Bal démasqué [PV Thor]

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Nivraya
Assistante de l'Intendant d'Arnor
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Rôle : Double compte de Ryad

~ GRIMOIRE ~
- -: Humaine
- -: 27 ans
- -:

Lun 29 Sep 2014 - 0:33
- Tu ne veux plus danser, tu es fatiguée ?

Dans la voix de son mari, on sent une pointe d'inquiétude qu'elle dissipe rapidement d'un sourire attendrissant. Certes, il commence à se faire tard, et après la journée qu'ils ont eu à affronter, il est normal de penser qu'elle souhaite rentrer pour se délasser. Nivraya a déjà eu l'occasion, un peu plus tôt dans la journée, de s'allonger quelques heures après la cérémonie à proprement parler. Grâce à l'intervention d'Aleth Enon, qui a finement trouvé à les faire passer parmi les premiers au mépris de tout ordre protocolaire, elle a pu jouir d'un peu de repos bien mérité, avant de replonger corps et âme dans les mondanités en compagnie de son charmant époux. Elle lui jette un regard empreint d'une immense affection, et se blottit contre lui. Il a l'air en forme, et certainement que l'éloignement des affaires politiques lui a permis de retrouver la sérénité et la forme physique que son tragique accident lui ont fait perdre. Tout sourire et plein d'allant, beaucoup mettent du temps à remarquer son bras manquant, amputé au niveau du coude, qu'il dissimule le plus souvent sous une cape légère et fine.

- Tout va bien. Je songe simplement aux obligations qui sont les miennes...

Il referme chaleureusement son bras valide autour d'elle, et se laisse bercer par la musique qui flotte autour d'eux. Pendant un bref instant, ils sont seuls, unis par les battements de leurs cœurs qui se font mutuellement écho. Il lui souffle à l'oreille :

- Tu es sûre que tu ne veux pas rester et t'amuser ? C'est un mariage voyons, tu devrais en profiter pour te détendre, te relaxer.

Elle hausse les épaules distraitement. Il n'a pas vraiment tort, après tout. Elle a travaillé d'arrache-pied à la mise en place politique du mariage, aux côtés de l'Intendant. En effet, depuis les événements qui ont agité le royaume d'Arnor, tout départ d'Aldarion hors de sa capitale est encadré par différentes mesures. Il a fallu envoyer des invitations aux sénateurs les plus influents, pour les contenter d'une part en leur faisant l'honneur de les convier aux festivités, mais également pour éviter qu'ils ne déstabilisent le Sénat en l'absence du monarque. Des hommes de confiance ont été mis au courant à des postes clés, et des directives très précises leur ont été données afin de parer à toute manœuvre séditieuse, qu'elle vienne de l'intérieur ou de l'extérieur. La cité d'Annùminas a été mise à contribution pour préparer le retour des époux, et les festivités accompagnant l'arrivée de la nouvelle Reine, mais le tout a été fait sous la surveillance étroite des agents de la Rose Noire, chargés de veiller à ce que nul ne profite de l'agitation en ville pour fomenter un assassinat contre le couple royal.

Avec la fin du mariage, c'est normalement une page qui se tourne sur un plan professionnel. Cela signifie que tout s'est bien passé, et que tout est en place pour le retour du Roi. Ce sont normalement des jours de repos qu'elle peut s'accorder après s'être épuisée à la tâche, des moments privilégiés à passer auprès de son compagnon pour récupérer avant le retour au pays, où il faudrait de nouveau affronter les problèmes en pagaille. Toutefois, c'est dans les moments où on pense pouvoir baisser sa garde, quand on est convaincu que le danger ne peut pas se manifester, que les situations les plus graves se déclenchent. On n'est d'ailleurs pas toujours conscient qu'elles prennent leur racine à ce moment précis. On dit ou fait quelque chose que l'on regrette des mois après, on se découvre devant un adversaire soigneusement dissimulé derrière un masque d'affabilité. Et au final, on perd tout ce que l'on a si durement construit parce que l'on s'est accordé un moment de faiblesse en public. La jeune femme dépose un baiser sur la joue de son époux, et lui souffle au passage :

- La politique n'attend pas. Mais rendez-vous ce soir, je ne serai pas en retard.

Il lui adresse un des sourires ravageurs dont il a le secret, et lui dépose un baisemain fort élégant, avant de la laisser rejoindre ses occupations. De son côté, guère rassasié de fête et de musique, il s'empresse de se glisser habilement entre les danseurs pour trouver une nouvelle cavalière. Nivraya le regarde partir une seconde, consciente qu'en dépit de ses paroles et des promesses qu'ils s'échangent au milieu de la foule, pour maintenir les apparences, il ne la touchera pas ce soir, comme aucun autre soir depuis leur mariage. Ses mâchoires se crispent une fraction de seconde, alors qu'elle ravale son regret, pour mieux se laisser envahir par la froide détermination qui l'anime d'ordinaire. Ne jamais montrer sa faiblesse en public. Jamais. Elle fait volte-face, et traverse la salle avec prestance, soutenant ses robes veloutées afin de ne pas se laisser ralentir et finalement happer par la foule qui continue à suivre le rythme imposé par les musiciens.

De toutes parts, hommes et femmes s'échangent des regards et se tournent autour avec passion et plaisir. On entend ici ou là des rires argentins éclater comme de joyeux carillons qui viennent soutenir les airs légers joués par les instruments disséminés un peu partout dans la salle. Et quand des airs plus enlevés résonnent, ceux qui pour une raison ou une autre ont décidé de rester en retrait frappent dans leurs mains pour battre la mesure. Cette fête n'a pas grand-chose à voir avec les traditionnelles fêtes aristocratiques, toujours très protocolaires. Ici comme ailleurs dans la cité, la place est à la joie et au relâchement. Le monde sort d'un hiver des plus rigoureux, et le retour du soleil est une véritable bénédiction des Valar. La fin de l'OCF a apporté en outre du soulagement à tous les Peuples Libres, enfin débarrassés de cette odieuse menace, et vengés de tout ce que ses sbires ont apporté comme malheurs. L'ambition de ce mariage est de faire disparaître les nuages que les cœurs de chacun ont dû porter, et de goûter aux fruits de l'été qui vient, annonciateur d'une paix merveilleuse. C'est tout du moins ce que tout le monde espère, bien que les plus réalistes continuent de voir les travaux à accomplir, et mesurent la distance qu'il reste à parcourir avant de voir les rêves devenir réalité.

Nivraya fait partie de ceux-là, et elle sait que le chemin vers la prospérité et la paix de tout un chacun sera long et difficile. Les intentions ne suffisent pas à faire disparaître les conséquences d'un hiver catastrophique pour les récoltes et les paysans. Les ravages de l'Ordre de la Couronne de Fer et les victimes de ses agissements sordides ne seront guère remplacés facilement, et il faudra encore beaucoup de temps et de travail pour éradiquer les maraudeurs en quête de butin qui espèrent profiter de retour des caravaniers. Autant de problèmes qui ne constituent qu'une goutte d'eau au milieu de tout ce qu'il faudrait faire pour réussir à faire régner une paix durable et sincère entre des peuples qui, en dépit de ce qu'ils affichent ici et maintenant, ne servent que leurs propres intérêts. Et qui pourrait leur en vouloir ? Nivraya n'est-elle pas elle-même au service de l'Arnor avant tout ?

Les choses sont hélas bien compliquées, et il s'agit de jouer finement pour ne pas être balayé par la politique habile des ennemis qu'elle a accumulés en route. Des nobles arnoriens, qui comme ces deux là qui la dévisagent depuis un coin de la pièce, l'observent avec beaucoup d'attention. Ils cherchent à la déstabiliser, à la faire tomber, pour mieux se jeter sur le poste qu'elle occupe et qu'ils convoitent avec avidité. Les rapaces. Elle ne leur accorde pas même un regard, se refusant à leur laisser croire qu'elle les craint, et encore moins qu'elle les respecte. La plupart ne sont que des idiots, formés à la politique de cour qui consiste à se faire des amis et à essayer de monnayer son avancement contre divers services et diverses promesses. Nivraya, elle, doit son statut à ses compétences réelles, et à son utilité pour le royaume. Mais ils ne comprendront jamais cela, et ne comprendront jamais comme une femme a pu s'élever jusqu'à un tel poste.

Nivraya sent leur regard visqueux glisser sur elle, et elle a soudainement l'impression que l'ensemble de la salle est attentif à ses mouvements. C'est folie que de penser ainsi, naturellement, mais elle ignore parfaitement de quelle direction peut venir le danger. Quel noble étranger n'est pas un ami fidèle voire un cousin éloigné d'un des sénateurs de l'Arnor ? Lequel n'a pas été invité à l'espionner ou à tendre l'oreille pour entendre ragots et commérages à son sujet ? Lequel n'a pas été vivement mis en garde contre cette arriviste aux dents longues qui a su conquérir l'Intendant Enon ? On raconte à son sujet de bien vilaines choses, qui ternissent sa réputation autant que celle de l'Intendant d'Arnor. Mais que vaut la vérité contre ce que veulent entendre les foules ? Comment expliquer sinon son ascension fulgurante ? Il n'y a rien à dire, car ils ne veulent rien entendre. Elle se rend donc vers les serviteurs chargés de récupérer manteaux et objets personnels aux invités, afin de récupérer ses biens et de s'éclipser. Elle a besoin de prendre l'air, de marcher, et surtout de ne pas donner inutilement le flanc à ses adversaires. Mais, alors qu'elle arrive devant l'homme chargé d'accueillir et d'assister les nobles, elle repère du coin de l'œil une silhouette familière.

Engagé dans une conversation auprès de gens dont il a l'air de vouloir fuir la compagnie, il a déjà son manteau sous le bras. On dirait que ceux qui lui parlent cherchent ardemment à le retenir, quand lui-même paraît vouloir les fuir comme la peste. Des amis un peu trop envahissants ? Des alliés cherchant à exploiter leur relation avec lui pour s'élever ? Des inconnus cherchant à mieux le connaître pour s'en faire un soutien ? Ou peut-être simplement des hommes cherchant à marier leur fille à un bon parti en Arnor ? Les possibilités sont nombreuses, et Nivraya n'a guère le temps de les étudier toutes, que ses pas la conduisent déjà auprès de lui.

- Maître Thorondil, quel plaisir, il y avait bien longtemps ! Pardonnez-moi de vous interrompre, je tenais à vous saluer en personne.

Une attention qu'elle n'aurait pas eu quelques mois auparavant, mais depuis qu'elle a appris quel était son nouveau rôle auprès d'Aldarion, et surtout depuis qu'elle a appris qui il était en réalité, elle le perçoit sous un jour nouveau. Il n'est plus le simple vagabond venu prêter main-forte au Roi dans une tentative désespérée de regagner le trône. Il est le preux guerrier à l'honneur éclatant quoique dissimulé sous une immense modestie, celui qui par sa bravoure et sans même rien attendre de son souverain a permis à celui-ci d'échapper à une mort certaine. Dans les hautes sphères de l'Arnor, les femmes murmurent son nom avec admiration, et beaucoup se battraient pour être dans son lit rien qu'une nuit. Combien tueraient pour l'épouser et ainsi jouir du prestige dont il est auréolé ? L'entrée de Nivraya détourne à moitié l'attention des amis de Thorondil, qui s'empressent de la saluer avec révérence. Ils n'ont pas dû manquer de constater qu'elle avait été introduite auprès du Roi parmi les premières.

- Je vois que vous êtes prêt à partir... J'allais moi-même m'éclipser. Marchons ensemble, j'aimerais vous parler.

Elle lui adresse un gracieux signe de tête, et l'arrache à sa conversation avec autant de délicatesse qu'une hache sépare une branche de son arbre. Une hache vêtue d'une superbe robe d'un vert profond, naturellement. A dire vrai, elle se fiche de ce que pensent les autres de son intervention. Impolie ? Certainement. Malvenue ? Peut-être pas pour Thorondil lui-même, mais certainement pour ceux qui lui parlaient. Tout ce qui compte, c'est qu'elle est en mesure de s'afficher publiquement avec ce vaillant héros, et que désormais tout le monde sait qu'elle peut l'aborder et lui parler avec beaucoup de familiarité, comme s'ils étaient de vieux amis. Ce qui n'est certainement pas vrai.

Elle récupère sa pelisse, pratique contre la fraîcheur des nuits qui contraste avec la chaleur écrasante qui règne la journée, et la dépose sur ses épaules frêles. Elle s'empare de son sceptre qui ne la quitte que pour ce genre d'occasions, et attend patiemment de sentir la présence de Thorondil à ses côtés, tout en regardant vers l'extérieur. La nuit est tombée depuis un moment, mais depuis le septième niveau où ils se trouvent, elle parvient aisément à voir les torches qui éclairent les rues de la cité, et à percevoir la musique qui remonte de la basse ville. Minas Tirith est en fête, et ses habitants se laissent aller à une joie presque communicative. Il n'est pas une taverne, pas une auberge qui ne soit ouverte et qui ne soit remplie. On boit, on mange, on chante et on danse dans les rues. On célèbre sans honte et sans modération la fin de la guerre, le début d'une ère nouvelle. Au-dessus, aussi calmes que les humains sont agités, les étoiles les regardent affectueusement.

- Belle soirée, n'est-ce pas ?

Ils descendent dans les rues, marchant à leur rythme en s'imprégnant de l'atmosphère paisible des lieux. Minas Tirith est certes une forteresse, et son passé est marqué par les guerres et les pertes, mais elle n'en demeure pas moins une cité fantastique. Du haut de cette majestueuse construction que l'on peine à croire possible, on voit toute la plaine du Pelennor : le champ de tentes gigantesque qui borde les remparts agité par une animation frénétique, et au loin Osgiliath qui se découpe comme une masse obscure sur la langue argentée du fleuve. La nuit a quelque chose de magique, de mystérieux, et même les gardes de la Fontaine qui les dévisagent immobiles ont l'air de créatures fantastiques jaillies d'une vision onirique. Une bonne minute passe, avant que Nivraya rompe le silence, gagnée par la curiosité :

- J'ai entendu dire que votre famille vous avait accompagné, maître, j'espère qu'ils profitent des festivités davantage que nous.

Elle n'a pas envie de jouer la comédie plus longtemps, de feindre apprécier les mondanités complexes et ridicules des hautes sphères du monde. Pour elle, c'est une perte de temps, et c'est une position qu'elle affiche de plus en plus. Toutefois, s'en ouvrir ainsi à Thorondil est une marque de confiance qui n'a rien de naturel et rien de gratuit. Elle le laisse répondre, avant d'ajouter :

- Je suppose que vous le savez, mais on parle beaucoup de vous en ce moment. Vous êtes très en vue de la plupart des dames de la cour, et on raconte vos exploits en soulignant toutes vos belles qualités. Mais j'aimerais savoir... qu'avez-vous fait ces derniers mois ? Je gage qu'un homme tel que vous ne saurait rester inactif aussi longtemps.

Leurs pas les mènent inconsciemment vers le bord du pic qui tranche la cité verticalement, et la jeune femme s'installe sur celui-ci, observant en contrebas la ville qui s'égaye. De profil, et à la lumière de la lune, on peut voir ce que son maquillage et sa grande maîtrise d'elle-même savent dissimuler au plus grand nombre. Elle a les traits tirés et la peau pâle, alors que dans ses yeux on lit une tristesse enfouie profondément, qu'elle ne s'autorise pas à ressentir. En un éclair, cette vision s'évanouit sous les yeux de Thorondil alors qu'elle le revient à lui. C'est de nouveau la jeune femme retorse et calculatrice, dont les yeux paraissent guetter la moindre faille et le moindre interstice pour mieux s'y glisser. Même quand elle se veut amicale, il est difficile de ne pas se sentir jugé et jaugé. Pourtant, comment ne pas se prendre au jeu ? Comment ne pas défier son mépris et sa condescendance pour découvrir enfin ce qui se dessine sous ce masque ?
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Nivraya
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Mer 1 Oct 2014 - 14:05
- Tu ne veux plus danser, tu es fatiguée ?

Dans la voix de son mari, on sent une pointe d'inquiétude qu'elle dissipe rapidement d'un sourire attendrissant. Certes, il commence à se faire tard, et après la journée qu'ils ont eu à affronter, il est normal de penser qu'elle souhaite rentrer pour se délasser. Nivraya a déjà eu l'occasion, un peu plus tôt dans la journée, de s'allonger quelques heures après la cérémonie à proprement parler. Grâce à l'intervention d'Aleth Enon, qui a finement trouvé à les faire passer parmi les premiers au mépris de tout ordre protocolaire, elle a pu jouir d'un peu de repos bien mérité, avant de replonger corps et âme dans les mondanités en compagnie de son charmant époux. Elle lui jette un regard empreint d'une immense affection, et se blottit contre lui. Il a l'air en forme, et certainement que l'éloignement des affaires politiques lui a permis de retrouver la sérénité et la forme physique que son tragique accident lui ont fait perdre. Tout sourire et plein d'allant, beaucoup mettent du temps à remarquer son bras manquant, amputé au niveau du coude, qu'il dissimule le plus souvent sous une cape légère et fine.

- Tout va bien. Je songe simplement aux obligations qui sont les miennes...

Il referme chaleureusement son bras valide autour d'elle, et se laisse bercer par la musique qui flotte autour d'eux. Pendant un bref instant, ils sont seuls, unis par les battements de leurs cœurs qui se font mutuellement écho. Il lui souffle à l'oreille :

- Tu es sûre que tu ne veux pas rester et t'amuser ? C'est un mariage voyons, tu devrais en profiter pour te détendre, te relaxer.

Elle hausse les épaules distraitement. Il n'a pas vraiment tort, après tout. Elle a travaillé d'arrache-pied à la mise en place politique du mariage, aux côtés de l'Intendant. En effet, depuis les événements qui ont agité le royaume d'Arnor, tout départ d'Aldarion hors de sa capitale est encadré par différentes mesures. Il a fallu envoyer des invitations aux sénateurs les plus influents, pour les contenter d'une part en leur faisant l'honneur de les convier aux festivités, mais également pour éviter qu'ils ne déstabilisent le Sénat en l'absence du monarque. Des hommes de confiance ont été mis au courant à des postes clés, et des directives très précises leur ont été données afin de parer à toute manœuvre séditieuse, qu'elle vienne de l'intérieur ou de l'extérieur. La cité d'Annùminas a été mise à contribution pour préparer le retour des époux, et les festivités accompagnant l'arrivée de la nouvelle Reine, mais le tout a été fait sous la surveillance étroite des agents de la Rose Noire, chargés de veiller à ce que nul ne profite de l'agitation en ville pour fomenter un assassinat contre le couple royal.

Avec la fin du mariage, c'est normalement une page qui se tourne sur un plan professionnel. Cela signifie que tout s'est bien passé, et que tout est en place pour le retour du Roi. Ce sont normalement des jours de repos qu'elle peut s'accorder après s'être épuisée à la tâche, des moments privilégiés à passer auprès de son compagnon pour récupérer avant le retour au pays, où il faudrait de nouveau affronter les problèmes en pagaille. Toutefois, c'est dans les moments où on pense pouvoir baisser sa garde, quand on est convaincu que le danger ne peut pas se manifester, que les situations les plus graves se déclenchent. On n'est d'ailleurs pas toujours conscient qu'elles prennent leur racine à ce moment précis. On dit ou fait quelque chose que l'on regrette des mois après, on se découvre devant un adversaire soigneusement dissimulé derrière un masque d'affabilité. Et au final, on perd tout ce que l'on a si durement construit parce que l'on s'est accordé un moment de faiblesse en public. La jeune femme dépose un baiser sur la joue de son époux, et lui souffle au passage :

- La politique n'attend pas. Mais rendez-vous ce soir, je ne serai pas en retard.

Il lui adresse un des sourires ravageurs dont il a le secret, et lui dépose un baisemain fort élégant, avant de la laisser rejoindre ses occupations. De son côté, guère rassasié de fête et de musique, il s'empresse de se glisser habilement entre les danseurs pour trouver une nouvelle cavalière. Nivraya le regarde partir une seconde, consciente qu'en dépit de ses paroles et des promesses qu'ils s'échangent au milieu de la foule, pour maintenir les apparences, il ne la touchera pas ce soir, comme aucun autre soir depuis leur mariage. Ses mâchoires se crispent une fraction de seconde, alors qu'elle ravale son regret, pour mieux se laisser envahir par la froide détermination qui l'anime d'ordinaire. Ne jamais montrer sa faiblesse en public. Jamais. Elle fait volte-face, et traverse la salle avec prestance, soutenant ses robes veloutées afin de ne pas se laisser ralentir et finalement happer par la foule qui continue à suivre le rythme imposé par les musiciens.

De toutes parts, hommes et femmes s'échangent des regards et se tournent autour avec passion et plaisir. On entend ici ou là des rires argentins éclater comme de joyeux carillons qui viennent soutenir les airs légers joués par les instruments disséminés un peu partout dans la salle. Et quand des airs plus enlevés résonnent, ceux qui pour une raison ou une autre ont décidé de rester en retrait frappent dans leurs mains pour battre la mesure. Cette fête n'a pas grand-chose à voir avec les traditionnelles fêtes aristocratiques, toujours très protocolaires. Ici comme ailleurs dans la cité, la place est à la joie et au relâchement. Le monde sort d'un hiver des plus rigoureux, et le retour du soleil est une véritable bénédiction des Valar. La fin de l'OCF a apporté en outre du soulagement à tous les Peuples Libres, enfin débarrassés de cette odieuse menace, et vengés de tout ce que ses sbires ont apporté comme malheurs. L'ambition de ce mariage est de faire disparaître les nuages que les cœurs de chacun ont dû porter, et de goûter aux fruits de l'été qui vient, annonciateur d'une paix merveilleuse. C'est tout du moins ce que tout le monde espère, bien que les plus réalistes continuent de voir les travaux à accomplir, et mesurent la distance qu'il reste à parcourir avant de voir les rêves devenir réalité.

Nivraya fait partie de ceux-là, et elle sait que le chemin vers la prospérité et la paix de tout un chacun sera long et difficile. Les intentions ne suffisent pas à faire disparaître les conséquences d'un hiver catastrophique pour les récoltes et les paysans. Les ravages de l'Ordre de la Couronne de Fer et les victimes de ses agissements sordides ne seront guère remplacés facilement, et il faudra encore beaucoup de temps et de travail pour éradiquer les maraudeurs en quête de butin qui espèrent profiter de retour des caravaniers. Autant de problèmes qui ne constituent qu'une goutte d'eau au milieu de tout ce qu'il faudrait faire pour réussir à faire régner une paix durable et sincère entre des peuples qui, en dépit de ce qu'ils affichent ici et maintenant, ne servent que leurs propres intérêts. Et qui pourrait leur en vouloir ? Nivraya n'est-elle pas elle-même au service de l'Arnor avant tout ?

Les choses sont hélas bien compliquées, et il s'agit de jouer finement pour ne pas être balayé par la politique habile des ennemis qu'elle a accumulés en route. Des nobles arnoriens, qui comme ces deux là qui la dévisagent depuis un coin de la pièce, l'observent avec beaucoup d'attention. Ils cherchent à la déstabiliser, à la faire tomber, pour mieux se jeter sur le poste qu'elle occupe et qu'ils convoitent avec avidité. Les rapaces. Elle ne leur accorde pas même un regard, se refusant à leur laisser croire qu'elle les craint, et encore moins qu'elle les respecte. La plupart ne sont que des idiots, formés à la politique de cour qui consiste à se faire des amis et à essayer de monnayer son avancement contre divers services et diverses promesses. Nivraya, elle, doit son statut à ses compétences réelles, et à son utilité pour le royaume. Mais ils ne comprendront jamais cela, et ne comprendront jamais comme une femme a pu s'élever jusqu'à un tel poste.

Nivraya sent leur regard visqueux glisser sur elle, et elle a soudainement l'impression que l'ensemble de la salle est attentif à ses mouvements. C'est folie que de penser ainsi, naturellement, mais elle ignore parfaitement de quelle direction peut venir le danger. Quel noble étranger n'est pas un ami fidèle voire un cousin éloigné d'un des sénateurs de l'Arnor ? Lequel n'a pas été invité à l'espionner ou à tendre l'oreille pour entendre ragots et commérages à son sujet ? Lequel n'a pas été vivement mis en garde contre cette arriviste aux dents longues qui a su conquérir l'Intendant Enon ? On raconte à son sujet de bien vilaines choses, qui ternissent sa réputation autant que celle de l'Intendant d'Arnor. Mais que vaut la vérité contre ce que veulent entendre les foules ? Comment expliquer sinon son ascension fulgurante ? Il n'y a rien à dire, car ils ne veulent rien entendre. Elle se rend donc vers les serviteurs chargés de récupérer manteaux et objets personnels aux invités, afin de récupérer ses biens et de s'éclipser. Elle a besoin de prendre l'air, de marcher, et surtout de ne pas donner inutilement le flanc à ses adversaires. Mais, alors qu'elle arrive devant l'homme chargé d'accueillir et d'assister les nobles, elle repère du coin de l'œil une silhouette familière.

Engagé dans une conversation auprès de gens dont il a l'air de vouloir fuir la compagnie, il a déjà son manteau sous le bras. On dirait que ceux qui lui parlent cherchent ardemment à le retenir, quand lui-même paraît vouloir les fuir comme la peste. Des amis un peu trop envahissants ? Des alliés cherchant à exploiter leur relation avec lui pour s'élever ? Des inconnus cherchant à mieux le connaître pour s'en faire un soutien ? Ou peut-être simplement des hommes cherchant à marier leur fille à un bon parti en Arnor ? Les possibilités sont nombreuses, et Nivraya n'a guère le temps de les étudier toutes, que ses pas la conduisent déjà auprès de lui.

- Maître Thorondil, quel plaisir, il y avait bien longtemps ! Pardonnez-moi de vous interrompre, je tenais à vous saluer en personne.

Une attention qu'elle n'aurait pas eu quelques mois auparavant, mais depuis qu'elle a appris quel était son nouveau rôle auprès d'Aldarion, et surtout depuis qu'elle a appris qui il était en réalité, elle le perçoit sous un jour nouveau. Il n'est plus le simple vagabond venu prêter main-forte au Roi dans une tentative désespérée de regagner le trône. Il est le preux guerrier à l'honneur éclatant quoique dissimulé sous une immense modestie, celui qui par sa bravoure et sans même rien attendre de son souverain a permis à celui-ci d'échapper à une mort certaine. Dans les hautes sphères de l'Arnor, les femmes murmurent son nom avec admiration, et beaucoup se battraient pour être dans son lit rien qu'une nuit. Combien tueraient pour l'épouser et ainsi jouir du prestige dont il est auréolé ? L'entrée de Nivraya détourne à moitié l'attention des amis de Thorondil, qui s'empressent de la saluer avec révérence. Ils n'ont pas dû manquer de constater qu'elle avait été introduite auprès du Roi parmi les premières.

- Je vois que vous êtes prêt à partir... J'allais moi-même m'éclipser. Marchons ensemble, j'aimerais vous parler.

Elle lui adresse un gracieux signe de tête, et l'arrache à sa conversation avec autant de délicatesse qu'une hache sépare une branche de son arbre. Une hache vêtue d'une superbe robe d'un vert profond, naturellement. A dire vrai, elle se fiche de ce que pensent les autres de son intervention. Impolie ? Certainement. Malvenue ? Peut-être pas pour Thorondil lui-même, mais certainement pour ceux qui lui parlaient. Tout ce qui compte, c'est qu'elle est en mesure de s'afficher publiquement avec ce vaillant héros, et que désormais tout le monde sait qu'elle peut l'aborder et lui parler avec beaucoup de familiarité, comme s'ils étaient de vieux amis. Ce qui n'est certainement pas vrai.

Elle récupère sa pelisse, pratique contre la fraîcheur des nuits qui contraste avec la chaleur écrasante qui règne la journée, et la dépose sur ses épaules frêles. Elle s'empare de son sceptre qui ne la quitte que pour ce genre d'occasions, et attend patiemment de sentir la présence de Thorondil à ses côtés, tout en regardant vers l'extérieur. La nuit est tombée depuis un moment, mais depuis le septième niveau où ils se trouvent, elle parvient aisément à voir les torches qui éclairent les rues de la cité, et à percevoir la musique qui remonte de la basse ville. Minas Tirith est en fête, et ses habitants se laissent aller à une joie presque communicative. Il n'est pas une taverne, pas une auberge qui ne soit ouverte et qui ne soit remplie. On boit, on mange, on chante et on danse dans les rues. On célèbre sans honte et sans modération la fin de la guerre, le début d'une ère nouvelle. Au-dessus, aussi calmes que les humains sont agités, les étoiles les regardent affectueusement.

- Belle soirée, n'est-ce pas ?

Ils descendent dans les rues, marchant à leur rythme en s'imprégnant de l'atmosphère paisible des lieux. Minas Tirith est certes une forteresse, et son passé est marqué par les guerres et les pertes, mais elle n'en demeure pas moins une cité fantastique. Du haut de cette majestueuse construction que l'on peine à croire possible, on voit toute la plaine du Pelennor : le champ de tentes gigantesque qui borde les remparts agité par une animation frénétique, et au loin Osgiliath qui se découpe comme une masse obscure sur la langue argentée du fleuve. La nuit a quelque chose de magique, de mystérieux, et même les gardes de la Fontaine qui les dévisagent immobiles ont l'air de créatures fantastiques jaillies d'une vision onirique. Une bonne minute passe, avant que Nivraya rompe le silence, gagnée par la curiosité :

- J'ai entendu dire que votre famille vous avait accompagné, maître, j'espère qu'ils profitent des festivités davantage que nous.

Elle n'a pas envie de jouer la comédie plus longtemps, de feindre apprécier les mondanités complexes et ridicules des hautes sphères du monde. Pour elle, c'est une perte de temps, et c'est une position qu'elle affiche de plus en plus. Toutefois, s'en ouvrir ainsi à Thorondil est une marque de confiance qui n'a rien de naturel et rien de gratuit. Elle le laisse répondre, avant d'ajouter :

- Je suppose que vous le savez, mais on parle beaucoup de vous en ce moment. Vous êtes très en vue de la plupart des dames de la cour, et on raconte vos exploits en soulignant toutes vos belles qualités. Mais j'aimerais savoir... qu'avez-vous fait ces derniers mois ? Je gage qu'un homme tel que vous ne saurait rester inactif aussi longtemps.

Leurs pas les mènent inconsciemment vers le bord du pic qui tranche la cité verticalement, et la jeune femme s'installe sur celui-ci, observant en contrebas la ville qui s'égaye. De profil, et à la lumière de la lune, on peut voir ce que son maquillage et sa grande maîtrise d'elle-même savent dissimuler au plus grand nombre. Elle a les traits tirés et la peau pâle, alors que dans ses yeux on lit une tristesse enfouie profondément, qu'elle ne s'autorise pas à ressentir. En éclair, cette vision s'évanouit sous les yeux de Thorondil alors qu'elle le revient à lui. C'est de nouveau la jeune femme retorse et calculatrice, dont les yeux paraissent guetter la moindre faille et le moindre interstice pour mieux s'y glisser. Même quand elle se veut amicale, il est difficile de ne pas se sentir jugé et jaugé. Pourtant, comment ne pas se prendre au jeu ? Comment ne pas défier son mépris et sa condescendance pour découvrir enfin ce qui se dessine sous ce masque ?
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Thorondil
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Lun 6 Oct 2014 - 1:08
Les festivités battaient leur plein depuis la fin de la cérémonie. Si un grand nombre de personnalités s'étaient éclipsées après celle-ci pour se reposer de la chaleur harassante ou se retrouver en petits groupes pour parler affaires, alliances ou bon vieux temps, tous les autres s'égaillaient dans les rues en quête d'alcool et de musique. Tous étaient revenus plus tard pour participer au grand banquet du soir et au prestigieux bal qui allait suivre.

Thorondil était resté en poste plusieurs heures après le départ du tout nouveau couple royal. Quand les gardes, sous leurs armures gondoriennes, sécurisaient les rues aux alentours, lui et les siens guettaient les mouvements de la foule compacte qui se dispersait aux quatre coins de la Cité Blanche. Les minutes lui avaient paru des heures sous ce soleil de plomb. Puis enfin, il y avait eu la relève.
Il avait alors pris le temps de nourrir Elei et de la lâcher dans une grande volière, montée pour l'occasion, dans un recoin calme et protégé de la ville, à l'écart de l'agitation et d'individus mal intentionnés. En temps normal, il l'aurait laissé survoler les champs à sa guise comme il en avait l'habitude, mais il craignait qu'elle ne se laisse distraire par toutes ces musiques et ces lumières à fuir et finisse par s'éloigner bien trop. Elle lui lança un regard courroucé qu'il contra d'un demi-poulet qu'elle se hâta de déplumer et déchiqueter, oubliant ses griefs.

Cela fait, il s'était hâté de retourner dans ses quartiers afin de mettre une tenue d'invité plus appropriée à la circonstance. C'était un ensemble noir et bordeaux flambant neuf dont la ceinture était brodée à l'endroit où aurait dû se tenir son épée, comme le voulait une veille tradition de sa lignée, des armoiries de sa famille, l'étoile à huit branches encerclée d'une chaîne brisée par le haut d'argent sur champ d'azur, ainsi que son blason personnel, reprenant ce dernier, surmonté de trois aigles : une tête et deux aiglettes d'un noir mat, sur fond rouge. Malgré ses nouvelles fonctions, il avait bien peu l'habitude des tenues de cérémonie et s'y sentait terriblement engoncé, tout particulièrement au niveau du col qui semblait vouloir l'étrangler. Pour finir, il attacha ses cheveux en catogan. Le résultat était édifiant. C'était à peine s'il se reconnaissait en se dévisageant dans le miroir. Les cicatrices de son visage, qui ne bénéficiaient plus du camouflage que formaient ses longs cheveux blonds, ressortaient d'une brillance violacée, barrant là son œil gauche, ici le coin de sa bouche et là encore sa joue jusqu'à la limite de la mâchoire, à peine dissimulée par sa barbe. Il grimaça et se détourna de son reflet.

Il avait alors rejoint sa famille qui l'attendait au campement, élégamment habillée pour le bal. La petite Merilin resplendissait dans sa sublime robe de soie pourpre si joliment assortie à ses yeux. Sitôt qu'elle l'avait aperçu, l'enfant s'était précipitée dans les bras de son père. C'était le meilleur moment de cette journée.


A présent la fête lui paraissait bien trop longue. Cela faisait plus d'une heure que l'enfant s'était endormie dans ses bras, épuisée par la musique, la danse et le grand nombre de personnes autour d'eux. Sa figure ronde et sa peau soyeuse contrastaient avec le visage tailladé et brute de son géniteur, autant que ses cheveux de jais avec la chevelure de lin.
Et pour y avoir du monde, ça il y en avait. De toute sorte. De calmes Elfes qui conversaient en petits groupes dans leur coin. Des Hommes de tous horizons, de tout rang et de tout âge. Des dignitaires étrangers qui négociaient ou s'isolaient, las de parler autant une langue peu familière ou agacés de tensions pas totalement éteintes. Des rohirrim enjoués et pour certains légèrement enivrés. Des bourgeois et des nobles de Gondor et d'Arnor dansant et chuchotant - complotant parfois - ensemble. Il lui avait même semblé croiser quelques hobbits, un peu perdus et noyés au milieu de ces grandes gens, mais loin d'être avares en chansons, en histoires et en rires. Mais tous semblaient enjoués et, pour la plupart, heureux d'être là.
Et qui dit mariage dit parfaite ambiance pour organiser et arranger d'autres unions pour ses fils et ses filles. Tous les célibataires possédant rang ou fortune se voyaient présenter untelle, "fille de mon neveu qui possède une rente confortable", untelle d'une bonne famille qui "est douée en tout et sera une épouse modèle", et untelle encore dont la dot se composera de terres et d'un titre prestigieux... Parfois les prétendants parlaient à peine la même langue mais qu'importe tant qu'on faisait des alliances.


Et pourtant, alors qu'il veillait sur la fillette blottie contre lui dans un des coins les plus calmes, le Maître Fauconnier ne discutait qu'avec Sigil, l'épouse de son frère. Elle aussi était mal à l'aise parmi les foules. A l'inverse, Aratan et Elendîn discutaient commerce avec quelques nobles prospères du voisinage. Il appréciait la compagnie de la jeune femme qui avait un temps servi de mère à sa fille, à la fois discrète et instruite, calme et posée. Elle convenait parfaitement à son érudit de demi-frère, pensait-il... Mais il n'en avait pas toujours été ainsi.
Il fut une époque où Thalion avait vu ce mariage d'un très mauvais œil. Avant de connaitre la vérité... et peut-être même un peu après, le temps de digérer les informations. Il fallait préciser que Sigil était entrée dans la famille de manière bien peu... conventionnelle. Elle était la fille aînée d'une famille charmante de la basse noblesse mais fort riche, qui passait souvent par Kervras pour rejoindre son propre fief quelques dizaines de lieux plus à l'ouest de ses frontières. L'entente était très amicale entre les deux familles (du moins avec Aratan car c'est bien avant le retour et l'arrivée de ses fils qu'il avait noué des liens avec eux). En peu de temps, alors qu'Elendîn venait juste d'emménager chez son père, les deux jeunes gens sympathisèrent dans le plus honorable sens du terme. Ils s'étaient liés de cette profonde amitié qui unit les gens qui ont toutes les passions en commun. Mais aucun amour ne vint troubler cette parfaite entente. Ils appréciaient la compagnie l'un de l'autre sans autre arrière-pensée. Le sujet de leur mariage devint une plaisanterie récurrente entre les deux familles, une simple badinerie sans sérieux car aucune d'elle ne souhaitait qu'une telle union ait lieu. D'un côté une famille qui avait les bâtards en horreur et de l'autre un jeune homme dont le rang permettait de prétendre à mieux.
Mais voilà qu'un beau jour, on surprit la belle dans une position fort compromettante avec un simple palefrenier. L'aube d'un scandale pointait déjà à l'horizon et le seul réflexe du chef de famille fut d'aussitôt trouver un parti potable, à défaut de bon, pour sa fille. Mais qui accepterait une femme à l'honneur compromis, sans plus de valeur sur ce terrible marché du mariage que n'en aurait une mule boiteuse à la foire d'Annùminas. Un prétendant se présenta bien vite, appâté par le gain, mais la rumeur eut rapidement raison de son empressement.
Devant la terrible situation de son amie si chère, devant sa peine immense et la promesse d'un bien triste avenir pour sa confidente, Elendîn n'hésita pas longtemps. Contre l'avis de son père et de son frère, et face à celui plutôt mitigé de sa mère, le jeune homme avait fait sa demande en bonne et due forme. En une semaine la chose fut entendue et Sigil emménagea au manoir familial de Lossost, capitale de Kervras, avec son nouveau promis, sa nouvelle belle-famille et surtout son immense tristesse. Elle pleura longtemps sur le sort du pauvre domestique et son propre malheur.  Mais elle avait bien conscience d'avoir eut de la chance, si l'amour était absent au moins pouvait-elle compter sur une profonde amitié pour soutenir ce mariage... à moins qu'Elendîn ne regrette son geste et ne lui reproche s'il trouvait finalement une femme à aimer. Quoiqu'il en fût, Aratan décréta que la famille de sa belle-fille n'avait pas eu un comportement honorable et déclara l'entièreté de leur Maison indésirable à Kervras jusqu'à ce que Sigil en décide autrement.
Et finalement, sans qu'aucun ne s'en rende vraiment compte, les deux tourtereaux se virent évoluer vers de plus tendres sentiments. Ce ne fut qu'à ce moment-là que Thorondil accepta vraiment Sigil comme membre de la famille et non plus comme un pauvre oiseau tombé du nid qu'on avait ramassé par pitié. Et puis les rumeurs, dans un coin si perdu de la campagne arnorienne, changeaient aussi rapidement de cible que le passage d'un lièvre.

La jeune femme finit par prendre définitivement congés, emmenant avec elle l'enfant, non sans avoir incité son beau-frère à chercher une cavalière pour danser un peu car " Par les Valar, tu ne peux pas rester seul toute ta vie !". Un bon conseil qui ne prit absolument pas et, sitôt que Sigil eut le dos tourné, l'homme se précipita pour récupérer ses affaires et partir... Du moins tel fut son projet initial. Si seulement il ne s'était pas fait arrêté par cet homme précisément ! L'un de ceux qu'il avait, justement, le moins envie de croiser. Et cela dura un temps infini ! Au bout de plusieurs dizaines de minutes, ils en étaient encore là.

« - ... Comprenez-moi Maître, ce marché est capital pour la survie de notre domaine et l'alliance de nos deux familles pourrait en être renforcée. Financièrement, vous en seriez même gagnant. »

L'homme était un petit être à la carrure porcine dont l'adjectif le plus à même de décrire sa physionomie était gonflé. Pas gros, simplement gonflé. Même ses yeux semblaient vouloir s'extirper de leurs orbites. Il portait une tenue d'une richesse ostentatoire et une armure d'apparat en pur toc qui jurait horriblement avec l'ensemble. Tout en lui transpirait le petit noble qui cherchait absolument à vivre au dessus de ses moyens. Il était flanqué de deux autres hommes à peine plus grands que lui, à la mise parfaite et à l'allure courtoise mais qui semblaient bien moins à l'aise qu'ils ne voulaient bien le faire croire. Des bourgeois sans doute, et riches mais depuis peu. Et Thalion les dominait tout trois de sa taille, de sa présence et de son prestige. Mais cela n'arrêtait pas pour autant le petit noble.

« - Comme je ne cesse de vous le répéter Messire Varlan, les affaires de Kervras ou d'ailleurs ne regarde que mon père. Et pour ce que j'en sais, il n'est toujours pas disposé à reprendre la moindre relation avec votre famille, commençait à s'irriter sérieusement Thalion.
- Mais les choses changent. Les vieilles querelles n'ont plus lieu d'être. Nous somme de la même famille vous et moi. » contra le petit homme aux joues grasses.
Thalion grogna et répliqua sèchement :
« - C'est là que vous faites erreur Varlan. Vous avez renié votre fille et été prêt à la vendre au plus offrant. Si elle n'avait pas épousé mon frère, qui sait au bras de quel vieillard elle se serait affichée aujourd'hui. Et soudain, vous vous retrouver un lien de parenté avec elle, étrangement au moment où mon nom est dans les bonnes grâces à la Cour... Pour profiter de mon nouveau statut et me demander des faveurs ? Ne vous ridiculisez pas avec vos tentatives aussi pathétiques que mal jouées. Vous êtes la dernière personne qu'il me viendrait à l'idée d'aider. Et je suis persuadé que mon père sera ravi de racheter vos terres pour une bouchée de pain quand vous aurez fait faillite et dépensé jusqu'à votre dernière pièce d'or. Au moins cela permettra-t-il à vos gens de pouvoir enfin manger à leur faim ! »

Les deux bourgeois écarquillèrent les yeux, choqués. La face bouffie du noble prit une affreuse teinte rouge pourpre. Il semblait s'étouffer avec sa propre rage. Comment un être aussi hideux avait-il pu donner naissance à une femme aussi élégante et gracieuse que sa belle-sœur ? C'était un mystère. Quoiqu'en réalité ce fussent la fureur et la honte qui enlaidissaient tant l'homme qui, en d'autres moments, aurait pu passer pour un joyeux bon-vivant.

« - Je ne vous permet pas ! couina-t-il, indigné.
- Mais je n'ai pas besoin de votre permission ! » gronda Thorondil comme un fauve, d'une voix basse, sourde et pourtant terriblement menaçante.

L'homme en face de lui sembla se dégonfler brusquement, comme une gourde percée qui se ratatinait sur elle-même. Sa voix reprit un ton mielleux et caressant. Thalion jeta plusieurs coups d'œil vers la porte. Varlan n'allait-il donc jamais le lâcher ?!

« - Oui, pardonnez-moi, Maître. Veuillez excusez ce malentendu, je suis sûr que nous pouvons repartir sur de meilleures bases vous et moi. Il doit bien y avoir un moyen de s'arranger, tenta-t-il de nouveau. Vous êtes fort, intelligent et jouissez d'une excellente réputation.... »

La flatterie maintenant ? Mais qu'il se taise enfin ! Pourtant il continua sur sa lancée.

« - Vous avez bien quelques bons contacts auprès des proches du Roi... Et... un simple petit service et je vous le rendrais au centuple soyez-en sûr ! Je peux même vous promettre que jamais plus vous n'entendrez parler de moi ensuite. En bon voisinage, bien entendu ! » ricana-t-il encore nerveusement.
Et Thorondil décida qu'il perdait patience.
« - Ecoutez-moi très attentivement Varlan... »

La conversation fut soudain interrompue dans le vif. Nivraya, arrivée à point nommé, intervint sans aucune invitation, avec toute l'assurance dont elle faisait preuve quelque soient les circonstances. Rarement le fauconnier n'avait autant apprécié son arrivée. Il ne savait vraiment plus comment se défaire de cette sangsue de Varlan sans provoquer de scandale public. Pour être honnête, Thalion aurait bien attrapé le noble par le col et secoué jusqu'à ce que ses petits yeux de crapaud ne lui tombent sur les genoux... Et il l'aurait peut-être même fait 6 mois auparavant. Mais maintenant, et c'était bien là l'un des pires désavantages de sa nouvelle condition, il avait les mains liées. Il était au service du Roi, Maître Fauconnier. Il ne pouvait plus se permettre ce genre d'écart de conduite... Ce n'était pourtant pas l'envie qui lui manquait...

« - Dame Nivraya de Gardelame. C'est un honneur. » salua-t-il poliment, en inclinant la tête, bien que les restes de son irritation soient trahis par son ton.

Le débat fut clos lorsque la jeune femme attira l'attention de tout le groupe sur elle. S'ils ne la connaissaient pas tous de visage, au moins savaient-ils qui elle était par son nom. Et leurs courbettes descendaient si bas que leurs nez auraient pratiquement pu toucher le sol.
Thorondil se laissa entrainer par la jeune femme, tournant ostensiblement le dos aux salutations et sollicitations de ses interlocuteurs sans même chercher à leur répondre. Mais sa discourtoisie ne l'empêcherait certainement pas de dormir !

Le Dùnadan ne remercia pas Nivraya pour son intervention salutaire. C'eût été avouer qu'il s'était retrouvé en situation de demander de l'aide et qu'on le tire de cette position inconfortable. Alors il ne dit rien, récupéra le reste de ses effets personnels auprès du serviteur et sortit aux côtés de la dame.
Il se demandait s'il n'était pas tombé d'Angmar en Mordor mais il accepta malgré tout de l'accompagner dans sa ballade nocturne à travers les allées de la Cité Blanche.

Toutes les rues, toutes ruelles, grouillaient d'activités, de chants et de danses. Les gens, l'espace d'une journée, semblaient oublier leurs malheurs, leur labeur et les restes de famine qui courraient encore. Tout n'était que joie et bonne humeur. Et le ciel, sombre et étoilé au dessus de leur tête n'en paraissait que plus paisible. Du moins le supposait-il étoilé de mille astres. Il n'en voyait que peu de ses yeux malades, les plus lumineuses. Ironiquement celles qui guidaient tous les voyageurs du monde. L'air était agréablement frais, une légère brise s'insinuait entre les pierres pâles en faisant danser les torches. La musique sautait de niveau en niveau à un rythme entrainant, se mêlant à d'autres mélodies en cours de route. Et de là où ils se trouvaient, ils pouvaient embrasser toute la ville du regard et jusqu'à l'horizon lointain dont le relief se découpait en formes sombres dans la nuit.

- Belle soirée, n'est-ce pas ?

Thalion répondit d'un simple hochement de tête, bien plus sincère que tout un long discours poétique.
Les deux nobles marchèrent un moment, s'éloignant des rues les plus animées pour prendre des avenues plus délaissées et calmes. Comme à chaque fois qu'il se laissait aller à déambuler entre ces murs, l'homme se remémorait ses plus anciens souvenirs, quand il était enfant et qu'il courrait comme un possédé sur ce même pavé, quand il riait tout le temps et que le monde lui paraissait si paisible et prometteur.
Nivraya, après un long moment, rompit le silence :

- J'ai entendu dire que votre famille vous avait accompagné, maître, j'espère qu'ils profitent des festivités davantage que nous.

Ce genre de confession n'était pas vraiment du genre de Nivraya, ce qui laissa le fauconnier perplexe mais la tournure de la conversation l'obligea à répondre par plus qu'un grognement.

« - Vous êtes bien renseignée, Madame. Effectivement, ma famille est ici et je vous assure qu'elle profite de l'évènement à sa juste mesure. Mon père se complait dans ce genre d'exercice de Cour et mon frère s'en amuse. Ce genre de fête est rare à Kervras... »

Ils arrivèrent enfin à une destination, sans vraiment l'avoir prémédité. Au bout du pic, surplombant toute la cité. La jeune femme en profita pour s'asseoir tandis que le fauconnier s'appuyait contre le parapet de pierre
Placé en face de la dame ou presque, Thorondil pu détailler son visage éclairé à la lumière de la nuit. Elle semblait lasse, comme si elle avait trainé un trop lourd fardeau de fatigue et de tristesse. Cela ne dura qu'une fraction de seconde si bien qu'il crut l'avoir rêvé. Le temps d'un souffle, elle était redevenue la femme froide et ambitieuse qu'il avait toujours vue en elle.
Et cette conversation... que voulait-elle de lui au juste ? Ce n'était pas réellement un secret qu'il ne l'appréciait que le minimum exigé en pareil circonstance. Alors quel pouvait bien être le sujet réel qui avait motivé cette invitation ?

- Je suppose que vous le savez, mais on parle beaucoup de vous en ce moment. Vous êtes très en vue de la plupart des dames de la cour, et on raconte vos exploits en soulignant toutes vos belles qualités. Mais j'aimerais savoir... qu'avez-vous fait ces derniers mois ? Je gage qu'un homme tel que vous ne saurait rester inactif aussi longtemps.

L'homme chassa la réflexion d'un mouvement de main agacé, comme face à un moustique particulièrement bruyant.

« - Que ces dames attendent autant qu'elles le souhaitent, il n'est nullement question que je me marie. Et vous comme moi savons que c'est mon statut qui est en vue, pas ma personne. Elles seraient sans doute bien déçues d'une vie à mes côtés. C'est souvent le cas quand la réputation chante les qualités d'un homme en oubliant de citer ses défauts et son caractère. »

Sa phrase fut ponctuée d'un très léger sourire, plus moqueur qu'amusé d'ailleurs. Si ces femmes et ses familles pour leurs filles savaient, elles ne seraient pas si empressées auprès de lui. L'aura du prestige n'est que de peu de réconfort à côté d'une vie entière prisonnière d'un mariage malheureux.

« - Vous posez des question dont vous connaissez déjà les réponses, Madame. Vous pouvez berner un tas de petits nobles gras et lents mais n'essayez pas avec moi. Vous savez toujours bien plus que vous ne voulez bien le montrer. »

Alors il se contenta de donner de vagues détails sur la partie émergée de son rôle auprès du Roi, passant sous silence toute celle où il était question de prendre des ordres de Sirion. Il parla de l'avancement de ses réformes de la fauconnerie et du budget serré qui l'obligeait à faire quelques sacrifices. Rien qui puisse réellement satisfaire la curiosité supposée ou réelle de la dame. Peut-être savait-elle déjà toutes ces choses ? Peut-être pas ? Mais il n'avait simplement pas envie d'en parler. Il guettait chacune de ses réactions, ses yeux de mithril braqués sur elle.

« - Et vous-même ? Qu'est-ce qui occupe vos journées ? »
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Nivraya
Assistante de l'Intendant d'Arnor
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~ GRIMOIRE ~
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Jeu 9 Oct 2014 - 13:39
Dans le ciel étoilé tendu au-dessus de la capitale, vole un couple d'oiseaux qui se tournent autour en une étrange parade. De loin, on pourrait croire qu'ils se battent, et qu'ils sont sur le point de fondre l'un sur l'autre pour mieux porter à leur mortel adversaire un coup fatal, pour mieux refermer leurs serres acérées sur son insaisissable silhouette. Un jeune érudit passionné par ces créatures magnifiques éprises de liberté objecterait qu'elles ne sont en réalité pas en train de se battre, mais bien en train de se séduire l'une l'autre, chacune cherchant à impressionner par sa puissance son partenaire, pour mieux le faire céder. Nivraya, qui les observe distraitement s'égayer au-dessus de la Cité Blanche, préfère suspendre son jugement sur les ailes déployées de ces splendides aigles sauvages. Comment dire s'ils sont en train de se battre ou de se séduire ? Ne peuvent-ils en définitive pas faire les deux, essayant de se surpasser l'un l'autre par la force et la malice ? Nul doute que le fauconnier pourrait lui apporter la réponse, mais encore faudrait qu'il repère le ballet aérien qui se déroule certainement trop loin de son champ de vision.

La jeune femme pose son regard sur le visage mutilé et les yeux cruellement diminués de son interlocuteur. En dépit des marques de la vie, il conserve sur les traits une certaine noblesse qui ressort encore davantage quand il s'évertue à la cacher. Certes, elle n'y a pas été sensible dès les premières minutes de leur rencontre, mais maintenant qu'elle le voit sous un jour nouveau, ainsi paré de beaux atours, drapé de son prestige, elle lui trouve en effet un air distingué. Ou peut-être est-ce simplement son imagination qui recompose le portrait qu'elle s'est faite de lui auparavant, pour mieux l'ajuster à ses propres desseins et manigances. Qui sait ?

Revenant à ses yeux, elle ne détourne pas le regard comme la plupart des gens qui n'osent contempler de trop son infirmité. Elle sait qu'il est diminué, et il est très certainement conscient de son sort bien mieux que quiconque. A quoi bon, dès lors, se préoccuper de la politesse quand les deux parties savent à quoi s'en tenir ? Au lieu de quoi, elle le dévisage franchement, sans même chercher à se cacher, ni même à dissimuler le brin de compassion qu'elle éprouve à son endroit. Un brin seulement, car ce sont là des émotions qu'elle ne s'autorise pas à ressentir, mais comment rester de marbre face à la statue d'un grand guerrier ignominieusement condamné à décliner lentement, sans avoir le luxe de trouver la mort vaillamment, les armes à la main sur le champ de bataille ? Elle le plaint, certes, mais elle plaint d'autant plus le royaume destiné à perdre l'un de ses cœurs les plus vaillants sans que nul n'y puisse rien faire.

Absorbée dans sa contemplation réciproque, elle n'en demeure pas moins attentive aux paroles du fauconnier du Roi, qui n'a bien entendu pas manqué de remarquer la perche qu'elle lui a tendue, et dont il s'est emparé avec une grande prudence. Sa réponse est mesurée, posée, sans un mot de travers. Elle le voit devant lui, perplexe, craignant à chaque instant l'estocade qui n'arrive pourtant jamais. Il se demande à quel moment elle va surgir de sa boîte pour le piéger, et elle ne peut pas lui reprocher sa méfiance. Un sourire se dessine légèrement sur les lèvres de la jeune femme, davantage de circonstance que de pure joie, avant qu'elle ne réponde posément :

- Je suppose oui... Il est en de même à Gardelame, et mon époux profite de l'occasion pour retrouver de vieux amis.

De vieux amis... Des hommes désireux de se rapprocher de lui pour mieux profiter de l'aura de son épouse, plutôt. En réalité, ils croient tous qu'elle est son instrument, et qu'il la manie comme il le désire. La plupart des nobles d'Arnor ont une conception de la femme qui les autorise à croire que l'ascension fulgurante de Nivraya n'est due qu'à son charme et à son sourire - qu'elle sait rendre attrayant, il est vrai -, sans penser une seule seconde que ses compétences, sa vivacité d'esprit et sa grande détermination ont pu séduire l'Intendant Enon bien plus que ses atours et ses bijoux. Les pauvres n'ont encore rien compris. Ils pensent certainement qu'en se rapprochant de Justar, ils vont pouvoir obtenir des faveurs à la capitale pour les leurs. Inutile, vain et pathétique, très certainement, mais également épuisant, contrariant et perturbant. C'est le revers de la médaille d'une notoriété nouvelle acquise, il faut croire.

C'est ce que Thorondil connaît lui aussi, à n'en pas douter, avec tous ces courtisans qui lui tournent autour, et dont elle a pu percevoir l'insistance à l'agacement nettement visible dans l'attitude du fauconnier. De tels individus sont de véritables plaies pour le royaume, et si elle en avait le pouvoir, elle s'arrangerait pour museler la noblesse et donner les pleins pouvoirs au Roi Aldarion, afin de lui permettre de remettre l'Arnor sur la bonne voie. Chaque décision, chaque tentative d'action de la part d'Annùminas entraîne immanquablement une vague de contestation, des soulèvements émus contre la remise en cause d'acquis financiers ou fiscaux octroyés dans des temps éloignés. Des nobles attachés à leur pouvoir ridicule, attachés à leur lopin de terre aussi fermement que s'ils étaient fermiers eux-mêmes. Aucun ne paraît avoir une vision à long terme, une vision plus large de l'Arnor et même du monde. Ce qui les préoccupe quotidiennement, c'est l'or dans leurs caisses, et le mariage de leurs filles.

Nivraya a un sourire indulgent devant la contrariété impossible à contenir de Thorondil, de toute évidence encore irrité par la conversation de laquelle elle vient de le sortir. Le pauvre a l'air d'avoir du mal à endiguer sa fureur, alors même qu'ils sont dehors, que la fête bat son plein, que la musique résonne et que partout les gens sont heureux. Elle a presque de la peine pour lui. Presque. Le ton de sa voix fait écho à celui du fauconnier lorsqu'elle répond :

- Il est vrai, maître, mais chacun peut trouver à s'accommoder d'un caractère difficile. Je gage que mon époux ne vous dirait pas le contraire... De grâce, ne feignez pas la surprise mille fois jouée. Je sais ce que l'on dit de moi, et je crois même que vous partagez l'opinion générale à mon sujet.

Elle détourne le regard. Pendant longtemps, elle a rêvé d'être au sommet de l'Etat et d'y exercer le pouvoir de manière implacable avec toute la force de l'autorité conférée par son statut. Et maintenant, elle a atteint une position supérieure à tout ce qu'elle pouvait espérer. Elle siège au côté de l'Intendant, et est son bras droit, son oreille et son attachée en toute circonstance. Un poste que jalousent ses concurrents qui la voient comme une menace. Combien de fois a-t-elle rêvé de cette situation, pour se rendre compte en définitive que les choses sont plus dures que prévu ? Toujours faire attention à ce que l'on dit, à ce que l'on fait, à ce que l'on porte, à ce que l'on mange, à ce que l'on boit. Toujours prendre garde de ne point trop en dire, de ne point trop en dissimuler non plus. Toujours tendre l'oreille pour tout saisir, sans jamais se montrer indiscret et sans jamais froisser. Une vie d'espionne politique, une vie faite de trucages, de manipulation, de mensonges et de traîtrises infâmes. Une vie qu'elle a longtemps rêvé d'avoir, et qu'elle comprend maintenant ne pas pouvoir aborder seule.

Thorondil, aussi vif et sanguin qu'elle l'a espéré, vient de couper court à leurs échanges de politesses, ainsi qu'à leur conversation à plusieurs niveaux. Il semble haïr les jeux politiques, il semble détester les mensonges et les calculs. Il est un homme d'action, dont le temps est compté, et il paraît vouloir faire tout ce qu'il lui est possible d'accomplir avant d'être privé de sa vue. Demain ne paraît pas avoir de sens dans sa vie, pour lui qui sait que chaque jour est précieux. Nivraya l'a compris ce fameux soir où elle a été agressée dans les rues d'Annùminas pour avoir voulu aider le Roi. Ou plutôt, elle s'est souvenue de ce que signifie "craindre la mort". Elle claque des doigts comme pour faire éclater la bulle de bienséance qui les entoure, et son sourire disparaît aussi vite qu'il est apparu, laissant place à une expression glaciale :

- Je sais beaucoup de choses, il est vrai. Je sais par exemple que tenter de vous endormir avec de belles paroles aurait été vain. Beaucoup s'y sont essayés, sans résultat. Mais si vous voulez que nous jouions franc jeu, dites-moi plutôt ce que j'ignore, maître...

Elle a l'air d'une prédatrice observant sa proie,  et pourtant on ne lit aucune trace d'agressivité dans son attitude. Peut-être car ce qu'elle observe, ce n'est pas Thorondil lui-même, mais les mots qui sortent de se bouche. Elle l'écoute avec une grande attention, essayant de se représenter mentalement le motif complexe des derniers mois écoulés. De toute évidence, il n'a pas cessé de travailler à l'amélioration de la fauconnerie dont il a la charge, et qui souffre hélas des mêmes problèmes que la plupart des postes secondaires du royaume : le manque d'or. Sans récolte, pas d'impôt, et sans impôt pas de revenus pour les caisses du roi. Une situation partiellement comblée par la saisie des terres occupées par les nobles qui ont tenté de trahir Aldarion, et qui sont repassées pour certaines dans le giron de l'Arnor, tandis que d'autres ont été vendues une petite fortune à des bourgeois extrêmement riches prêts à tout donner pour se voir octroyer un titre de noblesse.

Nivraya est au courant de la plupart des informations qu'il lui communique, et si elle ignore en grande partie ce qu'il fait concrètement au service d'Aldarion - bien consciente que son rôle ne se limite pas s'occuper des oiseaux de Sa Majesté -, elle n'ose en demander plus. S'il n'en a pas parlé, c'est qu'il ne le peut ou ne le veut pas, et dans les deux cas il serait malvenu d'aller frontalement chercher des informations. En temps utile, elle obtiendra ces renseignements, d'une manière ou d'une autre. Elle montre un intérêt poli pour ce qu'il a à dire, toutefois, gardant le silence sans le couper ou sans l'interrompre à aucun moment. En effet, il n'y a pas grand chose à dire : il a l'âme d'un militaire, et la même précision méticuleuse dans les termes que dans sa vie quotidienne. Son exposé est un véritable rapport de mission, et les mots choisis avec soin sont assénés avec une logique d'économie. Aucun surplus, aucune futilité. Seulement les faits, et rien que les faits. Et puis, concluant sa tirade, il lui demande la réciproque, ce à quoi elle se plie de bon gré :

- Que puis-je raconter qui saurait intéresser un des héros d'Annùminas...?

Elle lève un œil, pour voir si sa petite pique a touché sa cible. C'est de bonne guerre :

- Mes journées n'ont rien de passionnant, maître. Je les passe à inventer des façons de faire rentrer davantage d'or dans les caisses du Roi sans pour autant soulever d'émeutes dans le pays. Vous n'imaginez pas à quel point nous devons négocier pour arriver à nos fins.

C'est encore loin de la vérité. Les différentes régions d'Arnor, du fait de l'absence d'Aldarion et donc d'un représentant du pouvoir central, ont pris l'habitude de gérer leurs affaires seules, et s'ils n'ont pas fait sécession, les petits nobles locaux demandent de plus en plus à ce que leurs droits soient défendus. Fort heureusement, ils ne viennent pas tous à la capitale, sans quoi les séances déjà houleuses au Sénat seraient absolument infernales. Elle hausse les épaules, comme pour chasser l'image cauchemardesque venue s'immiscer dans son esprit de ces nobles des campagnes montant en grande pompe à Annùminas pour réclamer au Roi un gel des taxes. Ce serait le début de la fin.

- Ceci à part, nous faisons notre possible pour apporter de la stabilité au royaume. Nous encourageons la traque des brigands, nous soutenons les marchands qui recommencent à venir dans la région, nous faisons notre possible pour aider les cultivateurs à avoir de bonnes récoltes... Nous sommes sur tous les fronts.

Et bien entendu, elle s'est gardée de parler des sujets les plus sensibles. Un bref coup d'œil aux oiseaux, qui entre temps ont disparu dans la nuit. Dommage. Elle pourrait parler à Thorondil des actions de l'armée régulière contre les derniers bastions de l'OCF, dont certains ne se sont pas rendus sans combattre. Elle pourrait parler de la proximité avec la Comté qui favorise la contrebande d'herbe à pipe. Elle pourrait parler de ces Chevaliers du Cor Brisé qui parfois arpentent le territoire sans rendre de comptes à personne sur ce qu'ils font. Contrairement aux apparences que l'on veut se donner, la paix n'est toujours pas revenue partout en Terre du Milieu, et certainement pas en Arnor où les cicatrices du Rude Hiver et de la tentative de coup d'Etat sont encore vivaces. La jeune femme s'interrompt dans son récit, et marque une pause qu'aucune parole ne vient combler. Elle finit par reprendre, un ton plus bas :

- Vous vous demandez pourquoi je vous dis tout cela, maître Thorondil. Je vois que vous vous questionnez. La...

Davantage par habitude que par réelle crainte d'une menace, elle jette un regard autour d'elle, comme pour chercher une oreille indiscrète susceptible de les écouter et de les épier. Pourtant, au milieu de cette puissante cité des Hommes, ils sont comme isolés. Comme au milieu d'un ilot de roc blanc au cœur d'une mer de requins. Elle soupire légèrement, et ses épaules semblent s'affaisser, comme si dans la solitude presque absolue, elle se laisse aller à montrer plus que d'ordinaire de légers mais perceptibles signes de faiblesse :

- La situation politique du royaume n'est guère reluisante, maître. Je suppose que vous l'aviez deviné, mais les motifs d'espoir se font rares. A l'heure où nous parlons, une menace plane sur l'Arnor. Elle se tapit ici même, à Minas Tirith, et je crains que personne ne puisse intervenir...

Elle le dévisage, et il ne peut manquer de comprendre le sens de ses paroles : "personne à part vous". Il y a beaucoup de gravité dans son ton, et il est difficile de dire si elle se joue de son interlocuteur, ou si elle est sincère. Elle est aussi bien capable de s'ouvrir à lui l'espace d'un instant pour confier à un fidèle d'Aldarion ce qui la trouble, que de le manipuler habilement en feignant l'affliction pour mieux le pousser à agir dans son intérêt. Le doute est permis, alors qu'elle enchaîne :

- Je sais quelles sont vos responsabilités, et je sais également quel est votre engagement auprès de l'Arnor. Je sais que vous n'êtes pas un politicien, et je gage que vous répugnez à user de ruse pour arriver à vos fins. Cependant, il en va ici de l'intérêt du royaume.

Elle s'humecte les lèvres, et change son sceptre de main pour mieux refermer autour de ses frêles épaules la pelisse qui paraît bien trop fine pour affronter la chute des températures qui accompagne la nuit. Quand on la voit ainsi, on peine à imaginer quel esprit retors et sournois se cache sous ces traits fins et parfois incroyablement humains. Et puis l'instant d'après, on se demande s'il y a réellement un cœur qui bat derrière cette carapace d'acier, derrière cette façade de mensonge et de tromperie :

- Il fait froid, ne trouvez-vous pas ? Je disais donc... L'Arnor a besoin de vous pour une mission, mais sans votre accord je ne peux vous en révéler davantage. Question de sécurité, je suppose que vous comprenez. Acceptez-vous de servir une nouvelle fois votre Roi ?

Elle s'abstient de lui tendre la main comme le font d'ordinaire les guerriers lorsqu'ils concluent un pacte d'honneur, un serment de sang qu'ils se jurent de respecter jusque dans la mort s'il le faut. Ce pacte, en vérité, ils l'ont déjà signé une fois, et Nivraya sait à qui elle s'adresse présentement. C'est pour cette raison qu'au milieu de toute cette foule de petits nobles sans envergure, elle l'a sélectionné lui. Parce qu'elle sait que de tous, il est le seul à allier un courage et une loyauté à la hauteur de la tâche.
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Thorondil
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Ven 17 Oct 2014 - 15:58
Thorondil émit un ricanement étouffé derrière un sourire légèrement tordu quand Nivraya se départit enfin de son expression polie. Il avait prit un réel plaisir à casser ce mur de faux-semblants qui avait rendu leur conversation précédente tellement courtoise à l'oreille extérieure. Pourtant, un averti aurait vite compris que leur discussion allait au delà des apparences, mais le commun s'en serait facilement laisser berné.
Il n'aimait guère parler quand ses mots exprimaient l'inverse de ses pensées. Il aimait encore moins ce mélange écœurant de flatterie à la limite de la flagornerie, de politesse et de sous-entendus savamment distillés que se servaient entre eux les nobles sangs et les bourgeois avides de prestige. Il avait été habitué au franc-parler des champs de bataille et des bivouacs militaires. Il n'aimait pas le langage politique. Tout ça le fatiguait. Et s'il s'y était prêté quelques instants auparavant, ce n'était que par pure courtoisie et parce qu'à présent, il n'avait plus vraiment le choix.

Il aurait pu se dire qu'il voyait enfin le vrai visage de la Dame de Gardelame, mais au contraire, il savait qu'il n'en était rien. C'était simplement un autre masque, plus froid, qui se cachait derrière celui qu'il venait de faire céder. Il se demandait derrière combien d'épaisseurs de remparts et de murailles, à côté desquelles celles de la Cité Blanche faisaient pâles figures, se dissimulait la vraie Nivraya... Cela ne changerait rien à l'avis qu'il avait d'elle, il s'était fixé dès leur première rencontre, mais il ne pouvait s'empêcher d'être curieux. Un peu. Tenter de dévoiler au grand jour le cœur glacé de la dame et en afficher la noirceur au monde semblait avoir été décrété sport national par une grosse poignée de nobliaux sans envergure qui lui jalousaient sa position. Ce n'était pas le cas de Thorondil. Il n'aimait pas Nivraya, pas plus qu'il n'aimait les intrigues ou la politique. Elle représentait toutes les choses qu'il ne pouvait apprécier. Mais il avait parfaitement conscience que, malgré tout, il avait une fois remis sa vie entre ses mains et qu'elle avait fait de même. Qu'une fois, ils s'étaient alliés pour faire front face à un ennemi commun, pour une cause commune. Et, d'aussi buté qu'il soit, c'était une chose qu'il ne pouvait ni ne devait occulter. Ils étaient alliés. Aussi différents que deux personnes puissent l'être mais néanmoins, complémentaires. Elle excellait dans un domaine qui lui était étranger et inversement. Cela avait été une leçon dure à apprendre mais le Royaume avait autant besoin de nobles ambitieux comme elle que de guerriers désintéressés comme lui sans quoi il s'écroulerait simplement.

Il soutint le regard de prédateur sans ciller, impassible. La tête très légèrement penchée sur le côté comme l'aurait fait l'un de ses rapaces, il ne détourna pas les yeux. Il ne manifestait aucune émotion, aucun sentiment, aucune réaction. Il n'était pas une proie mais un autre fauve. Et ils se jaugeaient en silence. Face à face. Face à un tel regard, beaucoup des personnes que côtoyaient habituellement la Dame auraient plié, mais Thalion n'était pas de cette trempe. Il n'était pas sensible à l'intimidation, dans son monde, c'était une question de survie.

- Que puis-je raconter qui saurait intéresser un des héros d'Annùminas...?

Le dùnadan tiqua. Sa lèvre supérieure sauta l'espace d'un instant dans un tic entre l'agacement et le mépris. Le genre de moue que l'on associe facilement à un claquement de langue. Ce statut de "héros" était une malédiction en puissance. Peu lui importait bien qu'on écrive des chansons à sa gloire ou que les femmes le désirent pour elles seules. Ce statut était un boulet accroché à ses chevilles et ses poignets par une lourde chaine d'acier. S'il n'y avait eut le poste que le Roi lui avait offert pour prouver sa gratitude, il aurait sans doute été s'exiler loin de toute cette comédie. Tout ces nobles empressés, ces bourgeois ambitieux, ces villes grouillantes d'agitation perpétuelle... Quelle barbe !
D'un autre côté, il ne pouvait reprocher à Nivraya d'éluder au maximum sa question comme il l'avait fait lui-même. Il était fair-play, c'était de bonne guerre. Mais tout deux savaient à quoi s'en tenir, il y avait tant derrière les non-dits...
Il l'écouta attentivement, cherchant à décrypter entre les lignes le minimum d'informations qu'elle filtrait. Mais c'était un jeu auquel elle excellait. Comme lui, elle avait su dissimuler le plus important.

Cependant, une question, une seule, l'obsédait. Pourquoi ? Pourquoi étaient-ils ici à converser de leur quotidien ? Pourquoi était-il là ? Dans quel but ? La politesse, les courbettes, la promenade, les civilités, certes... mais pour en venir où ? Il ne comprenait pas où elle voulait en venir et cela usait sa patience.
Cela dû se lire sur son visage car il ne fallut pas très longtemps après cette réflexion mentale pour que la femme ne rentre dans le vif du sujet.

- Vous vous demandez pourquoi je vous dis tout cela, maître Thorondil. Je vois que vous vous questionnez.

« - En effet, j'avoue ne pas très bien comprendre où tout cela nous mène... » répondit-il.

L'homme resta un long, très long moment silencieux à fixer le visage de Nivraya quand celle-ci eut fini de parler. C'était une chose assez rare chez lui que de mettre autant de temps à se décider. Quelque chose lui échappait qu'il n'arrivait pas à saisir. Pas à comprendre, en fait. Toute cette explication ne répondait pas à la question fondamentale. Pourquoi lui ? Ce n'était pas ça non, il comprenait les raisons de ce choix. Il faisait partie des guerriers les plus sûrs et les plus loyaux d'Arnor, ça il pouvait comprendre. Même si ces histoires de "ruse" et de "politique" n'étaient pas pour le mettre en confiance. Non, ce qu'il ne comprenait pas c'était pourquoi diable était-ce Nivraya qui lui confiait cette mission ? Ça n'avait pas de sens ! Si cela concernait la sécurité du pays, il y avait bien d'autres personnes avant elle qui auraient pu venir le quérir. En vrac : Sirion, l'Intendant, Ballas qui veillait à la sécurité du Roi, voir le Roi lui-même. Il se méfiait des choses qui échappaient à sa compréhension ou qui allait simplement contre la logique et le bon sens. Quoique sa définition de bon sens n'avait pas vraiment la même signification que pour le commun des mortels, c'était un étrange guerrier.
Pourtant, il n'y avait aucun doute pour lui que la jeune noble était fidèle à Aldarion, elle en avait suffisamment payé le prix... Ce n'en était pas moins une habile marionnettiste, dont chacun de ses interlocuteurs était la marionnette. Et il ne voulait pas être un pantin entre les doigts d'une femme, de cette femme en particulier. Mais voilà, il n'était pas plus capable de discerner distinctement la vérité de la comédie dans ses actes et ses paroles. Cela valait-il la peine de prendre le risque ?

Il leva les yeux vers le ciel en soupirant. De toute façon, s'il s'agissait du bien de l'Arnor et du Roi, il n'avait pas à y réfléchir. Il serait toujours temps d'aviser si les évènements prenaient une tournure suspecte ou dérangeante.
Thalion dégrafa son manteau et d'un ample mouvement de bras s'en débarrassa pour le poser directement sur les épaules déjà couvertes d'une pelisse de son interlocutrice. Il n'était pas bien épais, de là d'où il venait on ne craignait pas le froid, surtout en été... Mais ce geste avait la valeur symbolique de son acceptation.
L'homme regarda autour du lui à la recherche du moindre spectateur involontaire. Ces idiots ne chercheraient pas à y réfléchir beaucoup en le voyant seul aux côtés d'une dame mariée à cette heure de la nuit. Il n'avait pas besoin d'un scandale supplémentaire ! Il s'assit finalement à ses côtés sur le banc en se pinçant les sinus et tourna son visage vers elle.

« - Vous savez, je ne crois pas que vous aillez un caractère difficile quoi qu'on en dise, Madame. Je crois qu'au contraire vous êtes trop intelligente pour ça... »

Il se tut un instant, la fixa étrangement. Ça ne sonnait pas comme un compliment, ce n'en était pas un. Cela prenait les apparences plus sûres d'un signe de défiance, une façon à lui de la prévenir, de lui expliquer clairement qu'elle ne pouvait pas espérer le manipuler à sa guise si facilement.
Il finit par lâcher :

« - Je vous écoutes. »
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Nivraya
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Mar 21 Oct 2014 - 0:25
Le silence du maître fauconnier est éloquent, et Nivraya qui l'observe attentivement a l'impression de suivre le chemin de ses pensées. Non pas qu'il soit particulièrement facile de saisir ce à quoi pense un homme secret et renfermé tel que lui, mais c'est simplement qu'elle l'a mis dans une telle situation qu'elle sait d'ores et déjà à quoi il pense. La façon de formuler sa question, la façon d'amener le sujet sur la table, tout a été fait pour le pousser à accepter, et avant même qu'il ait ouvert la bouche, tous deux savent qu'il n'a pas le choix, qu'il n'est pas en position de refuser. Comment dire non quand le danger guette un royaume qui se remet à peine d'une crise majeure, et qui commence tout juste à panser les blessures d'un Rude Hiver qui n'aura jamais aussi bien porté son nom ? Comment dire non quand c'est le Roi et son épouse eux-mêmes qui sont visés, et que leur protection incombe à tous ceux qui portent fièrement leur blason sur le torse ? Thorondil, en ce qu'il a prêté serment de défendre l'Arnor en tout temps n'a donc aucune échappatoire.

Contrôlant son expression faciale pour ne pas laisser fleurir sur ses lèvres le sourire que son esprit voudrait bien afficher, elle se contente de le regarder intensément se débattre avec ses maigres possibilités, ses questions sans réponse, et ses doutes infinis. Et nul doute, elle apprécie. Pas pour les raisons qu'on pourrait spontanément lui prêter d'ailleurs. Certes, elle apprécie de le voir ainsi se torturer l'esprit, sans avoir réellement la liberté de ses mouvements. Elle aime le voir éprouver le mur d'arguments qu'elle a solidement fixé autour de lui, pour voir qu'il est incapable de s'en défaire, tout comme elle est incapable de se défaire des carcans qui l'entourent et qui verrouillent sa puissante mais fragile position sociale. Mais ce qui l'intéresse le plus, c'est de le voir prendre le temps, peser le pour et le contre, évaluer soigneusement la situation avant de se jeter tête baissée dans le piège. Mille hommes d'Arnor auraient répondu présent sans sourciller, auraient sorti leur arme pour lui prouver leur ardeur à défendre leur souverain, et auraient ainsi compromis toutes leurs chances d'éradiquer le mal là où il se terre. Brutaux et directs, manquant cruellement d'intelligence, ce type de soldats est nécessaire pour affronter les ennemis du royaume se tapissant dans l'ombre. Il faut l'épée et la guerre pour déchirer les voiles de ténèbres derrière lesquels se dissimulent les mécréants désireux de porter atteinte à l'Arnor. Mais il faut la ruse et la finesse pour vaincre ceux qui, encore plus dangereux que les premiers, se cachent en pleine lumière, invisibles et intouchables.

Alors il n'est plus besoin d'une épée lourde et large, mais bien d'un scalpel, pour opérer précisément et en douceur, afin de sauver le patient sans le tuer. A cette fin, Thorondil paraît être l'outil idéal. Il n'aurait certainement pas apprécié d'être qualifié ainsi, mais pourtant c'est ce qu'ils sont tous et toutes : des instruments au service de la stabilité politique de l'Arnor, rien de plus que des pions qui peuvent être sacrifiés à tout moment, en fonction de leur importance, pour garantir la survie de leur Roi. Sur le plateau, Nivraya ignore encore quelle pièce elle peut incarner... peut-être même qu'elle n'est pas visible, et qu'elle agissait en sous-main pour faciliter le travail des autres, de ceux qui se battaient vraiment et qui prenaient des risques. Elle songe brièvement à sa cicatrice toujours légèrement visible au niveau de son flanc, à ce coup de poignard qui a bien failli lui ôter la vie. Si elle n'est pas sur l'échiquier, son destin est intimement lié à celui des hommes et femmes qui y évoluent. S'ils doivent tomber et échouer, elle tombera et échouera avec eux.

Résigné, soumis à son destin comme tous les Hommes peuplant la Terre du Milieu, Thorondil finit par lâcher un soupir d'une profonde lassitude. Il ne paraît pas contrarié, ni même vraiment en colère. Il est pareil à ces vieux forgerons à qui l'on vient soudainement demander leur aide pour créer une arme que seules leurs mains expérimentées peuvent faire naître. Une tâche que bien d'autres pourraient réaliser sans jamais approcher leur degré de perfection. Alors dans ces moments terribles où l'on vient toquer à leur porte, les tirer de leur quiétude et de leur quotidien bien rangé, ils lâchent un soupir comme pour dire au monde entier qu'ils sont prêts à endosser de nouveau la charge, prêts à soulever le poids de leur responsabilité sur leurs larges épaules, prêts à supporter encore le bruit du fer contre le fer, la chaleur des flammes brûlantes. Pas parce qu'ils y sont forcés, ni même parce qu'ils aiment ce qu'ils font au point de tout quitter pour s'y atteler. Simplement parce qu'ils savent que personne d'autre ne peut s'attaquer à la tâche qu'on leur confie, et qu'il est de leur devoir de faire ce que l'on attend d'eux. Curieusement, elle éprouve la même sensation que son interlocuteur, et chaque fois qu'elle se retrouve dans une situation compliquée, elle se laisse aller à ces soupirs si particuliers, tout en se disant que de toute façon, elle n'a pas le choix. La fatigue n'est pas un argument suffisant pour échapper aux obligations qui sont les siennes, même pour quelques heures...

- Maître, je...

Nivraya hausse les sourcils, et pour la première depuis qu'ils se connaissent, très certainement, le fauconnier peut voir un éclair de surprise passer dans les yeux de la jeune femme, au moment où il ôte son manteau pour venir galamment le refermer autour de ses frêles épaules. Elle demeure un instant perplexe, incapable de trouver une réponse appropriée à ce geste qu'elle ne peut guère expliquer. Il a agi avec un tel naturel, sans même sembler vouloir se montrer attentionné avec elle. Et c'est peut-être cela qui la laisse sans réponse. Le fait que pour une fois, on se soucie vraiment de ce qu'elle ressent. Tous les courtisans du monde, tous les lèche-bottes, tous les nobliaux sans pouvoir auraient prestement retiré leur veste en se fendant d'une phrase élégante et bien tournée, pour lui demander si elle acceptait leur offre. Elle aurait décliné poliment, naturellement, et ils auraient insisté comme de coutume, jusqu'à ce qu'elle accepte enfin, après leur avoir donné l'occasion de se donner en spectacle. Le fauconnier, peut-être encore moins calculateur qu'elle ne l'a imaginé, a simplement agi en suivant son instinct, sans penser à rien d'autre qu'à répondre à un besoin trivial.

- Merci... beaucoup.

Elle referme le manteau autour d'elle, et sent déjà la chaleur revenir peu à peu dans son corps saisi par le froid de cette belle soirée. Malheureusement, les robes les plus chères et les plus seyantes sont rarement faites dans une laine chaude et épaisse, et il s'agit de bien se couvrir quand on projette d'aller à un bal censé durer jusque tard dans la soirée. Au passage, elle goûte au parfum de son interlocuteur, mélange à la fois viril et raffiné. Un cœur noble dans un corps de rustre, un corps de rustre dans des habits de noble. Un peu troublée par tant de prévenance, elle sait gré à Thorondil de tourner la tête pour jeter un regard aux alentours, afin de s'assurer que nul n'est en train de les observer pour lancer quelque vil commérage à leur sujet. Certes, les rumeurs ne restent que des rumeurs, et ils sauraient tous deux s'en tirer, mais autant éviter les complications et les problèmes alors qu'ils ont bien d'autres choses à faire.

Elle remet une mèche de cheveux derrière son oreille, pour dissimuler le rouge qui lui monte aux joues, et qui fait ressortir ses discrètes tâches de rousseur, avant de se recomposer une mine digne et fière qui sied mieux à une dame de son rang. Elle n'est plus en âge ni en position de se laisser atteindre par la moindre démonstration de bienveillance venue de la part de n'importe qui. Encore moins s'il s'agit d'un individu qui peine à cacher le mépris qu'il éprouve pour elle, et pour les gens qui lui ressemblent. Elle ne souhaite pas le laisser prendre l'avantage, à aucun moment. Jamais. D'ailleurs, il lui fait bien comprendre qu'elle n'a pas intérêt à lui laisser la moindre ouverture. Sous couvert de compliment, il n'oublie pas de lui rappeler ce qu'elle est au fond : une manipulatrice, une politicienne dans le sens le plus abject du terme. Une parvenue et une ambitieuse qui s'affiche. Il veut lui faire comprendre qu'il sait qui elle est, et qu'il n'en a pas peur. Il veut lui faire comprendre qu'il s'engagera avec elle non pas parce qu'elle l'a conduit à tomber dans le piège, mais parce qu'il a de son plein gré choisi de lier son destin à celui de l'Arnor, et qu'il répond présent en qualité de fidèle et loyal soldat. Cette fois, donc pas de remerciements de la part de la jeune femme, qui comprend que leurs relations resteront strictement professionnelles, et que c'est sans doute tant mieux.

Les sourcils légèrement froncés, elle passe sa main sur sa robe pour en lisser un pli inélégant, avant de se lancer :

- C'est l'Ordre de la Couronne de Fer...

Elle a parlé sur un ton d'une gravité extrême, et les mots qu'elle vient de prononcer restent suspendus dans l'air l'espace d'une longue seconde. Invoquer ce nom, c'est comme invoquer le Mal en personne. On sent derrière ces quelques mots le poids de leurs actions encore présentes dans l'esprit de chacun. On perçoit le relent de danger à peine dissimulé, et l'odeur de la mort qui se tapit non loin. On se rappelle avec douleur des épisodes sanglants et violents qui ont frappé la Terre du Milieu, et que l'on aurait préféré oublier pour toujours. Mais si beaucoup croient que tout est terminé, Nivraya fait partie de ceux qui, hélas, n'adhèrent pas au rêve commun. Certes, la tête a été coupée, mais le corps continue à s'agiter dans un dernier soubresaut potentiellement mortel.

- Nous avons des raisons de croire, maître, que l'Ordre de la Couronne de Fer n'est pas totalement vaincu. Il semble que plusieurs hommes se soient éparpillés dans la nature, sans pour autant renier leur ancienne allégeance. Naturellement, nous avions peur qu'ils profitent du mariage pour tenter quelque chose, et nous avons déployé tous nos moyens pour être avertis à temps si quelque chose se tramait.

Elle s'éclaircit la gorge :

- Il y a trois jours, un de nos informateurs nous a fait parvenir un message. Des résidus de l'Ordre comptent bien s'en prendre au couple royal d'Arnor, ici même, à Minas Tirith, devant l'ensemble des délégations du monde. Ce n'est pas cela qui nous intéresse, maître, même si je sais avoir éveillé votre inquiétude. La sécurité de Nos Majestés est entre les mains des meilleurs soldats du Royaume Réunifié, et c'est à eux qu'il incombe de protéger leur vie. Notre rôle est tout autre...

Elle se permet un discret sourire, légèrement ravie de le voir bouillir d'impatience face à ses révélations. Elle a toujours su maîtriser ses discours, et elle n'a pas besoin de faire d'efforts particuliers pour se faire prier de bien vouloir continuer. Toutefois, elle se rappelle qu'il s'agit tout de même davantage d'un rustre guerrier que d'un gentilhomme au sang-froid à toute épreuve, et elle s'empresse de poursuivre :

- J'ai mis mes propres hommes sur l'affaire, et j'ai eu  confirmation que les hommes de l'Ordre ont reçu de l'aide pour entrer dans la cité. De l'aide venant d'un noble de l'Arnor. Même si les tueurs sont pris vivants, ce dont je doute profondément, ils ne livreront jamais leur complice qui restera de fait une menace pour le Roi, demain ou dans quelques mois. Si nous voulons éradiquer la menace, nous allons devoir le confondre, et c'est là que j'ai besoin de vous...

Ce disant, elle pointe son sceptre vers le torse du fauconnier, et le dévisage intensément. Elle perçoit sa concentration extrême, mais aussi ses doutes, et les milliers de questions qui lui passent par la tête. Elle ne peut même pas les saisir toutes, tant il paraît s'interroger à propos de tout. Elle poursuit, s'efforçant d'être claire dans ses explications :

- Il s'agit de Sire Demeson. A mon avis, c'est un arriviste très riche qui essaie de grappiller du pouvoir partout où c'est possible. Depuis peu, il s'est élevé dans le Sénat, et s'est fait connaître officieusement par ses prises de position contre l'union du Roi avec la princesse de Dale. Il a rallié à lui une partie des sénateurs qui auraient préféré voir Sa Majesté épouser une fille de l'Arnor, mais nous ignorons ce qu'il a en tête. Néanmoins, en public, il apparaît comme assez modéré. Nous ne pouvons rien contre lui, sans quoi l'ensemble du Sénat risque de se soulever, en criant à la tyrannie. Du moins pas officiellement...

Thorondil doit déjà commencer à voir où elle veut en venir, mais elle tient à ce que les choses soient claires. Sentant subitement le froid s'insinuer plus profondément en elle, en dépit de la seconde couche de vêtements gracieusement offerte par le fauconnier, elle se lève souplement, et l'invite à marcher avec elle en direction des rues de la cité. Seuls pour l'instant, ils se rapprochent tranquillement des quartiers les plus fréquentés, où ils pourront profiter un peu des festivités avant d'aller dormir :

- Demeson est malin, et on ne l'atteindra pas facilement. Toutefois, c'est notre meilleure chance de révéler ses agissements, et de le faire tomber une bonne fois pour toutes. Mais pour ça, vous devez être prêt à porter le masque, à mentir et à tricher, car sans cela il va jouer avec vous. Vous vous sentez à la hauteur ?

Elle lui adresse un sourire en coin, un sourire de défi, qui disparaît bien vite lorsqu'un passant un peu éméché passe devant eux en chantant à tue-tête, accompagné par ses compagnons de beuverie qui sortent d'une taverne en riant aux éclats. Ils se tournent vers le couple noble, et s'avancent vers eux en sautillant sur leurs jambes mal assurées. Nivraya se demande comment ils font pour ne pas tomber avec toutes leurs gesticulations incohérentes. L'un d'entre eux tient un bouquet de fleurs, et il s'approche de Thorondil avec un sourire goguenard sur les lèvres :

- Bonsoir m'sieur ! Bonsoir ! Et bonsoir à vous m'dame ! Que votre soirée soit bonne, oh oui ! S'que vous voudriez pas une tulipe ? C'est qu'c'est le Printemps qui est rev'nu, et qu'on ne voit pas assez de jolies fleurs dans les mains des jolies femmes, vous trouvez pas ?

- Non merci, mon brave. Nous ne faisions que passer...

La voix de Nivraya est peut-être un peu plus cassante que nécessaire, mais elle n'a vraiment pas envie de s'attarder, et encore moins envie d'être accostée par des roturiers incroyablement familiers. Elle jette un regard aux autres membres du groupe : ils ont l'air pacifiques, même s'ils sont en train de chanter entre eux pour égayer un peu la rue qui, il est vrai, manque d'animations par ailleurs. L'homme revient à la charge :

- Oh, messire ! Vous z'allez pas laisser vot' dame sans une belle tulipe du Gondor, hein ? Une pièce pour une fleur, prix d'ami ! Vous pouvez pas dire non, pour sûr ! C'est la fête après tout ! Comment qu'on peut fêter un mariage sans fleurs, j'vous l'demande ? Hein John, que j'lui demande ?

L'intéressé, occupé à fredonner tout seul une chanson de bar, observe la situation d'un air détaché, et lève le pouce pour répondre à son camarade. De toute évidence, il n'est pas en état d'en faire davantage. Nivraya attrape discrètement le bras de Thorondil, et le tire subrepticement, en lui soufflant :

- Passons notre chemin, voulez-vous ? Vous avez mieux à faire que de m'acheter des fleurs.
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Thorondil
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Sam 25 Oct 2014 - 16:57
- C'est l'Ordre de la Couronne de Fer...

La respiration de Thorondil se bloqua dans sa poitrine au nom de l'Ennemi tant haï. Son visage s'assombrit. De cette menace contre laquelle il avait pourtant lutté avec tant d'acharnement, il savait qu'il n'en avait vu qu'une infime parcelle, que tout s'était joué ailleurs, partout ailleurs. Un monstre tentaculaire qui s'était abattu partout à la fois et avait semé le chaos et la désolation sur son passage. Une hydre fourbe qui épuisait ses adversaires à couper des têtes à tour de bras qui toujours repoussaient. L'Ordre de la Couronne de Fer, sa bannière noire et tout ses traitres dissimulés sous les traits d'hommes de pouvoir et d'hommes du commun que personne, ou bien peu, aurait soupçonné avant qu'ils n'abattent enfin leurs cartes.
Un frisson de dégoût agita les épaules du fauconnier, et une colère sombre battit ses veines. L'Ordre était le synonyme de la mort, de la traitrise, des luttes fratricides et intestines. Il avait le goût des alliances rompues et des promesses brisées, et l'odeur des charniers. De sinistre mémoire. Et, de ce genre de choses, on ne se débarrasse pas facilement.
Nivraya semblait partager au moins en partie son avis sur la question car les mots restèrent suspendus en l'air, trop lourds pour prendre leur envol. Lourds de signification et de menace...

A peine la jeune femme eut-elle évoqué la menace qui pesait sur Aldarion et sa nouvelle épouse que Thalion amorça un mouvement pour se lever. Mais la Dame le stoppa net dans son mouvement. Lui, qui avait toujours défendu ses idées l'arme à la main, serra les dents et se laissa lentement retomber en arrière à sa position initiale. Les muscles de sa mâchoire saillaient sous la pression. Ses sourcils froncés marquaient son front d'un pli soucieux. On aurait presque pu entendre ses dents grincer.
Il n'y avait pas à dire, Nivraya était passée maître dans l'art de doser ses révélations, le poussant à la limite sans pour autant faire exploser sa frustration, le maintenant le plus longtemps possible sur le fil si tenu et inconfortable de l'ignorance. S'était-il assagi avec le temps ? Peut-être, du moins sa patience tenait bon... pour le moment.
La mention d'un traitre... encore un... fit crépiter des éclairs dans les yeux gris du maître fauconnier. De toutes les plus basses espèces d'individus présents sur cette terre, les traitres étaient les pires. Pires que les mercenaires ou les politiciens, pire que les ennemis déclarés ou plus silencieux. Les traites décidaient sciemment de renoncer à toute loyauté et tout honneur, des déchets, lie de l'humanité, qui ne méritaient même pas l'honneur d'un procès.
Mais voilà, Nivraya parlait bien de "confondre" et non d'exterminer, à son plus grand regret... mais également à sa plus grande confusion. Il plissa les yeux, concentré, attentif, cherchant par tous les moyens à comprendre quel était véritablement son rôle dans cette histoire. Son regard passa du sceptre pointé sur sa poitrine, le désignant fermement, au le visage de la Dame de Gardelame. Il y chercha des réponses mais n'y trouva que plus d'interrogations encore. Il ne dit rien, patientant, attendant qu'elle finisse. Il était inutile de poser toutes ces questions qui lui brûlaient les lèvres pour le moment.

- Il s'agit de Sire Demeson. A mon avis, c'est un arriviste très riche qui essaie de grappiller du pouvoir partout où c'est possible. Depuis peu, il s'est élevé dans le Sénat, et s'est fait connaître officieusement par ses prises de position contre l'union du Roi avec la princesse de Dale. Il a rallié à lui une partie des sénateurs qui auraient préféré voir Sa Majesté épouser une fille de l'Arnor, mais nous ignorons ce qu'il a en tête. Néanmoins, en public, il apparaît comme assez modéré. Nous ne pouvons rien contre lui, sans quoi l'ensemble du Sénat risque de se soulever, en criant à la tyrannie. Du moins pas officiellement...

Sire Demeson... Il avait beau cherche dans ses souvenirs, il n'arrivait pas à mettre un visage sur ce nom-là. Il l'avait déjà entendu pour sûr, prononcé par son père essentiellement, mais il ne lui avait jamais été présenté... ou alors l'avait-il jugé trop insignifiant ou fade pour s'en rappeler. C'était possible. Ce dont il se souvenait en revanche, c'était l'insupportable laïus dont son père lui avait rebattu les oreilles à propos de ce mariage, des partisans du pour et du contre, ainsi que de son propre avis. Et Aratan avait un avis particulièrement long et pénible sur le sujet, allant des avantages politiques, militaires et commerciaux jusqu'aux difficultés de communication et l'éloignement géographique qui rendait cet allié difficile à appeler en cas de menace imminente... Du moins était-ce la substance du discours que Thalion n'avait suivi que d'une oreille particulièrement distraite. A vrai dire, le Roi aurait bien pu se marier avec une princesse naine, si tel était le bon vouloir du Sénat, que cela ne lui aurait fait ni chaud ni froid ! Toutes ces considérations n'étaient pas de son ressort, et il s'en estimait fort heureux. Tout ce qu'il avait à savoir était : qui était leurs alliés, lesquels étaient sûrs et sur lesquels l'Arnor ne devait pas trop compter. Le reste n'était qu'une question d'adaptation aux évènements.

Mais quelque chose, une de plus, le tracassait. Il commençait à mieux percevoir vers où Nivraya le menait avec son histoire. S'il était honnête avec lui-même, dès le début avec ces fameux "mots-clés", il avait sentit que la mission ne lui plairait guère... mais il prenait maintenant conscience de l'ampleur de son erreur. C'était bien en dessous de tout ce qu'il aurait pu imaginer !

Nivraya se leva, il la suivit. De nouveau ils s'enfoncèrent dans les méandres de ruelles. Lentement ils quittèrent le calme de leur promontoire pour rejoindre progressivement la joyeuse agitation de cette grande fête. Ils pouvaient de nouveau entendre les éclats de voix et comprendre des mots ici et là parmi tout un bourdonnement de conversations et de rires. Thorondil aurait pourtant souhaité faire demi-tour et s'éloigner mais il continua de suivre les pas de la jeune femme. Il n'avait déjà pas le cœur à la fête depuis le début de la soirée mais maintenant encore moins. Il aimerait partir, passer embrasser sa fille et oublier cette histoire de fou. Maudit soit son sens du devoir, sa loyauté et son intégrité ! Il avait mit les pieds dans un nid de serpents et s'en mordrait les doigts plus d'une fois, il en était convaincu.

- Demeson est malin, et on ne l'atteindra pas facilement. Toutefois, c'est notre meilleure chance de révéler ses agissements, et de le faire tomber une bonne fois pour toutes. Mais pour ça, vous devez être prêt à porter le masque, à mentir et à tricher, car sans cela il va jouer avec vous. Vous vous sentez à la hauteur ?

Le visage du fauconnier n'aurait pas pu afficher pire grimace si on l'avait forcé à avaler une vipère vivante. Une moue que la noble sembla particulièrement apprécier. Comment Nivraya avait-elle pu ne serait-ce que songer à l'impliquer lui, parmi tous, dans cette situation ? Comment, par les Valar, avait-elle pu ne serait-ce que songer qu'il était l'homme de la situation ?! Et avec cette question revint une autre qu'il croyait pourtant résolue... Pourquoi lui ? Là ça n'avait plus aucun sens. Il était loin d'être le mieux placé pour... pour quoi au juste ? Mentir, tromper, jouer la comédie, se parjurer... Vraiment ? Avait-elle perdu la tête ?! Autant lui demander de danser en robe du soir sur le dos d'un warg peinturluré en bleu pâle... et pourquoi pas en jouant du luth avec ça ?! Il ricana de sa propre bêtise. Il devait vraiment être fatigué, la maudite chaleur de cette journée interminable sans doute. Mais ce n'en était pas moins ridicule. Ça n'avait aucun sens... De plus sa loyauté envers Aldarion et l'Arnor n'était pas un secret, raison pour laquelle les prétendantes se bousculaient, comme l'avait si bien fait remarquer la Dame, après lui. Il fallait vraiment qu'elle n'ait pas d'autre choix ou une belle idée derrière tout ça. Déjà il sentait arrivé un de ses fameux maux de tête.

Il rassembla enfin ses idées et s'apprêtait à ouvrir la bouche quand ils furent soudain interrompus par un groupe de fêtard. Leurs pas mal assurés et les aigus en dents de scie de leurs chants en disaient long sur leur état d'ébriété. Ayant sans doute cru repérer des bourses pleines d'or rapide à dépenser, les individus avancèrent, ou plutôt se trainèrent, vers les deux nobles. L'un d'eux, agita un gros bouquet de fleurs sous le nez de Thalion. Le mélange des odeurs printanières mêlées à l'haleine chargée de leur porteur assaillit l'odorat du fauconnier qui écarta violement son visage, le nez froncé. Il se sentit écœuré, plus encore par les fleurs que par l'alcool. L'une des variétés du bouquet faisait revenir en lui ses pires souvenirs. Ou peut-être plusieurs.
Fort heureusement, Nivraya ne semblait guère apprécier l'attention plus que lui et rejeta assez sèchement l'offre du bougre alcoolisé. Mais l'homme insista, agitant une fois de plus son bouquet en face du visage balafré.

« - Je croyais que la dame avait été suffisamment claire ! » grogna Thorondil

Alors il lui attrapa violemment le poignet, avec presque assez de force pour faire plier un os, prêt à l'envoyer rejoindre le reste de groupe avec aussi peu de délicatesse que possible mais il fut arrêté dans son élan. La voix de la jeune femme couvrit le sifflement de douleur de son prisonnier. Il sentait à peine la main posée sur son propre bras.

- Passons notre chemin, voulez-vous ? Vous avez mieux à faire que de m'acheter des fleurs.

Thorondil se figea un instant, ignorant la protestation agitée du vendeur de fleurs. Dans sa tête, une idée se fraya un chemin avec toute la puissance d'un taureau en pleine charge. En une demi-seconde, il savait ce qu'il devait faire. Ah elle voulait qu'il joue la comédie ? Pire, elle le mettait au défi, au pied du mur. Soit, elle allait être servie. Puisqu'elle jouait avec des dés pipés, voyons donc s'il pouvait en faire de même. Un étrange et inquiétant sourire se dessina sur ses traits abimés alors qu'il relâchait le poignet du pauvre homme. Mais, au lieu de le laisser filer ventre à terre comme il l'avait initialement prévu, et se laisser entrainer par la femme qui tirait son bras, il attrapa une fleur dans le bouquet et lança une piécette à l'ivrogne.

« - Vous avez bien raison, mon brave. »

Là-dessus il fit volte-face sans plus de cérémonie, ignorant les remerciements maladroits de l'autre homme et, sans laisser le temps à sa compagne de réagir à cette attitude imprévisible, il s'inclina respectueusement devant la dame.

« - Madame, cette fleur sera d'un bien meilleur effet entre vos mains, même si sa beauté ne saurait égaler la vôtre. »

Il ponctua sa tirade d'un sourire charmeur qui, pour quiconque le connaissait, ne lui ressemblait pas le moins du monde. Avec cette expression, ces vêtements, cette coiffure, il ne ressemblait en rien au Thorondil qu'il était. C'était une sorte de fantôme sortit d'une autre réalité, d'un avenir brisé il y a fort longtemps, d'un Thalion qui n'aurait jamais souffert de la perte de sa mère, des batailles, des échecs, des blessures, ce qu'il aurait pu être si les choses, toutes ces choses, avaient été différentes. Nivraya aurait pu se croire en face d'un tout autre homme si ses cicatrices ne le trahissaient pas.
Il attendit qu'elle saisisse enfin la tulipe et laissa passer quelques secondes pour savourer le résultat de sa farce avant de se redresser et retrouver l'expression fermée qui lui était habituelle. Il détestait jouer la comédie, vraiment... mais cela ne signifiait pas pour autant qu'il était totalement dénué de talent pour ça. Le mensonge, dans les terres sauvages, était parfois, comme beaucoup trop de choses, une question de survie. Mais c'était bien la première fois qu'il s'essayait aux minauderies de cour.

« - Et vous, pensez-vous que je puisse être à la hauteur ? » lui demanda-t-il, utilisant sciemment les mêmes mots que la jeune femme aux cheveux roux précédemment.

Très bien, il allait jouer le jeu, son jeu à elle, leur jeu à tous. Un jeu dont il ignorait près de la moitié des règles, où chaque seconde serait une torture mais soit ! Il avait donné sa parole. Il avait fait serment de protéger le Roi, sa famille et toute sa Maison. Et Thorondil était un homme d'honneur pour qui la parole donnée avait plus de valeur que tous les trésors sous la montagne.
Il accéléra le pas pour bloquer le passage à Nivraya. Campé en face d'elle, il la regarda droit dans les yeux avec une détermination sans faille.

« - Alors dites-moi Dame de Gardelame, quel masque voulez-vous me voir porter pour arracher celui de cette pourriture ? »

De toutes les questions qui lui étaient passées par l'esprit, étrangement celle-là lui paraissait la plus importante sur le moment. Pourtant il enchaina immédiatement.

« - Et pourquoi vous adressez à moi ? N'avez vous donc pas quelqu'un de plus... expérimenté à cet exercice sous la main ? La politique... Il claqua de la langue... ce n'est pas vraiment... enfin vous comprenez. Pas vraiment... mon domaine. »

Pour ne pas dire qu'il était carrément en territoire ennemi !
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Nivraya
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Sam 25 Oct 2014 - 20:37
Il y a quelque chose d'amusant - et de sadique - à voir quelqu'un se débattre contre l'exact opposé de sa nature intérieure. C'est comme attraper un poisson, le laisser sur le sol, en le regardant se tortiller vainement pour essayer de retourner à l'eau. Le pauvre a les yeux grands ouvert, et il jette ses dernières forces dans une bataille perdue d'avance. Il étouffe, il se meurt, et il n'y peut rien. Alors on le regarde étrangement, on le contemple comme une pathétique créature stupide, car nous ne voyons pas l'air que ce poisson doit ressentir dans chaque fibre de son corps. Et nous rions, et nous chantons, et nous célébrons la vie, alors que ce poisson rue et se débat contre du vent. Nivraya, en cet instant, a l'impression d'être un pêcheur qui vient de remonter une belle prise sur la rive, et qui l'observe comme un drôle de spécimen de foire. Thorondil est là, et son visage ne peut dissimuler la souffrance qu'il éprouve à se sentir tracté impitoyablement par une force incommensurable, dans cet univers qu'il abhorre. Ses résistances sautent une par une, et il comprend peu à peu qu'il n'a pas le choix, qu'il ne peut fuir son destin, et qu'il devra s'acclimater à cet environnement hostile, ou bien mourir. La jeune femme a un sourire presque indulgent en le voyant renoncer peu à peu, et elle se satisfait intérieurement de l'avoir amené à la rejoindre dans le monde odieux de la politique.

Toutefois, ce n'est pas suffisant, loin de là. Maintenant qu'elle en a fait un allié, quelqu'un sur qui compter, elle doit le former pour éviter qu'il ne les fasse tomber tous les deux. Pareils à une danseuse émérite apprenant à un novice maladroit, elle va devoir lui enseigner les pas, lui montrer les écueils qui se dresseront immanquablement sur sa route, le faire répéter dans un délais toujours trop court, pour qu'au moment fatidique, il soit absolument parfait. Ou tout du moins, suffisamment parfait pour illusionner tous ceux qui auront les yeux braqués sur lui, et qui chercheront la moindre faille, la moindre petite erreur. Ce n'est pas une mince affaire pour l'un comme l'autre, mais tenus qu'ils sont par le devoir, ils n'ont pas le choix... Encore.

Quelque part, Nivraya se demande pourquoi le destin se plaît toujours à la lier à des gens qui ne lui ressemblent pas... ou plutôt des gens à qui elle ne veut pas ressembler. Même au faîte de sa puissance politique, elle est toujours contrainte de mettre les mains dans la boue et le sang, de remuer les ordures pour en dénicher les informations nécessaires à faire fonctionner la machine royale qu'elle a choisi de servir. Elle travaille dans l'ombre, avec des hommes de l'ombre, et au milieu de cet univers froid et glauque, elle fait figure de princesse prude et précieuse. On se rit d'elle, on ne la prend pas au sérieux, on refuse de la considérer comme étant capable. Seul l'Intendant Enon a accepté de faire confiance à son potentiel qu'il a été le premier à voir. Lui seul a choisi de ne pas s'arrêter à son physique, à sa condition de femme, à son nom guère prestigieux parmi la noblesse d'Arnor, pour lui permettre de s'illustrer au service de son souverain.

Elle est consciente, au fond d'elle-même, d'être une femme d'exception. Nivraya, en dépit de sa grande et profonde modestie - croit-elle -, sait ne pas être pareille aux femmes effacées et discrètes de l'Arnor. Elle a conscience que ses origines étrangères, bien plus méridionales, ainsi que sa vie mouvementée lui ont conféré un caractère qui détone et qui surprend bien des hommes, encore davantage que son physique exotique pour la région. En effet, si on voit peu de femmes alliant des cheveux roux et une peau légèrement hâlée que le froid ambiant ne suffit pas à faire pâlir, on en trouve encore moins capables de tenir tête à des hommes de la haute aristocratie, s'imposer dans un milieu exclusivement masculin, et s'élever dans la noblesse d'Annùminas en participant activement au retour du Roi Aldarion au pouvoir. C'est peut-être pour cela que, sans attendre l'avis de son cavalier du soir, elle a tenté de congédier fermement le vendeur de fleurs qui s'est interposé entre eux et leur destination. Elle a pour habitude de procéder ainsi avec les gens du peuple, pour éviter de s'attirer leur antipathie, tout en se montrant inaccessible et distante, comme il sied à toute personne de rang supérieur.

Néanmoins, elle aurait fait preuve de davantage de fermeté si on lui avait dit de quelle manière Thorondil allait se comporter avec le roturier qui a eu le tort de croiser leur route au mauvais moment, et d'insister peut-être un peu lourdement, il est vrai. Le guerrier, se déplaçant à une vitesse prodigieuse, s'empare en un instant du poignet de son vis-à-vis, et le tord sans pitié, tirant une grimace de douleur et d'incompréhension au Gondorien qui, de ses yeux de chien battu, implore le pardon de ce noble bien impétueux. Nivraya intervient rapidement, en saisissant le bras du fauconnier, qu'elle tente de tirer à lui pour le forcer à lâcher prise. Elle a horreur de la violence gratuite - quand elle n'en est pas la commanditaire, naturellement -, et elle sent une bouffée de colère lui faire monter le rouge aux joues, alors que sous ses doigts elle perçoit toute la crispation de Thorondil, toute la rage qu'il cache au fond de lui, et qu'il est prêt à déverser sur ces innocents. Elle parvient à capter son attention, et à l'apaiser de sa voix ferme et froide, jusqu'à ce qu'il consente à laisser filer sa proie.

Il lui lance un sourire qu'elle interprète mal, et immédiatement elle sent une pointe de crainte naître au fond de son estomac. Cet homme avec qui elle se trouve est un combattant, un homme réputé pour être plus à l'aise sur les champs de bataille qu'en société, un homme potentiellement dangereux et violent. Oh certes, on le présente comme un homme étrange et au fond plein de manières, mais des histoires plus sombres relatent ses exceptionnels coups de colère, qui alors laissent les gens en proie à une terreur certaine. Sous ces aspects calmes se cache peut-être une bête féroce prête à exploser. Et Nivraya, joueuse comme à son habitude, se rend compte qu'elle est peut-être la prochaine cible de ce noble ténébreux qu'elle a eu la prétention de pouvoir dompter complètement. Il n'est jamais bon de tenter sa chance contre un ours, quand on n'a pas de son côté de quoi l'abattre. Or, pour l'heure, Freyloord et Aliya sont occupés ailleurs, incapables de lui prêter main-forte. Toutes ces pensées traversent sa tête en une fraction de seconde, alors qu'elle fait machinalement un pas en arrière, prête à défendre chèrement sa vie s'il le faut.

Toute la pression qui est montée en elle, a gorgé ses veines d'adrénaline et a fait battre son cœur plus vite, retombe mollement comme une voile privée de vent, au moment où Thorondil s'empare d'une fleur au vendeur. Ce dernier demeure estomaqué quand une petite pièce ronde dessine une courbe parfaite dans les airs, avant de retomber sans un bruit au creux de sa paume tendue. La tulipe ayant quitté son bouquet, le fauconnier se désintéresse de son ancien propriétaire qui s'empresse de battre en retraite vers ses compagnons. Le noble pourrait changer à nouveau d'attitude, et se remettre à lui briser le bras, sait-on jamais ? Même Nivraya, d'ordinaire capable de prévoir toutes les situations et d'y réagir de manière appropriée, demeure coite face à une réaction tellement... inattendue. Elle a certainement en face d'elle l'homme le plus étrange et le plus lunatique de Minas Tirith. Elle ne serait pas surprise qu'il sorte une épée pour la tuer sur-le-champ, tant il est capable de passer de la colère au calme en un clin d'œil.

Pour l'heure, toutefois, il a l'air calme, et il se retourne souplement vers Nivraya, le visage transformé. Il a l'air... rayonnant ! Disparue cette attitude triste et résignée, cet éternel fardeau que l'on sent peser sur ses épaules. Il a l'air d'un jeune noble plein d'allant et de confiance en lui, en rien diminué par les marques de la guerre sur son visage, ou par ses yeux meurtris par l'acier. Il s'incline respectueusement, comme un courtisan devant la demoiselle qu'il convoite et qu'il est prêt à tout pour séduire, avant de lui tendre la rose et de lui adresser un compliment si délicat et si incongru en la circonstance que la jeune femme en demeure figée de stupeur, incapable de réponse. Elle a fort heureusement assez de contrôle sur elle-même pour ne pas se laisser aller à ouvrir grand la bouche comme ces sottes que l'on voit souvent minauder face aux preux chevaliers, mais derrière son visage maîtrisé, ses yeux ne peuvent s'empêcher de montrer son étonnement. Est-il réellement en train de chercher à la séduire ?

Non... Elle s'en veut soudainement d'avoir osé penser à une chose pareille, alors qu'elle perçoit son manège. Il se joue d'elle, et elle a été à deux doigts d'y croire, et de se laisser embarquer. Revenant à une expression plus mesurée, elle le dévisage de nouveau, et même s'il reste de ce charme et de cette bienveillance absolue, elle décèle les minuscules failles dans sa cuirasse : un visage guère habitué à sourire, une posture rigide de soldat, un ton de voix encore trop forcé pour être absolument sincère. Elle se raccroche à ces minuscules indices pour s'enlever de la tête le tour sournois qu'il est en train de lui jouer, et après quelques secondes de purge intérieure, elle s'empare finalement de son magnifique présent, et décide de lui retourner la pareille. Après tout, il a su profiter d'elle pour bien rire in petto, pourquoi ne pourrait-elle pas en faire autant ?

Elle ôte son gant droit, et se rapproche sensiblement de lui, cassant la distance conventionnelle pour mieux l'observer. Il lui rend une bonne tête, et il est beaucoup plus large d'épaules, si bien qu'elle a l'air minuscule dans son ombre. Pourtant, alors qu'ils se dévisagent, ils n'ont rien à s'envier l'un à l'autre. Elle laisse ses traits s'adoucir, et un des sourires dont elle a le secret s'épanouir sur ses lèvres. Il est vrai qu'elle est belle et désirable, et que cette légère timidité teintée d'émotion qui apparaît sur ses traits a tendance à la rendre vraiment attrayante. Elle n'est plus la femme rigide, le morceau de bois engoncé dans un aspect flatteur. Elle est de nouveau une jeune noble aux traits splendides, heureuse d'être encore regardée son mariage passé. Elle tend doucement la main vers Thorondil, sans brusquerie, comme elle s'y prendrait avec un étalon fier mais craintif, susceptible de se dérober au moindre faux mouvement.

Elle le regarde intensément, et il peut plonger dans ses yeux verts qui ne le quittent pas. En vérité, elle a tout pour être obsédante : une beauté renversante, un regard vif et plein d'intelligence, une forme de douceur dans son approche... Si elle n'avait pas de conversation, elle serait parfaite. Le temps semble suspendu autour d'eux, et l'univers a cessé de vivre au-delà de la bulle qu'ils ont créé pour mieux s'y enfermer. Elle entend distinctement leurs respirations légèrement s'accélérer, et une tension électrique passer entre eux, comme lorsque l'orage vient de passer, et qu'il reste dans l'air cette sensation curieuse et inexplicable. Et puis enfin, elle dépose le dos de la main sur sa joue parcourue de cicatrices. Elle sent sous ses doigts fins et chauds le tracé tantôt régulier, quand la lame a pénétré vite et droit dans la chair, tantôt irrégulier quand la balafre a été faite par une arme moins élégante. Elle perçoit un frémissement sous ce masque de guerrier, alors que ses doigts remontent le long de la fameuse cicatrice qui coûtera un jour la vue à ces yeux magnifiques.

Tentée irrésistiblement, elle se rapproche de Thorondil, et se hisse sur la pointe des pieds. Leurs visages se rapprochent l'un de l'autre, leurs corps s'effleurent au milieu de cette ruelle anonyme de Minas Tirith. Elle ferme doucement les yeux, et se laisse happer par son envie la plus forte. Ses lèvres s'esquivent, et vont glisser jusqu'à l'oreille du fauconnier, à qui elle souffle :

- Vous êtes un bien galant homme, maître, mais vous avez encore beaucoup à apprendre avec les femmes...

Elle sourit, et incline la tête légèrement sur le côté, de sorte à toucher la sienne. Elle respire le parfum de ses cheveux, le laisse s'imprégner du sien, avant de se retirer délicatement, en laissant une main effleurer son torse avec douceur comme seules les femmes savent le faire. Elle capte le rythme emballé de son cœur, et son sourire s'élargit... peut-être pour cacher le fait que dans sa poitrine à elle, les battements se soient accélérés eux aussi. Elle retire alors doucement sa main, mettant fin à son manège, avant de claquer des doigts pour rompre la bulle qui éclate autour d'eux. Soudainement, ils perçoivent de nouveau les bruits de la ville, notent qu'il fait froid, se rendent compte que les vendeurs de fleurs ont disparu, et qu'ils sont absolument seuls. Nivraya est de nouveau là, son regard de vipère revenu hanter ses yeux émeraude, alors que son sourire séducteur s'est transformé en un rictus narquois. En matière de séduction, les hommes n'arriveront jamais à égaler les femmes, c'est certain.

- Je crois que vous avez de belles qualités, maître Thorondil. Vous manquez peut-être de finesse dans vos mensonges, mais avec de la pratique vous pourriez devenir un fin politicien. Si je n'étais pas certaine que vous seriez à la hauteur, je ne vous aurais pas choisi.

Derrière ce ton docte, elle a omis de lui dire que pendant un bref instant, elle a failli se laisser avoir par son mensonge manquant de finesse, mais ce n'est à ses yeux qu'un détail qu'elle élude sans difficulté. Elle regarde autour d'elle, consciente que leur petit jeu a pu être perçu par d'autres qu'un groupe de roturiers trop avinés pour se souvenir de quoi que ce soit, puis invite le fauconnier à reprendre la route vers le bas de la cité, et à reprendre leur conversation. Sans attendre, il lui demande quel rôle il sera invité à jouer. Elle se met à réfléchir, cherchant soigneusement les mots à utiliser pour ne pas le brusquer. Toutefois, avant d'avoir pu ouvrir la bouche, il enchaîne par une seconde interrogation, beaucoup plus personnelle, et qui en dit long sur ses doutes. Elle le dévisage avec un sourire, et porte la tulipe devant son nez, pour en humer l'odeur délicate :

- Elle sent bon. Désormais que vous avez accepté de travailler pou... avec moi... je pense qu'il ne sert plus à rien de vous cacher la raison de mon choix. Demeson est un noble ambitieux, qui souhaite glaner encore du pouvoir au sein du Sénat. Pour y parvenir, il a besoin de s'afficher avec des soutiens. Il n'a pas manqué de m'inviter pour discuter des affaires du royaume, et essayer de m'extorquer des informations au sujet d'Aldarion. Ce misérable cherche à obtenir n'importe quel renseignement qui lui offrirait une faille à exploiter. Il m'a demandé si l'Intendant Enon était en bonne santé, si le Roi se remettait de la perte de ses enfants... Il m'a même demandé ce qu'il en était des miens, c'est vous dire.

Nivraya s'interrompt un bref instant. Bref, certes, mais trop long pour n'être qu'une simple pause naturelle dans une tirade. Son regard file vivement vers celui de Thorondil, et elle voit qu'il a vu qu'elle le regardait. Elle s'en veut immédiatement, et reprend sans attendre, pour passer à autre chose :

- En somme, il n'est aucun sujet qui ne l'intéresse pas, et il garde les oreilles ouvertes pour se tenir prêt à agir. Grâce à ses soutiens et à son influence, s'il mettait la main sur une information capitale, il pourrait à tout moment lever une grande partie du Sénat derrière lui, et compliquer sérieusement le mariage de Tar-Aldarion. Si je vous ai choisi, maître, c'est parce que vous remplissez un certain nombre de critères qui sont indispensables. Premièrement, Demeson ne vous connaît pas. Certes, il a entendu parler de vous, et il sait ce que vous avez fait pour le Roi, mais il ignore vos petits secrets, vos défauts, vos qualités. Il pense que vous êtes un homme de guerre que la politique n'intéresse pas. Il ne se méfie pas de vous, et cela vous donne un avantage.

Elle sourit. C'est partiellement vrai, car en ce qui concerne la politique, Demeson est un fin tacticien. Envoyer Thorondil face à lui, c'est aussi équitable que d'envoyer un maître épéiste face à un enfant armé d'une brindille. La jeune femme le sait, mais elle préfère minimiser ce point pour l'instant, et s'arranger pour être toujours auprès de lui, afin de le sortir des mauvais pas où leur adversaire pourrait les entraîner. Elle reprend :

- Deuxièmement, Demeson a une fille qu'il cherche absolument à marier. Elle est jolie, si on aime les filles écervelées qui rêvent de beaux princes charmants. Elle vous fournira un excellent appui pour obtenir des renseignements de première main au sujet de notre homme, et pour mieux connaître ses habitudes. Nous avons fort peu de temps, hélas, et votre cour se devra d'être efficace si vous voulez obtenir des confidences. Vous apprendrez peut-être où il rencontre les hommes de la Couronne de Fer, s'il a des complices, s'il est possible de trouver un document susceptible de l'incriminer. Enfin, vous êtes la seule personne en qui je peux avoir confiance pour cette mission.

C'est un odieux mensonge, car il est clair qu'elle n'a confiance en personne, et que ce n'est pas Thorondil qui va lui faire changer d'avis. Toutefois, ils servent le même Seigneur, et bien qu'ils soient très différents, leurs intérêts vont dans le même sens. Leurs inimitiés ne doivent pas les empêcher de faire cause commune pour leur Roi, contre le Couronne de Fer. Ils ont pris tant de risques pour garantir la paix en Terre du Milieu qu'ils n'ont pas le droit de reculer désormais, ou de laisser leur travail être miné par des incompatibilités d'humeur. Ils le savent pertinemment tous les deux. Nivraya poursuit :

- En temps normal, il vous aurait fallu des mois pour obtenir une preuve solide et incontestable. Mais j'estime à deux ou trois jours le temps dont nous disposons à présent, avant que les hommes de l'Ordre ne passent à l'action. Fort heureusement, avec le voyage, Demeson est loin de chez lui. Il doit dormir, comme tout le monde, à l'extérieur de la ville. Sa tente est bien gardée, mais pas aussi bien qu'une maison privée à Annùminas.

Je suis persuadée que vous serez en mesure de trouver un journal, un ordre de mission, une missive de la part de ces tueurs, ou quoi que ce soit d'autre. Si vous ne parvenez pas à récupérer la preuve, j'enverrai mes hommes se charger de cela. De votre côté, vous devrez simplement vous assurer de vous en sortir en vie. J'ai peur que Demeson devienne un peu paranoïaque, et qu'il essaie de s'en prendre à nous s'il se sent un peu trop en danger.


Le risque est bien réel, mais il est difficile à estimer dans ces conditions particulière. La jeune femme préfère partir du principe que Demeson sera effectivement en mesure d'attenter à leur vie, plutôt que de faire confiance à la chance, et de se retrouver avec un couteau plantée dans le dos sans même voir le visage de son agresseur. Elle marque une pause, le temps de laisser Thorondil digérer ces informations, avant de lui lancer :

- Demain, je suis invitée à déjeuner par Demeson, dans une auberge chic de la ville. Vous viendrez, je suis certaine que cela leur fera très plaisir de vous avoir à leur table. Est-ce que vous avez des questions ?
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Thorondil
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Sam 1 Nov 2014 - 22:58
Malgré tout ses efforts pour suivre la conversation, et par conséquent les réponses aux questions qu'il avait posées, Thorondil luttait pour ne pas se déconcentrer. Il avait réussi à tenir l'illusion après l'improbable scène de séduction que Nivraya lui avait joué mais son cerveau peinait à suivre.

Il était en colère. Pas contre la jeune femme... enfin si, un peu... mais surtout contre lui-même. Il s'était laissé manipuler avec une facilité déconcertante. Son propre jeu s'était retourné contre lui.
La douceur de la main qui avait effleuré sa joue, l'odeur féminine et entêtante, la caresse de ce souffle contre son visage, contre son oreille, contre sa nuque. La sensation de ce corps délicat et désirable si proche du sien, ces grands yeux verts qui l'avaient happé. Le frisson qui était remonté le long de sa colonne vertébrale au son de sa voix. Il aurait pu compter chacune des tâches de rousseur qui parsemaient cette peau si délicatement hâlée. Rien que d'y repenser, il sentait son cœur s'accélérer. Nivraya aurait pu lui demander n'importe quoi à cette seconde précise qu'il aurait accepté, acquiescé bêtement, sans réfléchir une seconde, comme le sombre idiot qu'il était. Dire qu'il avait faillit... faillit l'embrasser ! Par les Valar, il préférait ne pas y penser ! Il en était malade ! Heureusement pour lui, dans sa stupeur, il n'avait pas eut le réflexe de poser ses mains sur la taille gracile qui lui faisait face. C'eut été le comble de l'humiliation ! Une femme - mariée qui plus est ! - papillonnait des yeux et lui se comportait comme un parfait adolescent. Etait-il donc tombé si bas ?! Telle était la véritable raison de sa colère.

Thalion tenta de se calmer. Ne plus être maître de son corps et de son esprit, même l'espace de quelques malheureuses secondes, c'était un sentiment des plus déplaisants. Mais la honte et l'agacement qui avaient suivi étaient sans doute pires. Quant à se laisser stupidement contrôler par une femme... Il se rassura comme il pouvait en se disant que Nivraya n'en était pas à son coup d'essai pour ce tour-là. Il y avait bien trop de maîtrise, dans ses gestes, ses regards et ses murmures... Il ne devait pas être le premier pigeon qu'elle plumait... Mais en fait cette idée n'avait absolument rien de rassurant. Dire que pendant quelques instants il avait cru être celui qui avait réussi sa farce. C'était bien présomptueux de sa part. En retour elle l'avait mis face à ses faiblesses, affirmant sa domination incontestable. Face à elle, c'était un jeu qu'il ne pouvait gagner. Il manqua de jurer à voix haute.

Perdu dans ses considérations, les paroles de la jeune femme ne lui arrivèrent qu'en décalé. La connexion rétablie avec la réalité, il regretta presque d'avoir posé la question. C'était désormais certain, Nivraya avait complètement perdu la tête ! Elle voulait donc le jeter face à un requin de politicien, plutôt doué visiblement, alors qu'elle disait elle-même que ses "mensonges manquaient de finesse".
Mais à vrai dire, la première stupidité à sortir de sa bouche fut un : « - Vos... enfants ? » interloqué. Il était à peu près certain que Nivraya n'avait pas d'enfants, ni même que la famille de Gardelame avait de quelconques héritiers même illégitimes. Il était étonnant qu'un habile politicien fasse une telle erreur, non ? Il chassa pourtant rapidement cette considération de sa tête pour se pencher sur un sujet autrement plus important. Il passa nerveusement la langue sur ses lèvres asséchées.

« - Mais si vous avez déjà un plan B pour récupérer votre preuve, à quoi bon m'impliquer là-dedans ? Que voulez-vous d'autre que ne puisse vous ramener vos propres hommes à part le cœur brisé d'une jeune fille ? Et les débris de ma réputation ? »

Pas qu'il ait personnellement grand-chose à faire de sa réputation... Mais les choses étant ce qu'elles étaient, ses actions n'engageaient plus que lui mais également sa famille et, dans une moindre mesure, la Garde.

Il n'osa même pas s'enquérir de l'âge de la demoiselle qu'il était censé courtiser... Elle devait être bien jeune. Un père ambitieux ne laisserait jamais son enfant devenir vieille fille. "Plus la jeunesse passe moins bon sera le parti" disait ce vieil adage noble. Vu le portrait de ce Demeson, ce devait être le genre de type à le prendre au mot. Dans les hautes sphères, il n'y avait guère que les riches veuves qui pouvaient espérer se marier passé un certain âge. Mais celles-ci, trop heureuses d'être libérées du joug des hommes, n'étaient généralement jamais bien pressée de s'unir de nouveau.
En fait, Thorondil avait pitié de cette pauvre fille. Sincèrement. Sa mission le dégoûtait d'autant plus. Jouer un mauvais tour à un personnage détestable d'accord, mais briser les maigres illusions d'une gamine... A son âge, elle devait encore rêver au prince charmant... ou du moins à quelque chose qui s'y rapproche vaguement. Un noble défiguré, qui n'allait lui laisser que la culpabilité et ses yeux pour pleurer après lui avoir arraché son père. C'était cruel ! Il n'avait pas encore endossé son rôle qu'il se rappelait déjà pourquoi il avait la politique en horreur. Quelle plaie !

Il s'y voyait déjà, dans ces beaux habits qui l'étranglaient, à faire des courbettes à un homme qu'il ne pourrait jamais apprécier, à jouer les jolis cœurs auprès d'une jeune fille et servir de faire-valoir à Nivraya par dessus le marché... Une vraie partie de plaisir. Avoir survécu à toutes ces guerres, aux pires batailles de son temps, et en être réduit à ça ? Il trouvait la pilule un peu dure à avaler. Etait-ce réellement ce que l'avenir lui réserverait quand il ne pourra plus y voir suffisamment clair pour distinguer l'ami de l'ennemi sur le champ de bataille ? Une perspective guère enthousiasmante, un cadeau empoisonné. Il commençait à songer à une mort glorieuse au combat, assez sérieusement même, l'espace d'une poignée de secondes, à sa propre horreur. Il n'était pas accoutumé aux pensées morbides.

Au bout d'un moment, le fauconnier tendit ses deux mains devant lui pour interrompre la jeune femme.

« - Admettons... Admettons, pour l'exemple, que je sois à la hauteur... Que je réussisse à séduire la fille, qu'on en vienne aux confidences, tout ça... Pourquoi croyez-vous que cette gamine soit au courant de quoique ce soit ? Si son père est un traitre, je doute qu'il s'en vante, même en famille. Ce genre d'homme n'a d'ailleurs pas grand respect pour les femmes en règle générale. Pour certains les meubles auraient plus de valeur à leurs yeux. Tant qu'ils peuvent bidouiller un bon mariage et en ressortir plus riche, plus puissant ou plus influent... De quoi donc pourrait-elle être informée ? »

Il finit par sourire à la mention d'un quelconque danger mortel comme s'il s'agissait d'une hypothèse fantaisiste. Ses sourcils étaient froncés, sa moue, incrédule.

« - Vraiment ? Ce... Demeson oserait s'en prendre à moi ? A vous ? Ça n'arrangerait pas ses affaires. Il signerait son arrêt de mort... si ce n'est de ma main, du moins celle d'un bourreau. »

Les derniers mots planaient avec moins d'assurance alors qu'il comprenait que Nivraya envisageait sérieusement que Demeson n'attente à leurs vies. Pas qu'il ne se croyait pas capable de faire face à une menace imminente d'un homme de cette trempe, loin s'en faut. Il avait arraché des victoires face à des adversaires autrement plus redoutables, même aux abois. Mais il essayait de comprendre à quel point le noble devrait se sentir acculer pour en arriver à de telles extrémités, défiant toute logique et le plus élémentaire bon sens. Et le Maître Fauconnier commençait à voir la situation sous un angle nouveau, celui d'une guerre silencieuse contre un ennemi retors et imprévisible qui avait l'avantage du terrain. Dans sa tête se dessinait les ramifications du problème plus clairement qu'il ne l'avait vu jusqu'alors. Son inimité avec le monde de la noblesse du Sénat et son dédain pour cette catégorie d'hommes l'avait mené à grandement sous-estimer la situation. Grave erreur...

- Demain, je suis invitée à déjeuner par Demeson, dans une auberge chic de la ville. Vous viendrez, je suis certaine que cela leur fera très plaisir de vous avoir à leur table. Est-ce que vous avez des questions ?

Thorondil manqua de s'étouffer.

« - De... demain !!! Non... Attendez... Mais... »

Il se calma et reprit.

« - Comment comptez-vous vous y prendre pour m'apprendre en moins de 24 heures ce que même mon propre père à renoncer à m'inculquer après plusieurs années d'efforts infructueux ? »

Il ne parvint pas totalement à dissimuler une nuance moqueuse dans sa voix, moquerie qu'il n'avouerait jamais être issue d'un sentiment d'insécurité grandissant. Il avait l'impression d'être pris dans des sables mouvants. Plus il se débattait, plus il s'enfonçait... et il avait la vague impression que Nivraya s'amusait de la situation malgré sa gravité.

Thalion passa une main sur sa nuque, ferma les yeux, crispé. Les mots qui sortaient de sa bouche semblaient lui brûler la gorge et les lèvres au fur et à mesure de leur passage. C'était contre sa nature de demander de l'aide mais il n'était pas stupide, il ne s'en sortirait jamais seul. On lui demandait de chanter une chanson dont il ne connaissait ni l'air ni les paroles.

« - Ce n'est pas comme si j'avais le choix... Qu'est-ce que je vais devoir faire à ce dîner ? »

Il prit plusieurs respirations et dû s'y reprendre à plusieurs fois pour finir sa phrase, faisant le deuil de son orgueil et de sa fierté. Sa mâchoire était tendue à en faire craquer la peau.

« - Je vais avoir... avoir... besoin... besoin de votre aide ! »

Les derniers mots avaient été sortit d'une traite comme si la vitesse pouvait les rendre moins douloureux, plus... acceptable. Mais ce n'était pas le cas, au contraire. La honte lui rongeait la face et la colère face à sa faiblesse lui rongeait le cœur.
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Nivraya
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Mar 4 Nov 2014 - 21:20
L'assurance de Nivraya augmente à mesure qu'elle voit dans le regard de Thorondil une forme de frustration et de contrariété grandir jusqu'à envahir tout son être. De toute évidence, il est énervé de s'être laissé prendre au piège, et elle ne peut qu'en apprécier davantage le mauvais tour qu'elle vient de lui jouer. Certes, pour cela, elle a dû sortir légèrement de ses propres limites, et elle s'est empressée de recomposer le mur d'airain qui sépare son jardin secret du monde extérieur. Curieusement, elle a déjà eu à minauder devant des nobles pour obtenir des faveurs, mais que ceux-ci soient plus beaux, moins abîmés par la guerre et la vie, elle trouve que de tous, Thorondil est probablement le plus attirant. Elle ne peut pas dire "séduisant", car son corps meurtri ne répond plus aux canons de la beauté aristocratique, mais elle lui trouve un côté magnétique qui doit attirer les femmes que lui-même chercher à repousser activement. C'est un point qui leur sera utile dans leur mission, et un sourire léger dévoilant ses canines carnassières se dessine sur ses lèvres. Difficile de faire plus retors. Toutefois, même la personne la plus confiante du monde, sûre de sa puissance et de sa maîtrise, peut vaciller à n'importe quel moment. Et comble de l'horreur, elle a donné au fauconnier l'arme pour saper ses murailles mentales. Lorsque, perplexe, il revient sur le sujet de ses enfants, elle sent son sourire se briser bien malgré elle. Sa façade maîtrisée se craquèle, et son visage doux se pare soudainement d'ombres pesantes.

Elle se refuse, toutefois, à baisser la tête, pour sauvegarder le peu de dignité que vient de lui laisser sa réaction si humaine mais si peu politicienne. La véritable question est de savoir pourquoi elle est à ce point atteinte par la réflexion de Thorondil. Intérieurement, elle se dit que c'est peut-être le ton avec lequel il lui a posé cette question. Il lui a demandé cela avec une incrédulité non feinte. Comme si la simple idée de la penser en tant que mère était ridicule. Elle s'en trouve, quelque part, blessée. Blessée qu'un homme de guerre, une brute épaisse et sanguinaire marquée par la vie puisse avoir une fille heureuse de le voir rentrer à la maison, prête à se jeter dans ses bras. Elle-même, distinguée et élégante, vivant dans un monde tout à fait approprié pour un enfant, se retrouve face à sa propre solitude à chaque fois qu'elle passe les murs de sa Chambre à Annùminas. Alors oui, c'est peut-être de la jalousie. Peut-être une forme d'injustice qu'elle éprouve envers le monde entier. Elle a réussi à conquérir ce que mille hommes ne peuvent rêver d'avoir, et pourtant elle est dans l'impossibilité de faire ce pour quoi toutes les femmes du peuple sont nées : donner de fiers guerriers à leur pays.

Troublée par cette question apparemment anodine, elle se rend compte brutalement que sa perception de la vie a changé. Ces six derniers mois, elle a travaillé plus dur que jamais, et pourtant elle n'a jamais été aussi seule, aussi désespérément seule. Ayant toujours rêvé d'atteindre le sommet de l'Etat, et de glaner du pouvoir, elle n'a jamais considéré que procréer puisse être une chose qui lui tiendrait à cœur un jour. Mais à son âge, les femmes ont déjà toutes deux ou trois enfants au bas mot, et sont déjà occupées à les instruire, à leur transmettre un héritage qui se perpétuera de générations en générations. Peut-être que voir son Roi se marier et reprendre espoir quant à l'avenir, être confrontée comme jamais à des enfants courant dans les rues, surveillés par des parents attentifs, lui donne finalement envie. Qui aurait cru que Nivraya De Gardelame, un jour, pourrait vouloir donner la vie à un bambin ? Consciente que l'interrogation de Thorondil plane toujours dans l'air, bien qu'il ne paraisse pas attendre de véritable réponse à ce sujet, elle finit par lâcher d'une voix particulièrement glaciale et tranchante :

- Ce n'est pas un sujet que nous aborderons, maître. Concentrons-nous sur notre mission.

Piquée au vif, elle ne sait que répondre avec encore plus d'agressivité, car il n'y a que dans la surenchère qu'elle sait remporter la victoire. S'incliner, se confier, parler à cœur ouvert... elle en est incapable avec un homme qui la considère comme une menteuse et une manipulatrice. Elle lui donnerait trop de pistes pour réussir à la blesser, davantage qu'il n'en a déjà découvertes par lui-même. De fait, elle se mure dans une dignité offensée, réagit avec une promptitude et une acidité qui lui ressemblent bien plus que ces démonstrations de faiblesse à répétition qu'elle met sur le compte de la fatigue physique et de l'épuisement nerveux. De toute évidence, quoi qu'il pense de sa réaction, il comprend qu'il n'est pas temps de se lier d'amitié et de prêter une oreille attentive à ses problèmes personnels, mais bien de travailler activement à arrêter Demeson. Sa nouvelle question donne une bouffée d'oxygène à Nivraya, qui ne se détend pas pour autant... pas tant que sa cuirasse ne sera pas de nouveau indestructible. C'est sans sourire qu'elle répond donc, en faisant tourner son sceptre selon un rythme régulier :

- Vous apporterez une caution morale, maître. Vous apporterez avec vous une forme de candeur et d'innocence que personne d'autre ne peut amener. Par ma seule présence, Demeson sera sur ses gardes : il sait que par mes liens avec l'Intendant Enon et Sa Majesté, je suis tenu de leur rapporter tous les propos subversifs, sauf à moi-même m'impliquer activement dans un complot. Vous par contre, vous n'avez de liens avec personne. Vous êtes certes du côté du Roi, mais vous n'êtes pas de ceux qui doivent être d'accord avec lui en permanence. Votre position vous autorise à avoir une vision différente, et Demeson sera sensible à cette opportunité. Vous êtes une clé qu'il pensera pouvoir utiliser pour acquérir davantage de soutiens, mais nous retournerons son arrogance contre lui, et nous le piégerons. Mes hommes sont simplement là pour vous épauler, en cas de besoin. Rien de plus. Quant à cette fille, essayez de ne pas vous laisser attendrir : il en va de la sécurité du Roi, et je pense que la stabilité de l'Arnor vaut bien une vie brisée.

Elle a dit "vie" et non "cœur", contrairement à Thorondil. Peut-être parce qu'au fond, Nivraya sait ce qu'il va advenir de la jeune héritière de Demeson, une fois que son père aura été confondu et mis derrière les barreaux. Concernant les affaires de trahison, depuis les récents événements liés à l'Ordre de la Couronne de Fer, la justice d'Arnor s'est faite impitoyable. Il est tout à fait probable que Demeson finisse exécuté, que sa famille soit dépossédée de ses biens et de ses terres, qui réintégreront le domaine royal pour un temps. On procédera à une estimation des biens, puis à une vente au plus offrant. La jeune femme n'a pas jugé bon d'en avertir Thorondil, mais mettre leur ennemi hors-jeu sera bénéfique pour les finances d'Arnor, qui se garniront d'un bel or durement gagné, et qui permettront de faire face aux temps difficiles. En politique, contrairement aux apparences, les gains sont très réels, et bien que le Roi ne soit pas au courant en détail du plan de bataille de ses pions, il saura apprécier les résultats quand ils lui seront présentés.

Il s'agit pour l'heure de ne pas embrouiller le fauconnier avec des considérations qui le dépassent. Pour lui, la guerre se résume à une somme d'hommes se battant contre une autre somme d'hommes. Pour Nivraya, les choses sont plus complexes. Le moindre personnage quittant la scène amène à une recomposition des forces, et à une situation que la jeune femme s'efforce de rendre la plus favorable possible aux intérêts qu'elle défend. En ce sens, la chute de Demeson apparaît à la fois comme une nécessité et comme une aubaine dont l'Arnor ne peut se passer. Voici pourquoi sa chute est programmée, et qu'il est impératif de trouver des preuves afin de précipiter sa fin. Cependant, le pion qu'elle a choisi pour accomplir cette mission paraît avoir quelques doutes quant à la façon de procéder, notamment concernant la jeune fille qu'il sera amené à séduire. Elle ne peut pas s'empêcher de noter que c'est la seconde fois qu'il revient sur le sujet :

- Je vous ai dit de ne pas vous laisser attendrir, il me semble. Cette fille est un moyen, pas une fin en soi. La finalité de cette mission est de faire tomber Demeson, et de protéger l'Arnor. Gardez les idées claires...

Elle se rend compte qu'asséner des phrases brutales ne va peut-être pas produire l'effet escompté, et elle revient vers lui avec plus de douceur, lui prenant le bras affectueusement et le forçant à marcher un peu. Ainsi rapprochés, elle recrée temporairement cette bulle intimiste dans laquelle elle est tout à fait à même de lui faire passer son message. D'une voix feutrée, elle reprend :

- Je n'ai rien contre cette fille, maître, et je ne suis pas inutilement cruelle. Simplement, je ne connais aucune fille qui ne soit pas parfaitement au courant de ce qu'il se trame dans une maison. Elle doit déjà connaître la tente par cœur, et son père lui a sans doute indiqué quelque coffre qu'elle n'a pas le droit de toucher, et dont il conserve la clé en permanence. Elle doit savoir s'il reçoit des visiteurs étranges, ou s'il part à des heures inhabituelles pour des rendez-vous dont elle ignore tout. Vous l'avez dit vous-même, certains nous considèrent comme du mobilier : rechignez-vous à confier vos plans secrets devant une commode ? Ah... J'oubliais que vous n'aviez pas de plans secrets.

Elle rompt le charme qu'elle vient de lancer sur lui par cette simple boutade, alors que leurs pas les conduisent vers les portes de la cité. Il reste encore un moment avant que celles-ci soient fermées définitivement, ce qui donnera le temps à Justar de rentrer à temps. Elle a besoin de lui parler. En attendant, elle demeure fixée sur la conversation avec Thorondil, désireuse de répondre au mieux à ses questions avant de le laisser aller de son côté. En dépit de la confiance qu'elle affiche à son égard, elle ne peut pas s'empêcher de penser qu'un faux-pas est vite arrivé. C'est déjà le cas bien trop souvent pour des gens formés dès leur plus jeune âge aux rouages politiques, alors qu'en sera-t-il pour un novice, un homme aussi subtil qu'un roc jeté dans une mare ? Chassant ces pensées, elle répond à son sourire narquois :

- J'ignore s'il agira vraiment contre nous. Cela dépendra naturellement de notre façon de procéder. Mais que croyez-vous que ferait un homme qui aurait le choix entre un assassinat et une accusation de haute trahison, et d'association avec l'Ordre de la Couronne de Fer ? Il peut affronter sa fin dignement, mais il peut aussi tenter un baroud d'horreur... D'honneur, pardon, ma langue a fourché, je dois être fatiguée.

Et en effet, elle l'est. La journée n'a pas été facile, avec le mariage et son long protocole, qu'elle a esquivé en partie pour aller se concentrer sur d'autres tâches administratives qui ne lui ont laissé aucun répit. Elle étouffe un bâillement qui lui fait monter les larmes aux yeux, chasse du bout du doigt ces perles salées avant qu'elles ne viennent ruiner son maquillage exquis, et se retourne vers le fauconnier, pour lui dire que leur rendez-vous chez Demeson aura lieu le lendemain midi. Sa réaction épidermique est presque hilarante, et aurait tiré un rire franc à Nivraya dans d'autres circonstances. Elle se contente d'un sourire calculé, et laisse son interlocuteur prendre la mesure de la situation. Vingt-quatre heures, comme il le souligne précisément, est une durée bien trop courte pour apprendre les bonnes manières et pour se protéger efficacement contre un adversaire comme Demeson. Elle le laisse plonger dans ses propres réflexions, mesurer l'impossibilité qu'il a à affronter cette situation seul, et va même jusqu'à attendre qu'il lui demande clairement de l'aide. En voyant son visage, il doit comprendre qu'il a joué son jeu, et qu'elle l'a conduit précisément à ce point, simplement pour avoir le plaisir de dire que pendant un instant, elle a eu l'avantage. Elle lui sourit, et pose son sceptre sur la poitrine musclée du guerrier :

- Je vais faire comme votre père, maître : renoncer à vous inculquer quoi que ce soit. Ce n'est pas en une journée que vous apprendrez les subtilités de la politique, et quand bien même nous aurions un an devant nous que vous n'arriveriez pas à simuler la candeur devant une assemblée. Faites ce qui vous semble juste en société, mais gardez votre objectif en tête. Si vous êtes naturel, je suis persuadé que tout se passera très bien, et en plus vous ferez rire tout le monde par votre maladresse.

Elle lui lance un clin d'œil espiègle. Toute la manœuvre, ô combien risquée, vise à le mettre mal à l'aise pour qu'il soit parfaitement dans son rôle de guerrier invité à la table d'honneur des nobles. Elle espère que Demeson sera sensible à ses efforts pour paraître bien, mais il ne manquera pas de noter les fautes de comportement de Thorondil. Dès lors, il croira qu'il s'agit là d'une victime simple, d'un pion qu'il peut prendre à sa guise, et à qui il n'accordera pas d'attention. C'est du moins le raisonnement de Nivraya, qui compte sur le fait que leur cible se méfiera davantage d'elle que de Thorondil. Elle ne peut pas faire mieux que d'espérer que leur gros poisson mordra à l'hameçon, sans quoi ils risquent d'être mis en grande difficulté. Au moment où ils franchissent les portes de la cité, pour se rendre dans leurs tentes respectives, elle se demande s'il est prudent de confier la sécurité du Royaume au hasard. Et puis elle se souvient que de toute façon elle n'a pas le choix, et que son devoir en tant que noble est de tout tenter pour protéger son Roi.

- Tout ira bien, maître. Nous n'avons pas d'autre alternative que de réussir, n'est-ce pas ? Je crois savoir que vous avez survécu à bien pire qu'à de vulgaires joutes oratoires qui auront pour but de vous rabaisser. Aujourd'hui, vous combattrez sur mon champ de bataille pour que jamais je n'aie à poser le pied sur le vôtre. Et puis je serai à vos côtés, tout ira bien.

Qui tente-t-elle de convaincre ? Difficile à dire. Ils finissent par arriver devant la tente de la famille De Gardelame. Elle est de taille modeste, pour un couple aisé mais sans plus. Elle se situe naturellement dans la zone réservée à l'Arnor, qui occupe une surface conséquente. Pour des questions d'intimité et d'hygiène, les tentes de la noblesse occupent un espace proportionnellement plus important par rapport à leur nombre, et sont agencées de manière assez ordonnée. A l'inverse, les tentes du peuple sont rassemblées de manière anarchique, et ne servent qu'à dormir car contrairement aux carrés nobles, il n'y a pas de gardes en permanence qui surveillent les allées et venues. Nivraya s'arrête devant l'imposante masse de muscles qui garde personnellement sa tente. Freyloord, toujours aussi titanesque, paraît apprécier la baisse des températures, lui qui est davantage habitué au froid polaire des régions du grand Nord. Il adresse un signe de tête plein de révérence à Thorondil, comme un guerrier en saluant un autre.

Nivraya les laisse échanger quelques mots de politesse, tandis qu'elle ôte la pelisse généreusement prêtée par le fauconnier. Elle lui tend le vêtement avec grâce, et le remercie d'une courbette gracieuse. Peut-être pour se moquer encore de lui, peut-être pour sauver les apparences et convaincre quiconque les observerait qu'elle n'a pas trompé son époux. Une précaution pas inutile, car il apparaît déjà que dans une telle promiscuité, la tendance de la noblesse à se nourrir des ragots risque d'être exacerbée. Il serait fâcheux qu'une telle opportunité de se rassembler et de faire la paix se transforme en une aubaine pour tous les maîtres chanteurs. Elle préfère éviter d'avoir à se préoccuper de ça, et sauve les apparences. D'une voix claire, elle lance :

- Merci de m'avoir raccompagnée, maître Thorondil, c'était fort galant de votre part. J'aurai le plaisir de vous voir demain en notre compagnie pour le déjeuner, n'est-ce pas ? Je m'en réjouis d'avance. Passez une bonne nuit maître, et saluez votre famille de ma part.

Une prise de congé très formelle, qui tranche de leur conversation à bâtons rompus. Thorondil ne peut que comprendre la nécessité de sauver les apparences, et dès qu'il a lui-même tourné les talons pour rejoindre sa tente et sa famille pour une dernière nuit au calme, avant de plonger dans l'action, Nivraya se tourne vers Freyloord. Le géant n'a pas besoin qu'elle l'interroge pour savoir de quoi elle a besoin, et il hoche la tête pesamment, pour lui indiquer qu'il a tout préparé. Elle lui adresse une tape amicale sur le bras, geste familier qu'elle aurait bien voulu transformer en une accolade sur l'épaule, si cette dernière ne s'était trouvée trop haut, avant de s'enfermer derrière le pan de toile, en attendant son époux qui arrivera sous peu.


~~~~


Nivraya émerge d'un demi-sommeil, prise d'une langueur ineffable. Elle papillonne, et se redresse sur un coude, en essayant de distinguer à travers ses paupières mi-closes la silhouette qui s'affaire dans la tente. Les yeux fermés, elle aurait pu comprendre qu'il s'agit de Justar, car Freyloord n'aurait jamais laissé rentrer quelqu'un auprès de sa maîtresse sans lui opposer une farouche résistance. Pourtant, elle n'a pas les idées en place, et elle pose une question qui ressemble davantage à un gémissement plaintif. La couverture glisse sur son épaule nue, et elle frissonne en sentant l'air frais de la nuit venir la griffer. La silhouette s'immobilise, puis s'approche du lit. Difficilement identifiable derrière les voiles qui encadrent le sommier, l'inconnu s'assoit aux côtés de Nivraya, et lui murmure :

- Je t'ai réveillée ? Je suis désolé.

Elle secoue la tête, et passe une main dans ses cheveux détachés :

- Non, non, ça va. Je t'attendais, je voulais te parler de quelque chose.

Justar hoche la tête, et s'empresse de passer une tenue de nuit, avant de venir rejoindre son épouse dans le lit conjugal. Comme à chaque fois, il n'a pas le moindre geste de tendresse pour elle, mais cette fois-ci, elle le ressent encore plus douloureusement. Elle inspire profondément, et se retourne pour se blottir contre lui. Elle le sent hésitant, pour ne pas dire sur la défensive, et il est sur le point de la repousser quand elle se justifie :

- Allons, Justar... Je ne suis pas une catin que l'on peut écarter ainsi. Je veux juste te réchauffer, il fait froid dehors.

- Je... Excuse-moi... Et rassure-toi, je ne te vois pas comme une catin. Tu es ma femme, et il est hors de question que tu te sentes moins que cela. Je n'aurais pas épousé quelqu'un d'extraordinaire, tu le sais. Alors, tu voulais me dire quelque chose ?

Elle hoche la tête, et frissonne en sentant le bras chaud de son époux se refermer autour d'elle, protecteur. Ce sont de petites victoires, des gestes qu'elle arrive à obtenir après quelques négociations. Pendant les premiers temps, il se refusait purement et simplement à la laisser s'approcher. Il y a eu du changement, mais bien trop peu aux yeux de la jeune femme, qui cherche ses mots. Elle hésite, avant de se lancer :

- Je suis un peu inquiète, en ce moment. Avec tout ce monde... Tu sais bien que les menaces qui planent sur le Roi n'ont pas été éradiquées. J'ai peur qu'il y ait un souci, des blessés, des morts. J'ai peur d'être prise pour cible, et...

- Là, là, calme-toi... Je sais que tu es à un poste exposé. Je sais aussi qu'on pourrait chercher à te faire du mal, et c'est pourquoi je suis rassuré de savoir que Frey' et Alyss sont là pour veiller sur toi en mon absence. Il est vrai également qu'ici, ils ne peuvent pas te suivre partout. J'irai demander à l'Intendant Enon d'affecter des hommes à ta protection. Je suis persuadé qu'il trouvera...

Elle le coupe à son tour. Touchée par sa sollicitude, elle l'a laissé poursuivre, mais ce n'est pas là l'objet de son propos. Elle sait que c'est une conversation difficile par laquelle elle doit passer, et essayer de la faire avancer aussi loin que possible, avant l'inévitable dispute :

- Ca ne changera rien... Je veux dire... Je n'ai pas besoin de gardes. Ce dont j'ai peur, Justar, c'est que s'il m'arrive quelque chose, je te laisserai seul. Seul et sans héritier...

Le mot est lâché, et s'enchaînent de longues minutes d'un silence pesant, dévastateur. Nivraya essaie de retenir ses tremblements, qui cette fois ne sont pas dus uniquement au froid. La tête posée sur son torse, elle sent Justar prendre une profonde inspiration, comme pour se calmer, ou peut-être pour réfléchir, avant de lui répondre :

- Nous avons déjà eu cette conversation. Tu sais très bien que ce n'est pas dans le contrat, Niv'. Tu sais très bien que je ne peux pas t'offrir ce que tu souhaites, et crois-moi il aurait été plus simple pour tout le monde que les choses soient autrement.

Elle relance :

- Mais si je meurs sans héritier, que feras-tu ? Tu sais que ton père te marieras, quoi qu'il arrive. Et sur quel parti vas-tu tomber ? Une femme jeune et féconde qui cassera ton mariage publiquement en t'accusant de ne pas l'avoir consommé ! Que feras-tu alors ?

- Si tu meurs, je te suivrai dans la tombe. Puisque je ne pourrai jamais retrouver une femme comme toi, alors autant me percer le cœur sans hésiter.

Nivraya sent des larmes lui piquer les yeux, mais elle s'efforce de les retenir. Pas encore à court d'arguments, elle contre-attaque, surenchérit, consciente qu'en faisant cela, elle va déjà trop loin :

- Et si c'est toi qui me quitte sans que j'aie enfanté ? Et si j'ai envie d'être mère, et d'avoir un enfant à qui transmettre ce beau domaine que tes parents ont si bien entretenu ? Si j'ai envie de vivre pour autre chose que le pouvoir, la politique, les intrigues ?

- Tu n'en es pas capable, Niv'. Tu aimes ça, et tu le sais aussi bien que moi. Et puis il y a des centaines de femmes qui tombent enceinte sans le vouloir, d'un homme qu'elles ne reverront jamais. Tu es belle, je suis persuadé que tu peux trouver quelqu'un qui te donnera un beau fils. Je le reconnaîtrai comme le mien, si tu veux.

Le visage de Nivraya se décompose devant la froide et implacable logique de Justar. Une logique digne d'elle et de son esprit venimeux, particulièrement doué pour analyser une situation avec beaucoup de recul, pour prendre la meilleure décision. Quelque part, une petite voix lui hurle que c'est un argument sensé quoique déplaisant à entendre, mais cette voix est terrassée par le concert de plaintes et de hurlements que le reste de son corps produit. Cette fois, les larmes se mettent à couler franchement, et elle se redresse, plongeant son regard dans celui de Justar :

- Comment peux-tu me dire une chose pareille, Justar ? C'est... c'est cruel ! Je voulais un enfant dont tu sois le père, que nous construisions quelque chose ensemble ! Je te dégoûte à ce point ? Suis-je donc si horrible que tu ne veuilles pas me toucher ? Je... Pardon... Je me suis emportée... Je... Embrasse-moi, s'il-te-plaît...

Justar la dévisage. Il arrive à Nivraya d'avoir des moments de crise intérieure, quand le trop plein d'émotions refoulées se déverse en un torrent violent. Il a l'habitude, car il est pratiquement la seule personne en Terre du Milieu face à qui elle s'autorise à craquer. Seulement, plus rares sont les moments où il est lui-même partie du problème. Face à sa dernière injonction déraisonnable, sa réponse la plus immédiate et la plus cinglante lui apparaît comme brutale, mais c'est également la seule façon de ramener Nivraya à la réalité. D'une voix ferme, il lance :

- Je ne t'embrasserai pas, Niv'... En plus tu sens l'alcool. Tu m'avais promis que tu ne boirais plus. Tu n'as pas les idées claires, alors nous parlerons de tout ça plus tard, quand tu auras dormi.

Pendant un instant, les yeux verts de la jeune femme se font suppliants, implorants, mais l'inflexibilité de Justar est à toute épreuve, et elle finit par céder. Elle considère spontanément qu'il est un étalon de justice dont son prénom n'est qu'une des manifestations. Curieusement, quand elle cherche à savoir ce qu'il est bon de faire, elle se tourne vers lui. Dès lors, quand ils sont en conflit, elle a tendance à accorder davantage de crédit à son opinion à lui, et à lui céder facilement du terrain. Elle baisse la tête et ferme les yeux, vaincue, avant de se laisser retomber de son côté du lit, la tête enfouie dans les oreillers, agitée de profonds sanglots. Le cœur serré, Justar essaie de réconforter par des mots sa jeune épouse, mais incapable de trouver quoi lui dire, il finit par abandonner et la laisser pleurer toutes les larmes de son corps jusqu'à ce que le sommeil finisse par l'emporter.


________

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Thorondil
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Mer 12 Nov 2014 - 17:07
Thorondil écouta attentivement les explications de la Dame de Gardelame sur son rôle exact et son statut dans l'affaire. "Caution morale", "candeur", "innocence"... si un jour quelqu'un lui avait dit qu'il pourrait un jour avoir ces étiquettes, il lui aurait sans doute ri au nez devant cette absurdité. Même à présent, il ne voyait pas vraiment le rapport entre lui et ces qualificatifs. Dire qu'il passerait pour un idiot fini et un ignorant aurait été sans doute plus proche de la vérité dans le cas présent... mais "innocent", la bonne blague. Ces gens devaient bien mal le connaitre. Au fond il savait que Nivraya, par ce mot, soulignait surtout son inexpérience dans le monde cruel et impitoyable de la politique. Mais il hésitait encore entre le rire ou la vexation. L'ironie était une maîtresse particulièrement déloyale parfois. Il était déjà étrange de se voir par les yeux des autres mais quand cette vision ne ressemble en rien à ce qu'on s'imagine être, c'en est presque perturbant.
D'un autre côté, il était lucide sur ses propres capacités et sa propre assurance dans ce milieu. Ses plus anciens souvenirs, alors qu'il n'était qu'un enfant, étaient biaisés par le temps et la vision qu'il en avait alors, pleine d'ignorance et d'idéalisme. Quant à ces quelques mois d'immersion à le côtoyer de loin, ce n'était que fragments et préjugés. Il n'avait pas les meilleures armes pour faire face. Et c'est justement ce sur quoi comptait Nivraya.
Finalement, dans cette partie de pêche, il n'était que l'appât, le vermisseau frétillant et impuissant, la proie facile qui dissimulait un hameçon acéré - Nivraya en l'occurrence - sur lequel se jetteront aveuglément les poissons. Ne restait plus qu'à espérer qu'il aurait plus de chance que le pauvre ver de sa métaphore...

Thalion s'agaçait de la propension de la noble dame à ne considérer cette pauvre fille que comme un outil. Il savait, plus que quiconque, que chaque combat requiert des sacrifices et bien trop souvent des dommages collatéraux parmi les plus innocents. Même en mettant toute son énergie et sa volonté à les contrer, ils sont bien souvent inévitables.
Mais lui aussi avait une fille. Il ne pouvait s'empêcher de voir les choses d'un autre point de vue. Ce n'était pas une réflexion issue du bon sens et de la logique, simplement une expression du cœur, ses sentiments paternel transposé d'une certaine façon à cette demoiselle dont il ne connaissait rien mais qu'il condamnait déjà à des souffrances qu'elle ne méritait certainement pas. Si quelqu'un devait s'en prendre à Merilin pour une faute que lui-même aurait commise... L'Injustice drapée de ses plus hideux atours. C'était un raisonnement qui déplairait fort à Nivraya s'il venait à lui exposer, surtout aux vues de sa réaction épidermique quant au sujet "enfant", ainsi le fauconnier se contenta-t-il d'approuver vaguement de la tête en se faisant rabrouer une seconde fois sur sa pitié malvenue. Son manque total de foi en ce geste devait transpirer de chaque centimètre carré de son visage.
Il en revint à ses considérations sur le cœur de marbre de sa complice dans un grognement peu amène. Cette nouvelle mésentente le fit se refermer comme une huître et il se mura dans un silence agacé plus épais qu'une muraille de pierre, si bien que la jeune femme changea radicalement de tactique. Elle s'adoucit sensiblement, réinitia le contact physique, à la grande crispation de Thorondil, et avança ses arguments avec calme et douceur.

- Je n'ai rien contre cette fille, maître, et je ne suis pas inutilement cruelle. Simplement, je ne connais aucune fille qui ne soit pas parfaitement au courant de ce qu'il se trame dans une maison. Elle doit déjà connaître la tente par cœur, et son père lui a sans doute indiqué quelque coffre qu'elle n'a pas le droit de toucher, et dont il conserve la clé en permanence. Elle doit savoir s'il reçoit des visiteurs étranges, ou s'il part à des heures inhabituelles pour des rendez-vous dont elle ignore tout. Vous l'avez dit vous-même, certains nous considèrent comme du mobilier : rechignez-vous à confier vos plans secrets devant une commode ? Ah... J'oubliais que vous n'aviez pas de plans secrets.

Non, il n'avait pas de "plans secrets". Et il était même très fier de cet état de fait. Il n'avait jamais comploté ou fomenté quelques mauvais plans que ce soit contre quelqu'un de toute sa vie. Il avait toujours réglé ses conflits dans l'honneur, face à face, et, s'il le fallait, les armes au poing. Alors plutôt que de s'ombrager de cette plaisanterie mi-figue mi-raisin, il releva la tête et la salua d'un mouvement quasi-imperceptible comme on répondrait à un compliment. Bien que maintenant les choses aient changé. Là où il s'affairait à mettre de la lumière parmi les ombres et le silence dans lequel il évoluait, il marchait désormais en pleine lumière, connu et reconnu, tout en se devant d'accomplir une partie de son devoir dans l'ombre. Mais pouvait-on réellement appeler ça des "plans secrets" ? Cette expression lui semblait tellement... péjorative, presque insultante. Mais qu'importe !

Face aux arguments que la jeune femme avançait, il ne pouvait que plier. C'était d'une logique implacable que ses maigres arguments du cœur ne pouvaient contrer. Il se demandait bien combien de temps elle avait travaillé ce plan machiavélique, combien de temps elle avait étudié ses options et combien de temps cela lui avait prit de porter son choix sur lui. Et lui, combien de temps pourrait-il tenir son rôle ? Pourrait-il maintenir l'illusion suffisamment longtemps pour séduire sa victime et la faire parler ?
Il eut un sourire sans joie, un peu mélancolique. Toutes ces questions ressemblaient tellement à celles qu'il se posait il y a bien longtemps, quand cette poignée d'adultes décidèrent de faire de lui un guerrier. Chaque jour et chaque leçon, il s'était demandé des choses semblables. C'était étrange de les entendre de nouveau en pensée après tant et tant d'années. Il redevenait ce gamin de 13 ans, courbaturé par une trop longue journée, qui ruminait ses échecs et dédaignait ses réussites.
Il céda finalement. Elle avait même retourné ses propres arguments contre lui... Et il n'avait pas vraiment le temps de songer à d'autres car déjà ils arrivaient en vue des portes de la Cité Blanche. Leur entretien ne durerait plus très longtemps.

« - Très bien, très bien. Faisons selon votre plan alors... »

Comment il allait s'y tenir, c'était une autre paire de manche. Rien qu'à voir la réaction de la jeune femme quand il s'était vu contraint de lui demander explicitement de l'aide... Elle se jouait constamment de lui. Il n'arrivait pas à savoir quel degré de confiance lui accorder, tous ses critères habituels n'étant d'aucun secours. Il lui avait déjà confié sa vie, dans ce genre de situation, c'était un pacte éternel. Mais il était parfaitement conscient qu'elle n'hésiterait pas à le sacrifier sans le moindre remord sur l'autel du "bien commun", si ce n'est de moins avouables raisons. Son instinct n'avait aucune réponse quand ces deux cas se présentaient chez une seule et même personne. Dans son esprit pragmatique de guerrier endurci, c'était un cas de figure impossible. Un peu comme la fable de la grenouille et du scorpion. Mais peut-être les rôles étaient-ils interchangeables ! Peut-être Nivraya voyait-elle les choses sous l'aspect inverse ? Après tout, c'était lui qui risquait de commettre l'erreur fatale et la faire sombrer avec lui. Ce qu'il y avait de pire que de manquer de confiance en soi, c'était bien de manquer de confiance en ceux qui sont censés couvrir ses arrières. Et il était l'élément le moins fiable cette fois-ci. Ils avaient inversés les rôles qu'ils avaient tenus il y a six mois à Annùminas. C'était une pensée étrangement réconfortante. Cela lui donnait le sentiment d'avoir enfin rétablit le statu quo, après s'être sentit écrasé par la conversation jusque là.
Ce changement d'état d'esprit se fit sentir, sa démarche devint plus légère. Il était toujours terriblement angoissé par l'épreuve qui l'attendait le lendemain mais il ne se laissait plus dominer par cette peur, pas plus que par les paroles de la jeune femme.

Elle lui adressa même quelques conseils et encouragements. Il n'aura qu'à être lui-même, faire au mieux et tout irait bien. Oui, cela confirmait ses pensées. Elle était aussi rongée par le doute. C'était soit ça, soit le fauconnier devrait être admiratif de cette confiance sans faille. Il lui adressa même un sourire en réponse au clin d'œil espiègle. Pas le sourire qu'il avait affiché durant sa comédie, mais un sourire un peu tordu, plus sincère mais moins chaleureux. Un sourire d'autodérision. Parce qu'il savait qu'une fois de plus elle avait raison. Il n'y avait rien de plus crédible que de jouer son propre rôle après tout. Passer pour l'empoté de service au milieu de tout ces habitués des salons, il n'aurait pas à forcer grand-chose.

Enfin le duo arriva dans le quartier de tentes réservées à la noblesse arnorienne. Des plus modestes sans signes ostentatoires pour les familles de moindre prestige, aux plus ridiculement chargés de divers symboles de pouvoir et de richesses pour les excessifs. Ils avancèrent dans les allées propres et droites jusqu'au logement de Nivraya et de son époux. Devant la tente, Thorondil reconnut sans mal Freyloord, le colosse qui veillait sur la dame avec une loyauté sans faille, et le fauconnier répondit à son salut avec la même déférence. Le respect était réel entre les deux hommes. Ils se voyaient peu et discutait encore plus rarement mais c'était une reconnaissance tacite entre deux guerriers qui ne nécessitait ni parole ni fanfaronnade. Ils n'avaient rien à se prouver l'un à l'autre mais connaissaient la valeur de chacun. C'était le genre de personne avec qui Thorondil aurait aimé voyager au temps de ses errances. Il profita d'ailleurs de cette occasion pour échanger quelques mots avec le géant jusqu'à ce que la dame ne lui tende le manteau qu'il lui avait prêté plus tôt et dont il avait depuis totalement oublié l'existence.

- Merci de m'avoir raccompagnée, maître Thorondil, c'était fort galant de votre part. J'aurai le plaisir de vous voir demain en notre compagnie pour le déjeuner, n'est-ce pas ? Je m'en réjouis d'avance. Passez une bonne nuit maître, et saluez votre famille de ma part.

Ah oui, conserver les apparences. Il se rappela qu'ils étaient effectivement assez suspects pour le voisinage, pour le bien de leur mission ou pour leur réputation. Ainsi Thorondil récupéra son bien et entra immédiatement dans le jeu.

« - C'est tout naturel, Dame Nivraya. Je ne pouvais décemment pas vous laisser traverser toute la Cité seule et sans aucune escorte en cette heure avancée. Qui sait sur quelles crapules vous auriez pu tomber. Effectivement, je serais présent pour le déjeuner... Vous de même, Madame. Transmettez mes respects à votre époux. »

Sur ses mots, il s'inclina galamment et prit congés. Désormais, il n'avait qu'une hâte, retourner auprès des siens et profiter de la nuit pour oublier quelques heures cette horrible situation. Peut-être même avec un grand verre d'hydromel rohirrim pour faire passer le tout.


Alors qu'il passait une main dans les cheveux soyeux de sa petite fille, veillant sur ses rêves comme un cerbère, il resongea à la réaction qu'avait eut la dame au sujet de ses "enfants". Il était peut-être un guerrier, et pas toujours un bon père, mais il n'était idiot. Pour que Nivraya agisse de la sorte, elle, si mesurée, qui était sortie de ses gonds, c'était qu'il avait bien malgré lui frappé la corde sensible. Thalion n'était pas un homme cruel, il ne l'avait jamais été. Il n'aurait jamais attaqué si bassement quelqu'un sur un tel sujet, tant bien même eut-il s'agit du plus grand point faible de son ennemi juré.
Il se demandait même si, au delà de cet incident, c'était le caractère même de Nivraya qui découlait de ce "sujet sensible" : sa volonté à monter toujours plus haut, là où aucune femme n'avait encore jamais été acceptée, son tempérament de politicienne, sa vie à la capitale au détriment de sa demeure seigneuriale aux côtés de son époux... Etait-ce pour cacher une blessure plus profonde ? La perte d'un enfant ou... la stérilité ? Ce dernier point était un sort bien peu enviable pour la gente féminine, un malheur que la société ne pardonnait que rarement.
Un jour, en traversant une bourgade, il avait été témoin de ça. Il avait vu un mari trainant sa femme dans la rue par le cou, l'abreuvant d'insultes et de paroles humiliantes pour la seule faute de ne pouvoir enfanter. Et les badauds s'étaient contentés de regarder avec pitié ou mépris sans intervenir. Et tout le monde s'était dispersé sans un regard de plus dès que l'homme avait cessé de crier, laissant sa malheureuse épouse prostrée devant la porte du logis qu'il lui avait claqué à la face, "chose inutile et sans avenir" comme dernière parole... Il ignorait ce qu'il était advenu ensuite ni même si ce genre de comportement était courant. Dans la noblesse, évidemment, tout se faisait dans le feutré pour préserver les sacro-saintes apparences.

Il secoua la tête. Ce n'était que pure spéculation ! Ce qu'il savait en revanche, c'était qu'il avait enfin vu la muraille de la dame s'effriter, tous les masques tomber à ce moment-là. Non, ce n'était pas un autre masque, il l'avait ressentit au plus profond de ses entrailles, le véritable visage de Nivraya : la souffrance. La seule chose au monde qu'ils puissent avoir en commun. Une souffrance de l'âme qu'elle avait choisi d'enfermer dans une forteresse mentale inviolable faite de froideur, de jeu d'actrice et d'ambition tandis que lui la dissimulait à la vue de tous, derrière les stigmates qui parcouraient sa peau. Il sait qu'un jour elle pourrait se retourner contre lui et se servir de toutes ses faiblesses pour le détruire, mais lui ne le fera pas. Il sait ce qu'il détient, l'importance de ce qu'elle lui a montré contre son gré, mais il refuse de s'en servir. Il ne pourrait pas. La guerre psychologique n'était pas son domaine, et il n'en voulait pas. Il restait convaincu que nul n'avait le droit de contrôler les gens avec leurs secrets, leurs peurs et leurs hontes, que cela n'avait rien d'honorable, de juste ou d'honnête.

Et en regardant la petite Merilin se rouler en boule dans son sommeil, il ressentit de la pitié pour la jeune femme, quelque soit la raison de sa souffrance. Parce que lui, malgré tout ce qui lui était arrivé, connaissait un bonheur qu'il n'aurait jamais cru mériter, qu'il n'avait ni attendu, ni espéré, ni même cherché... et pourtant, ce petit bout de fillette était ce qu'il avait de plus cher au monde. C'était son rayon de soleil, la plus brillante des étoiles dans la nuit noire, son petit rossignol. Non, vraiment, personne au monde ne devrait être privé d'un tel privilège.
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