche, loin derrière la calèche que Sinove traînait vers Osgiliath. Elle était déguisée en cochère pour s'infiltrer à Minas Tirith, mais en réalité elle avait véritablement récupéré un véhicule dans lequel elle transportait à l'occasion de prestigieux invités. Cela lui permettait de passer inaperçu, et d'effectuer des déplacements que l'on aurait pu, sinon, qualifier de suspects. En l'occurrence, elle accompagnait un couple de riches marchands qui allaient inspecter leur marchandise au petit matin, pour voir si les cargaisons fraîchement débarquées de Dale étaient en bon état. Sinove les accompagnait pour l'aller, et pourrait profiter du reste de sa journée pour faire ses recherches.

Payée au départ, elle avait déposé ses passagers à l'endroit prévu, et les avait laissés vaquer à leurs occupations, tandis qu'elle partait faire ses proches investigations. D'un compartiment secret sortit Katjun, qui avait passé tout le voyage recroquevillée dans un espace étriqué. Elle paraissait un peu sonnée, certaine à cause des cahots de la route, mais elle retrouva rapidement ses esprits, et elle se dépêcha de filer dans sa direction pour rechercher des informations. La plus âgée des deux partit de son côté, en quête d'indices qui pourraient lui permettre de localiser Jovia. Elle avait analysé froidement la situation, et avait logiquement conclu que les trafiquants du Sud ne pouvaient se trouver qu'à Osgiliath. Menacés à Minas Tirith, particulièrement dans le cadre du mariage royal, ils avaient dû considérer qu'il était plus prudent de se replier dans la cité portuaire, là où leurs marchandises débarquaient. Ils pouvaient continuer à faire du commerce, à faire du profit, sans que cela les exposât aussi directement à la guerre commerciale contre les hommes du Cercle, dont ils paraissaient se méfier. Il fallait dire qu'ils avaient l'inconvénient d'être des étrangers ici, et d'être automatiquement suspects si quelque chose se passait. Retranchés à Osgiliath, ils avaient au moins la certitude que les autorités ne leur tomberaient pas dessus à la moindre altercation dans la rue, et si les hommes du Cercle essayaient de venir les chercher, ils pourraient régler ça l'arme au poing.

Les deux tueuses du Temple avaient débarqué à Osgiliath à neuf heures du matin, et elles se retrouvèrent comme convenu à sept heures du soir, dans un coin calme de la cité. Il n'était pas difficile d'en trouver, car tous les habitants de la ville ou presque étaient partis à Minas Tirith pour profiter des festivités jusqu'au bout de la nuit, et ils ne reviendraient que bien plus tard, en un long cortège ininterrompu. Les rares personnes à travailler se rassemblaient sur les docks, et participaient au déchargement des marchandises. Il y avait donc des centaines de lieux tranquilles, où personne ne risquait de venir fouiner. Même les gardes avaient déserté la cité, et se trouvaient en majeure partie à Minas Tirith, à assurer la sécurité des différentes délégations, et de l'immensité populaire qui se massait sous les remparts de la Cité Blanche. Quand Sinove arriva, Kat se tenait déjà là, et elle fit son rapport sans attendre :

- Je crois avoir trouvé leur cachette. Ils se sont retranchés dans une maison particulière qu'ils ont louée. Il y a trop de gardes pour que l'on puisse passer en force, mais peut-être qu'il est possible de s'infiltrer discrètement. Je n'ai pas pu compter le nombre de sentinelles, mais je pense que cela devrait être faisable.

Sinove secoua la tête négativement :

- Trop dangereux. Ils s'attendent à une attaque frontale, et ils seront sur leurs gardes. Ils ont peut-être prévu un plan d'évacuation, et ils nous échapperaient peut-être définitivement. J'ai pu capturer un des leurs, et je l'ai interrogé. Il m'a dit que Jovia n'était pas leur chef. Voici mon plan...


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++ On nous attaque, on nous attaque ! ++

Ahmed s'approcha de la fenêtre, sabre au clair, et reçut malheureusement un carreau d'arbalète en pleine poitrine. Il fut projeté en arrière sous la force de l'impact, et les hommes qui se trouvaient autour de lui reculèrent dans un bel ensemble devant le cadavre qui s'écroulait sur le dos, les yeux vides, sans savoir quoi faire, où aller, vers qui se tourner. Les Haradrim se trouvaient dans un traquenard, une souricière, totalement prisonniers. Ils s'attendaient un peu à être attaqués par les membres du Cercle, mais ils avaient prévu quelque chose de plus grossier, de moins élaboré. Ils s'attendaient à devoir riposter face à une attaque massive, à planter leurs lames dans la chair d'ennemis au visage pâle venus les déloger en force. Ils s'attendaient à en découdre homme à homme, à se battre contre des corps, à lutter férocement pour leur vie. Ici, ils étaient soumis à un déluge de tirs, dont le rythme leur indiquait qu'ils n'avaient pas affaire à plus d'une poignée d'agresseurs. Toutefois, ils n'étaient pas en mesure de les localiser, et ils ne pouvaient donc pas riposter. Naim se pencha pour éviter d'être touché par un tir aveugle, et donna ses ordres à ses compagnons qui se trouvaient là :

++ On ne peut pas rester là, sinon ils vont nous coincer ici ! On se tire ! ++

Obéissant comme un seul homme à cette directive somme toute logique, les Haradrim se dirigèrent vers la porte de derrière. Du premier étage, descendirent les chefs de toute l'opération, l'air préoccupé, mais de toute évidence prêts au combat. Ils avaient dû recevoir des tirs eux aussi, car l'un d'entre eux avait la joue coupée : probablement un éclat de verre qui lui était tombé dessus. Les ordres furent distribués avec rapidité et efficacité. On divisa des groupes, on créa des escortes, et on se jeta à l'extérieur, prêt à tomber dans une embuscade, et à vendre chèrement sa vie. Le regard des combattants alla de droite à gauche, cherchant où se trouvaient les hommes du Cercle, s'attendant à les voir s'approcher avec des sourires malsains, des rictus moqueurs. Mais il n'y avait personne. Naim attrapa le bras de Jovia, qu'il avait la charge de protéger avec quatre autres trafiquants. La jeune femme paraissait effrayée, comme on pourrait l'imaginer, mais elle faisait face avec courage, et elle semblait ne pas vouloir céder à la panique, et passer pour une faible devant ses compagnons. Naim appréciait, car il n'aurait pas voulu devoir lui crier dessus pour la ramener à la raison. Au lieu de quoi, elle se contentait de le suivre comme son ombre, et d'obéir à ses consignes avec discipline.

Les Haradrim, relativement nombreux, formaient un groupe qui ne passerait pas inaperçu dans les rues, mais ils préféraient ne pas se séparer pour l'heure. Tout du moins, c'était leur plan initial. En effet, l'homme qui ouvrait la marche reçut un carreau venu de nulle part en pleine cuisse, et il s'effondra en hurlant, tandis que les autres s'égayaient dans des directions différentes. C'était comme si on avait jeté une pierre au milieu d'un groupe de perdrix, et tous s'enfuyaient en criant, craignant d'être tombés dans une nouvelle embuscade. Naim se baissa, et poussa Jovia devant lui pour la protéger de son corps. Il n'avait jamais été un chevalier honorable, galant et courtois, mais il savait que la jeune femme était importante pour leur mission, et qu'il était de son devoir de la protéger. Dès lors, contrairement à certains hommes qui n'obéissaient que pour l'argent, il s'était mis en tête qu'il n'arriverait rien à la jeune femme tant qu'il serait vivant. Il s'élança avec son groupe en direction d'une ruelle qui s'ouvrait devant eux, et entraîna la jeune femme dans une course effrénée. Les cris et les bruits caractéristiques de bottes frappant le pavé décrurent peu à peu derrière eux, remplacés par leur souffle rauque qui résonnait à leurs oreilles. Ils coururent sans savoir où ils allaient, tournant au hasard, jetant des regards frénétiques derrière eux. Mais bientôt, perdus, ils finirent par s'arrêter, tapis dans l'ombre, à attendre. Qui savait où pouvaient bien se cacher les malfrats du Cercle ? Ils attendirent en silence, scrutant l'obscurité.

++ Naim, Naim... Quelqu'un vient ! ++

Le Haradrim tourna la tête, et suivit la direction que lui indiquait du doigt un des hommes. Une silhouette solitaire s'avançait vers eux, incroyablement menaçante. Elle transportait un petit coffret en bois sous le bras, et son visage était dissimulé par des voiles. L'apparition fantomatique paraissait glisser sur le sol, et ses pieds ne produisaient pas le moindre son, comme si le monstre flottait au-dessus des pavés. Les Suderons se jetèrent un regard peu rassuré. Ils n'avaient pas mis longtemps pour comprendre que l'individu qui venait d'arriver était un adversaire, et qu'ils allaient devoir le vaincre pour s'en sortir. Mais, à cinq, ils n'estimaient pas faire face à un trop grand danger. Ils quittèrent leur cachette, et se déployèrent arme au clair, sans se soucier de chercher à comprendre pourquoi un individu seul marchait sur eux avec détermination, et sans paraître éprouver la moindre once de crainte. Ils comprirent au premier coup.

Un des Haradrim se jeta en avant, lame levée. La créature réagit avec une promptitude insoupçonnée. Elle se déplaça souplement, et en deux pas se retrouva sous la garde du trafiquant, qui écarquilla les yeux en sentant la lame d'un poignard glisser entre ses côtes. Son corps fut soulevé du sol par une force incroyable, alors que ses jambes étaient balayées, avant que son dos ne vînt s'écraser brusquement contre le sol en produisant un craquement sinistre. Dans la même seconde, une langue d'acier terrible jaillit de nulle part, sifflant dans l'air avant de venir déchiqueter littéralement le torse du second combattant. Le fouet à lames, arme hautement dangereuse, venait de quitter son coffret qui reposait désormais au sol. L'apparition était prête à combattre, et elle se retrouvait désormais à trois contre un. Un rapport de forces qui n'était clairement pas à l'avantage des sudistes. Poursuivant son assaut, la bête de cauchemars fondit sur le troisième homme, qui tenta de se défendre. Le fouet glissa derrière son genou, et lui arracha en partie la jambe, avant qu'un revers de poignard ne vînt lui trancher prestement la gorge. Il s'écroula en portant la main à cette plaie béante sous son menton, incapable d'appeler à l'aide ou de lancer une dernière prière.

Naim avait assisté à toute la scène, incrédule. L'homme à ses côtés lâcha son arme en tremblant, et s'enfuit à toutes jambes, laissant son compagnon seul face à cette apparition qui ne pouvait avoir été envoyée que par Melkor, un émissaire des ténèbres les plus profondes, un représentant de la Mort sous forme physique. Il ignorait ce à quoi il avait affaire, mais il savait qu'il n'en réchapperait pas. Déglutissant, il raffermit sa prise sur son arme, et s'interposa entre le fantôme et Jovia, qui tremblait de tout son être. Il passa à l'offensive d'estoc, mais son assaut dérisoire fut détourné par un poignard venu s'interposer. Captant que la riposte allait être brutale, il plaça son épée en opposition du coup qui devait venir sur sa gauche. Sauf que le fouet à lames, quoique contré, l'enveloppa tout de même dans ses bras tranchants, et lui lacéra impitoyablement le dos. Le Haradrim s'effondra, soudainement privé de toute force. Il y eut un éclair rouge devant ses yeux, puis le noir complet, alors que sa dernière vision était celle d'une silhouette l'enjambant sans qu'il eût la force de la frapper, sans qu'il eût la force de remuer son corps qui paraissait s'être évanoui dans le néant qui dévorait peu à peu son champ de vision. Et cette silhouette qui le dominait de toute sa hauteur s'en était allée vers Jovia...


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- Qu'est-ce que vous allez me faire ?

La question de Jovia, posée sur un ton implorant et sincèrement inquiet, était assez commune dans ces circonstances. C'était toujours comme ça, lors des séances de torture. Les gens cherchaient à savoir, désespérément, comme si connaître le sort qui leur était réservé risquait de le rendre moins douloureux, plus acceptable. Sinove n'avait pas la conviction que cela aidait vraiment, et elle n'avait de toute façon pas beaucoup de temps à consacrer à sa patiente du jour. Pas assez pour lui expliquer en détail ce qu'elle lui réservait si elle se montrait récalcitrante, ou si elle essayait de s'enfuir. Vipère lui avait demandé de ne pas trop l'abîmer, mais elle était persuadée qu'il serait ravi de voir qu'elle l'avait conditionnée pour répondre plus facilement aux questions. Un bonus sympathique qui lui épargnerait de devoir faire tout un travail de préparation qui pouvait se révéler long et fastidieux pour qui n'avait pas l'habitude de pratiquer. Jovia s'était laissée capturer sans opposer de résistance - à quoi bon ? -, un peu plus tôt dans la soirée, à Osgiliath, et elle était revenue clandestinement  à Minas Tirith, dans l'équivalent d'une malle de belle taille. Il avait fallu la transporter jusqu'à la cachette indiquée par l'employeur de la tueuse, qui avait ensuite envoyé Kat tracer le fameux cercle qui devait servir de signal pour apprendre à Vipère qu'elle avait rempli sa mission. Le temps qu'il le vît, et qu'il trouvât un moyen de la rejoindre discrètement, elle avait la possibilité de travailler sa victime au corps.

Ayant repassé sa tenue impersonnelle d'assassin du Temple, masque compris, elle avait libéré Jovia de sa prison, et l'avait forcée à rentrer dans la cave sombre et humide où Vipère avait décidé de procéder à l'interrogatoire. Le lieu était assez profondément enfoui sous terre, et le plafond était de pierre, si bien que le son rebondissait et revenait vers l'intérieur. Aucun risque d'être dérangé, donc, par les hurlements déchirants d'une pauvre victime mutilée. L'assassin avait dû choisir les lieux soigneusement, en prenant en compte ce facteur. La femme du Sud, digne et fière, s'était avancée sans hésiter, consciente qu'on allait lui poser des questions. Elle paraissait croire, de toute évidence que c'était du bluff, et que toute cette mise en scène était là seulement pour l'impressionner. Elle était loin de se douter de la vérité, et quand elle aurait fait le parallèle avec son compagnon qui s'était fait atrocement mutiler, elle comprendrait qu'elle avait affaire à une menace bien plus tangible et bien plus brutale que celles qu'elle avait connues auparavant.

Pour faire bonne mesure, Sinove lui avait attaché un poignet à une chaîne qui pendait du plafond. Elle avait fait en sorte que, ainsi attachée, elle ne put jamais trouver une position assise qui lui fût confortable. Debout, il n'y avait aucun problème, sinon qu'elle devait garder le bras levé, mais s'asseoir lui était impossible, de si peu. S'allonger encore moins. Jovia paraissait ne pas comprendre quel manège on lui jouait, et elle s'était fendue de cette question tout à fait innocente, qui n'aurait dû attirer que de l'indifférence de la part de la tortionnaire. Au lieu de quoi, elle reçut un violent coup de poing dans l'estomac, qui lui coupa le souffle. Sinove était douée d'une force prodigieuse, et elle avait cogné sans se retenir, si bien que la jeune femme tomba à genoux, son bras brusquement retenu par la chaîne, les menottes lui meurtrissant le poignet. Elle avait le souffle coupé, et elle mit un moment à reprendre sa respiration, et à se remettre du choc aussi bien physique que psychologique.

D'une main puissante, Sinove la releva, et sortit un poignard qu'elle utilisa afin de découper les vêtements de sa victime. Il n'y avait pas de règles sur comment briser la volonté de quelqu'un, mais la nudité était toujours un élément déstabilisant pour les personnes qu'on ne voulait pas blesser physiquement. Il s'agissait de les mettre dans une position de vulnérabilité naturelle vis-à-vis de leurs bourreaux, qui permettait de faciliter l'interrogatoire. En outre, privé de toute protection et exposé au froid, le sujet n'en était que plus vulnérable, sensible aux moindres variations de température, au moindre courant d'air. Jovia, horrifiée par ce traitement, essaya bien de se débattre, mais que pouvait-elle faire contre la violence d'un assassin du Temple ?

Lorsque ses vêtements furent en lambeaux, éparpillés autour d'elle comme les pétales d'une rose qu'on aurait arrachés, et qu'elle se retrouva nue comme un ver, la chaîne prit tout son sens. Recroquevillée sur elle-même, elle n'avait qu'une main pour couvrir sa pudeur, tandis que l'autre restait suspendue en l'air, ce qui lui déchirait l'épaule. Le premier réflexe, en effet, était de se baisser pour se cacher... comme ces petits animaux que l'on voyait parfois dans les étendues sauvages. Elle était tétanisée, terrifiée et incroyablement fragile, mais ce n'était pas encore le point que recherchait Sinove pour commencer l'interrogatoire. La jeune femme, déjà loquace, lança sans réfléchir :

- Attendez, je vous en prie, on peut trouver un arrangement. Je suis persuadée que je peux vous aider ! Vous travaillez pour le Cercle, c'est ça ? Je sais des choses qui vont sans doute vous intéresser ! Je sais des choses que... HA !

Elle poussa un hurlement aussi bref que strident, au moment où elle reçut un baquet d'eau glacée sur la tête. L'eau était une des préférences de Sinove. C'était peu onéreux, et le résultat était souvent à la hauteur. Il suffisait de tremper une personne pour contribuer à la briser moralement. Ici, dans environnement humide et glauque, le fait d'être trempé accentuait la pression dérangeante de la cave. L'eau avait une texture visqueuse, répugnante, et il semblait qu'elle collait à la peau, qu'elle rongeait la chair, qu'elle était glaçante comme l'acier. Immédiatement, Jovia se mit à trembler de froid, et ses lèvres se mirent à balbutier des mots à toute vitesse :

- Ecoutez-moi, je suis sûre que l'on peut trouver un arrangement. Dites-moi plutôt ce que vous voulez savoir, mais je vous en prie ne me faites pas de mal, par pitié.

Sinove, impassible, continua sa préparation méthodique. Elle se déplaçait comme un courant d'air, et faisait en sorte que sa victime pût voir tout ce qu'elle était en train de préparer. Elle sortit une série d'outils aux formes complexes, qu'elle déposa minutieusement dans un ordre précis. Des lames effilées, courbes, dentées, parfois des pinces ou des presses. Elle laissa Jovia l'implorer, jusqu'à ce que des larmes se missent à couler le long des joues de la femme du Sud, et que ses suppliques se transformassent en sanglots incontrôlables. L'expectative, maintenant. La peur par anticipation. Son effet était dévastateur. Sinove décida qu'il était temps de commencer l'intimidation active, toutefois, et elle s'empara d'une masse. C'était de loin l'objet le moins raffiné de la pièce, mais son aspect imposant et sa brutale efficacité avaient de quoi effrayer n'importe qui. On pouvait facilement briser un genou ou un tibia, provoquant une douleur foudroyante, sans pour autant causer une mort immédiate. Jovia se mit à crier, comme si cela allait alerter quelqu'un, et elle se mit à table sans attendre :

- Je peux vous donner des noms si vous voulez ! Je sais qui sont les marchands qui nous fournissent clandestinement ! Je sais quel est le nom de leurs navires. Je... Non, pitié ! Je peux vous dire avec qui nous travaillons dans la Cité Blanche ! Nos clients, nos vendeurs ! Je peux vous dire où les trouver ! Je peux vous dire avec qui nous négocions ! C'est une femme, elle tient un bordel !

Sinove, qui jusqu'alors n'avait pas manifesté le moindre signe qu'elle entendait les paroles de Jovia, s'immobilisa soudainement. Sa masse resta suspendue au bout de son bras, comme si elle ne pesait rien. La menace était toujours présente, mais l'invitation à continuer était claire, et la femme du Sud parut reprendre un peu contenance. Elle sécha ses larmes, et se raccrocha à cet infime espoir. Tant qu'elle aurait quelque chose qui intéresserait son tortionnaire, elle aurait de la valeur à ses yeux. Toutefois, elle avait l'impression que la silhouette au visage dévoré par un voile n'était pas du genre patiente, et elle n'avait pas d'autre choix que de coopérer, sans quoi elle risquait de passer un très mauvais quart d'heure... si cela ne durait qu'un quart d'heure, naturellement...

- Elle dirige un bordel, à Minas Tirith. C'est avec elle que nous avons traité. Elle a voulu s'approvisionner chez nous, et vendre nos drogues du Harad à son profit. Nous l'appelons le Scorpion, mais son vrai nom est Emelyne...

Sinove demeura de marbre, mais intérieurement elle était tout à fait perturbée par ce qu'elle venait d'apprendre. Elle n'avait pas pour habitude de se mêler des affaires de ses clients, mais présentement elle se retrouvait confrontée à un terrible dilemme. En effet, si Vipère avait pour objectif de faire tomber celui ou celle qui avait tué Méneï, les indices indiquaient clairement qu'Emelyne n'était pas étrangère à l'affaire, et peut-être même avait-elle commandité directement le meurtre de son ancien associé. Auquel cas, elle avait réussi un tour habile en se mettant Sinove dans la poche, et en l'obligeant à la protéger des représailles de l'assassin. Dès lors, il n'y avait aucun mouvement que la tueuse pouvait faire sans enfreindre une des clauses de son contrat. Elle se devrait donc de respecter une position de neutralité entre ses deux clients, ce qui revenait à marcher sur des œufs.

Un bruit dans le dos de la jeune femme l'alerta, et elle se retourna avec la souplesse d'un poteau en bois. Il ne manquait plus qu'un grincement sinistre pour donner l'impression qu'elle n'était qu'un automate sans âme. Elle attendait sa venue, et elle ne fut donc pas surprise en voyant Vipère apparaître dans la petite cave, dans ses vêtements sombres habituels. Derrière son voile, elle pouvait le détailler à loisir sans qu'il lui fût possible d'en faire autant, ce qui lui donnait un avantage certain. Elle cherchait à lire sur son visage des indices qui auraient pu lui en apprendre davantage sur l'identité réelle de ce tueur impitoyable, en vain. Mais ce n'était pas sa seule carte en main. En effet, il restait une pièce à assembler pour que le tableau fût complet, et elle ne tarda pas à se manifester. L'assassin avait à peine fait deux pas dans la pièce, et commencé à adresser ses félicitations à Sinove pour avoir capturé Jovia - qui essayait de comprendre qui était le nouveau venu - qu'une ombre fila à vive allure entre les jambes du tueur, pour se glisser jusqu'à la jeune femme défigurée. La créature, que Vipère avait déjà vue, était toujours le même petit singe en costume, qui grimpa agilement sur l'épaule de l'assassin du Temple. Il ajusta son seul vêtement, avant de sortir d'une petite poche intérieure un morceau de papier soigneusement plié. Sitôt qu'il l'eût confié à son destinataire, il se retourna vers le Gondorien, et le dévisagea avec un regard perçant, dérangeant.

Pendant ce temps, Sinove continuait d'observer le morceau de papier, sur lequel figurait un seul trait rectiligne. C'était le code. Un trait voulait dire oui : Vipère était bien Mardil. Elle avait demandé à Kat d'assurer la surveillance autour du seul accès de leur point de rendez-vous, et de l'avertir si elle voyait quelqu'un arriver. Il faisait nuit, certes, mais elle avait choisi un angle de vue qui lui permettait d'identifier formellement quiconque voulait se rendre à cette cachette. De toute évidence, cette surveillance n'avait pas été vaine, et elle avait reconnu en l'individu qui approchait le Mardil qu'elle devait surveiller. Sinove n'aimait pas ça. Elle reporta les yeux sur son interlocuteur, qu'elle paraissait découvrir pour la première fois. Elle l'avait toujours vu comme un assassin des bas-fonds de la ville, un tueur sans pitié qui vivait reclus et qui se cachait de tout un chacun. Elle avait eu plus de mal à l'imaginer en vaillant soldat du Gondor, qui obéissait aux ordres, et qui se laissait porter par les obligations militaires. C'était une couverture audacieuse, car elle lui permettait d'être fréquemment au-dessus de tout soupçon, mais en même temps elle présentait un certain nombre de contraintes, car il était obligé de faire preuve d'ingéniosité pour accomplir ses missions sans être repéré par ses camarades. Surtout, cela les replaçait dans une situation difficile, car si combat il devait y avoir, il pourrait mobiliser des ressources et des alliés que Sinove savait ne pas pouvoir contrôler. Elle devait donc faire preuve de prudence avec lui, et ne pas se le mettre à dos sans avoir la certitude de pouvoir le vaincre. Toutefois, elle savait maintenant qu'il était traqué par d'autres, par ses collègues, et que ceux-ci étaient à deux doigts de le coincer. Elle ne pouvait pas l'en avertir, naturellement - et elle n'éprouvait d'ailleurs aucun sentiment vis-à-vis de cet état de fait -, mais elle avait un nouveau problème à gérer. Elle se retrouvait bloquée au milieu d'un jeu invraisemblable, et au moindre faux pas elle risquait d'entraîner la mort d'un des participants, et la sienne très probablement. Entre l'officier du Gondor qui pouvait faire s'abattre sur elle l'ensemble des gardes de Minas Tirith, Vipère qui avait été à deux doigts de la tuer quelques mois plus tôt, et Emelyne qui pouvait mobiliser ses gardes du corps et certainement d'autres mercenaires qu'elle pouvait se payer.

Sinove écrasa le papier dans sa main, et éluda le sujet. Elle n'avait aucune explication à fournir à Vipère, et elle ne s'attendait pas à le voir lui demander quoi que ce fût. Elle avait rempli sa mission, en lui livrant Jovia vivante et en état de répondre à toutes ses questions. Elle n'était pas là pour en faire davantage, et l'assassin paraissait de toute façon trop concentré sur cet interrogatoire à venir pour se préoccuper de menus détails. Le petit singe toujours sur l'épaule, la jeune femme s'écarta de la route du tueur. Elle avait déjà une petite idée de ce qui allait suivre, et elle comprenait la terreur indicible que l'on pouvait lire dans les yeux de la femme du Sud. Il y avait de quoi avoir peur avec deux des pires tortionnaires de la Cité Blanche réunis dans la même pièce...


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Mar 23 Déc 2014 - 11:14
HRP Excuses acceptées^^Désolé c'est assez court mais je préférais poster au plus vite HRP

La flèche ne rata sa cible que de quelques centimètres. La biche s’échappa en quelques secondes et disparût à ma vue. Je me tournais vers mon protégé qui avait l’air dépité.

- Tu ne peux pas réussir à tous les coups.

- Pourtant, depuis que je te connais, je ne t’ai jamais vu manquer un seul tir.

- Quand tu auras pratiqué l’arc depuis autant d’années que moi et avec autant d’assiduité, toi non plus tu ne rateras plus ta cible.


J’avais espéré que les cibles en question ne seraient que des animaux mais Harékil était toujours déterminé à s’engager. Tout comme moi, il se sentait mieux dans la forêt profonde que dans la ville et je n’avais que peu de doute sur la faction de l’armée du roi qu’il comptait rejoindre. La journée était absolument magnifique, quoique légèrement suffocante. Nous étions bien mieux ici, sous le couvert des arbres, que dans la ville surpeuplée et étouffante. Le mariage royal continuait, après déjà trois jours de festivités ininterrompues.

Durant toute la partie de chasse, j’avais senti le regard scrutateur du jeune homme sur moi. Je savais qu’il sentait que quelque chose n’allait pas mais il n’osait rien demander. Nous avions reparlé de sa volonté de rejoindre l’armée et je n’avais opposé qu’une faible résistance de principe. De toute façon son choix était fait et j’avais des problèmes plus urgents à régler. Malgré tout, les yeux d’Harékil n’étaient pas inquisiteurs mais plutôt inquiets. Je ne pouvais l’en blâmer. Mes traits étaient tirés et des cernes profonds s’évasaient sous mes yeux. Je manquais cruellement de sommeil, entre mes obligations de rôdeur et mes activités nocturnes. Les récents développements ne me laissaient pas un instant de répit.

C’est pourquoi, je m’étais fait une joie de cette sortie avec le jeune homme. En me retrouvant dans mon élément, j’avais l’impression de revivre. Un instant je me dis que je devrais tout laisser tomber et m’enfuir mais je n’avais pas travaillé si dur et sacrifié autant pour arrêter maintenant. De plus, je ne pouvais m’enfuir suffisamment loin pour échapper à mes employeurs. Où que je me cache Rezlak me retrouverait et me ferait payer ma trahison. Mais, même sans cela, je ne voulais pas tout stopper. Pour la première fois de ma vie, je travaillais pour moi-même et pas pour un autre. Bien sûr une partie de l’argent était reversé à Rezlak puisqu’il fournissait la marchandise. Mais, même en déduisant nos frais, la majeure partie des bénéfices nous revenait à Emelyne et moi. La création du Cercle et sa montée en puissance, jusqu’à la situation de quasi-monopole dont il jouissait actuellement, avait été un travail de longue haleine. Et j’étais sur le point de tout perdre après seulement quelques mois. Et cela, je ne pouvais l’accepter.

J’avais beau être un expert dans la dissimulation, je ne pouvais plus cacher la fatigue engendrée par mes préoccupations. Je pouvais donner le change quand il le fallait mais aujourd’hui je n’en avais tout simplement pas le courage. J’avais beau y réfléchir, je ne voyais qu’une issue à cette situation. Il fallait à tout prix que je me débarrasse des haradrims. Emelyne et ses manigances pouvaient attendre. Mais si nous ne réagissions pas dès maintenant c’est l’existence même du Cercle qui serait remise en question. Je n’avais plus qu’à attendre que Sinove m’amène Jovia afin de mettre en place mon plan pour anéantir les trafiquants sudistes.

!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

J’obtins satisfaction dès le soir venu. Comme à son habitude, Sinove avait travaillé efficacement et rapidement. Sitôt que j’eus repéré le cercle qui me servait d’alerte, je me rendis sans plus attendre à l’adresse à laquelle je trouverai ma proie. Il s’agissait d’une cave profonde, construite en partie sous la montagne. De nombreuses demeures de Minas Tirith étaient aménagées de cette façon. Certaines étaient même dotées de tunnels s’engageant sous la montagne mais, à ma connaissance, c’étaient tous des culs de sac qui ne débouchaient nulle part. Sans doute leurs constructeurs n’avaient pu finir de creuser un tel tunnel à travers les montagnes blanches.

Quoi qu’il en soit, cette cave était située suffisamment en profondeur pour que Jovia puisse crier autant qu’elle en aurait envie. Néanmoins j’espérais qu’elle se montrerait coopérative. Je ne pouvais me permettre de l’endommager de manière trop visible si je ne voulais pas que ses supérieurs aient des soupçons. Si jamais elle ne se montrait pas bien disposée, je n’aurais d’autre choix que de la tuer et de mettre en place un nouveau plan. Or le temps pressait et je voulais conclure cette affaire au plus tôt.

Je descendis prudemment et silencieusement les escaliers et je débouchais dans la cave devant un spectacle plutôt glauque, bien qu’attendu. Jovia était attachée au plafond par une seule main dans une position qui devait être plus qu’inconfortable. Inconfort décuplé par sa nudité qu’elle n’essayait même pas de cacher, ce qui me laissa penser que l’interrogatoire était déjà bien entamé. Et en effet, on dirait que Sinove avait fait le plus gros du travail à ma place car notre otage avait l’air très loquace.

Ainsi donc c’était Emelyne qui était responsable du retour des haradrims dans la cité. Je n’étais pas surpris qu’elle ait voulu me doubler mais elle avait sous estimé la puissance de nos concurrents. Faire appel à eux signifiait bien que nous n’avions plus la toute puissance des mois précédents. Elle devait sûrement s’en mordre les doigts désormais mais, la connaissant comme je la connaissais, sa priorité devait être de brouiller ses pistes. Ce qu’elle avait fait admirablement jusqu’à présent. Même si ce n’était pas une preuve, son implication dans la mort de Méneï ne faisait plus aucun doute pour moi désormais. Il s’était occupé de l’enquête sur le retour des drogues du Sud à Minas Tirith et avait dû trop se rapprocher d’elle.

Ces pensées défilèrent à toute allure dans mon esprit et alors que je remerciais Sinove pour son excellent travail (sachant pertinemment qu’elle se fichait bien de mes compliments), le même petit singe que j’avais vu quand je l’avais engagée fila entre mes jambes vers sa maîtresse et lui remis un message. Elle en prît connaissance sans sembler troublée par le contenu dudit message mais, ne voyant pas son visage, il était difficile de savoir ce qu’elle en pensait réellement. La seule certitude que j’avais était que Sinove n’était pas la seule envoyée du temple dans la cité blanche. Il fallait bien que quelqu’un lui fasse passer ces messages après tout.

Je chassais ses considérations de mon esprit, me concentrant sur ma tâche actuelle. Jovia était en proie à la panique et il ne serait pas difficile de la faire parler maintenant qu’elle était lancée. Je ne demandais pas à Sinove de quitter la pièce et celle-ci n’en fît rien. Elle devait attendre que je lui donne de nouvelles directives avant de prendre congés. Pour l’heure, je préférais qu’elle assiste à l’interrogatoire, d’une part parce que Jovia était, à juste titre, terrorisée par la tueuse et d’autre part car je voulais que Sinove entende ce qu’elle avait à dire. Je n’étais pas au courant de ce qu’Emelyne lui avait dit mais maintenant que j’étais convaincu de son implication dans les récents évènements, il valait mieux que tout information qui puisse l’incriminer ne soit pas rapportée à Sinove par moi-même mais qu’elle l’entende directement.

Je m’approchais de Jovia qui sembla se recroqueviller sur elle-même, enfin autant que sa position le lui permettait. Je ne m’arrêtais qu’à quelques centimètres de son visage. Je lui parlais d’une voix basse, mais qui était tout à fait audible pour Sinove. Aucune émotion ne passait dans ma voix mais la menace était persistante. Jovia fût toute aussi réceptive que ce à quoi je m’attendais.

- Racontez-moi, en détail, les entretiens que vous avez eus avec cette Emelyne.

- Elle nous a contacté il y a environ un mois. Elle se présentait comme l’une des têtes pensantes du Cercle et voulait passer un accord avec nous. Elle nous permettait de revenir à Minas Tirith si nous lui confiions la vente de notre marchandise. Nous avons accepté mais notre revendeur s’est fait repérer et a été exécuté.

- Vous dîtes qu’Emelyne vous a contacté au nom du Cercle ?

- Oui, mais je n’ai jamais traité avec l’un de ses associés, toujours avec elle directement.

- Et vous n‘avez pas trouvé ça étrange ?

- Si, mais peu importait à mes chefs puisque cela leur fournissait l’opportunité de revenir dans la capitale. Maintenant je suis certaine qu’elle agissait en son nom propre et qu’elle a fait tuer notre revendeur pour ne pas que ses associés découvre qu’elle les avait doublés.


Elle était peut être terrifiée mais elle était loin d’être idiote. Cela recoupait les informations que j’avais obtenues de Méneï avant sa mort. S’il avait découvert la trahison d’Emelyne, alors je n’avais pas à chercher plus loin le motif de son meurtre.

- Et êtes-vous toujours en affaire avec elle ?

- Non, elle a coupé tout lien avec nous.

- Parce que vous l’avez doublée ?

- Bien évidemment. Si elle joue en solo cela signifie que le Cercle est affaibli par des conflits internes qui ne peuvent que nous avantager.


Elle se tût soudainement, semblant prendre conscience de qui j’étais.

- C’est pour ça que je suis là n’est ce pas ? Vous êtes l’un de ses associés ? Êtes-vous Méneï ou Vipère ?

Cette fois-ci, il n’y avait plus de doute possible. Jovia n’était pas au courant de la mort de Méneï qui ne pouvait pas être le fait des trafiquants haradrims. Je sentais la rage bouillonner  au fond de moi mais je la mis de côté. Emelyne aurait ce qu’elle méritait en temps voulu mais il me fallait d’abord m’occuper du problème des haradrims.

- Vous n’espérez pas que je vais répondre à cette question tout de même ? Maintenant, dîtes-moi tout ce que vous savez sur la localisation de vos chefs. Où se cachent-ils ? De combien d’hommes disposent-ils ? Quelles sont leurs intentions vis-à-vis du Cercle ? Comment fonctionne leur organisation ?

L’interrogatoire continua ainsi pendant un petit moment jusqu’à ce que je sois certain d’en savoir autant que la jeune femme. Les nouvelles n’étaient pas des plus encourageantes. Nous étions de forces à peu près égales mais uniquement en comptant les hommes de la maquerelle. Si je comptais me débarrasser des sudistes par un affrontement direct, il allait me falloir l’aide d’Emelyne. Cette perspective n’était guère réjouissante mais mes options étaient des plus limitées. Si Jovia était sure que ses patrons se cachaient à Osgilliath, elle ne savait pas exactement où. L’attaque de Sinove les avait obligé à se trouver une nouvelle planque mais cela n’était pas un problème. Je saurais les trouver le moment venu. Il me fallait désormais mettre au point un plan d’attaque au plus vite.

Je me détournais de Jovia et m’approchais de Sinove qui était restée silencieuse durant l’intégralité de l’entretien. Il m’était impossible de savoir ce qui se passait dans sa tête et pourtant j’aurais donné cher pour savoir quelles étaient ses intentions. Si Emelyne l’avait engagée comme je le supposais, elle risquait d’être confrontée à un conflit d’intérêts évident. Et si je me fichais bien des considérations éthiques que cela entrainerait pour son travail, le choix qu’elle ferait pourrait fort bien m’être fatal. Seulement pour l’heure je ne pouvais rien faire à ce sujet. Elle avait d’ailleurs rempli son contrat et je n’avais plus besoin de ses services. Néanmoins, si je lui donnais congés, alors elle n’aurait plus à choisir entre Emelyne et moi et cela ne signifierait qu’une seule chose : elle aurait quartier libre pour se débarrasser de moi. Je connaissais suffisamment l’ancienne prostituée pour savoir que c’était probablement la solution qu’elle privilégierait si elle se sentait menacée. Il fallait donc que je poursuive le contrat de Sinove aussi longtemps que le problème Emelyne ne serait pas réglé.

- Je m’occupe de la prisonnière à partir de maintenant. L’affrontement avec  les haradrims est très proche, ce n’est plus qu’une question de jours à présent. Lorsque j’en saurais davantage, je ferai appel à toi.

Dès que la jeune tueuse quitta la cave humide et sombre, je détachais Jovia qui tomba sur le sol en se tenant le bras. Elle leva la tête vers moi et je vis une expression de gratitude intense sur son visage, rapidement remplacée par une peur panique. Je ne pouvais la délivrer que pour deux raisons : la libérer ou la tuer.

- Je n’ai pas l’intention de vous faire du mal. Mais, si vous ne coopérez pas, je me verrais contraint de vous éliminer. Vous avez donc les cartes en main désormais Jovia. Faîtes le bon choix.
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Ryad Assad
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Jeu 8 Jan 2015 - 19:59

Sinove n'était pas du genre bavarde, et comme à son habitude, elle demeura silencieuse. Les affaires de Vipère n'étaient pas les siennes, et elle n'avait pas à s'en mêler au-delà de ce qui constituait sa mission. Enfin, les affaires de Vipère... elle aurait pu tout aussi bien dire les affaires de Mardil. Depuis qu'elle avait appris que l'assassin redoutable qui avait failli la tuer et le soldat du Gondor apparemment sans histoire étaient une seule et même personne, elle entrevoyait des complications que son esprit ne parvenait pas à résoudre aisément. Dissimulée derrière un voile, elle ne laissait rien paraître sur son visage qui, de toute façon, n'exprimait jamais aucun sentiment. Elle était simplement là, debout, en train de réfléchir aux conséquences possibles de ses découvertes. Premièrement, elle prenait conscience du fait que les trois missions qu'elle avait acceptées tournaient autour de la même personne : Vipère. L'assassin était à la fois son employeur, et la cible de deux autres contrats, ce qui ne facilitait pas vraiment les choses. Fort heureusement, elle venait de remplir sa part du contrat, et la somme qu'il avait versée pour s'offrir ses services, quoiqu'exorbitante, ne lui permettait pas de lui demander autre chose gratuitement. S'il voulait à nouveau faire appel à elle, il devrait débourser une nouvelle somme rondelette qui irait droit dans les finances du Temple. Peut-être n'en aurait-il tout simplement pas les moyens, et ne prendrait-il pas le risque de s'endetter pour engager une tueuse qui, il était vrai, était capable de le sortir des mauvais pas, mais qui pouvait aussi se révéler gênante le moment venu.

En outre, il y avait Emelyne et l'officier de Minas Tirith. La première avait simplement manifesté un désir de protection, ce qui était très largement dans les cordes de Sinove. Elle n'était pas en mesure d'assurer une protection de tous les instants, mais elle se débrouillerait pour surveiller les mouvements de Mardil par l'intérmédiaire de Kat. S'il bougeait, elle le saurait, et elle interviendrait au moment opportun. La maquerelle ne serait pas déçue de ses services, si Vipère décidait de passer à l'action, et de se débarrasser d'elle. C'était d'ailleurs assez probable, étant donné ce que la femme du Sud était en train de lui révéler. Elle n'avait pas l'air de mentir, et le conditionnement mis en place par Sinove paraissait efficace. Tout au plus était-elle parfois arrêtée dans son élan par la soudaine prise de conscience de la dangerosité de la situation. Comme si elle se rendait compte qu'elle risquait d'être tuée en définitive. Et puis elle se souvenait des instruments, elle imaginait la douleur atroce, et elle se mettait à table sans restriction. Parfait. Vipère l'écoutait attentivement, sans prendre la parole autrement que pour la relancer, orienter son discours, apprendre ce qu'il voulait. L'entretien dura un moment, ce qui laissa le temps à la tueuse de réfléchir à son troisième employeur, de loin le plus mystérieux.

Il avait demandé à ce qu'elle lui apprît tout ce qu'elle trouverait de louche à propos de Mardil, et elle était tenue de le faire par les liens qui unissaient un assassin du Temple à son client. Hélas pour le ranger jouant double jeu, elle n'était pas libre de ses mouvements, et il pouvait débourser la somme qu'il voulait, elle n'en avait cure. Ce n'était plus une question d'argent à partir de ce moment. L'officier paraissait avoir des soupçons sur Mardil, et il ne manquerait sans doute pas d'ouvrir des yeux ronds lorsqu'elle lui apprendrait qu'il se dissimulait dans la Cité Blanche sous le pseudonyme de Vipère, et qu'il était en affaires avec Emelyne, la maquerelle. Tout cela, bien entendu, n'étaient que des allégations qui ne lui fourniraient aucune preuve solide pour agir, rien que des mots en somme. Il serait obligé de dénicher de quoi faire tomber Mardil de ses propres mains, et cela voulait dire se placer à portée de l'assassin, qui risquait de lui régler son compte rapidement. Ou d'envoyer la tueuse le faire. Elle n'aurait aucun scrupule à tuer discrètement un garde de Minas Tirith, à condition de faire les choses proprement, pour éviter qu'on remontât à elle et au Temple. Il valait mieux éviter de donner un trop grand coup de pied dans la fourmilière, de crainte de réveiller toute la ruche.

Mardil avait terminé son interrogatoire, que la tueuse n'avait écouté que d'une oreille distraite. Elle pensait bien qu'il obtiendrait les informations qu'il désirait, et elle savait qu'il aurait besoin de quelques temps pour se préparer à agir, et établir un plan. Elle l'avait toujours considéré comme quelqu'un de prudent, qui évitait de se mettre inutilement dans des situations difficiles, et elle ne s'était pas trompée sur son compte. Il lui demanda donc de prendre congé, et lui annonça qu'il la rappellerait quand il aurait besoin d'aller massacrer les Haradrim. Le regard invisible de Sinove glissa vers Jovia, la prisonnière, qui paraissait ne pas en croire ses oreilles. De toute évidence, elle estimait que la chose était impossible, et que s'attaquer aux trafiquants du Sud était une folie. Certainement, il ne fallait pas les sous-estimer, mais ce n'était pas non plus une raison pour les considérer comme invincibles. La tueuse faisait confiance à ses compétences, à celles de Vipère, et plus encore, elle faisait confiance à l'instinct de survie du Cercle. Mardil et Emelyne avaient gros à perdre, et ils se débattraient comme de beaux diables pour ne pas se laisser enfermer dans un sombre piège par les hommes du Sud qui essayaient de les concurrencer.

Forte de cette conviction, Sinove quitta la cave sans un mot, et s'éclipsa dans les ruelles sombres de Minas Tirith. Il n'était pas besoin d'être particulièrement discret, car elle était absolument seule, et elle était si silencieuse que les gardes mettraient un moment avant de la repérer. Elle aurait tout le loisir d'entendre leurs pas lourds, le cliquetis de leurs armes, et de se mettre à couvert. La ville était endormie, paisiblement, et il ne paraissait pas y avoir la moindre activité nocturne. Il fallait dire que les activités illégales avaient pratiquement disparu, et même les assassins de son calibre y réfléchissaient à deux fois avant de se lancer dans une entreprise criminelle au sein de la Cité Blanche. Ce n'était pas à proprement parler impossible, mais les risques étaient considérables, et elle préférait ne pas tenter le destin inutilement. Elle s'éloigna de la cave de Vipère, et prit la direction d'un bâtiment beaucoup plus officiel, la caserne des gardes. Elle savait qu'elle pourrait y trouver son autre client, et qu'il viendrait à sa rencontre si elle se présentait à lui. Elle tomba le masque pour l'occasion, et alla directement s'annoncer auprès d'un des factionnaires qui la regarda arriver avec un air méfiant.

Il fallait dire que son visage marqué par les cicatrices, et particulièrement inexpressif, n'inspirait pas plus que ça la confiance et la sympathie. On la craignait, dans le meilleur des cas, et on la fuyait quoi qu'il advînt. Elle était dérangeante, perturbante, et surtout on sentait les relents de mort qu'elle charriait avec elle. Dans chacun de ses gestes, dans chacun de ses pas, on sentait l'entraînement d'une tueuse, la raideur quasi cadavérique d'un corps qui avait été brisé puis reconstruit, conçu pour n'être qu'un automate destiné à ôter la vie. Le garde manqua dégainer son épée, mais il se contint, sachant qu'il aurait été impensable qu'un individu l'attaquât ainsi, de front, sans avoir pris la peine de se couvrir le visage. Il arrêta donc Sinove d'une main, et lui demanda sans douceur ce qu'elle venait faire ici à cette heure.

- Je viens voir un officier… (elle chercha son nom un instant) Je crois qu'il s'appelle Prentiss. Je suis persuadée qu'il acceptera de me voir.

Le militaire hésita quelques instants. De toute évidence, la perspective d'aller réveiller un officier à cette heure-ci n'était pas des plus plaisantes, et il devait sans doute être en train d'imaginer le sort qu'on allait lui réserver si c'était un canular ou un mensonge. Toutefois, la jeune femme avait l'air sérieuse, et elle n'avait pas semblé hésiter. Il lui fit signe d'attendre, et frappa à la porte de la caserne, qui était barrée de l'intérieur. Quelques secondes plus tard, deux hommes vinrent lui ouvrir, jetant des regards suspicieux à l'extérieur. Ils posèrent les yeux sur Sinove, et la dévisagèrent avec insistance, avant de revenir à leur compagnon d'armes.  Celui-ci les rassura du geste, et annonça :

- Allez réveiller Prentiss, dites-lui que quelqu'un désire le voir.

Les soldats hochèrent la tête, puis gravèrent les traits de Sinove dans leur mémoire, pour les rapporter fidèlement à leur supérieur. Enfin, ils s'éclipsèrent, et laissèrent la lourde porte de bois se refermer derrière eux. Les yeux de la tueuse revinrent plonger dans ceux de la sentinelle, qui paraissait extrêmement mal à l'aise. Le pauvre homme, seul avec un visage aussi peu avenant, semblait ne pas savoir où se mettre, ne pas savoir quoi dire. Il faisait en sorte d'éviter de poser ses yeux sur les cicatrices de la jeune femme, ce qui n'était pas une mince affaire. On ne pouvait pas dire, en effet, qu'elle avait été épargnée par la vie. Fort heureusement pour lui, Prentiss était sorti du lit rapidement, et il se présenta de lui-même à la porte. Le factionnaire se redressa devant son officier, et le salua avec respect. Ce dernier lui répondit à peine, obnubilé qu'il était par Sinove qui se tenait devant lui. De toute évidence, il ne s'attendait pas à ce qu'elle vînt le voir, encore moins à ce qu'elle connût son nom. Il voulait sans aucun doute mener ses affaires tranquillement, et désormais qu'elle venait se de présenter à la caserne, il y avait au moins trois personnes qui savaient qu'elle était en affaire avec lui. C'était une forme de protection, dans un sens.

- Merci, soldat, laissez-nous quelques minutes…

Le garde jeta un bref regard à Sinove, avant de revenir à son supérieur. On aurait dit qu'il le suppliait de ne pas rester seul avec ce bloc de glace couturé de cicatrices. Cependant, l'officier n'était pas un débutant, et la surprise passée, il entendait bien reprendre le contrôle de la situation. Le garde se glissa à l'intérieur, tandis que Prentiss refermait son manteau épais autour de lui, pour se protéger de la fraîcheur du soir dans laquelle la tueuse l'avait tiré. Il aurait sans doute préféré terminer tranquillement sa nuit de sommeil, mais de toute évidence ce qu'elle avait à lui dire était urgent, et il ne souhaitait pas attendre. Elle le tira quelque peu à l'écart, dans un endroit un peu plus discret, où ils pourraient parler sans être vus. Elle avait bien pris soin de ne pas être suivie, et elle savait que Kat filait ses pas à distance, pour se débarrasser de tout gêneur, même s'il s'agissait d'un des hommes de Vipère. Dès lors, elle pouvait parler sans trop de crainte :

- J'ai des informations à propos de Mardil.

- Je vous écoute.

Prentiss était incroyablement tendu, et il faisait un effort pour maîtriser son impatience. Il attendait ce moment depuis longtemps, maintenant, et il devait être au comble du bonheur : enfin, il allait pouvoir faire disparaître le traître qu'il avait identifié au sein des rangs de l'armée régulière. Enfin il allait pouvoir prouver à tous que sa théorie était fondée, et qu'il y avait bien un des leurs qui travaillait pour le Cercle, et qui aidait les brigands de cette organisation à échapper aux troupes de l'Arbre Blanc. Ses supérieurs lui avaient demandé de trouver des preuves, en étant persuadés qu'il n'en obtiendrait jamais aucune. Les choses étaient sur le point de changer. Sinove répondit avec calme, enchaînant les phrases sur un ton monotone :

- Mardil travaille pour le Cercle. Il se fait appeler Vipère, et il est à la tête de l'organisation. Il profite de ses moments passés en dehors de la caserne pour mener à bien ses actions. Il est très discret, et je n'ai pas réussi à collecter de preuves concrètes. Toutefois, je suis catégorique. Mardil est Vipère.

Prentiss n'en revenait pas. De toute évidence, il avait des soupçons concernant le Ranger, mais de là à imaginer qu'il pouvait être à la tête du réseau de vente de drogue qui s'était imposé récemment dans la capitale… il y avait un pas qu'il avait du mal à franchir. La trahison était bien plus violente qu'il ne l'avait imaginée, et il n'était pas possible de savoir à quel point la branche était pourrie. Avec les bénéfices engrangés, Mardil pouvait bien s'être attiré les services d'autres gardes, avoir corrompu une partie des hommes qui surveillaient les docks à Osgiliath. Il ne fallait pas le sous-estimer, vu l'ampleur de son mensonge.

- Mardil ne peut pas avoir agi seul. Il faut trop de travail et trop de temps pour gérer un tel réseau. Ses obligations de soldat ne lui permettent pas de s'occuper de tout. Qui sont ses complices ?

Sinove réfléchit une fraction de secondes. Elle n'avait pas été payée pour révéler cette information, mais il se trouvait qu'elle connaissait la réponse. Elle avait la réputation du Temple à défendre, et en général ses membres étaient des employés extrêmement fiables et très satisfaisants. Ils ne faisaient pas uniquement leur travail, ils offraient des bonus qui étaient justifiés par leur salaire colossal. Elle ne pouvait pas marcher sur les principes des siens, sous prétexte qu'elle devait protéger Mardil et Emelyne, qui n'étaient que des employeurs temporaires. Répondant avec franchise, elle lança :

- Il y a une femme, elle s'appelle Emelyne. Elle tient un bordel, mais elle gère aussi le réseau. Il y a aussi un homme, il s'appelle Méneï, mais il est décédé.

Prentiss se laissa aller à un sourire ravi, avant de demander :

- Bien, bien… Ils travaillent avec les marchands du Sud ? Ils sont alliés dans cette histoire ?

- Non. Ils sont en guerre, et ils s'entretuent fréquemment.

L'officier hocha la tête. De toute évidence, cela expliquait certaines choses qu'il était les seules à connaître. Peut-être des rumeurs de cadavres retrouvés à Osgiliath récemment, ou dans les rues de Minas Tirith quelques jours auparavant. C'étaient sans doute les traces d'un règlement de compte qui avait mal tourné pour l'une des parties. Il se passa une main sur le visage, quelque peu perdu avec toutes les informations qu'il venait d'obtenir, et perdu vis-à-vis des preuves qu'il devait toujours dénicher pour faire tomber Mardil, le Cercle, les Haradrim, et Emelyne.

- Bien, très bien… Vous avez appris beaucoup de choses, félicitations. Je m'occupe de trouver les preuves, quant à vous restez dans les parages, je pourrais avoir besoin de vous.

Sinove hocha la tête, et s'éclipsa. Elle n'avait pas l'intention de bouger avant que son contrat ne fut achevé avec Emelyne et Vipère, de toute façon. Prentiss la regarda s'éloigner et disparaître bien vite. Avant de rentrer dans la caserne avec ses hommes, qui ne manqueraient pas de lui poser quelques questions, il se mit à réfléchir. Il avait désormais des indices très intéressants, et il savait où creuser. Il connaissait une jeune femme qui, s'il pouvait mettre la main dessus, lui donnerait un lieu et une heure où capturer Mardil et ses compagnons. Emelyne, il la connaissait de nom, ne serait pas trop difficile à atteindre. Elle se sentait protégée parce qu'elle fréquentait la haute société, mais dès lors qu'on aurait mis au jour ses activités délictueuses, ses soutiens la lâcheraient, et elle serait jetée en pâture à la justice du Roi. Restait la question de Sinove. Elle avait bien fait son travail, mais elle était un élément gênant dont il aurait bien voulu s'éloigner discrètement pour ne pas se retrouvé associé à elle. Désormais, il allait devoir compter avec, et surtout avec le fait qu'elle connaissait son nom. Si elle parlait un peu trop, elle pouvait le faire tomber rapidement. Il faudrait réfléchir à quoi faire d'elle, le moment venu...


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Mardil
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Sam 10 Jan 2015 - 17:25

Emelyne n’avait accepté cette entrevue que parce qu’elle précédait une réunion du Cercle. Elle ne pensait pas que Vipère la tuerait dans sa propre demeure alors que ses hommes patientaient dans la salle d’à côté et il semblait bien qu’elle ait eu raison. Malgré tout, son associé, qui avait retiré le tissu qui lui recouvrait habituellement le visage, ne semblait pas ravi. Elle ne lui fit pas l’offense de lui demander pourquoi. Elle se doutait bien que son implication dans le meurtre de Méneï et la présence des haradrims dans la cité serait révélée tôt ou tard mais elle préférait le laisser porter ses accusations afin de ne pas trop en dire. A vrai dire, elle aurait pensé qu’il serait plus furieux qu’il ne l’était.

- Te rends-tu bien compte de ce que tu as provoqué ?

- J’ai protégé mes intérêts ainsi que les tiens. Tu avais autant à bénéficier de la mort de Méneï que moi.

- Je me fiche bien de la mort de Méneï. C’était un idiot, utile certes, mais je reconnais que nous sommes parfaitement capables de gérer notre commerce sans lui. Tu n’aurais pas dû le faire tuer derrière mon dos cela dit.

- Le faire tuer ? Mais je m’en suis chargée moi-même.


Elle avait dit cela sans dissimuler la fierté et le plaisir qu’elle avait ressenti en prenant cette vie. Elle avait toujours trouvé que la violence des hommes n’était pas justifiée mais elle n’avait jamais eu l’occasion d’essayer. Jusqu’à l’arrivée dans sa vie de Vipère et de Sinove qui avaient décidé de la laisser tuer l’assassin d’Elgyn. Ce n’est que là qu’elle avait compris la jouissance extrême que pouvait ressentir les hommes en prenant une vie. Avoir du pouvoir sur les autres. Elle avait enfin compris totalement le sens de cette expression.

- Et quand as-tu prévu de m’éliminer à mon tour ? Je sais parfaitement que tu emploies Sinove en ce moment et je n’ai aucun mal à imaginer pourquoi.

- Penses-tu vraiment que si je lui avais ordonné de te tuer tu serais encore en vie ? Je ne l’ai engagée que pour ma protection.

- Je n’ai pas l’intention de t’éliminer. Et si tu avais réfléchi un peu avant de te lancer dans cette entreprise inconsidérée avec les trafiquants haradrims, tu aurais compris aussi que ce n’est pas dans ton intérêt. Si nous sommes en guerre aujourd’hui c’est par ta faute.


Emelyne ne se donna pas la peine de répondre. Elle ne pouvait que reconnaître que les conséquences de son marché avec cette traînée de Jovia leur étaient plus que défavorables. Néanmoins elle se devait d’essayer. Elle savait qu’elle ne serait jamais tranquille tant qu’elle travaillerait avec Vipère. Elle avait désormais compris que son mouvement était prématuré mais elle ne regrettait pas pour autant sa décision.

- Nous n’avons pas d’autre choix que de détruire définitivement nos concurrents. Alors, et alors seulement, nous reparlerons de l’avenir de notre association.

- Et que ferais tu sans moi ? Si je disparais, je prendrais soin de détruire les listes de nos clients. Des clients très fortunés que tu auras du mal à contacter par toi-même vu que tu n’es qu’un vulgaire soldat, Mardil.

- Et si je viens à disparaître, que leur vendras-tu ? Les haradrims ne travailleront plus avec toi désormais et tu n’as aucun contact à l’est. Et laisse-moi te dire que si je meurs, mes associés à l’est ne te vendront plus jamais rien.

- Nous sommes donc condamnés à travailler ensemble.

- C’est exact. Alors je te suggère de stopper les manigances et de commencer à jouer franc jeu avec moi. Je vais donner l’exemple : Jovia est désormais mon agent infiltré chez les haradrims. A la prochaine réunion de leurs membres nous attaquerons et nous les détruirons.


////////////

La réunion touchait à sa fin. Nos hommes étaient désormais sur le qui vive, sachant que nous passerions à l’action très bientôt. Emelyne et moi étions apparus plus soudés que jamais, ce qui avait eu pour effet de les rassurer. Je me demandais à quel point ils se doutaient que tout n’était que comédie. Je ne pensais pas qu’Emelyne cesserait jamais de vouloir se débarrasser de moi. Elle ne serait satisfaite que lorsqu’elle serait seule aux commandes. J’étais toujours abasourdi de la façon déconcertante qu’elle avait eu de m’avouer le meurtre de notre associé. Il ne restait pas une trace de la femme craintive qu’Elgyn m’avait fait rencontrer quelques mois auparavant. Je commençais sérieusement à me demander si je n’avais pas créé un monstre. Un monstre qui risquait fort de me dévorer un jour prochain. Il m’était impossible de la contrôler et donc de lui faire confiance. Remonter un nouveau réseau disposant d’une telle clientèle serait un processus long et difficile. Il me fallait bien admettre que je ne pouvais me passer d’elle pour le moment.

Au moins nous étions sur la même longueur d’onde concernant les haradrims. Leur élimination pure et simple était notre meilleure carte à jouer. Ainsi nous prouverions à tous ceux qui voulaient s’installer à Minas Tirith que c’était impossible sans l’accord du Cercle. Je sortais à peine de la villa d’Emelyne lorsque je repérais des pas derrière moi. Je fis volte face et me rendis compte qu’il s’agissait de Lasseau. Il n’avait aucune intention hostile mais semblait vouloir discuter avec moi.

- Je croyais que vous deviez nous débarrasser de cette catin et non vous acoquiner avec elle.

- Surveille tes paroles. Je t’ai promis que je ferai la lumière sur la disparition de Méneï et qu’elle aurait ce qu’elle mérite mais tu dois comprendre que nous avons plus urgent à régler pour le moment.

- Avez vous au moins réussi à réunir des preuves contre elle ?

- Et depuis quand as tu besoin de preuves ? Je pensais que ton intime conviction te suffisait. C’est le cas en ce qui me concerne.

- Vous la pensez coupable ?

- Et quand bien même serait-elle innocente, quelle importance ?

- Je mettrais ma main au feu qu’elle est tout sauf innocente.


Je faillis lui répondre que c’était déjà fait dans mon cas mais le sens de l’humour n’était pas la qualité première de l’ancien lieutenant de Méneï. Et je devais m’avouer que c’était là une blague de très mauvais goût.

- Nous avons trop besoin d’elle et de ses hommes pour l’heure. Mais je peux te garantir qu’elle a déjà signé son arrêt de mort. Si tu veux être aux premières loges lorsque cela arrivera, tâche de m’obéir au doigt et à l’œil ces prochains jours.

Lasseau hocha la tête en silence et tourna les talons. Je repris mon chemin de mon côté en me disant que j’allais devoir ajouter un cadavre de plus à ma liste sitôt mes ennuis actuels résolus.

////////////

2 jours plus tard

Cela avait été encore plus rapide que je ne le croyais. Jovia avait pris contact avec moi quelques heures plus tôt et nous nous étions rencontrés. Elle était plus que nerveuse, terrifiée aurait été plus approprié. Néanmoins elle m’avait fourni les informations que je lui avais demandées. Les haradrims seraient tous réunis le lendemain soir dans une demeure abandonnée d’Osgilliath. Toute la troupe au grand complet serait là, soit une quinzaine d’hommes ainsi que les deux chefs. J’avais aussitôt prévenu Emelyne afin que nos hommes se réunissent le soir même. L’un des bordels les plus miteux de la cité nous servirait de lieu de rendez-vous. Il ne me restait plus qu’à prévenir Sinove mais ni Emelyne, ni moi ne savions comment la contacter.

Cependant j’avais eu le temps de réfléchir depuis ma dernière rencontre avec elle et les pièces du puzzle commençaient à se mettre en place. Je savais qu’un officier de l’armée avait des doutes sur moi et qu’il avait engagé une jeune fille très douée pour me suivre. Je savais également que Sinove ne travaillait pas seule dans la cité blanche. Et enfin la jeune fille en question m’avait furieusement fait penser à la tueuse à la cicatrice dans sa façon extrêmement prompte de se libérer de mon étreinte. De là à en conclure qu’elle travaillait aussi pour le temple sous les directives de Sinove il n’y avait qu’un pas.

Je comprenais bien les conséquences que cela entrainait pour moi. Si l’officier en question voulait utiliser la voie légale, les informations qu’il avait tirées de Sinove ne pourraient pas être utilisées telles quelles mais elles pouvaient le guider sur ma piste. Si il ne souhaitait pas passer par la voie officielle en revanche, alors ma prochaine rencontre avec Sinove serait peut être la dernière. Cependant je devais avouer qu’avoir la jeune tueuse à mes côtés dans l’expédition contre les haradrims serait un atout de poids. Et je pensais que Sinove accepterait un dernier contrat avant de chercher à me nuire. L’occasion pour moi de frapper alors qu’elle ne s’y attendait pas ?

Je n’avais pas encore la réponse à cette question mais si mes suppositions étaient bonnes alors j’étais probablement sous surveillance. Je me dirigeais donc vers une ruelle déserte et attendis quelques minutes. Rien ne semblait indiquer que j’étais suivi mais j’avais la certitude d’être épié.

- Dis lui que Scorpion et Vipère ont besoin de son aide. Dans deux heures au bordel d’Irvink.

Si j’étais suivi, ma fileuse ne fît pas l’erreur de se montrer à découvert, ni même de me laisser deviner sa présence. Elle apprenait rapidement et ne commettrait pas deux fois la même erreur. Si Sinove était bien présente à la réunion de ce soir, alors j’aurais visé juste. Mais peut être n’étais je qu’un espion paranoïaque qui parlait à voix haute dans le noir.

!!!!!!!!!!!!!

Il s’avéra en fin de compte que je n’étais pas paranoïaque. Lorsqu’Emelyne et moi fîmes notre apparition, Sinove était bien là. Elle se tenait très droite comme à son habitude et avait pris place dans le fond de la salle, au plus près de la sortie. Alors que tous nos hommes étaient réunis, un cercle vide l’entourait, comme un halo malsain autour d’une pestiférée. Au moins, ces hommes étaient assez intelligents pour se rendre compte que leur vie était menacée s’ils approchaient trop près de cette forme sombre et inquiétante parmi eux.

La réunion fût de courte durée. Le plan n’était pas très compliqué. Lasseau, moi-même et une douzaine d’hommes nous rendrions à la réunion des haradrims par la porte principale. Les hommes d’Emelyne, soit une vingtaine d’hommes armés en plus, passeraient par l’entrée latérale. La quinzaine d’haradrims réunis dans la vieille bâtisse n’aurait pas la moindre chance, en infériorité numérique et ne s’attendant pas à être attaquée. Nos hommes sortirent après avoir reçu leurs instructions et Emelyne et moi attendîmes que Sinove vienne nous parler. Nous avions réuni assez d’argent à nous deux pour que ce contrat soit intéressant à ses yeux. Et Emelyne devait lui annoncer que le contrat pour sa « protection » était terminé. J’avais préféré cette solution à celle d’éliminer la tueuse par surprise. J’essayais de me convaincre que c’était parce qu’elle était moins risquée mais au fond, je ne souhaitais pas lui faire du mal. J’avais toujours cette impression que nous étions liés l’un à l’autre et, si cette connexion me laissait perplexe, elle n’en était pas moins puissante.

Quant à l’implication de la tueuse dans l’affrontement du lendemain, je la laissais seule juge du groupe qu’elle souhaitait rejoindre. Elle serait de toute façon létale quelque soit l’endroit d’où elle surgirait.

////////////


Assise seule dans son salon privé, Emelyne pensait que l’entretien de ce soir avec Sinove s’était bien passé. Elle n’était pas convaincue qu’elle leur soit utile dans l’affrontement tant les chances étaient en défaveur des haradrims mais elle s’était rendue aux arguments de Vipère. N’empêche que la somme demandée avait été une fois de plus exorbitante. Elle ne comprenait pas bien la réticence du jeune homme à l’idée de se débarrasser de la tueuse. Elle n’avait pas les mêmes scrupules.

Elle reconnaissait que Sinove avait des capacités qui pouvaient leur être utiles mais elles pouvaient aussi bénéficier à leurs ennemis. C’est pourquoi elle n’avait pas hésité à demander à ses hommes d’éliminer la tueuse une fois les haradrims massacrés. Il était plus prudent de se retirer cette épine du pied avant que l’infection ne se propage.

/////////////

Le lendemain soir

- La réunion est presque terminée, ils s’apprêtent à bouger.

Je hochais rapidement la tête en direction de Lasseau. Il allait régulièrement surveiller l’avancée de la réunion en attendant que je me décide à donner un ordre. Tous les hommes étaient tendus et se demandaient si j’allais leur ordonner de se retirer ou si nous allions combattre quand même. Nous avions maintenant presque une heure de retard sur l’horaire programmé de l’assaut et ni les hommes d’Emelyne, ni Sinove n’étaient au rendez vous.

Je me creusais la tête pour essayer de comprendre ce qu’il s’était passé. Avaient ils décidé de me trahir ? Cela n’avait aucun sens. Tout ce que je savais c’était qu’une occasion comme celle-ci ne se représenterait pas deux fois. Il fallait que je prenne une décision tout de suite ou alors il serait top tard.

- En formation tout le monde ! Le moment est venu !

J’avais conscience que c’était risqué mais nous avions l’effet de surprise pour nous et j’avais besoin d’une victoire ce soir. Il me fallait plus que tout alléger ma liste d’ennemis. C’était à mes yeux la meilleure solution. Sauf que rien ne se passa comme prévu…

A peine entré dans la salle, je compris que quelque chose n’allait pas. Il ne s’agissait pas d’une réunion. Les haradrims étaient tournés face à l’entrée et leurs armes étaient dégainées. Les flèches volèrent avant que je ne puisse prévenir qui que ce soit. Je sus alors que j’avais été trahi. Emelyne ? Sinove ? Je n’aurais su le dire mais je ne voyais pas ce qu’elles auraient eu à y gagner. Je me jetais à terre et j’eus le temps d’apercevoir Jovia ligotée sur une chaise et bâillonnée. Je compris alors qui était la personne qui m’avait trahi. Lasseau avait passé la soirée à espionner les haradrims. Il avait forcément dû voir la situation dans laquelle se trouvait Jovia et que les trafiquants sudistes se tenaient prêts à attaquer. Je me retournai alors précipitamment juste à temps pour voir l’épée de Lasseau voler vers moi. Je roulai sur le côté et le coup me manqua de justesse.

J’analysai rapidement la situation. Lasseau avait regroupé des hommes autour de lui. En effet deux anciens employés de Méneï qui nous accompagnaient avaient tirés leurs armes contre nous. L’issue de l’affrontement ne faisait plus aucun doute mais je me relevai, dégainai mon épée et me précipitai vers Lasseau. La fureur décupla mes forces et je le heurtai de plein fouet. Je savais maintenant que la mort m’attendait mais je ferais en sorte de ne pas partir seul. Lasseau se releva promptement et repartit à l’attaque. J’esquivai sa passe suivante, inconscient du chaos qui régnait autour de moi et me concentrant uniquement sur mon adversaire. Tout se passa alors très vite. Il s’élança de nouveau vers moi et j’esquivais le coup facilement en me jetant en avant afin de me retrouver derrière lui. Il eût à peine le temps de se retourner et de lever son épée que je lui tranchai la main qui tenait son arme. Il tomba à genoux en hurlant et le coup suivant lui fendit le crâne en deux.

Je ne perdis pas de temps à savourer ma victoire car les haradrims étaient bien plus nombreux que nous avec la trahison de trois des nôtres plus la mort de tous ceux qui étaient tombés avec la première volée de flèches. Trois hommes m’encerclèrent et j’avais le plus grand mal à les garder devant moi. Il m’était impossible d’attaquer car leurs assauts étaient parfaitement coordonnés et sitôt que je bloquais une attaque je devais en éviter une autre. Mais au moment même où je parvins à désarmer l’un de mes adversaires, je le vis regarder derrière moi. La dernière chose que je vis fût le pommeau d’une épée lancé à toute allure vers ma tête.

///////////

Quelques heures plus tôt

Tous les yeux étaient rivés sur Prentiss. Malgré le nombre conséquent de soldats fort occupés à la défense de la Cité Blanche en cette période critique, c’est près d’une soixantaine d’hommes qu’on lui avait allouée. Le général Cartogan ne se souvenait que trop des mois sanglants qui avaient précédés cette période de calme, lorsque les trafiquants de drogues s’étaient livrés une guerre sans merci. Et il allait sans dire qu’il ne souhaitait pas que cette situation se reproduise. Sans preuve pour inculper Mardil, les chefs de Prentiss avaient refusé l’arrestation du jeune traître. Par contre, lorsqu’il leur avait dit qu’il pouvait leur livrer les chefs de l’organisation haradrims ainsi qu’un témoin qui pouvait identifier formellement le chef du Cercle, ils n’avaient pas hésité à lui faire confiance. La capture de Mardil en plus de celles des autres responsables serait un bonus personnel. La preuve à tous ceux qui avaient douté de lui qu’il avait vu juste depuis le début.

C’est pourquoi il se rendrait personnellement à cette réunion que les chefs haradrims organisaient à Osgilliath, avec à ses côtés une trentaine d’hommes. Il savait qu’il y capturerait la grande majorité de ses cibles. Il tenait donc à rappeler à ses hommes lesquelles étaient prioritaires.

- Vous avez sous les yeux des portraits des personnes en question. Cette femme, Jovia, est votre objectif numéro un. Il est primordial de lui faire quitter la zone de combat le plus vite possible. Elle est la seule à pouvoir témoigner contre les chefs du Cercle. Si elle venait à mourir, tous nos efforts seraient réduits à néant.

Son plan reposait sur la capture de son indicatrice car elle seule leur fournirait un témoignage contre Emelyne. Lorsqu’elle l’avait contacté pour lui donner le lieu et l’heure du rendez vous, elle lui avait expliqué en détail les menaces qu’elle avait subies. Elle n’avait pas pu voir le visage de « Vipère » mais elle avait largement de quoi incriminer Emelyne. Cependant Prentiss ne doutait pas que Mardil ferait parti des assaillants ce soir et il s’arrangerait pour le prendre sur le fait.

- Ces deux hommes, Hassem et Nérim, sont les chefs des trafiquants haradrims. Il faut, dans la mesure du possible, que vous les attrapiez vivants afin qu’ils subissent la justice du Roi.

Il se tourna vers son officier en second.

- Harpaut, vous êtes en charge de la deuxième équipe. Votre objectif est cette femme, Emelyne Salanda. Vous vous rendrez à sa villa afin de l’arrêter pour vente de drogues, intimidation, parjure dans l’affaire Mirallan et assassinat. D’après nos sources, elle est protégée par de nombreux hommes. Si elle refuse de vous suivre de son plein gré, vous avez carte blanche afin de l’y forcer.

Il ne lui restait plus qu’un détail à régler. Il avait raconté aux soldats qui avaient vu son étrange employée que c’était une criminelle qu’il tentait de manipuler afin d’obtenir des aveux. Ces derniers n’avaient eu aucun mal à le croire tant elle inspirait peu confiance. Jusqu’alors il ne savait pas trop ce qu’il convenait de faire d’elle. Après tout, elle lui avait apporté les informations demandées et même s’il répugnait avoir à travailler avec une criminelle, il était plus ou moins décidé à la laisser partir si elle promettait de ne plus remettre les pieds à Minas Tirith. Puis Jovia lui avait décrit la femme qui l’avait torturée.

Le fait de savoir qu’elle travaillait avec Vipère lui avait fait un choc. Il n’était désormais plus question de la laisser en paix. S’il pouvait toujours la faire arrêter pour association de malfaiteurs et enlèvement, elle en savait trop sur lui. Non, il fallait l’inculper d’un crime si horrible que tout le monde se retournerait contre elle. Et il avait justement ce qu’il fallait. Le meurtre des Dunarion avait durablement choqué les habitants de la capitale. On pouvait même aller jusqu’à dire que c’était cet événement qui avait déclenché la purge à Minas Tirith. Jamais les officiers de l’Arbre Blanc n’avaient eu un tel soutient populaire depuis les jours du Roi Elessar. Or les responsables de ces crimes odieux avaient pour toujours échappé à la justice du Roi, tués lâchement par des concurrents (lesquels s’apprêtaient à payer chèrement leur ambition dévorante). Et voilà que le destin lui avait envoyé l’un de ces monstres. Il ignorait si la jeune femme avait fait parti de l’expédition contre les Dunarion mais elle était de toute façon de connivence avec les meurtriers.

- Enfin, je vous demanderai à tous de bien étudier ce dernier portrait. Des copies en seront distribuées sous peu à l’ensemble de l’armée régulière et placardées dans toute la ville. Cette femme, aisément reconnaissable à cause de cette cicatrice qui lui barre le visage, est également impliquée dans le commerce illicite des précédentes cibles. Mais elle est surtout la dernière survivante des meurtriers ayant commis le massacre de la famille Dunarion. Pour l’honneur de tous les habitants de Minas Tirith, elle mérite d’être traduite devant la justice du Roi. Soyez sur vos gardes, elle est extrêmement dangereuse. Dès cet instant, chaque habitant, chaque personne résidant dans la Cité Blanche doit nous avertir immédiatement à la moindre de ses apparitions. Messieurs, je compte sur vous pour qu’elle ne quitte jamais cette cité.

/////////////

Lorsque j’ouvris les yeux j’avais horriblement mal à la tête. Je sentais la fine croûte de sang séché qui partait de ma tempe gauche et je grimaçais lorsque j’essayais de me redresser. J’avais les mains liées devant moi, ainsi que mes jambes, et je reposais à même le sol. Le tissu qui me recouvrait le visage avait disparu. Je tournais la tête vers mes geôliers qui discutaient sans me prêter la moindre attention.

- Nous devrions partir.

- Non pas tout de suite. Il faut d’abord que nous obtenions des informations.

- Je pense qu’elle nous a dit tout ce qu’elle savait.


Cette affirmation fût suivie du bruit sourd d’un corps qui s’écroule. Jovia était à terre et sanglotait doucement. Sa lèvre était fendue et elle arborait un énorme œil au beurre noir, probablement l’œuvre de Nérim qui avait l’air passablement furieux. J’en compris rapidement la raison à la vue du bain de sang qui m’entourait. Tous les hommes qui étaient venus avec moi étaient morts, aussi bien les trois traîtres que ceux qui m’étaient restés fidèles. Mais les haradrims avaient aussi subi de lourdes pertes car ils n’étaient plus qu’une dizaine et qu’Hassem n’était plus des leurs. Je souris un instant en voyant le cadavre de ce dernier. J’avais échoué mais je n’étais au moins pas ridicule dans la défaite.

- Mais nous n’avons plus d’informateur désormais. Nos assaillants auraient dus être plus nombreux. Les hommes de la maquerelle pourraient attaquer à tout moment. Et Jovia ne sait clairement rien à ce sujet.

- Nous avons quelqu’un d’autre qui pourrait nous renseigner,
sussura Nérim.

Les deux hommes se tournèrent vers moi et je soutins leur regard. S’ils espéraient me faire parler, ils risquaient fort d’être déçus. Et d’une car j’aurais préféré mourir que de leur révéler quoi que ce soit et de deux, car je n’avais pas la moindre idée de ce qui avait pu arriver à Emelyne et ses hommes. J’espérais toujours qu’ils allaient venir me délivrer mais s’ils avaient dus être là ce soir, ils se seraient déjà manifestés.

- Vous voulez me torturer ? Libre à vous. Mais ce temps sera perdu pour vous lorsque le reste de mes troupes débarquera.

- Il n’a pas tort Nérim. Nous ne savons pas pourquoi ils ne sont pas là. C’est peut être un piège.

- Ou alors son associée juge plus utile de se débarrasser de lui…

- Dans ce cas, elle attaquera bientôt et fera d’une pierre deux coups. Quoiqu’il se passe désormais, vous êtes condamnés.

- J’admire les fanfaronnades des désespérés. Mais vous marquez un point. Rester ici serait trop dangereux. Et vous torturer serait une perte de temps. Si vous mourrez ce soir, j’aurais déjà gagné la partie. Emelyne ne pourra rien faire sans vous et nous l’éliminerons en temps utile. Jhaz, tranche lui la gorge pendant que je me charge de la traitresse.


J’entendis à peine le cri que poussa Jovia à cette remarque, concentré uniquement sur le poignard que tendait le dénommé Jhaz qui se rapprochait de moi. Et alots que je pensais ma dernière heure arrivée, un grand fracas retentit en provenance de la porte principale et des hommes armés firent irruption dans la pièce. Je repris espoir un instant mais celui-ci disparut lorsque je reconnus l’uniforme des soldats de l’Arbre Blanc. Les haradrims se déportèrent vers cette nouvelle menace et deux d’entre eux foncèrent vers moi. J’avais déjà attrapé le poignard que je gardais caché, maintenu en place près de ma cheville, mais je n’aurais pas le temps de trancher mes liens.

Mais ce n’était pas moi qui les intéressai. Ils s’emparèrent de Jovia avec une rapidité déconcertante et lui firent quitter le bâtiment. Je profitais de ce court laps de temps pour couper les liens qui me retenaient prisonniers. Je ne fis pas l’erreur de chercher à me battre et tournai les talons en direction de la porte latérale. Jovia ne connaissait pas mon identité alors si je partais maintenant, elle ne pourrait m’incriminer. J’avais presque atteint la sortie lorsqu’un cri retentit derrière moi.

- MARDIL !!

Je reconnus la voix avant même de me retourner. Prentiss. J’avais enfin l’identité de la personne qui était après moi ces derniers temps mais il n’y avait nulle raison de s’en réjouir. Maintenant que les hommes présents m’avaient reconnu, je ne serais plus en sécurité nulle part. Je ne souhaitais pas pour autant abandonner le combat tout de suite mais pour tenter de me battre demain, il me fallait fuir tout de suite.

Je franchis la porte à tout va, conscient que les soldats du Gondor s’étaient lancés à ma poursuite. A chaque battement effréné de mon cœur, la douleur de ma tête devenait plus vivace mais si je ralentissais rien qu’un instant, c’était ma mort assurée. Mes poursuivants perdaient du terrain sur moi car j’avais l’avantage de ne pas porter d’armure mais ils étaient beaucoup plus nombreux et ils finiraient immanquablement par me barrer la route. Aussi, dès que j‘arrivais en vue de l’Anduin, je plongeais dans les eaux noires, me dissimulant ainsi aux yeux de mes poursuivants.

!!!!!!!!!!!!!!

Je grelottais dans mes vêtements trempés mais je ne m’arrêterais que lorsque j’aurais trouvé un abri sûr. J’avais essayé de quitter la cité mais les accès étaient gardés. Je me réfugiais alors dans l’une de très nombreuses demeures abandonnées d’Osgilliath. C’était l’avantage majeur de la cité. La fouiller de fond en comble prendrait un temps considérable et de très nombreux hommes. Pour l’heure je voulais juste réfléchir à ma situation et aux choix qui s’offraient à moi.

J’avais été trahi deux fois ce soir. Si Lasseau avait eu ce qu’il méritait, je jurais de me venger de Jovia, qui nous avait doublé, aussi bien ses employeurs qu’Emelyne et moi. Je comprenais mieux maintenant l’absence des hommes de l’ancienne prostituée. Emelyne était soit morte soit en prison à l’heure actuelle. Quant à l’absence de Sinove, je ne pouvais l’expliquer. M’avait-elle vendu à Prentiss ? Ou était-elle aussi en danger ?
Ma couverture était désormais inutile. D’ici au lendemain, tous les soldats de l’Arbre Blanc seraient à ma poursuite. Je n’avais qu’un seul endroit où me rendre. Car si j’étais condamné, il me fallait le voir une dernière fois.
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Ryad Assad
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Mar 13 Jan 2015 - 20:45

Dans la pièce, personne ne bougeait. Chacun se regardait en silence, essayant d'évaluer les options, les possibilités. Assurément, il y en aurait qui ne ressortiraient pas vivants de cette intervention. Les quatre hommes qui formaient la tête du groupe de gardes chargé d'investir l'auberge se tenaient en arc de cercle, l'épée tirée, le corps tendu comme la corde d'un arc. Il y avait une tension incroyable entre eux, mais aucun n'osait faire le premier pas, de peur d'être pris pour cible par la tueuse qu'ils étaient venus capturer. Sinove leur faisait face, et gardait braqué sur eux deux arbalètes légères. Deux pour quatre hommes. Elle avait compris que quelque chose n'allait pas quand la musique s'était arrêtée en bas, mais avant d'avoir eu le temps de se lever ou de penser à un plan, des bruits de pas précipités avaient résonné dans l'escalier. L'aubergiste l'avait vendue sans attendre, conscient que s'il ne coopérait pas pleinement avec la garde, il risquait d'être inculpé également. Les hommes avaient tiré leurs épées devant la porte, et avaient défoncé l'huis à coup d'épaule, avant de pénétrer sauvagement dans la pièce. Ils avaient été accueillis par la vision de deux carreaux prêts à partir à toute vitesse. A cette distance, leurs armures ne leur serviraient à rien, et ils étaient certains d'y rester. Mais en retour, Sinove s'exposerait à leurs lames acérées qu'ils gardaient brandies. Pour la seconde fois, celui qui commandait la troupe lança :

- Posez ça et rendez-vous. Vous n'avez aucune chance de vous en sortir.

Elle le prit pour cible instantanément, et il eut un mouvement de recul très léger. Aucun n'espérait être tiré au sort quand elle déciderait d'appuyer sur la gachette. Mais derrière le quatuor, elle entendait en plus les respirations lourdes d'une douzaine de gardes, voire encore davantage. Ils étaient venus en force pour la capturer, ce qui signifiait qu'ils étaient au courant de son identité. Il n'y avait pas mille possibilités : soit Vipère l'avait vendue, soit c'était Prentiss. Dans les deux cas, ils avaient des raisons de se débarrasser d'elle, mais également de bonnes raisons de la garder en vie. Toutefois, chercher les mobiles de leur action n'aurait de sens qu'après avoir réussi à se tirer de ce mauvais pas, si bien qu'elle chassa brusquement les pensées parasites de son esprit pour se focaliser sur l'immédiat. Sa survie. Ses options étaient limitées, et elle devrait passer en force si elle voulait s'en tirer.

Son silence était éloquent, et elle laissa retomber la tension qu'on sentait dans tout son corps. Ses coudes se replièrent, et elle laissa échapper un soupir résigné. Pendant un bref instant, du soulagement se peignit sur le visage des gardes, qui abaissèrent très légèrement leurs armes… exactement comme elle l'avait prévu. Deux sifflements, deux bruits sourds, deux cris horribles. Les carreaux étaient partis à la surprise générale, et déjà deux des gardes s'étaient effondrés. Elle avait visé au torse, sans vraiment chercher à les tuer, consciente que si elle était reprise, son indulgence pouvait jouer en sa faveur. Après tout, elle ne savait pas ce qu'on lui reprochait. Les deux hommes restants sortirent de leur torpeur, mais bien trop tard. Elle avait déjà foncé sur le sergent qui les menait, esquivant son attaque haute, pour le plaquer à la taille et le repousser brutalement vers l'escalier. Emporté par la puissance – surprenante eu égard à sa taille – de la jeune femme, déséquilibré par le poids de son armure, il bascula dans l'escalier, seulement retenu in extremis par ses hommes qui l'attendaient là. Elle en avait profité pour se saisir de la dague qu'il gardait accrochée à sa ceinture, et lorsqu'elle se retourna pour faire face à son dernier adversaire qui la chargeait frontalement, elle n'eût aucune difficulté à se défaire de lui. Son schéma d'attaque était prévisible. Une frappe de taille en diagonale de haut en bas, du grand classique. Elle esquiva, lui entailla le bras d'épée, et le repoussa avec les autres, afin de les encombrer.

Elle n'avait gagné que quelques secondes, car déjà ses adversaires du moment commençaient à reprendre leurs esprits, et à investir la pièce. Consciente que, en dépit de ses qualités, elle ne viendrait pas à bout de tant d'hommes sans son équipement qui se trouvait actuellement en dehors de la Cité Blanche – à cause des nombreux contrôles qui ne permettaient plus aux assassins dans son genre d'opérer tranquillement -, elle décida de prendre la fuite. C'était sans aucun doute sa meilleure option pour le moment, même si c'était également la plus douloureuse. Elle prit de l'élan, et sauta à travers la fenêtre du premier étage. Les morceaux de verre lui entaillèrent la chair, ajoutant des cicatrices à celles qu'elle avait déjà, mais ce fut bien la chute le plus douloureux. Elle se recroquevilla sur elle-même autant que possible avant l'impact, mais sa tête cogna durement le sol pavé de la ville, et elle sentit un liquide chaud et poisseaux couler le long de sa tempe. Désorientée, son corps trouva tout de même la force de bouger, bouger pour vivre. Elle s'appuya sur ses mains, s'entaillant durement les paumes sur les bris de verre qui traînaient au sol autour d'elle, avant de se remettre péniblement sur ses jambes. Là-haut, les gardes la regardaient en constatant avec dépit qu'elle était toujours en vie, et ils s'empressaient de redescendre la cueillir, certains qu'elle n'irait pas loin. C'était se tromper sur le sort de la jeune tueuse.

Elle mit un pas devant l'autre, et s'élança en courant vers le quartier marchand de la cité blanche, où elle pourrait se perdre pour un temps, afin de trouver une solution.A chaque foulée, elle paraissait retrouver de la clarté dans ses pensées, et l'air qui entrait brusquement dans ses poumons avides faisait refluer la douleur qu'elle sentait dans son côté droit, celui qui avait encaissé l'impact de la chute. Elle n'avait pas très loin à aller, seulement deux rues à traverser au pas de course, bifurquer à droite, et elle y était. Seulement, à quelques mètres seulement de la cohue et de la foule, elle avisa un dessin qu'elle n'avait pas vu la veille quand elle était rentrée. Elle ne se serait pas arrêtée si elle n'avait pas reconnu son visage, dessiné maladroitement, mais suffisamment reconnaissable pour que chacun fût en mesure de l'identifier. Il fallait dire que ses immenses cicatrices ne laissaient guère de place à la discrétion, et que courir à visage découvert dans la Cité Blanche ne lui permettrait pas de passer inaperçu. Pas au travers d'une foule qui risquait de la trahir à tout moment. Elle s'était arrêtée si longtemps que bientôt, les gardes la rattrapèrent. Ils étaient lourds et patauds dans leurs armures d'acier, mais ils avaient reçu un bon entraînement, et ils étaient de toute évidence déterminés à se saisir d'elle.

Elle ne réfléchit pas, et emprunta la première rue qui s'ouvrait devant elle, sans même chercher à définir un trajet particulier. Elle désirait simplement mettre de la distance entre elle et ses poursuivants, afin de se donner un peu de temps pour réfléchir. La svelte silhouette de Sinove lui permettait de creuser l'écart peu à peu, mais elle comprit rapidement  que sa course folle à travers les rues avait alerté d'autres patrouilles qui convergeaient peu à peu dans sa direction. Elle était comme un prédateur en fuite, traqué par des chasseurs durant une battue. Par deux fois, elle changea de direction en percevant des voix inquiétantes qui se rapprochaient. Elle visualisait globalement dans quel quartier elle se trouvait, mais il lui aurait fallu quelques longues secondes pour retrouver le plan mental de la cité, et parvenir à trouver par quel chemin elle pouvait échapper aux soldats. S'il y en avait seulement un. Elle s'arrêta brusquement devant une intersection, et hésita un moment. A gauche, elle était presque sûre de pouvoir trouver des tisserand, des magasins ouverts dans lesquels elle pourrait s'engouffrer. Mais à droite, elle pensait pouvoir échapper plus facilement à ses poursuivants, et se rapprocher de la sortie de la ville.

- Arrêtez-vous ! Arrêtez !

Elle se retourna, et avisa deux hommes qui couraient dans sa direction. Ils devaient s'être séparés pour couvrir plus de terrain, et ces deux-là avaient réussi à la débusquer. Avant même de vraiment décider, ses jambes la portèrent à gauche à toute allure, tandis que derrière elle résonnaient des cris :

- Par ici, par ici ! Lançait-on. Elle est par là !

La traque continuait, impitoyable, et elle n'avait pas le droit de s'arrêter. Elle courut droit devant elle jusqu'à effectivement arriver devant un tisserand, qui n'était pas le seul de la rue. Elle fonça en droite ligne, et pénétra à l'intérieur du bâtiment sans même accorder un regard au marchand qui négociait à l'extérieur avec une cliente fortunée qui regardait l'étal qu'il avait disposé au dehors, profitant du beau soleil qui tombait sur la Cité Blanche. A peine eût-il le temps de crier quelque chose, sans doute un borborygme outré, que déjà les gardes arrivaient, lame au clair. Il leur indiqua du doigt la porte fracassée, et s'éloigna prudemment avec sa cliente qu'il protégeait galamment de son corps. Le premier garde s'enfonça dans le magasin plongé dans la pénombre, et fila directement vers l'arrière-boutique, droit devant lui. Le second entra plus prudemment, et mit un instant à s'accoutumer au brusque changement de luminosité. Ces quelques secondes lui furent fatales. La jeune femme surgit de nulle part, armée d'un simple tissu de bonne qualité, qu'elle enroula autour de sa bouche et de son nez, serrant de toutes ses forces. L'homme, trop proche pour utiliser son épée, trop surpris pour placer une contre-attaque, se débattit de toutes ses forces. Il était costaud, et il finit par projeter Sinove par-dessus son épaule, envoyant la jeune femme s'écraser lourdement contre une armoire aux portes vitrées qui éclatèrent sous le choc. La tueuse, tête en bas, s'écroula lourdement sur le sol après avoir été catapultée de la sorte, mais sa main n'avait pas lâché le tissu qui s'était enroulé autour du soldat.

Elle l'avait entraîné avec elle, et il était désormais à quatre pattes, hurlant pour un peu d'air, utilisant ses mains pour déchirer son bâillon qui – heureusement pour la tueuse – était d'excellente qualité. Sinove, profitant de l'ouverture, et surtout ayant perçu que l'autre garde revenait sur ses pas en entendant le grabuge, sauta sur sa pauvre victime. Elle lui asséna un coup de pied dans la gorge qui envoya le militaire rouler sur le dos. Il ouvrit des yeux terrifiés en la voyant s'installer à califourchon sur son torse, le privant de tout mouvement. Elle plaça son genou sur la gorge du malheureux, qui ouvrit la bouche comme un poisson, et enfonça ses mains dans sa bouche. Le tissu l'empêchait de se déchirer les phalanges sur les dents du malheureux, et elle en profita pour tirer les deux mâchoires en sens contraire. Le soldat se débattit furieusement, mais la prise de la jeune femme était trop solide, et en quelques secondes il y eut un craquement sec abject qui annonça la fin du combat. Elle l'avait brisé comme elle aurait brisé un os de poulet, sans faire preuve de davantage d'émotions.

Quand son compagnon d'armes revint dans la pièce, et qu'il découvrit le cadavre encore chaud, atrocement mutilé, il ne put s'empêcher de pousser un cri de souffrance indicible. Sinove, elle, était déjà loin, bien consciente que son geste allait attirer la colère des militaires qui n'hésiteraient pas à tout donner pour lui mettre la main dessus et lui faire payer son meurtre de sang froid. Toutefois, en éliminant ce soldat, elle s'était débarrassée du seul homme qui aurait pu leur indiquer la direction qu'elle avait prise, ce qui signifiait qu'elle avait un peu de temps devant elle pour réfléchir à un plan. Pour l'heure, les choses étaient simples, et relativement claires. Kat allait s'occuper de ses effets, et viendrait la retrouver par après au point de chute qu'elles avaient convenu, assez loin de Minas Tirith pour que nul ne vînt les importuner. Elle ne se faisait aucun souci pour cela. En revanche, il lui fallait désormais déterminer qui l'avait trahie. Si c'était Mardil, qui avait soudainement estimé qu'elle en savait trop sur son organisation et sur ses manigances, elle le retrouverait et lui ferait payer sa lâcheté. Si c'était Prentiss… elle trouverait bien un moyen de l'atteindre, même si pour l'heure il paraissait difficilement touchable. C'était la raison pour laquelle, dès qu'elle aurait quitté la Cité Blanche, elle se mettrait à la recherche de l'assassin, qu'elle ferait confesser d'une manière ou d'une autre...


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Mar 13 Jan 2015 - 22:32
HRP Pour une fois c'est moi qui répond très vite^^


Le jour venait seulement de se lever et pourtant Osgilliath grouillait déjà de vie. J’avais passé une courte et mauvaise nuit, sursautant au moindre bruit. Cependant ma première impression avait été la bonne. Si les recherches pour me retrouver se poursuivaient, la cité était trop grande pour que ces dernières soient utiles. Je savais pourtant que je ne pourrais rester caché indéfiniment même si j’étais en mesure de me débrouiller pendant quelques semaines. Il fallait que je trouve un plan afin de quitter la cité au plus tôt, mais, si fouiller toute la ville n’était pas possible, en surveiller les accès et fouiller ceux qui souhaitaient en sortir ne l’était pas. J’avais essayé de fuir vers la forêt (revenir à Minas Tirith aurait été du suicide) mais j’avais rapidement compris que je n’arriverais à rien. Quoique je fasse désormais j’étais bloqué à Osgilliath en attendant de trouver une solution à mes problèmes.

Ce qui risquait d’être plus facile à dire qu’à faire. J’avais besoin d’aide et c’est pour cela que je m’étais rendu discrètement dans un ancien entrepôt abandonné, comme tant d’autres édifices dans ce quartier de la ville. C’était le point de rendez vous que j’avais fixé avec Harékil si jamais il venait à m’arriver quelque chose. L’avantage principal était que personne ne pourrait le suivre entre Minas Tirith et Osgilliath sans qu’il ne s’en rende compte. J’avais donc l’intention de venir chaque jour en attendant la visite du jeune homme qui finirait bien par s’inquiéter de mon absence (ou plus vraisemblablement qui verrait les avis de recherche que Prentiss ne manquerait pas de faire publier). Cependant je ne m’attendais pas à le voir si tôt. Il se retourna au son de mes pas et je vis tout de suite qu’il avait l’air bouleversé même s’il avait pensé à m’amener les affaires que je lui avais demandées de conserver chez lui. Il semblait à la fois en colère et inquiet sans que j’en comprenne la cause immédiate. Néanmoins il éclaircit ma lanterne assez vite.

- Est ce que c’est vrai ? Tu es un trafiquant de drogues ?

Il ne faisait pas d’effort pour dissimuler ses larmes. Je n’avais pas oublié que les trafiquants haradrims avaient massacré ses parents quelques mois plus tôt. L’image idéalisée qu’il avait de moi venait de se fissurer brusquement et irrémédiablement. Je n’avais ni la force ni la volonté de lui mentir. C’était sûrement la dernière fois que nous nous voyions alors autant se montrer honnête.

- Comment es tu au courant ?

- Un dénommé Prentiss est venu me réveiller à 3 heures ce matin avec de nombreuses questions à ton sujet. Ainsi, il disait vrai…


Prentiss n’avait pas perdu de temps à se lancer à mes trousses. Je pouvais m’estimer heureux qu’Harékil ne sache rien de compromettant. Et qu’il soit suffisamment loyal pour ne pas m’avoir dénoncé. Pourquoi donc aurait-il apporté mes affaires dans le cas contraire ?

- C’est plus compliqué que tu le crois. Je sais à quel point tu dois te sentir trahi mais je t’assure que je combattais contre ceux qui sont responsables de la mort de tes parents.

- Dans le but de t’enrichir, pas dans celui de protéger. N’en fais pas un acte de noblesse.

- Je ne m’attends pas à ce que tu me pardonnes. Je voulais seulement te revoir une dernière fois avant…


Avant quoi ? Qu’allais-je faire désormais ? Le sac qu’il m’avait ramené contenait de la nourriture, des armes, des plantes et des potions ainsi que quelques objets auxquels je tenais. Rien de tout cela ne me serait utile pour quitter la cité. Mais j’avais suffisamment exposé le jeune homme comme ça.

- Je vais prendre mes affaires et tu ne me verras plus jamais.

Je m’avançais vers le sac mais il se mît en travers de mon passage. Les larmes coulaient toujours sur son visage mais la lueur accusatrice que j’avais lue plus tôt dans ses yeux avait disparue. J’ouvris les bras, en un signe universel de bienveillance et il vînt s’y blottir. Je le sentais sangloter contre mon épaule, ayant compris que c’étaient les derniers moments que nous partagions. Je ne pleurais pas cependant. Cela viendrait plus tard.

- J’aurais fait n’importe quoi pour toi. Tu m’as sauvé la vie.

- Et c’est ce que j’ai fait de mieux depuis des années. Tu m’as redonné espoir quand je ne croyais plus en rien.


Notre étreinte prit fin et je l’embrassais tendrement sur le front. Je ramassais ensuite mon sac et, après un dernier regard en arrière, pris la direction de la sortie.

////////////////

6 semaines plus tard


Emelyne avait arrêté de faire les cent pas dans sa cellule. Elle avait perdu le peu d’espoir qu’il lui restait depuis la dernière visite de Prentiss. Elle savait désormais que plus rien ne pourrait la sauver. Son procès n’était retardé que par le fait que Mardil n’avait toujours pas été capturé.

Elle se souvenait encore de sa première nuit dans cette cellule qu’elle n’avait pas quitté depuis. Elle se disait qu’elle serait libérée sous peu, que ses accusateurs n’avaient rien de sérieux contre elle. Aussi lorsque l’interrogatoire avait commencé, elle avait obstinément gardé le silence. En particulier lorsqu’on lui avait demandé des informations sur Vipère et sur une mystérieuse femme qui correspondait à la description de Sinove. Elle n’avait pas trahi ses alliés, se disant qu‘ils pourraient peut être lui venir en aide. Elle était consciente qu’ils ne pourraient l’aider à s’échapper des prisons royales mais peut être pouvaient ils lui venir en aide d’une autre façon.

Mais les jours avaient passé puis les semaines et ses espoirs avaient été battus en brèche. Elle savait que ni Mardil, ni Sinove n’était entre les mains des autorités car elle était sûre que ses geôliers se seraient fait une joie de lui faire savoir. Alors elle avait essayé de sauver sa peau et avait demandé à voir Prentiss.

Elle avait tenté de négocier un pardon royal en lui disant ce qu’elle savait mais il n’était pas preneur. Il connaissait déjà la véritable identité de Mardil / Vipère et elle ne savait rien de Sinove à part son nom, ce qui n’était d’aucune utilité à l’officier. De plus, elle n’avait pas la moindre idée de comment Mardil se procurait la drogue ni de l’identité de ses contacts à l’Est. Bref elle n’avait rien à vendre qui aurait pu intéresser Prentiss.

Elle avait alors proposé de témoigner contre les trafiquants haradrims mais il lui avait révélé la mort d’Hassem et l’emprisonnement de Nérim, lequel avait été pris en flagrant délit et avait de plus causé la mort de plusieurs soldats avant d’être appréhendé. Un tel crime ne pouvait amener qu’un seul châtiment et son exécution était déjà planifiée.
Le triomphe de Prentiss était quasi total. L’organisation des haradrims était anéantie ainsi que le Cercle, l’un de ses chefs en cavale et l’autre en prison. Seule la capture de Mardil et Sinove avait de l’importance pour lui et elle ne pouvait lui fournir aucune information à ce sujet.

Elle avait alors joué sa dernière carte en menaçant de révéler au grand jour les noms de ses clients fortunés, lesquels n’apprécieraient guère une telle publicité. Elle pouvait ruiner un grand nombre de carrières si on ne lui offrait pas un arrangement. Prentiss lui avait rétorqué que son procès ne serait pas rendu public. De plus, les autorités avaient passé un marché avec Mervine qui était désormais à la tête des bordels de Minas Tirith. Lorsqu’elle avait appris la trahison de sa fidèle employée, Emelyne avait compris que tous ses soutiens l’avaient abandonnée.

Et tout ça par la faute de cette maudite Jovia. L’ancienne maquerelle n’avait jamais ressenti une haine aussi profonde pour qui que ce soit, d’autant qu’elle avait compris en entendant les conversations des gardes que c’était elle qui témoignerait contre elle à son procès. La jeune femme était d’ailleurs la seule preuve à charge dont ils disposaient contre elle, Emelyne s’étant montré fort prudente pour le reste. C’est pourquoi elle n’avait pas signé d’aveux. Elle espérait toujours que Mardil ou Sinove parvienne à éliminer cette trainée. Mais au fond d’elle, elle en doutait. Elle n’avait pas hésité à essayer de se débarrasser des deux jeunes assassins alors pourquoi lèveraient-ils le petit doigt pour l’aider ? Elle savait que si leurs rôles étaient inversés, elle n’en ferait rien. De plus elle ne voyait pas comment ils pourraient atteindre Jovia car cette dernière était l’invitée personnelle de Prentiss. Elle enrageait de se voir croupir dans cette cellule alors que sa rivale devait se prélasser chez l’homme responsable de sa situation actuelle.

////////////////

Jovia pleurait en silence. Elle savait qu’il détestait l’entendre pleurer et qu’il réagissait souvent en la frappant de nouveau. Lorsque les gardes lui avaient appris qu’elle avait tenté de s’échapper, il était devenu comme fou. Et dire que son précédent hématome venait à peine de disparaître.

Elle l’avait cru lorsqu’il lui avait dit qu’elle était invitée chez lui en attendant le procès d’Emelyne. Mais le fait qu’il n’ait toujours pas mis la main sur ses deux cibles le rendait irascible et violent. Jovia se disait maintenant qu’elle avait peut être parié sur le mauvais cheval.

Mais qu’aurait-elle pu faire d’autre ? Elle s’était retrouvée agressée de toute part et avait seulement essayé de s’en sortir. Elle s’était montrée plus maligne que ses adversaires. Du moins le croyait-elle…

Elle était désormais prisonnière de cet homme violent qui l’avait placé, en premier lieu, dans cette situation désastreuse. Et que ferait-il d’elle une fois qu’elle aurait témoigné ? Elle savait qu’elle obtiendrait un pardon royal en échange de ses informations (car après tout, elle ne valait pas grand chose par rapport à faire tomber la tête pensante du Cercle) mais elle doutait de pouvoir l’utiliser. Prentiss n’avait pas hésité à avoir recours à cette Sinove, la psychopathe qui l’avait torturée. Il lui avait avoué ce détail au cours d’une crise de colère (et alors qu’il avait bu plus que de raison).

Et pourtant elle n’avait jamais rencontré un homme qui soit aussi convaincu d’être dans son bon droit et si peu enclin à faire des concessions. Pour lui, la fin justifiait les moyens. Alors serait-il vraiment prêt à la laisser partir de son plein gré quand tout serait fini, elle, une meurtrière ? Jovia ne pouvait plus que se raccrocher à cet infime espoir. C’était, tout bien considéré, tout ce qui lui restait.

///////////////

J’étais sale, à bout de forces et désespéré. 6 semaines. Si les soldats du Gondor ne me retrouvaient pas bientôt (et c’était de plus en plus à craindre), j’allais devenir fou à moisir dans cette bâtisse en ruine. J’avais de plus en plus peur d’en sortir mais il me fallait bien trouver de quoi manger. Les journées étaient d’un ennui mortel et je n’avais pas grand chose d’autre à faire que réfléchir. Réfléchir et me morfondre.

J’avais, tout d’abord, espéré que quelqu’un viendrait me tirer de ce mauvais pas. La prochaine livraison allait arriver et mon contact trouverait un moyen de m’extraire de la cité. Sauf que cela faisait maintenant plus de deux semaines que cette fameuse livraison aurait due avoir lieu et que je n’avais aucune nouvelle de Néhélac. Avait-elle décidé de me laisser mourir en punition d’avoir échoué dans ma mission ? Etait-ce là le jugement de Rezlak ? Ou alors n’étaient-ils pas au courant de ma situation désespérée ?

Aucune aide extérieure ne me viendrait désormais. Alors pourquoi m’obstiner ainsi à survivre coûte que coûte ? Peut être car je ne savais rien faire d’autre. J’étais un survivant. Je l’avais toujours été. Mais il commençait à m’apparaître que mon voyage arrivait à sa fin. Et pourtant je ne pouvais m’y résoudre…

Je ne pouvais accepter d’avoir fait tout ça pour rien. Pour quoi se souviendrait-on de moi ? Est ce que quelqu’un se souviendrait de moi tout court ou serais-je oublié sitôt que le dernier souffle de vie aurait quitté mon corps ?

Ce n’était là qu’un petit échantillon des questions qui me tourmentaient. J’avais essayé de prendre le contrôle de ma vie et cela s’était soldé par un échec retentissant. A certains moments je me disais que je n’aurais pas dû douter de Rezlak. A d’autres je pensais à tout ce que j’avais sacrifié. A tous ceux que j’avais sacrifiés.

Il avait fallu que je fasse ça pour Elgyn. C’était le sens que j’avais décidé de donner à sa mort. Une fois de plus je m’étais trompé. Sa mort n’avait aucun sens et n’en n’avait jamais eu. Je pensais à tout ce que j’aurais pu faire pour le sauver. A tout ce que j’aurais dû faire pour le sauver. Si je n’avais pas été si indécis, serait-il toujours en vie ?

Des regrets. Des regrets et des remords. C’était tout ce qu’il me restait désormais. Et c’était une façon bien amère de partir mais je ne méritais pas mieux. Je n’avais pas le droit de vivre pour moi-même. J’étais un instrument entre les mains de Rezlak. Et lorsqu’un instrument se brise, il est temps d’en changer. J’avais essayé d’exercer mon libre arbitre et, une fois de plus, des innocents en avaient payé le prix.

Mais ce n’était pas nouveau. Mon esprit s’égarait entre hier et aujourd’hui. L’atmosphère étouffante du temple. Les cris et les larmes. La lame du poignard qui ressortait d’un corps sans vie. Le feu cruel qui dévorait tout ce qu’il touchait. Et la trahison. L’immonde trahison dont j’étais l’auteur. Et qui se soldait par la mort de celui qui aurait dû vivre. Et tout ça pour quoi ? Pour que je puisse survivre un peu plus longtemps. Car il n’était pas encore temps de lâcher prise. Pas tout à fait…

Non. Je ne mourrai pas ainsi, recroquevillé et sale, oublié de tous. S’il fallait partir alors j’entraînerais dans la mort ceux qui m’avaient placé au bord du gouffre. Seulement, je ne pouvais obtenir vengeance tout seul. Il était plus que temps que je réagisse.

Mes sorties en ville n’avaient pas eu pour seul but de trouver de quoi me nourrir. J’avais pu apprendre qu’Emelyne attendait son procès dans les prisons de Minas Tirith. Je savais aussi que Jovia se trouvait à Osgilliath, très près de moi et pourtant inaccessible. De Sinove je ne savais rien et je n’étais pas le seul. Les avis de recherche placardés un peu partout (un portrait peu flatteur d’ailleurs) n’avaient pu mener les enquêteurs jusqu’à elle. Tout comme ils ne m’avaient pas retrouvé. Car je comprenais mieux les liens qui nous unissaient à présent. Nous étions tous les deux des survivants. Nous étions déjà passés par la mort et nous nous étions relevés. Peut être jamais totalement ni jamais consciemment mais nous l’avions fait.

Et nous le referions une dernière fois. Même si cette fois la mort devait ne pas relâcher son étreinte sur nous. C’est pour ça que ma dernière sortie avait été plus créative que les précédentes. Un dessin avait fait son apparition sur le mur d’un entrepôt au nord. Un serpent qui dévorait un rat. Les cadavres de rats ne manquaient pas dans la ville. Les cadavres de rats parfaitement alignés avec la queue pointant dans une direction particulière étaient plus rares. Je ne pensais pas que quiconque ferait attention à une chose pareille. Mais elle n’était pas comme tout le monde. Il ne me restait plus qu’à espérer qu’elle se trouvait bien quelque part à Osgilliath.
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Ryad Assad
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Mer 14 Jan 2015 - 14:33

En ouvrant péniblement les yeux, Mardil prit conscience de trois choses. La douleur présente, qui irradiait dans tout son corps ; la douleur passée, qui avait été brutale et sourde ; la douleur future, qui serait intolérable et insidieuse. En effet, il était assis dans une position rendue extrêmement inconfortable par les cordes qui le maintenaient solidement attaché aux pieds. Ses poignets étaient comprimés impitoyablement, si bien que ses doigts avaient déjà une teinte plus pâle que le reste de son corps, à cause du faible afflux de sang. Il devait déjà ressentir des picotements dans les doigts, qui ne feraient qu'aller croissant. C'était le genre de supplice simple qui pouvait réellement amener quelqu'un au bord de la rupture. Il suffisait dès lors d'utiliser une pression appropriée pour le faire basculer. Toutefois, Vipère paraissait être prêt à en voir de dures. Très bien, Sinove avait du bagage, et elle finirait bien par arriver à son point de rupture : tout le monde en avait un, il suffisait de le trouver, à force de patience et d'expérimentations.

Le soldat du Gondor, ou plutôt le déserteur, paraissait quelque peu désorienté. Et pour cause, il n'avait pas vu le coup venir. Le puissant coup de gourdin qui l'avait assommé sur le coup, et qui avait collé un bel hématome sur sa tempe. Le sang séché autour de son oreille attestait de la violence de l'impact, et s'il avait été en mesure de résister à l'impact premier, il se serait effondré purement et simplement, déstabilisé par son oreille interne meurtrie. Cela avait ensuite été un jeu d'enfants pour Sinove de l'installer sur cette chaise, et d'attendre patiemment qu'il se réveillât. Elle en avait profité pour méditer longuement sur tout ce qu'il s'était passé ces six dernières semaines.

Sortir de Minas Tirith avait été une épreuve, même pour quelqu'un comme elle, et elle avait encore un certain nombre de cicatrices qui attestaient de ses rencontres avec les gardes. Elle n'avait réussi à en tuer qu'un, celui chez le tisserand, mais elle avait temporairement neutralisé ceux qui la collaient de trop près, en attendant de trouver une ouverture. Celle-ci était venue de manière totalement inattendue, quand un marchand de vin avait arrêté son chariot juste devant l'endroit où elle avait décidé de se cacher pour quelques jours. Elle avait plongé littéralement dans l'un des tonneaux, et avait attendu patiemment d'être déchargée en dehors de la cité. Elle avait si peu d'air dans sa cachette ridicule, qu'elle avait bien cru mourir asphyxiée, mais sitôt qu'elle avait senti qu'ils avaient quitté les pavés parfaitement ordonnés de Minas Tirith pour rejoindre le sol inégal des Champs du Pelennor, elle s'était glissée discrètement au dehors, trempée, les vêtements puant l'alcool. Le marchand n'avait rien vu – elle avait fait en sorte d'être aussi discrète que possible – et elle s'était contentée de prendre une autre route que lui pour aller au point de rendez-vous fixé avec Kat.

Cette dernière était d'ailleurs dans la pièce également, exactement dans le dos de Mardil, qui ne pouvait pas avoir conscience de sa présence. Elle était une sorte de témoin de ce qui allait se produire, et si jamais elle voyait le tueur essayer de se défaire de ses liens d'une manière ou d'une autre, elle lui couperait proprement les doigts pour lui faire passer l'envie de jouer un sale tour. La plus jeune des membres du Temple avait fait preuve d'un courage extraordinaire, eu égard à son âge. Quand la situation avait dégénéré à Minas Tirith, elle n'avait pas paniqué un seul instant, et elle s'était contentée d'appliquer les consignes méthodiquement. Repli sur le point prédéfini, mise en place d'un système de surveillance, et récolte d'informations. Elle avait fait merveille, et quand Sinove l'avait finalement rejointe, éreintée et à bout de forces, Kat l'avait soignée de son mieux et l'avait mise au courant de tout ce qu'il fallait savoir sur les derniers événements.

C'était ainsi qu'elle avait appris que Mardil était également en fuite, qu'Emelyne avait été arrêtée, et que le Cercle avait été démantelé. L'organisation avait subi les assauts conjugués des Haradrim et des gardes de Minas Tirith qui avaient porté l'assaut final. Désormais, on traquait le dernier homme impliqué dans toute cette affaire, en la personne du ranger, dont la capture ou la mort annonceraient le début des exécutions. Si les hommes de la Cité Blanche lui mettaient la main dessus, il finirait la corde au cou, tout comme Emelyne qui risquait fort d'être la première à y passer. Ses activités plus que louches et le fait qu'elle connût tout ce qu'il y avait de nobles corrompus et dépravés était un motif suffisant pour qu'on précipitât son trépas. Il était même surprenant qu'elle fût encore en vie.

Sinove chassa ces pensées de son esprit en voyant Mardil se réveiller. Derrière le voile qui lui servait de masque, elle pouvait l'observer à loisir, et constater en quoi il avait changé pendant ces six semaines. Il avait les traits tirés d'un homme traqué, il avait perdu du poids, et il ne paraissait plus aussi vif et alerte qu'auparavant – sans quoi, il n'aurait pas été neutralisé aussi facilement. De toute évidence, il dormait peu, il mangeait mal, et la perspective d'être pris avait sérieusement entamé son moral. Il n'était plus que l'ombre de ce qu'il avait été auparavant. Une ombre qui pouvait encore se révéler dangereuse, cela dit. Or, s'il l'avait contactée – par un ingénieux moyen qu'elle était probablement la seule à pouvoir comprendre à Osgiliath -, c'était qu'il avait des plans pour elle, des plans pour eux, et qu'il n'entendait pas en rester là. Toutefois, Sinove n'était pas de cet avis. Ordinairement, elle était plutôt docile et efficace, mais ça, c'était quand on la payait. En l'occurrence, Mardil n'avait aucun pouvoir sur elle, et pour la première fois de sa vie, il était totalement à sa merci. S'il avait eu vent de ses actions, il devait être mort de terreur à l'heure actuelle. Il ouvrit la bouche comme pour dire quelque chose, mais la tueuse ne lui en laissa pas le temps.

Elle lui décocha un coup de poing si soudain et si violent qu'elle lui éclata la lèvre, et fit basculer la chaise sur le côté. Il retomba sur son bras coincé, et la douleur inonda son cerveau. Elle le laissa souffrir quelques instants comme cela, se délectant de voir son visage se tordre de la sorte, avant de relever la chaise. Elle n'était pas encore disposée à le laisser parler, ce n'était pas comme ça qu'elle procédait habituellement. De toute évidence, il n'avait pas compris la leçon, car il tenta à nouveau de formuler une phrase. Cette fois-ci, ce fut sa jambe qu'elle détendit. Son pied vint lui heurter la joue, et arracher les mots de sa bouche en même temps qu'il se mordait la langue. Une coupure sans gravité, certes, mais qui était toujours gênante. Cette fois, il parut accepter le fait qu'il était totalement à la merci de la jeune femme, et il accepta de se taire. Ses yeux allèrent de droite et de gauche, comme s'il cherchait une porte de sortie, comme s'il envisageait une éventualité pour s'enfuir. Sinove, le visage toujours dissimulé, jeta un coup d'œil à Kat qui était parfaitement concentrée sur Mardil. Elle ne lui laisserait même pas le bénéfice du doute s'il essayait quelque chose.

Sinove se détourna donc, et alla chercher une longue lanière de cuir, qui ressemblait à s'y méprendre à une ceinture épaisse. De toute évidence, la jeune femme n'avait pas accès à son matériel habituel, sophistiqué et parfaitement effrayant. Toutefois, il était tout aussi terrifiant de voir avec quelle aisance elle pouvait transformer des objets du quotidien en instruments de torture. Elle s'approcha de Mardil, et lui passa la ceinture autour du cou. Elle était suffisamment large pour le contraindre à garder le menton légèrement levé. Serrant, serrant encore jusqu'à ce qu'il s'agitât légèrement, elle boucla le tout afin de mettre le déserteur au bord de la suffocation. Elle plongea dans son regard un bref instant, et y lut des émotions qui lui auraient sans doute tiré un sourire, si elle avait été du genre expressive. Au lieu de quoi, savourant la respiration déjà sifflante de l'assassin, elle alla chercher un bocal opaque, qu'elle glissa sous son bras. En chemin vers Mardil, elle s'immobilisa cependant.

C'était la première fois qu'elle torturait quelqu'un qu'elle connaissait, et cela lui faisait subitement assez drôle. Elle avait vu Vipère dans toutes les situations possibles, aux prises avec des adversaires terribles qui les avaient précipités au bord de la mort. Il y avait une sorte de lien entre eux, et quand elle le vit ainsi, assis et entravé, la bouche vomissant un sang rouge écarlate, elle ne put s'empêcher de marquer une pause. Mue par un instinct inconnu, elle retira d'un geste le masque qui voilait son visage, libérant ses traits atrocement mutilés, ses yeux glaciaux et son visage marmoréen. Elle ressemblait à une de ces splendides statues que l'on voyait parfois dans les cités, à ceci près que celle-ci aurait été agressée par des êtres vils qui auraient scarifié la pierre en y plantant leurs couteaux acérés. Ils avaient défiguré à jamais l'ouvrage magnifique, et avaient transformé la jeune fille innocente en créature de cauchemar. Yeux dans les yeux, elle dévisagea Mardil, qui ne put lire dans son regard aucun regret, aucun remords, et aucune volonté de s'arrêter. Elle lui ferait la fleur de le torturer à visage découvert, c'était tout ce qu'elle pouvait lui offrir.

Elle savait que l'ancien ranger était un homme dur au mal, qu'il avait traversé bon nombre d'épreuves, et qu'il ne craquerait pas facilement. Elle avait appris toutes les techniques de torture possibles, mais la discipline n'était limitée en aucune façon, et il fallait toujours s'adapter à son client pour obtenir des résultats optimaux. Elle rassembla en une fraction de seconde ce qu'elle savait de Vipère, et choisit un plan d'attaque qui lui paraissait audacieux mais efficace. Il l'avait faite souffrir par le passé, ils allaient être quittes désormais…

Elle s'installa à califourchon sur lui, afin d'être sûr qu'il ne pourrait pas se débattre. Kat continuait de surveiller ses moindres faits et gestes. Les cordes tenaient toujours, et il n'avait aucune chance de s'échapper cette fois. Il voulut dire quelque chose, encore une supplique sans doute, mais elle ne lui en laissa pas le temps. Elle saisit fermement sa virilité, à travers ses chausses, et serra si fort qu'il en devint presque rouge écarlate. La ceinture ne l'aidait certainement pas à faire venir de l'air dans son cerveau pour l'irriguer, et son corps se tendit comme s'il avait été frappé par la foudre. Ses doigts s'agitèrent vainement, il était totalement soumis. Elle relâcha la pression, et il parut s'affaisser sur lui-même, autant que le lui permettaient ses entraves. Sinove, entreprit dès lors de défaire sa tunique de cuir, qu'elle fit glisser le long de ses bras, puis fit de même avec sa chemise de lin. Elle laissa un instant courir ses mains glacées sur son torse caressa ses côtes saillantes qui se soulevaient au rythme frénétique de ses respirations désespérées. Elle descendit jusqu'à son ventre, et s'arrêta à son nombril. Vu de l'extérieur, la scène aurait pu être sensuelle, mais le visage de Sinove inspirait davantage la terreur que le désir, et ses caresses étaient de véritables griffures pour l'âme de ses clients. Brusquement, elle tendit sa main, saisit Vipère à la gorge, et le força à regarder le plafond. Sa nuque penchée ainsi devait le faire souffrir, mais il était incapable d'émettre le moindre son. Parfait. La jeune femme serra encore davantage, jusqu'à ce qu'il ouvrît la bouche à la recherche d'air. Lorsque ce fut fait, Mardil qui croyait être au bout de son supplice sentit quelque chose de gluant et de visqueux tomber sur sa langue. Et puis il y eut une douleur terrible, indicible, innommable.

Les larmes coulèrent d'elles-mêmes, alors qu'il ne comprenait toujours pas quel était son tourment. Sinove le prit dans ses bras, et ramena sa tête contre sa poitrine, le serrant suffisamment fort pour qu'il fût incapable de recracher la chose qui se tortillait sur sa langue, et qui y plantait voracement ses dents. Mardil se débattait de toutes ses forces, mais la prise de la jeune femme était solide, et les hurlements étouffés du jeune ranger ne l'attendrirent pas le moins du monde. Elle finit par lui relever la tête, alors qu'il continuait de souffrir le martyr, et lui présenta le bocal devant les yeux. Toujours opaque, il ne pouvait pas voir ce qui s'y trouvait. A peine pouvait-il discerner un liquide qui ondulait à l'intérieur. Elle plongea la main sans peur, et ce qu'elle en sortit aurait donné des vomissements à n'importe qui.

L'immonde et immense sangsue qui se débattait entre ses doigts mesurait au bas mot une quinzaine de centimètres, elle était grosse et large, mais pas encore gorgée de sang. Elle avait faim, et comme la première, elle irait se fixer là où elle pouvait en soumettant les nerfs du pauvre ranger à l'insoutenable. Sinove déposa la deuxième créature sur le nombril du ranger. La bête s'y fixa voracement, et donnant l'impression qu'elle cherchait à déchirer la peau pour rentrer dans son estomac. Il n'y avait pas de mots pour qualifier la douleur qu'il devait ressentir en cet instant. La sangsue dans sa bouche commençait déjà à gonfler, et il devait le sentir entre ses dents tâchées de sang.

La jeune femme le laissa souffrir ainsi trois longues minutes, qui durent lui paraître une éternité, avant de finalement adoucir son supplice. Elle lui ouvrit le gosier, et versa une grande quantité d'eau salée, qui firent peu à peu lâcher prise à la sangsue. Puis, amenant à elle une seconde bouteille, elle lui versa un whiskey très costaud qui acheva la bête. Toutefois, la créature n'était pas encore sortie, et elle ne se risquerait pas à mettre les doigts entre les dents du ranger : il aurait été capable de la mordre. D'une voix glaciale comme elle seule savait le faire, elle lâcha :

- Mâche.

C'était sa seule option, et il avait plutôt intérêt à le faire, car la seconde bestiole était toujours en train de lui sucer le sang sur l'abdomen. Et qui pouvait savoir combien d'autres spécimen Sinove avait en réserve ? Elle attendit patiemment qu'il eût terminé son repas improvisé – dont il semblait avoir cruellement besoin, se dit-elle ironiquement – avant de saisir son visage entre ses deux mains. Elle lui caressa les joues, toucha son front fiévreux. Elle faisait preuve d'une certaine douceur, destinée naturellement à briser ses résistances mentales, à lui donner l'impression qu'elle était la seule personne sur qui il pouvait compter en cet instant précis. Et en fait, c'était assez vrai. Sur un ton neutre, elle lui demanda alors :

- Tu as intérêt à avoir une bonne raison pour m'avoir fait venir, Mardil. Sinon, je te jure que je ferai rentrer ces choses par tous tes orifices…

Il n'était pas dans son habitude de proférer des menaces, mais la situation était exceptionnelle. Sans cesser de caresser les cheveux du ranger, comme une mère l'aurait fait pour son enfant, elle attendit patiemment sa réponse. Il savait que son destin se jouerait sur ses prochaines paroles, en attestait le goût infâme de la sangsue sur ses papilles...


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Mardil
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Sam 17 Jan 2015 - 15:00
La nausée allait et refluait mais mon corps était toujours agité de tremblements. Néanmoins je pouvais de nouveau respirer convenablement. L’atroce douleur était peu à peu remplacée par une douleur sourde, continuelle mais supportable. Je savais pourtant qu’au moindre faux pas de ma part ou au moindre caprice de ma tortionnaire, la séance recommencerait. Une expérience que je ne tenais pas vraiment à réitérer.

Sinove m’avait retiré la ceinture de cuir qui me maintenait la tête en arrière, non par bonté d’âme mais afin de m’éviter de m’étouffer dans mon propre vomi, ce qui aurait été une fin particulièrement ignominieuse. Ma langue était douloureuse et enflée et je n’avais pas été en mesure de proférer le moindre son jusqu’à présent. Je reprenais peu à peu le contrôle de mon esprit et de mon corps cela dit. Enfin de mon visage pour être exact car j’étais toujours entravé dans une position des plus inconfortables.

Il allait sans dire que mon idée de mener la jeune tueuse jusqu’à moi n’était pas vraiment couronnée de succès. J’avais enduré stoïquement la torture, la douleur physique était presque un réconfort après le purgatoire que je vivais ces dernières semaines. Du moins jusqu’à l’épisode des sangsues. Alors j’aurais donné n’importe quoi pour que la souffrance s’arrête. Nous en étions arrivés au point de l’interrogatoire où la victime dévoile tout ce qu’elle sait.

Le problème était qu’il ne s’agissait nullement d’un interrogatoire. Mon bourreau ne voulait rien savoir, peut être même rien obtenir de moi (qu’avais-je à fournir désormais ?) si ce n’est lire dans mes yeux la souffrance intolérable qu’elle m’avait infligée. Par divertissement ? Non. Sans prétendre connaître Sinove, je ne pensais pas qu’elle n’avait fait ça que pour se divertir. Par vengeance alors. C’était la seule autre explication possible. Elle avait enduré l’enfer par ma faute et c’était le moment de rééquilibrer la balance.

Et pourtant elle était venue jusqu’à moi. Et si elle n’était motivée que par la vengeance à mon égard, c’était là prendre de bien gros risques pour pas grand chose. Elle était un animal traqué tout autant que moi. Si elle avait pu s’en sortir, elle serait déjà loin d’Osgilliath, de retour parmi les siens. Le mandat d’arrêt contre elle devait être placardé partout à Minas Tirith et à Osgilliath mais je doutais fort qu’on la recherchât plus loin. A moins qu’elle ne soit restée que pour assouvir sa vengeance ? Et, dans ce cas, étais-je sa seule cible ?

Lentement je calmais les battements désordonnés de mon cœur et je me forçais à inspirer et expirer longuement. Sinove attendait patiemment que je me décide à lui expliquer la raison qui m’avait poussée à la contacter mais je voulais retrouver le contrôle de mon esprit avant de lui expliquer. Il me fallait être persuasif et non incohérent. Je savais pourtant que je n’avais pas le temps nécessaire pour cela. Elle m’avait accordé quelques minutes mais elle ne ferait pas plus.

C’est donc d’une voix beaucoup moins assurée que je l’aurais voulu, et rendue hésitante par ma langue enflée et douloureuse, que j’essayais péniblement de lui expliquer pourquoi j’avais tant besoin de son aide.

- Si tu souhaites me tuer lorsque tu en auras assez, n’hésite surtout pas. Car je sais pertinemment que je ne quitterai jamais cette cité vivant.

Ce n’était pas là ce qu’elle souhaitait entendre mais c’était pourtant l’entière vérité. Cela faisait des semaines que je naviguais entre la vie et la mort et il était temps pour moi de franchir l’abîme qui me séparait du néant. Et j’avais beau en être conscient, je m’accrochais à la vie avec encore plus de voracité que les sangsues ne s’étaient accrochées à mon corps.

- Si tu as fait tout ce chemin pour te venger de moi, tu es libre de finir le travail. Je ne vois pas vraiment comment je pourrais t’en empêcher. Néanmoins, c’est en tant qu’employeur que je t’ai fait venir. Car, peu en importe la raison mais tu n’as pas effectué le travail pour lequel Emelyne et moi t’avons grassement payé.

C’était, une fois de plus, une simple vérité que j’énonçais. Les employés du temple auquel Sinove appartenait avaient la réputation de toujours faire l’impossible afin d’effectuer la tâche que leurs employeurs leur confiaient. Leur code de conduite prévoyait-il une sorte de dédommagement dans des cas comme celui-ci ? Intérieurement, j’eus un sourire amer. Des cas comme celui-ci n‘existaient probablement pas.

- Tu peux donc considérer ma proposition comme un dédommagement ou comme une faveur. Peut être ne suis-je pas en position de te demander l’un ou l’autre. Auquel cas, je te demanderai seulement de laisser mon corps bien en évidence.

Je ne pensais pas que qui que ce soit lui ai déjà demandé une telle chose mais la raison en était très claire pour moi. Tout le monde saurait ainsi que Prentiss avait échoué à me retrouver et que sa cible numéro deux avait tué sa cible numéro un. L’idée en était presque séduisante, tant je pouvais prévoir la frustration qui en résulterait chez l’officier. Mais la raison principale était que mes employeurs ne perdraient pas de temps à essayer de me retrouver si ma mort était confirmée. Car, même en un tel instant, je ne devais pas oublier que ma mission était primordiale, même en cas d’échec.

Une fois de plus, je me demandais furtivement si Rezlak ressentirait de la peine en apprenant ma mort. Peut être serait-il dévasté ? Peut être que cela ne lui ferait ni chaud ni froid. Je n’étais certain que de la déception qu’il ne manquerait pas de ressentir. Et je me demandais si la mort n’était pas préférable à la perspective de devoir l’affronter.

- La seule chose qui m’importe désormais, c’est la façon dont je vais mourir. Et je ne peux te dire qu’une chose, c’est que je ne partirai pas tout seul. Mais pour atteindre cet objectif, je vais avoir besoin de ton aide. Une toute dernière fois…
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Ryad Assad
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Dim 25 Jan 2015 - 14:43

S'il y avait bien une chose que l'on pouvait reconnaître à Mardil… ou à Vipère, comme il préférait se faire appeler dans les bas quartiers de Minas Tirith, c'était qu'il était particulièrement audacieux. Il avait fait preuve de beaucoup de témérité en appelant la tueuse à lui, alors qu'il savait pertinemment qu'elle risquait de présenter un danger bien plus terrible que la garde de la ville. Si les hommes de Prentiss lui tombaient dessus, alors il n'avait plus aucune chance de s'en tirer vivant, certes, et il serait peut-être soumis à un interrogatoire dans les règles, musclé et violent. Mais jamais personne ne se risquerait à aller aussi loin dans l'abject que Sinove qui, il fallait le dire, était une experte dans la discipline. Son calvaire durerait aussi longtemps qu'il plairait à la jeune femme, qui en dépit de son efficacité redoutable pour massacrer des individus était paradoxalement très douée pour maintenir ses clients en vie. Sous ses doigts experts, ils souffraient le martyr des jours durant, des semaines s'il lui en prenait l'envie. Elle était d'une patience infinie, et d'une perversité sans nom.

Pour autant, il l'avait faite venir, et elle ne pouvait pas s'empêcher de se demander pourquoi. Non pas que voir Mardil mourir sans lui avoir révélé cela lui aurait fait de la peine, mais elle avait simplement l'impression que c'était un élément important dans la compréhension de l'entièreté de cette mission. Il y avait eu trop de mensonges, trop de trahisons, et elle avait curieusement envie de voir les voiles se déchirer, et la vérité éclater au grand jour. Qu'elle sût enfin qui elle devait tuer pour achever cette opération proprement. Mais, au lieu de lui révéler ce qu'elle voulait savoir pour enfin quitter ce monde comme il le méritait, Mardil décida de jouer au plus malin avec elle. Chacun de ses mots était calculé pour gagner un peu de temps, pour lui permettre de reprendre son souffle. Il n'espérait même pas pouvoir s'enfuir, et quoi qu'il ignorât la présence de Kat dans son dos, il savait qu'il était condamné. Alors qu'espérait-il gagner ? Espérait-il vraiment qu'elle allait lui laisser la vie sauve ?

Sinove l'écoutait attentivement, tentant de comprendre quel était son manège. Elle ne vit rien venir, jusqu'à ce qu'il tentât de se replacer dans une relation d'employeur-employé avec elle. Elle s'immobilisa une fraction de seconde, avant de refermer brusquement ses doigts en forme de serres autour des cheveux de l'ancien ranger du Gondor. Elle tira sa tête en arrière, comme lorsqu'elle lui avait fait glisser la première sangsue sur la langue, et elle put clairement sentir une vague de panique parcourir son corps. Cette fois, en revanche, elle ne fit rien de désagréable, et se contenta de le tenir ainsi, les yeux rivés sur le plafond, la gorge exposée à la moindre attaque. Il n'existait pas un animal qui eût apprécié cette posture, et Mardil devait sans aucun doute regretter ses paroles.

Du moins, ce fut ce que la jeune femme pensa avant qu'il poursuivît, décidé à terminer son argumentaire qui devait lui sauver la vie. Il paraissait s'accrocher à ses mots comme aux branches qui devaient l'empêcher de sombre dans l'abîme infini qui s'ouvrait sous ses pieds. Étonnamment, il ne paraissait pas se rendre compte qu'il avait déjà sombré bien loin dans les ténèbres, et que ses doigts gourds ne lui permettraient que d'économiser quelques secondes, quelques minutes tout au plus. Il était attiré inéluctablement par la mort qui lui tendait les bras, et il n'arrivait pas encore à se résoudre à plonger dedans. Pas sans avoir accompli une dernière mission pour laquelle, curieusement, il avait encore besoin de la jeune tueuse. Elle aurait dû le parier. Jusqu'à présent, il avait toujours fait appel à elle dans les situations les plus désespérées, et qu'est-ce que cela lui avait rapporté ? Elle avait affronté son contact gratuitement, par vengeance, alors qu'elle aurait sans doute dû le laisser se faire tuer comme il le méritait.

En guise de récompense, elle avait écopé de nombreuses blessures, et avait passé de longues semaines en convalescence. Lui, en revanche, en avait profité pour monter un réseau qui s'était imposé dans tout Minas Tirith, et qui avait rapporté beaucoup d'argent à Emelyne, son associée. Il aurait pu largement s'en contenter, et vivre pleinement une vie au grand jour, comme la maquerelle. Il se serait alors imposé dans la société, aurait hérité d'une place de choix, et aurait finalement réussi à accéder au rêve de milliers de personnes de par la Terre du Milieu. Mais non… il ne pouvait pas se contenter de ce que chacun pouvait désirer. Il lui avait fallu rester dans l'ombre, continuer à manigancer, continuer à ourdir de sombres complots.

Il avait encore fait appel à elle quand les choses avaient mal tourné, profitant de l'opportunité qu'elle pouvait représenter pour lui. Il savait qu'elle était une personne qu'il pouvait envoyer au devant de la mort, car il n'éprouvait que crainte pour elle. Même si elle devait y laisser la vie, il en concevrait un certain plaisir, satisfait d'avoir réussi à se débarrasser d'une épine dans son pied, heureux d'avoir pu éliminer une ennemie mortelle sans même avoir à lever le petit doigt. Encore une fois, il l'avait utilisée pour ses sombres machinations, lui avait demandé de récupérer des informations sans jamais lui dire la vérité. Il s'était trouvé que son premier employeur lui avait confié une mission qui primait de facto sur toutes les autres, et qu'elle avait fait au mieux pour remplir toutes ses obligations. Que pouvait-il donc lui reprocher désormais ? Que pouvait-il lui demander ? Au nom de quoi ?

Elle sentait qu'il essayait encore de l'exploiter, de l'utiliser pour un dernier pari insensé. Il ne souhaitait pas partir seul, c'était certain, mais pour l'heure la seule personne qui était certaine de l'accompagner dans la tombe était Sinove. Etait-ce vraiment elle dont il souhaitait se débarrasser en dernier ? Etait-elle la personne qu'il haïssait le plus au monde pour avoir tant envie de la voir mourir ? Elle n'avait pas conscience que leur relation était de cet ordre… Elle avait toujours cru qu'il y avait une certaine proximité entre eux, une certaine similitude dans leurs comportements et dans leurs réactions. C'était peut-être pour cela qu'elle avait pensé qu'aider Mardil ne serait pas un problème : elle était convaincue qu'après cela, il passerait son chemin, et l'oublierait. Mais non… il avait décidé de l'utiliser encore une fois, de la sacrifier comme une épée de basse qualité que l'on peut jeter au loin pour fuir plus facilement… C'était tout ce qu'elle représentait pour lui…

- Je sais ce que tu es en train de faire, Mardil…

Elle avait lâché ça sur un ton neutre, comme à son habitude, mais les mots qui sortaient de sa bouche étaient plus glaçants que d'habitude. Il était impossible d'être certain de son intention en ce moment précis, mais comment ne pas frémir alors qu'une tueuse psychopathe spécialiste de la torture vous tenait à sa merci et n'appréciait guère vos paroles ? Sinove n'était pas familière des longs discours, et elle n'ajouta rien, ce qui paradoxalement ajoutait encore au caractère effrayant de la jeune femme. Ce n'était pas qu'elle ne voulait pas en dire plus, c'était simplement qu'elle ne savait pas quoi ajouter pour compléter son propos. Elle percevait le serpent qui se cachait sous ce visage torturé et déformé par la douleur. Elle percevait très nettement ses manœuvres pour essayer de s'enrouler autour d'elle, pour refermer ses anneaux autour de son cou et l'étrangler jusqu'à la pousser à la reddition.

Aucun d'entre eux ne bougeait ni ne parlait, mais leurs âmes se livraient une lutte féroce pour le pouvoir, chacune essayant de dominer l'autre. Tout aurait pu être fini si d'aventure Sinove avait trouvé la force de refermer ses mains sur le cou de Mardil pour lui faire rendre son dernier soupir. Elle aurait remporté ce duel mental par sa domination physique, et aurait laissé derrière elle le souvenir de cet être qui ne lui avait en définitive apporté que des problèmes. Elle devait être la risée du Temple maintenant, et ses compagnons ne manqueraient pas de la réprimander pour son manque de discernement, alors qu'elle s'était laissée embarquer dans des missions trop complexes. Fort heureusement, le paiement avait été versé et récupéré, ce qui atténuerait la colère de ses supérieurs, qui n'avaient pas vraiment apprécié sa petite vendetta personnelle contre le contact, quelques mois auparavant…

Sinove demeura silencieuse un long moment, réfléchissant intensément aux tenants et aux aboutissants de la décision qu'elle s'apprêtait à prendre. Elle ne pouvait décemment pas plonger tête baissée dans l'océan de problèmes que Mardil lui promettait à demi-mots. Elle avait déjà bien assez d'ennuis comme ça, sans en plus devoir s'en rajouter pour les beaux yeux du renégat. Elle avait ses propres affaires à gérer, et elle devait défendre les intérêts du Temple avant tout. Ce n'était guère une alternative, elle devait penser à eux en priorité. Toutefois, la proposition de Mardil paraissait sincère – tout ce qu'il disait en cet instant paraissait sincère, naturellement, étant donné la position dans laquelle il se trouvait – et il y avait peut-être quelque chose à tirer de cela. Il souhaitait se débarrasser de quelqu'un, ne pas partir seul, et les candidats potentiels étaient nombreux. Emelyne ?  Prentiss ? Des survivants Haradrim ? Jovia ? Certains des membres du Cercle ? Mardil n'avait aucun allié, et tous ceux qui avaient un jour croisé sa route étaient susceptibles de le payer de leur vie, simplement parce qu'ils avaient vu son visage. Sinove ne faisait pas exception, et elle ne vivait que parce qu'il était encore trop faible pour lui planter un poignard entre les omoplates.

En considérant les cibles potentielles auxquelles l'ancien ranger pouvait s'en prendre, elle se demanda s'il n'était pas non plus dans l'intérêt du Temple de s'en débarrasser. Après tout, Emelyne connaissait leur identité, et si d'aventure elle venait à sortir de prison, elle pouvait essayer de leur faire porter le chapeau, ou bien d'employer leurs services pour d'autres missions inconsidérées comme celles-ci. A cause d'elle et de Mardil, onze fidèles serviteurs du Temple avaient perdu la vie, et cet affront n'avait jamais été vengé. L'heure était peut-être venue… De même pour Prentiss, l'officier savait désormais comment contacter les tueurs et il pouvait tout à fait leur tendre un piège pour accrocher un nouveau trophée à sa collection. S'il ne parvenait pas à capturer Sinove, il pourrait tout à fait se rabattre sur un autre membre du Temple, et c'était inacceptable. Sa mort avait dès lors un caractère de nécessité absolue. Quant aux Haradrim, ils savaient maintenant par l'intermédiaire de Jovia que le Cercle avait employé des tueurs professionnels pour se débarrasser d'eux. S'il y avait des survivants, combien de temps leur faudrait-il pour trouver leur identité, puis se venger ? L'intérêt du Temple était de rester neutre, et de profiter des conflits pour s'enrichir. Toute inimité contre un groupe particulier était problématique, et nécessitait de purger les gens qui connaissaient leur existence. Quatre ans auparavant, tous les tueurs en âge de combattre avaient été mobilisés pour une grande opération qui s'était déroulée au Khand. Un clan en particulier avait fait de la destruction du Temple sa mission. Ils avaient été massacrés jusqu'au dernier, hommes femmes, enfants, chevaux et bêtes, et leurs corps avaient été ensevelis dans le désert. C'avait été comme s'ils n'avaient jamais existé. Aujourd'hui, peut-être valait-il mieux éliminer les Haradrim, avant qu'ils eussent le temps de penser à se venger.

Sinove en était là de ses réflexions, quand sa bouche s'ouvrit toute seule :

- Non, Mardil. Je ne t'aiderai pas…

Elle avait lâché ça d'une voix cassante, et il n'était pas question de discuter ou de chercher à argumenter face à un ton aussi définitif. Elle lui libéra les cheveux, et la tête du tueur retomba mollement contre sa poitrine, alors qu'il reprenait son souffle. Il finit par la regarder dans les yeux, pour y voir la même expression figée que d'ordinaire. Il aurait pu parler à un mur que l'effet aurait été le même. Elle reprit :

- Mon contrat avec toi est terminé, Mardil. Nulle faveur, nul dédommagement. Si tu veux faire appel à moi, tu devras payer vingt-cinq mille pièces…

Elle savait pertinemment qu'il n'avait pas une telle somme sur lui, et qu'il n'avait aucun moyen de rassembler un tel montant, même en vendant tous ses biens. Toutefois, c'était le prix à payer s'il voulait s'attacher les services de la tueuse. Elle ne lui donnait pas vraiment le choix. Il pouvait vendre ses armes, ses vêtements, vider ses cachettes secrètes, réunir tout l'or qu'il voulait, il pouvait cambrioler, dérober des titres au porteur, elle se fichait de la façon dont il s'y prendrait, tout ce qui l'intéressait, c'était qu'il payât. Elle sortit un petit poignard, le fit tourner dans sa main, et le planta vigoureusement dans le bois de la chaise, juste entre les jambes du tueur, à quelques centimètres de sa virilité. Elle ajouta en se relevant :

- Je te laisse sept jours pour réunir la somme. Sans nouvelle, je partirai et tu ne me reverras plus jamais.

Elle tourna les talons, et Kat abaissa son arme derrière Mardil, s'éclipsant par un petit passage qu'elle avait aménagé afin de pouvoir fuir discrètement. Le bruit alerta peut-être le tueur, mais il n'avait aucun moyen de savoi si quelqu'un venait d'entrer ou de sortir, et encore moins de deviner de qui il s'agissait. Sinove s'arrêta sur le seuil de la porte, et souffla :

- Je t'ai déjà prouvé que tu pouvais compter sur moi. Libère-toi seul, et montre-moi ce que tu as dans le ventre.

Sans rien ajouter, elle quitta la pièce, laissant Mardil parfaitement seul, assis et fermement ligoté sur cette chaise. C'était sans doute moins pire que ce qu'il imaginait. Mais le ciel de sa vie ne s'était pas encore débarrassé des sombres nuages qui y avaient élu domicile depuis quelques semaines déjà...


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Mardil
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Mar 27 Jan 2015 - 23:53
Six jours. Six jours s’étaient écoulés depuis ma « conversation » avec Sinove. Et je n’avais pu, malgré mes efforts, réunir la somme demandée. J’ignorais même combien ce que j’avais à ma disposition représentait et cela m’était bien égal. Elle devrait se contenter de ça de toute manière. Malgré ce nouvel échec, on ne pouvait pas dire non plus que j’avais été totalement inefficace.

Sinove souhaitait avant toute chose faire affaire avec Vipère alors je devais endosser de nouveau le masque de l’assassin et non celui du déserteur aux abois. Me libérer des liens de la tortionnaire n’avait pas été chose aisée mais j’avais fini par m’en tirer. Et pas uniquement au sens littéral du terme. J’avais réalisé qu’il fallait que j’étouffe toute émotion humaine si je voulais mener cette mission à bien. Rien ne devait venir paralyser ma soif de vengeance car elle seule me permettrait d’arriver à mes fins. Ainsi, si Mardil s’était laissé capturer par Sinove, c’était bien Vipère qui s’était libéré. Et qui immédiatement avait mis au point un plan d’action.

Ce nouvel état d’esprit avait grandement facilité ma visite hebdomadaire à l’ancien entrepôt. Tout était désormais en place pour le piège qui allait se refermer sur Prentiss. Il ne me restait plus qu’à trouver comment l’attirer là bas.

Petit à petit, je retrouvais mes forces. Je me rendais compte seulement à cet instant que mon état de faiblesse des semaines précédentes (bien qu’il soit plus juste de parler d’un aller simple vers la folie) était juste une création de mon esprit embrumé. Seule ma vengeance devait compter pour le moment. Ma colère était froide désormais et d’autant plus implacable. Je ne ressentais plus de remord, plus de regret, plus de culpabilité et surtout plus de pitié pour qui que ce soit. Je n’avais plus peur non plus. Si mon corps était toujours dans le monde des vivants, mon esprit avait enfin réalisé le grand saut.

C’est donc une enveloppe vide animée uniquement par un désir de vengeance qui parcourait les rues d’Osgilliath à la nuit tombée. Ma destination était un bordel, ni spécialement luxueux, ni vraiment miteux. Il était fréquenté principalement par des marins et des soldats aussi il me fallait être très prudent. Mais c’était là que m’attendaient les réponses dont j’avais tellement besoin.

Je me remémorais mes visites précédentes en ces lieux, ces dernières ayant débutées quatre jours auparavant. Ce bordel était l’une des dernières acquisitions d’Emelyne qui, après avoir racheté tous ceux de Minas Tirith, avait décidé de faire la même chose à Osgilliath. Pour l’instant elle (ou plutôt Mervine désormais) n’en possédait que deux dans lesquels elle avait l’habitude de se rendre tous les mardis afin de discuter avec les gérants et constater de ses yeux que tout était en ordre. La chance avait été de mon côté car il semblait bien que Mervine avait gardé le même mode de fonctionnement que son ancienne patronne.

Elle était loin d’être aussi prudente qu’Emelyne et elle était seule lorsqu’elle pénétra dans le bureau de l’homme qui gérait son commerce en son nom, lequel était attaché et bâillonné par mes soins. Elle n’avait pas eu le temps de fuir, pas même de crier à vrai dire. Cependant, lorsqu’elle comprit que je n’étais pas venu pour la tuer, elle s’était calmée et nous avions pu avoir une longue conversation.

- Vous ne manquez pas de culot d’oser vous en prendre à moi. Je pourrais vous faire arrêter sur le champ si l’envie m’en prenait. Tachez de ne pas oublier le genre de clientèle que nous avons ici.

- Vous seriez morte avant qu’ils n’arrivent jusqu’à vous. Mervine, je ne requiers qu’un service de votre part et je vous jure qu’ensuite je disparaitrai de votre existence pour toujours.

- Quel service ?

- 25000 pièces.


Elle ne pût retenir un éclat de rire dans lequel ne perçait aucune joie.

- Afin de pouvoir surenchérir sur le montant de la prime accordée pour votre capture ?

- L’usage que je souhaite en faire ne vous regarde en rien.

- Je n’ai aucune raison de vous aider.

- Je pense que si. Vous souvenez-vous avec précision des événements de l’hiver dernier lorsque vous vous cachiez grâce à moi ?

- A cause de vous plutôt. Je ne vois pas bien où vous voulez en venir.

- Je ne sais pas à quel point vous avez trouvé la compagnie de Méneï agréable mais ce dernier a fort apprécié la vôtre. J’ai lu des détails plus que croustillants dans son journal.


Je vis le visage de la maquerelle se décomposer à l’entente de mes dernières paroles.

- Vous ignoriez probablement qu’il consignait tous les faits qu’il jugeait importants. Je me demande comment réagirait les autorités à cette lecture passionnante.

- Vous ne pouvez pas faire ça. J’ai travaillé trop dur pour que tout me soit retiré si vite.

- Alors vous connaissez le prix pour obtenir les précieuses pages de ce journal qui vous font tant défaut.

- Je ne peux pas réunir une telle somme. Emelyne n’a été arrêtée qu’il y a quelques semaines. Le général Cartogan et le gouverneur d’Illicis ont accepté que je reprenne la direction de ses établissements car il est plus sécuritaire et plus profitable qu’ils soient entre les mains d’une seule personne. Cependant, après tous ces événements, ils n’ont qu’une confiance limitée en moi. Mes comptes sont étroitement surveillés.

- Faîtes au mieux. C’est dans votre meilleur intérêt. Entretemps, j’aurais besoin de quelques renseignements de la part de votre employé ici présent et occasionnellement d’un toit. Puis-je lui faire confiance ?


Mervine se tourna vers l’homme ligoté et lui jeta un regard glacial.

- Il ferait mieux de ne pas vous trahir. Il sait ce qui l’attend dans le cas contraire.

- Je suis ravi de voir que vous avez retenu quelques leçons de la part de votre ancienne patronne.


Le gérant du bordel m’avait fourni l’information que je souhaitais. L’un des soldats chargés de la surveillance de Jovia était l’un de ses clients réguliers. Un client aux goûts très particuliers. Voilà qui arrangeait bien mes affaires. Ce bordel était réputé pour la diversité des offres qu’il proposait. J’avais souri en entendant le nom du soldat en question. Ses penchants pour les jeunes hommes avaient été portés à ma connaissance quelques années auparavant. Une information parmi tant d’autres glanées au cours de ma carrière d’espion. Une information dont je n’avais eu aucune utilité… jusqu’à aujourd’hui.

C’est ainsi que je pénétrais à nouveau dans le bordel quelques jours plus tard. Le soldat n’était venu aucun des soirs précédents et s’il ne venait pas non plus ce soir, je devrais me résoudre à me passer d’informations pourtant nécessaires. Mais pour l’heure, j’avais rendez vous avec Mervine. Cette dernière semblait nerveuse et j’en compris rapidement la raison lorsque je vis la somme qu’elle avait réussie à réunir.

- 8000 ! C’est le mieux que vous ayez pu faire ?

- Cela a déjà été très compliqué. Je vous en prie.


Je lui tendis les pages en question, conscient qu’elle ne pourrait pas m’apporter davantage avant l’expiration du délai imposé par Sinove et ayant encore besoin de sa coopération si le soldat venait à faire son apparition. Elle se mit à lire frénétiquement et ses joues s’empourprèrent. Si j’avais écrit moi-même les lignes qu’elle avait devant les yeux, ce journal n’étant qu’une complète invention de ma part, Méneï ne s’était pas gêné pour me donner des détails plutôt crus. Il avait toujours aimé se vanter de ses conquêtes et j’avais supporté tant bien que mal ses vantardises, faisant ce que je faisais de mieux : écouter et apprendre. Même après la mort, mon ex associé continuait à se rendre utile.

Je me retirais ensuite dans la chambre préparée à mon intention et attendis. J’allais perdre tout espoir lorsque le gérant vint m’apprendre que mon « client » venait de faire son apparition. Je lui dis d’attendre quelques minutes avant de le faire entrer. Il n’y avait aucune lumière dans la pièce hormis celle de la lune qui diffusait une lueur blafarde, presque maladive. Je me débarrassais de tous mes vêtements et vidais d’un trait le contenu d’une petite fiole de verre dans ma bouche. Le goût en était atroce mais, en comparaison de la sangsue de Sinove, presque acceptable. Et c’était là ma seule protection face au poison. J’appliquais ensuite ledit poison sur différentes parties de mon corps et reculais afin que mon visage reste dans l’obscurité. Je plaçais ma main brûlée de manière à ce qu’elle ne soit pas directement visible. De toute façon, je doutais fort qu’il s’arrêtât sur cette partie là de mon anatomie.

Ce n’était pas la première fois que je jouais ce genre de rôle pour obtenir des informations et les évènements me donnèrent rapidement raison. Un homme d’une quarantaine d’années fît son entrée. Je distinguais mal ses traits ainsi placé mais je savais que la lumière tombait directement sur ce qui devait l’intéresser le plus. Il ne perdît pas de temps et vint à ma rencontre. Ses mains étaient déjà sur mon corps lorsqu’il pencha son visage vers le mien. La stupeur se lit sur son visage alors qu’il reconnaissait mes traits et il eût un mouvement de recul. Il était cependant trop tard et la paralysie gagnait déjà ses membres. Il s’écroula en quelques secondes.

Je me lavais consciencieusement  avant qu’il ne reprît connaissance. J’avais un léger vertige et mes mouvements n’étaient pas aussi assurés que d’habitude, preuve que cet antidote devait encore être amélioré. Lorsque le soldat se réveilla, il était ligoté et bâillonné et, à la place du jeune prostitué, une silhouette sombre et menaçante lui faisait face. Je n’étais pas aussi expert en torture que Sinove mais mon poignard serait bien suffisant. Il fallait seulement savoir comment l’utiliser au mieux.

Quelques heures plus tard, il m’avait dit tout ce qu’il savait. 8000 pièces n’étant pas suffisant, j’avais rajouté un corps à faire disparaître à ce que me devait Mervine. Je quittais donc la chambre discrètement, les laissant faire leur travail.

J’en avais appris plus que je n’avais espéré. Prentiss était apparemment obsédé par moi. Ma capture était sa seule préoccupation et il me serait donc aisé de lui tendre un piège. Le nombre de soldats affectés à la surveillance de Jovia avait diminué. Etant donné les événements survenus au cours du mariage royal, il était impensable de mobiliser autant d’hommes pour la capture de deux individus, fussent-ils des plus dangereux. L’officier avait donc préféré renforcer les contrôles à la sortie d’Osgilliath afin de prévenir toute fuite éventuelle de ses proies. Toute personne souhaitant quitter la cité devait se soumettre à une fouille en règle. Cependant, nombres de voix s’élevaient déjà contre ce dispositif contraignant (surtout pour une cité commerciale telle qu’Osgilliath) et si Prentiss ne capturait pas bientôt Sinove ou moi, il ne saurait être maintenu très longtemps.

Seule une vingtaine d’hommes restaient à la disposition de Prentiss et assuraient la garde de Jovia. Il m’était impossible de prévoir le nombre de ces derniers que l’officier prendrait avec lui pour me capturer mais cela laisserait une chance à Sinove d’atteindre Jovia. Enfin, si elle jugeait le paiement suffisant pour accepter de m’aider.

J’avais aussi appris que la capture de Sinove n’étant pas plus prête d’aboutir que la mienne, Prentiss étudiait de nouvelles options. Mon informateur avait surpris une conversation entre Jovia et lui qui intéresserait sans doute Sinove.

Je réussis à éviter les patrouilles et à rejoindre le repaire dans lequel Sinove m’avait trouvé presque sept jours auparavant et savourais enfin un repos bien mérité. La jeune tueuse fit son apparition le lendemain en fin d’après-midi. Cette fois-ci je l’attendais de pied ferme mais elle ne semblait pas avoir d’intention belliqueuse à mon égard. Je ne pris néanmoins aucun risque. Je ne perdis pas de temps en civilités (choses qu’elle ne savait de toute façon pas manier et auxquelles elle ne voyait sûrement aucun intérêt).

- Je n’ai pas réuni l’intégralité de la somme demandée mais je te laisse seule juge de ce que cela représente.

Je lui envoyais un sac contenant, outre l’argent de Mervine et ce que j’avais dérobé ces derniers jours (le tout représentant un peu moins de 10000 pièces), le bijou numénoréen que m’avait offert Ezendirakban. Je répugnais à m’en séparer, bien qu’il ne me soit plus d’aucune utilité là où je me rendrais. Néanmoins, il représentait beaucoup pour moi. Il me rappelait de ne jamais me fier aux apparences et de rester vigilant. A croire qu’il n’était pas si efficace que ça, vue la situation dans laquelle je me trouvais aujourd’hui. Je n’avais aucune idée de sa valeur. Peut être n’était-ce pas assez, peut être valait-il plus que le prix demandé ? La réponse m’indifférait au plus haut point tant que Sinove acceptait ma proposition.

- Je rajoute aussi un renseignement qui pourrait t’intéresser. Un informateur m’a rapporté une conversation entre Prentiss et Jovia. Il s’avère que c’est cette dernière qui a convaincu l’officier de s’en prendre à toi. Et, étant donné qu’il n’a pas réussi à t’attraper, il a eu une phrase énigmatique que ma source n’a pas comprise : « Puisque je n’arrive pas à capturer l’abeille, il vaudrait mieux détruire la ruche. »

J’exposais ensuite mon plan à Sinove. Celui-ci était des plus simples. Il fallait le mettre en œuvre dès le soir venu afin que la disparition du soldat n’ait pas eu le temps de les alerter et afin de ne laisser que peu de temps de réflexion à Prentiss. Il faudrait lui faire porter un message de ma part lui signalant ma présence dans un ancien entrepôt désaffecté et lui demandant de me rejoindre afin de régler notre différent. Peut être la jeune associée de Sinove pourrait se charger de cette partie du plan qui ne représentait que peu de risque.

Quoi qu’il en soit la réaction de Prentiss était prévisible. Il prendrait des hommes (malgré le fait que la note que j’avais rédigée précisât qu’il vînt seul, je ne me faisais aucune illusion à ce sujet) et laisserait Jovia en compagnie de quelques soldats. Cinq ? Dix ? Quinze ? Il était difficile de faire une estimation. Sinove aurait alors la possibilité d’assouvir notre vengeance sur la jeune haradrim.

J’attendis la réponse de la jeune femme à la cicatrice. Quoi qu’elle décide, c’étaient là nos adieux. Nous ne nous reverrions jamais. C’était aussi bien comme cela. Si j’avais survécu, notre prochaine rencontre se serait terminée par la mort de l’un d’entre nous.
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Ryad Assad
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Sam 31 Jan 2015 - 15:19

- Kat ?

Sinove n'était pas une personne très expressive, c'était le moins qu'on pouvait dire. Elle avait plutôt l'habitude de dégager autant de chaleur qu'une pierre, et ses expressions faciales n'étaient guère un bon moyen de savoir ce à quoi elle ressemblait. Sa voix, d'ordinaire, n'était pas non plus très utile à quiconque voulait la comprendre. Elle avait le ton neutre, glacial, comme si elle s'empressait de finir de parler, pour retourner dans un mutisme qui lui convenait davantage. Toutefois, il y avait une pointe d'émotion dans cette simple question. Pas de la tristesse, pas de la colère, mais une forme de surprise légèrement teintée de perplexité, qui ne lui ressemblait pas véritablement. Il fallait dire que l'attitude de la jeune fille était anormale, et qu'il n'y avait qu'une réaction anormale qui pouvait y répondre. En effet, elle s'était arrêtée en plein milieu de la pièce, droite comme un « i », immobile. Ses yeux ne quittaient pas Sinove, et on lisait dans son regard une interrogation presque agressive, presque accusatrice. Katjun n'avait pas encore réussi à maîtriser ses émotions, et il était encore trop facile de lire en elle. La question posée par la tueuse expérimentée, un seul mot prononcé, était bien plus complexe qu'on pourrait le penser. La plus jeune était tenue d'y répondre, mais elle paraissait ne pas savoir comment le formuler. Devant le regard insistant de sa tutrice, elle finit par lâcher :

- Qui est cet homme ?

La question était naturelle, pour ne pas dire attendue. Mardil, Vipère, il s'agissait de leur cible, et jamais un membre du Temple n'aurait pu accepter une mission qui impliquait autant de complications. Si la situation avait dérapé sans que la tueuse en fût au courant, les choses étaient compréhensibles. Mais désormais que Kat avait la preuve que Sinove et Mardil se connaissaient, il y avait beaucoup de points sur lesquels on pouvait s'interroger. Avant que la plus grande eût trouvé le temps de formuler une réponse, d'autres questions fusèrent, en rafale :

- Pourquoi est-il toujours en vie ? Pourquoi n'a-t-on pas mis fin à tout ça ? Pourquoi lui laisser une chance, et prendre le risque de plonger dans une nouvelle mission difficile ? Pourquoi, Sinove ?

Cette dernière demeura interdite, absolument immobile. La petite chambre miteuse qu'elles louaient était parfaitement silencieuse, et le seul mouvement était la respiration agitée de Katjun, qui avait perdu temporairement la maîtrise de ses nerfs. D'ordinaire, la jeune femme lui aurait donné quelques conseils, lui aurait appris à maîtriser sa respiration, mais elle ne pouvait pas s'y résoudre maintenant. Elle percevait tout le doute qu'il y avait chez sa jeune protégée, et elle ne voulait pas lui donner l'impression qu'elle éludait sa question, qu'elle faisait en sorte de la distraire. Kat n'était plus une enfant depuis qu'elle avait posé les pieds au Temple, et elle ne devait pas être traitée comme tel. Pour son propre bien, et pour le bien de ceux qui se trouvaient en face d'elle, s'ils ne voulaient pas se retrouver avec un couteau sous la gorge. Petite prodige à l'intelligence vive, elle n'appréciait pas d'être rabaissée. Au lieu de se risquer à le faire, Sinove répondit d'une voix calme :

- Quelles sont tes conclusions, Katjun ?

La jeune fille serra les mâchoires. Elle ne s'attendait de toute évidence pas à cette question, et elle n'avait pas véritablement envie d'en arriver là. Toutefois, le regard de son aînée était si intense qu'elle fut obligée de lui avouer le fond de ses pensées :

- Cet homme est un danger pour nous, et nous étions en position de force. Je crois que ne pas l'avoir tué est un signe de… faiblesse… Je ne comprends pas pourquoi l'avoir gardé en vie. Il n'est qu'une gêne, un obstacle. Le Temple ne voudrait pas que nous le laissions vivre.

Sinove hocha la tête pesamment, acceptant les reproches qui n'étaient pas infondés. D'une voix posée, comme à son habitude, elle répondit :

- Je ne crois pas qu'il s'agisse d'une faiblesse. C'est plutôt un calcul. Je pense que nous pouvons encore l'utiliser, et il n'est pas une menace pour nous…

- Ce ne sont que des excuses. Tu sais bien que tu justifies l'injustifiable. Il aurait dû mourir, depuis bien longtemps.

Les deux femmes se faisaient face, et en cet instant il ne semblait plus y avoir de différence d'âge entre elles. Sinove était certes l'aînée, mais elle s'éloignait peu à peu des principes du Temple, ce qui lui faisait perdre toute légitimité. Kat, en revanche, paraissait plus orthodoxe, et en cela elle s'autorisait donc à s'élever au même rang que celle qui aurait dû être sa tutrice. Une pointe de tension agita l'air, mais il n'y avait aucune violence perceptible. Pour l'instant.

- Alors, tu crois que je suis faible en laissant Mardil en vie ? Tu crois que je suis aveugle ?

Kat approuva, sans se démonter :

- Oui. Et je crois que cet homme ne fera que nous attirer des problèmes. J'ai entendu parler du désastre de Minas Tirith, et je suis persuadée qu'il était impliqué. C'est évident, vous vous connaissez. Tu n'as pas peur de lui, mais tu le respectes… Pire, on dirait que tu as de l'affection pour lui. Pourquoi ?

Il était étonnant de voir la perspicacité de Kat, en dépit de son jeune âge. Elle paraissait voir au-delà des apparences et des faux-semblants, et ses paroles déstabilisèrent légèrement Sinove, qui ne s'était jamais vraiment posé la question de son lien particulier avec Vipère. Elle avait toujours su qu'ils étaient proches, mais elle pensait que c'était seulement parce qu'ils partageaient des trajectoires de vie parallèles. Avoir de l'affection pour lui ? L'idée était saugrenue. Des sentiments ? Encore plus irréaliste. Toutefois, elle ne pouvait pas nier qu'elle pensait à lui de temps à autre, et qu'elle s'était demandée s'il avait finalement attaqué les Haradrim sans elle ou non. Elle le voyait davantage comme un compagnon d'armes, comme un homme aux côtés de qui elle avait combattu pour autre chose que l'argent, ce qui était déjà beaucoup pour elle. Il ne serait jamais un ami, mais elle éprouvait bel et bien une sorte de respect pour lui. Un respect qui jusqu'alors l'avait empêchée de mettre fin aux jours de l'ancien Ranger.

- Mardil a tué nos compagnons, Kat. Tous ceux avec qui j'étais arrivée à Minas Tirith. Je n'ai aucune affection pour lui, crois-moi. Mais nous avons combattu ensemble. Pas par choix. Je crois que oui, je le respecte. Mais si je dois le tuer, je le ferai sans hésiter. Pour l'instant, cette obligation ne s'est pas imposée. Il reste donc en vie.

Kat fronça les sourcils :

- Mais alors pourquoi accepter de travailler pour lui ? Pourquoi vouloir prendre un nouveau risque ?

Sinove s'assit sur le lit qui était le sien, et soupira légèrement. La tension venait de retomber quelque peu, et elle en était soulagée quelque part. Se disputer avec Kat, c'était comme une mère se disputant avec sa fille. C'était désagréable, douloureux, mais parfois nécessaire. Elle n'avait simplement pas envie de perdre le respect que la jeune fille avait pour elle, et elle ne souhaitait pas non plus lui donner une mauvaise image :

- Mardil se trompe s'il croit que le Temple prévoit un dédommagement. Mais l'idée de partir sur une défaite me déplaît. Si j'échoue aujourd'hui, j'échouerai demain. Si je fuis aujourd'hui, je fuirai demain. Si je vis aujourd'hui, je mourrai demain.

Kat se renfrogna légèrement. Elle n'était pas convaincue, loin de là, mais elle n'avait pas le choix. Elle devait faire avec. En dépit de la conviction qu'elle avait d'avoir raison, la hiérarchie passait avant tout. Sans doute lui manquait-il des éléments pour pouvoir juger, et probablement qu'elle aurait changé d'opinion si elle en avait eu connaissance. Cependant, Sinove n'était pas du genre à faire part du fond de sa pensée spontanément, et elle n'en était de toute façon pas obligée. D'une voix redevenue calme et maîtrisée, la jeune fille demanda :

- C'est donc la dernière fois que tu travailles pour ce Mardil, n'est-ce pas ?

Sinove hocha la tête. Elle n'envisageait pas d'être à nouveau sous son emprise, car elle savait qu'il se débrouillerait encore pour la manipuler et essayer de se débarrasser d'elle. La prochaine fois qu'ils se rencontreraient, si un tel jour devait jamais arriver, ils se retrouveraient face à face, et ils régleraient enfin leurs comptes. Toutefois, eu égard à leur style de vie, il y avait fort à parier qu'ils trouveraient la mort dans un quelconque endroit perdu de la Terre du Milieu avant d'avoir eu l'occasion de se recroiser. En un sens, ce n'était peut-être pas plus mal…


~ ~ ~ ~



Comme convenu, Sinove s'était rendue au point de rendez-vous après les sept jours. La sécurité à Osgiliath était de plus en plus lâche, conséquence de l'impossibilité des autorités à se saisir de leurs prisonniers. On n'avait pas même aperçu leur silhouette, et en haut lieu on commençait à se demander si les tueurs n'avaient pas réussi à s'échapper de la cité fluviale. Les troupes mobilisées pour assurer les patrouilles et garder les portes étaient peu à peu réaffectées pour parer à des problèmes plus urgents, et il n'était pas question de sacrifier la défense du Gondor pour une sicaire en fuite, et un déserteur isolé. Prentiss commençait peu à peu à perdre la face, et il était d'autant plus susceptible de commettre une erreur. Une erreur fatale. Sans rencontrer trop de difficultés, donc, la tueuse avait réussi à rejoindre Mardil. Elle avait revêtu sa tenue de combat complète, un solide plastron de cuir, des jambières et des bottes noires comme la nuit. A sa hanche pendait une dague de belle taille qu'elle n'aurait jamais pu porter à Minas Tirith, sous peine d'être arrêtée immédiatement par les gardes. Sous son bras gauche, elle tenait son masque aux voiles, qui dissimulait d'ordinaire son visage lorsqu'elle était en mission. C'était un des symboles des guerriers du Temple, qui la conduirait une nouvelle fois dans la bataille, comme un spectre vengeur. Restait à savoir si elle tuerait Mardil, ou les ennemis de ce dernier.

Le renégat se tenait juste là, face à elle, et il paraissait avoir repris du poil de la bête. Il n'était plus la pathétique créature effrayée qu'elle n'avait eu aucun mal à assommer et à attacher. Il n'était plus l'animal retranché dans son terrier, se nourrissant de vers et de racines pour survivre au prédateur qui le cherchait au dehors. Il était loin d'avoir retrouvé la pleine mesure de ses capacités, mais il avait meilleure mine, et surtout on lisait dans son regard une profonde détermination, une volonté d'en finir que Sinove ne lui avait jamais vue. Même quand ils avaient affronté le contact, il agissait de manière résignée, essayant encore de garder la tête hors de l'eau, convaincu qu'avec la logique et la raison, il allait s'en tirer. Aujourd'hui, il était bien au-delà de ce point. Il était déjà mort, et il le savait. Il avait pour seule ambition de faire s'effondrer avec lui autant d'ennemis que possible, de partir comme un ouragan destructeur plutôt que de disparaître comme un courant d'air arrêté par une simple fenêtre. Elle le voyait dans ses yeux : il était prêt.

Sinove jeta un coup d'œil au sac qu'il venait de lui envoyer. Il contenait un beau paquet de pièces, mais il manquait très certainement une partie de la somme. Sans cesser de porter son attention sur Mardil – qui après tout pouvait très bien essayer de faire diversion pour mieux la tuer – elle s'empara du sac. Elle portait des gants qui la protégeraient des éventuels poisons que le renégat aurait pu mettre sur le tissu pour se débarrasser d'elle. Après un dernier regard glissé dans sa direction, elle ouvrit le contenant, s'attendant presque à voir surgir un serpent venimeux qui lui aurait sauté au visage. Mais il n'y eut rien de tout cela. Il paraissait vouloir jouer dans les règles, et c'était tant mieux pour lui. Sinove regarda à l'intérieur, et eut la surprise de découvrir un bijou en forme d'étoile, qui paraissait en argent massif, dans lequel était sertie une pierre précieuse. C'était un bel objet, certes, qui devait valoir un bon prix. Toutefois, le regard de la jeune femme en disait beaucoup plus long. Elle demeura silencieuse pendant un moment, comme si, plongée dans ses souvenirs, elle se remémorait des épisodes particuliers de sa vie.

- Tiens.

Elle lança le pendentif à Mardil, qui l'attrapa habilement. Pendant un instant, ils se dévisagèrent, et on put croire que Sinove allait s'expliquer sur son geste. Elle était d'ailleurs presque sur le point de dire quelque chose, mais elle se retint au dernier moment. A quoi bon ? A quoi pouvaient bien servir les mots, puisque de toute façon ils étaient condamnés ? Laissant à Mardil ses réflexions et ses prémices de conclusion, elle se contenta de refermer le sac, et de se le mettre de côté. Le renégat savait qu'il manquait une grande partie de la somme, et il espérait convaincre la jeune femme avec des mots. Des mots qui avaient été soigneusement choisis, travaillés même, pour produire l'effet escompté. Toutefois, la réaction de la jeune femme fut des plus déstabilisantes, pour ne pas dire perturbante. C'était sans aucun doute la chose la plus effrayante qu'avait fait Sinove jusqu'à présent, et il était impossible de ne pas éprouver un frisson en la regardant. Quand le déserteur lui annonça à demi-mot que Prentiss envisageait de s'en prendre au temple, elle leva les yeux vers lui, et sa bouche se déforma en un léger sourire, un rictus terrorisant. Mardil ne l'avait jamais vue sourire, et il n'avait pour ainsi jamais vu aucune émotion se dessiner sur son visage. Le tout n'avait duré qu'un instant, l'espace d'un battement de cil, mais c'était suffisant pour éprouver un immense malaise. Si la simple pensée que Prentiss pourrait s'attaquer au Temple réussissait à produire cette réaction chez Sinove, il y avait de quoi s'inquiéter…

Sans se démonter – après tout, à quoi aurait-il servi de reculer maintenant, après en avoir tant fait pour survivre et en arriver là ? –, Mardil lui exposa son plan en prenant bien soin de lui souligner les zones d'ombre, les risques et les problèmes éventuels qu'ils pouvaient être amenés à affronter. Un renfort inopiné de troupes qui garderait Jovia, ou bien une réaction incongrue de la part de Prentiss. Toute la mission était fondée sur la réaction de ce dernier, et sur son immense arrogance. Il y avait de bonnes chances que cela réussît, mais ils s'exposaient tout de même tous les deux à des risques immenses. S'attaquer ainsi aux gardes de la cité, c'était dangereux. Très dangereux. Toutefois, pour des motifs qui paraissaient complexes, mais qui en réalité étaient très simples, Sinove ne pouvait pas refuser ce dernier baroud d'honneur. Elle avait combattu aux côtés de Mardil, elle avait combattu pour lui, et encore une fois elle irait droit vers une mort certaine avec lui, consciente que les raisons qui la poussaient à agir n'étaient pas véritablement rationnelles. Elle ressentait un lien, une connexion spécifique vis-à-vis de cet homme. Peut-être parce qu'ils avaient versé leur sang contre les mêmes ennemis. Peut-être parce qu'en le voyant, elle ne pouvait pas s'empêcher de se dire qu'il aurait eu sa place au Temple.

- Jovia mourra de ma main.

Elle se retourna, majestueuse et glaciale, comme le premier jour qu'il l'avait vue, et quitta la pièce. Elle avait toutes les informations nécessaires pour mener sa mission à bien, désormais, et elle ferait de son mieux pour y parvenir. Elle sentait le regard de Mardil sur son dos, et elle ne put s'empêcher de s'arrêter sur le seuil de la porte de la cave dans laquelle ils s'étaient retrouvés. Elle se retourna à demi, désireuse de lui dire quelque chose. Quelque chose d'important. Toutefois, les mots ne vinrent pas. A quoi bon ? A quoi bon parler maintenant, quand seuls les actes pouvaient changer quelque chose ? Elle se contenta donc d'enfiler son masque, qui fit disparaître définitivement son visage défiguré mais sculptural. Elle n'était plus Sinove. Elle était l'agent du Temple, et sa pensée se réduisait à un mot : Jovia.


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Mardil
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Sam 31 Jan 2015 - 23:37
Cela faisait maintenant plus de deux heures que je patientais dans l’ancien entrepôt abandonné en attendant l’arrivée de Prentiss. Je ne pouvais garder mon calme, étant dans l’expectative. Sinove avait-elle fait passer le message signé de ma main à l’officier ? Ce dernier s’était-il jeté tête baissée dans le piège ou avait-il compris qu’il courrait à sa perte en me rejoignant ici ce soir ?

Je n’avais aucun moyen de répondre à ses questions. Et je ne pouvais rester dans l’entrepôt plus que de raison si Prentiss avait prévenu ses supérieurs et que des soldats venaient en nombre pour m’arrêter. Mais je ne pouvais non plus me résoudre à partir et laisser filer la seule chance que j’avais de me débarrasser de l’officier. Alors j’attendais et je n’avais pas grand chose d’autre à faire que de ressasser la dernière vision que j’avais eu de Sinove.

J’avais cru que je commençais à bien cerner la jeune meurtrière mais ses réactions m’avaient surpris au plus haut point. Face au bijou d’Ezendirakban d’abord puis face à la mention des intentions de Prentiss envers le temple. J’avais également eu l’impression qu’elle souhaitait m’en dire plus. Moi aussi j’aurais eu bien des choses à ajouter mais cela n’avait plus aucune importance. Il était peut être mieux de rester sur des non-dits. Qu’aurions-nous pu réellement ajouter à tout ce qui s’était passé ces derniers mois ?

Je fus tiré de mes réflexions par un léger bruit du côté de la porte principale. Le hangar n’était pas très grand et il ne possédait que deux entrées. L’entrée principale et une autre débouchant dans une arrière salle, laquelle donnait sur le grand espace de stockage où je me trouvais présentement.

Un homme avançait prudemment dans ma direction. Je n’étais pas caché, me tenant au milieu de la salle afin de pouvoir être en mesure de voir arriver tout assaillant potentiel. Il ne cherchait pas non plus à se cacher car il tenait entre ses mains une lampe qui diffusait une chaude lueur autour de lui. C’était là une chose que je n’avais pas prévu et qui pouvait se révéler fort dangereuse.

En effet, j’avais stocké une grande quantité de foin et de matière inflammable dans tout l’entrepôt. Le but était d’y mettre le feu une fois que je me serais débarrassé de Prentiss. Si le feu prenait avant alors nous avions toutes les chances de mourir brûlés vifs l’un comme l’autre. A cette pensée, je sentis des démangeaisons dans ma main blessée, bien que je sache que c’était là une pure création de mon esprit. Je ne me souvenais que trop bien de la douleur immonde qu’avait été le fait de plonger ma main dans le feu et l’idée de mourir de cette manière m’était intolérable. Il allait donc falloir que je me montre très prudent afin d’éviter tout départ de feu inopportun.

Prentiss avançait lentement vers moi mais gardait ses distances. Il était seul, ce qui était une surprise. Etait-il fou au point de penser qu’il pourrait venir à bout de moi sans renfort ? Un instant je pensais à Sinove. Elle n’avait pas la moindre chance si les vingt hommes travaillant sous les ordres de l’officier étaient tous restés chez lui. Ce dernier s’immobilisa à une dizaine de mètres de moi et posa sa lampe sur le sol devant ses pieds. La lumière projetait maintenant des ombres inquiétantes sur son visage et il tira son épée de son fourreau. Le message était clair : nous ne ressortirions pas vivants de cette confrontation. En tous cas pas tous les deux.

- Pourquoi ce message Mardil ? Fatigué de te terrer comme un lâche ? Resterait-il un soupçon d’honneur au fond de toi ?

- Disons que je préfère mourir dans un combat singulier que d’être exécuté en place publique. Je suis surpris que tu sois venu seul comme je le demandais.

- C’était plus honorable de cette façon. Mais ne te fais aucune illusion. Mes hommes ont pour consigne de prendre d’assaut ce bâtiment si je ne suis pas ressorti dans quinze minutes.


Il valait mieux compter dix minutes par sécurité. J’avais côtoyé l’officier ces dernières années et je savais que j’avais devant moi un soldat expérimenté et sur ses gardes. Il ne fallait pas penser à le prendre par surprise. Je dégainais à mon tour mon épée. Pas de poison cette fois-ci. Seules les armes décideraient du vainqueur. Contrairement à ce que pensait mon adversaire, il m’arrivait de faire preuve d’honneur. Ou disons plutôt que, quitte à mourir ou à survivre, je préférais savoir lequel d’entre nous était le meilleur combattant. Un combat à la loyale. Cela faisait bien longtemps que je ne m’étais retrouvé dans pareille situation.

Je partis vers ma droite et il fît de même. Nous nous tournions autour avec précaution, ne nous quittant pas des yeux un seul instant. Nous savions pertinemment qu’au premier signe d’inattention, le combat serait engagé pour de bon. Et qu’alors il ne s’arrêterait que lorsque le sang aurait coulé… et que l’un de nous aurait cessé de respirer.

Nous continuions à nous dévisager tout en tournant autour de la salle avec lenteur. Nous avions presque échangé nos positions initiales lorsque Prentiss arriva à l’endroit que je souhaitais. Trop occupé à me surveiller, il ne prît pas garde à la corde tendue au niveau du sol. Le mécanisme se déclencha presque immédiatement et seuls ses réflexes lui permirent d’éviter le carreau d’arbalète qui vola vers lui. Il venait d’apprendre que mon honneur avait ses limites.

Je profitais de sa position de faiblesse (ayant dû se jeter à terre pour éviter le trait mortel) pour bondir vers lui. Il réussit néanmoins à parer mon coup d’épée et, surpris par la force de sa riposte, je fus forcé de reculer de quelques pas. Il en profita pour se relever et passer à l’attaque.

Il n’était pas spécialement rapide mais il compensait largement par une force brute largement supérieure à la mienne. Si ma rapidité me permettait d’esquiver ses attaques, je me voyais néanmoins contraint à reculer de plus en plus. Il n’était protégé que par une armure légère en cuir, ayant préféré la maniabilité à la protection d’une armure plus élaborée. De mon côté, je portais ma tenue de Vipère, qui n’offrait que peu de protection, mais qui me permettait une grande liberté de mouvements.

Alors qu’il préparait une nouvelle attaque en force, je me jetais en avant et, d’un mouvement latéral de mon épée, entaillais son ventre sans protection. Il avait néanmoins eu le temps de se reculer quelque peu et la plaie ne fut guère profonde. Je profitais du fait qu’il fut momentanément déstabilisé pour passer à l’offensive et il recula précipitamment. Cependant, son mouvement brusque l’amena du côté de la lampe qui brûlait toujours au sol et son pied envoya cette dernière rouler vers l’entrée principale. Malheureusement, son contenu entra en contact avec l’un des points de départ d’incendie que j’avais préparé et le feu s’éleva presque instantanément.

J’avais bien prévu les choses et le feu se propagea rapidement autour de nous. Il nous restait moins de cinq minutes avant que ce dernier ne coupe l’accès à l’extérieur de l’entrepôt. Prentiss comprît aussitôt la situation mais il semblait déterminé à me voir dans la tombe qu’importe le prix. Je partageais son point de vue et notre duel reprît de plus belle.

Les flammes s’élevaient de plus en plus haut autour de nous et l’incendie devait maintenant être visible de l’extérieur. L’intérieur était devenu une vraie fournaise et la fumée rendait difficile, à la fois la respiration et la visibilité. Nous poursuivions pourtant notre combat à mort, aucun de nous deux n’arrivant à prendre l’avantage sur l’autre. Nos épées s’entrechoquèrent une fois de plus et nous forcions tous deux sur nos lames afin de prendre l’avantage. C’est alors que le poing de mon adversaire jaillit vers mon visage. Je sentis ma lèvre s’ouvrir contre mes dents et le goût du sang envahit ma bouche.

L’officier continua sur sa lancée, me forçant à reculer tout en parant ses attaques de plus en plus violentes et rapides. Je m’accrochais fermement à mon épée mais les chocs répétés déstabilisaient ma prise au fur et à mesure qu’une douleur lancinante s’enracinait dans mes bras et mes épaules.

Je luttais de toutes mes forces mais je finis par lâcher mon épée qui tomba non loin de moi mais tout de même hors de ma portée. Je me jetais sur le côté pour échapper à la passe suivante de mon adversaire mais je ne fus pas assez rapide et sa lame m’entailla durement l’arrière de la cuisse gauche. Je poussais un cri de douleur et roulais sur le sol, sentant le sang couler le long de ma jambe. Je n’avais pas le temps de me préoccuper de cette blessure mais je savais que l’estafilade était sérieuse.

Je me relevais et sortis mon poignard, qui me sembla d’un coup bien dérisoire par rapport à l’énorme épée que brandissait l’officier. Un léger sourire apparut sur le visage de ce dernier. Il semblait inconscient du fait que l’incendie se propageait maintenant à toute allure. Le brasier s’étendait derrière lui, rendant désormais impossible toute fuite par l’entrée principale.

C’est alors qu’un craquement sinistre retentit. L’ossature de bois de l’entrepôt commençait à s’affaisser sur elle-même et des poutres enflammées se retrouvaient en équilibre précaire au dessus de nos têtes. Si nous ne quittions pas rapidement cet endroit, nous avions toutes les chances de mourir écrasés sous l’une d’elles plutôt que brûlés vifs.

Mon assaillant se précipita alors vers moi, tendant son épée haut au dessus de la tête. Je n’avais pas le temps de l’éviter alors je lançais mon poignard vers sa poitrine peu protégée. Ce dernier s’enfonça profondément dans la chair et Prentiss stoppa net sa course folle vers moi. Il lâcha son épée et tomba à genoux. La blessure n’était pas mortelle (le cœur n’avait pas été touché) mais elle devait être horriblement douloureuse.

Je m’avançais vers lui et ramassais son épée. Elle était incroyablement lourde et j’avais du mal à la soulever mais je n’en n’avais pas pour longtemps. Il releva la tête vers moi et ouvrît la bouche afin de prendre la parole. Je ne lui en laissais pas le temps et sa bouche s’arrondit en un « o » muet de stupeur alors que sa tête était propulsée à plusieurs mètres de son corps. Ce dernier s’effondra dans la poussière et un flot de sang écarlate éclaboussa le sol à mes pieds.

Je ne perdis pas de temps à savourer ma victoire, tournant les talons en direction de l’arrière salle afin de m’échapper au plus vite de l’enfer qu’était devenu l’ancien entrepôt. Je pénétrais dans cette dernière, également ravagée par l’incendie, même si ce dernier n’était pas aussi puissant que dans la salle principale, et me dirigeais vers la sortie.

Mais alors que j’allais atteindre ma destination l’enfer me rattrapa sous la forme d’un tonnerre fracassant. Je levais la tête juste à temps pour m’apercevoir que le toit était en train de s’écrouler au dessus de moi. Je me jetais sur le côté et roulais plusieurs fois sur moi-même afin d’échapper à la pluie de bois enflammé et de fer qui s’abattait de ce qui avait été jadis le plafond. Et, alors que je pensais avoir évité le pire, je tournais la tête et aperçus une énorme poutre en feu qui se dirigeait droit sur moi.

////////////////

Le soleil venait à peine de se lever sur Osgilliath. Le caporal Fenrir se tenait devant les ruines de ce qui avait été autrefois un entrepôt. Il ne restait du bâtiment plus que ruines et cendres mais l’incendie était désormais maîtrisé. Il était en compagnie d’un capitaine des gardes de la cité. Ils venaient tout juste d’entendre le récit des hommes de Prentiss.

Ils avaient été consternés l’un comme l’autre de l’imprudence dont avait fait preuve l’officier. Il avait stationné ses hommes à une distance raisonnable de l’entrepôt, craignant que Mardil ne prenne la fuite si il venait à les repérer. Ils avaient ordre de ne pas intervenir avant dix minutes mais dès lors qu’ils avaient vu les premières flammes, ils avaient essayé de porter secours à leur supérieur.

Malheureusement c’est sur le devant de l’entrepôt que l’incendie avait fait le plus de dégâts et il leur avait été impossible d’entrer. Ils avaient alors donné l’alarme et s’étaient organisés afin de circonscrire le feu. Leurs efforts n’avaient pas été vains mais il était déjà trop tard pour l’officier qui avait payé son erreur de jugement de sa vie.

Fenrir regarda les hommes sortir du bâtiment un corps décapité et à moitié carbonisé. L’identité du cadavre ne souffrait pourtant d’aucune ambigüité. Un autre soldat portait la tête de l’infortuné officier à la suite de ses camarades. Il aurait probablement le droit à des obsèques avec les honneurs militaires. Malgré sa fin tragique qu’il avait lui-même favorisée, il était responsable du démantèlement de deux des plus grandes organisations criminelles de Minas Tirith. Les circonstances exactes de sa mort ne seraient pas dévoilées. Il était mort au combat avec honneur en se battant contre un traître et un criminel. Et il n’était pas mort en vain.

Le caporal entra dans le bâtiment à la suite du capitaine et constata l’ampleur des dégâts. Ils se dirigèrent vers une salle plus petite située à l’arrière de l’entrepôt. Si l’incendie avait été un peu moins violent de ce côté, il ne restait plus grand chose de ladite salle. A part un cadavre en piteux état. Un cadavre qui était la raison de la présence du caporal en ces lieux de si bon matin.

Une poutre noircie par l’incendie s’était écrasée sur le visage du malheureux dont il ne restait plus qu’une bouillie immonde de chairs sanguinolentes et d’os broyés dont s’échappaient quelques touffes de cheveux noirs. Le sang avait imbibé la terre sous le cadavre et avait empêché qu’il soit complètement brûlé. La taille et la corpulence correspondaient à Mardil mais ce n’était pas ce qui rendait le caporal Fenrir si certain que le corps qu’il avait sous les yeux était celui de son subalterne.

Reposant dans une flaque de sang qui commençait à coaguler, la main droite du jeune homme était étendue. Une main recouverte d’une cicatrice immense et passablement hideuse. Une main brûlée. Fenrir se tourna vers le capitaine et hocha la tête. Il n’y avait aucun doute à avoir sur l’identité du cadavre qui avait été un jeune homme qu’il jugeait autrefois des plus prometteurs. Il avait toujours du mal à considérer Mardil comme un traître et un criminel et pourtant les témoignages étaient sans appel.

Il se détourna de la scène sanglante qu’il avait sous les yeux et sortit aussi vite qu’il le put de l’entrepôt carbonisé. Sous le soleil qui montait peu à peu à l’assaut du ciel matinal, il pensait que la vie était parfois d’une ironie rare. Le feu n’avait décidemment pas réussi à l’ancien ranger.

Il était toujours au même endroit lorsqu’on chargeât le corps du criminel dans une charrette. Il lui fallut un instant avant de se rendre compte qu’on s’adressait à lui.

- Pardon. Que disiez-vous ?

- Je vous demandais s’il avait de la famille.

- Non. Ses parents sont morts dans un incendie.


Il venait seulement de se souvenir de ce détail. Oui la vie pouvait se montrer d’une ironie bien cruelle quelquefois.

- Un cadavre de plus pour la fosse commune alors.

Le caporal Fenrir n’avait toujours pas bougé lorsque la charrette se mit en mouvement. Au premier soubresaut de cette dernière, une main brûlée dépassa légèrement de l’attelage. Une main du long de laquelle coulait un mince filet de sang. Une unique goutte sanglante tomba dans la poussière du matin, dans le sillage laissé par la carriole qui emmenait Mardil vers le lieu de son ultime repos.


HRP : et voilà ça s'appelle fêter dignement mon 200ème message bounce

Edit Ryad : Hell yeah Wink
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Ryad Assad
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Lun 2 Fév 2015 - 15:56

« Ici, on n'a jamais de seconde chance.
Quand on fait le mauvais choix, on l'assume.
Qu'on pleure, qu'on saigne ou qu'on meure, on avance,
Jusqu'à recevoir les honneurs posthumes. »




Rarement ses pas avaient été aussi lourds et déterminés. Rarement aussi s'était-elle présentée face à un danger qu'elle savait ne pas pouvoir égaler. Son pied semblait frapper le sol, marteler la terre sans pitié, comme pour y enfoncer sauvagement son empreinte qu'elle entendait laisser à jamais. Quand bien même devrait-elle mourir aujourd'hui, même si elle devait rendre son dernier soupir pour des raisons qui lui échappaient, elle le ferait sans le moindre regret, car elle saurait qu'elle aurait laissé dans le cœur de ses ennemis la crainte, la peur primaire et animale. Depuis longtemps, Sinove avait abandonné ces émotions, et elle avait laissé derrière elle ces marques de faiblesse et d'humanité. Elle était devenue quelque chose d'autre : une créature, un monstre, une abomination. Ses dents étaient désormais des crocs faits pour plonger dans la chair, se repaître du goût du sang. Ses doigts étaient des griffes faites pour lacérer la peau, et déchirer les organes. Son corps tout entier avait été avalé par les ténèbres, avait fusionné avec elles, et en était ressorti transformé, déformé, abominablement mutilé. Elle avait traversé les pires souffrances, et s'était réincarnée en une créature de cauchemar qui marchait désormais comme la déesse de la mort au milieu d'un troupeau de brebis. Elle allait faucher ces âmes impies, anéantir ces pathétiques créatures qui se dressaient face à elle, massacrer ces misérables qui la défiaient. Galvanisée par son propre endoctrinement, pratiquement en état de transe, projetée hors de son propre corps, Sinove se laissa envahir par le frisson de la chasse, au moment où elle levait son bras bien haut, prenant de l'élan à l'aide de ses jambes solides, avant de l'abattre violemment.

Son fouet à lames, arme horrible et répugnante, conçue pour tuer en infligeant le maximum de souffrances, se déplia comme un serpent. Chacun des anneaux de ce corps métallique cliqueta sur lui même, tandis que la tête ondulait, ses yeux invisibles rivés sur le malheureux qu'elle avait choisi pour cible. Sous l'impulsion de ce bras lancé à toute vitesse, le reptile d'acier se détendit en sifflant, traversa en une fraction de seconde l'espace qui le séparait du soldat du Gondor qui n'eut en aucune façon le temps de réagir, et vint planter ses dents innombrables dans la gorge qui s'ouvrait devant lui. Le sang coula dans un hurlement atroce et rouge, rapidement devenu gargouillis incompréhensible lorsque la bête s'arracha à cette chair savoureuse, avec un bruit de succion abject. L'homme, arrêté en pleine course par la première morsure, fut projeté en avant par la puissance de la créature qui s'arrachait de la base de son cou. Son corps flasque, engoncé dans une coquille de fer bien inutile, rebondit de manière ridicule sur le sol pavé en tintant comme une clochette. Son glas venait de sonner, et bien que ses yeux fussent encore ouverts et qu'on y perçût une fugace étincelle de vie, ce n'était que l'expression bientôt volatilisée de ses derniers instants de pure souffrance.

Depuis longtemps, Sinove avait changé de position. Elle et le reptile qu'elle tenait à bout de bras se déplaçaient comme deux êtres animés d'une volonté propre et distincte. Ce n'était pas une guerrière et son arme, qui ne faisaient qu'un, et surclassaient leurs ennemis. C'étaient deux armes mues par la puissance occulte d'un magicien à l'esprit dérangé, qui fondaient sans crainte vers la vie qu'elles voyaient briller dans ces yeux effrayés et écœurés. Les armes avaient été conçues pour prendre la vie, et elles ne faisaient que leur travail, sans émotions, sans réfléchir, sans questionner le bien-fondé de leur mission. Le masque inexpressif qui se déplaçait comme une ombre parmi les ombres n'était plus qu'à trois mètres de son adversaire, qui n'avait pas cessé de courir. L'épée de ce dernier se leva, et s'abattit. En vain. La chose était déjà ailleurs, souplement parvenue à se glisser hors de la trajectoire létale de cette langue d'acier jetée à toute allure. Emporté par son élan, bien aidé par le pied tendu de la tueuse, le militaire se retrouva projeté au sol que son armure épaisse ne lui permettait guère de quitter précipitamment. Sans qu'un seul ordre fût prononcé, le dragon d'acier que Sinove tenait de la main droite dressa son cou, et déploya sa collerette acérée, avant de plonger voracement vers cette victime offerte en sacrifice. Le soldat se protégea de ses mains, qu'il parvint à refermer sur les crocs tranchants qui filaient prestement vers sa gorge vulnérable. La bête , sauvage et indomptable, se débattit furieusement, ruant pour s'extirper de l'emprise fragile du soldat. Lorsqu'elle trouva à se dégager, un liquide carmin se déversa en masse sur le sol, accompagné de trois doigts nettement découpés. Les cris abominables du valeureux guerrier agitèrent l'horreur métallique douée de vie, avide de chair et de sang, qui se dressa à nouveau pour frapper.

Les crochets tendus se brisèrent douloureusement sur le pavé, et s'envolèrent dans le lointain, épines brillantes reflétant la lueur pâle de la lune solitaire. Un filet de sang sombre éclaboussa le sol environnant, se répandant en une multitude de petites gouttelettes qui dessinaient des motifs compliqués. Il n'y eut pas de cri, pas de pleurs, pas même un gémissement étouffé. La jeune femme se retourna d'un bloc, et avant d'avoir identifié sa cible, elle lui avait déjà planté une dague dans la cuisse. Le visage du militaire se déforma brusquement, sous le coup d'une souffrance qu'elle accentua en tournant sauvagement sa lame dans sa chair béante. Son corps chuta lourdement, alors que ses doigts maladroits essayaient de comprimer la faille gigantesque qui vomissait son fluide vital à gros bouillons, tel un torrent que rien ne pouvait arrêter. Sinove releva la tête. Elle avait neutralisé les trois premiers, qui s'étaient présentés face à elle sans même prendre la peine de la considérer comme une véritable menace, sans même accepter que leur destin avait été scellé sitôt qu'elle avait posé les yeux sur eux. Les autres s'étaient retranchés à l'intérieur, mais ils n'auraient pas le temps de fuir, car déjà elle allait vers eux.

Chaque pas de la tueuse était accompagné du bruit écœurant du sang qui coulait le long de son bras. Son sang. L'estafilade était profonde et douloureuse, mais ce n'était pas cela qui l'arrêterait. Pas maintenant, pas si près. Son poing se détendit comme la corde d'un arc, et percuta l'huis qui la séparait de la maison de Prentiss. Elle sentit distinctement le bois se déformer sous la puissance de l'impact. Prenant de nouveau de l'élan, elle frappa du pied au niveau de la serrure, qui vacilla et commença à abîmer le mur. Déchaînée, Sinove frappait comme une furie sur ce nouvel obstacle, annihilant progressivement la maigre défense qu'il constituait pour les soldats retranchés à l'intérieur. Elle finit par défoncer la porte d'un redoutable coup de talon, et fut accueillie par une volée de flèches qui sifflèrent dans sa direction. Les soldats avaient tiré au jugé, et un seul trait toucha sa cible. La tueuse sentit très nettement la pointe en acier érafler sa gorge, déchirer une partie de son marque, et poursuivre sa course pour aller disparaître dans la noirceur de la nuit. Elle fit un pas en arrière, secouée par la violence de l'onde de choc, mais en dépit de la douleur, elle pénétra dans la pièce principale, pour être accueillie par un coup d'épée adroit.

Sa dague encaissa une partie de l'impact, ce qui ne l'empêcha pas d'être projetée contre une commode que ses reins heurtèrent violemment. Le soldat appuya brusquement sur la défense de Sinove, avant de s'apprêter à frapper de haut en bas, pour lui ouvrir le crâne en deux. Vrombissant alors qu'il découpait l'air, le fil tranchant fondit droit sur sa victime, mais il s'enfonça cruellement dans le bois de la commode, arrêté seulement par la poignée en métal du premier tiroir. Elle avait eu le réflexe de bouger au dernier moment. Le fouet à lames quitta sa main droite, qu'elle catapulta dans la gorge du combattant. Il y eut un bruit sourd, suivi d'un hoquet surpris et du son caractéristique d'un homme cherchant de l'air. Les doigts de la jeune femme remontèrent ensuite, et vinrent se planter dans les globes oculaires du combattant. Il hurla de douleur, en sentant ces extrémités de chair pulvériser ses iris, éclater ses cristallins, et chatouiller son nerfs optique. Aveugle, il se mit à frapper de manière aléatoire, et son poing immense vint cueillir Sinove en plein visage. Un coup de chance qui brisa sa lèvre en deux, et lui donna l'impression de voir éclater un kaléidoscope de couleurs devant ses yeux. Consciente que ce titan ne se calmerait pas avant d'avoir été jeté à terre, elle balaya sa jambe, et le propulsa au sol, retombant sur son torse pour accompagner sa chute.

Les archers qui demeuraient abaissèrent leurs armes en suivant sa trajectoire, et décochèrent leurs traits en pensant être assez rapides. Elle roula sur le côté, et les tirs filèrent vers le guerrier atteint de cécité. Les deux bruits mats indiquèrent que les flèches avaient percé violemment la chair, et s'étaient enfoncées profondément jusqu'à ses organes vitaux. Il ne trouva même pas la force de pousser un cri, et son bras retomba mollement sur le côté, les doigts se repliant lentement comme les pattes d'une araignée. Ils étaient encore couverts du sang qui avait inondé son visage. Sinove savait que les tireurs allaient continuer à la prendre pour cible, et elle plongea sous la table principale, qui encaissa deux nouveaux traits. Elle se releva, se saisissant de la lourde pièce de bois comme d'un immense bouclier, avant de le projeter, comme s'il s'était agi d'un morceau de papier, sur ses deux ennemis. Le fracas qui suivit lui donna l'opportunité de charger comme un taureau, cassant la distance comme elle allait casser leurs membres un par un. Alors que le premier se remettait du choc, au moment précis où il ouvrit les yeux et repéra Sinove, il la découvrit en l'air, bondissant par-dessus un ensemble de chaises renversées et les restes de la table. Le temps parut se figer, alors qu'elle bandait tous les muscles de son corps, et que lui tentait de se protéger le visage. Elle fut plus rapide, et lui adressa un spectaculaire coup de poing qui lui éclata le nez, et envoya sa tête cogner sévèrement contre le mur. Il s'écroula sur le côté, son crâne déversant un mince filet de sang.

Le second archer abandonna l'idée de dégainer son épée, et il se saisit de son arc à deux mains comme d'un bâton, pour frapper la jeune femme. Son premier coup la cueillit à l'épaule, le second au genou, et elle se défendit d'un revers de sa dague, qui manqua sa cible d'un cheveu. Le militaire avait bondi en arrière, et en avait profité pour s'emparer d'une flèche qu'il encocha dans le même mouvement. Son trait partit à toute vitesse, et toucha Sinove juste en-dessous du poumon gauche. Cette dernière écarquilla les yeux, sentant subitement ses forces s'échapper de son corps, à mesure que la pointe de métal établissait domicile entre ses chairs. La sensation était particulièrement déstabilisante, et elle n'était même plus capable de respirer convenablement, contrecoup du choc. La jeune femme recula de quelques pas, avant de s'écrouler en arrière, emportant dans sa chute ce qui trônait sur une étagère qu'elle avait essayé de prendre comme point d'appui. Portraits et assiettes peintes la recouvrirent dans le plus grand désordre, tandis que le militaire s'essuyait le visage de la sueur qui y avait perlé. Il s'approcha de la tueuse, incapable de contenir ses tremblements. Pour le coup, il avait dégainé son épée, qu'il brandissait devant lui comme le seul artefact qui aurait pu tuer une sombre créature sortie des ténèbres. Cependant, la tueuse était morte, c'était une certitude. Aucun souffle ne venait gonfler ses poumons, et elle ne bougeait plus du tout. Son visage masqué était tombé sur le côté, quand ses nerfs s'étaient relâchés. Elle était trépassée.

- Merde.

Ce fut tout ce que lâcha le soldat en posant les yeux sur la pièce dévastée. La porte défoncée, les hommes étendus par terre, dont trois reposaient dans la cour pavée qui se tenait devant la maison privée de Prentiss. L'intérieur avait été visité par une véritable tornade, et tout avait été emporté dans un déferlement de violence et de sang. Une épée solitaire restait encore plantée dans le bois de la commode qui se trouvait près de l'entrée, alors qu'à ses pieds, un cadavre aux armes du Gondor reposait, deux flèches amies plantées dans son torse. Le soldat savait qu'une d'entre elles était la sienne, et il ne se pardonnerait jamais d'avoir agi sans réfléchir, d'avoir tiré sans penser à son compagnon. Il jeta un dernier regard à la tueuse, qu'il enjamba pour se diriger vers le petit escalier. Partout où il posait les pieds, ce n'était que verre brisé, vaisselle renversée, et papiers éparpillés. Il entendait le craquement de ses bottes sur ce qui avait un jour été un lieu parfaitement rangé et tout à fait organisé. En arrivant au bas de l'escalier, il s'arrêta, et s'appuya sur la rambarde.

- Ça va là-haut ? Tu peux descendre, on l'a eue !

Une voix étouffée lui répondit, comme si l'individu à qui le soldat s'adressait était derrière une porte fermée à clé, une lourde porte renforcée que rien ne pouvait défoncer sinon un bélier. En haut, on entendit un bruit de serrure, puis le grincement caractéristique de gonds travaillant à ouvrir un huis de belle taille. Le soldat du Gondor qui, en bas, venait de l'appeler soupira de soulagement. C'était enfin terminé. Il ne restait plus à Prentiss qu'à mettre la main sur Mardil le Traître, et c'en serait fini de cette affaire sordide. Il en était là de ses pensées quand quelque chose de froid glissa sur sa gorge. Il frissonna, et porta la main sur sa peau, se demandant d'où venait ce courant d'air. Il avait dû attraper froid car il avait envie de tousser sans y parvenir, c'était curieux. Lorsque ses doigts revinrent à hauteur de ses yeux, il fronça les sourcils. Rouge ?

Ce fut sa dernière pensée avant que son corps basculât entre les bras d'une silhouette solitaire, vêtue d'un masque, qui était revenue d'entre les morts. Sinove titubait perceptiblement, et elle tenait à peine sur ses jambes qui tremblaient légèrement. Pourtant, son entraînement pratiqué depuis des années lui avait permis de trouver l'énergie nécessaire pour faire preuve de discrétion, et pour venir se débarrasser du militaire. Elle avait cru un instant que son heure était venue quand elle l'avait vu se pencher vers elle, mais il n'avait pas eu le courage ou l'intelligence de s'acharner sur son corps inerte pour s'assurer qu'elle était bien décédée. Une grave erreur qu'il n'aurait plus jamais l'occasion de commettre, désormais. La jeune femme déposa silencieusement le corps au sol, avant de s'appuyer elle-même sur le mur, pour reprendre son souffle. Elle ignorait même où elle avait trouvé la force de continuer à bouger, et si elle n'avait aucun moyen de savoir quand elle allait s'effondrer de fatigue, elle était certaine d'une chose : elle ne sortirait pas vivante de cette dernière mission. Elle inspira profondément, tentant par tous les moyens de garder les idées claires alors que son esprit commençait à se déconnecter peu à peu du réel.

- Ulrich ? Tu es là ?

La voix et les pas dans l'escalier l'alertèrent. Elle sortit de sa cachette, et se présenta face au soldat du Gondor qui s'était arrêté au milieu de l'escalier, plongeant dans son regard pour le moins interloqué. Cela pouvait paraître stupide, voire clairement téméraire de sa part, que de vouloir livrer un duel face à face contre un adversaire de ce calibre. Toutefois, elle savait que s'il n'obtenait pas de réponse de la part de son compagnon, il soupçonnerait le piège, et retournait s'enfermer avec la prisonnière, la condamnant à l'échec. En se présentant ainsi à découvert, armée d'une simple dague, et avec une flèche qui dépassait de son abdomen, il n'allait pas battre en retraite. Pas s'il pouvait venger la mort de ses compagnons. Pas s'il pouvait se battre honorablement, lui qui n'avait pas dû apprécier d'être désigné pour rester derrière pendant que les autres allaient au front. Comme elle s'y attendait, il dégaina son épée marcha vers elle avec dans les yeux une lueur de colère sourde qu'elle entendait bien exploiter. Sinove se jeta en avant, puisant dans ses réserves pour essayer de prendre l'avantage immédiatement, et ne pas le laisser faire parler son corps qui n'avait pas encore subi de blessures. La jeune femme s'empara de son poignet droit, et bloqua en même temps avec sa dague, si bien qu'elle parvint à annuler la force qu'il venait de mettre dans son coup de taille redoutable. Cependant, il avait sur elle un avantage de deux marches, qu'il sut mettre à profit intelligemment. Son genou remonta, et heurta le visage de la tueuse, qui fut rejetée en arrière. Elle se retint de tomber en s'agrippant à la rambarde et au mur, totalement offerte à l'épée qu'il tenait en main. Il tenta de frapper horizontalement, cherchant à lui ôter la tête et la vie dans un même mouvement. Elle se baissa pour éviter, et avança avant qu'il eût le temps de réarmer une frappe.

Elle n'avait pas prévu qu'il la repoussa d'un coup de talon rageur. Cette fois, il toucha juste, et son pied brisa la flèche toujours plantée dans le corps de Sinove, qui laissa échapper un cri de pure souffrance. Elle se retint in extremis à la rambarde encore une fois, son dos venant heurter la pièce de bois. Le militaire, gêné par l’exiguïté des lieux, mit une brève seconde à trouver comment placer son estocade, ce qui donna le temps à sa frêle adversaire de réagir. Sa frappe de haut en bas, dont la puissance était accentuée par son avantageuse position surélevée, dévasta néanmoins toutes les défenses de la jeune femme. Elle érigea sa dague et son avant bras gauche en guise de protection, mais fut submergée par la violence de cet assaut. Son arme fut écrasée, son bras sévèrement entaillé, et la lame alla même jusqu'à pénétrer à la base de son épaule, s'arrêtant uniquement sur l'os qu'elle ne trouva pas la force de briser net. Sinove sentit une explosion de douleur, matérialisée par les gerbes de sang qui parurent éclater à partir de sa plaie ouverte. Quand l'épée se retira de son corps meurtri, elle n'avait plus qu'un seul choix : tomber en avant, ou tomber en arrière. Elle choisit la première option, et se jeta avec ses dernières forces sur les jambes du militaire, qui étaient désormais au même niveau que son visage. Elle y planta sauvagement sa dague, et tira avec le peu de forces qu'il lui restait. L'homme hurla, et bascula, dégringolant le long des marches, entraînant Sinove avec lui.

Ils retombèrent pêle-mêle, mais le malheureux avait perdu son épée, et s'était rudement cogné la tête. La tueuse, elle, avait conservé sa dague en main. Son champ de vision se réduisait considérablement, mais elle conservait les habitudes intégrées depuis des années. Sa lame s'abattit férocement sur le militaire, sans parvenir à percer la cuirasse d'acier. La dague, déjà sévèrement malmenée et abîmée, se brisa en deux sous l'impact. La pointe alla se perdre dans le chaos environnant, rendant l'arme presque inutile. Mais Sinove était aux portes de la mort, et ce n'était pas ce genre de considérations qui allait l'arrêter. Elle frappa encore, visant la nuque cette fois-ci, sans se soucier de savoir à quel point il était difficile pour une lame brisée de pénétrer la chair. Tout ce qu'elle voulait, c'était venir à bout de cet ultime adversaire. Elle leva son bras à nouveau, l'abattit, et recommença l'opération encore et encore, jusqu'à ce que les cris de sa victime se muassent en borborygmes à peine compréhensibles, jusqu'à ce que cette peau rougie cédât, et laissât la place à un flot carmin qui gicla sur son masque, trempa ses vêtements, envahit son champ de vision et devint en définitive son univers.

Bientôt, le corps devenu inerte du garde ne l'intéressa plus, à moins que ce ne fut parce que ses forces faiblissaient bien trop rapidement, et elle se répéta en boucle, pour conserver les idées claires : « Jovia », « Jovia ». Comme si l'incantation répétée de ce nom allait lui donner l'énergie de gravir les dernières marches, de terminer sa mission. Sinove n'était plus un être humain depuis longtemps, et il était encore moins possible  de le croire quand on la voyait ainsi. Elle rampait sur le sol, comme un insecte blessé laissant derrière lui une traînée sanguinolente. Son bras droit se tendait en avant, et essayait d'accrocher quelque chose, avant de tracter le reste de son inutilité quelques centimètres en avant. Si elle avait pu trancher sa jambe droite qui ne répondait plus, probablement fracturée pendant sa chute dans l'escalier, si cela lui avait permis de bouger plus vite, elle l'aurait fait sans hésiter. Sa main finit par atteindre la première marche, et elle s'y agrippa avec courage et détermination, consciente qu'au bout de ce calvaire se trouvait l'objet de sa mission, son destin et sa fin.

Aussi incroyable que cela pût paraître, elle parvint à se hisser, marche après marche, centimètre après centimètre, jusqu'au sommet de cette montagne qui se dressait devant elle. Elle s'arrêta quelques instants, respirant avec difficulté, consciente qu'elle était déjà allée beaucoup trop loin. Seule sa volonté la maintenait en vie désormais, et elle savait que sitôt qu'elle aurait tué Jovia, elle s'écroulerait sur son cadavre, à bout de forces, trop épuisée pour faire autre chose que mourir. Lentement, précautionneusement, elle parvint à se relever, s'appuyant sur sa seule jambe valide, se retenant contre le mur avec son seul bras qui ne pendait pas, inutile et couvert de sang. Sa main droite était refermée autour de la dague brisée, qu'elle savait ne pas pouvoir lâcher. Du bout des doigts, elle repoussa la porte renforcée, que le militaire n'avait même pas pris la peine de fermer. Elle glissa bruyamment, et Jovia apparut, seule au milieu de la pièce, terrorisée.

Il n'existe aucun mot pour décrire le sentiment qui traversa la jeune femme en voyant que la personne qui venait d'ouvrir la porte était son bourreau en personne. Aucun. Il n'existe aucun mot pour décrire avec précision la réaction qui fut la sienne à ce moment précis. Ce fut comme si ses jambes avaient cessé de la porter, et que ses épaules s'étaient affaissées tout d'un coup. Elle eut un sanglot incontrôlable, et elle se mit à hurler de toutes ses forces, appelant à l'aide des gens qui ne viendraient jamais. Jamais à temps. Sinove referma la porte derrière elle, et la verrouilla. Personne ne sortirait vivant d'ici, c'était certain. Les hurlements de Jovia ne cessaient pas, alors qu'elle reculait peu à peu, cherchant à se placer le plus loin possible de cette créature de cauchemar, difforme et dégénérée qui se déplaçait gauchement dans sa direction. Elle essaya d'ouvrir la fenêtre qui constituait, en définitive, sa seule porte de sortie. Combien de fois avait-elle regardé par là, en se disant qu'elle ne pourrait pas sauter, qu'elle se briserait les jambes, qu'elle serait de toute façon reprise. Mais en cet instant, cela paraissait être sa seule option.

Jovia inspira une fois, profondément, avant de passer la jambe par-dessus le rebord. Sa longue robe blanche, virginale presque, ne l'aidait pas véritablement. Elle jeta un nouveau coup d'œil en bas, consciente que ce qu'elle s'apprêtait à faire lui coûterait peut-être une jolie collection de fractures, et la souffrance qui les accompagnerait invariablement. Toutefois, ce n'était rien en comparaison de ce que lui promettait la silhouette horriblement mutilée qui se traînait dans sa direction, pareille à un cadavre ambulant que l'on aurait fait sortir de son tombeau pour exécuter une quelconque malédiction. Les origines Haradrim de Jovia firent émerger dans sa mémoire les souvenirs des vieilles légendes de son enfance, où l'on parlait de dieux sombres, de créatures de ténèbres qui sortaient pour dévorer les vivants, dont l'appétit vorace ne pouvait être satisfait qu'avec les âmes des malheureux qui tombaient dans leurs griffes. Elle n'y avait jamais cru, jusqu'à voir cette apparition spectrale franchir le seuil de sa porte, et s'avancer vers elle en se vidant littéralement de son sang.

Dans sa tête, le choix était fait, mais au moment où elle s'était convaincue de franchir le cap, de sauter le pas, elle sentit une force puissante la tirer en arrière. Elle étouffa un cri de stupeur, et se retrouva allongée sur le dos, couverte d'un sang qui n'était pas le sien. Sa robe jadis immaculée était désormais tâchée d'un liquide poisseux et gluant qui lui tira un nouveau hurlement d'horreur. Le monstre était là, terrible et implacable, penché sur elle comme une odieuse créature venue des confins des terres désolées du Mordor pour la chercher et l'amener dans son noir repaire. Elle recula sur le dos, incapable de se relever, incapable de faire autre chose que de hurler à l'aide, ses cris étant entrecoupés de respirations effrayées, pour ne pas dire terrorisées. Piégée. Elle était piégée. Il n'y avait pas d'autres mots pour décrire sa situation. Elle était comme un animal traqué, chassé, et finalement rabattu par une chasseresse impitoyable. Elle arrivait au terme de sa course folle, de son escapade qui avait causé bien des tourments à ses poursuivants, mais en définitive, elle était bel et bien vaincue.

Sinove fit tourner la dague brisée dans sa main, et la lui planta sauvagement dans le tibia, sans se soucier de rien d'autre que de sa mission. Elle marqua une pause, reprenant son souffle, inspirant profondément pour garder la tête froide, insensible aux hurlements de souffrance et aux suppliques de Jovia, qui aurait tout donné pour que la tueuse s'en allât. Tout, sauf ce que cette dernière était venue chercher : sa vie. Avec la dague dans la jambe, la Haradrim n'était plus en mesure de courir, et elle ne pourrait donc pas s'enfuir. Sinove la saisit par le bras, et la releva puissamment, avant de la plaquer sauvagement contre le mur. Le crâne de Jovia heurta durement le rebord de la fenêtre, et elle cessa un instant de s'époumoner, cherchant à retrouver ses esprits. Et inlassablement, elle répétait « pitié », « pitié », sans accepter que son sort était déjà scellé. Sans vouloir admettre qu'elle était déjà morte. De ses maigres forces, elle essaya de repousser Sinove, en lui appuyant sur les épaules, sans parvenir à contrecarrer la puissance brutale de son agresseur. Si elle avait été réellement formée au combat, elle aurait exploité les blessures de la tueuse, elle aurait donné un vicieux coup de poing dans son abdomen ouvert par une flèche, elle aurait enfoncé ses doigts dans la plaie béante de son épaule afin de lui faire lâcher prise instantanément. Mais en cet instant, la panique et la terreur la dominaient plus sûrement que Sinove elle-même.

Les doigts glacés de la femme sans visage se ruèrent sur la gorge dénudée de Jovia, et se refermèrent autour de son cou comme les serres d'un puissant prédateur aérien. La jeune Haradrim attrapa cette main ennemie, et tira, comme elle le pouvait, sans parvenir à faire céder un pouce de terrain à cette créature malfaisante qui la tuait progressivement. Son visage au teint halé se colora de rouge puis de bleu, et des larmes se mirent à perler le long de ses cils élégants. Elle ouvrit la bouche, cherchant à happer de l'air par tous les moyens. Sa vision était déjà troublée, ses poumons brûlaient et hurlaient, ses muscles se vidaient peu à peu de leurs forces. Elle rua une dernière fois, dans un sursaut de volonté que son organisme était allé chercher au plus profond de son esprit. Son cri désespéré ne fut qu'un murmure, et ses bras retombèrent, alors que le dernier souffle qui s'échappait de sa poitrine formait un seul mot :

- Maman…

Jovia s'éteignit ainsi, son corps s'affaissant soudain sous son propre poids. Sinove lâcha prise, laissant sur la gorge de sa victime une trace très nette, qui prendrait une coloration particulièrement visible d'ici quelques minutes. La Haradrim bascula sur le côté, et s'effondra sur le ventre, le regard tourné vers la porte, les yeux grands ouverts à jamais. Ce serait la première chose que l'on découvrirait en entrant dans cette pièce. Ces deux yeux froids qui dévisageraient le premier venu, en lui demandant pourquoi. Pourquoi il n'était pas arrivé plus tôt pour la sauver. Pourquoi tout ceci s'était produit, en définitive. Et puis on se détournerait de ces yeux, pour regarder l'immense tâche de sang sur le mur, dont le tracé invitait tout naturellement à baisser le regard vers la créature qui se tenait adossée là, victorieuse mais éteinte elle aussi, pareille à une machine ayant accompli sa mission, et n'ayant plus de raison d'être. Sinove respirait encore légèrement, par saccades, alors qu'elle sentait peu à peu ses fonctions vitales cesser de fonctionner. Ses paupières étaient lourdes, mais elle faisait un effort pour rester consciente, s'attendant presque à voir venir un Mardil triomphant, qui lui annoncerait que tout cela faisait partie de son plan, et qu'il avait enfin trouvé comment se débarrasser d'elle. Mais comme il ne se présentait pas, elle en conclut qu'il était lui-même occupé. Peut-être avait-il rempli sa mission, et était-il parti loin d'Osgiliath, mais elle ne le croyait pas. Il n'aurait pas fui la ville sans venir constater de ses yeux la mort de Jovia, ou sans attendre le rapport de Sinove. Son absence signifiait donc qu'il était mort lui aussi.

La tête de la jeune femme ne tenait plus droit, et elle ne bougeait plus que lorsqu'elle inspirait péniblement, non sans qu'on perçût les stridors qui résonnaient dans sa cage thoracique. Son œil gauche se ferma, et sa vision fut amputée sévèrement. Elle ne distinguait plus que des formes grossières, des couleurs douloureuses et des bruits lumineux. Sa conscience vacillait au bord du gouffre, à tel point qu'elle crut à une hallucination quand elle vit une petite silhouette se déplacer dans sa direction, précautionneusement. La créature semblait la regarder, mais elle ne pouvait pas en être certaine. Elle cligna de l'œil droit, et lorsqu'elle l'ouvrit, la chose avait disparu, laissant place à une paire de jambes humaines, celles d'un enfant de toute évidence. Elle entendit une voix lui parler, mais les mots n'avaient plus aucun sens pour elle. Elle était déjà trop loin. Sinove ferma les yeux une dernière fois, et s'endormit pour un long, très long sommeil.

Enfin.


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Mardil
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Mar 3 Fév 2015 - 23:20
Quelques jours plus tard, Nord de l’Ithilien

Achéron marchait sans bruit, ses pas légers le conduisant sans faute vers le lieu du rendez-vous qu’il avait lui-même fixé avec son contact. Il semblait aussi silencieux qu’une ombre mais un examen attentif révélait un léger déséquilibre. En effet sa jambe meurtrie le faisait souffrir mais il n’en laissait rien paraître. La forêt l’avait hébergé et nourri ces derniers jours, alors qu’il attendait que Néhélac se décide à faire son apparition.

Il n’était qu’une ombre parmi les ombres. Un espion parmi d’autres. Un instrument qui avait fait son temps au Gondor. Sa supérieure hiérarchique lui confierait une nouvelle mission. Il pouvait encore leur être utile à elle et à Rezlak. Du moins l’espérait-il. Il n’avait aucun moyen d’en être sûr. Comment pouvait-il endosser un nouveau rôle alors qu’il ne savait pas même qui il était ?

Venait-il du Gondor ? De Dale ? Peut être d’Esgaroth ? Il n’en avait aucune idée. Il n’était pas même certain de l’âge qu’il était censé avoir. Qui étaient ses parents ? Etaient-ils toujours en vie ? Leur manquait-il ? Autant de questions qui n’avaient pas encore trouvé de réponses.

Il chassa ces pensées parasites de son esprit afin de se concentrer sur sa mission première. Il devait faire un rapport aussi détaillé que possible à la jeune femme qui allait le rejoindre. Il n’était pas le premier espion qu’elle rencontrait au Gondor. Ses supérieurs avaient besoin de toutes les informations disponibles sur la situation à Minas Tirith.

Et pourtant, tout ça lui semblait irréel. C’était comme si les souvenirs de son ancienne vie se détachaient de lui pour aller mourir dans un néant effrayant. Un vide sans nom, sans fond. Et il avait tant envie de plonger dans ce fleuve de l’oubli, et ce même si ses eaux étaient empoisonnées. Elles étaient préférables à l’air vicié de ses souvenirs.

Quels souvenirs ? Il n’en avait aucun. Il se sentait comme un nouveau-né, découvrant le monde qui l’entourait avec un regard tout neuf. Et pourtant un voile était en permanence posé devant ses yeux. Afin de l’empêcher d’y voir clair ou afin de le protéger de la vérité ?

Quelle était la vérité ? Que s’était-il réellement passé à Osgilliath ? C’était à cette question qu’il allait devoir répondre. Mais il ne pouvait connaître ces évènements puisqu’il ne s’y trouvait pas. C’était comme si on lui avait donné des informations fragmentaires. Il ne pouvait réunir les pièces du puzzle afin de former un tout cohérent. Il savait pourtant qu’il le devait. Il devait déchirer ce voile qu’il s’était imposé à lui-même. Il devait affronter la vérité.

Alors, et seulement alors, il saurait qui il était. Qui il fallait qu’il soit. Qui il fallait qu’il devienne. Le voile fût un instant soulevé par un vent violent, le vent de l’immonde, de l’atroce vérité. Terrassé par les images qui soudain déferlèrent dans mon esprit, je tombais sur le sol, le corps secoué de sanglots.

Lorsque Néhélac arriva, Achéron avait retrouvé la maîtrise de lui-même. Le voile était de nouveau en place, à la fois terriblement opaque et incroyablement léger. L’espion avait retrouvé la maîtrise de son esprit et de son corps. Il n’avait plus de souvenirs, pas encore de mémoire. Jusqu’au prochain coup de vent. Jusqu’à ce que la tempête se déchaine enfin et détruise tout sur son passage.

////////////////


Néhélac chevauchait avec rapidité et légèreté. Elle s’était procurée un deuxième cheval pour l’espion qu’elle s’apprêtait à rencontrer. La priorité était de le ramener au pays. Sa visite à Osgilliath lui en avait appris beaucoup mais il restait de nombreuses zones d’ombre à éclaircir.

Elle avait cependant trouvé le mot lui donnant rendez-vous dans cette région, loin de tout village, loin de tout à vrai dire. Elle avait pris le temps de rencontrer la plupart de ses subordonnés. Beaucoup d’informations à traiter en une fois. Les mois qui venaient de s’écouler avaient été riches en évènements. Et elle ne savait pas encore ce qu’elle devait en faire.

Elle ne savait pas non plus ce qu’elle dirait à Rezlak. Son séjour au Rohan avait été de courte durée mais elle n’était pas là lorsque Mardil avait eu besoin de son aide. Et une fois de plus elle était arrivée trop tard. Elle n’avait pas pu sauver le jeune espion. Ce dernier était déjà mort et enterré à son arrivée dans la cité. Il avait entrainé dans la tombe l’officier qui l’avait démasqué. Au moins, personne n’était au courant de sa véritable mission. Il était mort comme un criminel et non comme un espion à la solde d’une nation étrangère. En un sens le pire avait été évité.

Financièrement, cette affaire était une catastrophe. Néhélac devait désormais monter un tout nouveau réseau pour distribuer leur marchandise mais cela prendrait du temps. Elle s’était focalisée sur le recrutement de nouveaux espions depuis la mort d’Urik et avait laissé la gestion de la vente des drogues à Mardil. Il lui fallait maintenant reprendre ce travail et, tant que ce ne serait pas fait, la perte financière pour Rezlak serait énorme.

Il était impensable de recruter qui que ce soit ayant un rapport avec Mardil. Ou avec Vipère, comme le jeune espion s’était fait appeler. Il était loin d’être parti en silence et elle aurait voulu en apprendre davantage sur tout ce qui s’était passé à Osgilliath, notamment l’implication de cette Sinove, qu’on présentait comme son bras armé. Si les histoires n’étaient pas exagérées (même si c’était toujours le cas), alors il était évident que Mardil avait fait appel à un agent du temple. Après ce qu’il s’était passé avec Mirallan, c’était là une coïncidence des plus troublantes qu’il lui faudrait éclaircir au plus tôt.

Elle aurait bien voulu interroger la jeune tueuse en question mais cette dernière avait été retrouvée morte, ayant apparemment donné sa vie afin de supprimer la dernière représentante de leurs concurrents haradrims. Comment Mardil avait-il réussi à fidéliser un agent du temple à sa cause ? Tant de questions qui devaient trouver une réponse. Elle se maudissait de n’être pas arrivée plus tôt afin de prévenir ce désastre.

Le réseau de Mardil était donc brisé. Il ne restait plus que l’ancienne maquerelle. La mort de Mardil et de Sinove avait hâté son procès. La disparition du seul témoin à charge contre elle lui avait accordé une peine plus réduite. Après tout les autorités n’avaient que des présomptions et aucune preuve. Elle était néanmoins gênante pour beaucoup de gens. Elle avait donc évité la peine de mort mais pas la prison. Et elle ne sortirait pas avant bien longtemps.

Néhélac n’avait que faire de cette Emelyne Salanda. Elle n’avait aucune information sur le réseau de Rezlak. Cependant elle aurait pu éclairer certains points qui empêchaient la maître espionne de comprendre entièrement ce qui s’était passé du côté de Mardil. Il était pourtant inconcevable de pouvoir parler à une prisonnière à Minas Tirith sans éveiller les soupçons. Le jeu n’en valait pas la chandelle malgré les nombreuses interrogations de l’espionne orientale.

C’était pour cette raison que l’entrevue de ce soir était si importante. Son espion pouvait lui apprendre tout ce qui s’était passé à Osgilliath et à Minas Tirith ces derniers mois. Elle le repéra facilement, se trouvant exactement là où il lui avait dit qu’il serait. Elle mit pied à terre et s’approcha lentement de lui. Si elle était habituée à ne rien laissait paraître de ce qu’elle ressentait sur son visage, elle eût du mal à réprimer un frisson d’effroi.

La dernière fois qu’elle l’avait vu, elle l’avait trouvé mentalement instable et très fragile. L’homme qui se tenait face à elle semblait avoir traversé la mort et en être revenu. Mais il semblait aussi avoir laissé une grande partie de lui de l’autre côté. Son regard gris acier était dénué de toute émotion, froid comme la mort. Et l’instant d’après, son visage se décomposa, comme si une pensée particulièrement horrible venait de lui traverser l’esprit. Cela ne dura qu’un instant, un moment fugitif, mais elle était certaine de ce qu’elle avait vu.

Elle l’avait déjà vu avant. Ce regard. Cette expression. Le jeune homme luttait pour ne pas sombrer dans la folie. Il était dangereux. Il était perdu. Et il avait besoin d’elle. La question était : avaient-ils encore besoin de lui ? Il n’y avait qu’une façon d’obtenir une réponse.

- Ton rapport Mardil.

L’espion soutînt son regard un instant avant de réponde d’une voix glaciale, presque désincarnée.

- C’est Achéron désormais.

///////////////

Vieille-Tombe, une semaine plus tard

La nuit était fraiche et pourtant le corps qui se tournait et se retournait entre les draps était brûlant. Le jeune homme laissa échapper une plainte, tournant frénétiquement la tête de droite à gauche. Quelque soit le cauchemar qui l’assaillait, il ne pouvait réussir à se réveiller. Il ne parvenait manifestement pas à s’extirper du sommeil et des tourments qu’il devait endurer. Jusqu’à ce qu’il se redressât soudain sur sa couche, le souffle haletant et les yeux humides.

Rezlak. Je me trouvais chez Rezlak, dans mon ancienne chambre. Il me fallut un instant afin de me souvenir comment j’étais arrivé là. Les images insoutenables de mon cauchemar refusaient de disparaître. J’aurais tant voulu que la brume opaque de ces derniers jours recouvre à nouveau mon esprit. Mais je ne pouvais réussir à trouver la paix. Pas après ce qu’il avait fait.

Je me levais avec peine et m’extirpais de mon lit trempé de sueur. Malgré la fraicheur de l’air nocturne sur ma peau nue, je traversais la chambre jusqu’au large miroir installé contre le mur du fond. Mon corps était agité de tremblements mais ce n’était pas une réaction à la température. Je me forçais à regarder dans la glace. Un visage jeune me faisait face. Un visage agité de tics nerveux. Les yeux gris du jeune homme étaient troublés. Je me forçais pourtant à soutenir ce regard accusateur.

Souviens toi…

///////////////

Osgilliath, deux mois plus tôt.

- J’aurais fait n’importe quoi pour toi. Tu m’as sauvé la vie.

- Et c’est ce que j’ai fait de mieux depuis des années. Tu m’as redonné espoir quand je ne croyais plus en rien.


Notre étreinte prit fin et je l’embrassais tendrement sur le front. Je ramassais ensuite mon sac et, après un dernier regard en arrière, pris la direction de la sortie.

- Mardil !

J’entendis des pas précipités derrière moi et, le temps que je me retourne, Harékil était de nouveau dans mes bras.

- Je ne veux pas te perdre. Tu es tout ce qu’il me reste. Je sais que tu es en danger mais je suis sûr que je peux t’aider. Je peux encore t’être utile.

Je mis fin à son étreinte et reculais d’un pas afin de pouvoir le regarder attentivement. Je m’imprégnais de l’amour et de l’admiration sans borne qu’il avait à mon égard. C’était la dernière fois que je les voyais. Mon poing fusa à une vitesse folle et le corps d’Harékil tomba sur le sol dur.

- En effet. Tu peux.

/////////////////

Les souvenirs défilaient maintenant à toute allure dans mon esprit. L’incompréhension. La peur. La trahison. Et la douleur. Les cris et les pleurs. Je me souvenais de la façon dont il s’était débattu entre mes bras, comme il avait essayé de toutes ses forces de se soustraire à mon étreinte. Je me rappelais du hurlement ignoble qu’il avait poussé lorsque j’avais plongé sa main dans les flammes. De ses pleurs et de ses interrogations muettes alors que je soignais sa blessure afin qu’elle cicatrise au plus vite. Et surtout je me souvenais du dernier regard qu’il m’avait lancé avant la fin.

Il avait bu d’une traite le dernier verre d’eau que je lui avais tendu. Avait-il compris que ce dernier contenait l’instrument de sa fin ? Voulait-il mettre fin à la douleur des semaines précédentes ? Pas une fois je ne lui avais adressé la parole depuis nos adieux. Il était mort dès ce moment et toutes ses questions n’y feraient rien. Mais il était resté silencieux en ce tout dernier instant. Il n’avait pas eu besoin de parler. Il savait que je n’oublierai jamais son regard.

Le miroir se brisa dans un fracas de verre. Ma main saignait mais c’était là le dernier de mes soucis. Ma main. Cette ignoble main brûlée. Le feu m’avait tout pris. Et il achevait maintenant de consumer mon esprit. Jamais je ne pourrai me pardonner une telle trahison.

Sauf que je n’étais responsable de rien. C’était Mardil qui avait tout orchestré. Mardil était le monstre qui avait pris une vie innocente afin de sauver sa pitoyable existence. La vie d’un jeune homme qui lui faisait confiance. D’un jeune homme qui l’aimait. Que lui aussi aimait.

Qu’étais-je devenu ? Comment en étais-je arrivé là ? Qui devais-je devenir ?

Une infinité de doubles me regardaient dans les éclats de verre brisés. Des visages désespérés, écrasés par la culpabilité, et sur le point de se laisser envahir par la folie. Les larmes coulèrent enfin et je me laissais glisser sur le sol, indifférent au verre cassé qui égratignait ma peau nue. J’étais pris de tremblements incontrôlables et je ramenais mes jambes vers moi en position fœtale.

Ce n’était pas moi. Ça ne pouvait pas être moi. Un long hurlement s’échappa de ma gorge alors que je me répétais inlassablement la même chose.

Achéron. Achéron. Tu t’appelles Achéron.



HRP. Et voilà qui conclut notre RP. Une fois de plus merci Ryad de m'avoir permis de jouer ce scénario qui me tenait particulièrement à coeur. Je pense à cette fin depuis presque un an maintenant alors c'est un peu un aboutissement que ce soit enfin écrit^^
Et comme d'habitude, merci d'avoir apporté ton grain de sel afin de compliquer un peu plus la situation et de démontrer que tu peux être encore plus sadique que je ne le pensais. Ce fût un plaisir^^
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