Un chevalier pour l'Arnor

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Ryad Assad
Espion de Rhûn - Vicieux à ses heures perdues
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Dim 23 Nov 2014 - 1:21


"... vous transmettrez mes plus aimables salutations à votre père"

La plume s'arrêta un instant, au dessus du papier, avant d'y apposer un point final symbolique. L'écriture était serrée, parfaitement régulière et maîtrisée : celle d'un homme lettré, qui avait appris auprès des meilleurs, et qui avait l'habitude de passer son temps au milieu des livres et des textes du passé. Une signature élégante, toute en courbes, vint conclure la missive, que l'Intendant d'Arnor déposa sur le côté pour la laisser sécher, s'apprêtant à en écrire une autre. Aleth Enon ne s'autorisa même pas un soupir de lassitude, et il s'attaqua à son prochain courrier avec méthode, comme il l'avait toujours fait. Véritable machine administrative, il gérait tout, contrôlait tout, et avait pendant l'absence de son Roi été un rouage essentiel du pouvoir, un artisan de la reconquête d'Aldarion lorsque celui-ci avait voulu s'imposer face au Sénat. Il travaillait sans relâche, et faisait confiance à son exceptionnelle mémoire, qui lui permettait de réagir promptement face à toutes les situations. Une mémoire qui, hélas, commençait à lui des tours quelquefois. Il préférait ne pas y penser, et continuer à travailler d'arrache-pied, en essayant de se convaincre que c'était à cause de la fatigue, ou à cause de la pression.

Il fallait dire qu'il travaillait toujours dans l'urgence, sous pression, et qu'il avait affaire à une quantité de problèmes faramineuse. En lieu et place de son Roi, il signait des documents officiels, s'attaquait aux questions économiques, politiques, sociales. Il ne réglait pas les menus litiges, contrairement aux juristes, et il ne s'occupait pas non plus de décider quel criminel il fallait arrêter, comme c'était le rôle des soldats, ou des gouverneurs. Son rôle à lui était d'orchestrer tout ça pour faire en sorte que ces fiefs dirigés par des seigneurs très différents fassent un seul royaume. Et pour cela, il devait répondre à leurs demandes qui étaient toutes urgentes et pressantes. Ici, il devait dépêcher un contingent pour sécuriser une route prise d'assaut par des bandits, là il devait envoyer des artisans pour reconstruire un pont qui obligeait les marchands à contourner sur des lieues. Naturellement, il aurait pu ne pas signer ces documents, et demander à tout le monde de se débrouiller seul. Mais alors, les nobles auraient reconstruit le pont, et y auraient mis une taxe à leur profit ; ils auraient recruté des mercenaires pour assurer la sécurité de leurs routes, et auraient fini par constituer des armées privées. Et ça, l'Intendant ne pouvait le tolérer.

Alors il gérait. Même alors que les festivités battaient leur plein, il gérait. Il s'était accordé une pause diplomatique le temps du mariage, offrant sourires et poignées de mains aux dignitaires, s'inclinant respectueusement devant la magnifique épouse de son souverain, et devant Tar-Aldarion lui-même, qui paraissait un peu plus serein que ces derniers mois. Il s'était même invité au bal qui s'était tenu dans la soirée, et avait dansé galamment avec quelques dames à qui il avait proposé son bras. Oh, il n'était pas coureur de femmes, et il n'avait pas cherché à charmer les plus jeunes et les plus ravissantes, qui appréciaient qu'on leur tournât autour, qu'on les dévisageât, qu'on les dévorât du regard. Non. Il avait plutôt invité à danser des cavalières plus âgées, dont les cheveux blancs repoussaient la plupart des courtisans. C'étaient souvent des femmes d'esprit, délaissées par leur mari parti boire et danser avec des compagnes dans la fleur de l'âge, ou bien des veuves qui étaient venues là pour participer aux mondanités dans l'espoir d'oublier leur solitude. En tant que gentilhomme, il leur apportait un moment de gaieté, quelques rires partagés, et surtout il redorait leur dignité, alors qu'on les regardait jalousement, elles qui dansaient avec l'Intendant d'Arnor lui-même.

Mais dès que le matin s'était levé, Aleth avait retrouvé son bureau et ses tâches officielles. Un bon verre de vin posé devant lui, il s'était attaqué à son travail sans broncher. Il avait dans l'idée de terminer cela rapidement, pour être prêt lors de son premier rendez-vous de la journée, mais il fallait croire que de toute évidence, il n'avait pas vu l'heure filer. Bientôt, un serviteur vint lui annoncer que son invité était arrivé, et qu'il attendait dans le salon. En tant qu'Intendant, Aleth disposait d'une chambre dans le Palais du Roi Mephisto, non loin des appartements du nouveau couple. C'était un immense honneur, et surtout un véritable confort qui lui permettait d'avoir un logement luxueux et spacieux, et une pièce séparée dans laquelle il pouvait recevoir ses invités. Il appréciait l'architecture du Gondor, ses salles hautes de plafond, claires et lumineuses. Elles étaient propices à la réflexion et à la détente, avec ces grandes fenêtres tournées vers l'Est, qui absorbaient les rayons du soleil levant, et qui les diffusaient partout en réchauffant l'atmosphère. C'était peut-être pour cette raison qu'il n'avait pas réussi à se concentrer pleinement, et à terminer tout ce qu'il avait à faire.

L'Intendant chassa ces pensées de son esprit, et se dirigea vers un petit meuble dans lequel il trouva la bouteille de vin qu'il avait entamée le matin même. C'était un millésime somptueux, doux en bouche, et dont le goût fruité lui rappelait le Sud, les poires juteuses, et une femme en robe rouge qui dansait au milieu des bottes de paille sous un éclatant soleil d'été. Il attrapa un verre en cristal, épais comme une bulle à la surface de l'eau, et se dirigea vers le salon. Sa démarche était toujours aussi élégante, même s'il avait perdu du dynamisme de sa jeunesse. Lorsqu'on le voyait ainsi, on ne pouvait pas s'empêcher de penser que ses meilleures années étaient derrière lui, et qu'il s'était tué à la tâche. L'Arnor avait pendant longtemps reposé sur ses épaules, et le royaume avait fini par faire ployer ce dos jadis droit et fier, par faire blanchir ces cheveux jadis noirs et soyeux, sans jamais éteindre cette loyauté éternelle et inflexible. Il ouvrit la porte du petit salon, discrètement, et son interlocuteur se leva en le voyant rentrer. Un sourire se dessina sur les lèvres du plus âgé des deux, en reconnaissant ces cheveux blancs. Cela faisait bien longtemps désormais.

On ne pouvait pas dire qu'il avait un visage juvénile, la dernière fois qu'ils s'étaient croisés, mais si c'était possible, les traits du Dunadan étaient encore plus marqués, pour ne pas dire meurtris. L'homme avait changé profondément, s'était endurci, s'était assombri. Il n'avait pas évolué pour le meilleur, assurément, et il ne ressemblait pas un homme heureux et épanoui, c'était le moins qu'on pouvait dire. Mais qui pouvait l'être, actuellement, dans ce monde brutal et sauvage ? L'Intendant Enon avait fait face à des trahisons en chaîne, et il avait dû composer avec l'absence de son Roi, alors qu'il voyait le fils de ce dernier être utilisé comme un pantin par des forces obscures qui désiraient prendre le pouvoir. Et puis il y avait eu les épées tirées, la mort des trois héritiers, les larmes versées. Il avait vu l'homme le plus droit et le plus courageux qu'il avait connaîtrait jamais s'écrouler, balayé par la tristesse et la douleur. Digne, toujours, mais brisé jusqu'aux tréfonds de l'âme. Tous avaient traversé des épreuves, et tous avaient réussi à y survivre. Etrangement, ils se comprenaient peut-être mieux ainsi, après avoir creusé le sol de leurs mains pour y enterrer leur propre peine, et trouver la force de se relever, de continuer à avancer.

- Est-ce que vous savez ce qu'est un chevalier ?

Cependant qu'il parlait, il remplit un verre qu'il déposa devant son invité, et fit de même avec celui qu'il tenait en main, dans lequel il restait un fond qui dansait joyeusement.

- Non ? Ce n'est pas un simple combattant à cheval, voyez-vous. Ce n'est pas un nom qui distingue à lui seul le vaillant du faible. Les chevaliers sont des hommes d'honneur, qui tiennent bon devant le danger même quand la situation est désespérée. Ils prêtent serment de toujours faire face, et de ne jamais céder face à l'adversité. C'est pourtant ce que vous avez fait, n'est-ce pas ?

L'accusation était cinglante, la pique terrible, et pourtant il n'y avait aucune trace d'animosité dans la voix de l'Intendant. Il ne faisait pas une critique mesquine, il énonçait simplement un fait. Un fait douloureux, certes, mais rien de plus qu'une chose admise, qui ne changerait jamais, et avec laquelle il fallait compter désormais. Il laissa couler une gorgée de vin entre ses lèvres, et reprit sur le même ton neutre :

- Vous n'étiez pas un chevalier, vous étiez un soldat. Vous aviez peut-être peur, vous aviez peut-être honte, et vous avez peut-être fui. Vous avez abandonné ce qui croyaient en vous. Et pourquoi ? On raconte que vous avez erré, que vous vous êtes cherché, et que vous vous êtes trouvé d'une façon ou d'une autre. Je crois que vous n'étiez pas en train de fuir vos démons, mais que vous étiez en train de les traquer. Vous les avez retrouvés, et vous les avez affrontés. Avez-vous réussi à en triompher ?

La question resta suspendue dans l'air pendant un moment. De toute évidence, Aleth attendait une véritable réponse. Il esquissa un léger sourire. Ils avaient tous dû affronter leurs démons ces derniers temps, et beaucoup y avaient succombé. Combien de nobles d'Arnor, membres de la très haute aristocratie, avaient cédé face à des promesses déraisonnables. On leur offrait monts et merveilles, en échange d'une minuscule trahison, d'une simple collaboration, d'un silence même face à ce qui se tramait sous leurs yeux. Combien avaient réussi à y résister ? Combien avaient trouvé le courage de s'opposer à ces sirènes, et avaient affronté vaillamment la tempête, sans même savoir si Aldarion allait revenir un jour ? Des hommes droits et inflexibles, il y en avait bien moins qu'on pouvait le penser. Mais là n'était pas l'essentiel. Le plus important, ce n'était pas de choir un jour, mais de ne jamais trouver comment se relever.

- Je crois en vous, lâcha l'Intendant en réponse aux paroles de son interlocuteur. Je crois dans votre rédemption, et je crois dans votre sincérité. Et je ne suis pas le seul, faites-moi confiance. Je suis persuadé que vous n'êtes plus un soldat, et que vous êtes devenu un véritable chevalier. C'est la raison pour laquelle vous avez accepté cette invitation, la raison pour laquelle vous vous tenez là, face à moi. Pas parce que vous avez été repris de force, ou parce que vous êtes saisi par la crainte... simplement parce que vous ne cédez pas à l'adversité. Pensez-vous que quelqu'un aurait tort de vous faire confiance actuellement ?

L'Intendant but une nouvelle gorgée, en dévisageant intensément l'homme qui se tenait en face de lui. Il avait un air bonhomme, et on avait du mal à imaginer qu'il était un fin politicien, capable de tenir le Sénat tranquille et de s'attirer le respect d'une grande partie de la noblesse. Pourtant, quand on plongeait dans ses yeux, on comprenait toute l'intelligence et toute l'acuité de cet individu simple et néanmoins complexe. Il observait avec une attention soutenue, et ne perdait rien du tressaillement d'hésitation, de ce sourcil se levant légèrement pour marquer la surprise, de ces mains qui se tordaient sur le verre, signe d'une légère nervosité. Il laissa l'homme terminer de répondre, avant de reprendre en souriant :

- Quoi qu'il en soit, l'Arnor vous fait confiance, chevalier, car l'Arnor a besoin de vous. Vous n'êtes pas sans ignorer que notre royaume a subi de graves attaques. Bien qu'il apparaisse restauré et stable, nous avons besoin d'hommes de confiance pour nous prémunir du danger à l'avenir. Pas de simples soldats, qui tourneront le dos, qui hésiteront quand l'ombre reviendra, mais des chevaliers qui sauront les guider dans les ténèbres. Des gens qui auront vu assez de noirceur et de sortilèges pour savoir comment les tuer. Et vous êtes de ces hommes, n'est-ce pas ? Vous êtes de ceux qui ont vu assez de sang pour dix vies, et qui ne tournent pourtant pas le dos, n'est-ce pas ?

N'est-ce pas, Forlong Neldoreth ?


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Sam 20 Déc 2014 - 2:36
Forlong ne resta pas longtemps dans les rues de la Cité Blanche après avoir visité la tente du roi Aldarion et de sa nouvelle épouse. La chaleur et la foule lui donnaient l'impression de s'étouffer, d'être un animal sauvage en cage. Il n'avait pas vu un attroupement aussi grand et bruyant depuis la Grande Bataille dans le Nord, et les souvenirs de la plaine enneigée imbibée de sang lui donnaient la nausée; le chevalier sentit la sueur froide dans son dos malgré la chaleur étouffante. Il oublia donc le banquet et se fraya le chemin jusqu'aux portes de la ville.

Il s'offrit un repas, pensif, puis se retira dans sa tente épuisé par les émotions de cette journée étrange. Lorsque lle soleil commença à descendre dans le ciel et la fraîcheur de la soirée se fit ressentir dans l'air, Forlong alla chercher Asulf aux écuries et l'emmena pour une cavalcade dans la direction de l'Anduin. Il avait besoin de solitude et du temps pour réfléchir.

Les paroles d'Aldarion résonnaient dans sa tête, encore et encore. La bienveillance du souverain et son pardon avaient été inattendus, inespérés même, mais une phrase lui perçait le coeur, pesante, brûlante, douloureuse. Ce qu'il est plus difficile d'accepter c'est qu'un homme fuie ses responsabilités. Bannor lui avait dit la même chose, et peu à peu il commençait à comprendre...Comprendre quelle avait été la vraie raison de son exil, celle qu'il n'avait pas osé s'avouer à soi-même. Etre capitaine, un meneur d'hommes, et voir ses hommes et ses amis périr un par un sous les lames ennemies. Glisser sur la neige, la glace et le sang et lever l'épée encore et encore, tuer et survivre, jusqu'à ce que ces gestes perdent tout leur sens, jusqu'à ce que toute valeur et toute loyauté deviennent abstraites. Jusqu'à ce que la pensée, le courage, les sentiments soient remplacés par la mécanique froide de l'instinct de survie.

Voir la reine Elarea immobile dans la neige...c'était comme sentir le dernier point d'appui glisser sous ses doigts, et tomber en arrière, dans les abysses. Si même les innocents n'étaient pas à l'abri, quel avait été l'intérêt de la boucherie entre les deux armées? Où était la gloire de la victoire lorsque tout était perdu?

L'homme qui avait toujours suivi la voie de l'épée fuit alors. Le mercenaire devenu chevalier vacilla, et recula. Comme un animal sauvage blessé il se retira dans l'ombre pour guérir ou mourir dans la solitude. Il chercha pendant longtemps, pendant six ans, qui il était. Le justicier chercha l'acclamation du bas peuple, mais échoua, noyant ses cauchemars dans l'alcool. L'agent de l'Arbre Blanc tenta d'empêcher l'échec d'Assabia, mais sans succès. Le Chevalier du Loup Blanc arrêta l'escarmouche fratricide dans le camp Gondorien, mais à quel prix? Et Beauclair finalement...la sensation de fraîcheur, de réveil en présence de la guérisseuse elfique. La tentative de goûter à la vie sédentaire, d'assumer les responsabilités d'un seigneur. Et la réalisation qu'il en était incapable. Il s'était rendu compte que pendant six ans il avait été incapable de poser son épée, de fermer les yeux lorsque l'injustice régnait autour de lui, ou de se cacher dans un lieu utopique et faire semblant que le monde extérieur n'existait pas. La vie de guerrier était la seule qu'il connaissait, et il mourrait sur le champ de bataille, la main sur le pommeau de Lunerill. Il n'y avait qu'un seul souverain pour lequel il n'hésiterait pas à donner sa vie. C'était pour cela qu'il était revenu.

Il incita son étalon de passer au galop sur le chemin de retour, sentant le vent dans ses cheveux. Demain, il connaîtrait son sort. Aujourd'hui il se contenterait de savoir qu'il avait retrouvé le chemin.

***

Le lendemain matin il avala un déjeuner conséquent malgré l'angoisse qui serrait son estomac d'une poignée froide. Une habitude de guerrier vétéran: ne jamais manquer un repas avant une bataille, qui sait si et quand il y en aura un prochain.

Forlong sortit de sa tente vêtu de la même façon que la veille: en armure complète fraîchement polie, la cape au loup sur ses épaules. La plupart des invités et des citoyens dormaient encore après une nuit de beuverie intense, et les rues de la ville étaient suffisamment vides pour les traverser à cheval. Il choisit néanmoins Erwin son vieux cheval fidèle du Rohan pour cette tâche, un animal plus calme et plus facile à contrôler que son destrier de guerre.  

La traversée des sept niveaux de la Cité Blanche lui prit plusieurs dizaines de minutes au rythme régulier des sabots d'Erwin sur les pavés de la ville. Le bruit était apaisant, et une légère brise rendait la chaleur estivale supportable. Néanmoins le chevalier ressentait l'angoisse qui lui pesait dans le ventre et nouait ses épaules. Il ne remarqua même pas les regards curieux que lui jetaient les passants, et même les deux gardes de la citadelle qui lui donnèrent la permission d'entrer dans le dernier cercle de la cité après avoir vérifié ses papiers.

Le dunadan laissa son cheval aux écuyers du palais et regarda le soleil. Il lui restait encore un peu de temps avant midi...il se promena alors dans la grande cour, admirant l'Arbre Blanc en fleur et la vue toujours époustouflante sur le royaume du Gondor. Le campement dans les Champs de Pelennor bourdonnait d'activité avec des petites silhouettes de toutes les couleurs, tandis qu'au loin la majestueuse Osgiliath reliait les rives de l'Anduin scintillante.

***

Lorsqu'il annonça son arrivée à un serviteur, ce dernier vérifia quelque chose dans un carnet, puis dit au chevalier:

-Oui, seigneur Forlong est-ce bien ça? Le roi ne pourra vous accueillir aujourd'hui, mais l'Intendant Aleth Enon vous attend dans ses appartements.

La nouvelle prit le chevalier au dépourvu. Le roi lui montrait-il son mépris de cette manière? Il chassa cette pensée rapidement, Tar-Aldarion n'était pas un enfant impétueux. L'homme aux cheveux blancs ne savait pas quoi penser...il était à la fois déçu de la décision de son souverain et soulagé de ne pas devoir lui faire face. Il se laissa guider par le serviteur jusqu'aux quartiers de l'Intendant, incapable de chasser la sensation d'être un condamné en route vers l'échafaud.

Forlong se retrouva seul dans un petit salon, où deux fauteuils étaient installés devant un petit bureau en bois exotique, face à un siège plus grand et confortable dédié à l'hôte.

Lorsque Aleth Enon rentra dans la pièce, Forlong se leva rapidement mais avec la grâce d'un guerrier. Il regarda l'homme âgé, ses traits nobles, le sourire léger sur ses lèvres, et une partie de ses doutes disparurent. Il ne pouvait pas dire qu'il connaissait bien l'Intendant; ils s'étaient croisés plusieurs fois à l'époque où le capitaine servait Aldarion mais ces mois furent trop courts et tumultueux pour se faire une véritable idée du caractère du plus fidèle des serviteurs de la famille royale de l'Arnor. En tout cas cet homme était le véritable chef d'orchestre du royaume, et le dunadan comprit qu'une réunion avec lui était un honneur et non un affront. Cette réalisation ne l'empêcha pas de se sentir mal à l'aise lorsqu'il ressentit le regard de l'Intendant se poser sur lui, l'analyser, le juger...Mes yeux vous ont toujours suivi, attendant le moment où vous viendriez à nouveau à moi. Ces paroles du roi Aldarion prononcées la veille restèrent gravées dans sa mémoire, et il se rendit compte qu'Aleth Enon savait beaucoup de choses sur lui.

- Est-ce que vous savez ce qu'est un chevalier ?

Forlong ne s'était pas attendu à une conversation qui commence de la sorte. Pendant un moment, une partie orgueilleuse de lui s'indigna devant cette question; lui, un administrateur, un bureaucrate noble osait demander au vétéran des plus grandes batailles des dernières années s'il savait ce qu'était un chevalier? Le dunadan se maudit intérieurement; il était ici pour demander pardon et pour accepter les conséquences de ses actes plutôt que d'hérisser le poil à la moindre remarque. Avant qu'il ne puisse dire quoi que ce soit, Aleth répondit à sa propre question. Il le vit faire couler un liquide précieux dans deux verres de cristal, et s'installer dans la fauteuil derrière le bureau.

La prochaine question rhétorique de l'Intendant fut comme un coup de fouet, ou plutôt comme une gifle, brûlante, douloureuse, humiliante. C'était la troisième fois qu'il entendait cette accusation en trois jours, de la part de trois hommes dont l'opinion lui importait profondément. Trois fois maudit pour sa trahison...dont la nature il commençait peu à peu à saisir.

Le verre de vin demeura posé sur la table devant Forlong, la surface du liquide à présent lisse et immobile comme un lac des montagnes. Le chevalier, s'il méritait encore d'être appelé ainsi, était resté debout face à son interlocuteur. Il se tenait droit, une main sur sa ceinture, l'autre dissimulée par les plis de sa cape noire.

L'Intendant continua son monologue, énonçant en quelques phrases simples ce que le dunadan avait été incapable de saisir ou d'accepter pendant six longues années. Il fut surpris lui-même lorsqu'il entendit sa propre voix, un peu rauque, répondre à la question d'Aleth Enon:

-On craint et on désire à la fois ce qu'on ne possède pas. C'est la grande tare des Hommes, la raison pour laquelle l'Ile de Numenor disparut à jamais sous les vagues. Six ans...ce fut une longue errance, même pour un dunadan. Aujourd'hui, je comprends quelles sont les choses que je ne connaîtrai jamais. La paix. L'insouciance. J'y renonce sans regrets. Il n'y a qu'une seule voie qu'un vieux loup peut emprunter, et je suivrai ce chemin...tant qu'une étoile brille dans le Nord pour me guider.

Forlong sentit ses jambes se plier légèrement sous lui et sa gorge se nouer en entendant la réponse d'Aleth Enon. Je crois en vous...Quatre simples mots qu'il n'avait pas entendu depuis des années. Il expira l'air de ses poumons de manière contrôlée dans un exercice de guerrier, fermant un instant les yeux, tentant de calmer ses émotions. Ses doigts se posèrent sur le verre de vin, le tremblement presque imperceptible de sa main dérangeant la surface lisse du liquide. Il le porta à ses lèvres, notant de manière absente la qualité du breuvage.

Il leva les yeux, rencontrant ceux d'Aleth Enon, cherchant une trace de moquerie ou de mensonge dans son regard. Il n'en trouva pas. Le dunadan dit alors:

-Un homme juste et indulgent sait donner une deuxième chance. Mais la confiance...la confiance est quelque chose qui se mérite, Sir Enon. Peut-être qu'un jour j'en serai digne...mais vous n'avez pas tord de me donner l'opportunité de la mériter, car c'est un privilège que je ne prendrai pas à la légère...

Il posa le verre sur la table. La noirceur. Les ténèbres. Les sortilèges...Le sang. Oui. Il avait affronté toutes ces choses là, dans les souterrains de Minas Tirith, dans les plaines de l'Arnor et dans le désert Khandéen...Etait-il vraiment prêt à les affronter une fois de plus? A mener des hommes à nouveau? A prendre responsabilité sur des vies..? Quel était le sort que le Roi et l'Intendant lui réservaient? Vous vous remettez à ma disposition avec l'intention de me servir jusqu'à la fin...tes furent les mots de Tar Aldarion, et Forlong ne serait pas surpris si on lui confiait une mission suicidaire...

La main dissimulée dans les plis de sa cape se posa sur un petit objet lisse et rond...trouvé dans les cachots de l'ancienne forteresse du Roi Sorcier d'Angmar lors de sa première expédition aux côtés du roi Aldarion, il s'agissait d'un trésor digne d'orner la couronne d'un prince elfique...une lampe créée par les elfes du Premier Age, d'après certains par Fëanor lui-même, elle émanait une lumière qui perçait les plus profonds des ténèbres...elle était chaude sous ses doigts, et il sentit quelque chose se réveiller en lui. Etait-ce la magie des elfes, ou le souvenir du combat dans les couloirs de Carn-Dûm au service de son jeune souverain? Cela n'avait aucune importance.

N'est-ce pas, Forlong Neldoreth ?

Le chevalier de l'Arnor inspira profondément et lorsqu'il leva les yeux il n'y avait plus de doute ni de crainte dans son regard.

Oui, mon seigneur...je suis cet homme. L'Arnor a besoin de moi...et j'ai besoin de l'Arnor.



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Mar 13 Jan 2015 - 19:28


La satisfaction de l'Intendant Enon ne se peignit pas un seul instant sur ses traits indéchiffrables, alors qu'il écoutait Forlong répondre prudemment à ses questions. Le pauvre homme s'attendait probablement à être sermonné, à être condamné pour sa désertion, et à devoir faire pénitence. Il avait bombé le torse, prêt à encaisser tous les reproches qui lui seraient adressés, même les plus cruels. Il lui avait fallu six longues années pour trouver le courage de venir sur ce champ de bataille, et alors qu'il avait cru y trouver une armée qu'il devrait défaire seul, il se retrouvait face à un unique adversaire qui paradoxalement lui posait encore davantage de difficulté. Le capitaine en exil, presque légendaire aux yeux de certains, paraissait plus déstabilisé par quelques paroles bien ajustées que par les nombreuses batailles qu'il avait traversées sans sourciller. En cet instant, il ressemblait plus que jamais à un orphelin venant de retrouver son mère, un être perdu et isolé qui soudainement se retrouvait protégé et en sécurité. L'Arnor était la mère de Forlong, assurément, et il avait été bien trop longtemps loin du pays qu'il aimait tant, loin du royaume qu'il avait jadis fait le serment de défendre jusqu'à la mort. A voir la lueur dans ses yeux, Aleth était persuadé que cet homme-là serait loyal. Il avait été jusqu'au bout de son exil, jusqu'à ce qu'il s'affrontât et se vainquît lui-même. Désormais, il constituerait une pièce maîtresse dans le nouvel échiquier qu'Aleth et Aldarion étaient en train de mettre en place. L'Intendant s'autorisa un sourire indéchiffrable, et répondit d'une voix apaisante :

- Je sens en vous du courage, Forlong Neldoreth. Je sens en vous la volonté de prouver votre valeur. Comme vous le dites, vous avez besoin de l'Arnor, et pour ce royaume vous serez de ceux qui iront jusqu'au bout. Vous avez renoncé à tout ce que vous aviez, vous avez renoncé à tout ce que vous pourriez jamais avoir… Pareil sacrifice ne peut être ignoré et ne peut rester sans réponse.

Aleth se leva brusquement, plein de souplesse et de dynamisme en dépit de son âge. Il était sec comme un vieux morceau de bois, mais il en avait la solidité également. Il était comme ces vieilles cannes, ces vieux bâtons de marche noueux et robustes sur lesquels des générations d'hommes s'étaient appuyés sans qu'elle faiblît un seul instant. De la même façon, Aleth était cet homme sur lequel l'Arnor se reposait presque entièrement. Il semblait à tous qu'il avait toujours été Intendant, qu'il avait toujours été dans les coulisses, à diriger l'orchestre pour s'assurer qu'il n'y aurait pas de fausses notes. Il laissait les virtuoses et les vantards prendre leur place sur le devant de la scène quand il le voulait, et il s'arrangeait simplement pour qu'ils ne fissent rien qui allât à l'encontre des intérêts du royaume. Cet homme était un pilier, le bâton de marche d'Aldarion, et on ne pouvait pas s'empêcher de penser en le voyant que, tant qu'il serait là, le royaume perdurerait.

L'Intendant se dirigea vers un meuble en bois superbe, aux poignées dorées et aux finitions soignées. C'était un fort bel ouvrage, très certainement réalisé de mains elfiques, car on l'aurait taillé d'une seule pièce de bois, et non assemblé par l'ingéniosité humaine. Aleth laissa ses mains courir sur l'objet de luxe, avant d'en ouvrir un tiroir et d'en sortir un petit coffret. Il était d'un bois rouge sombre, laqué et vernis ce qui lui donnait un aspect brillant. Sur le dessus étaient gravées les armes d'Aldarion et de l'Arnor, encerclées par des motifs complexes splendides. Précautionneusement, il revint s'asseoir et déposa le coffret sur la table, entre lui et Forlong, sans l'ouvrir. Il savait qu'il intriguerait son interlocuteur, naturellement, et l'effet était parfaitement calculé :

- Il y a des choses, commença-t-il, qui rôdent en Arnor. Des maux qui se glissent sur nos terres et y sèment les germes de la haine, de la peur, de la crainte. On rapporte des choses étranges, bizarres… On parle de personnages mystérieux qui comploteraient dans l'ombre, on parle de traîtres qui se cacheraient au cœur même du royaume. On dit que des créatures de cauchemar ont été aperçues, que les vieilles menaces d'antan se réveillent…

Son ton était grave, froid comme la mort. La litanie était terrible, et bien que beaucoup des choses que mentionnait l'Intendant fussent probablement des racontars de bonne femme et des ragots de taverne, il y avait dans son expression et dans son regard une inquiétude qui laissait à penser qu'il y avait peut-être un fond de vérité à tout cela. Un fond de vérité seulement, mais qui semblait être en mesure de déstabiliser le puissant royaume d'Arnor, ce qui ne laissait présager rien de bon. Il reprit :

- L'Ordre de la Couronne de Fer a été détruit, et ce qu'il reste de lui n'est plus que débris. Ici ou là, on murmure que nous aurions été dupés, que le danger nous guette encore. Je crains hélas que cette analyse ne soit que partiellement vraie. La menace qui plane au-dessus de nos têtes est bien réelle, mais il m'a été impossible jusqu'alors de l'identifier…

Aleth fit une pause d'une brève seconde, pensif. Cet aveu d'échec, surtout venant de lui, était troublant. L'Intendant était un homme efficace et incroyablement informé, qui semblait toujours avoir une longueur d'avance sur tout. Il bénéficiait notamment des précieux renseignements que fournissait la Rose Noire, qui quadrillaient l'Arnor et qui lui auraient fait remonter tout événement suspect, toute chose curieuse ou intrigante. S'il n'avait pas été en mesure de découvrir la vérité, ou au moins de dénicher le moindre indice, alors cela signifiait soit qu'ils avaient affaire à un ennemi puissant, soit que le pauvre homme était devenu paranoïaque. Il poursuivit, sombre :

- Des forces bougent dans l'ombre. Des serpents s'agitent, et ils ne tarderont pas à mordre quand ils auront pris suffisamment confiance. Nous faisons de notre mieux pour conserver le secret sur ce que nous savons, afin de préserver notre peuple d'une nouvelle vague de panique. Toutefois, les mystères et les mensonges ne font que nous affaiblir en nous privant de notre liberté d'agir. Sitôt que l'on aperçoit un bataillon d'Arnor dans un village, on suspecte la présence de déserteurs de l'Ordre de la Couronne de Fer, on traque les nouveaux arrivants, les visages les moins familiers. C'est là que vous avez votre intérêt.

L'Intendant se pencha en avant, et tapota le dessus du coffret qui laissa échapper un petit bruit sec. Il y avait de plus en plus de mystère autour de cet objet, mais Aleth n'était de toute évidence pas décidé à l'ouvrir pour l'instant, et il préférait continuer son monologue. Sa voix se fit plus basse, son attitude se fit conspiratrice. Il paraissait en train de confier des secrets d’État qu'il voulait protéger des oreilles indiscrètes qui pouvaient errer dans le Palais de Minas Tirith, alors qu'il évoquait un événement véritablement troublant :

- Quelques jours avant le départ de notre délégation pour le Gondor, un de nos bataillons a été envoyé en mission. Une simple mission de routine, absolument rien d'inhabituel. Nous essayons de déployer nos hommes sur tout le royaume, pour assurer la protection des franges les plus éloignées d'Annùminas. Le Rude Hiver a durement frappé ces régions, et nous sommes persuadés qu'en y apportant une présence militaire rassurante, nous rétablirons la situation. Néanmoins… nous avons perdu tout contact avec ledit bataillon. Nous n'avons plus aucune nouvelle. Je veux dire… on ne peut faire disparaître aussi aisément trois cent soldats, il a bien dû leur arriver quelque chose. Massacrés par un ennemi caché ? Emmenés captifs dans les sombres cachots de Gundabad ? A vous de le découvrir…

La mission était ô combien périlleuse. Premièrement, elle risquait de prendre des mois s'il n'était pas possible de trouver la moindre preuve. Il faudrait faire des recherches minutieuses, interroger des gens qui ne sauraient sans doute rien, et qui dans le pire des cas pouvaient les induire sur une fausse piste. Et puis le risque était considérable. En effet, quiconque était en mesure de faire disparaître un bataillon dans son ensemble n'aurait sans doute aucun mal à se débarrasser d'un seul homme, fût-il un vieux loup vétéran de nombreuses batailles. Aleth en était conscient, et il ajouta avec sérieux :

- Il vous sera probablement impossible de venir à bout de cette tâche seul, en dépit de vos qualités. C'est la raison pour laquelle vous aurez besoin de compagnons valeureux qui vous assisterons dans votre entreprise. Je vous laisse toute latitude pour choisir les hommes qu'il vous faudra. Vous connaissez peut-être des soldats du royaume, à moins que vous ne préfériez choisir des mercenaires.

Quelques mois auparavant, certainement que la réponse de l'Intendant aurait d'office exclus l'emploi de mercenaires pour une mission aussi délicate. Après tout, leur réputation était incroyablement mauvaise : ce n'étaient que des vauriens, des hommes sans loyauté et sans honneur dont on ne pouvait s'attacher les services qu'à prix d'or. C'étaient la plupart du temps eux qui désertaient en premier, eux qui abandonnaient le combat et rompaient les rangs, entraînant la panique dans le reste de l'armée. Inutile donc de leur confier des missions trop délicates, encore moins lorsqu'elles étaient de la plus haute importance. Pour le travail discret, il y avait la Rose Noire de Sirion Ibn-Lahad, qui remplissait son rôle parfaitement. Pour les missions plus officielles, il était toujours possibe de trouver de vaillants soldats de la troupe que l'on pouvait mobiliser. Les mercenaires n'étaient qu'une force d'appoint utilisée en cas de conflit majeur, des hommes payés pour faire le nombre, censés impressionner plutôt qu'accomplir des miracles, et qui souvent ne coûtaient que la moitié de leur paie car ils se faisaient tuer ou désertaient avant la fin des combats.

Cependant, tout avait changé quelques mois auparavant, quand le retour du Roi avait été permis par l'emploi de ces mêmes mercenaires en lesquels personne n'aurait placé sa confiance. Il avait fallu la perspicacité, le génie ou peut-être la folie d'Aldarion pour oser un tel coup. Il avait tout bonnement confié la survie de son royaume à des hommes et une femme qui auraient tout aussi bien pu le trahir. L'avenir avait révélé que parmi ces combattants, il y avait du sang noble, du bon sang d'Arnor sur lequel on pouvait toujours compter. Toutefois, le Lossoth et l'Orientale avaient combattu auprès d'eux sans faillir, et ne s'étaient pas montrés moins méritants. Fort de ce succès, Aldarion avait, semblait-il, opéré un virage assez radical dans sa politique. Il entendait bien faire le ménage au sein de son propre royaume, qu'il souhaitait purger de la corruption et de la fange. Il avait confié à son Intendant ses plans : constituer autour de lui un cercle de fidèles, des individus loyaux qui agiraient pour lui au détriment de leur intérêt propre, et qui empêcheraient que se reproduisissent un jour les tragiques événements qui avaient frappé le pays, six mois auparavant.

Trois héritiers de la couronne, sauvagement assassinés. Les trois enfants d'Aldarion égorgés comme de vulgaires bêtes par des assassins sans pitié. Les traîtres avaient pour la plupart été châtiés, mais la couleur sourde du Roi ne s'éteindrait pas avant qu'il eût repris le contrôle total sur son royaume, qu'il eût sondé le cœur de chaque noble, et qu'il y eût lu la plus totale soumission. Il n'était pas devenu un despote, ni même un dictateur, mais il avait placé la loyauté au-dessus de toute vertu, et il s'était engagé sur le sang versé de ses enfants, sur le corps sans vie de son dernier fils qu'il avait vu périr sous ses yeux, de n'avoir de cesse que le dernier des comploteurs fût mort et enterré. Pour cette raison, il avait fait des choix que beaucoup auraient qualifié d'aberrants, voire même de dangereux. Mais depuis que le souverain d'Arnor avait compris qu'il pouvait réussir en faisant appel à des gens de rang moindre, dont la loyauté était souvent plus grande que celle des sénateurs les plus influents, il ne se privait pas pour imposer ses choix sans se soucier des réactions outrées des nobles du royaume.

Ainsi, il avait donné à Thorondil de Kervras la charge de fauconnier, ce qui était un grand honneur pour un homme qui avait si longtemps renié son titre et son rang. Le guerrier était passé du statut d'anonyme à celui de héros au sein de la noblesse, et on louait son courage et sa bravoure sans cesse, non sans une certaine dose de flagornerie intéressée. Adaes Thiemond avait obtenu des terres et le titre de baron, ce qui n'avait pas manqué d'attirer la jalousie de certains sénateurs qui lorgnaient sur les possessions qui lui avaient été attribuées. Toutefois, il jouissait auprès des autres de la même aura que Thorondil, et on reconnaissait en lui un de ceux qui avaient sauvé le royaume au péril de leur vie, un de ceux qui avaient été prêts à s'opposer à l'Ordre de la Couronne de Fer. De même, Njall, le rude guerrier du Nord, avait obtenu le prestigieux poste de garde du corps de Poppea, première héritière du royaume. Un poste qui normalement aurait dû revenir à un des vétérans de la Garde la Rose, déshonorée pour n'avoir pas su protéger les fils du Roi. Enfin, venait Nivraya, membre de la petite noblesse qu'Aldarion et Aleth avaient décidé de hisser jusqu'à un rang prestigieux. Elle leur serait éternellement redevable, et cette emprise qu'ils avaient sur elle leur assuraient sa loyauté indéfectible.

Et puis venait Forlong. Ce curieux capitaine en exil, ce drôle de Dunadan qui paraissait vouloir porter sur ses épaules tous les fardeaux au point d'en être réduit à ramper dans la boue sanglante. Il était au plus bas, au terme d'un long périple qui l'avait fait passer par les lieux les plus sombres de la Terre du Milieu, et désormais il se retrouvait face à un précipice vertigineux qu'il ne pouvait franchir seul. Son unique option était de saisir la main tendue par Aleth, ou de plonger à jamais dans le vide sans espoir de s'en sortir. S'il le relevait, s'il le sortait des ténèbres où il s'était enfoncé, l'Intendant pouvait être certain de s'en faire un allié de poids, un homme dont la bravoure n'était plus à démontrer, et qui ne trahirait pour rien au monde ceux qui avaient su lui donner une seconde chance, comme il le disait lui-même. Le pari d'Aleth et Aldarion n'en demeurait pas moins risqué, voire même inconsidéré aux yeux de la noblesse du pays, mais ils avaient longuement évoqué la question, et il leur paraissait que cette solution était la meilleure :

- Si vous acceptez cette mission, Forlong Neldoreth, acceptez également ceci. En gage de la confiance que vous porte votre Roi.

Il poussa le coffret en direction du capitaine aux cheveux blancs, et le laissa en soulever le couvercle. En cet instant, Aleth ne put s'empêcher de laisser ses lèvres afficher un petit sourire de satisfaction. Il était curieux de voir la réaction du Dunadan lorsqu'il découvrirait l'insigne des Tribuns Militaires à l'intérieur. Il avala une nouvelle gorgée de vin, attentif comme le vieux renard qu'il ne cesserait jamais d'être.


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Mer 18 Fév 2015 - 2:02

Malgré la détermination dans ses paroles précédentes, la tension que ressentait Forlong était presque insoutenable, et il ne put s’empêcher de ressentir une vague de soulagement lorsqu’Aleth Enon accepta sa réponse et lui fit comprendre que ses sacrifices et son dévouement à l’Arnor étaient appréciés. L’entretien n’était pas terminé pour autant, et le futur du Loup Blanc était toujours aussi flou, bien qu’il ne doutait pas une seconde du fait que l’intendant avait une idée très précise de comment exploiter les services de l’ancien capitaine de la manière la plus utile pour le royaume.

Le regard de Forlong se posa sur le petit coffret que son interlocuteur venait de mettre sur la table. Le Dunadan n’était pas quelqu’un de particulièrement avide de richesses; son salaire versé par l’Arbre Blanc ainsi que ce qui restait de sa petite fortune amassée avant son exil lui permettaient de mener une vie aisée, surtout qu’il passait ses nuits sous la tente aussi souvent que dans une auberge. Néanmoins à une époque qui semblait  à présent lointaine, l’homme aux cheveux blancs avait été un mercenaire, traversant la Terre du Milieu à la recherche d’emploi, souvent avec rien de plus qu’une poignée de pièces d’or dans sa bourse et son épée fidèle sur le dos. Pendant cette période il avait développé une capacité à évaluer approximativement la valeur des objets de toute sorte, vu que c’était souvent la forme de paiement favorisée par ses employeurs. Le coffret qu’Aleth avait sorti du meuble était une véritable œuvre d’art, et valait sans doute bien plus que tout l’or qu’il pourrait contenir. Il l’apprécia pendant un long moment, mais les paroles de l’Intendant le sortirent rapidement de ses rêveries.

Le Dunadan n’était pas certain de quoi Aleth parlait et ce qui était plus inquiétant encore c’est que le bras droit d’Aldarion ne semblait pas le savoir très bien non plus. Les créatures de cauchemar…le Loup Blanc en avait déjà affronté, et savait qu’il pouvait compter sur sa lame antique dans ce genre de situation. En revanche les traîtres, personnages mystérieux…les intrigues de la cour, les poignards dans l’ombre…c’était un domaine que Forlong ne connaissait que très peu. Il avait été choisi pour servir l’Arbre Blanc non pas pour ses talents d’espionnage, mais plutôt grâce à sa réputation de guerrier redoutable et sa capacité à se faire passer pour un simple mercenaire. Qui plus est, il soupçonnait que la Tête avait préféré le recruter plutôt que laisser un justicier vigilante continuer son activité semi-légale dans le Bas de la Cité.

L’Ordre de la Couronne de Fer…cette organisation qui avait tissé une toile invisible s’étendant sur la Terre du Milieu entière…Forlong avait entendu parler d’eux, il avait même subi les conséquences de leurs manipulations, mais demeurait ignorant de la nature exacte de ce danger. Il semblerait que cette fois les Peuples Libres avaient vaincu la menace sans avoir recours à son épée. Cependant, il avait détecté quelques fausses notes lors de l’exécution de Warin…des jeux politiques qui ne l’intéressaient guère, mais qui demeuraient inquiétants…Dans tous les cas, si l’Intendant était incapable d’identifier une menace, l’ancien capitaine ne comptait même pas essayer de le faire. A ce niveau, il se contenterait de suivre les ordres.  
Son regard se posa à nouveau sur le coffret, apparemment à moitié vide. Etrange. Il se concentra sur les paroles murmurées par Aleth Enon. Enfin quelque chose de concret. Un bataillon disparu…L’Intendant n’avait pas évoqué l’hypothèse de la désertion. Cela semblait improbable, mais Forlong savait à quel point un commandant charismatique pouvait influencer les décisions de ses hommes…avaient-ils abandonné le service de l’Arnor ? Une histoire étrange dans tous les cas…Le Mont Gundabad…l’ancien capitaine fronça les sourcils. Il avait entendu parler de l’unification des tribus gobelines sous le règne de l’infâme Baltog, bien que cet évènement eut lieu pendant son exil. Il s’agissait de la plus grande menace militaire pour les royaumes du Nord de la Terre du Milieu depuis des années. La mission s’annonçait périlleuse et pour être honnête, l’homme aux cheveux blancs n’avait aucune idée de par où commencer. Ceci dit, comme l’avait dit l’Intendant ‘on ne peut faire disparaître aussi aisément trois cent soldats’…Il y avait sans doute des traces, que ça soit des rumeurs ou des cadavres.

La suite du discours du conseiller d’Aldarion montra que l’aspect technique de la chose ne lui avait pas échappé. Même dans le cas où un cavalier solitaire serait capable de traquer et localiser le bataillon ou ceux responsables de sa disparition, cela serait inutile sans pouvoir agir immédiatement, ou au moins envoyer quelqu’un chercher des renforts. ‘Toute latitude pour choisir les hommes qu’il vous faudra’…Forlong sourit intérieurement, sans joie. Etait-ce un privilège de pouvoir choisir ses compagnons, ou le Roi et l’Intendant étaient-ils tout simplement réticents à sacrifier des soldats de qualité dans une mission suicidaire ? Il n’avait toujours pas réussi à déterminer si les deux hommes à qui il confiait son sort tenaient à sa survie. La quête était probablement un test…soit ils tueraient deux oiseaux d’une pierre, vérifiant la loyauté et les capacités du vétéran, ou bien ils se débarrasseraient d’un pion  instable qui rôdait depuis bien trop longtemps en Terre du Milieu.

Il hocha de la tête avec respect, mais les pensées continuaient à courir dans son esprit. Des soldats du royaume ? Certes, il y avait sans aucun doute encore des survivants du bataillon qu’il avait dirigé à la Grande Bataille du Nord, mais voudraient-ils encore d’un capitaine déshonoré, d’un meneur qui les a jadis abandonné ? Et quel effet aurait sur lui le fait de revoir ces hommes, se souvenir de tous leurs compagnons qui avaient péri dans la neige, et pour quoi ? Pour la paix ? Six ans plus tard, même leur Roi avait perdu sa famille entière de manière violente, et l’Intendant du royaume lui dévoilait ses inquiétudes au sujet des menaces qui s’assemblaient au-dessus de l’Arnor comme des nuages noirs et menaçants. Il n’y avait pas de paix. Et même s’il y en avait eu une, Forlong avait appris sa leçon…il était incapable de vivre sans guerre. On ne peut apprendre à un vieux chien des nouveaux tours.

Bannor…oui, il serait heureux de pouvoir compter le jeune chevalier parmi ses compagnons, mais apparemment son ancien écuyer était déjà assigné à une autre mission. Non…il lui faudrait un nouveau début. Mais des mercenaires ? Certains hommes se considéraient comme membres d’une fratrie inclusive, recueillant tous ceux qui vendaient leurs lames. Cependant Forlong avait connu assez de mercenaires pour savoir que le mot en lui-même ne voulait rien dire. C’était comme ‘soldat’. Un soldat pouvait mourir en défendant son pays, tandis qu’un autre soldat pourrait violer une femme et mettre feu à son village. Un soldat pouvait servir les Peuples Libres ou la Couronne de Fer, combattre ou fuir, choisir son métier ou être mobilisé. Les mercenaires étaient pareils. S’il finissait par décider de s’entourer de ces gens-là, il passerait beaucoup de temps à les choisir…Savoir si un homme allait combattre à ses côtés en cas de danger ou plutôt le poignarder dans le dos semblait être une information précieuse. Dans tous les cas, la formulation qu’Aleth Enon avait employée était intéressante. ‘A moins que vous ne préfériez choisir des mercenaires’…L’Intendant connaissait-il son passé ? Le jugeait-il sur son ancien métier ?

Il regarda le visage de son interlocuteur, le scrutant à la recherche d’un signe quelconque de moquerie ou insulte, mais le vieil homme semblait perdu lui aussi dans ses pensées. Leurs regards finirent par se croiser à nouveau, et les derniers mots d’Aleth Enon résonnèrent dans la pièce. Accepter la mission ? Forlong savait qu’il n’avait pas vraiment de choix. S’il reculait une fois de plus, il ne pourrait plus jamais faire un pas en avant.

-J’accepte la mission, seigneur Enon.

Une fois de plus, il n’y avait pas d’hésitation dans la voix du Dunadan, bien que les questions se multipliaient dans sa tête. Avant qu’il ne puisse en poser ne fut ce qu’une, l’Intendant poussa le coffret dans sa direction. La confiance du Roi…était-ce un autre jeu, un autre test ?

Forlong souleva le couvercle, lentement, avec un respect presque religieux. Il ne voulait pas paraître avide ou impulsif, surtout si Aleth Enon voyait en lui un ancien mercenaire glorifié.

Il retint son souffle, choqué. Posée sur un petit coussin de soie était une chevalière magnifique. Le métal brillant était impossible à confondre avec un autre…l’anneau était forgé en mithril, un héritage d’une époque de gloire, comme les heaumes des Gardes de la Citadelle. Le dessus de la chevalière était orné d’une étoile, symbole des Dunedain du Nord, avec une émeraude unique incrustée au centre, rappelant l’Elessar, la pierre elfique, joyau offert à Aragorn par Galadriel. A côté de l’anneau se trouvait une broche argentée en forme d’étoile, que seul le Roi et les serviteurs les plus fidèles du royaume avaient le droit de porter.

Il s’agissait des insignes d’un Tribun militaire de l’Arnor. Une des positions les plus prestigieuses et importantes du royaume, elle était accordée à seuls deux individus à la fois, leur donnant un pouvoir presque illimité sur les ressources militaires du pays. Le rang était généralement attribué aux officiers les plus réputés, traditionnellement sous recommandation de leurs frères d’armes. Forlong sentit la transpiration perler sur son front, malgré la fraîcheur garantie par les murs épais du salon. Le Dunadan se sentait dépassé par l’énormité de la chose...Si ceci était vrai, alors il ne s’agissait pas d’une mission suicidaire…le Roi et l’Intendant lui faisaient vraiment confiance, et le considéraient comme un allié puissant dans la lutte contre les ennemis de l’Arnor…

Forlong leva le regard, incrédule, son cœur battant la chamade. L’Intendant souriait, sans moquerie ni malice, et hocha de la tête, comme s’il l’encourageait. L’ancien capitaine prit une inspiration profonde, et passa ses doigts tremblant légèrement sur le métal froid. Il enfila la chevalière sur sa main gauche, sentant son poids superbe…il ne s’agissait pas d’un anneau magique, mais tout comme l’anneau de Barahir, cet objet symbolisait un pouvoir bien plus important que la capacité de disparaître…

Il prit la broche en main avec révérence et l’attacha à sa cape noire. Il avala une gorgée de vin pour calmer ses émotions, et détendre sa gorge nouée.

-Mon Intendant…

Il était incapable d’exprimer sa gratitude avec des mots…il inclina la tête, et dit :

-Je ne décevrai pas notre peuple.

Pour la première fois depuis le début de leur entretien, Forlong se posa dans le fauteuil en face d’Aleth Enon, détendant quelque peu ses muscles. Il n’était plus un enfant réprimandé par un tuteur déçu. A présent, il était un Pair du Royaume de l’Arnor, égalant presqu’en rang l’homme qui venait de lui accorder cette honneur.

-Sir Enon…j’ai été longtemps absent du royaume…pourriez-vous me rappeler les responsabilités de ce rang... ?

Malgré l’euphorie de sa promotion inattendue, le guerrier n’avait pas oublié les paroles sombres de l’Intendant, ni la mission dangereuse qui l’attendait. Il demanda :

-Quel est l’endroit où le bataillon perdu a été aperçu pour la dernière fois, et quelle était la trajectoire de leur mission ? Les traces disparaissent vite, et le voyage vers l’Arnor est long…si je dois retrouver ces hommes, il me faudra quitter la Cité Blanche le plus tôt possible.




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Ryad Assad
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Dim 22 Fév 2015 - 16:00

Aleth Enon hocha la tête pesamment. La décision de Forlong ne le surprenait guère, à dire vrai. Il avait déjà cerné le personnage, avait analysé son comportement, et en était arrivé à la conclusion qu'il était un homme d'honneur, un homme de valeurs à qui on pouvait faire confiance. Il n'aurait sans doute pas pris un tel pari avec n'importe qui, et n'aurait pas fait don des insignes de Tribun Militaire à un individu qui risquait de le décevoir, ou pire, de trahir sa confiance. Malheureusement, il ne pouvait pas être absolument certain que l'ancien mercenaire désormais réincorporé dans les rangs, se montrerait efficace. Qui pouvait certifier que les années d'exil, en dépit de sa condition de Dunadan à la vie exceptionnellement longue, n'avaient pas émoussé ses qualités autant qu'elles avaient renforcé sa détermination ? Personne, assurément. Toutefois, on murmurait assez de légendes sur le Loup Blanc, sur le guerrier mystérieux qui avait combattu le crime au cœur de la Cité Blanche, qu'il était difficilement possible de ne pas placer sa foi dans cet homme. Ce n'était pas vraiment de son bras dont doutait Aleth, en vérité, mais plutôt de ses épaules. Aurait-il le calibre nécessaire pour survivre aux missions qu'entendait lui confier Aldarion ? Parviendrait-il à assumer le poids d'une charge qui avait été portée uniquement par les hommes les plus prestigieux du royaume ? Difficile à dire en l'état.

La réaction de Forlong fut un excellent élément de réponse, toutefois. Le respect évident avec lequel il se saisit de la chevalière, la crainte parfaitement perceptible qu'on devinait à chacun de ses gestes, tout cela confortait Aleth dans l'idée qu'il avait le bon choix, qu'Aldarion aurait désormais un puissant allié sur qui compter en ces heures troubles. Il ne se précipita pas sur ce symbole évident d'autorité, de prestige et de pouvoir comme un homme en quête de richesses qui aurait trop longtemps vécu une vie de misère, et qui aurait abandonné son sens de l'honneur et du devoir au profit de la quête perpétuelle d'un or à aller dépenser en femmes et en alcool. Rien de tout cela ne transparaissait chez Forlong, qui en dépit de ses vêtements, de la fatigue qu'on lisait sur ses traits, demeurait incroyablement digne face à la charge qui lui était confiée. Et quelle charge ! Il lui faudrait utiliser le meilleur de lui-même s'il voulait être en mesure de remplir sa fonction à la perfection, car rien ne l'avait jamais préparé aux difficultés qu'il rencontrerait. Il plongerait dans un tout nouveau monde, et en tant que Tribun Militaire, il serait confronté à un nouvel ennemi qu'il n'avait pas encore rencontré jusqu'à présent : la politique. La question du Dunadan vint donc à point nommé, lorsqu'il demanda quelles étaient les responsabilités de ce rang. L'Intendant Enon, l'observant passer la chevalière à son doigt et fixer la broche à sa cape pour passer en quelques secondes du statut de vagabond mercenaire quelconque à celui de Pair du Royaume d'Arnor, sourit pour lui-même, et répondit :

- Les responsabilités de ce rang… sont nombreuses et complexes, Tribun.

Il avait employé le mot à dessein, pas particulièrement pour mettre Forlong mal à l'aise, mais pour l'habituer dès à présent à son nouveau statut. En réalité, Aleth constituait sans doute le deuxième personnage du royaume, derrière le Roi en personne. Toutefois, les Tribuns Militaires n'étaient pas loin derrière lui dans la hiérarchie. S'il l'avait voulu, il aurait pu se montrer paternel avec Forlong, voire même un peu condescendant en mettant en avant leur différence d'expérience. Cela, cependant, n'aurait pas été productif, car il souhaitait entourer Aldarion d'hommes fiables, autonomes, capables de porter le fardeau du commandement quand lui-même… quand lui-même ne serait plus là. Chassant ces sombres pensées de son esprit à la façon d'un guerrier chassant l'idée même de sa mort imminente à l'approche d'une rude bataille, il poursuivit :

- La charge du Tribunat vous offre le commandement sur l'ensemble des forces officielles du royaume, à l'exception notable de la Garde la Rose, et vous confère instantanément le rang de Général du royaume. En ce qui concerne les questions militaires, vous ne répondrez dorénavant que devant le Roi, ou ses représentants nommés…

Par là, Aleth s'incluait dans le processus de décision, ce qui n'était pas nécessairement évident d'un point de vue légal. Toutefois, en pratique, il passait son temps à faciliter le travail du Roi, et à coordonner en sous-main les actions de toutes les organes de l'Arnor. Sans lui, probablement que la machinerie bien huilée du pays se serait effondrée, et il s'arrangeait toujours pour conserver une influence sur chacun, afin de parer aux tentatives de déstabilisation. En vérité, il n'avait jamais besoin de faire usage de toute son influence pour arriver à ses fins, car la minutie qu'il mettait à sélectionner les profils idoines lui permettait en général de parer aux déceptions, et de choisir des candidats qui donnaient pleine et entière satisfaction. C'était sa fierté que de pouvoir dire que dans le royaume, tout allait bien, que chaque chose était à sa place.

Reprenant, il ajouta d'une voix toujours aussi calme :

- Le rôle de Tribun vous place donc à un rôle particulièrement stratégique dans la direction des affaires militaires, et vous confère une grande liberté. Vous pouvez choisir vous-même le lieu où vous souhaitez résider, et par le passé on a vu des Tribuns s'installer durablement dans le Nord pour commander personnellement aux hommes qui luttaient contre les incursions gobelines. D'autres, au contraire, préfèrent vivre sur les routes et visiter les différents bataillons pour maintenir l'esprit de corps au sein du royaume. Enfin, certains préfèrent rester proches du pouvoir royal, pour conseiller leur souverain en matière militaire, et l'aider à gouverner efficacement. A vous de voir quelle vision vous avez de votre poste.

Aleth était prêt à prendre le pari que Forlong choisirait l'option d'itinérance. Il n'avait pas l'étoffe d'un conseiller de cour, d'un homme prêt à prendre de la distance avec le champ de bataille pour s'installer durablement à la capitale, vivre une vie paisible et agréable au milieu des nobles et des hauts dignitaires. Il l'imaginait, et l'imaginerait toujours comme un guerrier qui fondrait sur l'ennemi l'arme à la main, plutôt que comme un politicien. C'était par l'exemple que Forlong dirigerait ses hommes, non par le verbe. En cas de problème, il pourrait toujours s'installer dans une région frontalière en difficulté, afin de défendre activement le royaume des incursions étrangères, mais il n'y resterait jamais plus que nécessaire. La conviction de l'Intendant était que cet homme, par son mode de vie particulier et son expérience pour le moins originale, deviendrait rapidement un personnage particulièrement connu au sein de l'armée. Apprécié, peut-être pas, mais si ses exploits sous les drapeaux égalaient au moins ceux qu'il avait réalisés alors qu'il se trouvait à son compte, alors l'Arnor pourrait compter sur un nouveau héros.

Toutefois, une telle responsabilité ne pouvait pas aller sans contreparties, sans difficultés. En effet, il ne fallait pas croire que le poste de Tribun Militaire était libre, et qu'on pouvait l'accorder selon le bon vouloir royal. Il y avait des protocoles, des lois à respecter. Des lois qu'Aldarion enfreignait délibérément en nommant Forlong à ce poste, ce qui ne serait naturellement pas du goût de chacun, et qui risquait de conduire à des difficultés. Le nouveau Tribun serait confronté à de nombreuses contestations, et il lui faudrait faire preuve d'un subtil mélange de poigne et de bienveillance pour réussir à s'imposer durablement à ce poste. Aleth l'en avertit en ces termes :

- Il est une chose que vous devez savoir par ailleurs, Tribun. L'honneur qui vous est conféré est normalement attribué selon une procédure spéciale. Le Tribun Militaire est nommé par le Roi, après avoir reçu l'acclamation de l'armée, afin de garantir que seuls les héros et vétérans issus des rangs militaires puissent se voir confier cette charge particulièrement prestigieuse. Votre exil, votre disparition, que certains ont pu qualifier de désertion, vous disqualifiait donc entièrement pour prétendre à ce poste. D'autres soldats, vaillants et courageux, loyaux et déterminés, avaient l'espoir de pouvoir être nommés à cette fonction à votre place. Des hommes de haut rang qui verront votre arrivée d'un très mauvais œil, assurément. Des hommes que vous serez amené à commander au cours de votre service. Des hommes qui n'auront peut-être jamais aucun respect pour vous.

Cette difficulté était de loin la plus dure à surmonter. Eu égard à l'autorité que lui conféraient ses attributs tribunitiens, Forlong pourrait sans aucune difficulté contraindre des capitaines, des lieutenants et même des généraux à lui obéir. Toutefois, il ne pourrait jamais les forcer à le respecter, et à l'écouter lui plutôt que son grade. Or, en temps de guerre ou de troubles, il était toujours difficile de gérer des hommes qui se montraient récalcitrants, qui refusaient d'obéir pleinement, ou qui s'arrangeaient pour freiner les décisions. Aleth ne doutait pas que chacun des hommes qui servait l'Arnor était mû par un noble désir, mais les ambitions personnelles pouvaient parfois obscurcir le jugement du cœur le plus pur. Les hommes les plus vertueux, quand ils s'estimaient trahis, pouvaient subitement devenir les ennemis les plus farouches, les âmes les plus irréductibles. Laissant un instant à Forlong pour prendre pleinement la mesure des conséquences de cette nomination, Aleth avala une gorgée de vin. Il savait déjà quels officiers supérieurs, particulièrement à Annùminas, risquaient de poser problème, mais il préférait ne pas en avertir le nouveau Tribun pour ne pas biaiser son jugement. Il préférait le laisser faire, seul, l'expérience du commandement, et se faire sa propre idée des hommes qu'il placerait à son service.

- La tâche d'un Tribun est écrasante, sire, et je suis certain que vous en sentirez le poids bien plus rapidement que vous l'imaginez. Votre parcours ne vous facilite pas la tâche, certes non, mais paradoxalement il vous a appris à endurer et à perdurer. N'oubliez pas, cependant, que vous n'êtes plus un homme seul et solitaire. Vous appartenez dorénavant à l'armée d'Arnor, et là où vous trouverez mille homme pour s'opposer à vous, vous en trouverez dix mille prêts à vous suivre jusqu'à la mort. N'hésitez pas à vous entourer de ceux en qui vous avez confiance, n'hésitez pas à déléguer à ceux qui seront les plus compétents. Nul ne saurait survivre seul en ce triste monde.

Les paroles d'Aleth, pleines d'une sagesse acquise avec l'expérience, faisaient-elles uniquement référence au futur de Forlong, ou bien étaient-elles un écho à un passé pas si lointain ? Les yeux de renard de l'Intendant ne laissèrent rien passer d'autre qu'un éclat malicieux indéchiffrable, alors qu'un petit sourire quelque peu amusé était venu fleurir sur ses lèvres. Il reposa tranquillement son verre de vin sur la table, achevant de donner ses énigmatiques conseils, avant de passer à des questions plus techniques et stratégiques qui, à dire vrai, étaient tout aussi urgentes. La question du bataillon disparu était un point intrigant actuellement, et l'envoi d'un Tribun pour la régler était le signe de l'importance capitale que ce problème revêtait pour l'Arnor. Aleth n'en avait pas parlé ouvertement, mais il craignait que cet épisode ne fût le début d'une nouvelle série de difficultés à venir. Il avait cruellement conscience des faiblesses du royaume, lui qui en était un des rouages centraux, et il pouvait déjà anticiper les dangers qui risquaient de se présenter. Quels que fussent les scenarii qui le hantaient la nuit, aucun ne lui donnait l'illusion que l'Arnor sortirait grandi des tourments qui s'annonçaient. Dissimulant parfaitement ses émotions, comme les hommes habitués à traiter en politique savaient le faire, il répondit avec clarté et concision, comme les hommes d'armes l'appréciaient toujours :

- Le bataillon que vous cherchez avait pour mission de monter vers le Nord, pour pacifier les frontières septentrionales de l'Arthedain et du Rhudaur. D'après nos informations, il a fait halte dans un petit village isolé qui se trouvait à quelques miles de la frontière, un des premiers à s'être réinstallé depuis la fin de l'hiver. Nous avons discrètement interrogé des hommes là-bas, qui nous ont confirmé le passage d'une trouble fort nombreuse. C'est là que nous perdons leur trace. Je ne saurais vous en dire davantage moi-même, mais nous avons un homme qui peut vous renseigner. C'est lui que nous avons envoyé en premier lieu pour enquêter sur cette disparition étrange, et il a à sa disposition l'ensemble des indices. Il doit avoir regagné la capitale depuis que nous sommes arrivés ici, et il attendra patiemment vos consignes. Je pense qu'il peut être un atout de choix pour votre unité, et que ses connaissances de la région vous seront utiles.

Aleth se leva souplement, et alla chercher un morceau de papier de qualité, ainsi qu'une petite plume. Il griffonna quelques mots dessus, et tendit le document à Forlong, qui le regarda. Sur le papier se trouvait l'identité de l'homme en question, ainsi qu'une adresse à Annùminas, qui était vraisemblablement celle d'une auberge dans laquelle l'individu avait prévu de descendre en arrivant à la capitale. C'était plus qu'il n'en fallait pour le trouver, et c'était le point de départ de la mission du nouveau Tribun Militaire du royaume. Les deux hommes se levèrent ensuite, et l'Intendant tendit la main à son interlocuteur, avec une simplicité désarmante :

- Bonne chance, Tribun Neldoreth. Puissiez-vous retrouver ces hommes, et revenir en vie du grand Nord. N'oubliez jamais que l'Arnor compte sur vous.


Membre des Orange Brothers aka The Bad Cop

"Il n'y a pas pire tyrannie que celle qui se cache sous l'étendard de la Justice"

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