[Gardelame] La nuit la plus longue

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Nivraya
Assistante de l'Intendant d'Arnor
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Rôle : Double compte de Ryad

~ GRIMOIRE ~
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- -:

Lun 15 Juin 2015 - 13:46
Gardelame.

Le château s'avançait puissamment à la conquête de l'océan, construit pour dompter les flots plutôt que pour s'adapter à eux. Quand on arrivait à cheval, de loin, on ne pouvait que s'attendrir quelques instants sur cette construction si fragile, qui paraissait s'élever au milieu de l'océan, telle un phare. Comment ne pas se demander ce qu'il en était lorsque les vagues cessaient de rouler en chuchotant le long de la grève, pour venir s'écraser contre les fondations de la forteresse, lorsque l'hiver arrivait. Les vents du large transformaient l'eau en une muraille qui n'avait de liquide que le nom, et les chocs répétés devaient ébranler considérablement la magnifique structure, sise ici depuis des générations et des générations. Les murs de pierre, épais, conçus pour résister même aux tempêtes les plus violentes, s'élevaient sur un promontoire rocheux qui s'avançait dans la Belegaer, la Grande Mer qui s'étendait jusqu'à l'infini. Quelque part, loin au large, plus loin qu'il était possible de le concevoir, se trouvait sans doute la fameuse île de Valinor, inatteignable et impérissable. A chaque fois que l'on regardait l'immensité de l'horizon qui s'ouvrait sous les yeux des voyageurs, on ne pouvait que se sentir petit, profondément humble et respectueux. Il n'était pas possible de sentir important face au royaume d'Ulmo. Le château n'était qu'une composante du complexe, et on pouvait considérer que Gardelame à proprement parler se découpait en trois espaces distincts. Les remparts formaient à eux-seuls un élément notable. Ils avaient été construits en alliant ingéniosité et résistance, percés d'évacuations qui permettaient de se débarrasser proprement de l'eau qui jaillissait dans l'enceinte. Les murs épousaient autant que possible la forme de leur support rocheux, et en plusieurs endroits, les pierres taillées se fondaient dans le roc brut, comme si on avait fait jaillir Gardelame de terre par la simple force de la volonté. Cela donnait un aspect curieux à ces murs, une forme parfois irrégulière, quelque part intrigante.

L'explication tenait à ce que la forteresse n'avait pas émergé de terre telle qu'elle se présentait actuellement à la vue des visiteurs. D'abord simple poste d'observation parfaitement situé, en hauteur et à l'abri, elle avait été rehaussée de murs pour permettre à ses habitants de s'abriter des difficiles conditions climatiques. Lorsque les lieux avaient été confiés à un noble en récompense de ses actions, l'ancêtre de l'actuel seigneur avait décidé d'y adjoindre un puissant château pour manifester son autorité sur les lieux. Ce n'était au départ qu'une grossière construction défensive, plus impressionnante que réellement confortable. On avait d'abord misé sur l'apparence, pour faire des lieux une place tout à fait respectable, suffisamment impressionnante pour asseoir l'influence locale de la famille Alen. La construction avait duré de nombreuses années, et avait fait la fierté de celui qui en avait lancé la réalisation lorsqu'elle avait été terminée. C'était une forteresse sommaire, conçue par et pour un militaire qui avait gagné ses galons sur le champ de bataille, et qui imaginait continuer à servir par les armes son pays. Il s'avéra par la suite que la plus grande menace que pouvait connaître l'Arnor ne viendrait jamais de la mer. Les descendants de la famille Alen – qui avait pris le nom de Gardelame, plus usité que leur nom propre – s'étaient rapidement détournés des préoccupations militaires premières des lieux, et avaient décidé de profiter du climat clément qui régnait ici lors de la belle saison pour en faire un lieu de villégiature parfaitement vivable et agréable. Le vieux château avait été transformé en refuge, où on pouvait abriter des centaines de personnes pour une longue durée. On y stockait en général des foins, des vivres et diverses denrées, si bien que ce qui ressemblait de l'extérieur à une place imprenable se révélait être en fait une gigantesque réserve. Il était toutefois bon de disposer d'un tel grenier, car le climat humide de la région avait tendance à faire pourrir les biens que l'on voulait conserver. Au moins, dans le château, ils étaient au sec.

Ce qui faisait véritablement la fierté de Gardelame, c'était ce que les habitants des environs appelaient le Palais Blanc. Ca n'avait pas la taille d'un palais, certes non, mais c'était très certainement une construction bien plus belle et bien plus agréable à l'œil que le château. Comme son nom l'indiquait, le Palais était construit d'une jolie pierre pâle qui tranchait très nettement avec les autres couleurs de la forteresse : différents tons de gris. Elle s'élevait sur le flanc Est du promontoire, un peu en retrait des flots, abritée des vagues donc. Le tout avait été construit environ deux siècles auparavant, dans une période de grande prospérité pour le Royaume Réunifié, à une époque où les deux couronnes, celle d'Arnor et de Gondor, se trouvaient rassemblées en un seul corps. La famille Alen avait prospéré à l'instar de tout le royaume, et pour rendre les lieux plus habitables, on avait pris la décision de construire quelque chose de différent, et de cesser d'habiter le vieux fort qui était par trop inconfortable. Le Palais Blanc était une structure moderne, percée de grandes fenêtres qui laissaient entrer la lumière du jour et baignaient l'intérieur d'une douce chaleur en été. En hiver, il faisait certes plus froid, mais des cheminées intelligemment disposées permettaient de faire remonter sensiblement les températures, et de profiter de la vue des vagues venant s'échouer sur le sable sans ressentir la moindre gêne.

Le troisième élément de Gardelame, c'était évidemment son village. Plus que la forteresse, ce que l'on rassemblait sous l'appellation « Gardelame », c'était également la terre de son seigneur, qui s'étendait sur une surface conséquente. En effet, plus on se trouvait loin de la capitale, moins les terres étaient disputées. Située aux confins du royaume, la famille Alen avait été dotée d'un territoire immense qu'elle ne pouvait pas même exploiter entièrement. Le village n'était peuplé que de trois cent âmes environ, partagé entre des pêcheurs et des agriculteurs, essentiellement. Les champs fourmillaient d'activité en cette période, pour récolter les premières pouces après le Rude Hiver. Personne ne tenait à les perdre, et en dépit de la chaleur accablante – à peine contrebalancée par le vent agréable qui venait du large et charriait une douce odeur salée – on s'affairait sans relâche pour reconstituer les stocks cruellement mis à mal. Les maisons étaient comme les gens d'ici : simples mais solides, conçues pour résister au temps qui parfois changeait rapidement. De la brise aux tempêtes, de la pluie au soleil. Il n'était pas de force armée dans le village, mais pourtant il y régnait une certaine tranquillité, chacun veillant à ne pas embêter son voisin pour limiter les querelles. Il y avait bien assez d'espace pour tout le monde. Certaines terres étaient réservées au seigneur, que les gens appréciaient sincèrement, et personne ne souhaitait le priver des longues heures de promenade qu'il aimait à prendre dans les bois et les champs, à chasser avec son fils Justar. Il était encore dans la force de l'âge, et bien que son fils fût progressivement associé à la bonne gestion du domaine, il était loin d'être mourant, et il continuait de remplir ses obligations seigneuriales avec beaucoup d'application. Pour sûr, la famille Alen était appréciée.


~ ~ ~ ~


Nivraya, parfaitement seule, fond littéralement en larmes, étouffant ses sanglots dans son poing qu'elle mord pour ne pas hurler. De grosses larmes coulent le long de ses joues creusées. Ses traits sont tirés, et sur sa peau pâle ses tâches de rousseur ressortent intensément. Elle oscille d'avant en arrière, essayant en vain de se calmer. Mais comment ? Dans sa tête, un millier de pensées tourbillonnent, au premier chef desquelles Justar. Son bien-aimé Justar. Comment lui dire ? Elle s'étouffe presque dans sa culpabilité et sa tristesse, au point qu'elle émet bien involontairement un gémissement plaintif. L'instant d'après, elle entend la voix de son époux, quelque peu inquiète, qui lui parvient de l'autre côté de la porte. Il est toujours là, près d'elle, jamais vraiment loin. L'entendre la transperce sur place, et elle retrouve instantanément la maîtrise d'elle-même. Les larmes sur son visage ne sont plus qu'un vestige inexplicable d'émotions qui ont définitivement quitté son regard émeraude. Elle se cuirasse de nouveau, rajoutant une couche d'acier sur la protection pourtant déjà inviolable de son âme, et répond avec une maîtrise presque effrayante :

- Je vais bien, tout va bien.

Elle n'en rajoute pas davantage, se contentant d'essuyer son visage avec ses paumes, et de réajuster sa mise en s'observant dans un petit miroir de poche qui ne lui renvoie pas une image particulièrement satisfaisante. Elle s'en fiche, et décide de sortir ainsi, quittant l'abri et la solitude bienvenue prodigués par une salle d'eau privée pour faire face à son mari. Oh, qu'elle est partagée en le voyant. Sous le charme de tout ce qu'il dégage, conquise par son physique autant que par son intellect, elle ne peut s'empêcher d'éprouver une pointe d'amertume en repensant à la trahison. Elle a beau essayer de se convaincre qu'il n'a pas pu faire autrement, une part d'elle-même lui en veut terriblement. La blessure qu'il a ouverte est comme un coup de poignard qui refuse de cicatriser. Il l'a vendue à Thorondil, négociée contre une parole d'honneur, alors que rien ne l'y obligeait. Sa femme aurait dû passer avant tout. Elle s'en veut presque de penser ainsi, mais rien n'y fait, la réalité est celle-là. Elle ne peut pardonner totalement son geste, et depuis lors elle n'a plus été la même. Il le sent bien. De toute façon, comment ne pas percevoir la différence, alors qu'elle a perdu une demi-douzaine de kilos, son appétit, et sa joie de vivre. Elle ne parle que travail, travail, et encore travail. Son repos forcé lui donne l'occasion réfléchir à loisir, et il n'est que peu d'activités auxquelles elle s'adonne avec autant de passion que la peinture et l'étude. Les deux lui permettent d'exprimer ses sentiments, ses émotions, et il n'y a que depuis peu qu'elle s'est résignée à peindre autre chose que des natures mortes, des arbres desséchés, un grand arbre blanc saigné par un poignard, et saignant une sève vermillon. L'étude l'enferme dans son monde, et sur le papier elle couche le fruit de ses pérégrinations mentales, qui l'amènent à concevoir de nouveaux projets, de nouvelles idées qu'elle entend soumettre à l'Intendant à son retour à la capitale. Ce dernier correspond avec elle chaque semaine pour la tenir informée des différents développements, et l'encourage à prendre tout le temps dont elle a besoin pour « surmonter cette épreuve en famille ».

Se retrouvant face à Justar, elle ne peut même pas lui adresser le sourire rassurant qu'il attend, et se contente de le dévisager avec un peu plus de froideur qu'il n'est nécessaire. Il le vit mal, elle le voit, et il détourne brièvement les yeux pour dissimuler la honte qu'il éprouve. Il sait à quel point il est fautif, et pourtant… pourtant il a agi avec les meilleures intentions. Mais ce sont souvent les meilleures intentions qui amènent aux pires catastrophes, à n'en pas douter. Le malheureux est en train d'achever de préparer ses affaires, qui ont pour la plupart été emmenées dans la voiture qui va le mener, lui et ses parents, chez les seigneurs voisins qui habitent à quelques jours de là. Le mariage d'Aldarion à Minas Tirith a été l'occasion de conclure de nouvelles alliances, et leur premier fils, successeur tout désigné, prend épouse en grande pompe. C'est le moyen de renforcer les liens de voisinage, de souligner la solidarité de la noblesse d'Arnor dans ces moments difficiles, et c'est tout simplement un événement qu'il ne serait pas poli de manquer. Prévues depuis quelques semaines déjà, les épousailles doivent être célébrées le lendemain dans la soirée. Nivraya est bien entendu invitée, mais elle a dû poliment décliner, pour des raisons de santé que personne ne semble vraiment ignorer, sans en connaître les détails. Justar a fait preuve de beaucoup d'intelligence, en expliquant à tous qu'elle a été victime d'une odieuse agression, et qu'il va lui falloir beaucoup de temps pour se remettre. Cela a soulevé l'indignation contre ceux qui s'en sont pris à elle. Consciente que son mari ne peut toutefois pas mettre sa vie et ses obligations entre parenthèse pour s'occuper d'elle en permanence, elle l'a presque contraint à assister cette cérémonie. En fait, elle a envie d'être seule. Seule pour se reconstruire, sans être en permanence épiée, surveillée, jugée. Elle veut pouvoir à nouveau gravir les barreaux de l'échelle, sans avoir quelqu'un en haut pour l'encourager. C'est la tête baissée et les mâchoires serrées qu'elle entend arriver au sommet, rejetant toute main tendue.

Seule, elle va l'être, car Alyss et Freyloord sont tous deux restés à Annùminas. Ils y veillent sur ses biens et ses intérêts. Le second s'occupe quotidiennement de traiter les affaires courantes qu'elle gère en général seule, mais qu'elle a consenti à lui déléguer. Force est de constater qu'il fait du bon travail, et elle ne peut qu'être satisfaite de l'enseignement qu'elle a su lui prodiguer. Parcimonieux dans ses dépenses, modéré dans ses propos, mais ferme avec ceux qui tentent de profiter de l'absence de sa Dame, il se montre le parfait homme-lige, et elle sait pouvoir se reposer sur lui. La première est restée à ses côtés, pour assurer sa protection et pour lui tenir compagnie. Il est toujours plus facile d'être à deux pour ce genre de tâches, et il est évident qu'ils s'apprécient beaucoup en dépit de leurs caractère diamétralement opposés. Bien que cela soit un déchirement pour Nivraya que d'être privée de ses seuls alliés, et de ce qui se rapproche le plus d'amis, elle a conscience qu'ils sont plus utiles sur le terrain où elle ne peut pas être. Que peuvent-ils faire, de toute façon, pour accélérer sa guérison ? Rien du tout. Alors autant d'être honnête, et maximiser leur utilité. Ce qu'elle se résout moins à avouer, c'est qu'elle a aussi peur de leur regard, et qu'elle n'a pas particulièrement envie de les voir assister à la lente et douloureuse reconstruction qui est la sienne. Ce n'est pas un spectacle très amusant que de voir une femme aussi forte et aussi déterminée se mettre soudainement à errer à la recherche des morceaux éparpillés de sa vie. C'est triste. Trop triste.

- Tu as pris tout ce dont tu avais besoin ?

Justar revient à Nivraya, en essayant d'abandonner ses idées noires, au profit de la conversation qu'elle essaie d'instaurer. Il se raccroche aux rares branches encore solides, pour essayer de rebâtir la confiance perdue. Tâche particulièrement ardue. Il hoche la tête, et entreprend de faire la liste à haute voix pour s'assurer qu'il a tout. Elle l'écoute distraitement, en rejoignant la grande fenêtre de leur chambre. Haute et large, elle offre un spectacle magnifique sur la tempête qui règne au dehors. Depuis le mariage d'Aldarion, il a fait beau pratiquement sans arrêt, mais après pratiquement un mois de soleil et de ciel bleu, les Valar ont décidé qu'il était temps de rapporter un équilibre. Deux jours que la pluie tombe sans arrêt, que le vent souffle à en faire trembler les murs du Palais, que les vague ébranlent de manière incessante les solides fondations du vieux fort. Les gouttes de pluie qui viennent frapper la vitre ressemblent aux doigts griffus de démons qui paraissent vouloir entrer à tout prix, lacérant le verre de leurs ongles translucides, avant de les laisser retomber langoureusement le long de cette barrière pour le moment infranchissable. Pour le moment. Nivraya frissonne, en refermant ses bras autour d'elle. La main de Justar se pose dans son dos, et elle sursaute bien involontairement. Le regard de son époux en dit long sur son envie, de rester, mais elle lui prend le bras, et lui lance d'une voix ferme :

- Tout ira très bien. Crois-moi.

Il fait la moue, mais répond néanmoins :

- Je te crois… Mais garde au moins les serviteurs auprès de toi. Je sais que tu as envie d'être seule, mais je serais rassuré de les savoir proches. Ils ne te dérangeront pas, tu sais.

Elle hoche la tête, et détourne les yeux. Troublée par son instinct protecteur, elle est partagée entre l'envie de le repousser et celle de le garder contre elle. Indécise, elle ne fait rien, et il se méprend sur son immobilisme. Plus entreprenant que d'habitude, il se penche dans sa direction, et l'espace d'une seconde, elle croit qu'il va l'embrasser. Elle tourne son beau visage vers lui, mais il n'en fait rien. Il se contente – et c'est déjà beaucoup – de la prendre dans son bras. Elle se laisse enlacer sans bouger, le menton posé au creux de son épaule qu'il a eu la délicatesse de pencher assez bas pour lui permettre de s'y nicher. Ils restent un instant ainsi, lui l'enveloppant de toute son aura, elle blottie contre sa large poitrine. Elle sent tout le réconfort qu'il essaie de lui apporter, et elle s'en nourrit sans réserve, puisant dans la chaleur de leur étreinte un peu d'énergie. Et puis, se rappelant qu'elle ne peut totalement lui pardonner, elle finit par le repousser légèrement en lui soufflant de partir. Elle jette un regard à l'extérieur, s'attardant sur le ciel obscurci de noirs nuages qui s'amoncellent, et annoncent un gros orage. L'air est déjà lourd, et il fait sombre alors qu'il n'est pas encore midi. Elle ajoute :

- Une roue de secours. Le temps est exécrable, ce ne sera pas de trop.

- Tu as raison. Je vais en faire amener une. On ne sait jamais ce qu'il peut arriver sur la route. Bon, je vais y aller… Mes parents ne veulent pas te déranger, mais ils veulent que tu prennes bien soin de toi.

Elle hoche la tête, et répond :

- Je les embrasse. Dis-leur que je les verrais à votre retour.

Justar serre fort la main de Nivraya, avant de devoir l'abandonner. Il semble avoir envie de lui dire quelque chose, mais elle est pour l'heure trop hermétique pour que cela soit possible. Il s'éclipse donc en silence, et descend les larges marches pour rejoindre la cour intérieure où, effectivement, il pleut. En chemin, il s'est emparé d'une solide cape qu'il a nouée autour de ses épaules. Il laisse le cocher lui tenir la porte, et rejoint ses parents à l'intérieur de l'habitacle. Un dernier regard vers le Palais Blanc lui donne l'espoir de voir son épouse l'observer à la fenêtre, lui lancer un timide signe de la main. Mais sa silhouette ne se donne pas la peine d'apparaître, et il échappe à la pluie avec le sentiment désagréable de commettre une des plus grosses erreurs de sa vie en la laissant seule. Nivraya, en effet, s'est de nouveau attelée à la tâche, et elle s'absorbe dans l'analyse de la carte d'Arnor. Elle s'est mise en tête, depuis quelques temps, que l'Ordre de la Couronne de Fer est en train d'essayer de revenir plus fort que jamais. Elle sait que sa conviction est partagée par certains militaires, et elle a essayé de prendre quelques contacts, pour organiser la traque de ceux qui ont pour ambition de favoriser un retour au pouvoir de cette sombre organisation. Tous ceux qui traînent de près ou de loin dans des affaires louches sont suspects à ses yeux, et elle s'arrange pour obtenir des documents secrets – par l'intermédiaire d'une petite Haradrim au sommeil aussi léger que son pas – qu'elle utilise pour rester ses hypothèses. Elle sait agir en dehors de sa juridiction, au mépris de toute légalité, mais le jeu en vaut la chandelle. Grâce à un informateur secret, elle a déjà repéré deux caches de membres de l'Ordre, qui ont été sauvagement nettoyées par l'armée d'Arnor. Quinze ennemis du Roi ont été tués, et trois ont été faits prisonniers pour interrogatoire, confiés aux bons soins de la Garde de la Rose.

Certaine que d'autres traîtres se cachent encore sur le sol de l'Arnor, elle a pour ambition de tous les faire disparaître. Dévorant les informations, toujours trop maigres, qu'Alyss lui fait parvenir, elle relit inlassablement les compte-rendus, les rapports, tous les documents qui daignent parvenir jusqu'à ce petit bout du monde dans lequel elle est enfermée. Annùminas est bien moins agréable à vivre, mais au moins elle s'y trouve au cœur du réseau d'information du royaume, et elle a accès à toutes les données qui lui sont nécessaires. Ici, elle a l'impression d'être au milieu d'un champ de bataille, privée de la vue. Seuls ses bras tendus lui permettent de tâtonner dans le noir complet, alors qu'elle essaie vainement de deviner, au toucher, qui est ami et qui est ennemi. Sa propre incapacité à obtenir des résultats probants la plonge dans un état d'énervement inhabituel chez elle, et alors que rien ne l'annonce, elle se lève soudainement et envoie promener tous les documents qui se trouvent sur son bureau, les éparpillant dans la pièce avec sauvagerie. Pendant un bref instant, ses yeux s'illuminent d'une lueur mauvaise, qui disparaît aussi soudainement qu'elle est apparue. Elle reste là, stupéfaite par son propre geste, par la rage qui a envahi ses muscles. Ses mains tremblent, et sa poitrine se soulève comme si elle avait couru. Un peu désorientée, elle s'écarte de son secrétaire, et se replie vers la pièce adjacente, son atelier de peinture. Il faut qu'elle peigne. Elle en ressent un besoin vivace, violent, impérieux. S'asseyant à un petit tabouret qui lui permet de voir à la fois le paysage marin déchaîné et sa toile, elle s'empare de son pinceau, et prépare fébrilement ses couleurs, pour coucher violemment le camaïeu de ses émotions.

Du brun, du gris, puis du brun encore. Et au milieu, du noir. Un noir profond et absorbant, qui paraît concentrer toute la malveillance du monde. Cette obscurité, c'est elle. Une silhouette que l'on devine à peine, une personne prisonnière d'un univers brun, d'une prison de bois. Elle s'est représentée elle-même, pour la première fois, dans sa prison. Les formes sont suggérées, les détails abolis, comme si sa mémoire faisait tout pour oublier. Mais comment se tromper sur ces arbres aux doigts crochus, qui semblent être dotés de visage malveillants ? Comment se tromper sur cette cabane, ce cachot isolé. Son esprit déforme la réalité, et elle a représenté les planches qui ont servi à la construire non pas horizontalement, mais verticalement. Ses coups de pinceau évoquent soudainement les barreaux d'une cellule, infranchissables, si serrés qu'on ne peut même pas y passer une main pour quémander de l'aide. Toutefois, sur cette peinture, nulle trace de son bourreau. Ou plutôt si. Son bourreau est à la fois sa victime. Elle-même. Elle est son propre bourreau. C'est le pourquoi de la noirceur absolue de ce personnage, si vil, si abject qu'elle le déteste de toute son âme. Oh qu'elle se hait en cet instant, alors que son pinceau continue d'enrichir la création malsaine. Elle représente un ciel d'un gris uni, comme aujourd'hui, sans se souvenir qu'à l'époque il faisait beau. Elle y figure un oiseau solitaire, dont elle entend le cri sans se rappeler de ce à quoi il ressemble en fait. Elle oscille à mi-chemin entre le souvenir et l'invention, si bien que la réalité se dérobe sous ses doigts, et qu'elle est incapable de dire ce qu'elle a créé. Elle n'a aucun souvenir de son bourreau, elle n'a aucun souvenir du fauconnier venu la sauver. Elle ne se remémore que la cage, la cage et la souffrance absolue, insidieuse, perfide. La souffrance d'une vie concentrée en si peu de temps, une seconde peut-être. Elle ne saurait le dire.

On frappe à la porte. Elle repose son pinceau, essoufflée. Vidée. Fébrile, elle se lève, et chancelle jusqu'à l'huis, qu'elle ouvre en essayant de maîtriser son corps. Un des serviteurs se tient là, tout à fait affable. Il ne cache pas son inquiétude, et d'une voix douce demande :

- Ma Dame, je… Puis-je faire quelque chose pour vous ?

- Merci, ça ira. J'avais la tête ailleurs, vous venez de me ramener.

Le pauvre homme s'incline légèrement, s'excusant presque alors que Nivraya ne lui a fait pour ainsi dire aucun reproche. Il paraît toutefois s'en vouloir de l'avoir tirée d'un moment qu'il imagine agréable. En fait, il l'a plutôt sauvée d'une folie furieuse qui aurait pu continuer ainsi des heures durant. Elle l'ignore encore, mais la soirée est déjà entamée, et elle n'a pas vu le temps passer, avec ce ciel qui ne change pas, toujours gris, toujours humide. L'homme lui répond :

- Pardonnez-moi, je ne voulais pas vous déranger… Je venais simplement vous dire que vous aviez des invités. Ils se trouvent dans l'entrée, je les ai fait patienter.

La jeune femme hausse les sourcils. Elle n'attend personne. Remerciant son serviteur, elle l'invite à la suivre, tandis qu'elle descend vers ces nouveaux arrivants impromptus. Elle se demande bien de qui il s'agit, et pendant un instant elle imagine l'Intendant Enon en personne, venu lui transmettre des nouvelles. Elle presse le pas presque involontairement, et descend déjà quelques marches, avant de lever la tête vers la petite troupe qui s'est regroupée, grelottante, dans le hall. Immédiatement, elle se fige. Dans sa tête, c'est le vide, puis une idée survient : fuir, faire demi-tour et ne pas revenir. Laisser son serviteur se charger de cette affaire, se barricader dans sa chambre, et attendre le retour de Justar. Tout plutôt que de l'affronter à nouveau. Avec un peu de chance, il n'a même pas détecté sa présence. Elle se trompe, bien entendu, et il lève bientôt son regard vers elle. Il n'a pas pu la manquer. Un éclair déchire le ciel, donnant à leurs retrouvailles un côté dramatique dont elle se serait bien passée. Mais soit. Après avoir marqué un temps d'arrêt, elle descend plus lentement, retrouvant une certaine contenance. Elle s'en veut soudainement de ne pas avoir changé de robe, celle-ci étant d'une simplicité affligeante, tâchée en quelques endroits d'une peinture qui n'a pas eu le temps de sécher. Elle se sent soudain sale, faible et fragile. Il ne peut manquer de le remarquer. Comme un serpent face à un adversaire coriace, elle se redresse de toute sa taille, et lance en sifflant :

- Maître Thorondil… Le seul homme qui voyage plus rapidement sous la pluie que par beau temps. Nous ne vous attendions pas avant au moins deux jours.

La pique fait mouche, et les hommes qui entourent le fauconnier le regardent, en se demandant s'il s'agit d'une insulte ou d'une remarque tout à fait amicale entre deux personnes entretenant de bonnes relations. Perplexes, ils ne préfèrent pas se risquer à interpréter les choses, et gardent le silence. La compagnie du vétéran est assez hétéroclite, et composée en grande partie d'hommes qu'il ne connaît pas personnellement. L'un d'entre eux est un de ses serviteurs personnels, mis à sa disposition par sa famille qui souhaite faire entrer Thorondil dans la modernité en lui confiant un valet prêt à répondre à ses attentes. Deux autres sont des soldats, qui ont été affectés à la protection du Sire de Kervras pour cette expédition. Après tout, il ne s'agit pas d'un petit voyage, et maints dangers peuvent survenir en chemin, surtout par un temps pareil. Le quatrième et dernier est un guide qu'ils ont rencontré aux Hauts des Galgals, et qui leur a permis de traverser sans encombre grâce à sa grande connaissance des lieux. Comme il est de coutume pour les voyages aller-retour, le guide les accompagne jusqu'à destination, et il ne les abandonnera qu'une fois les Hauts traversés dans l'autre sens. Nivraya a déjà eu l'occasion de croiser nombre d'entre eux, mais celui-là ne lui dit rien.

Elle descend enfin au niveau de Thorondil, qui lui paraît toujours aussi impressionnant. Moins que Freyloord, certes – de toute façon, très rares sont ceux qui peuvent soutenir la comparaison avec le géant – mais elle se sent ridiculement petite auprès de lui, surtout quand elle est privée de ses deux compagnons. Avec une courtoisie, mais sans chaleur, ils se saluent, les souvenirs de leur dernière rencontre remontant à la surface. Nivraya se souvient parfaitement de cet épisode, de la violence du fauconnier, qu'il avait déchaînée contre le mobilier à défaut de pouvoir s'en prendre à elle physiquement. Elle se rappelle de fracture dans son regard quand elle avait évoqué le cas de Lise Demeson, qui – elle l'ignorait encore à ce stade – s'était donnée la mort par l'arme même du vétéran. Sur un malentendu curieux, elle avait comme confessé le meurtre de la jeune fille, et depuis lors, ils ont perdu contact. Elle sait n'avoir rien fait de tel, mais pour sauver les apparences, elle a dû faire croire à Thorondil qu'elle est bel et bien responsable de son décès, ce qui est un moindre mal. Il peut paraître plus logique de dire la vérité, et d'admettre qu'elle a été totalement dépassée par la situation, mais il lui semble beaucoup plus intelligent de passer pour une femme en contrôle, quoique impitoyable, plutôt que de passer pour quelqu'un de bienveillant, incapable de gérer une situation de crise. Toute sa crédibilité tient à ce qu'on la craint plus qu'on la hait, et le fauconnier n'échappe pas à la règle. Tant qu'il la croira capable d'assassiner froidement une jeune fille pour arriver à ses fins, il se méfiera d'elle, et se tiendra soigneusement à l'écart de ses entreprises. En revanche, s'il vient à apprendre la vérité, il lui mettra des bâtons dans les roues sans même craindre sa réaction. Cela, elle ne peut le tolérer.

Quant à ses dernières paroles… Elles sont gravées dans sa mémoire, et elle n'a pas pu les oublier, malgré tout. « Vous croyez savoir ce que c'est de souffrir ? ». Venant de la part d'un homme au corps ravagé par la guerre, elle ne peut pas lui en vouloir de la considérer comme immaculée, n'ayant jamais connu la peine, la tristesse, la souffrance. Comment lui dire ? Comment lui dire qu'il se trompe sur son compte, et qu'elle est loin d'être celle qu'il imagine ? Que voit-il quand il regarde en elle ? Seulement ce qu'elle veut qu'il voie : une femme noble, qui a toujours connu la richesse et l'opulence, qui se complaît dans un univers qui est et a toujours été le sien. Il se moque de sa souffrance, parce qu'il imagine qu'elle n'a jamais rien connu d'autre que la chaleur d'un bon feu, que la douceur d'un oreiller de plumes, que le confort d'une robe soyeuse. Il pense qu'elle a toujours eu de belles coiffures, de belles chaussures, et qu'elle a développé son caractère à cause d'une richesse excessive. Comment lui faire comprendre qu'elle est à la fois plus et moins que tout cela ? Pourquoi, d'ailleurs, avoir besoin de le lui faire comprendre ? Elle n'a nul désir de se justifier. Elle est ce qu'elle est maintenant, et il n'a pas besoin d'en connaître davantage pour se faire une opinion à son sujet. Elle est la venimeuse Dame de Gardelame, aussi compétente que dangereuse, et il n'a pas à en savoir plus sur elle. Mordante, elle lance :

- Mon époux et mon beau-père sont absents, mais ils reviendront sous peu. Je crois que nous allons devoir partager le même toit quelques temps, si vous n'y voyez pas d'inconvénients.

Elle ne prend même pas la peine de lui adresser un des sourires auxquelles elle est habituée, se contentant d'afficher un air neutre et froid. Son attitude, ce qu'elle dégage, contraste terriblement avec la fragilité que l'on ressent chez elle. Elle est toujours belle, mais elle a perdu en éclat, en majesté. Comme si la flamme s'était éteinte. Ses cheveux semblent avoir perdu de leur brillance, ses joues sont creusées, ses traits tirés par la fatigue. Elle a le teint livide, et elle semble flotter quelque peu dans des robes conçues pour épouser parfaitement ses formes féminines. Seuls ses yeux verts n'ont pas perdu de leur force. Au contraire, même, on peut dire qu'ils sont encore plus déterminés, sauvages et agressifs qu'auparavant. Elle semble compenser sa faiblesse physique par un sursaut d'orgueil. Elle est comme un de ces spectres des Galgas, tirant le cadavre qu'il habite toujours plus loin, sans se soucier d'en perdre des morceaux en route. Oui, elle ressemble à un spectre, dont la beauté terne n'a plus rien de commun avec la rayonnante Nivraya que Thorondil a rencontrée par le passé. Elle est cuirassée comme jamais, et cela se ressent à chaque instant. Elle a érigé un mur de boucliers infranchissable, et défend jalousement les débris de son âme, vestiges d'un temps révolu. Elle les défend tant et si bien qu'elle même ne peut y accéder. Polie, bien éduquée, elle se tourne vers les autre hommes qui accompagnent le fauconnier, et leur glisse :

- Naturellement, vous êtes les bienvenus également. Est-ce que les chambres sont prêtes ?

- Toujours, Ma Dame, répond le serviteur avec révérence.

Elle claque des doigts – une habitude qu'elle n'a pas perdue – et fait signe à ses invités de lui emboîter le pas. Ils sont éreintés, et ils seront de toute évidence contents de trouver un bon lit où se reposer. Thorondil seul doit assumer les obligations de présence auprès de son hôte, et ils pourront se relaxer pleinement en savourant un bon repas. Leur curiosité est toutefois plus forte que leur fatigue, et le guide lance en observant les plafonds :

- C'est une grande maison qu'vous avez là, m'dame. Si vous m'permettez.

Elle sourit, sans se retourner, et répond avec simplicité :

- Je vous permets. Il y a assez de place pour tout le monde, et vous ne serez pas à l'étroit. Une chambre par personne, pour les bienveillants qui accompagnent le Sire de Kervras, ce n'est pas de trop.

Son ironie n'échappe pas à l'intéressé, mais elle se permet de vérifier en lui jetant un coup d'œil en coin. Leurs regards se croisent un bref instant, avant qu'elle ne recommence à lui tourner le dos. Nouvelle question, posée par un des gardes cette fois :

- Ma Dame, pardonnez ma question, mais je n'ai pas remarqué le moindre homme en armes ici. Où sont donc vos chevaliers ?

- Nous n'en avons pas. Gardelame est un lieu isolé, et les seuls gens d'épée ici sont les membres mâles de ma famille, ainsi que leurs plus proches compagnons et amis. Lesquels sont actuellement absents. Ici, nous n'avons pas besoin de gardes, la vie est moins dangereuse qu'à Annùminas.

La surprise du soldat lui fait garder le silence quelques instants. De toute évidence, la situation lui paraît quelque peu incongrue, mais il est vrai qu'il faut voyager longtemps pour aller jusqu'aux confins de l'Arnor, et qu'il s'agit d'un bien long périple pour commettre un larcin. Les choses changeront peut-être si Nivraya continue de progresser dans la noblesse Arnorienne, mais pour l'heure elle n'est encore que l'assistante de l'Intendant Enon, rien de plus qu'une bureaucrate compétente, et travaillant sur des dossiers complexes. On ne peut pas dire qu'elle ait accès à tous les secrets d’État, et puisqu'il est notoire qu'elle ne communique pas ce genre d'informations à sa famille pour les protéger, personne n'a véritablement intérêt à s'en prendre aux siens. Finalement, la sécurité vient de la distance avec la capitale, et de nul autre facteur. Alors qu'ils continuent à marcher, le serviteur de Thorondil, encouragé par ses compagnons qui n'ont pas été éconduits par la jeune femme, pose lui-même la question qui lui tient à cœur :

- Excusez-moi à mon tour, Ma Dame, mais je vois de nombreuses peintures depuis que je suis ici. Sont-elles de vous ?

- C'est exact.

Il a un sourire quelque part satisfait. Il faut dire qu'il est très observateur :

- Si je puis me permettre, ces peintures sont magnifiques, Ma Dame.

- Vous êtes adorable, merci.

Il est vrai qu'à force de peindre, Nivraya a acquis un certain talent en la matière, et on peut même dire que c'est bien la seule chose dans laquelle elle soit vraiment douée, à part la politique. Son entraînement lui a fait achever bien des tableaux, qu'il est devenu difficile de conserver dans un même réduit. Alors, pour ne pas faire injure à l'art de son épouse, Justar a tout simplement soumis l'idée à son père de les accrocher dans le Palais. Une décision qui n'a pas été pour déplaire au maître des lieux, féru d'art lui-même, et satisfait de voir sa belle-fille disposer d'un talent artistique qu'il est capable d'apprécier sans feindre. Il aime beaucoup, il est vrai, ses représentations de Gardelame. Il voit dans ces tableaux un hommage à son domaine, et il a personnellement beaucoup discuté avec elle des œuvres à exposer, sélectionnant toujours celles qui à son avis mettent le mieux en valeur la beauté de ses terres. Ainsi, quand on rentre au Palais Blanc, on a l'impression de défiler devant une galerie en hommage à Gardelame, à ses champs où travaillent sans relâche les laboureurs, à ses forêts baignées de lumière, à son océan où se réverbère la lumière d'un chaud soleil estival. Ses tableaux ne sont pas à vendre, et elle ne les offre qu'aux personnes qu'elle estime beaucoup, à l'instar de la Reine Dinaelin, qui en a reçu un en présent de mariage. Les questions cessant pour un temps, elle amène les quatre roturiers devant un couloir où se trouvent plusieurs pièces se trouvant côte à côte. Ce sont les chambres des serviteurs, qui sont désertes pour le moment, le Palais fonctionnant très bien avec des effectifs réduits en personnel. Les lieux sont accommodés pour pouvoir accueillir des invités en toute circonstance, toutefois, notamment des blessés en cas d'accident au village. Quatre chambres sont donc désignées par Nivraya, qui laisse les quatre hommes prendre possession des lieux.

Ils découvrent avec une certaine surprise le confort des lieux, probablement heureux de découvrir des chambres propres et claires, spacieuses et meublées avec goût. Les fenêtres n'offrent pas autant de lumière que lorsque le soleil brille de tous ses rayons, mais le spectacle de la mer déchaînée n'est pas des plus désagréables, bien au contraire. Il règne une atmosphère apaisante ici, et le bruit incessant de l'océan est comme une berceuse. Seul le grondement du tonnerre, de plus en plus fréquent, vient rompre la monotonie du chant des vagues. Le serviteur prend en charge les roturiers, tandis que Nivraya emmène Thorondil dans un autre espace. Lui étant noble, il n'est tout simplement pas possible de lui donner une chambre de servant. Ils marchent donc pendant quelques temps, gravissant un étage au passage, avant de trouver la chambre d'amis. Celle-ci est encore plus belle et plus grande que les autres, et la vue est superbe. A l'origine, c'était la chambre principale du Seigneur, avant qu'on construise un ajout au Palais Blanc. Sans cacher son plaisir à étaler la beauté de son environnement, elle laisse au fauconnier quelques instants pour déposer ses affaires. Il doit être fourbu de son long voyage, surtout s'il a forcé l'allure au point d'arriver avec deux jours d'avance. A dire vrai, ce n'est pas particulièrement surprenant. Lors d'un voyage aussi long, il n'est pas inhabituel de se tromper de quelques jours, surtout qu'elle connaît bien la route, et qu'elle est persuadée de savoir où ils ont pu gagner autant de temps. Les Hauts des Galgas constituent une région tout à fait dangereuse en temps normal, et encore bien davantage lorsque les conditions climatiques sont désastreuses comme c'est le cas actuellement. On traverse la région à marche forcée, en ne s'accordant que peu de repos, surtout quand on voyage dans un groupe aussi restreint. La menace des spectres a tendance à suffire aux voyageurs pour oublier leur fatigue passagère, et les légendes que les locaux colportent sont connues dans tout le pays. Quiconque veut traverser les Galgals dans une relative sécurité doit demander à un guide de le mener à travers les tumulus. Ils connaissent en général bien la région, et savent se repérer dans ces endroits maudits. Même si avec la pluie et le vent, il est possible que leur voyage ait été un peu moins rectiligne que prévu.

Thorondil semble aller bien, cependant, et elle ne peut expliquer pourquoi elle est quelque part heureuse de savoir qu'il a fait le trajet sain en sauf. Naturellement, elle ne souhaite à personne d'être pris dans les Galgals, car nul ne souhaiterait de pareille mort. Ce que l'on raconte au sujet des gens qui y restent prisonniers est suffisamment terrible pour que personne n'ait envie d'y envoyer même son pire ennemi. Mais elle est particulièrement contente de le savoir en vie et en forme. Peut-être parce qu'ils se sont séparés en mauvais termes, en très mauvais termes… Elle suppose qu'il ne lui a toujours pas pardonné, mais elle est consciente de tout ce qu'elle lui a demandé, et même si sa fierté immense lui commande de ne pas s'abaisser à des remerciements ou à reconnaître la valeur de son sacrifice, elle sait au fond d'elle-même qu'il a été plus efficace qu'aucun des pions qu'elle aurait pu engager dans ce duel. Certes, le considérer comme un pion n'est pas vraiment ce que l'on peut appeler de l'amitié, mais au moins elle lui accorde une place sur l'échiquier de sa vie, et lui a fait confiance dans une certaine mesure. Elle regrette simplement qu'il n'ait pas pris conscience de l'honneur que cela représentait… Mais comment le pourrait-il ? Il ne cherche même pas à la comprendre. Consciente qu'engager la conversation a de bonnes chances de ne mener à rien, elle bat en retraite prudemment en glissant :

- Reposez-vous, on viendra vous chercher pour le dîner.

Sans un mot, elle referme la porte, et laisse le chevalier seul avec ses pensées, ses questions, et ses vêtements imbibés d'eau de pluie…


~ ~ ~ ~


Moins d'une heure plus tard, on vient toquer à la porte du fauconnier. C'est le même serviteur que celui qui est venu leur ouvrir la porte. Il s'appelle Mils, et est un domestique comme on en voit des centaines. Parfaitement banal, avec une légère calvitie qu'il dissimule tant bien que mal, il est courtois et discret, particulièrement réservé. S'inclinant humblement devant le Sire de Kervras, un hôte venu de la capitale – ce qui est assez rare à Gardelame, et qui confère une aura de prestige au vétéran – il l'invite à le suivre poliment. La nuit est tombée bien tôt pour la saison, et le chandelier que porte le serviteur au bout de son bras leur fournit un halo de lumière bienvenu à la fois pour se repérer et pour dissiper les ténèbres qui les environnent. Dans cette atmosphère, le Palais Blanc semble cruellement vide et nu. Les torches placées à intervalle régulier sur les murs sont éteintes, sans doute pour économiser du bois, et ne pas éclairer inutilement des zones finalement peu fréquentées. Par les larges fenêtres qui percent les flancs du couloir, un éclair aveuglant vient parfois jeter une vive et éclatante lumière blanche, qui se dissipe rapidement en leur laissant sur la langue le roulement du tonnerre. On ne peut pas dire que ce soit inquiétant, c'est simplement curieux de devoir se retrouver dans pareille atmosphère.

Mils s'arrête à une porte à double battants, qu'il ouvre élégamment, en s'effaçant pour laisse entrer Thorondil. A l'intérieur, l'univers est totalement différent. Il y règne une vraie convivialité, rehaussée par la lumière qui irradie de toutes les bougies placées ici et là. Une table a été dressée pour eux, bien loin de la grande table de réception qui doit être utilisée uniquement pour les banquets, bien rares à Gardelame. Nivraya se lève en le voyant arriver, et se laisser baiser la main courtoisement. Elle-même est transfigurée. S'il n'a jamais eu l'occasion de le voir aussi bien, le fauconnier peut constater le pouvoir des fards. La jeune femme a vraisemblablement passé une bonne heure à se toiletter, pour arriver à changer autant de figure. Elle s'est pomponnée, a passé une robe superbe, a paré ses oreilles et son cou de bijoux, et a fait disparaître avec un talent stupéfiant les traces de fatigue de son visage. Elle n'est certes pas aussi en forme qu'elle a pu l'être par le passé, mais la transformation est saisissante. Tout en simplicité, elle invite le vétéran à prendre place, et engage très naturellement la conversation :

- J'ai fait porter un repas à vos compagnons, ils ne manqueront de rien sous ce toit.

Cependant qu'elle parle, et avec autant d'aisance que si elle était un homme, elle sert deux verres d'un petit vin local qu'elle apprécie particulièrement. Thorondil n'a ni le loisir d'accepter ou de refuser, car elle n'a pas pris la peine de lui demander son avis. Pour changer. Elle soulève sa coupe à hauteur de son visage, trop loin pour entrechoquer son verre avec celui du fauconnier, et porte un toast audacieux :

- A nos retrouvailles !

Thorondil goûte au vin, mais de toute évidence pas à son ironie insupportable. Elle se laisse aller dans son siège, et donne l'opportunité au guerrier de mener la conversation. Après tout, c'est lui l'invité, et c'est à lui de porter des nouvelles de la capitale. Elle le dévisage intensément, faisant un véritable effort pour ne pas baisser les yeux et maintenir son arrogance de façade. Pendant ce temps, Mils leur fait parvenir docilement les plats qui viennent de la cuisine, et qui embaument l'air d'une douce odeur. Le repas promet d'être savoureux…
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Thorondil
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Jeu 13 Aoû 2015 - 20:04
Les jours s’étaient succédés à une vitesse affolante depuis que Thorondil et toute la suite royale étaient revenus à Annùminas. Suite aux évènements survenus dans la capitale gondorienne, peu après le mariage, le pauvre fauconnier avait dû se résigner à renvoyer sa chère petite fille à Kervras auprès de sa famille, ainsi que Verica, sa gouvernante, du même coup. Dès lors, il s’était retrouvé seul dans une maison trop grande pour lui et bien trop vide, à ruminer ses erreurs et la triste affaire qui avait bien manquée de finir en fiasco total, baignant dans le sang de la bien trop jeune Lise et de la douleur incommensurable de Nivraya. Sa seule satisfaction fut de voir condamner Demeson lors de son procès, bien qu’il ait répugné d’y témoigner, entachant son honneur et sa parole d’un mensonge qui le rongea sans discontinuer dès lors. Mais qu’était cette éphémère consolation après tant de gâchis et d’échecs cuisants ?

Désormais ses rêves n’étaient plus hantés que de flammes et de cris de panique, mais aussi de mares de sang trop rouge, d’une dague trop familière qui émergeait d’un corps frêle et sans vie, de hurlements hystériques et de grands yeux verts inhumainement écarquillés. Cela le rendait fou, il fuyait le sommeil et l’immobilisme comme une armée à ses trousses. Il devint encore plus irascible qu’à son habitude et ses yeux, surtout, pâtirent de son état de fatigue et de stress permanent. Sa vision n’avait jamais été aussi basse, tout ce qui se trouvait en périphérie n’était plus qu’un amas de couleurs floues et mouvantes comme un tableau d’aquarelle trempé dans un baquet d’eau. Ses subordonnés le fuyaient comme la peste certains jours mais laissaient le maximum de distance possible entre eux le reste du temps. Leur respect envers lui n’était pas entaché, étonnement, mais ils avaient appris à esquiver les conflits avec leur supérieur pour le bien de tous.

Et il en avait été ainsi pendant des semaines. Thorondil faisait son travail de maître fauconnier, rentrait chez lui et marchait comme un fauve en cage des heures durant, plongé dans de sombres pensées. Ses repas se faisaient occasionnels et chaotiques, ses nuits entrecoupées de longues veilles et ses journées d’une mélancolie inquiétante. Parfois, il revivait les derniers mois, espérant il ne savait quoi, trouver une solution à ses inextricables problèmes. Parfois il cherchait désespérément un moyen de s’amender et de laver son honneur entaché par l’affaire Demeson. Il avait beau être le seul, à l’exception de Nivraya et ses acolytes, à connaitre la vérité, il ne pouvait supporter cette hideuse entorse à son code d’honneur. Tous les jours, il entendait des échos de cette affaire, combien son témoignage avait été déterminant, combien tout le monde était heureux d’être débarrassé d’un tel traitre, mais surpris de qui il était. Cette histoire le poursuivait où qu’il aille.

Un jour, il s’était tant renfermé dans ses pensées qu’il ne se rendit compte qu’après plusieurs secondes qu’un jeune aigle qu’il devait affaiter avait commencé à lui arracher la peau du bras de son bec. Et il avait regardé sans vraiment le voir ni le sentir l’oiseau lui dévorer la chair jusqu’à ce qu’un de ses hommes ne débarque en panique pour lui enlever la bête des mains. Son état commençait à préoccuper sérieusement son entourage, tant professionnel que familial. Il ne répondait plus que par de brèves lettres à sa fille et avait arrêté de lire celles que lui adressait son demi-frère. Le contact avec les hommes lui redevenait aussi insupportable qu’il l’avait été à cette lointaine époque de son adolescence où il ne parcourait les routes qu’avec son maître.
Hûndoron lui manquait. Pour la première fois depuis très longtemps, il avait désespérément besoin des conseils de son mentor. Mais le vieux dùnadan n’était plus, il n’était plus qu’un regret de plus sur la liste déjà trop longue du fauconnier, et sa tombe ne pouvait répondre à ses interrogations et ses doutes. Et, sans le vieil homme, Thorondil ne savait pas vers qui se tourner pour trouver l’aide dont il avait tellement besoin, l’apaisement ou le pardon, ou même une simple direction.

L’épisode Alyss n’avait d’ailleurs rien arrangé au sentiment de culpabilité qui le poursuivait. Il avait croisé la jeune haradrim totalement par hasard lors d’une de ses errances dans les ruelles les plus désertiques de la cité. Malheureusement, et à sa grande surprise – pour ne pas dire choc – ses pieds l’avait mené jusque devant la demeure de Nivraya à Annùminas... Et comble de malchance, la servante se tenait précisément devant la porte. Il avait vu son visage se décomposer, sa bouche se tordre dans un rictus effrayant. L’espace de quelques minutes, Thorondil avait vraiment cru qu’elle était sur le point de le tuer, et la résistance qu’il lui opposa tenait plus du réflexe que de la volonté d’échapper à l’issue fatale. Puis soudain elle l’avait planté là, au milieu de la rue, sans un mot, comme s’il ne valait même pas la peine qu’elle salisse sa lame pour lui. Cette rencontre l’avait laissé hébété et profondément ébranlé.

Il devint si sombre qu’un jour, son père, venu en visite, ne put que constater la dégradation de l’état de son fils. Mais si leurs relations s’étaient améliorées avec le temps, elles n’en étaient pas au point qu’Aratan puisse se permettre de lui faire remarquer que la solitude n’était pas bonne pour lui. Alors le vieux dùnadan tenta une approche plus catégorique : le contraindre à prendre au moins un serviteur, comme il sied à quelqu’un de son rang et de son sang. Ce fut un combat de longue haleine, une guerre d’usure qui dura des jours et des jours. Le père comme le fils n’était pas prêt à céder. Mais Aratan était persuadé qu’un peu de compagnie ne ferait pas de mal à son fils. Et ne céda jamais. Fatigué et sous la pression perpétuelle des siens, ce fut Thalion qui plia.
Son père lui envoya alors un homme dont plusieurs de ses amis proches lui avait dit grand bien. Un serviteur exemplaire, parfait pour lui, discret, efficace. Visiblement, tout ce dont il avait besoin. Et immédiatement, comme il fallait s’y attendre, le fauconnier le prit en grippe.
Débuta alors une autre guerre d’usure, plus subtile, entre le serviteur et son nouveau maître. N’ayant pas la possibilité de le renvoyer lui-même au risque de subir l’ire de son père, le dùnadan sut se montrer sous son pire jour pour pousser le pauvre domestique à la démission. Mais, malgré toutes ses tentatives, ce brave homme avait une patience inhumaine. Il supportait ses caprices et ses colères avec un flegme qui frôlait la maladie mentale. Et pour cela, il avait une technique implacable : laisser passer l’orage, tout simplement.

L’atmosphère était donc au comble de l’explosion quand Aratan repassa par Annùminas. Le Seigneur de Kervras pourtant, prit bien soin d’ignorer consciencieusement chaque récrimination de son fils. Il avait plus urgent à traiter.

- Tu te souviens de la famille de Gardelame, je me rappelle que tu étais assez proche de leur belle-fille Nivraya au mariage royal. Le Seigneur de Gardelame m’a contacté et fait des propositions très intéressantes pour conclure une alliance...

Rapidement Thorondil perdit le fil de la conversation. Les manœuvres politiques de son paternel ne l’intéressaient absolument pas. Et s’il n’y avait pas été fait mention de Nivraya dans la première phrase, il n’aurait sans doute même pas saisit le début de l’histoire. Pourtant, il refocalisa très vite quand un mot particulier sonna dans ses oreilles.

« - QUOI ? »

-Je viens de dire : "J’ai bien sûr assuré au Seigneur de Gardelame que j’enverrais la personne en qui j’avais le plus confiance sur cette terre pour négocier les premiers accords et s’assurer que cette alliance nous soit profitable à tous : mon propre héritier."

S’en suivit une longue discussion sur le fait d’envoyer Elendîn à sa place ou son intendant, ou même d’y aller lui-même. Mais Aratan retourna un à un chacun de ses arguments jusqu’à ce qu’il ne lui en reste plus.

Il partit deux jours plus tard, au levé du soleil.


Trois cavalier et un chariot : Thorondil, monté sur son irremplaçable Lith, deux soldats sur des destriers légers et son abruti de serviteur qui, non content d’être mauvais cavalier, avait aussi insisté pour se charger d’un tas d’inutilités protocolaires, tant qu’il avait fallut louer un petit chariot. Si le dùnadan avait été son véritable employeur, il n’aurait pas hésité à s’en débarrasser sur l’instant, mais c’était le Seigneur de Kervras qui payait, il n’avait donc guère son mot à dire. Il ne pouvait que continuer sa guerre des nerfs en espérant que l’autre caquerait en premier... Quant à ses deux gardes du corps, eux aussi désignés par son père, c’était presque pire. L’un était trop bavard et l’autre, trop enthousiaste. Et aucun d’eux ne possédait les mots "silence" et "calme" dans son vocabulaire. Chaque journée de voyage supplémentaire était un pur calvaire et ajoutait aux maux de tête du pauvre fauconnier.

Après cela, ils durent trouver, à Bree, un guide pour les diriger à travers les Hauts de Galgals et s’épargner ainsi de nombreux jours de détours qui les auraient mis considérablement en retard.  A la célèbre auberge du Poney Fringuant, on leur conseilla un gars du cru, « réputé et fiable » à ce qu’on disait. Et avec des tarifs raisonnables pour ne rien gâcher. Mais Thorondil dû allonger les pièces d’or d’avance – « on ne sait jamais ce qui pourrait arriver dans les Hauts, Messire. » – en lui promettant un bonus conséquent par demi-journée de gagnée sur le planning habituel. Bien sûr, ce n’était pas du tout au goût de ses compagnons de voyage, peu ravis de devoir sacrifier des heures de sommeil et de repas pour suivre un rythme de galériens. Mais, comme le fit remarquer son serviteur – qui pour une fois servit à quelque chose – c’était lui le chef et s’ils n’étaient pas contents, ils pouvaient toujours aller trouver du travail ailleurs. Seul le guide ne rechigna pas, trop heureux de gagner des extras sans risques supplémentaires.

Le petit groupe partit le lendemain dans un silence morne en coupant à travers le brouillard matinal. Pour une fois, les soldats ne se sentaient pas d’humeur bavarde et seules les instructions strictes et concises de leur guide vient entrecoupées le mutisme ambiant. Tout le monde se révéla très attentif à ce cours de survie accéléré pour lieux hantés. Aucun d’eux n’avait jamais traversé les Hauts mais les histoires qui circulaient allègrement sur cet endroit faisaient froid dans le dos, même aux plus courageux. Il n’était guère conseillé de s’y perdre car, seul ou accompagné, cela ne faisait guère de différence. Les Galgals avaient tôt fait de disposer de leurs visiteurs imprudents, et on n’en entendait plus jamais parler.
Thorondil se dérida un peu et conversa quelques heures avec leur guide pour en apprendre plus sur cette zone qui manquait jusqu’alors dans le palmarès de ses explorations.

Ils n’eurent pas à regretter d’avoir suivi les conseils avisés des habitués de l’auberge. Surement et sans aucune hésitation, le nouveau venu les guida, hommes, chevaux et chariot, à travers les tertres sinistres et les collines sombres, sans la moindre anicroche. Le fauconnier du roi en fut grandement impressionné. Il savait mesurer la valeur de ces compétences et proposa une nouvelle allonge à l’homme pour les accompagner tout le long du chemin vers Gardelame et se garantir ainsi sa présence pour le trajet du retour. Une proposition que celui-ci se garda bien de refuser.
Malgré ça, la traversée des Hauts laissa un sentiment de malaise chez tous les voyageurs qui ressemblait à... la sensation d’avoir marché dans un monde où les vivants n’avait rien à faire, comme une zone tampon entre le pays des vivants et celui des morts. Et Thorondil se demanda si son ancêtre avait ressentit la même chose en passant, avec celui qui deviendra le Roi Elessar, à côté de l’armée des morts de Dunharrow. Même le lendemain, journée chaude et sans le moindre nuage, restait cette impression de froid persistant tout au fond, qui collait comme de la résine à chacun d’entre eux. Ces lieux, jadis sacrés pour les dùnedain, étaient désormais frappés d’une malédiction palpable qui attristait le fauconnier. Sentiment que semblait partagé leur guide, bien que nettement moins affecté par l’atmosphère lugubre. Comme il disait, on s’habituait à tout, même au voisinage des Êtres de Galgals. Ce à quoi, l’un des soldats répliqua qu’il n’en était pas si sûr, et la conversation prit fin pour de longues heures.

Le reste du trajet fut exténuant de par ses variations de chaleur, tantôt l’air était caniculaire, pas le moindre souffle de vent ne venait alléger l’atmosphère, tantôt il devenait humide et lourd, étouffant comme la veille d’un orage. Parfois encore, ils se retrouvaient à avancer sous des trombes d’eau qui tombaient en épais rideau avec une violence peu commune, et cette pluie les glaçait jusqu’à la moelle des os. Mais cela n’étaient que les aléas d’un long voyage, et rien de vraiment notable n’arriva au petit groupe. Aucune attaque, ni accident, ni incident, ni quoique ce soit qui sorte de l’ordinaire. Ils n’eurent pas même la distraction de voir la roue du chariot se casser. D’un ennui mortel.

Quand finalement, ils arrivèrent en vue du domaine de Gardelame, le soulagement général fut la première émotion. D’ici une journée, peut-être deux, ils seraient tous confortablement installés dans la demeure seigneuriale, à l’abri de la masse de nuages noire et menaçante venue de la mer qui se profilait à l’horizon. Mais il fallait bien avouer que s’ils n’avaient relativement pas joué de malchance durant tout leur périple, il aurait été tout à fait inespéré qu’ils parviennent à arriver avant la tempête. Seul l’un des soldats et le fidèle serviteur se disaient confiant à ce sujet...
Et s’ils avaient parié, ils en auraient perdu leurs chemises car, à peine le groupe put-il deviner les contours de Palais Blanc que l’averse s’abattit sur eux. Les rafales de vent étaient si violentes qu’elle manqua plusieurs fois de faire vaciller les cavaliers. Les montures peinaient et marchaient tête basse à l’instar des hommes qui abritaient leurs visages de leurs bras pour tenter de distinguer quelques mètres devant eux, à travers le rideau opaque et gris, et des draches qui leur battaient la face. Enfin, un puissant flash de lumière et le premier craquement de l’orage fit trembler l’air autour d’eux. Les chevaux piaffèrent, tentèrent une brève rébellion avant de se discipliner, les oreilles plaquées en arrière, le pas nerveux. La température chuta brusquement d’une dizaine de degrés.
Thorondil entendit vaguement quelqu’un jurer à sa droite, prédisant une pneumonie à toute la compagnie en criant pour couvrir le sifflement du vent. Son serviteur sans doute...
Maintenant ils n’avaient plus le choix, ils devaient arriver avant la nuit à destination sous peine de devoir camper dans la boue et sans feu au milieu des champs ou des friches. Les cinq hommes poussèrent l’allure. Avec un peu de chance, ils seraient au sec, devant un bon repas chaud avant que les quelques lueurs du soleil ne disparaissent totalement à l’horizon.


Quand enfin, enfin, ils arrivèrent dans la cours intérieur du Palais Blanc, ils traversaient le cœur de la tempête. A peine le temps de confier leurs montures et bagages à des serviteurs venus à leur rencontre, ils s’étaient précipités à l’intérieur, grelottant de froid, intégralement trempés, claquant des dents et groggy d’ne heure de vent sifflant dans leurs oreilles et du vrombissement du déluge sur la terre. Le grand hall, sec, silencieux et à l’abri des éléments était une bénédiction pour les pauvres voyageurs.
Un domestique accouru aussitôt et s’empressa de les inviter à l’attendre ici le temps qu’il les annonce. Et il repartit aussi vite.

Pendant que ses compagnons sautillaient, bavardaient et se frottaient les bras dans l’espoir de se réchauffer, Thalion se figea brusquement. Passée l’urgence de se mettre à l’abri, il venait de se rappeler où, exactement, il se trouvait, pourquoi et surtout qui se trouvait en ces lieux. Une terrible angoisse lui noua brusquement l’estomac. Nerveusement, il fit un pas en arrière. Tous ses muscles étaient tendus, rigides et sa respiration perdit en régularité. Non, il n’y avait aucune raison de paniquer. Justar et Nivraya seraient sans doute présents mais ce n’était pas eux qu’il était venu rencontrer, rien ne l’obligeait à rester plus longtemps que ce que la bienséance exigeait en leur présence. Tout se passerait bien, tout serait vite fini et il pourra retourner se morfondre à Annùminas avant même de s’en être rendu compte. Il. N’y. Avait. Aucune. Raison... La peur reflua un peu mais il ne parvint pas à se débarrasser du nœud qui lui obstruait la gorge.

Le son caractéristique de pas dans l’escalier attira son attention. Aussitôt, il leva la tête... et le regretta dans l’instant quand son regard accrocha celui de la personne qu’il aurait souhaité le plus éviter de toute cette partie de l’Arnor. Nivraya de Gardelame. Le ciel, à travers les fenêtres, craqua et se déchira d’un éclair. Le hall s’emplit d’une lumière aveuglante l’espace d’un claquement de doigt. Plus rien ne ressortait que l’ombre de la dame figée dans les escaliers. Thalion libéra le souffle qu’il n’avait pas conscience d’avoir retenu. La scène était presque surréaliste, dramatique, et présageait déjà des évènements qu’aucun des deux nobles n’auraient pu présager.


Aux yeux de Nivraya, Thorondil ne devait pas avoir beaucoup changé depuis un mois, tout juste une peau un peu plus pâle due aux repas trop irréguliers, et des yeux cernés et ternis. En revanche, à cet instant, il tenait plus du chien mouillé que du noble héritier qu’il était sensé représenter. Ses longs cheveux dégoulinaient et se plaquaient sur les contours de son crâne, de sa nuque et de son visage jusque devant ses yeux, sa cape et sa chemise détrempées engluaient ses mouvements comme un filet de rétiaire et s’égouttaient abondement sur le sol. Quant à ses bottes, maculées de boues, elles laissaient une trace parfaite de son pas sur les dalles du hall.
Cependant si malgré ça, il était resté globalement inchangé comparé à la dernière fois où ils s’étaient croisés, c’était loin d’être le cas de la Dame. Elle semblait encore mal en point...
Le Maître Fauconnier dû faire appelle à toute sa volonté pour ne pas baisser les yeux de honte en croisant le regard de la jeune femme. Derrière son dos, il serra les poings, faisant craquer le cuir de ses gants. Avaler sa salive lui demanda un effort qui lui sembla alors surhumain. L’écrasante culpabilité qu’il avait senti bourdonner au fond de son âme tout le mois écoulé semblait vouloir se frayer un chemin vers la surface à coups de griffes et de crocs.
Pour s’empêcher de détourner le regard, il s’attacha à se concentrer sur elle, à la détailler, son aspect et les séquelles de ce terrible incident. Tout ce qui avait changé depuis ces semaines écoulées. Et il n’appréciait pas ce qu’il voyait. Elle avait maigri, s’était affaiblie, ternie. Ses cheveux, sa peau, avaient perdu une grande part de leur vitalité. De ta faute, murmurait une petite voix au fond de son crâne qu’il s’empressa d’étrangler avec toute la rage dont il était capable. Non pas moi, Demeson, c’est Demeson le responsable de ce gâchis.

Elle lui parla. Il fallut un moment avant que les mots ne prennent sens dans son esprit, trop attaché qu’il était à constater l’attitude qu’elle affichait, se redressant, menaçant de sa présence comme un serpent acculé. Le considérait-elle à présent comme une menace ? Un adversaire ? Un ennemi ? Cette dernière pensée, étrangement, le blessa réellement. Non, il n’avait fait qu’une seule erreur, une erreur dont ils partageaient tous deux la responsabilité. Non, elle ne pouvait pas le considérer comme une menace, pas après tout ça... Malgré ça, les épaules de l’homme s’abaissèrent visiblement, comme ployant devant la femme, aussi affaibli paraissait-elle. Il n’était pas sûr de la façon dont il devait prendre sa remarque.
Ses compagnons de voyage s’étaient tus à l’arrivée de la dame. Étaient-ils conscients de la tension qui régnait entre ces deux là. Le fauconnier espérait bien que non ! Il se reprit alors et parla d’une voix grave, basse, derrière laquelle on pouvait sentir toute la fatigue accumulée par le voyage.

« - Je n’ai aucun mérite, ma Dame, j’ai eu un guide très compétent pour traverser les Hauts de Galgal. Il nous a fait gagner de précieux jours de voyage, plus que je ne l’espérais. »

A vrai dire, il avait perdu le compte des jours et se trouvait plutôt ennuyé d’une telle avance... surtout que, visiblement, cela signifiait passer deux jours supplémentaires en compagnie de Nivraya et Justar. Cette réalisation le mit profondément mal à l’aise. Et quand elle arriva enfin à sa hauteur, il inclina le buste et la salua très protocolairement, espérant que cette distance... il ne savait pas trop ce qu’il espérait en fait, mais, lâchement, il ne se sent pas prêt à affronter Nivraya sur leur dernière rencontre. La confiance perdue entre eux était une blessure bien plus dure à cicatriser et bien plus douloureuse que toutes les plaies de la chair.

- Mon époux et mon beau-père sont absents, mais ils reviendront sous peu. Je crois que nous allons devoir partager le même toit quelques temps, si vous n'y voyez pas d'inconvénients.

Thorondil dissimule à grand peine une grimace douloureuse. La situation était donc pire qu’il ne l’avait d’abord imaginée. Si une part de lui était soulager de ne pas avoir à affronter Justar dont il n’avait rien de moins que trahi la confiance, il se trouvait piéger avec Nivraya pour seule compagnie, avec toutes les obligations qui seyaient aux hôtes et aux invités de leur rang. Rien que d’imaginer les repas avec l’autre pour unique compagnie il s’en sentait déjà nauséeux. En levant les yeux il vit bien Nivraya mais cette femme-là était entourée d’une carapace d’acier plus épaisse que les murailles de la Cité Blanche. Ce ne sont plus des masques qu’elle arbore désormais, ce sont des armures de guerre. A cette pensée, il sentit un frisson glacé lui remonter l’échine. Qu’ai-je fait ? Il se mordit la lèvre avant de répondre de sa voix la plus neutre.

« - Absolument aucun, ma Dame, bien au contraire. »

Le mensonge était si énorme qu’il n’y avait aucune chance que la dame se laisse berner, ni quiconque d’ailleurs. Derrière lui, les quatre hommes semblaient un peu plus mal à l’aise, n’arrivant bien évidement pas à saisir ce qui se passait devant eux.

En voyant ses compagnons se diriger avec joie vers la chambre qu’on leur a attribuée, le fauconnier ne put s’empêcher de ressentir un sursaut de jalousie. Qu’il aurait aimé que sa soirée soit aussi simple : une soupe et un bon lit, et aucune obligation... Si seulement. Et il y avait quand même peu de chance pour que Nivraya prétexte une fatigue extrême pour échapper au diner, ce serait bien mal la connaitre.
Il suivit le dialogue qu’elle échangea avec les autres hommes, retenant mal un grognement agacé. Encore une pique... Et il venait à peine d’arriver. Deux jours, ce n’était que deux jours... qui promettaient d’être, au mieux, interminables. Il tiqua cependant en apprenant qu’il n’y avait aucun homme en arme actuellement dans les lieux. Justar était-il donc fou pour laisser son épouse sans protection après les récents évènements et la menace qui planait sur elle. Demeson n’était peut-être plus une menace pour personne mais l’agresseur de la jeune femme n’avait pas été retrouvé aux dernières nouvelles ! Instinctivement, il porta la main sur le pommeau de Sûliavas à son flanc avant de se rappeler qu’il était peu probable que le danger l’ait suivit jusqu’à ce coin reculé de l’Arnor.
Et quand son idiot de serviteur se prit à parler pinceaux et couleurs avec la Dame, le grognement agacé du fauconnier raisonna de nouveau, et bien clairement cette fois, dans le couloir.

Finalement Nivraya laissa au bon soin de son serviteur les quatre hommes et guida Thorondil jusqu’à la chambre d’invité. Les jambes fourbues et les épaules alourdies de ses vêtements trempés, le chemin lui sembla interminable. Le silence, quant à lui, était pesant. Le soupire de soulagement qu’il laissa échapper en arrivant enfin à la chambre lui sortait du fond du cœur. La pièce était superbe, élégante et décorée avec goût. Le lit semblait confortable à souhait et la vue de la fenêtre devait être grandiose par temps dégagé. Il y faisait bon, ni trop froid, ni trop chaud. Un endroit parfait pour y prendre du repos, bien qu’un peu grand suivant les critères biaisés du fauconnier.
Nivraya resta quelques temps à côté de lui si bien qu’il craignit qu’elle ne tente d’entamer la conversation. Il se sentait bien trop fatigué pour le moment, il n’aurait sans doute pas la force de tenir ses arguments. Heureusement, la jeune femme s’éclipsa rapidement, en lui offrant de prendre un peu de repos avant le dîner. L’idée était bien trop attrayante pour qu’il y résiste. Il la remercia vaguement, sans croiser son regard.
Sitôt la porte refermée dernière la dame, le dùnadan se débarrassa de ses bottes boueuses, ses habits trempés, fit un brin de toilette pour se débarrasser de la crasse du voyage et se laissa tomber lourdement sur le matelas. Il ne fallut pas plus de deux minutes pour sombrer dans un profond sommeil sans rêve.


Il ne se réveilla qu’au tambourinement du serviteur des Gardelame contre sa porte. Encore ensommeillé, Thalion ouvrit la porte. Le dîner allait être servi et on avait porté ses affaires dans sa chambre durant son sommeil. Soit. Le fauconnier fit patienter le domestique le temps d’enfiler une tenue sèche et de contraindre sa tignasse encore humide dans un catogan simple. Après quoi, il se retrouva à suivre l’homme à travers le dédale de couloirs du Palais. La bâtisse, vide, lui paraissait froide et sans vie. Il se surprid à faire le parallèle entre ces couloirs et leur habitante avant de mettre cette étrange analogie sur le compte de la fatigue.

La salle à manger qui s’ouvrit devant lui, était très différente de la partie qu’il venait de traverser. La pièce dégageait un il-ne-savait-quoi de chaleureux. Et le fauconnier en aurait sans doute été sensible s’il n’avait pas été aussi stressé par l’épreuve qui l’attendait dans cette pièce : le dîner seul avec la Dame.
Nivraya était là, debout à côté de la table apprêtée pour eux. Elle avait changé : une plus belle robe, des bijoux, un teint plus frais... un maquillage qui aurait sans doute fait illusion s’il ne l’avait pas vu quelques heures plus tôt. Il s’avança vers elle, s’inclina de nouveau et baisa sa main, mais son attitude générale trahissait une certaine raideur.

- J'ai fait porter un repas à vos compagnons, ils ne manqueront de rien sous ce toit.

Surpris par cette entrée en matière tellement banale, Thorondil interrompit son mouvement à mi-chemin de s’asseoir pour fixer Nivraya. Il cligna plusieurs fois des yeux comme un homme hébété avant de répondre, mal assuré.

« - Merci. Je suis certain qu’ils vous en seront très reconnaissants. Le trajet fut long jusqu’à Gardelame et ils l’ont mérité. »

Il saisit ensuite le verre de vin pour trinquer. Il n’avait pas la moindre idée à quoi elle pourrait bien le faire trinquer...

- A nos retrouvailles !

Et, d’aussi bon qu’il fut, le vin eut toutes les difficultés du monde à passer le nœud de sa gorge alors qu’il répondait d’un geste vague. Comme si ces retrouvailles avaient de quoi servir de toast...
Puis le silence retomba. Visiblement, Nivraya s’attendait qu’il fut le prochain à lancer la conversation mais son esprit était vide, il ne trouvait rien à dire, et tout ce qui lui passait par la tête lui semblait plus gênant encore que le silence qui s’alourdissait déjà. Il fit une première tentative :

« - Heu... »

Guère concluante. Il referma la bouche et reprit une gorgée de vin pour se donner du courage. Autant y aller franchement, rien ne servait de passer la soirée à tourner autour du pot, cela ne ferait que retarder l’inévitable.

« - Je suis... heureux de voir que vous vous remettez de... enfin... »

Mauvais, mauvais, inutile d’aggraver les choses d’un mensonge. Elle ne se remettait visiblement pas du tout ! L’inquiétude dissimulée dans son ton ne passerait pas inaperçue et il doutait sincèrement que la dame n’en prenne pas ombrage. Changement de plan ! Un instant, il fut sur le point de parler de sa rencontre avec Alyss mais se ravisa, ce n’était pas plus une meilleure idée que la précédente. Ne restait plus qu’une chose à dire. Il regarda les plats qu’on leur apporta, tout appétit disparu.

« - Je suppose que vous êtes déjà au courant, n’est-ce pas, de l’issue du procès ? Il ne nuira plus à personne. »

Les pieds dans le plat ! Parfait ! Pourquoi s’encombrer des niaiseries de circonstance quand, de toute façon, tout les mènerait à ce point, d’une façon ou d’une autre, et malgré toutes les tentatives d’esquive. On en était là. Il n’avait jamais été doué pour la conversation, les discours et les courbettes, il avait fait semblant une fois et la catastrophe qui en avait résulté... Il ne voulait plus essayer.
Peut-être Nivraya s’énerverait-elle, le chasserait dans sa chambre d’invité jusqu’au retour de son beau-père et il pourrait de nouveau savourer ses repas dans la solitude. Celle-là même qu’il s’imposait depuis un mois, punition inconsciente de ses échecs.
Il contracta tous les muscles de son cou pour avorter une tentative de baisser le regard. Sa vue périphérique entièrement brouillée, il ne voyait que Nivraya, n’avait conscience que de sa présence. Les prochaines secondes définiraient de façon totalement définitive l’intégralité de son séjour au Palais Blanc à n’en pas douter.
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Nivraya
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Mar 18 Aoû 2015 - 18:33
Au moins, Thorondil a joué le jeu de leurs retrouvailles à merveille, et il a su faire illusion devant les membres de la compagnie qui l'a accompagné jusqu'à Gardelame. Elle ne peut que se féliciter de sa décision, satisfaite qu'il ait trouvé à lui épargner la douloureuse épreuve de devoir régler leurs comptes en public, alors qu'elle n'y est pas préparée. Probablement escompte-t-il discuter avec elle en privé, une fois qu'il aura déposé ses affaires et pris un peu de repos. De toute façon, comment peut-il en être autrement ? Après tout ce qu'ils ont vécu tous les deux, il leur est tout simplement impossible de passer à autre chose, de ne pas évoquer le passé. A l'évidence, ils sont tous les deux encore rongés par ce qu'il s'est produit durant le mariage, pour des raisons différentes et qui leur appartiennent. En conduisant les soldats, le guide et le serviteur dans leurs chambres, Nivraya ne peut s'empêcher de se dire que toute cette situation est absurde. Un caprice du destin, qui a poussé Thorondil à arriver précisément au moment où Justar et son beau-père sont absents. Personne à part elle pour recevoir l'invité de marque, qu'elle doit donc accueillir avec toute la courtoisie nécessaire. Elle est certaine que le fauconnier ne se formalisera pas le moins du monde si elle lui donne la dernière des chambres de domestiques, et qu'elle lui fait porter un repas miteux, mais il en va de la réputation de la famille de Gardelame. Les apparences, toujours les apparences. Ils doivent les sauver pour se convaincre encore et toujours qu'ils valent mieux que la roture. C'est parfois un combat difficile à mener…

Après avoir abandonné le vétéran à sa chambre, pour lui laisser le temps de se préparer, elle regagne elle-même ses appartements pour s'y changer. Son bureau privé est dans le plus grand désordre, et les documents qu'elle a jetés à terre dans un accès de rage sont toujours éparpillés. Elle décide de s'y consacrer plus tard, et de mettre à profit le temps qui lui est donné pour se pomponner et se préparer. Ce faisant, alors qu'elle se toilette vigoureusement, et qu'elle réfléchit à quelle paire de boucles d'oreilles porter, elle ne peut empêcher ses pensées de divaguer vers le fauconnier. Quelque part, elle est heureuse de le revoir, avec l'impression étrange qu'il n'a pas changé. Il est toujours aussi dégingandé, mal à l'aise en société, avec l'air de ne pas savoir quoi faire de son corps quand on ne lui demande pas de tuer quelque créature ennemie du royaume. Il a des manies amusantes, et elle a l'impression de lire en lui comme dans un livre. Il ne peut rien lui cacher : ni ses hésitations, ni ses colères, ni ses moments de gêne. Elle a l'impression de jouer avec lui quand ils discutent, et c'est peut-être l'impression qu'elle n'a rien perdu de son influence sur lui qui l'aide à tenir debout. Elle sait que même affaiblie, même blessée, elle est toujours capable de lui donner le change. Au moins dans ce domaine, elle sait n'être pas prête de lui céder le pas.

C'est la raison pour laquelle elle passe une bonne heure à se cuirasser, à se préparer mentalement à leur conversation, envisageant toutes les directions possibles dans lesquelles leur conversation peut partir. Elle veut avoir la maîtrise de tout, et contrôler à tout moment ses réactions, pour ne pas lui donner la moindre prise. A son arrivée, elle constate qu'elle n'aura vraisemblablement pas à fournir trop d'efforts pour cela. Il est encore plus stressé qu'elle peut l'être, et il paraît appréhender la confrontation inéluctable vers laquelle ils se dirigent. Parce qu'il se sent responsable de son état ? C'est fort possible, et il n'a pas tort sur ce point. Nivraya, au fond d'elle-même, est convaincue que c'est le fauconnier qui est le principal responsable de son état. C'est lui qui a absolument tenu à exploiter sa faiblesse, et c'est lui encore qui est à la source de son profond différend avec Justar. Il n'a sans doute pas conscience de ce dernier point, mais cette blessure est presque plus douloureuse que tout ce qu'elle a déjà subi. Perdre la confiance dans l'être aimé est une chose absolument atroce, et elle doute fort qu'il puisse comprendre sa situation. Elle le voit plutôt du genre à fuir ce genre de problèmes et à se vider l'esprit en guerroyant. Elle ne peut pas s'offrir le luxe de fermer les yeux, et au contraire elle doit vivre avec ces fardeaux, car elle sait bien que sans son époux, elle n'est plus rien. Voilà la différence entre un homme et une femme d'Arnor.

Ils prennent donc place autour de la modeste table, et Nivraya porte un toast volontairement provocateur, afin de tester sa réaction, de mesurer son degré de confiance. Elle n'est pas déçue du résultat, et a l'impression que chacune de ses phrases est comme un dard qui vient harceler le fauconnier, rester planté en lui en lui infligeant une douleur lancinante quoique négligeable. C'est seulement leur nombre qui le fait ployer, et elle se satisfait cruellement de le voir si vulnérable. Lui, l'invincible combattant, vétéran des guerres du Nord, se trouve totalement démuni face à une femme qui se contente de lui asséner quelques piques bien placées. Elle trouve la situation à la fois cocasse et jouissive. Elle prend un plaisir malin et malsain à le titiller, sans même trouver anormal de se réjouir du malheur de son prochain. Au contraire, elle s'en nourrit pour se reconstruire, se convaincre à nouveau qu'elle est forte et en contrôle.

Elle le dévisage intensément, alors qu'il fait un premier essai pour prendre la parole. Son hésitation, plus que par les mots, se lit sur son visage qui se crispe légèrement. Il avale une gorgée de vin, sans qu'elle le lâche du regard, attentive à ses moindres tremblements nerveux, à la vitesse à laquelle il cligne des yeux, au froncement léger de ses sourcils, à la manière dont il s'humecte les lèvres. Autant de détails qui, assemblés, sont aussi limpides pour la jeune femme que si Thorondil avait écrit sur son front « je veux mourir ». Elle demeure immobile, maîtrisée, l'opposition parfaite au caractère impulsif et spontané du fauconnier. Là où elle peut deviner sa gêne, elle s'efforce de dissimuler ce qu'elle ressent. Elle ne veut pas qu'il comprenne qu'elle le juge en espérant le voir lui présenter des excuses, qu'elle attend de lui qu'il implore son pardon, qu'il se jette à ses pieds en la suppliant de se montrer compréhensive avec son époux. Oui, s'il faisait ça, elle pourrait peut-être laisser une seconde chance à Justar. Mais Thorondil, quoique galant, n'est pas du genre à se jeter aux pieds d'une femme pour si peu, et il demeure sinon fier, au moins digne. Elle ne laisse rien paraître de sa légère déception, et l'observe tenter une seconde approche, peut-être la plus maladroite de toutes.

Cette fois, bien qu'elle soit préparée, elle ne peut s'empêcher de froncer légèrement les sourcils. On dirait qu'il parvient toujours à la prendre au dépourvu, quand il le souhaite. Pendant une fraction de seconde, elle se demande s'il ne se moque pas d'elle, s'il ne cherche pas à la faire craquer pour reprendre l'avantage. Et puis elle se souvient de qui se trouve en face d'elle. Thorondil, l'homme le moins à l'aise en société qu'il lui ait été donné de rencontrer. Elle comprendre qu'il n'obéit à aucun plan, et qu'il cherche sincèrement un moyen commode de lancer une conversation. Elle se retient d'enfoncer son visage dans sa main en soupirant de désespoir, et se contente de retrouver un visage parfaitement neutre. Cet homme est un cas unique d'incompétence sociale poussée. Oser essayer de lui dire qu'elle se remet de son traumatisme, alors qu'il est évident qu'elle est dans un pire état que celui dans lequel il l'a laissée… Quel culot ! Certes, elle marche. Les blessures sur son dos ont commencé à se résorber, et elle peut enfin dormir confortablement, sans se réveiller en pleine nuit, gémissant de douleur, des larmes dans les yeux. Ce sont les seuls points positifs notables, car pour le reste… elle est toujours terrifiée par des choses anodines, des bruits qui ne devraient pas la faire sursauter, et on la retrouve toujours plongée dans ses pensées, parfois en bougeant les lèvres comme si elle parlait à quelqu'un d'invisible. Ces absences inquiètent son époux, mais que peut-il pour la soigner ? Les médecins de l'âme n'existent pas, et il sait qu'aucun charlatan exorciste ne pourra déraciner la graine de peur que cet épisode a planté dans l'âme de Nivraya. Alors il s'efforce de l'apaiser, d'appliquer un baume sur les plaies de son corps et de son âme, de la serrer contre lui pour lui faire sentir qu'il est là. Il est terrible de constater qu'elle ne paraît pas y être sensible. Surtout pas depuis quelques jours.

Enfin, le fauconnier se décide à mettre les pieds dans le plat, sans s'embarrasser de circonlocutions et de tournures compliquées pour exprimer le fond de sa pensée. C'est une approche pour le moins originale que d'aborder leur affaire par la condamnation de Demeson, mais elle reconnaît qu'elle est pour le moins efficace. Au moins, cela leur permet de parler de leur victoire commune contre un traître à la couronne, et non pas de leurs désagréable dernière conversation, qui a laissé de sombres marques sur leur esprit. Elle dévisage Thorondil un moment. Un long moment. Elle le laisse mariner, se plaisant à le voir lutter pour soutenir l'assaut qu'il attend de toute évidence. Il se prépare à se faire hurler dessus, mais elle n'en fait rien. D'une voix froide, calme et sèche, elle répond :

- Il ? Vous voulez sans doute parler de Demeson ?

Elle n'a pas peur de prononcer son nom. Pour elle, ce traître n'est qu'un misérable, et elle se refuse à craindre son fantôme alors que son corps est désormais six pieds sous terre, dans une fosse commune, la tête enterrée plus loin pour éviter qu'il ne puisse réfléchir à un nouveau complot dans l'au-delà. En prononçant son nom, sur un ton cassant, elle regarde droit dans les yeux son interlocuteur, comme pour lui montrer toute la dureté de son attitude à l'égard des traîtres, toute l'énergie qu'elle a mis et qu'elle compte mettre à traquer les hommes comme lui, qui menacent la sécurité du royaume. Elle reprend :

- J'ai entendu que vous avez témoigné, lors de ce procès. J'avais peur que vous ne vous rétractiez… Merci, Mils. Vous pouvez vous retirer.

Le serviteur, qui vient de déposer un dernier plat sur la table, s'empresse de s'exécuter. Comme à son habitude, il s'en va attendre dans une pièce adjacente, en tendant l'oreille pour écouter le son d'une petite cloche en argent qu'il vient de déposer sur la table. C'est là le signal qui indique que l'on a besoin de lui. Refermant soigneusement la porte derrière lui, il laisse les deux convives face à leurs plats, relativement modestes mais de toute évidence excellents. Un filet de poisson cuit avec soin, parfumé de quelques épices, associé à des pommes de terres en sauce. Du pain et du fromage complètent le tout, pour un dîner consistant sans être un banquet, savoureux sans être du grand art. Nivraya s'empare de ses couverts, et se fend d'un « bon appétit » sincère, avant de commencer son repas. Elle poursuit, sur un ton légèrement acide :

- On m'a aussi dit que vous n'avez pas manifesté la plus grande joie, quand la sentence est tombée.

C'est un doux euphémisme. Ce « on » dont Nivraya parle est évidemment Alyss, qui a laissé traîner ses oreilles, et qui a cru comprendre que le caractère du fauconnier s'était fait particulièrement sombre à l'issue du jugement. Une attitude qui n'a pas manqué d'éveiller la curiosité de certains nobles, qui se sont demandés pourquoi Thorondil, grand héros d'Annùminas, n'applaudissait pas la condamnation à laquelle il avait participé. Si personne n'a encore remis en doute la culpabilité de Demeson, grâce notamment aux accusations portant sur le traitement qu'il a infligé à Nivraya, certains en sont venus à s'interroger sur les raisons d'un tel comportement, qui a beaucoup tranché avec l'opinion générale. Quand un homme de la stature de Thorondil de Kervras ne paraît pas s'enthousiasmer de l'arrestation d'un ennemi de la couronne, on peut se poser des questions. Elle se décide à ne pas le harceler de davantage de questions, et préfère changer de sujet, presque brusquement :

- J'ai également cru comprendre que vous aviez payé pour les funérailles de Lise Demeson. C'est un geste très noble de votre part, surtout quand on sait qu'elle s'est donnée la mort à cause de vous…

Ce coup-là est particulièrement mesquin, mais Nivraya ne le regrette absolument pas. Elle ne peut pas nier qu'elle a envie de pousser le bouchon le plus loin possible. Dans quel but ? Elle l'ignore tout à fait. Peut-être a-t-elle envie de voir le fauconnier craquer, d'une manière ou d'une autre. Quelque part, le voir fondre en larmes et céder à l'abattement ne serait pas pour lui déplaire, et elle en tirerait une certaine satisfaction : voir qu'elle n'est pas la seule à avoir souffert dans cette histoire. D'un autre côté, elle sait qu'il est trop solide pour ça, et elle penche plus pour la réaction de colère. Elle imagine presque qu'il va se lever et quitter la table, outré. Ou même qu'il va lever la main sur elle, la frapper de toutes ses forces. Curieusement, elle l'attend, elle le défie du regard, comme pour lui dire « vas-y, ne te retiens pas, c'est tout ce que je mérite ». Elle a terriblement peur de ce qu'il est capable de lui faire, mais en même temps elle ne peut s'empêcher de souhaiter qu'il la frappe. Pour un peu, elle lui tendrait même un couteau en lui disant de mettre fin à ses jours. Au moment où cette pensée lui traverse l'esprit, elle se rend compte ce la noirceur de sa réflexion, et sursaute sans raison apparente.

Son verre lui échappe des mains, rebondit sur le coin de la table en renversant du vin sur la nappe, avant de s'écraser par terre, se brisant en mille morceaux. Le bruit est atroce, la vision de ces morceaux de verre tranchants comme des lames de rasoir la terrifie, et avant que le pied relativement intact ait fini de rouler sur le parquet, elle est déjà debout, sa chaise renversée, après avoir reculé à un bon pas des débris de l'accident. Sa poitrine se soulève à un rythme anormalement élevé, et elle reste un instant, les yeux rivés sur ce qui a été un verre, avant de revenir à Thorondil. Pendant une seconde, il peut lire à quel point elle est désemparée, avant qu'une inspiration plus maîtrisée l'aide à ajuster son masque de bataille. Elle ouvre la bouche, comme pour expliquer son geste, sa réaction, comme pour se justifier, mais elle s'empresse de se mordre la lèvre pour ne pas se laisser aller à dire quelque chose qu'elle pourrait regretter. Ne rien dire, nier en bloc, ne pas se reposer sur quiconque, au risque d'être encore trahie. Elle sait ce qu'elle risque à se confier. Encore. Justar lui a déjà montré à quel point on pouvait souffrir d'aimer, et elle n'est pas prête à se laisser aller à la moindre confidence, à la moindre seconde de faiblesse. Comme si l'amitié pouvait aider… Comme si l'amitié était autre chose qu'une trahison longue à mettre en place. Elle ne voulait plus d'amis, elle ne voulait plus aimer. Elle veut simplement se battre. Seule. Et triompher. Seule. Qu'importent les gens qui l'entourent, puisqu'au fond ils finiront par la poignarder dans le dos un jour ou l'autre…

Alors, résolue, elle tend la main non pas vers Thorondil, mais vers la petite cloche sur la table. Elle la fait tinter, lui tirant un son argentin guère déplaisant, et s'absorbe dans la contemplation de son crime. Le vin qui se répand doucement, en une marée carmin, glisse autour des bris de verre comme s'il s'agissait de rochers perdus au milieu d'un fleuve. Il épouse leur forme, et continue sa progression, cherchant vainement un interstice pour se glisser dans le parquet vernis. Nivraya recule le pied, craignant déraisonnablement de marcher dedans, et esquive le regard du fauconnier en choisissant habilement de regarder dans la direction d'où va apparaître Mils, son serviteur. Mais il ne vient pas. Impatiente, elle fait sonner la cloche une nouvelle fois, avant de s'avancer vers la porte. Thorondil lui lance quelque chose, mais elle n'écoute pas, trop occupée qu'elle est à grommeler après son domestique, qu'elle imagine occupé ailleurs. Elle pousse la porte sans douceur, et lance :

- Mils ? Mils, où êtes-vous ? J'ai besoin de vous, ici.

Un silence de mort lui répond. Elle entend distinctement que Thorondil s'est levé, et qu'il vient après elle. Sans se soucier de lui, elle s'avance dans la pièce, qui ressemble à une vaste cuisine. C'est là que sont préparés la plupart des plats pour les repas courants, même s'il semble évident qu'une cuisine de plus grande taille se trouve plus bas dans le palais, pour les réceptions de grande importance. Celle-ci est plongée dans une obscurité inquiétante, percée seulement par le chandelier de Mils, qui trône sur une table de belle taille où les serviteurs et commis de cuisine ont pour habitude de manger. Les flammes vacillent à cause de la fenêtre ouverte, et du vent qui s'engouffre par cette faille dans la muraille. Nivraya s'en approche d'un pas décidé, et s'apprête à la refermer quand une pulsion soudaine la pousse à regarder en bas. Elle passe la tête au dehors, en érigeant sa main comme un bouclier dérisoire contre la pluie violente. Rien. Rien d'autre que les vagues qui viennent s'écraser contre les flancs du rocher de Gardelame. Mais que s'est-elle attendu à voir, sinon ce spectacle qu'elle connaît par cœur ? Un frisson lui parcourt l'échine, et elle referme la fenêtre, pour se rendre compte que Thorondil s'est approché d'elle silencieusement. Elle recule vivement, comme si elle craignait qu'il ne la malmène, même si cela ne semble pas être son intention première. Il s'apprête à parler, mais elle le coupe. Inquiète ? Elle essaie de le cacher. Elle parle plus vite que d'habitude :

- Ce n'est rien, ce n'est rien. Mils a sûrement dû s'absenter quelque peu…

Sans son chandelier, qui trône négligemment sur la table ? Rien n'est moins sûr. Elle-même n'en croit pas un mot, et elle est certaine que le fauconnier n'est pas davantage convaincu. Toutefois, elle se refuse de céder à la panique pour si peu. Un éclair déchire le ciel, et les ombres qui apparaissent sur le visage de la jeune femme trahissent pourtant ses sombres pensées, et les doutes qui l'assaillent. Elle refuse de croire qu'il soit arrivé quelque chose de grave. Pas ici. Pas maintenant. Elle regarde à l'extérieur, la nuit noire et inquiétante qui paraît gagner toujours plus de terrain sur les maigres bougies qui ne dispensent plus qu'un halo de lumière misérable, conquis par les ténèbres. Elle refuse d'y croire. Elle ne veut même pas y songer, et pourtant son esprit est déjà ailleurs, comme bloqué. Elle reste un moment dans le vague, avant de souffler sans s'en rendre compte :

- Ça fait un mois. Jour pour jour…

A cet instant, elle comprend que Mils est mort, et que le loup est dans la bergerie.
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Thorondil
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Mer 9 Sep 2015 - 0:18
Ainsi les hostilités étaient ouvertes. Il était difficile de dire si cette façon de se parler était devenu en quelque sorte leur seul moyen de communication ou s’il y avait encore l’espoir d’arranger les choses. Thorondil ne savait plus vraiment que dire ou faire pour échapper à cette tension permanente. Mais, au fond de lui, il était rassuré de la voir toujours aussi vive et venimeuse, même s’il était la cible de son courroux. Cela lui donnait la sensation qu’elle n’était pas totalement brisée, que ce qui avait été cassé pouvait être réparé. Une sorte d’espoir se débattant avec la douleur, que les dégâts n’étaient pas irréversibles. Alors il subissait sans broncher. Peut-être même, qu’inconsciemment, il se sentait mériter ces attaques furtives mais d’une efficacité redoutable. Il se soumettait à son jugement et à son châtiment. De toute façon, il avait abandonné l’idée de réussir à satisfaire ses attentes. Il n’arrivait pas à agir comme elle le souhaitait ni dire ce qu’elle voulait entendre. Tout ce qu’il pouvait dire ou faire ne ferait que de toute façon aggraver les choses dans ce cercle vicieux dont il ne voyait aucune fin.

Il avait su, dès l’instant où il avait ouvert la bouche, que ce n’était pas ce qu’on attendait de lui... comme d’habitude. Mais la tempête qu’il attendait ne vient pas... Seulement le regard froid de Nivraya qui se posa sur lui, aussi insondable que pénétrant. L’homme ne détourna pas les yeux, tendu à l’extrême. Mais, quand finalement elle parla, son ton portait tout le calme du monde. Il déconcerta le fauconnier. Encore une fois.
Elle prononça le nom de leur ennemi comme s’il n’était rien. Rien qu’un cafard écrasé, tombé dans l’oubli et le déshonneur. Un simple traitre, rien d’autre. Rien...

A la suite de quoi, elle lui fit la morale. C’eut été trop d’espérer qu’elle n’en eu pas entendu parler. Bien évidement, même au loin, Nivraya restait Nivraya, cette femme qui brûlait d’un besoin impérieux de contrôle, de savoir. Alyss l’avait vu ce jour-là alors la Dame de Gardelame savait tout. Son témoignage, son amertume, sa morosité... Comme avant, Nivraya savait tout de lui, comprenait tout, et tirait les ficelles avec aisance, alors que lui la regardait sans rien trouver ou deviner que les couches successives de masques et de murailles impénétrables. Le peu de fois où il avait cru entrevoir l’âme véritable de la dame, l’instant ne durait que le temps d’un battement de paupière et disparaissait. Un étrange destin le poussait à graviter autour de cette femme sans qu’il ne sache pourquoi. C’était un mystère qui le maintenait enchainé à elle, pour leur plus grande désolation à l’un comme à l’autre.
Thorondil supporta les reproches sans broncher et, étonnement, sans même sembler y prendre ombrage. Ce n’était finalement que les mêmes mots qu’il se répétait, en lutte avec sa conscience, jour après jour depuis un mois.

Le dùnadan regarda son assiette avec amertume, semblant accuser le poisson mort d’être la cause de ses malheurs. Il n’avait pas faim... Il n’avait plus faim en fait. Le voyage l’avait affamé, mais désormais son estomac et sa gorge étaient si noués, qu’il craignait de ne pas aller au delà d’une simple bouchée. Il répondit au « Bon appétit » de la jeune femme sans entrain et entreprit de couper lentement une pomme de terre.

« - Je n’y ai vu aucune raison de me réjouir dans cette affaire. Demeson méritait mille fois son sort pour ce qu’il a fait... Mais un mensonge reste un mensonge, tant bien même condamnerait-il un coupable... » répondit-il d’une voix morne en continuant à fixer le contenu de son assiette.

Contrairement au reste de la noblesse, Thorondil se fichait bien de ce que les autres pouvaient bien penser de lui. Grand héro ou vagabond sans le sou, cela n’avait pour lui aucune importance. Et les regards des nobles après le procès avaient bien été la dernière de ses préoccupations. Il n’était pourtant pas étonnant que Nivraya, elle, s’en soucie. Tout son plan résidait dans la crédibilité du témoin qu’il était. Une autre vague de dégoût remonta la gorge du fauconnier qui retint à grand peine un mouvement pour écarter son assiette de devant ses yeux.

- J'ai également cru comprendre que vous aviez payé pour les funérailles de Lise Demeson. C'est un geste très noble de votre part, surtout quand on sait qu'elle s'est donnée la mort à cause de vous…

La dernière pique de Nivraya fit aussitôt mouche. Elle n’aurait pu viser plus juste. La colère envahit aussitôt l’homme à l’autre bout de la table. Si son éducation et son caractère le lui avait permis, il aurait sans doute calmement répondu qu’il n’était en rien responsable de cette tragédie, que tous ces évènements n’avaient pas de sens, que beaucoup de choses clochaient... Ou encore, que quoiqu’il en soit, Lise Demeson méritait un enterrement digne loin de la souillure qu’avait apporté son père à leur nom. Au lieu de quoi il releva lentement la tête. La fourchette crissa dans le fond de son assiette. Ses yeux flamboyaient d’une vie qu’ils n’avaient plus affichée depuis bien longtemps.

« - C’est étrange, dans mes souvenirs c’est vous qui en confessiez la faute... » répliqua-t-il dans une fureur froide.

Ses poings étaient serrés autour de des couverts qu’il ne parvenait pas à relâcher. Sous son poignet, la faïence de son assiette émit un craquement un peu inquiétant sans toutefois se fissurer. Les mâchoires serrées, le fauconnier regardait la dame fixement. Nivraya avait choisi ses armes dans leur duel sans merci. Ce n’était pas les préférées de Thalion mais il était bien décidé à se laisser écraser sans se battre. Elle voulait mordre, il pouvait mordre aussi !
Son regard à elle soutenait le sien avec hargne et défi. Elle voulait le pousser à bout, à des extrémités dont il se savait incapable et qui pourtant sonnaient de plus en plus douces à ses oreilles. Cependant, quelque chose dans les yeux verts perturbait l’homme. Quelque chose de morbide, malsain, comme si elle attendait, souhaitait même, qu’il se lève et écrase sa main sur son visage. Cela eu pourtant un effet inverse sur sa colère. Elle reflua aussi rapidement qu’elle s’était attisée, laissant derrière elle une profonde incompréhension.
Mais le fauconnier n’eut pas le temps de réagir à cette révélation. En un battement de cil, tout changea. Le regard de Nivraya vacilla sans raison, elle sursauta et le verre qu’elle tenait en main s’échappa, rebondissant et roulant sur la nappe avant de finir sa course en multiples éclats sur le sol. Son contenu s’éparpilla sur plusieurs mètres tout autour. Puis elle fut debout d’un bond, proche de la panique, la respiration rapide et sifflante, l’air totalement perdu.

Thorodil fronça les sourcils. Il cherchait quelque chose. Il avait l’intime conviction qu’il était sur le point de trouver une réponse capitale, que Nivraya avait enfin laissé échapper un morceau de la solution à son énigme, quelque chose à quoi se raccrocher pour réparer les dégâts peut-être ? Il avait le sentiment de connaitre ce qu’il avait devant les yeux sans parvenir à l’identifier clairement.
Par réflexe, il lâcha ses couverts, se pencha sur son siège et commença sans un mot à ramasser les quelques débris de verre à ses pieds tandis que la jeune femme se demandait encore quelle réaction adopter. Il siffla quand un bord acéré lui entailla le pouce mais ne broncha pas. Le vin et le sang tâchaient ses doigts sans qu’il n’y prête guère attention. Quelque part au dessus de lui, Nivraya sonna la clochette afin d’appeler son serviteur. Ne voyant plus de raison de s’agiter ainsi, le fauconnier posa les éclats qu’il avait amassés sur le bord de la table et, comme la dame, regarda dans la direction où devait apparaitre l’autre homme.

Le temps passa et Mils n’arrivait toujours pas. La Dame de Gardelame s’impatienta et appela oralement son serviteur. Toujours rien. Thorondil finit par se lever également et, sans trop y prêter attention, alla se placer prêt de la rousse, légèrement en retrait comme le ferait un garde du corps. Et lorsqu’elle décida d’aller voir par elle-même, il resta un pas et demi derrière elle. Mais avant de quitter la table, il s’empara de son couteau à viande, posé près de l’assiette qu’il venait de délaisser. Il avait laissé Sûliavas dans sa chambre et n’aimait pas se sentir désarmé quand quelque chose d’anormal se profilait. Et à en juger par la réaction de Nivraya, quelque chose d’anormal se passait effectivement.

La pièce sur laquelle ils débouchèrent était une grande cuisine mais le dùnadan ne pouvait en deviner aucun détail. La pièce était plongée dans le noir, éclairée seulement d’un simple chandelier, solitaire posé sur une table au centre. La flamme vacilla à l’entrée des deux nobles mais ne fut pas soufflée. Mais aucune trace de Mils. Le serviteur semblait s’être volatilisé. La fenêtre était grande ouverte et la tempête de dehors semblait envahir la pièce. Il y faisait froid et humide, et c’était un miracle que la chandelle est survécue aux bourrasques.
Nivraya se dirigea pour fermer le carreau mais le fauconnier ne put s’empêcher de remarquer son attitude étrange. Chacun de ses gestes semblaient agités de minuscules sursauts, elle semblait inquiète. Non, angoissée. Et à présent elle semblait chercher quelque chose à travers la tempête, au milieu du paysage tourmenté qu’offrait ce point d’observation. Après un tour de pièce, Thorondil décida de la rejoindre, aussi curieux que mal à l’aise. Il entendait la petite voix de son instinct se faire de plus en plus présente à l’arrière de son cerveau. Il mit tout d’abord cette étrange alerte sur l’attitude de son hôte et la tempête au dehors.

- Ce n'est rien, ce n'est rien. Mils a sûrement dû s'absenter quelque peu…

Rien ? Si ce n’était rien pourquoi sursauter ? Pourquoi ce regard ? Cette phrase sonnait tellement creuse que le fauconnier ne pouvait même pas envisager d’y croire. Nivraya elle-même ne semblait pas convaincue de sa propre explication et commençait à montrer des tics nerveux. Etait-ce son propre cœur qu’il entendait battre si vite ou celui de la femme qui lui faisait face. Malgré le violent orage au dehors, l’intérieur du Palais semblait étrangement calme. Trop calme.
Le silence fut brisé par un simple souffle, quelques mots murmurés qui firent l’effet d’un coup de massue.

- Ça fait un mois. Jour pour jour…

Un mois. Jour pour jour. Soudain, la lumière ce fit dans l’esprit du guerrier. Il savait précisément ce qui c’était passé un mois plus tôt, au jour près. Il prit une grande inspiration qui se bloqua en chemin. Nivraya dut lire l’éclair de compréhension dans ses yeux et sembla déjà regretter ses mots malheureux.
Le fauconnier resserra sa prise sur le couteau de table qu’il tenait déjà fermement en main. L’argenterie pressait la coupure de sa main. Quelque chose de grave se jouait entre ses murs, quelque chose que les mensonges et la récalcitrante de la dame avait engendré. Et il comprenait pour qui cette chose était venue. Il maintint son regard sur la femme, hyper consciences de tout ce qui les entourait. Il se sentait vulnérable et prit au piège dans une demeure vide de serviteurs et surtout d’hommes en armes. Son instinct prit alors le dessus. Brusquement, Thorondil sembla reprendre vie. Ils ne devaient surtout pas rester là !

Un mois, jour pour jour... Depuis tout ce temps, il avait été hanté par le sentiment persistant que cette affaire ne serait pas enterrée avec Demeson, qu’elle était loin d’être terminée. Tant de zones d’ombre, de non-dits, de mystères... Cela ne pouvait indéfiniment rester dans le passé. Quelque chose était à l’œuvre ici. Quelque chose qui terrorisait Nivraya malgré tous ses efforts pour le dissimuler. Thorondil n’était pas dupe.

Le Fauconnier du Roi n’avait désormais qu’une seule idée en tête : recouvrer son épée et les mettre tout deux en sécurité. Mais Sûliavas se trouvait dans l’aile des chambres d’invités, dans un trajet qui lui avait déjà semblé bien long à l’aller. Et dans ses conditions il ne pouvait en toute conscience laisser Nivraya seule. Si, comme elle le croyait – et il en était intimement persuadé – c’était les évènements du mariage royal qui revenaient les hanter alors elle était la proie principale de ce danger inconnu.

« - Venez ! » ordonna-t-il, la voix grondante, en lui saisissant le poignet.

Sans attendre, la jeune femme se rebiffa, tant par la parole que par les gestes, le rejetant en bloc. Mais Thorondil avait la patience déjà bien émoussée et décida de passer outre la plus élémentaire courtoisie. Il ne savait aps ce qui se passait mais c’était loin d’être aussi anodin que la Dame de Gardelame voulait bien essayer de lui faire croire.
Un mois, jour pour jour... Et si c’était le même homme qui s’en était pris à Nivraay la première fois ? Le seul indice qu’il avait récupéré alors était une trace de pas imparfaite dans la boue et la force d’enfoncer un poignard émoussé dans la chair d’une jeune fille en pleine santé. Ce qui tendait à prouver que cet homme était redoutable, méthodique et ne laissait rien au hasard. Et si ce n’était pas lui ? Alors il en savait encore moins que rien, ce qui n’était pas pour le rassurer plus.

Thorondil resserra sa poigne autour du bras de sa compagne et commença à la trainer à sa suite, bon gré, mal gré, hors de la pièce. Cette dernière, de nouveau, pesta, protesta et se débattit mais l’homme semblait sourd.
Ce ne fut qu’une fois dans le couloir, voyait qu’elle continuait de lutter contre lui, qu’il fit volte-face.

« - Maintenant ça suffit ! Il se passe quelque chose ici d’anormal et je ne me calmerais qu’une fois convenablement armé ! Alors soit vous me suivez sans brailler et renâcler comme une vieille bourrique, soit je vous balance à travers mon épaule comme un sac de grains. A vous de choisir la solution qui vous paraitra préférable, ma Dame ! »

Un silence choqué s’en suivit. Sa réaction sembla avoir prit totalement au dépourvu la dame qui cessa aussitôt toute vocifération. Profitant de cet instant d’hébétement, l’homme marcha au pas de course à travers le palais des Gardelame, espérant arriver à sa chambre sans croiser d’ennui. Plusieurs fois, Nivraya sembla prête à protester de nouveau et reprendre la lutte mais s’en abstint finalement. Etait-ce par peur qu’il ne mette sa menace à exécution ou par terreur d’attirer l’attention de la chose qui se passait ici. Il n’avait pas le temps de se poser la question, l’esprit complètement fixé sur son seul objectif du moment : s’armer.
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Nivraya
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Sam 19 Sep 2015 - 14:29
Dire que Thorondil n'est pas satisfait de la façon dont s'est déroulée l'affaire Demeson est un doux euphémisme, et Nivraya est bien consciente que dans cette histoire, il a été manipulé dès le début, et contraint d'aller contre ses principes. En un sens, elle a un peu de peine pour lui, car elle sait qu'il est du genre à honorer sa parole, et à ne pas trahir son code de chevalerie et de galanterie qu'il érige comme un bouclier comme la vermine. C'est sans doute d'ailleurs la seule chose qui a pu le différencier, par le passé, des vulgaires mercenaires, et il n'est pas étonnant qu'il s'y raccroche avec tant d'ardeur.

Mais d'un autre côté, elle est contente de lui avoir inculqué cette leçon de vie. La guerre qu'elle mène secrètement contre les ennemis du trône est tout aussi dangereuse et violente que celle qu'il peut livrer sur le champ de bataille. La seule différence est que les ennemis sont encore plus vils qu'il est possible de l'imaginer, et les héros souvent oubliés ou contraints de faire des choses atroces pour remporter la victoire. Elle sait pertinemment qu'il ne doit pas avoir une meilleure image d'elle et de la politique en général depuis cet épisode tragique – au contraire même ! –, mais au moins elle a la satisfaction de savoir qu'il éprouve un peu plus de respect pour son travail désormais. Lui a eu tendance à mépriser ce qu'elle représentait la première fois qu'ils se sont vus peut maintenant mieux comprendre ses réactions, et sa façon de voir les choses. Curieusement, malgré toute la tension qui existe entre eux, cela la réconforte quelque peu. La perspective de savoir que quelqu'un vous comprend est unique et précieuse. Thorondil n'est pas un ami, Nivraya ne peut pas vraiment dire qu'elle en ait. Hormis Alyss et Freyloord, bien entendu, mais eux constituent des exceptions difficilement explicables. Et encore, la notion de hiérarchie qui existe entre eux va quelque part à l'encontre de toute notion d'amitié pure et désintéressée. Le fauconnier apparaît comme un anti-ami, plutôt que son ennemi. Au fond de lui, il doit la détester plus que quiconque, et pourtant ce faisant, il ne peut s'empêcher d'essayer de la protéger, quitte à aller à l'encontre de ses désirs à elle. N'est-ce pas ce qu'un ami ferait, en fin de compte ?

Mais cet anti-ami-là est aussi du genre à envoyer des piques bien senties, qui font mouche. Fort heureusement pour la jeune femme, Thorondil est trop pris par sa propre rage contenue qu'il est incapable de noter que sa phrase a durement touché Nivraya, qui a un léger mouvement de la tête trahissant son effort pour consolider sa défense mise à mal. A dire vrai, quand on attend la sournoiserie et les phrases détournées, on n'est pas toujours prêt à recevoir l'assaut frontal d'un homme dont la subtilité ne figure pas au rang de ses qualités. Elle se fend d'un sourire agressif, et porte un toast silencieux à son estocade. Peut-être parce qu'au fond, elle est incapable de desserrer les mâchoires. Il faut dire qu'elle a tant fait pour oublier la tristesse et la douleur de cette journée infernale que le fait d'avoir quelqu'un qui le lui rappelle sans ménagement est profondément difficile. Elle inspire calmement, toute en maîtrise et en discipline intérieure, avant de goûter tranquillement à son repas comme si de rien n'était. Elle veut laisser croire à Thorondil qu'elle trouve son attaque mesquine, et qu'elle est trop condescendante pour répondre à quelque chose d'aussi vil. Il ne doit surtout pas savoir qu'il a failli la submerger, et que seule sa grande fierté l'a empêchée de s'effondrer sur place.

Toutefois, aussi forte soit-elle, elle ne peut être parfaitement contrôlée, et son corps la trahit, laissant échapper l'espace d'un instant les ondes de panique qui gangrènent son esprit. Elle y met un terme aussi vite que possible, colmatant les brèches dans sa muraille qu'elle a cru d'acier, mais qui semble alors d'argile. Trop tard cependant. Le fauconnier l'a vue. Comment pourrait-il en être autrement de toute façon ? Ils sont seuls ici, dans cette grande pièce, et il ne peut regarder qu'elle et elle que lui. Les yeux dans les yeux, elle n'aurait jamais imaginé craquer avant lui. Surprise, elle choisit la retraite, et se concentre sur le cas de Mils son serviteur, qui refuse de venir. Elle y voit une excellente opportunité de se replier, de recomposer ses forces, et de revenir plus déterminée pour ne pas se laisser aller à une défaite humiliante. Pas contre Thorondil de Kervras !

Mais Mils n'est pas là…

Rien n'est à sa place, ce soir. Et la crainte de s'emparer d'elle. Et Thorondil d'arriver, comme l'ombre de la mort elle-même. Elle le regarde en essayant de rester sûre d'elle, mais dans cette cuisine obscure, il est si proche qu'il pourrait lui briser la nuque en un seul mouvement. La nuit rend son regard particulièrement perçant. Elle sait qu'il ne voit rien, mais il paraît au contraire tout percevoir. Elle a l'impression qu'il note chaque infime détail : sa poitrine qui se soulève à un rythme trop soutenu pour être considéré comme normal, les infimes gouttes de pluie qui se sont accrochées à ses cheveux et qui roulent paresseusement le long de ses joues. Ses yeux légèrement écarquillés, dont les pupilles d'un vert envoûtant paraissent nager dans un océan de nacre. Avec une rapidité surhumaine, il lui saisit le poignet pour l'entraîner au loin. Elle a envie de crier, mais résiste. Garder sa dignité, jusqu'au bout !

- Non ! Lâchez-moi !

Elle tord le bras, selon un angle compliqué pour le fauconnier. Elle a bien appris les leçons d'Alyss. Elle sent sa prise se défaire légèrement, et elle s'extirpe de ses griffes, reculant encore. Elle est adossée au mur désormais, et il la domine totalement. En un éclair, qui illumine la pièce d'un halo blanchâtre, elle se convainc qu'il va la tuer. Elle se convainc qu'il est le meurtrier qui l'a attaquée, il y a un mois. Il était là ! Il était là, dans cette cabane, avec elle. Elle se souvient de son visage ! Elle se souvient… Elle tend les bras, et essaie de repousser son torse massif. Mais c'est peine perdue. Elle n'est qu'une petite fille face à ce géant… Encore. Encore une fois trop fragile. Encore une fois trop faible, trop chétive. Sa vie doit-elle se résumer à cela ? Doit-elle se résumer à être dominée par quelqu'un en permanence, jusqu'à ce que la mort consente à la prendre dans ses bras ? Elle essaie de le repousser :

- Laissez-moi tranquille ! Laissez-moi !

Il est sourd à ses appels. Sa main revient plus forte, plus violente, et il s'empare de son bras sans douceur. Elle sent ses doigts s'enfoncer dans sa peau, comprimer son muscle, et la tirer brusquement en avant. En robes, elle trébuche, mais il la retient fermement. Elle essaie de bouger, de lever le bras, mais il est tel un monstre insensible qui n'a que faire que ce qu'elle pense et ressent. Elle gémit, et essaie de résister à sa traction :

- Arrêtez, vous me faites mal ! Lâchez-moi !

Elle se défend de toutes ses petites forces, échoue à attraper une casserole qu'elle aurait utilisé pour lui refaire le portrait, tout comme elle échoue à se retenir au chambranle de la porte. Impitoyable, il la traîne jusque dans le couloir enténébré, où elle continue à se débattre comme une furie, jetant tout son poids en arrière pour le retarder, pour retarder l'inévitable. Il finit par se tourner vers elle. Si soudainement et avec tant de rage dans les yeux qu'avant qu'il ait le temps de dire quoi que ce soit, elle lève sa main libre pour se protéger le visage et crie :

- Pitié !

Il n'en a que faire. Tonnant de sa voix de stentor, il la menace de la charger sur son épaule sans ménagement, si elle refuse de lui obéir. Il y a tant de colère dans sa voix qu'elle ne peut rien répondre. Pendant un bref instant, durant lequel ils restent tous les deux à s'observer, il peut sentir à quel point elle est désemparée. Elle tremble comme une feuille… comme ce fameux jour… Thorondil ne se rend pas compte de la force qu'il déploie, mais il est littéralement en train de lui broyer le bras. Elle est tellement sous le choc qu'elle n'a même pas l'idée de lui demander d'être plus clément avec elle. Puis, reprenant ses esprits plus vite qu'elle, il l'entraîne en courant dans les couloirs. Cette fois, elle le suit, essayant de suivre ses grandes enjambées sans trébucher, ce qui se révèle impossible.

Le choc passé, au bout de quelques secondes, Nivraya se rend compte de sa folie. Thorondil, son bourreau ? Comment a-t-elle pu penser cela ? Elle se souvient qu'il l'a sauvée. Elle se souvient qu'il est venu la chercher alors qu'elle était aux portes de la mort, et qu'il l'a ramenée chez elle. Malgré tout ce qu'il lui a infligé, il ne l'a jamais abandonnée. Il est venu pour elle. Arrivés en bas d'un escalier, elle s'arrête, essoufflée. Elle respire à peine, elle ne sent plus son bras gauche, et elle a l'impression que tout son corps va s'écrouler. Le fauconnier perçoit quelque part son besoin, et il consent à lui ménager une brève pause, relâchant son étreinte. Elle inspire profondément, et remet de l'ordre dans sa chevelure. Plus par réflexe que par réelle nécessité :

- A… Attendez… Nous devons prévenir vos compagnons ! Ils savent peut-être où est Mils…

Elle sait au fond d'elle-même qu'il n'est plus de ce monde, mais tout son être lui crie que c'est faux, que c'est un mensonge, qu'il ne s'agit que d'un terrible malentendu. Elle veut croire que tout ceci n'est qu'un mauvais rêve, et qu'elle va se réveiller. Mais la douleur dans son bras est trop réelle, son souffle court également. Elle n'a pas pu inventer tout cela. Thorondil ne paraît pas être d'accord avec sa proposition. Lui veut rejoindre ses appartements, et trouver son arme. Elle le supplie de nouveau, en se rapprochant de lui. Très près.

- Je vous en prie, je vous en supplie… Faites cela pour moi…

Elle est collée à lui, désormais. Malgré la situation dans laquelle ils se trouvent, elle essaie d'utiliser ses charmes contre lui. Elle presse sa poitrine contre lui, et lève les yeux pour plonger dans son regard argenté. Elle passe une main délicate sur sa joue, comme pour apaiser une bête sauvage, la canaliser, la dompter. Et cela fonctionne… Elle sent leurs cœurs battre avec plus de régularité, mais pas moins de force. Elle sent leurs souffles retrouver un rythme plus harmonieux, mais pas moins profond. S'il le voulait, il pourrait l'embrasser. Là, maintenant. Elle sent qu'il hésite largement. Elle ne tombe pas le masque pour autant, continuant son petit manège. Elle penche légèrement la tête, comme pour l'inviter à céder à la tentation. Cette femme est un serpent.

Thorondil s'en rend peut-être compte, ou peut-être qu'un blocage mental l'empêche de franchir le pas. A moins qu'il n'ait fini par reconnaître qu'elle s'est comportée avec lui de la même façon qu'elle s'était comportée à Minas Tirith, quand elle lui avait fait comprendre qu'au jeu de la séduction, elle le dominait très largement. Quelle que soit la raison, Nivraya sent une tension brutale le parcourir, et il a un mouvement de recul involontaire. Un mouvement infime, incontrôlé, qu'elle ne perçoit que parce qu'elle est proche de lui, et que ses mains sont posées sur ses bras. Le regard enjôleur qu'elle lui a lancé se fait soudainement très dur et très froid. Il est encore un peu perturbé, cherche comment réagir. Il cligne des yeux, pour retrouver sa contenance. Sans la moindre pitié, avant qu'il ait pu faire quoi que ce soit, elle remonte le genou et le heurte de plein fouet au bas-ventre. Aïe. La seconde d'après, il est plié en deux, tombe à genoux, grognant comme un animal meurtri.

Elle ne prend pas le temps de célébrer sa victoire, et détale aussi vite qu'il est possible dans les couloirs, à la recherche des chambres des invités. Thorondil ne peut que la voir disparaître à l'angle d'un couloir, tandis qu'il se remet péniblement sur ses jambes. Il n'a pas le choix que de la suivre, cependant, et il lui emboîte le pas aussi vite que le lui permet le coup traître qu'elle lui a infligé. Elle ne peut pas aller très vite à cause de ses robes, mais il est tout de même incapable de la rattraper, et elle demeure invisible. Fort heureusement, il a eu l'occasion de faire le trajet en sens inverse, et il sait où aller. Le Palais est plongé dans une atmosphère difficile à supporter. Le silence est omniprésent, mais rompu par les bruits de pas précipités. Quelque part. A moins que ce ne soit un rêve ? La pluie qui s'abat sur les carreaux et sur les murs crée un bourdonnement incessant et assourdissant, si bien qu'en tendant l'oreille, on peut entendre des murmures, des appels, des suppliques et des plaintes. Et que dire de l'obscurité ? Elle est partout. Mais elle n'est pas une absence de lumière… Au contraire, c'est même une présence. Une présence glauque et gluante, visqueuse, qui dégouline des murs et du plafond, sur le sol. Thorondil voit à peine ses mains, comme s'il était couvert de goudron. Cette présence est pesante, oppressante, insupportable. Les créatures sournoises qui se cachent dans les ombres et qui paraissent tendre leurs doigts griffus vers le fauconnier disparaissent à chaque fois qu'un éclair zèbre le ciel en projetant une vive lumière par les fenêtres. A chaque fois, quand la nuit reprend ses droits, il a l'impression de voir des silhouettes fuyant au loin.

Et soudain un cri.

Un cri déchirant, un cri horrifié, repris en écho par les murs de pierre blanche du Palais. Un cri de femme. Le cri d'une femme. Il s'évanouit comme il est apparu, happé par le silence qui l'a dévoré goulûment. Quand Thorondil arrive devant les chambres des invités, la première chose qu'il peut voir est une trace un peu plus sombre sur le sol. Poisseuse. Et l'odeur du sang lui heurte les narines. Une flaque de sang, immense. Comme si on avait saigné un animal avant de l'envoyer à la boucherie. La personne à qui il appartient doit être morte, probablement. La trace glisse à l'intérieur de la première chambre, dont la porte est ouverte. Le fauconnier approche. A l'intérieur, une silhouette est penchée sur un corps étendu par terre. Elle se redresse, se retourne. Elle tient une lame en main :

- Putain de merde ! Je veux dire… Oh mince, Sire Thorondil, vous m'avez foutu la peur de ma vie !

C'est un des soldats qui a accompagné le noble dans son long voyage. Le bavard. Il porte une main à son cœur qui doit battre la chamade, et s'approche du fauconnier qui, lui, ne porte pas d'armes. Le Bavard tient une épée en main, et même s'il la garde baissée, il n'en demeure pas moins inquiétant. Les ombres qui mangent son visage – la fenêtre est dans son dos – ne permettent pas de distinguer clairement ses expressions. Il se rend compte de la situation un peu curieuse dans laquelle il se trouve, et lève soudainement les mains pour clamer son innocence :

- N'allez pas croire que… Je vous jure, Sire, que ce n'est pas moi ! J'ai entendu crier, et quand je suis arrivé ici, j'ai trouvé les choses en l'état. J'étais en train de vérifier si le pauvre respirait toujours, mais il est bel et bien mort… Pauvre vieux, c'est le gars qui est venu nous ouvrir.

Son plaidoyer est très ajusté, mais il a toujours son épée en main, et il n'apporte pas beaucoup de réponses. Il paraît très calme, eu égard à la situation, et il lance soudainement :

- C'est bizarre que ce cri n'ait pas réveillé les autres… Ils auraient dû l'entendre aussi… Mais d'abord, qui a crié… Ce n'est pas… ?

Il paraissait réfléchir avec du retard, comme si le choc du spectacle macabre qu'il avait découvert l'avait empêché de faire fonctionner son cerveau. Et maintenant qu'il y pensait, des dizaines de questions lui venaient en tête. Il fit un pas décidé en avant, et lança :

- Sire, il faut absolument retrouver Dame Nivraya. Je crains qu'elle soit en grand danger. Est-ce que vous savez où elle pourrait se cacher ?

Le choix des mots est particulier. Curieux. Conséquence de la peur qu'il ressent. Probablement. Comme Thorondil ne répond pas, il relance avec beaucoup d'aplomb :

- Je suis à vos ordres, Sire. Dites-moi ce que vous voulez que je fasse. Je peux aller retrouver Dame Nivraya pendant que vous récupérez vos armes. Je constate que vous ne portez pas votre épée.

Son regard est sérieux. Pas un indice ne trahit autre chose que l'esprit chevaleresque d'un soldat plein d'énergie, galvanisé par l'idée de sauver une belle dame en détresse. La décision revient entièrement à Thorondil. Les secondes défilent. Lentement.

Tic.

Tac.

Un nouvel éclair dans le ciel.
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Thorondil
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Lun 12 Oct 2015 - 22:20
L’homme avait parfaitement conscience qu’encore une fois il piétinait sans vergogne les limites que tentait de fixer Nivraya... Mais il n’avait pas le temps de s’en soucier. Il était redevenu le guerrier, celui qui vit et meurt par l’épée. Tout son être vibrait de l’adrénaline qui pulsait dans ses veines comme un tambour de guerre. Il n’y avait plus d’autre objectif dans son esprit que de récupérer une arme, son arme. Un ennemi inconnu marchait en ces lieux, menaçant de son ombre maléfique ceux qui se trouvaient dans cette maison. Il n’avait pas le temps d’entendre la douleur et les plaintes de sa compagne.
Pourtant c’était bien pour elle qu’il avait peur. Une peur viscérale qui s’était chevillée à son corps dès l’instant où ils étaient entrés dans la cuisine, n’y trouvant que le chandelier abandonné. Il ne voulait pas lâcher la jeune femme, il savait instinctivement que s’il la lâchait, il la perdrait. Il ne voulait pas la retrouver avec une dague dans le ventre comme Lise Demeson. Il ne voulait pas d’une autre mare de sang à ses pieds, d’un autre cadavre écroulé sur un tapi et cette tâche carmine autour d’une arme fermement fichée dans la chair fragile. Plus jamais. De ça il était sûr. Il ne voulait plus jamais être le témoin ou la cause d’un tel malheur. La seule partie de son esprit qui n’était pas focalisée sur sa quête d’arme repassait en boucle la découverte du corps sans vie de la jeune fille qu’il avait courtisé quelques semaines auparavant. Cela lui semblait une éternité et pourtant son souvenir était aussi frais que celui de la veille. C’était un fantôme qui le hantait comme les Êtres des Galgals dans les Hauts, inlassable et déterminé. Elle était toujours là, Lise Demeson, dans son esprit, dans ses pensées, elle s’y accrochait, l’empêtrant dans une culpabilité oppressante.
Thalion savait qu’il ne pourrait supporter de voir Nivraya mourir également. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas été si proche d’une personne qui n’était pas de sa propre famille. Et bien que sa relation avec la Dame de Gardelame soit loin d’être bonne, ni même saine, et qu’elle ne pouvait vraiment pas être qualifié d’amitié, elle existait néanmoins. Elle lui donnait l’impression d’exister. Même leurs oppositions et leurs différents avaient un certain attrait. Il avait bien essayé de mettre un nom sur ce qu’ils étaient, mais c’était peine perdue. Il n’était ni amis, ni collègues, ni confidents, ni étrangers, ni vraiment alliés... Ils étaient deux personnes qui s’étaient rencontrées à un moment opportun et qui étaient devenus dépendants l’un de l’autre pour survivre et lutter contre le monde... et qui pourtant étaient incapable de s’entendre. Un mélange de respect, de compréhension et de répulsion, de nécessité, de loyauté et de défiance, qui rendait leur cohabitation tellement compliquée.

Pourtant, arrivé aux dernières marches de l’escalier, après une avancée relativement silencieuse, Nivraya parvint à stopper sa course aveugle, usant de ses stratagèmes habituels. Elle arriva à briser la muraille et à s’infiltrer comme un serpent pour briser son élan. Elle savait comment faire pour le plier à sa volonté, lui faire oublier un temps l’urgence de la situation et le danger imminent, le transformer en marionnette, sa marionnette... Il l’entendit souffler, faiblir et trébucher derrière lui. Et il n’était pas le monstre sans cœur qu’elle se plaisait à imaginer. Il ralentit, relâcha sa prise, toujours vigilant pourtant. Il pensait que ce ne serait qu’un bref arrêt pour repartir de plus belle, ils n’avaient pas le choix... Mais il avait tord, Nivraya à présent, reprenait l’avantage.

- A… Attendez… Nous devons prévenir vos compagnons ! Ils savent peut-être où est Mils…

Il la regarda perplexe. Que pouvait-elle bien raconter ? Elle délirait. Ou était simplement dans le déni. Pour ce qu’il avait pu voir dans la cuisine, elle pensait que son serviteur était mort. Qu’importe les mots qu’elle avait pu prononcer, il l’avait lu dans son regard, dans son expression, dans la raideur de sa posture. Alors pourquoi soudain penser à s’enquérir auprès de ses compagnons de route comme si le pauvre homme était parti se balader dans les couloirs en plein service ?... Oui, ses compagnons, il fallait les prévenir. Mais pas tout de suite, pas tant qu’il n’aurait pas retrouvé Sûliavas à son poing.
Sans son épée, il se sentait nu, faible, à la merci d’un prédateur étrange qu’il sentait rôder comme une intuition persistante que l’attitude de Nivraya ne faisait qu’attiser. Elle savait quelque chose qu’elle ne lui disait pas. Depuis le début elle savait ce qui se tramait, il en était persuadé. C’était elle la pièce manquante du puzzle qu’il tentait désespérément de reconstituer depuis un mois au risque d’éroder sa propre santé mentale.

Il s’apprêta à répliquer qu’il devait d’abord s’armer, et reprendre leur chemin. Mais Nivraya le connaissait mieux que ça, elle savait comment obtenir de lui ce qu’elle voulait, malgré ses réticence il ne pouvait que lui céder.
Elle était près, si près... trop près... Beaucoup trop près. Il entendit le tintement d’une sonnette d’alarme dans les tréfonds de son cerveau mais toute son attention était désormais braquée sur la jeune femme plaquée contre lui. En un rien de temps sa volonté céda et il était à ses ordres. Pourtant elle lui faisait croire qu’il était celui qui possédait, lui qui n’avait qu’un souffle à franchir pour l’avoir... Morrigan... Le fauconnier eut un brusque mouvement de recul, Il était minuscule, pratiquement imperceptible mais il changea la donne. Le charme fut rompu et l’homme comprit qu’il avait été dupé. Il tiqua, un peu désorienté, grogna et chercha à s’éloigner. Mais la vipère fut plus rapide que lui. En un instant son regard changea. Thorondil sentit le danger. Trop tard.
Le dùnadan se recroquevilla immédiatement sous le coup impitoyable. Sa vision vira au blanc et une puissante décharge électrique lui parcourut le corps. Son grognement de douleur se termina par un couinement pathétique de chien blessé. Sa mâchoire s’ouvrit pour crier mais aucun son n’en sortit. Son arme improvisée lui échappa, tinta et rebondit sur les quelques marches restante de l’escalier. La main du fauconnier, agitée de spasmes, s’accrocha à la rambarde pour rester debout.

« - Que les flammes du Mordor te consument, femme ! » marmonna-t-il, aveuglé par la douleur fulgurante qui partait de son bas-ventre et traversait son être entier.

Finalement ses genoux cédèrent et il se retrouva à terre. L’orage fit de nouveau trembler les murs du Palais. Il aurait voulu attendre que la douleur reflue avant de tenter de se remettre sur ses jambes... mais il n’avait pas le temps. Pas le temps de pester, pas le temps de souffrir. Il fallait qu’il retrouve Nivraya. Un instant d’inattention et elle était hors de vue. Il entendit son pas s’éloigner au détour du couloir puis plus rien. Il se redressa tant bien que mal et s’élança à la poursuite de la jeune femme en serrant les dents. Chaque pas était une souffrance et ses premières enjambées furent claudiquantes.
Derrière lui gisait encore le petit couteau à viande en argent, oublié sur la dernière marche de l’escalier.

Il faisait noir. Les éclairs qui zébraient le ciel lançaient des ombres immenses et mouvantes sur les murs et les tableaux des couloirs. Trop sombres, trop vives, les couleurs, les formes. Les yeux abimés du fauconnier l’élançaient, la pression de son crâne augmentait... jusqu’à ce que garder les yeux ouverts devienne une épreuve de plus. Il imaginait dans chaque ombre cet ennemi invisible, croyait apercevoir Nivraya à chaque détours de couloirs... mais ne croisa le chemin ni de l’un, ni de l’autre. Seul son entrainement guerrier l’empêchait de se laisser aller à la panique. Il fallait qu’il rattrape la jeune femme avant que ce ne soit l’autre qui le fasse. Car maintenant il savait qu’il y avait un autre ici. La fuite éperdue de la Dame des lieux était la preuve décisive.
De temps à autre son oreille aiguisée saisissait une cavalcade de pas au loin et il se précipitait aussitôt dans cette direction. Le bruit incessant de la pluie contre les vitres assourdissait les lieux et la traque devint plus difficile encore. Des silhouettes apparaissaient et disparaissaient au gré des éclairs sans qu’il ne parvienne à déterminer si elles existaient ou non, pur fruit de son imagination.

Puis un cri, un hurlement terrible. Un cri d’horreur qui glace le sang et paralyse. Thorondil se figea sur place. Au milieu du brouhaha il ne parvenait pas à en distinguer l’auteur. Mais c’était une femme et cela le terrifia. Nivraya ?
Non, non, non. Pas encore. Pas une deuxième fois.
Il appela le nom de la noble sans parvenir à cacher sa détresse. Aucune réponse. L’angoisse le saisit à la gorge. Il avait la nausée et la sensation d’avoir été plongé dans un bain d’eau glacée. Ô Valar, pitié, pas ça, pas ça...
Se cognant dans toutes les décorations qui se trouvaient en travers de sa route, il traversa le reste du Palais jusqu’à ce qu’il pensait être l’origine du cri. C’était le couloir des chambres d’invités...

Soudain sa botte dérapa sur quelque chose de glissant et poisseux. L’homme se rattrapa tant bien que mal et baissa la tête. A ses pieds, plusieurs tâches sombres et brillantes maculaient le sol. L’odeur finit par lui monter aux narines. Une odeur métallique et écœurante qu’il ne connaissait que trop : du sang... Du sang ! De petites tâches puis une immense mare rouge que révéla un nouvel éclair.
Le fauconnier se mit à trembler. Il ne voulait pas voir ce que le prochain flash lui révèlerait mais se trouvait incapable de détourner le regard. Sa respiration devint chaotique, saccadée, à la limite de l’hyperventilation. Ses oreilles bourdonnaient. Il avança jusqu’à l’entrée de la chambre ouverte.
Un deuxième éclat de foudre et une demi-seconde. En face de lui se tenait un corps étendu et au dessus, penché, l’épée à la main, une silhouette familière.

Dans un réflexe, Thorondil porta la main à son flanc mais n’y trouva que le vide. Bien sûr, il était totalement désarmé. Il se demanda où était son couteau. Il ne se rappelait plus. Il n’eut pas le loisir d’y réfléchir. La personne penchée se releva et lui fit face, l’épée toujours au clair. Il se tendit.
Un juron et il reconnut finalement la voix et le visage qui se présentait devant lui. C’était ce soldat insupportable qui l’avait accompagné depuis Annùminas. Les épaules du fauconnier s’abaissèrent sans pour autant se détendre totalement. Il restait face à un homme armé malgré tout.

Thorondil se rapprocha avant de jeter un bref coup d’œil au cadavre pour mieux braquer de nouveau son regard sur le soldat. Un regard suspicieux, plein de menaces. L’homme dut s’en doute sentir le vent venir car il afficha immédiatement une attitude de défense.

- N'allez pas croire que… Je vous jure, Sire, que ce n'est pas moi ! J'ai entendu crier, et quand je suis arrivé ici, j'ai trouvé les choses en l'état. J'étais en train de vérifier si le pauvre respirait toujours, mais il est bel et bien mort… Pauvre vieux, c'est le gars qui est venu nous ouvrir.

Le dùunadan se redressa et, restant toujours tourné vers le soldat, se permit un regard plus appuyé sur le cadavre. C’était bien Mils... Le pauvre homme devait être exsangue mais dans tout le sang qui le recouvrait, impossible de distinguer la blessure qui lui aura été fatale.

Subitement, l’autre homme vivant de la pièce changea de sujet de façon totalement inopinée et parla du cri. Le choc de la découverte du cadavre avait totalement chassé le hurlement de l’esprit du fauconnier. Il braqua de nouveau son regard de mithril sur le soldat. Il l’entendit vaguement mentionner Nivraya. Quelque chose clochait dans son attitude. Ce n’était pas... normal... Le fauconnier ne répondait toujours pas. L’autre parla encore. Thorondil le fixait toujours. Puis un éclair et le fauconnier fut sur lui. Une main puissante attrapa le col du soldat tendit que l’autre agrippa le poignet qui tenait l’épée fermement.

« - La ferme ! Tu n’as rien appris à la caserne ?! Va chercher les autres ! Maintenant ! Et seulement après vous chercherez la Dame, suis-je suffisamment clair ? »

N’était-ce pas la première chose que l’on apprenait à un soldat : ne jamais partir à la poursuite d’un ennemi inconnu seul ? Et ce type ne lui revenait pas. Il avait cette impression bizarre depuis qu’il était entré dans la pièce.
Le fauconnier relâcha sa prise et poussa le soldat hors de la pièce avant de sortir à son tour sans un regard de plus sur le cadavre du pauvre serviteur. Il regarda l’autre homme s’éloigner en courant pour exécuter l’ordre avant de revenir à sa préoccupation première : Nivraya.

La Dame était ici chez elle. Elle en connaissait tous les recoins, tous les abris, tous les interstices pour servir de cachette. L’assassin, tout comme lui, n’avait pas cet avantage. La jeune femme avait plus de chance de survie à l’heure actuelle que lui-même, désarmé dans un milieu hostile et inconnu. Et même si tout son être lui hurlait de courir après Nivraya, sa raison finit par l’emporter. Mort, il n’était d’aucune utilité. Pourtant le cri, revenu à sa mémoire, se repassait en boucle et lui figeait le sang. Il devait faire vite, très vite ou ce qu’il craignait de découvrir plus que tout risquait de sortir de ses cauchemars pour prendre vie.

Et le fauconnier courut plus rapidement qu’il ne l’avait jamais fait jusqu’à sa chambre... Un moment de doute le saisit... Son enjambée ralentit... Comment le soldat avait-il su que Nivraya avait disparu ? Il n’avait rien précisé à ce sujet, et elle aurait très bien pu être restée dans la salle à manger. Ou alors l’avait-il déduit ? Etait-il capable d’un tel raisonnement dans pareille situation ? Par le blason de ses ancêtres ! L’homme accéléra le pas et entra en coup de vent dans la chambre qui lui avait été attribuée. Sans aucune perte de temps, il saisit son arme dans la malle et repartit aussi vite sans même prendre le temps de refermer la porte. Il fallait qu’il retrouve la Dame de Gardelame. Avant le meurtrier... Avant même ses compagnons de voyage en qui il venait en un instant de perdre toute confiance. La paranoïa ou la prudence, impossible à dire. Mais pour la sûreté de Nivraya, il n’avait confiance qu’en lui-même. Il n’aurait jamais dû se laisser distraire dans les escaliers. Si jamais sa faiblesse lui coûtait encore quelqu’un... il savait qu’il ne pourrait jamais se le pardonner.

Avec la minutie d’un traqueur, il retourna à l’endroit où il avait perdu la trace. Rien ne servait de courir d’un bout à l’autre du Palais, ce ne serait que pure perte de temps dans ces pièces qu’il ne connaissait pas. Comme un mois auparavant, il ne lui restait qu’une seule chose à faire : remonter la piste et espérer, prier même, pour ne pas trouver un autre cadavre au bout du chemin. Cela avait un air de déjà vu qui lui déplaisait au plus haut point. Il avait perdu du temps à retourner à sa chambre, mais Sûliavas à la main, il était désormais de taille à affronter quiconque se dresserait sur sa route.

Dans un premier temps la piste n’était que plissure de tapi et tableaux dérangés. L’orage s’était un peu apaisé, les éclairs se faisaient moins rapprochés et l’obscurité était opaque. Thorondil devait se pencher pratiquement à raz de sol pour distinguer les indices à suivre. Pendant plusieurs minutes, il commença à reprendre espoir. Il gagnait du terrain et se rapprochait du but. Son cœur battait plus fort dans sa poitrine. Une fois qu’il aurait retrouvé la jeune femme, il pourrait la mettre en sécurité et repartir affronter leur ennemi... ou leurs ennemis. Et tout ça serait fini. Définitivement. Enfin !
Mais alors qu’il se prenait à songer à cette victoire trop facile, un minuscule cercle sombre sur le tapi attira son attention. Ce n’était rien, à peine une goutte. Peut-être l’huile d’une lampe qui avait coulé et tâché le tissu... Mais le petit rond était encore brillant et humide. Thalion le fit glisser sur son doigt et le porta à sa langue. Une horrible grimace déforma ses traits. Du sang ! Encore !
Plus loin, d’autres gouttelettes venaient se perdre dans les mailles de laine. A peine plus grosses, à peine visibles. Et l’espoir fit taire sa voix. Non, ce n’était pas encore fini... Les mâchoires serrées, le fauconnier suivit cette nouvelle piste. A la fin du tapi, les gouttes devinrent des tâches étalées plus visible sur les pierres clairs du sol. L’accalmie passa et l’orage reprit de plus belle, éblouissant de ses éclairs la progression bien trop lente du guerrier.

Un couloir, puis deux. Les tâches redevinrent gouttelettes. De moins en moins visibles, de plus en plus longues à repérer, de plus en plus dures à suivre. Plusieurs fois, le fauconnier crut perdre la piste. Tant de minutes perdues, tant d’occasions pour le tueur d’arriver à ses fins. Et lui qui perdait son temps à suivre ces têtes d’épingles que ses yeux malades distinguaient à peine. Mais il n’avait pas le choix, c’était sa seule solution, son seul plan. Il n’en avait pas d’autre... Il n’y en avait pas d’autre...
Il déboucha sur un autre petit couloir, nez à terre. Un puissant craquement brisa l’air. Il sentit le vent et l’air humide. Le battement de la pluie qui s’écrasait contre la pierre et le verre. L’homme releva la tête. Devant lui une fenêtre éventrée, brisée, entourée d’éclats de verre et le couloir, inondé. La où sa piste aurait pu continuer, elle était perdue, lavée par le déluge qui s’abattait et rebondissait à l’intérieur.

Thorondil gronda comme un fauve. La crainte, la frustration, tout passa dans cette puissante vibration de sa poitrine. Son poing gauche s’écrasa contre le mur le plus proche.

« - Et merde ! »

Il ne pouvait pas laisser le découragement le gagner, pas maintenant... Il était proche, il le sentait, il le savait. Il raffermit sa prise sur la garde de son épée et inspira profondément.

« - Nivraya ! » appela-t-il à travers le couloir.

Il y avait quelques portes qui menaient il ne savait où. Et aucune réponse. Il jeta un coup d’œil vers la fenêtre, la nausée le reprit. Non, pas là ! décréta-t-il fermement. Il n’allait pas envisager le pire. Porté par cette résolution, il réitéra son appel, plus puissant encore, plus inquiet aussi. L’angoisse était bien trop présente pour qu’il se souvienne de lui tenir rigueur de la façon dont elle lui avait faussé compagnie... Toujours pas de réponse.
Il ne restait qu’une solution. Décidé, Thorondil ouvrit la première porte.
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Nivraya
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Mer 28 Oct 2015 - 16:17
La nuit.

L'orage.

La pluie.

Trois adversaires s'opposent à la progression de Thorondil dans les couloirs du Palais Blanc. La nuit, d'abord, qui l'enveloppe comme s'il se trouvait dans son propre tombeau. Il n'y voit pas à plus de quelques mètres, et perd un temps précieux à observer les traces infimes que des pas ont laissés sur le sol. De fines gouttelettes de sang, toujours trop rares, dispersées à intervalle de moins en moins régulier, qui lui indiquent la voie à suivre. La nuit s'acharne à le détourner de sa recherche, toutefois. Elle est là, plus présente que jamais, poisseuse comme de l'huile dégoulinant des murs, suintant par le moindre interstice. Elle se fraie un chemin jusque dans son esprit, incapable d'embrasser l'ensemble d'une situation qui le dépasse. Elle lui colle à la peau, alourdit sa démarche, rend chacun de ses pas difficiles, pesant. Quelque chose se trame dans l'ombre, sans qu'il comprenne bien les tenants et les aboutissants de sa course effrénée. Dans son dos, des forces bougent. Il ne les voit pas. Ce sont des alliées de l'obscurité qui rampent comme des insectes quand la lumière les dévoile. Elles sont ici. Elles sont tout autour de lui, jouent avec lui comme un chat avec une proie. Et toujours il court, s'arrêtant de temps à autre pour vérifier qu'il est toujours sur la piste de Nivraya, avant de reprendre la marche inlassable vers son destin. Tranquillement. Posément. Elles le laissent approcher, s'enfoncer toujours plus profondément dans l'inconnu. La lame qu'il tient désormais en main ne le sauvera pas.

Un éclair transperce le ciel, et jette une lumière blanche dans le couloir où se trouve le fauconnier. Pendant un bref instant, il est totalement ébloui. L'instant d'après, l'obscurité a repris ses droits, même si sur sa rétine demeurent de petits points brillants, insaisissables, qui détournent son attention. L'orage est son second ennemi, plus retors, plus mesquin. Chaque fois que Thorondil commence à s'habituer à la pénombre dans laquelle il évolue, un nouveau rai stroboscopique donne l'impression de figer chaque mouvement dans le temps, pendant ce qui semble être une éternité. La diversion est parfaite. Les ombres se dérobent, et à chaque couloir des silhouettes ténébreuses paraissent disparaître en courant, animées d'intentions malveillantes. Encerclé. Il est encerclé. Elles sont ici. Elles sont tout autour de lui. Il court toujours, en dépit de l'atmosphère glaciale qui a pris place dans ce nouveau couloir désert, nouvel obstacle à surmonter pour passer au suivant. Le verre brisé, l'eau sur le sol. Et toujours, la pluie qui frappe aux carreaux.

La pluie. Déchaînée. Impitoyable. La tempête qui s'abat au dehors, tempête marine comme les habitants des côtes en connaissent très souvent, projette férocement la pluie lourde et grasse sur la petite construction humaine, qui apparaît bien fragile au milieu des flots. Les murs et les fenêtres, littéralement étrillés par ces lances aqueuses, résistent courageusement aux intempéries en s'érigeant comme une muraille non naturelle destinée à protéger les hommes et les biens. Mais leur combat héroïque n'est ni paisible ni silencieux, et le vacarme de la guerre qu'ils livrent pour contenir la furie des éléments a de quoi déstabiliser, désorienter. De toutes parts, on peut entendre des bruits de pas précipités. Ou plutôt des rires diaboliques. Non… Cela ressemble davantage à des armes qui s'entrechoquent, à un corps qui tombe, à une femme aux cheveux roux et aux yeux tristes qui appelle à l'aide, qui supplie. Les échos de ses hurlements déchirants traversent le Palais, et courent jusqu'aux oreilles du fauconnier. Est-il déjà trop tard ? Non… Ce n'est que la pluie qui tombe. Sûr ? Comment savoir si la mort et la souffrance ne se sont pas déjà emparées de la belle Nivraya ? La Souffrance, capable de briser cette femme pourtant forte et fière. Une Souffrance si terrible qu'en dépit de son caractère combatif et volontaire, la pauvre Dame de Gardelame n'a jamais pu mettre de mots sur ce qu'elle a vécu. Et la Mort… délivrance à laquelle elle n'a pas pu prétendre, mais crainte constante pour les vivants qui ont tout fait pour l'éloigner, afin de garder leur précieuse amie auprès d'eux. Les deux compagnes, inséparables dans ce monde cruel et violent, laissent planer leur sinistre réputation autour de Thorondil qui entend leurs moqueries à son oreille. Elles sont ici. Elles sont tout autour de lui.

Il appelle. Il tente de combattre la nuit, l'orage et la pluie qui se sont ligués contre lui. Son cri demeure sans réponse. Il avance. Pas le choix. La première porte glisse devant lui. Elle s'ouvre sur un petit salon sans prétention. L'obscurité ne permet pas d'en mesurer clairement les dimensions, mais on constate immédiatement que la pièce est bien moins décorée que la grande salle de réception. C'est un salon simple, calme et paisible. Une bibliothèque sur un des murs, quelques tableaux probablement réalisés par la belle-fille du maître des lieux. Impossible de voir davantage de détails, qui restent malheureusement aux mains des ténèbres pour l'heure. Thorondil fait un pas en avant. Puis un second. Nivraya est-elle ici ? Se cache-t-elle derrière ce qui semble être un secrétaire ? Chaque minuscule zone d'ombre est susceptible de receler le trésor aux yeux d'émeraude que le fauconnier s'évertue à chercher à tâtons. Le presque-aveugle qu'il est, handicapé par sa mauvaise vue autant que par sa méconnaissance des lieux, procède avec méthode, essayant de faire appel à ses vieux réflexes de soldat. Il a déjà connu pire. Oui ?

Nivraya n'est pas dans la première pièce. Tout du moins, ses recherches demeurent infructueuses. Comment savoir si elle n'a pas décidé de se réfugier dans un recoin secret ? Un endroit particulièrement bien caché, à tel point que personne ne pourrait la trouver, même en retournant chaque meuble et chaque étagère. Impossible de savoir, impossible d'arrêter de chercher cependant. Le fauconnier s'apprête à quitter les lieux, non sans un dernier regard derrière lui, quand soudainement un cri parvient à ses oreilles. Cette fois, le doute n'est pas permis. Il ne s'agit pas de la pluie qui frappe sur les murs. Quelqu'un a vraiment hurlé. Il n'est même pas possible de savoir qui, tant le hurlement est arrivé déformé aux oreilles du militaire, tout comme il est très difficile de dire de quelle direction il provient. S'agit-il du cri d'un allié en difficulté, qui a besoin d'une assistance immédiate ? Est-il trop tard pour intervenir ? Faut-il chercher l'origine de ce cri, et renoncer à chercher la dame de Gardelame ? Y a-t-il seulement un bon choix dans cette affaire qui prend une tournure de plus en plus horrible ? La Mort et la Souffrance ont déjà leur réponse, et elles se penchent sur l'épaule du preux chevalier, et se jouent de lui :

« Cours, cours la chercher beau prince. Elle est déjà entre mes griffes, et tu n'y peux plus rien. »

Et la seconde de renchérir en virevoltant sous ses pas, comme pour le faire trébucher :

« Elle est déjà à moi. Elle n'a pas encore rendu son dernier soupir, mais elle est déjà morte à l'intérieur. Morte à cause de toi… Abandonne-la à son sort, maintenant, ou tu la rejoindras bientôt. »

Elles s'éloignent en riant de plus belle, et lancent à l'unisson :

« Il est trop tard, Thalion. Tu ne retrouveras pas Vaewen en vie. »

Les deux comparses cèdent le passage au guerrier, alors que celui-ci quitte la pièce pour revenir dans le couloir, des questions plein la tête. Les dilemmes sont ce qu'ils sont, mais ils doivent être résolus d'une manière ou d'une autre, surtout quand le temps presse. Il n'est pas l'heure de se poser et de réfléchir, mais bien d'agir. Alors que Thorondil s'apprête à prendre une décision capitale, il repère quelque chose. Une forme sombre dans le couloir, une ombre qui ne se déplace pas avec les autres, qui demeure immobile et qui l'observe. Il se retourne dans cette direction, et fait face à la créature enténébrée qui le toise. A cette distance, il ne peut même pas être certain qu'il s'agisse bien d'un être humain…

Un nouvel éclair jaillit d'entre les nuages en rugissant comme un dragon plongeant des cieux vers l'océan. Un dragon étincelant dont les écailles irradient une lumière froide et spectrale qui surprend une nouvelle fois le fauconnier. Une fraction de seconde avant d'être totalement aveuglé, il a la confirmation. Il y a bien quelqu'un ! Il n'est pas seul dans ce couloir… Il est ici ! L'obscurité retombe comme un voile temporairement soulevé par un souffle de vent, et Thorondil ressent soudainement une douleur atroce à la poitrine. Son épée lui échappe des mains, son corps bascule en arrière, et il se retrouve étendu par terre, sans comprendre. Sa tête cogne durement sur le sol de pierre blanche, sans toutefois lui ouvrir le crâne. Ce n'est donc pas son sang qu'il sent couler sous sa tête, mais bien l'eau entrée par la fenêtre brisée. Elle lui trempe les cheveux, la tunique, et il sent le froid de la Mort s'insinuer peu à peu dans ses veines. La dernière vision qu'il emporte avec lui avant de sombrer est celle d'une créature qui s'approche de lui, tenant ce qui ressemble à une arbalète entre les mains.


~ ~ ~ ~


Elle est là. Il le sait. Quelque part. Cachée. Il avance à pas feutrés, comme un loup en chasse, sur la piste d'un agile renard. Elle est maligne, la petite, mais elle ne peut guère lui échapper très longtemps. Avec une lenteur méthodique, il réarme son arbalète qui produit un doux grincement à ses oreilles. Si elle l'entend, elle doit certainement être en train de se pisser dessus, à l'heure qu'il est. Il continue à avancer, ouvrant les portes une par une, prudemment, s'attendant presque à ce qu'elle tente de le bousculer pour s'enfuir. Il est déçu à chaque fois. Debout dans l'encadrement, les éclairs étalent son ombre démesurément grande à l'intérieur de la pièce où il promène son regard. Il respire lentement, de manière contrôlée. Il doit rester calme, ne pas s'emballer. Tout vient à point à qui sait se détendre. L'arme au poing, il continue son inspection lentement, pièce par pièce. Il sait qu'elle se terre quelque part.

Après avoir arpenté les couloirs pendant un moment, ouvert toutes les portes sur son chemin, et exploré toutes les salles qui se sont présentées à lui, il marque une pause, et glisse une main sous le foulard qui recouvre son visage, pour gratter sa barbe de quelques jours. Cela l'aide à réfléchir. Il sait que le temps est compté, et qu'il n'a que quelques heures pour débusquer la renarde. Cela signifie qu'ouvrir chaque porte du Palais Blanc ne risque pas de l'aider. Elle n'est ni stupide, ni immobile, et il la soupçonne de faire bien davantage qu'attendre qu'il vienne la cueillir. Elle est chez elle, enfin… elle doit forcément connaître des endroits sûrs où s'abriter, mais elle doit aussi savoir comment se déplacer dans ces lieux sans être repérée, quels couloirs sont les moins fréquentés. En outre, elle ne paraît pas être du genre à se recroqueviller en attendant de savoir qui va la retrouver en premier. Il ferme les yeux un bref instant. C'est une femme d'action, une femme de pouvoir. Une femme qui a l'habitude de diriger, et de ne pas se laisser diriger. En même temps, c'est une femme traquée, effrayée…

Il ouvre les yeux. Sur ses lèvres un sourire. Il ne sait pas où elle se cache, mais désormais il sait où elle va. Peut-être même avant qu'elle le sache elle-même…


~ ~ ~ ~


Les mains autour des oreilles, comme pour ne pas entendre ce que dit le monde extérieur, Nivraya essaie de calmer les battements affolés de son cœur. Sa poitrine se soulève à un rythme régulier mais élevé, signe qu'elle n'a pas encore puisé dans ses réserves. Elle marque simplement une pause pour réfléchir, après avoir trouvé une cachette sûre. Dès qu'elle a eu l'occasion de fausser compagnie à Thorondil, elle l'a fait sans hésiter, pas totalement certaine de ses intentions à son égard. Quelque part, elle s'en veut un peu d'avoir été obligée d'être si dure avec lui, et il doit la maudire maintenant qu'elle a réussi à s'éclipser. Mais au fond d'elle-même, de manière inexplicable, il ne la rassure pas autant qu'elle le voudrait. Elle réfléchit, intensément, et essaie de comprendre ce qu'il se passe. La disparition de Mils, d'abord… Elle n'arrive pas à croire qu'il soit mort. Elle a vu son corps étendu, baignant dans une mare de sang, et toutes ses espérances à son sujet se sont volatilisées en un battement de cil. Elle a compris dans la seconde que quelque chose la traque, et que l'ennemi est dans ses murs. Mais qui a bien pu faire une telle chose ? Elle l'ignore, mais Thorondil n'est certainement pas étranger à tout cela. C'est sa visite impromptue qui a amené le malheur sous son toit, assurément. C'est lui encore qui était là, un mois auparavant, quand… quand elle a… Elle inspire profondément, pour se maîtriser, ne pas céder à la panique. Disciplinée, elle remet ses pensées sur le bon chemin. Il est le seul lien qu'elle puisse établir entre ces deux situations cauchemardesques, et dès lors elle ne peut lui accorder sa confiance. Voilà ce qu'elle doit garder en tête : elle ne peut compter sur personne !

Une petite voix au fond de son esprit lui murmure qu'il est impossible que Thorondil de Kervras ait commis pareil acte. Lui ? Tuer Mils de sang froid, quand il n'a même pas été capable de lever la main sur elle après tout ce qu'elle lui a fait subir ? Personne ne pourrait croire à pareille infamie de sa part, de la part d'un des héros d'Annùminas qui a toute la confiance de Sa Majesté Aldarion. Il est toujours apparu à ses yeux comme un homme droit, à l'exception peut-être du moment où elle l'a pris pour un vulgaire vagabond. Mais depuis lors, elle est restée convaincue de sa noblesse d'âme. Alors pourquoi changer d'opinion maintenant ? En dépit de l'absurdité de la situation, elle le place dans la liste des menaces potentielles, et cherche à lui échapper au moins autant qu'elle cherche à échapper à ses vieux démons. Elle ne se ferait pas avoir une seconde fois. Croire dans les gens ne lui a rien apporté de bon, seulement des coups de poignard et des désillusions. Alors elle se méfie, elle se protège, quitte à devoir rester seule jusqu'à la fin de ses jours.

Une fois calmée, la Dame de Gardelame se rend compte qu'elle ne peut rester ainsi : elle doit trouver une solution. La première fois, un mois auparavant, elle s'est laissée mener dans un traquenard sordide, comme une enfant totalement désemparée. Elle n'a pas exercé la moindre résistance face à son agresseur, ou seulement trop tard. Bien trop tard. Désormais, elle veut prendre les choses en main, affronter la situation, garder le contrôle. Oui, le contrôle. C'est le plus important. Mobilisant toutes les ressources de son intellect puissant et analytique, elle fait la liste de ses options. Pas besoin de déployer ses innombrables talents pour en faire le tour, elles sont au nombre de trois. L'attente, l'affrontement, ou la fuite. Elle pose les doigts sur ses tempes, et les masse doucement, en essayant de calculer ses chances de vaincre un adversaire qu'elle ne connaît pas, en combat singulier, alors que l'obscurité la rend vulnérable. Non, c'est plus que déraisonnable. Elle ne peut sérieusement envisager de se mettre à la recherche de celui qui lui veut du mal, pour lui tomber dessus. Malgré sa connaissance parfaite des lieux, cette idée lui paraît trop saugrenue. Restent deux solutions : l'attente, et la fuite. Attendre, elle le fait déjà, mais la position lui paraît inconfortable. Elle a trouvé refuge dans une armoire massive qui contient les vêtements de son beau-père, mais si Thorondil la traque, il finira tôt ou tard par la retrouver. Il a déjà réussi à suivre sa piste une fois, il peut très bien recommencer. Ce n'est qu'une question de temps avant qu'il ne la débusque. Et là, elle sera coincée pour de bon. La peur l'empêche de réfléchir convenablement, mais elle est convaincue que son raisonnement est logique. Elle est convaincue que sa meilleure chance de survie est de se tenir loin du fauconnier, quoi qu'il lui en coûte.

- Un… Murmure-t-elle pour se donner du courage. Deux… Deux… D-deux… Trois !

Elle ouvre la porte de l'armoire, s'attendant presque à voir les yeux gris de son bourreau qui, lame au clair, lui sauterait dessus. Il n'en est rien. Elle est seule. Seule avec ses rêves d'évasion. Un silence oppressant la cueille instantanément, seulement rompu par le bruit de la tempête qu'on entend au loin. Au dehors, le climat est exécrable, mais si elle parvient à rejoindre le village, les habitants qui la connaissent la protégeront. Oui. Ils la cacheront, s'armeront pour elle, et la défendront au péril de leur vie. Aucun tueur ne peut espérer vaincre autant de bonnes âmes. Tout ce qu'elle doit faire, c'est rejoindre les écuries, seller un cheval, et partir au triple galop vers ses alliés les plus proches. Oui, c'est bien sa meilleure chance. Aussi silencieuse qu'un courant d'air, elle se glisse hors de la pièce, choisit un chemin détourné pour rejoindre le hall, et se précipite à pas feutrés, en jetant des regards effrayés autour d'elle, tendant l'oreille au moindre bruit suspect. Elle sursaute au moindre craquement de l'orage, à la moindre rafale de vent arrêtée par les vitres du Palais. Sans s'en rendre compte, elle tremble de tout son être, et ce n'est pas à cause du froid. Sur son chemin, personne. Elle approche de l'entrée, où elle finit par arriver sans rencontrer quiconque. Ni allié, ni ennemi. Personne. Dans son esprit, le silence lui apparaît comme un allié précieux, la preuve qu'elle est protégée, qu'elle a échappé à ses poursuivants. La porte se dresse comme le dernier obstacle entre elle et la liberté, et sans prendre le temps de réfléchir, elle se précipite. Erreur fatale. C'est la peur, la terreur même, qui l'ont incitées à se laisser aller à croire qu'elle pouvait baisser sa garde. Il n'en est rien. Jusqu'au dernier moment, il faut rester attentif, ne jamais croire la victoire acquise. Aura-t-elle un jour le temps de mettre à profit la leçon terrible que lui apprend l'individu masqué qui sort de sa cachette derrière elle, alors qu'elle est parfaitement à découvert ? Il ne prend même pas la peine d'être discret.

Elle se fige sur place. Pétrifiée. Elle se retourne. Horrifiée. Elle ouvre la bouche. Pousse un cri.

Unique.

Avant de comprendre, ses jambes la portent déjà le plus loin et le plus vite possible. Pas assez loin, et pas assez vite, hélas. Il épaule son arbalète. Pas assez rapide, la renarde…


~ ~ ~ ~


Thorondil se réveille, gelé à cause du froid qui s'est insinué en lui. L'eau glacée, le vent, et l'immobilité forcée ont ankylosé chacun de ses muscles. Au premier mouvement, il se rend compte qu'il n'est pas mort. L'explication lui vient rapidement, lorsqu'il se rend compte que, sur sa poitrine, est posé un carreau d'arbalète bien particulier. Son agresseur en a retiré la pointe, qu'il a remplacée par une boule de chiffon. Une épaisseur suffisante pour ne pas tuer sa victime, mais pas assez pour lui épargner un choc brutal, et un hématome de belle taille. Un tir conçu pour neutraliser une personne sans la tuer. L'arme d'un chasseur impitoyable, qui prend plaisir à s'emparer des gens vivants, pour mieux les torturer par la suite. L'arme d'un monstre.

En parlant d'arme, celle du fauconnier a disparu. Elle n'est pas là où elle devrait se trouver, à ses côtés là où il l'a laissée tomber. Encore une qu'il n'aura pas pu retenir près de lui. La Mort et la Souffrance se penchent vers lui, alors qu'il essaie péniblement de se redresser. Elles le regardent affectueusement, comme un vieux camarade de jeu qu'elles connaissent bien. La Mort caresse lentement ses cheveux mouillés, apaisante :

« Là… Là… Repose-toi… Tu n'es pas tenu de réaliser l'impossible. Pourquoi prends-tu tant de risques pour elle ? »

La Souffrance intervient en frappant durement le fauconnier au torse, lui coupant le souffle, enserrant son cœur fragile :

« Parce qu'elle t'aime, Thalion… Parce qu'elle t'aime, et que tous ceux qui t'aiment te sont arrachés ! »
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Thorondil
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Mer 16 Déc 2015 - 22:04
Thalion cherchait, cherchait. Tous ses sens en éveil traquaient le moindre indice, la moindre trace. Il fallait qu’il la trouve, il le fallait ! Il n’avait pas le choix ! La trouver avant l’autre. Avant cette menace invisible qui avait déjà eu un homme. La main crispée sur le pommeau de son épée, il avança à travers la première pièce. Sans se soucier des dégâts qu’occasionnerait son manque de délicatesse, il repoussa chaque meuble sur son passage, certains même que la jeune femme n’aurait jamais eu la force de tirer. Mais il fallait qu’il vérifie. Il fallait qu’il soit sûr ! Plus que sûr, absolument certain ! Mais… rien. Pas ici. L’autre pièce. Elle devait être dans l’autre pièce alors ?
Le fauconnier prit le chemin de retour vers la porte, décidé à faire de même dans chacune des pièces du Palais s’il le fallait. Et il savait parfaitement qu’il ne s’arrêterait qu’une fois qu’il l’aurait trouvée. Comme quelques semaines auparavant, à travers Pelennor, Osgiliath et la forêt. Il ne l’abandonnerait pas. Il ne pouvait pas. D’un regard, il balaya de nouveau la salle. Un recoin lui avait peut-être échappé…  Mais brusquement, au milieu de l’orage qui grondait, naissant de nulle part, un hurlement perça. Confus mais parfaitement reconnaissable. Un hurlement indéniablement humain. Brusquement, il ne pensait qu’à une seule chose, c’était celui de Nivraya. Il espérait qu’il n’en soit pas ainsi mais il avait besoin d’un piste, d’une direction quelle qu’elle soit.

Il sentait les ténèbres susurrer des paroles empoisonnées à son oreille, presque plus douloureuses que les accusations d’un être cher. Il se soumettait, dans les ténèbres et le vacarme, à son propre jugement. Juge, avocat et bourreau, son esprit prenait tous les rôles à la fois, au rythme de sa peur, des battements de son cœur et de son souffle saccadé. Il siffla, secoua la tête, mais les ombres étaient poisseuses comme le sang.

« - La ferme ! » grogna-t-il.

Où aller ? Que faire ? Qui chercher ? Qui aider ? Comment ? Trop de questions, trop peu de réponses. Et la fatigue, pernicieuse, qui tentait de le reprendre sous sa coupe. Un long voyage à cheval sous un temps mauvais, un stress permanent, des retrouvailles tendues, la désorientation causée par la lumière, le bruit, les sensations, une pression permanente, l’angoisse, la peur, la colère… c’était trop… Seule l’adrénaline qui pulsait dans ses veines l’empêchait de s’écrouler totalement.
Et soudain, une ombre qui ne ressemblait à nulle autre, une forme solide et immobile. Ses contours étaient flous mais il sentait le regard posé sur lui comme le toucher froid d’un serpent qui ramperait sur sa peau. La main qui tient Sûliavas s’élève au dessus de sa hanche, redressant l’épée. Si Thorondil n’était pas si pragmatique, il aurait juré voir un démon se dresser devant lui.
Un éclair aveuglant. Le noir total. Et soudain il le vit enfin. Plus clairement, plus nettement. Puis la douleur. Il ressentit plus qu’il n’entendit un craquement au niveau de son sternum, une douleur fulgurante qui paralysa le moindre de ses nerfs. Un voile rouge passa devant ses yeux gris métallique. Il ne pouvait plus respirer, tout son corps n’était que souffrance. Sa main le trahit. La dernière chose qu’il entendit fut le bruit doux de Sûliavas heurtant l’épais tapis qui recouvrait le couloir, une sensation de chute, de… l’eau ?, puis le néant. A travers le voile opaque, il parvint néanmoins à entrapercevoir, aux portes de l’inconscience, l’individu qui se rapprochait, une arme peu familière à la main… ou familière… il n’était plus sûr… Tout était si… calme soudain.
Etait-ce cela la mort ?


La première chose que Thalion ressentit en reprenant ses esprits fut un grand froid et une sensation de paralysie qu’il n’avait connue qu’une fois, dans le Grand Nord, lorsqu’il avait faillit mourir, coupé en deux, les entrailles à la merci des charognards. Il gémit. Sa première tentative pour bouger ne serait-ce qu’un bras se solda par un échec cuisant. Il grogna et parvint à bouger la tête. Aussitôt tout se mit à tourner autour de lui sans qu’il ait besoin d’ouvrir les yeux. L’arrière de son crâne lui renvoyait des sensations désagréables que son cerveau embrumé n’arrivait pas à analyser comme de la douleur. Mais une chose était certaine : s’il ressentait tant de choses, c’était que la Mort avait renoncé à le prendre pour l’instant.
Cette fois, Thorondil prit son courage à deux mains et tenta, misérablement, d’ouvrir les yeux.  En peu de temps, il fut capable de voir et reconnaitre les moulures élégantes du plafond. Le Palais Blanc de la famille de Gardelame. Et soudain, tout lui revint : pourquoi il était là, ce qu’il faisait, ce qu’il cherchait, l’homme en habit de ténèbres. Le fauconnier prit une brusque inspiration et ce fut comme si un océan de lave s’était déversé dans tous les os de sa cage thoracique. Dans chaque côte et chaque vertèbre. Il ressentait une terrible pression du la poitrine qui le compressait et l’empêchait de remplir correctement ses poumons. La toux qui suivit ne fit qu’aggraver la situation. Les dents serrées à en craquer, l’homme entreprit pourtant de se redresser, tant bien que mal. Il ressentit alors clairement la présence d’un corps étranger sur sa poitrine. Pas très lourd, pas très gros, mais qui n’avait aucune raison d’être là. Il bougea lentement la tête – ce qui lui tira immédiatement un haut-le-cœur et un sifflement – et adressa un coup d’œil en direction de son torse. Et là reposait une flèche… non, un carreau. Un carreau d’arbalète. Mais nulle pointe sur la munition juste une sorte de boule de tissu très serrée en remplacement. La violence du choc sans la capacité de percer la chair. En prenant l’objet entre ses mains encore malhabiles, Thorondil prit conscience d’une chose aussi étrange qu’effrayante. On l’avait laissé en vie à dessein. Il aurait pu mourir mais qu’importe qui était l’individu en noir, il l’avait laissé vivre en tout connaissance de cause. Il l’avait délibérément laissé vivre ! Pourquoi ? Il n’avait pourtant pas hésité à tuer Mils d’une horrible manière alors quelle raison pouvait l’avoir poussé à l’épargner lui alors qu’il était sans doute l’un des obstacles les plus dangereux sur son chemin, du moins dans cette maison ? Il avait beau chercher, il n’en voyait aucune qui ne sorte d’un bon scénario. Le fait même que cet homme – ce démon ? Qu’importe ! – ait besoin de lui en vie était déjà un bien mauvais signe.

Après encore un moment à reprendre ses esprits qui semblaient avoir bien du mal à se ralier à son corps, Thorondil tâtonna sur sa hanche à la recherche de son épée. Elle avait toujours été d’un aide précieuse pour l’aider à reprendre pied. Mais là, il ne trouva pas le contact rassurant de l’acier et du cuir, il ne sentit pas la tête d’aigle sous ses doigts. Non, c’est vrai, elle était tombée. Quelque part sur sa droite. Il avança à l’aveugle l’autre main, laissant retomber le carreau sur le côté. Il tâtonna le tapis à l’endroit approximatif où aurait dû se trouver Sûliavas. Une goutte de sueur glacée glissa le long de son front un peu trop pâle encore. Elle n’était pas là. Un nœud atroce se forma dans le creux de son estomac. Non. Non non non. Ce n’était pas possible, pas elle !
Difficilement, le fauconnier se redressa totalement sur son séant, faisant fi de la nausée et des murs qui tanguaient. Son regard fiévreux cherchait dans l’obscurité relative des lieux ce que ses mains n’avaient pas pu saisir. Mais l’épée de son maître, son épée, n’était nulle part en vue. Volée. On lui avait volé son épée ! Un vague de fureur et de détresse envahit soudain Thalion. Il avait la sensation qu’on lui avait arraché un bras, une part de son être, de son âme même. Il ne pouvait pas se battre sans Sûliavas. Il ne pouvait simplement pas l’avoir égarée. Elle était le seule bien auquel il attachait de l’importance. A son pommeau était attaché le pendentif qui renfermait les portraits de sa mère et de sa fille. A sa lame, tous ses souvenirs. Il ne pouvait pas l’avoir laissé échapper. L’angoisse l’attrapa à la gorge comme un chien enragé.

« - Pourriture ! » siffla-t-il entre ses dents en direction des ombres dont il savait pourtant son attaquant absent.

Les murmures de l’obscurité revinrent l’assaillir, sa culpabilité et son impuissance avec eux. Il les chassa avec rage d’un mouvement de main encore faible. Depuis quand lever les bras au dessus de sa tête était devenu une telle épreuve ? Il marmonna un « - Silence… » qui se perdit dans le fracas de la pluie.

Sans parvenir à se lever réellement, l’homme finit par se trainer tant bien que mal hors de portée de l’eau qui n’avait cessé de lui tomber dessus depuis la fenêtre cassée. Il avait froid et il était trempé. Ses vêtements et ses cheveux lui collaient à la peau, l’irritant et l’entravant.

L’homme avisa de nouveau le carreau trafiqué abandonné à côté de lui. Il baissa la tête, écarta les pans de sa chemise et observa l’énorme marque rouge vif qui s’étalait sur sa poitrine, descendant jusqu’à son estomac. Elle commençait à prendre par endroit des teintes violettes et bleutées qui n’avaient rien de rassurant. Il passa une main sur chaque côte, diagnostiquant son état général. Sans doute une côte fêlée qui l’empêchait de respirer à son aise, mais rien de cassé. Quant à l’arrière de son crâne qui avait violement heurté le sol en esquivant soigneusement l’amorti du tapis, une commotion cérébrale sans doute. Pas de trace de sang lorsqu’il passa ses doigts entre les mèches blondes. Comment allait-il se battre, sans épée et blessé ? Telle était la question. Mais il n’avait plus le temps d’y réfléchir. Passé le choc, l’étourdissement et la perte de son épée, il se rappelait pourquoi il était là, et pourquoi il ne pouvait pas rester là, affalé contre un mur à trembler de froid.

En prenant lourdement appui sur la paroi, il parvint à se remettre sur ses jambes. Le sol vacillait de droite à gauche. Ou était-ce lui ? Il n’était plus sûr. Il se sentait épuisé, il avait horriblement mal à la tête et un assassin se baladait seul dans les couloirs dépourvu de tout garde. S’il mettait la main sur Justar, il lui dirait sa façon de penser concernant la sécurité de sa demeure. Quel imbécile laissait sa femme, déjà victime d’une agression violente, seule et sans la présence constante de soldats fidèles à ses côtés. Une telle inconscience était impardonnable !

Pas à pas, Thorondil entreprit de retrouver l’endroit exact où il avait vu l’ombre menaçante avant que le carreau ne le frappe de plein fouet. Mais à cet endroit, pas la moindre trace, rien. Il ne pouvait pourtant pas avoir eu affaire à un fantôme, cela était bien trop douloureux pour être l’œuvre d’un fantôme ! Ce serpent finirait bien par se montrer de nouveau !
A court de piste et sans autre trace de Nivraya ni de son poursuivant, le fauconnier dû se résoudre à faire la seule chose censée qu’il aurait dû faire depuis le début de cette histoire : retrouver ses compagnons de route et organiser une traque stratégique dans toute la demeure. Quel autre choix lui restait-il s’il voulait encore garder l’espoir de retrouver Nivraya en vie. Cette pensée lui tira un frisson d’horreur… et si elle était déjà… Non ! Il n’avait pas besoin de ce genre de pensées, pas maintenant !

Difficilement, ou plutôt douloureusement, mais sans ralentir l’allure, il se dirigea vers le quartier des serviteurs où tout le reste de la troupe devait être rassemblée. Il faisait tout pour maintenir une respiration lente et peu profonde pour s’épargner la douleur de ses blessures. Au bout de quelques mètres, la douleur reflua un peu, celle de son torse et celle de sa tête.

Il n’avait pas parcouru plus de quelques couloirs qu’il tomba, par le plus grand du hasard sur quelqu’un qu’il ne pensait pas trouvé ici : son propre serviteur. Seul. L’homme se tenait au milieu du couloir, dans la pénombre. Thorondil allait l’interpeller quand un rayon de lune perça à travers l’orage. Une petite étoile argenté et brillante apparu alors près de la main de son serviteur. Une minuscule goutte ithildin. L’œil de l’aigle. Sûliavas…
Et une rage pure et aveugle, digne d’un berseker, envahit Thalion. Le fauconnier fonça alors sur l’autre homme comme un taureau à la charge, avec un grognement bestiale. Sans même lui laisser le temps de réagir ou même de lever l’arme qu’il tenait, le dùnadan le saisit par le col et l’écrasa de toute sa force contre le mur le plus proche. Un rictus de satisfaction malsaine ourla ses lèvres en entendant le claquement distinct d’un crâne qui rebondissait sans douceur sur une surface dure.

« - Que fait mon épée entre tes mains, pourriture ?! Réponds vite et réponds bien si tu ne veux pas que je repose la question à ton cadavre ! »

Sa cage thoracique était en feu, son crâne semblait s’ouvrir à la hache, sa vision se recouvrit d’un voile rouge, mais le dùnadan ne fit que raffermir un peu plus sa prise. Il répéta sa question en criant jusqu’à couvrir totalement les grondements et les craquements de l’orage.
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Nivraya
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- -:

Mar 12 Jan 2016 - 2:46
HRP : Ouh la la, ce retard inexcusable ! J'ai essayé de faire avancer un peu les choses, j'espère que ça te plaira Wink.


Le pauvre serviteur n'a pas le temps de voir le coup venir. Oh, que la charge de Thorondil est violente et brutale. Par tous les Valar, il n'y est pas allé de main morte, et on peut dire que la rage l'a emporté sur la raison. Comme s'il avait affaire au pire des monstres, il s'est jeté sur le pauvre homme, l'a plaqué contre le mur avec une force insoupçonnable, avant de lui hurler dessus comme pour lui faire cracher des aveux. Mais que vaudraient de telles confessions ? Le malheureux, suspendu à la décision du fauconnier, ne peut que dire que ce que ce dernier a envie d'entendre, et supplier pour qu'on l'épargne. Supplier. C'est précisément ce qu'il se décide à faire. D'une voix aiguë, il lance :

- Arrêtez, je vous en prie arrêtez !

Le fauconnier ne lâche pas prise, bien au contraire. On dirait qu'il est incapable d'entendre raison. Qui est-il ? Est-il encore le guerrier honorable que certains ont cru déceler sous son aspect rustre ? Est-il redevenu le mercenaire, le guerrier à l'aise seulement sur les champs de bataille ? Ou bien est-il devenu quelque chose de plus sombre, de plus difficile à cerner ? Il n'est pas un monstre. Pas encore. Mais il est très clairement sur la pente pour le devenir. En cet instant, on lit dans son regard une envie meurtrière, et il pourrait facilement tuer sa proie apparemment innocente, simplement pour assouvir son besoin de détruire. Qu'est-il ? Est-il encore un être humain ? Est-il encore du bon côté ? N'a-t-il pas déjà basculé ? Comment savoir ?

- Je vous en prie, Sire Thorondil ! C'est moi, c'est moi ! Ne me faites pas de mal !

Le serviteur lui rend l'épée, tremblant comme une feuille. Il a l'air terrifié, pétrifié par le déferlement de rage de son maître. Ses bras se décoincent légèrement, alors qu'il tend l'arme qu'il tient au fauconnier. Il a les pupilles écarquillées, et on dirait qu'il s'apprête à pleurer :

- Je croyais que vous étiez mort ! Oh Sire, je vous en prie pardonnez-moi ! Quand je vous ai vu étendu ainsi, j'ai cru que vous étiez perdu !

Il déglutit, et ajoute :

- J'ai pensé… j'ai pensé que mon devoir était de retrouver Dame Nivraya… de la protéger. Je vous jure que je ne voulais pas vous voler votre bien !

Un long silence s'installe entre eux, seulement rompu par le bruit de la pluie battante qui frappe à la fenêtre, et celui de l'orage qui gronde au loin. Les vagues qui se fracassent contre les rochers complètent le portrait musical de ce huis clos insoutenable. Ils restent pendant un moment à se regarder droit dans les yeux. Thorondil, au bord de la folie, face à son serviteur paralysé par la peur.

Et soudain, un cri.

Il ne s'agit pas d'un cri de femme, et les deux se regardent un bref instant. Leur priorité a changé. Il y a un homme qui, au sein de ce Palais qui ressemble à un véritable labyrinthe enténébré, a besoin d'aide…


~ ~ ~ ~


Le chasseur, avec un sourire satisfait, serre fermement le nœud qu'il vient d'achever. Il s'essuie le front de sa manche, et lève le nez. Pendant un bref instant, il se prend à admirer les sculptures exquises qui occupent les murs de la pièce. Oh, assurément elles ont été réalisées par des mains talentueuses. On est encore loin de ce que l'on peut trouver à Annùminas, mais le style du Palais est paradoxalement bien plus moderne et épuré. Les lignes sont claires, les décorations peu nombreuses et donc encore plus puissantes. Un savant mélange d'économie d'argent, et d'intelligence en matière d'aménagement intérieur. Très clairement, l'homme qui a fait construire ces lieux a visé juste. Le traqueur revient à sa proie, la renarde. Elle n'a pas supporté le choc, qui l'a touchée en plein dos et lui laissera sans doute une belle marque violacée quand elle se réveillera. Cela lui apprendra à se cacher, et à tenter de fuir quand elle l'aperçoit. Il n'aime pas perdre son temps, il préfère en venir directement au fait.

Il observe ses mains, qui se vident de leur sang alors que les liens très serrés lui coupent peu à peu la circulation. Ses sourcils se froncent, et il se penche sur elle pour les desserrer un peu. Il n'est pas question d'abîmer la belle : il a encore trop de choses à tirer d'elle avant de lui ouvrir la gorge. Étendue sur le lit, la tête rejetée sur le côté, elle a l'air si paisible, si calme. Il pose un genou sur le matelas, pour mieux l'observer. Il la dévisage avec… presque avec tendresse… Doucement, très doucement, il tend ses doigts et les pose sur sa joue. Elle est si froide. Glacée, comme si cette femme était vide de toute énergie. Il incline la tête de manière curieuse. Ses sourcils se froncent encore.

BAF !

BAF !

Deux gifles terriblement violentes viennent s'abattre sur les joues de Nivraya, qui se réveille à demi, levant ses mains attachées pour se protéger le visage. Elle n'est pas encore revenue totalement à elle. Tant pis…

Sa main se lève de nouveau.


~ ~ ~ ~


Thorondil et le serviteur finissent par découvrir l'origine du cri sinistre qu'ils ont perçu. Sans donner davantage d'explications, le fauconnier a décidé d'épargner l'homme qui a eu le malheur de poser sa main sur son arme. Pourquoi ? Personne ne peut le dire, à part lui. Toujours est-il que le pathétique assistant a emboîté le pas de son maître, penaud, sans adresser un mot. La honte d'avoir été pris pour un voleur, un menteur, voire un assassin, l'a condamné au silence le plus absolu, et il s'est résigné à ne pas ouvrir la bouche avant d'en avoir reçu la permission. Il faut dire qu'il se demande pourquoi il est encore en vie, et qu'il préfère éviter de trop déranger celui qui pourrait tout aussi bien changer d'avis, et séparer sa tête de ses épaules d'un seul geste. Le guerrier est déjà suffisamment effrayant quand il n'est pas armé, mais désormais qu'il a retrouvé son épée, il paraît encore plus menaçant.

Ils ont déambulé pendant un moment dans les couloirs, zigzagant pour finir par arriver au pied d'un escalier. Là, git un homme dont la silhouette leur est familière : le guide des Galgals. Il est déjà trop tard pour le pauvre bougre. Une longue plaie barre son dos, là où un coup d'épée l'a fauché alors qu'il a tenté de fuir, et son sang s'est répandu sur le sol de marbre, formant une grande flaque sombre qui reflète par intermittence les éclairs qui pigmentent le ciel de blanc. Malheureusement pour lui, ce voyage aura été son dernier, et il apparaît désormais clairement que le tueur est toujours en liberté. Le serviteur ose alors :

- Sire, nous devrions nous mettre à l'abri… Toute cette affaire ne me dit rien qui vaille… Sire ?

Comment en vouloir à cet homme de vouloir sauver sa vie. Pourtant, il ne semble pas que sa décision de se « mettre à l'abri », ce qui signifie tout simplement fuir leurs responsabilités, soit du goût du fauconnier. Au contraire, il continue l'exploration. Et pour cela, ils n'ont pas loin à aller. En haut de l'escalier, en plissant les yeux, ils peuvent apercevoir une lumière diffuse. Tout le Palais est plongé dans l'obscurité, sauf cette salle qui semble leur tendre les bras. De l'extérieur, ils peuvent voir le rai orangé glisser sous le battant. Non sans hésiter, ils l'ouvrent.

Un silence de plomb les accueille.

Deux épées se lèvent :

- Sire ! Nous avons trouvé le coupable !

La situation est incroyable. Les deux militaires se trouvent là, l'épée pointée vers une autre silhouette qui les dévisage. L'homme, Thorondil ne le connaît point… ou plutôt il ne le connaît que trop bien pour avoir vu son travail à l'œuvre. Pas de doute possible, c'est forcément lui : le tortionnaire de Nivraya. La jeune femme est étendue sur le lit, recroquevillée, sanglotant. Ses poignets sont liés, et elle est si terrifiée qu'elle n'a pas paru se rendre compte que d'autres individus sont rentrés dans la pièce. La pièce en question n'est autre que sa chambre personnelle. Elle est facile à reconnaître, car de toutes parts on peut voir des peintures, des chevalets, des pinceaux et tout le nécessaire pour que la Dame s'adonne à sa passion. Il s'agit de son espace, de son sanctuaire de paix et de calme, lequel est violé impunément par des hommes en armes qui n'ont même pas eu la décence de frapper.

Les deux soldats d'Arnor gardent bien en visuel le suspect, pour ne pas dire le coupable qui, les mains légèrement écartées du corps, ne paraît pas pour autant prêt à se rendre. La pièce est close, et il est impossible pour lui de fuir par une fenêtre, au risque de faire une chute mortelle. Il est coincé. Il recule d'un pas, laissant Thorondil avancer d'autant. D'une voix menaçante, il siffle :

- Vous savez très bien que je ne me rendrai pas sans combattre… Vous et moi, nous sommes similaires, vous savez de quoi je suis capable… et inversement. C'est d'ailleurs pour cela que je ne vous ai pas achevé…

Avec un sourire malicieux, il jette un regard sur le côté. Une arbalète, chargée avec un véritable carreau destiné à tuer, cette fois, est posée dans un coin. Trop loin pour qu'il puisse s'en saisir et tirer avant que Thorondil l'ait transpercé de part en part. Il s'en éloigne légèrement, essayant de placer le bureau entre lui et le fauconnier :

- J'aurais pu vous tuer, tout à l'heure… Vous le savez… J'aurais pu vous trancher la gorge, cela ne m'aurait pris qu'une fraction de seconde. Pourquoi croyez-vous que j'aie pris la peine de vous laisser en vie ? Hm ?

Il paraît de plus en plus sûr de lui, et il se rapproche pas à pas de la fenêtre, qui semble lui tendre les bras. Elle est fermée pour l'instant, mais il lui suffit de se jeter dessus pour qu'elle s'ouvre et lui donne l'opportunité de se précipiter du haut du Palais. Bien entendu, une telle chute serait mortelle, mais avec la vermine comme lui, il faut se méfier. Si les rochers paraissent vouloir l'accueillir tout en bas, n'est-il pas envisageable qu'avec assez d'élan, il puisse retomber dans une eau assez profonde pour lui éviter un choc fatal ? Et alors, ne peut-il pas espérer nager jusqu'au rivage, et s'enfuir une nouvelle fois ? Une trace, c'est tout ce qu'il a laissé comme indice à Thorondil la dernière fois. Désormais, c'est un visage… Mais est-ce que cela sera suffisant pour le retrouver et l'arrêter avant qu'il ne vienne terminer son œuvre ? Le fauconnier peut-il réellement le laisser filer, et contraindre Nivraya à vivre dans la peur et dans l'angoisse tout le reste de sa vie ? Il n'a pas le choix : tout doit s'achever ici, par cette pluvieuse soirée d'été qui semble ne pas vouloir trouver de fin. Un éclair rugit, couvrant le silence de la réflexion des guerriers. La porte se referme doucement… pas assez silencieusement pour que cela échappe à Thorondil. Le chasseur sourit. Il a une nouvelle proie.

- Vous pensiez sincèrement que j'allais sauter de là-haut, maître ? Vous me prenez pour un imbécile ? Qui de nous deux l'est vraiment ? Hein ? Celui qui s'est laissé piéger dans une pièce, ou celui qui s'est fourvoyé sur le nombre de ses alliés ?

Il marque une pause, le temps pour le fauconnier de comprendre.

- Hélas, je crois qu'il s'agit de la même personne…

Derrière Thorondil, les deux militaires ont abaissé leur arme, et se sont soudainement retournés vers lui. De même, le serviteur qui ne paraît pas bien costaud barre la sortie de son corps, et s'est emparé d'un chandelier dont il est prêt à se servir comme d'une massue. Le combat est redoutablement inégal. A un contre trois, si on omet l'assistant du guerrier qui paraît se cantonner à garder l'entrée, le fauconnier n'a pas beaucoup de chances d'en réchapper. La petitesse des lieux le désavantage considérablement, et il devra lutter pour sa vie comme lorsqu'il s'est trouvé sur le champ de bataille, par le passé. Comme s'il était nécessaire de le motiver davantage, le chasseur souffle :

- Vous savez ce que je vais faire à cette pute quand j'en aurai fini avec vous… Dommage, vous ne serez plus là pour voir ça… Adieu, Thorondil de Kervras, héros de ces dames, ennemi du Sénat !
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Thorondil
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Sam 5 Mar 2016 - 0:48
Il y eut un moment de flottement entre les deux hommes, comme si Thorondil peinait à assimiler l’explication que venait de lui servir, tremblant et totalement terrorisé, son serviteur. Le dùnadan soufflait comme un bœuf. Sa poitrine se levait et s’abaissait violemment, malmenant ses côtes et sa peau abimés. Il récupéra son bien avec rage. Le sang battait dans ses oreilles

« - Touche-la encore une fois sans ma permission et même mon père ne saurait m’empêcher de t’égorger. » gronda-t-il avec tout le venin dont il était capable.

Rapidement, il examina l’épée, à la recherche de la moindre égratignure nouvelle. Sa main gauche tenait encore fermement maintenu le serviteur contre la paroi, toujours prêt à le briser en deux au besoin. D’égratignure, il n’y en avait aucune bien sûr, c’était une arme d’excellente facture qui n’aurait jamais pu être abimée par un simple passage entre des mains d’amateur. Sa poitrine vibra d’un grondement digne d’un dragon, entre le ronronnement d’un fauve ayant acculé sa proie et le grognement du warg prêt à attaquer. La lame resta au clair, fendit le vide. Le sifflement du tranchant dans le vacarme sembla apaiser quelque peu l’arnorien furieux. Finalement, il se tourna de nouveau vers son serviteur. Ses yeux de mithril crépitaient d’un incendie ravageur. Leur face-à-face s’étira plusieurs secondes, minutes… impossible de savoir. Soudain, un hurlement raisonna dans le couloir. Un cri à faire froid dans le dos qui sortit immédiatement les deux hommes de leur attitude figée. Thalion laissa immédiatement et sans aucune douceur, retomber l’autre homme à terre.

« - Allons-y, il y a un serpent ici et il me tarde de lui couper la tête ! » aboya-t-il.

Sûliavas fendit de nouveau l’air d’un mouvement de poignet de son propriétaire légitime avant que celui-ci ne fonce en direction du cri. La douleur à sa poitrine l’empêchait de respirer normalement et il était essoufflé, mais il pressa le pas sans broncher. Il fallait qu’il arrive à temps cette fois. La vision du corps ensanglanté de Lise Demeson s’agitait tel un mauvais fantôme derrière ses yeux pourtant grands ouverts. Qu’importe qui était la personne qui avait émit ce cri, il le fallait !

Trop tard ! De nouveau il arrivait trop tard. Devant les deux hommes se tenait, face contre terre, leur guide. Mort… Thorondil s’agenouilla au côté de l’infortuné qui avait eu le malheur d’accepter de les accompagner tout au long de la route au lieu de faire demi-tour après les Galgals. Quelle mauvaise farce du destin ! Traverser semaines après semaines l’un des lieux les plus sinistres et dangereux de la Terre du Milieu et mourir dans un lieu si élégant et d’ordinaire paisible. Le fauconnier se sentit soudain nauséeux. C’était encore de sa faute. Il était celui qui avait insisté pour que ce brave guide les accompagne jusqu’au bout de leur route. C’était lui qui lui avait promis tout cet or en échange. A quoi servait donc l’or pour les morts ?
Le guerrier examina la blessure mortelle, les sourcils froncés. Il siffla entre ses dents son dégoût et sa rage.

« - Tuer un homme dans le dos… Sois maudit, jusqu’à ce que mon épée te tranche enfin la gorge ! » marmonna-t-il en se relevant, la main sur son propre flanc abimé.

- Sire, nous devrions nous mettre à l'abri… Toute cette affaire ne me dit rien qui vaille… Sire ?

Le fauconnier daigna à peine adresser un regard assassin dans la direction de son serviteur, rien qu’un lâche… Puis continua à avancer, sans se soucier de la remarque. Il pouvait bien détaler comme un lapin, peu lui importait, il avait à faire ! Mais visiblement, la perspective de courir se cacher en passant seul dans les couloirs menaçant semblait bien plus terrifier l’autre homme que de rester à chercher l’origine du danger avec un guerrier expérimenté. Dommage pour Thorondil qu’il commençait à perdre patience et pour qui la respiration apeurée qu’il entendait dans son dos était une véritable épreuve pour les nerfs.

Ils n’avaient pas avancé de beaucoup pourtant quand une chose inhabituelle attira leur regard. Un mince trait de lumière horizontal s’étirait devant eux dans l’obscurité générale du Palais. Il y avait quelque chose là-bas. Ami ou ennemi ? Ils n’avaient aucun moyen de savoir, mais c’était là une piste inespérée. La seule en fait qu’ils aient en leur possession à présent. Thalion resserra sa prise sur la fusée de son arme et avança d’un pas déterminé. La porte s’ouvrit à la volée.
Une odeur de résine et de peinture assaillit ses sens. Un coup d’œil rapide autour de lui aurait pu lui permettre de reconnaitre facilement la pièce dans laquelle ils avaient pénétrée. La chambre personnelle de leur hôtesse.
Rien cependant n’aurait pu le préparer à ce qu’il découvrit une fois l’encadrement passé. Arriver après la bataille était bien une situation inédite pour lui. Ses deux soldats se tenaient déjà là, encadrant un inconnu fermement. Ils lui expliquèrent qu’ils l’avaient trouvé ici sans plus d’explication. Thorondil baissa sa garde, stupéfait.
Il regarda en premier lieu autour de lui, cherchant par réflexe un autre complice ou un danger. Il ne découvrit que Nivraya, prostrée et solidement attachée sur son propre lit. Pourquoi ces idiots ne l’avaient-ils pas détachée ?! Il fit aussitôt un pas vers sa direction, bien décidé à ne pas laisser cette pauvre femme, son alliée si l’on pouvait dire, dans cette situation plus que nécessaire. Il se souvenait toujours parfaitement de l'état dans lequel il l'avait retrouvée, dans la cabane de la forêt d'Osgiliath. Terrorisée. Elle l'était encore. Brisée, encore… Et qu'importe à quel point il pouvait avoir envie de l'étrangler parfois, au grand jamais il ne désirait la revoir dans le même état qu’alors. Et en même temps, il ressentit un immense soulagement de l’avoir enfin retrouvée. Et retrouvée vivante ! Mais fut aussitôt stoppé dans son élan quand l’intrus bougea dans son champ de vision.
Le fauconnier pivota sur lui-même pour lui faire face, et finalement se permettre de le dévisager. Aucun doute, la carrure, la silhouette entière correspondait. Il avait devant lui l’homme qu'il traquait. Pas seulement depuis le début de la soirée mais depuis toutes ces semaines depuis le mariage royal. Il en était persuadé. Il tenait enfin devant lui sa proie. Son agresseur, celui de Nivraya et… peut-être… celui de Lise Demeson… Le dùnadan avança vers lui, toute colère brutalement retrouvée. L’agresseur siffla son venin en reculant en direction de la fenêtre. Etait-il assez fou pour sauter ? Non, ce serait du suicide… Après tout le mal qu’il s’était donné... Même dans sa fureur, le fauconnier ne voyait pas de cohérence dans son action.

- Vous savez très bien que je ne me rendrai pas sans combattre… Vous et moi, nous sommes similaires, vous savez de quoi je suis capable… et inversement. C'est d'ailleurs pour cela que je ne vous ai pas achevé…

Thorondil gronda. Non, ils n’avaient rien en commun. Sûliavas s’étendit entre l’agresseur et son arme sitôt qu’il vit l’autre homme y prêter un regard. L’adversaire s’écarta encore, creusant comme il le pouvait la distance entre lui et le fauconnier. Celui-ci lui rendait pas pour pas.

- J'aurais pu vous tuer, tout à l'heure… Vous le savez… J'aurais pu vous trancher la gorge, cela ne m'aurait pris qu'une fraction de seconde. Pourquoi croyez-vous que j'aie pris la peine de vous laisser en vie ? Hm ?

Thalion détestait qu’on joue avec lui. Il détestait ce petit jeu insupportable auquel s’amusait l’assassin. Pourtant, ils le savaient tous les deux, ce serait leur dernier face-à-face. Jusqu’à présent, ils n’avaient fait que se croiser, s’effleurer, rien de plus. Maintenant, il n’y avait pas d’autre échappatoire, l’un d’eux ne ressortirait pas vivant de cette pièce. Et l’arnorien était bien décidé à ne pas être celui qui agoniserait à genoux à la fin de cette lutte.

« - Eclairez-moi… » grogna-t-il sans cesser de garder les yeux braqués sur son ennemi.

A dire vrai, il se fichait des explications à présent. Le pourquoi du comment lui était profondément indifférent, il ne voulait plus que percer de sa lame, faire gicler le sang et en finir une bonne fois pour toute. Loin à l’arrière de sa tête, il entendait déjà Nivraya le rabrouer pour un tel manquement et la perte d’informations capitales. Un bref coup d’œil vers le lit le rassura, elle était toujours là. Elle ne semblait toujours pas avoir conscience de ce qui l’entourait, mais elle respirait, c’était la seule chose qui importait pour le moment.

La porte grinça, la tête du fauconnier tourna si vite qu’il manqua de s’en rompre le cou. Et tout dérapa. Brusquement, sans qu’il n’ait la possibilité de la voir venir, la situation lui échappa. Le rapport de force bascula brusquement. Deux armes se tournèrent contre lui. Son propre serviteur lui barrait toute retraite… Qu’il avait été stupide ! La vie à la capitale l’avait ramolli ! Le dùnadan acculé, pris au piège au milieu de ceux qui auraient dû être ses alliés, fit un lent tour sur lui-même, épée levée, tous ses sens en éveil. Il cherchait les failles et les angles d’attaque avec une précision guerrière. Ses yeux gris dardèrent les deux hommes qui lui avaient servis d’escorte à travers l’Arnor. Trop bavards, trop agaçants… Ces manies énervantes avaient sans doute été de la poudre aux yeux pour que son énervement lui cache leurs vrais desseins. Et cela avait parfaitement fonctionné. Ce pauvre guide, si compétent, et intéressant, en avait payé le prix fort. Tout comme le serviteur de Nivraya. Ceux-là savaient se battre ensemble. Ils n’allaient pas être faciles à abattre, mais une fois l’un tombé, l’autre suivrait vite. Ce genre de gars étaient habitués à plusieurs styles de combat, mais le passage de l’un à l’autre se faisait toujours dans la douleur. Une faille parfaite. Mais Thorondil savait qu’il devrait leur concéder quelques mauvais coups. Il n’était plus à ça près, mais il devait absolument protéger ses côtes blessées. Qui savait si un autre coup bien placé n’allait pas lui projeter un os fragilisé directement dans le poumon.

- Vous savez ce que je vais faire à cette pute quand j'en aurai fini avec vous… Dommage, vous ne serez plus là pour voir ça… Adieu, Thorondil de Kervras, héros de ces dames, ennemi du Sénat ! lui susurra finalement leur chef.

Cette phrase seule suffit à faire bouillir le sang dans ses veines. Cet homme n’avait pas conscience qu’il venait là de faire un très mauvais calcul : rappeler à un homme acculé pourquoi il ne pouvait pas se permettre de mourir. Il ne prêta même pas attention à cette étrange allusion au Sénat qui dans l’instant ne faisait pas sens. Il n’entendit que le sort terrible qu’il promettait à la jeune femme noble à mots à peine voilés.

Thorondil trouva finalement encore assez d’humanité pour dompter quelques temps la bête enragée qui rugissait dans son crâne et s’adressa à son ennemi :

« - C’était vous la première fois, et vous revoilà ici… Contre elle… Mais pourquoi me laisser en vie ?... » Il siffla « Qu’importe ! Vous finirez par regretter de ne pas avoir utilisé une vraie pointe contre moi, quand mon épée sera couverte de votre sang ! »

Il pivota encore un léger quart de tour. Face à la porte.

« - Quant à toi ! » tonna le fauconnier en pointant son épée en direction de son ancien serviteur qui gardait le passage sans véritable arme. « Tu vas vraiment regretter de ne pas avoir démissionné quand je t’en ai donné l’occasion… des dizaines de fois. Vraiment vraiment regretter. »

La fureur de ses mots avait pris quelque chose de doucereux. La perspective de mettre cette menace à exécution sembla le ravir au plus au point. Il n’y avait rien au monde qu’il ne détestait plus que les traitres…  Beaucoup de choses autant, mais rien plus. Et cet homme l’avait trahi lui, avait trahi son père, qui l’avait embauché, plus encore. Il avait approché sa fille, deux fois. Rien qu’à l’idée de ce que ce serpent aurait pu faire à sa fille pour l’attendre lui, Thalion se sentait monter des envies de tortures parmi les plus lentes et les plus douloureuses. Mais d’abord, il avait d’autres traitres à châtier…

Il se décala légèrement pour être dos au mur et garder malgré tout un œil sur le principal danger de la pièce, le spectre humain, leur chef. Puis leva son épée à côté de son visage, face à lui il vit pendre le petit médaillon qui refermait les portraits de Vaewen et Merelin. Elles ne devaient pas voir ça. Pas cette fois. D’un geste vif, il l’arracha de l’épée et jeta le bijou sur le lit, juste à côté des genoux de Nivraya. Maintenant il était prêt. Le fauve prenait de plus en plus le pas sur l’homme. La rage, la douleur et la peur le poussait à l’attaque. Les éclairs et les lumières mouvantes des chandelles le privaient d’un belle part de sa déjà faible acuité visuelle. Il collectionnait les handicaps mais il avait survécut à pire. Il n’allait pas mourir ici, dans son pays, loin d’un champ de bataille… Jamais !

« - Ne m’enterrez pas trop vite, vautours ! »

Il attrapa dans sa main gauche un long chandelier droit en métal qui trônait sur le bureau. A défaut de dague, cela ferait l’affaire. Il avait l’habitude de se battre à deux armes mais depuis l’affaire Demeson, il n’avait pu se résoudre à racheter une dague. Un choix qu’il regrettait fort désormais… Un autre éclair et ce fut comme le signal de départ des hostilités. Les trois hommes se jetèrent les uns sur les autres.

Thorondil para les premiers coups, guère plus que des tests, avec une facilité déconcertante. L’adrénaline et l’endorphine dans ses veines se chargeaient d’anesthésier la douleur flamboyante de son torse, le laissant libre de ses mouvements. Après ce premier choc, les adversaires se séparèrent. Thalion raffermit sa position en constatant que l’un de ses ennemis tentait de le contourner pour le prendre en tenaille. Une deuxième salve de coups tomba, plus violents et précis. Le fauconnier gronda mais ne céda pas un millimètre de terrain. Il commençait déjà à faiblir et ce n’était que le début de l’affrontement. Il fallait qu’il en finisse vite ou il n’aurait aucune chance. Mais il avait déjà l’information qu’il lui fallait : le meneur. Il était finalement parvenu à repérer lequel des deux avait une demi-seconde d’avance sur l’autre et lequel suivait instinctivement la marche. Le suiveur serait plus long à reprendre un style de combat solitaire, quelques secondes facile à exploiter d’après sa propre expérience. Mais pour atteindre le meneur, le dùnadan savait qu’il lui faudrait s’exposer à la lame du suiveur. C’était une manœuvre risquée qu’il n’aurait sans doute pas mis en œuvre s’il avait eu le luxe du temps et de la santé. Il n’avait certainement pas l’un et l’autre était bien trop mince. Il devait tenter le coup !
Le troisième assaut lui tomba dessus comme une avalanche. Il n’eut qu’une fraction de seconde pour prendre une décision et parer les deux épées qui l’atteignirent en même temps. Le chandelier s’écrasa sur la tempe du meneur avec force, laissant une faille énorme dans sa garde dans laquelle s’engouffra le suiveur avec vivacité d’une vipère. Sûliavas, qui avait tout juste bloqué l’estoc du premier homme tourna entre les doigts de son propriétaire. L’acier dévia l’acier. Le maître fauconnier ressentit la sensation familière de brûlure du tranchant qui perça sa peau au niveau de l’iliaque. Il siffla entre ses dents avant de se dégager d’un bond en arrière, révélant aux autres hommes de la pièce le macabre résultat de sa manœuvre. Un mètre devant lui se tenaient les deux soldats qui se fixaient avec surprise.  L’épée qui avait percée la chair du fauconnier était désormais profondément enfoncée dans le ventre du meneur, son propriétaire les mains encore fermement agrippé à la poignée. S’il tirait, il condamnait à mort son camarade. Mais il était de toute façon condamné, aucune chance que la lame ait manqué l’aorte là où elle s’était fichée.
Thalion profita de la stupeur générale pour déchirer la partie lacérée de sa propre chemise d’une main pour constater les dégâts. La plaie n’était pas très profonde, pourtant elle saignait abondamment, absorbé par le tissu de son pantalon, et on devinait la couleur de l’os par endroit. Mais rien de très handicapant pour la suite des évènements, une simple cicatrice de plus. A quelques centimètres près, il aurait sans doute perdu un rein… mais toute son existence depuis l’âge de 10 ans ne s’était jouée qu’à quelques centimètres près.
Un bruit de succion écœurant le ramena au cœur du combat quand le soldat se décida enfin à retirer son épée de son camarade mort en sursis. Sans plus attendre, il se précipita vers Thorondil, aveuglé par la rage. Deuxième erreur. Comme prévu, le deuxième comparse ne fut pas un défi. Perturbé par la mort de son camarade, sans guide pour adapter son attaque, il fonça directement sans la moindre garde. Le fauconnier s’accroupit d’un mouvement fluide et Sûliavas lui trancha l’aine sans effort. Emporté par son élan, l’homme courut encore sur trois pas, semant un chemin de sang sur le sol immaculé, avec de s’effondrer sur lui-même.

Le fauconnier se releva en étouffant un couinement de douleur. Derrière le bureau, le chef des assassins n’avait pas bougé. Bien. Il avait encore un détail à régler. D’un pas rapide, il se dirigea vers le serviteur qui tremblait désormais contre la porte, tenant son arme de fortune comme une planche de salut. En face de lui, l’arnorien ressemblait à un démon. La douleur et la rage brûlaient dans ses yeux de mithril, ses vêtements d’apparat à moitié déchirés étaient imbibés de rouge de la hanche au genou et ses pas laissaient des empreintes de sang alors qu’il marchait sans ciller dans les flaques carmines laissées par les soldats à l’agonie. Il n’avait pas l’intention de le tuer, non. Il voulait qu’il paye sa trahison dans la douleur. Pourquoi ne pas lui trancher les tendons des jambes ? Un coup d’épée et il s’écroulerait, impuissant et sans force, à sa merci. Et il reviendrait s’occuper de lui une fois qu’il aurait écarté le vrai danger. Un sourire mauvais anima le visage couturé du héro d’Annùminas. Il avait soif de sang !
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Nivraya
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Ven 1 Avr 2016 - 1:52
Un fauconnier contre une armée de vautours.

Même le plus grand dresseur aurait du mal à mater autant de prédateurs sans se faire pincer par l'un d'entre eux, et Thorondil est bien seul encerclé par ces menaces qui le toisent sournoisement. Malheureusement pour lui, leurs becs sont d'acier, leurs serres sont des lames acérées qui s'avancent vers sa maigre défense. Une lame ancienne, et un chandelier. Où est donc passé le preux guerrier qui a sauvé le Roi Aldarion, protégé le trône d'Arnor, et fait trembler les ennemis du royaume ? Bien loin, assurément. Qu'il l'admette ou pas, il n'est plus que l'ombre de lui-même : il s'est ramolli, rattrapé par son corps qui le trahit au moment où il en a le plus besoin. Combien de temps encore pourra-t-il continuer ainsi à se battre, à affronter des dangers trop forts pour lui ? Les plus confiants diront quelques années, les plus pessimistes quelques mois. Dans la pièce, la majorité escompte bien réduire ce délai à quelques poignées de secondes tout au plus. Juste le temps de passer une langue de métal entre ses côtes, et de voir son corps détruit par la guerre enfin sombrer dans les ténèbres.

Ils se jettent sur lui tels des ombres furieuses, frappant, taillant, tranchant. Impitoyables et sans merci, et sans répit, essayant de percer sa garde. Leur violence contenue se lit dans leurs yeux autant que dans leurs gestes : ils vont massacrer le vétéran de l'Arnor, le faire passer de vie à trépas et savourer leur victoire comme il se doit en remportant le prix qu'il n'aura pas su défendre. Les coups pleuvent, l'acier rencontre l'acier en jetant des étincelles brillantes qui paraissent presque aussi aveuglantes que les éclaires qui zèbrent le ciel de plus en plus fréquemment. Le rugissement du tonnerre est repris en écho par les guerriers qui se ruent les uns contre les autres, sauvages. Pendant ce temps, le chef de meute, le terrible commandeur de toute cette opération, esquisse un sourire carnassier. Il a enfin sa victoire…

On lui a dit bien des choses à propos du fauconnier : on a vanté ses qualités martiales, son intelligence, sa beauté… Il se trouve qu'il ne voit rien de cela quand il l'observe pour le moment. Tout ce qu'il a devant lui, c'est un vieillard presque aveugle qui se bat désespérément pour grappiller quelques secondes d'existence avant de basculer. Il s'accroche sans la moindre bravoure, sans le moindre honneur : il est simplement recroquevillé dans l'attente du coup qui finira par surmonter sa garde imparfaite, trop lâche, trop lente. Il n'est qu'une proie qui espère repousser autant que possible l'heure de la mise à mort. Un spectacle navrant, indigne du guerrier qu'il a peut-être été un jour. Qu'espère-t-il sincèrement de tout ceci ? Que le jour se lèvera bientôt et chassera avec lui les fantômes qui rampent dans l'obscurité ? Cela n'arrivera jamais. Il n'aura plus l'occasion de voir les rayons de l'astre solaire réchauffer l'Arnor, son pays et ses gens.

Confiant dans l'issue de ce combat, il se déplace latéralement et se rapproche du lit où gît toujours la renarde. Il tient à ce qu'elle assiste à toute la scène : la mort de son champion, la fin de son dernier espoir, la chute d'un vétéran. Il sait que ses yeux terrifiés sauront apprécier le spectacle. Il le sait mieux que personne. Elle lève ses poignets joints par cette corde qui lui ronge la chair, comme pour se protéger d'un coup qui ne vient pas. Au lieu de quoi son agresseur lui prend le visage et lui fait tourner la tête sur le côté :

- Regarde… Regarde-le se battre pour toi.

- Thorondil ! Crie-t-elle de toutes ses forces.

Pourquoi ce cri ? Peut-être pour lui dire… pour lui dire quoi ? Pour lui dire qu'il ne devrait pas être là, qu'il n'a rien à faire dans ce combat et qu'il ne devrait pas risquer sa vie pour elle ? Est-ce vraiment ce qu'elle a envie de lui crier à cet instant ? En un sens, oui. Elle aimerait être assez courageuse, désintéressée et noble pour lui ordonner de fuir et de l'abandonner à son sort. Elle aimerait être assez Nivraya pour être capable d'une telle abnégation… mais elle n'est pas cette femme forte et fière. Du moins pas entièrement. Pas complètement. Elle n'est pas le personnage que sa mère a inventé pour elle, un personnage auquel elle a donné corps à force de croire à son existence. Pourtant quelqu'un se cache sous le masque… Quelqu'un de différent… Quelqu'un qui se réveille avec la peur, avec la douleur, avec la crainte de mourir. Oui, elle a peur de la mort, et c'est la raison pour laquelle son cri est troublé, troublant. Elle implore le valeureux chevalier de ne pas l'abandonner, de se battre de toutes ses forces pour venir la sauver… tout simplement car elle veut vivre. Plus que tout. Elle serait prête à tout pour cela.

- Tiens, qu'est-ce que c'est que ça ?

Elle détache un instant les yeux du combat dramatique qui se déroule sous ses yeux, et suit la main de son bourreau qui attrape un petit médaillon sur le lit. Il l'ouvre, et son regard se fige un bref instant. De surprise. Puis son sourire revient, encore plus large et plus inquiétant. On dirait qu'il vient de trouver l'arme ultime pour combattre le fauconnier, qu'il vient de trouver sa véritable faiblesse. Il exulte littéralement, et Nivraya ne peut comprendre la raison de cette jubilation malsaine. Il est littéralement au bord de l'extase.

La seconde d'après, un silence profond envahit la pièce.

Elle et le chef des scélérats portent leur attention sur le duel qui s'achève. Dans son regard émeraude, on lit une terreur et une affliction sans nom. Dans celui de l'homme, on lit une satisfaction non dissimulée. Tous deux abandonnent leur émotion primaire pour afficher un masque de surprise pure. Devant eux, Thorondil vient tout simplement de reprendre l'avantage !

Le premier des soldats vient d'être transpercé par son camarade, et son corps s'effondre misérablement sur le sol, agité de soubresauts macabres qui annoncent seulement sa fin imminente. Son compagnon, les yeux écarquillés de stupeur, se laisse envahir par une rage sauvage qui lui fait perdre toute raison. Son chef veut crier quelque chose, n'importe quoi, pour l'empêcher de se jeter seul face au fauconnier qui représente un défi bien trop grand pour lui. Il n'en a pas le temps, et de toute façon la colère sourde de son subalterne ne lui aurait pas permis de saisir le propos. Déchaîné, il se rue immodérément sur Thorondil, qui l'attend, campé sur ses positions. Les deux sont presque aveugles, mais le héros de l'Arnor a l'esprit parfaitement clair, et c'est lui qui remporte cette opposition, sa lame acérée allant faucher une nouvelle vie. Une de plus avant que le soleil ne fasse son apparition.

Nivraya, la bouche entrouverte, n'en revient tout simplement pas.

Elle est à mi-chemin entre l'admiration la plus sincère, et la crainte la plus légitime. Ce n'est pas le calme et gentil Thorondil de Kervras, galant homme, qu'elle a en face d'elle. Pas plus que ce n'est que le noble animé d'une juste colère qu'elle a pu voir par ailleurs. Elle a déjà tremblé devant son emportement, craignant de voir les flammes qui dansaient dans son regard gris la consumer littéralement. Mais jamais elle ne l'a vu sous ce jour… Il est la mort incarnée, le destructeur, impitoyable et inarrêtable. L'espace d'un instant, elle croise son regard. Ou plutôt, elle regarde ses yeux, car il est certain qu'il ne la voit pas. Il balaie la pièce du regard à la recherche d'une nouvelle cible, d'une nouvelle créature à anéantir. Il n'a même pas conscience de sa présence, et elle se prend à s'en féliciter. S'il la voit, alors il marchera sur elle et la tuera. Elle se met à prier pour qu'il l'épargne, tétanisée, incapable de détacher son regard de sa marche furieuse.

A ses côtés, elle sent le bourreau bouger. Il est lui-même absorbé par la scène, et ne peut que fixer Thorondil qui a reporté son attention sur son serviteur qui l'a trahi. Celui-ci, impuissant, brandit son arme de fortune sans pouvoir vraiment espérer survivre à la confrontation qui approche. Il tremble des pieds à la tête, si effrayé qu'il ne peut même pas implorer pour sa vie. A quoi bon ? Le fauconnier n'est plus un être de raison, et les mots n'ont certainement aucun impact sur lui. Ils glissent sur sa peau couturée de cicatrices comme la pluie sur les murs de Gardelame, ils dégoulinent le long de sa tunique déchirée, et se mêlent au sang carmin qui coule d'une blessure dont le guerrier ne semble même pas avoir conscience. Son attention est exclusivement focalisée sur la mise à mort à venir, et il ne montre aucune pitié, aucune compassion, aucune retenue.

Le bourreau est un professionnel, et il comprend tout à fait que la situation commence à tourner en sa défaveur. A quatre contre un, ils n'auraient pas dû se retrouver dans cette situation. Thorondil venait de reprendre la main, en se débarrassant des deux hommes les plus dangereux après leur chef. Le serviteur n'est qu'un pion, un informateur sans substance qui n'opposera même pas un semblant de résistance. La première passe du fauconnier le désarmera, et la seconde mettra fin à sa vie. Il résistera moins de cinq secondes. Trois s'il continue à trembler comme ça. Alors ce sera un face à face, un duel en un contre un, l'épilogue épique de leur longue confrontation. Un épilogue qui sera forcément moins beau pour le bourreau s'il doit perdre la vie au cours de cet affrontement. Alors aux orties l'honneur, et la fresque superbe de leur affrontement au sommet pour conquérir cette femme aux cheveux de feu. Tout ce qui importe, c'est la victoire : ils sont des guerriers, des tueurs, des êtres sanguinaires qui ne voient que l'objectif. Tout est bon pour arriver à ses fins, pour arriver à la fin de l'autre, en l'occurrence.

Il s'empresse de récupérer sa chère arbalète, dont le poids familier lui rappelle bien des souvenirs. Par réflexe, il vérifie que celle-ci est bien chargée, et son regard s'absorbe un bref instant sur la pointe métallique qui surmonte le carreau. Une pointe fine, sans ornement, conçue pour percer les armures les plus solides sans se briser. Ce n'est qu'un gros clou qu'il va enfoncer impitoyablement dans le cœur du fauconnier, un pieu catapulté à toute vitesse dans son dos pour enfin achever cet être de malheur. Le carreau est donc en place, l'arbalète est armée, la corde tendue à l'extrême en attendant qu'une mince pression vienne délivrer toute la puissance contenue. Il épaule, prend une grande inspiration, et aligne son œil, le projectile et le dos du fauconnier sur un même axe. L'axe de la mort imminente.

C'est déjà fini.

Un cri.

Un cri à la fois anxieux et furieux, d'une origine tout à fait imprévue. Il tourne la tête une petite seconde, assez vite pour voir Nivraya foncer vers lui de toutes ses forces. Trop tard pour l'empêcher de le percuter avec tout l'élan qu'elle a pu prendre. En temps normal, sa tentative n'aurait pas dû lui causer grand mal, mais il sent soudainement une profonde douleur le saisir là où elle l'a heurté. Il lâche un cri de pure souffrance, et bien involontairement décoche le carreau qui part se ficher dans un mur, passant à quelques centimètres du fauconnier seulement. Il s'écrase dans le linteau de la porte avec un bruit sourd, qui incite le serviteur et son futur meurtrier à reporter leur attention vers le chef.

Ce dernier est aux prises avec une Nivraya déchaînée, et en portant la main à son flanc il se rend compte qu'il saigne. Guère abondamment, mais la blessure est profonde. Son regard étonné descend jusqu'aux pieds de la jeune femme, où repose un stylet couvert de sang. Son sang ! Voilà avec quoi elle l'a frappé !

- Salope ! Gronde-t-il, mais elle ne cille pas.

Il observe son visage. Elle a bien changé. Ses cheveux se sont libérés quand elle a récupéré l'arme improvisée qui tenait sa coiffure, et elle arbore une allure que bien peu ont eu l'occasion de voir. Quand elle ne ramène pas ses longues mèches rousses derrière sa tête en un chignon strict et quelque peu sévère, la jeune femme a l'air à la fois plus sauvage et plus vivante. Il transparaît d'elle une autre personne, une autre personnalité qui s'active à se libérer de ses entraves. Le bourreau, qui accuse le coup, observe les mains de la jeune femme qui s'emploie à trancher à l'aide d'un poignard les cordes qui la retiennent. Il porte la main à sa ceinture, et découvre avec effroi qu'elle s'est emparée de son poignard ! Il ne peut retenir une nouvelle insulte, et la rage que l'on lit dans ses yeux semble incommensurable.

Les liens sectionnés tombent finalement au sol, et elle retourne l'arme contre elle-même, tranchant sa robe hors de prix pour se donner une plus grande liberté de mouvement. De sa main libre, elle ramène derrière son oreille une mèche de cheveux, et se met en garde, prêt à livrer bataille. Elle sait n'avoir aucune chance, mais ce n'est plus Nivraya qui a le contrôle. Ce n'est plus l'aristocrate distinguée d'Annùminas, vile et retorse. Ce n'est plus cette femme en quête de pouvoir, bien trop fragile pour défendre sa vie elle-même, confiant sa sécurité à deux gardes du corps et amis. Elle a quelque part régressé, elle est revenue à une personne qu'elle a été, et qu'elle a tout fait pour rejeter.

Qu'en pense Thorondil ? Que pense-t-il de cette transfiguration à laquelle il vient d'assister ? Il ne peut ignorer que, en dépit de la surprenante réaction de la jeune femme et du fait qu'elle ait réussi à lui sauver la vie, elle n'a tout simplement aucune chance contre le sicaire qui déjà a porté la main à la poignée de son épée. Une femme si fragile et si frêle, dont la vie pourrait être cueillie comme on cueillit une rose, ne peut tout simplement pas l'emporter contre un tel adversaire. Même affaibli, même blessé, même enragé, il représente toujours un défi trop grand pour elle. Et pourtant, elle est prête à y faire face. Elle est prête à tout.

- Je vais te crever… Siffle le tueur entre ses dents.

Il s'avance d'un pas, elle recule d'autant. Le terrible déséquilibre entre eux est flagrant, et la jeune femme n'a aucun avantage à faire valoir. Ni la taille, ni le poids, ni l'expérience, ni le talent ne sont de son côté. Elle est tout simplement dominée sur tous les plans. Thorondil ne perd pas une miette de ce spectacle, et cela lui coûte cher. Son adversaire se ressaisit le premier, conscient que c'est sa chance. Il attrape son chandelier à deux mains, et l'abat furieusement sur la tempe du vétéran. Un tel coup aurait pu être fatal, ou à tout le moins suffisamment bien ajusté pour faire plonger le guerrier dans l'inconscience, mais il n'est pas porté avec assez de précision et de force. Au lieu de quoi, Thorondil le reçoit à moitié sur l'épaule, à moitié sur l'arrière du crâne. Mais ce n'est pas beaucoup mieux, car il est trop déstabilisé pour pouvoir riposter. Le serviteur se rapproche et continue à faire pleuvoir les coups sur le fauconnier qui ne peut trouver une distance acceptable pour utiliser son épée. Il recule, trébuche, se retrouve au sol à devoir se protéger des coups maladroits qui lui sont expédiés par un serviteur plein de confiance.

Du coin de l'œil, Nivraya observe la scène, et comprend qu'après avoir réussi à se débarrasser de deux adversaires, son champion a encore besoin d'un coup de main. Elle prend une décision aussi stupide que dangereuse en choisissant de rompre l'engagement avec le tueur. Celui-ci, la voyant faire, tend son bras armé en espérant la blesser alors qu'elle s'enfuit. Il la manque d'un rien, seulement retenu par la douleur de sa blessure. La renarde chanceuse lui échappe, et file de l'autre côté de la pièce, allongeant ses foulées grâce à sa robe fendue. Elle bondit toutes griffes dehors, et se jette sur le serviteur qui bloque maladroitement la lame qu'elle destinait à sa gorge, avant de la réceptionner maladroitement.

Ils retombent tous les deux lourdement sur le sol, ce qui donne le temps et l'opportunité à Thorondil de se concentrer sur son véritable adversaire : le bourreau. Celui-ci s'est en effet avancé vers lui, prêt à en découdre. Tous deux blessés, mais tous deux dangereux, le duel à venir sera certainement âpre. Nivraya se détourne d'eux, se concentrant sur le serviteur qui considère à raison qu'elle constitue une cible plus aisée à vaincre que le fauconnier. Elle se relève rapidement, et se place comme Alyss le lui a appris, dans une posture où elle sera prompte à répondre à la menace qui ne tardera pas à arriver. Elle s'efforce de calmer sa respiration, et comprend bien mieux pourquoi la jeune Haradrim a toujours insisté pour qu'elle apprenne les rudiments de techniques de méditation. Son cerveau tourne curieusement au ralenti, et elle a l'impression que le temps se dilate autour d'elle, qu'elle est dans une bulle où tout est bizarrement décomposé, saccadé.

Elle perçoit longtemps à l'avance le déplacement du serviteur, qui s'avance en portant tout son poids vers l'avant, balançant son arme comme une massue vrombissante qui fend l'air devant elle. Elle a dû reculer d'un bon pas pour esquiver l'assaut, et elle l'invite à danser avec elle. Il se prend au jeu, et rompt de nouveau la distance, frappant encore plus fort dans l'espoir de la surprendre. Elle recule de nouveau, et se déplace sur le côté. Elle « sent » ses coups venir, mélange curieux d'instinct affûté et de profonde réflexion. Elle calcule les possibilités qui sont les siennes, envisage son prochain mouvement à l'aulne de ce qu'elle aurait fait elle-même si elle avait été à sa place, enragée comme lui. Au troisième coup, elle décide de contre-attaquer. Elle a repéré deux fois la même ouverture, et elle décide de plonger devant. Sa lame lui entaille le bras, et elle se dépêche de repartir hors de portée, laissant derrière elle une traînée sanglante. L'adrénaline gorge son organisme, et lui procure la sensation curieuse d'être hors de son corps. Elle n'est que mouvement, réflexe, réaction. Elle est dans l'instant, au point que le monde n'a plus de réalité : il s'est réduit à son adversaire qui l'effraie, mais qu'elle sait pouvoir affronter et vaincre. Elle le doit !

Il charge de nouveau, changeant de stratégie cette fois, et elle se laisse surprendre. Il la frappe selon un angle difficile à éviter, et elle doit bloquer avec sa lame qui n'empêche pas son avant-bras de recevoir le chandelier. La douleur la transperce, et elle recule vivement, mais il la pourchasse. Comprenant que sa situation est intenable, elle le menace, tend le bras vers son visage pour casser son assaut. Cela fonctionne. Il recule, et tourne autour d'elle, menaçant mais conscient qu'à la moindre erreur il perdra la vie. Nivraya se rend compte qu'elle a retenu son souffle, et elle s'applique à relâcher la pression pour rester lucide, pour rester réactive. Ses sentiments sont confus, et maintenant qu'il a rompu l'assaut, elle sent ses pensées revenir à la charge, la faire douter. Le monde extérieur revient pénétrer dans la bulle de concentration qui vole en éclat : elle perçoit le choc des armes au loin, et doit résister à la tentation de tourner la tête pour observer ce qu'il en est. Le serviteur perçoit son hésitation, et s'engouffre dans la brèche.

Il frappe, elle esquive. Le chandelier balaie un chevalet qui valdingue de l'autre côté de la pièce. Le second coup s'écrase sur de la peinture qui jaillit dans les airs en projetant des paillettes bleutées qui paraissent se figer dans le temps. Elle riposte, manque son coup. Repoussée, elle vacille. Elle tente de fuir, échoue. Un coup bien placé vient la heurter dans le dos, et elle bascule en avant, se retrouvant à plat ventre. Elle roule habilement pour se mettre hors de portée, tandis que le chandelier continue de s'abattre douloureusement autour d'elle.

BANG !

Le bruit du métal sur le sol le vrille les tympans, et la terrifie presque davantage que son adversaire. Elle s'imagine le son de son crâne éclatant sous l'assaut qu'elle s'épuise à éviter, et cela lui donne l'énergie du désespoir. Assez d'énergie pour tenter quelque chose. Allongée sur le dos, elle attend le coup et le bloque de toutes ses forces. Son poignet se tord dans une position douloureuse, et elle doit tourner la tête sur le côté pour éviter que le chandelier – qui a tout de même perdu beaucoup de vitesse – ne vienne cependant l'éborgner. La première partie de son plan ne s'est pas passée tout à fait comme prévu, mais elle s'en fiche : elle a pris trop de risques pour reculer.

Avec un grand cri, elle donne un coup de pied dans le genou du serviteur qui lui répond par un grognement de douleur. Il bascule sur elle, emporté par sa position précaire, mais elle se soustrait à  l'étreinte qu'il aurait pu refermer sur elle. Vive comme une renarde, elle prend l'avantage et se retrouve à le dominer. Son poignard jaillit comme un serpent métallique aux yeux d'émeraude et aux cheveux roux. Elle plonge droit vers la gorge du serviteur qui bloque son poignet de toutes ses forces. Si cela avait été Thorondil, il l'aurait repoussée sans la moindre difficulté. Toutefois, son adversaire du jour n'a pas le dixième du talent du vétéran, et il commence à perdre du terrain, la lame féminine se rapprochant du moment fatidique où elle percera sa chair. Sa confiance ébranlée, il attrape les cheveux de la jeune femme, et les tire sur le côté en espérant la faire lâcher prise.

Elle hurle, à la fois de souffrance et pour se donner du courage, et dans un élan de rage elle choisit d'employer ses deux mains à plonger le poignard dans le serviteur. Il panique. Peut-être aurait-il pu la faire lâcher prise s'il avait continué à la violenter, mais il craint pour sa propre existence. Il attrape ses mains entre les siennes, et tente tout pour la repousser. Il se tortille comme une loutre, rue comme un taureau, rugit comme un tigre. Rien n'y fait. Son cri de colère, de rage, de peur, de désespoir et d'espoir mêlés est submergé par celui de la jeune femme. Elle l'emporte. Nivraya, les muscles tendus à l'extrême, finit par plonger la mort glacée sous son menton. Il écarquille les yeux de stupeur, ouvrant la bouche comme pour happer un air qui n'atteindra jamais plus ses poumons. Sa main se porte à la plaie béante qui vomit un océan vermillon, noyée dans le torrent de sa vie qui s'enfuit entre ses doigts maladroits. Elle relâche la pression, effrayée par son propre geste, effrayée par ce spectacle duquel ses yeux ne peuvent se détacher. La bulle explose de manière assourdissante, et la laisse plongée dans un silence presque absolu. Le dernier soupir de son adversaire s'échappe de ses lèvres entrouvertes, tandis que ses yeux se vident de toute expression et de toute vitalité.

Autour d'elle, seule la pluie qui frappe le Palais Blanc vient rompre le calme surnaturel des lieux. Pendant un instant, elle n'entend même plus sa propre respiration, et se demande si elle est morte, si elle ne rêve pas. Mais ses mains tremblantes lui rappellent que tout est bien réel. Absolument tout. Il lui faut encore un moment, bref ou long elle ne saurait le dire, pour se rappeler de l'existence d'autres êtres. Son regard hagard et désemparé se tourne vers le fond de la pièce, sans s'attarder sur le chaos qui règne dans sa chambre particulière, l'endroit de paix et de recueillement où elle a toujours trouvé refuge. Un endroit que même Justar ne fréquente guère, respectant l'intimité de son épouse. Ses yeux verts se posent sur une silhouette agenouillée, appuyée sur une épée. Une silhouette qu'elle n'identifie que lorsqu'elle trouve la force de se relever. Ces cheveux, cette tunique… Thorondil !

Elle l'appelle. Il ne réagit pas.

- Sire ?

Elle est morte d'inquiétude, et ne peut le dissimuler. Elle ne peut plus rien dissimuler. Ses yeux cherchent vainement la trace du bourreau, mais il semble avoir disparu. La fenêtre qui se trouve face au vétéran est brisée. Serait-il possible que… ?

- Sire ?

De grosses larmes se mettent à couler sur les joues de Nivraya, qui craque littéralement. Elle est à bout nerveusement, et ce n'est pas de tristesse ou de soulagement qu'elle pleure : simplement d'épuisement. Elle chasse ces perles salines de son visage, et se précipite vers le preux guerrier qu'elle trouve immobile, glacé, mais bel et bien vivant. Elle ignore à quel point il est blessé, mais dans un élan de sincérité qui ne lui ressemble pas, elle le prend dans ses bras. Agenouillée face à lui, elle le serre contre elle comme pour le protéger. Elle le laisse enfouir la tête dans le creux de son cou, fermer les yeux et ne plus voir le monde autour de lui. Elle lui caresse la tête affectueusement, comme pour lui dire qu'elle est là, qu'elle le protège, qu'elle veille sur lui.

- Je suis là… Je suis là… Murmure-t-elle doucement au creux de son oreille.

Les rôles se sont curieusement inversés, et elle n'est plus celle d'entre eux qui a le plus besoin d'aide désormais. D'une manière aussi malsaine que néfaste, elle a réussi à surmonter son affliction, son apathie. Elle s'est reconstruite non pas de manière noble, mais bien en détruisant la vie d'un autre être qu'elle a aspiré pour la faire sienne. En tuant ce serviteur, en faisant couler son sang, en voyant la terreur au fond de son regard, elle a repris le contrôle. Elle a reconstruit les fondations de sa domination au détriment de son existence, et sans la moindre merci elle l'a tué pour vivre de nouveau. Mais Thorondil semble différent… Elle ne saurait dire pourquoi, mais de toute évidence ce combat lui a coûté, et il a perdu quelque chose. Quelque chose de précieux. Elle peut le ressentir, comme elle peut ressentir la pulsation puissante de son cœur qui se remet à battre violemment dans sa poitrine. Il ne peut pas se laisser mourir, de même qu'elle est incapable de se laisser tuer sans rien faire. En cela, ils se ressemblent bien plus qu'ils ne peuvent l'imaginer. Lui le vétéran dont la rudesse et la violence cachent en réalité un cœur de gentilhomme n'est que le miroir de cette noble apparemment fragile, mais qui dissimule au fond une noirceur et une tristesse infinies.

Elle lui parle d'une voix douce, essayant surtout de le rassurer plutôt que de tenir un discours cohérent. Elle le sent revenir à la vie entre ses bras, et elle perçoit plus que jamais son trouble, sa détresse, son errance. Il bouge peu à peu, comme une statue s'arrachant péniblement à sa condition pour sentir de nouveau l'air gonfler ses poumons, le sang battre ses tempes, la vie parcourir chaque fibre de son organisme. Ses bras puissants se referment alors autour de la jeune femme, qui sent ses mains se poser sur son corps et le rapprocher de lui. Elle perçoit la force du fauconnier revenir curieusement, envelopper la sienne comme la flamme d'un bûcher éclipse celle d'une bougie. Pendant un instant, elle se sent totalement à sa merci, et elle se demande s'il ne va pas simplement la tuer, emporté par l'ivresse de sa rage guerrière. Elle sent le cœur du guerrier battre de plus en plus fort dans sa poitrine, et elle lui souffle presque implorante :

- Je vous en prie…

Un frisson lui parcourt l'échine, alors que Thorondil s'écarte pour la fixer droit dans les yeux. Elle ne peut soutenir le poids de ce regard gris qui a tant vu, tant vécu, tant souffert, et qui souffre encore. Elle baisse la tête, incapable de rien dire. Elle est là, dans ses bras… Incapable de rien dire.
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Thorondil
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Ven 17 Juin 2016 - 22:15
Thorondil fixa avec stupeur le carreau profondément fiché dans le bois, à quelques centimètres seulement de son oreille. Son cerveau, émergeant des brumes de sa rage, n’analysa que bien plus tard le cri qui l’avait pourtant précédée. Mais à cette seconde, il ne voyait que le carreau, là, dans le mur. Puis il y eu un autre cri et le fauconnier fit volte-face.
La scène qui se déroulait sous ses yeux était surréalistes et il lui fallut un temps encore pour comprendre ce qui venait de se passer.
La flèche… Nivraya… Les cris… Il comprit que c’était lui, lui qui aurait dû être transpercé par le lourd carreau qui ornait désormais le linteau. Vu la puissance, il serait mort sur le coup – en quelques secondes si l’assassin avait voulu faire durer son agonie. Quelque part, il venait de prendre conscience que la noble aux cheveux de flamme lui avait sauvé la vie. Véritablement sauvé la vie. Une tâche rouge vif s’était formée sur la chemise du bourreau. Comment ? La lame ensanglantée que portait désormais en main la jeune femme aux allures désormais sauvages expliquait bien des choses. Thorondil haussa les sourcils, impressionné malgré lui et malgré la situation. Elle ressemble à ces femmes guerrières du Rohan ou à l’image qu’il se faisait d’Haleth la Chasseresse dont on comptait encore la légende parmi les Hommes. Elle n’avait plus rien de la dame sophistiquée, distinguée et froide qu’il avait connu jusqu’alors.

Cependant, il reprit bien vite pied dans le présent. Il ne pouvait pas laisser la jeune femme faire face à cet homme. D’aussi sauvage qu’elle semblait désormais, elle n’était pas à la hauteur d’un tel adversaire. Sitôt remit du coup qu’elle lui avait porté, il serait sur elle. Il devait l’atteindre avant !
Le dùnadan fit un pas vers eux mais le reste de son geste fut avorté par un puissant choc à l’arrière de la nuque. La violence de l’attaque le déstabilisa, suffisamment pour que son ancien serviteur, dont il avait occulté l’existence, ne prenne l’avantage sur lui. Il tenta de se retourner et de faire face pour parer les autres coups qui pleuvaient mais le sang sous ses bottes et le sol de marbre le trahirent et il s’effondra sans douceur sur le dos. Ses côtes blessées protestèrent et avant qu’il n’ait le temps de réagir, l’autre homme était sur lui, faisant pleuvoir sur lui une avalanche d’attaques désordonnées. Thorondil leva son bras gauche dans un réflexe millénaire pour se protéger le visage et la gorge des assauts répétés tout en essayant tant bien que mal de repousser son agresseur. Le traitre gagnait en puissance à chaque fois qu’il atteignait sa cible et, animé de la rage de vivre, il ne laissait aucun répit au fauconnier déboussolé et aveuglé par la douleur. Thalion feula et cabra.

Un éclair coloré passa devant ses yeux et les coups cessèrent. Nivraya, une fois de plus, venait de s’interposer. Tournant elle aussi le dos au plus dangereux de leurs ennemis, elle avait risqué sa vie pour la sienne. Si la situation s’y était prêtée, le fauconnier aurait dû exprimer la reconnaissance qui l’animait, mais il y avait plus urgent.
Après un coup d’œil pour s’assurer que la noble pourrait faire face au traitre, Thorondil se remit sur pied d’un bond peu gracieux et fit face au bourreau. Celui-ci s’arrêta net dans sa course après Nivraya. Ils avaient trouvé leur vrai adversaire. Le combat épique, à un contre un, allait désormais se dérouler. Un seul vainqueur. Ce serait un combat à mort dont dépendrait le destin de toutes les personnes de la pièce qui respireraient encore.

Le fauconnier se plaça en position de combat et pointa Sûliavas en direction de l’homme spectre. Les deux se jaugèrent. Il n’y avait plus ni proie, ni chasseur. Ils étaient deux fauves prêts à l’attaque. Blessés tous deux, dangereux tout deux. Ce serait le dernier combat. Le fauconnier savait qu’il y mettrait ses dernières forces, puisées dans les réserves les plus profondes de son être. Il n’oubliait pas qu’il n’avait bénéficié que d’une maigre sieste et d’un repas à peine entamé depuis qu’il était arrivé d’une très longue chevauché à travers le pays. Il y avait eu cette course à travers le Palais et plus de combats qu’il n’en aurait fallu arriver à un tel niveau de fatigue. Mais il n’avait pas le choix… Et grâce au courage de son alliée qui avait, d’un coup précis de dague entre les côtes du bourreau, réduit son handicap, il avait encore une chance d’en ressortir vivant.

Son adversaire ne perdit pas de temps. Il le provoqua et le menaça. Thorondil siffla.

- Le grand héro Thorondil qui a besoin d’une femme pour venir à son secours... Pitoyable ! Vous n’êtes même plus en état de vous battre. Je vous aurais égorgé avant le prochain coup de tonnerre !

« - Même si je devais mourir ici, je m’assurerais d’apporter une âme de plus avec moi ! » rugit le dùnadan.

Et cette fois, il n’attendit pas les premières attaques. Il prit son élan et bondit sur son ennemi. Le choc fut brutal. Les lames se rencontrèrent un quart de seconde avant que les corps ne se percutent à leur tour. L’assassin, vif comme une vipère, enfonce son poing dans la plaie sanglante qui ornait le flanc du guerrier. La douleur fut fulgurante et passa comme un flash blanc devant les yeux faibles de celui-ci. Les hommes s’écartèrent l’un de l’autre aussi rapidement qu’ils s’étaient rencontrés. Thalion tenait sa plaie, tordu en avant pour apaiser la souffrance qui électrisait son corps. Son adversaire ne reculerait devant aucune bassesse. Il devait absolument protéger ses côtes fragiles mais, se faisant, il laissait le champ libre sur toutes ses autres blessures et faiblesses.
Le souffle tremblant, Thalion se redressa juste à temps pour contrer l’attaque suivante. L’orage gronda.

« - Dommage, serpent, je suis toujours debout ! » le défia-t-il en déviant la lame qui s’abattait sur lui.


L’homme en noir avait appris la leçon de la mort de ses camarades. Il n’arrivait jamais droit sur le fauconnier mais lui virevoltait autour, courrait en lignes courbes et harcelait comme un charognard, obligeant Thorondil à tourner sur lui-même pour ne pas le perdre de vue. Les deux adversaires donnaient beaucoup de coups dans le vide et le bourreau commençait à boiter, handicapé par la profonde blessure que lui avait infligée son ancienne prisonnière. Le fauconnier n’arrivait plus à se redresser entièrement et combattait maintenant à moitié recroquevillé sur lui-même. De temps en temps, il apercevait, entrant et sortant aussi vite de son fragile champ de vision, Nivraya toujours aux prises avec son serviteur. Aucun des deux face-à-face ne s’éterniserait.

La lame de Sûliavas parvint enfin à agripper la chemise de l’autre homme. Le tissu craqua aussi fort que le tonnerre à l’extérieur. Malheureusement, l’acier rencontre l’acier et l’assassin para encore. Les combattants fatiguaient. Leurs gestes se faisaient plus lents et chaque passe demandait plus d’effort que la précédente. Thorondil laissa échapper un grognement frustré. En pleine possession de ses capacités, il n’aurait fait qu’une bouché de son adversaire. Mais le cumul des handicaps ne lui avait pas permis de prendre un réel avantage. Il fallait qu’il réfléchisse. Il avait tellement mal Son torse, ses flancs, ses hanches, ses jambes, son crâne étaient en feu. Il n’était qu’une masse de nerfs à vif et de sang aussi bouillonnant que les chutes de Rauros. Les deux hommes haletaient, à bout de souffle.

Il y eut un moment de flottement. Les oreilles du fauconnier reconnaissaient les sons d’un autre combat, mais ils lui semblaient terriblement lointain. Les adversaires, dans leur combat, avaient intégralement traversés la pièce. Ils se tenaient désormais entre le lit et le bureau, devant la grande fenêtre contre laquelle s’écrasait une pluie torrentielle.

Dos au mur, le bourreau, au lieu d’esquiver une nouvelle attaque franche du fauconnier, se jeta vers Thorondil et lui lança son épée au visage. Pris par surprise, le fauconnier manqua de peu de se faire ouvrir le crâne en deux par la lame tournoyant dans sa direction. Il lui fallut se jeter à terre pour échapper au projectile. L’autre homme avait-il perdu la raison ? Quel idiot se débarrasserait de son arme en plein combat ?!
Hélas pour lui, ce ne fut qu’en se redressant qu’il comprit les véritables intentions de l’assassin. L’arbalète en main, le bourreau était en train de recharger son arme déjà à moitié pointée vers le cœur du fauconnier. Une vague de désespoir l’envahit brusquement. Tout sembla tourner au ralenti autour de lui. Il était mort. La fatigue s’abattit sur lui comme une chape de plomb. A quoi bon ?... Le fauconnier baissa la tête, prêt à accueillir la mort à laquelle il ne pouvait guère plus échapper désormais.

L’espoir revint sous la forme d’un minuscule éclat. Un éclair lointain illumina la pièce, faisant briller une minuscule étoile accrochée à la branche de l’arbalète. Son pendentif. Celui qu’il avait négligemment jeté sur le lit au début des combats. Sur l’arme de l’ennemi. Une boule de rage se forma en travers de la gorge de Thorondil. Puisant dans ce qui lui restait de volonté, il se précipita. Le choc fut terrible ! Les deux hommes furent précipités vers la fenêtre dont le verre céda sans résistance face aux poids combinés des combattants. La main du fauconnier se referma sur le bijou à l’instant où ses hanches rencontrèrent le rebord de pierre avec violence. Entrainé par l’élan, il eut à peine de temps de voir les bottes de son adversaire passer à côté de son visage, le regard surpris de ce dernier avant qu’il ne disparaisse dans l’obscurité, la tête la première en direction des flots déchainés en contrebas. Avalé à sa suite, le noble arnorien ne dut son salut qu’au rideau dans lequel il s’était empêtré. L’épais textile brisa son impulsion. Il resta ce qui lui semblait une éternité en équilibre précaire, inondé de pluie, le buste dans le vide, à peine le bout d’un pied au sol, à attendre de savoir de quel côté le destin allait finalement l’attirer. Une poussée en arrière finit par lui permettre de remettre pied à terre, serrant à l’incruster dans sa chair ce qu’il restait du petit médaillon. La chaine et une grande partie de la décoration extérieure avaient cédé, emportées par l’autre homme. Ne restait plus que les deux petits portraits dans leurs écrins de métal au creux de sa paume.


Thorondil s’éloigna en titubant de la fenêtre, son épée dans une main, l’autre contre son cœur. Il ne voyait plus rien. Le monde autour de lui était totalement noir. Il trébucha contre quelque chose. Quoi ? Il ne savait pas. Un tapi peut-être ? Un cadavre ? Un débris de décoration ? Il s’écroula de tout son long. Il avait les yeux grands ouverts mais le monde était aussi sombre qu’une nuit sans lune ou les profondeurs des grottes depuis longtemps abandonnées. Il s’accrocha au pommeau de Sûliavas et, s’appuyant de tout son poids sur l’arme, tenta de se relever. A genou, il ne trouva plus la force de continuer et s’effondra sur ses talons. Le front posé sur la tête d’aigle qui ornait son bien, il tenta longuement de reprendre sa respiration.
Il avait peur. Pourquoi ne voyait-il aucune lumière ? Sa respiration saccadée ressemblait de plus en plus à des sanglots étouffés. La pluie glacée s’être infiltrée jusqu’au plus profond de son être, le gelant de l’intérieur. Tout était brusquement aussi silencieux que noir. L’orage avait-il donc cessé ?
Il pouvait presque entendre encore la voix douce et tendre de Vaewen au creux de son oreille.

« - Repose-toi, mon fils… Tu l’as bien mérité. Le danger est passé. »

Mais il ne peut s’y résoudre, il était pétrifié.


Soudain, il ressentit l’air bouger autour de lui. Son épée tomba au sol dans un bruit qui semblait assourdissant. Les deux petites miniatures tintèrent contre le marbre et résonnèrent dans la pièce saccagée. Il sentit les bras délicats qui l’entourent et, instinctivement, logea sa propre tête dans le creux chaud et apaisant d’un cou indéniablement féminin. Là, sous l’odeur de la sueur, du sang et des relents de peur, il y avait un parfum dont il s’abreuvait pour recouvrer force et volonté. Vaguement, il entendait murmurer à son oreille. Une voix familière, comme un baume, d’une chaleur inattendue… Nivraya. C’était Nivraya qui le berçait contre son sein comme un enfant blessé. Une part de son esprit se rebella contre l’idée mais le reste de son être se complaisait déjà dans cette torpeur bienfaitrice. Au contraire, il frotta son nez contre le cou offert, cherchant comme un drogué à se perdre un peu plus dans cet îlot de paix alors que son corps reprenait peu à peu force et vie.

Dans l’obscurité, il n’avait plus conscience que de la présence contre lui. Il ne voulait pas la perdre. Lentement, comme s’il se réveillait d’un trop long sommeil, ses bras se murent pour la ceinturer, la serrer un peu plus contre lui. Il avait encore besoin qu’elle reste là. Encore un instant. Encore. Sa prise se resserra encore. Il sentait, plus il la tenait près, plus l’énergie, la puissance, revenait en lui. Chaque bouffée d’air prise contre sa peau, chaque battement de cœur contre son torse brisait le rideau opaque de l’obscurité qui habitait ses yeux.
Elle était là, vivante. Vivante sous ses doigts, entre ses bras…

- Je vous en prie…

La supplique, à peine murmurer, le stoppa dans son élan. Lentement, sans vraiment la lâcher. Si elle s’écartait maintenant, il savait qu’il se sentirait mourir de nouveau. Ses yeux vides se tournèrent vers le visage de la jeune femme. Pas tout à fait. Il savait qu’elle le voyait maintenant. Qu’elle comprenait que lui ne la voyait plus. Les elfes qui l’avaient soigné après la Bataille lui avaient dit que c’était temporaire. Que cela pouvait arriver. Sous le coup d’un grand stress, avaient-ils dit. Surtout vers la fin, avaient-il dit. La fin… Cela faisait des mois qu’il la sentait venir. Bien trop tôt… Mais à cet instant, ça n’avait pas d’importance. Il voulait sentir, il avait besoin de la sentir vivante.
Maladroitement, il rapprocha son visage de celui de la jeune femme, posant son front contre le sien. Voilà. Il sentait la respiration de Nivraya contre sa peau. Vivante. Ses mains glissaient le long des bras frêles, de la taille fine, des épaules délicates, de la nuque fragile, du visage fin. Ses gestes étaient saccadés, prit entre empressement et tendresse. Pas de blessure sous ses doigts, pas de douleur, juste de la chair chaude et vibrante. Vivante.

« - N’ayez pas peur de moi. Pitié. N’ayez pas peur de moi… » marmonnait-t-il.

C’était autant une supplique que l’avait été celle de Nivraya. Cette vie, il avait tellement besoin de la sentir. De la ressentir. Cela enflammait ses veines, brûlait comme un incendie et l’embrasait d’une vitalité qu’il n’avait plus ressentit depuis des années. Le fauconnier émit un grondement sourd qui venait du fond de sa poitrine et, sans plus réfléchir, écrasa sa bouche contre celle de la noble. Le baiser était passionné, presque violent. Il l’embrassait comme s’il avait trouvé une source en plein désert. Assoiffé de vie et de chaleur. Dévoré par le besoin de posséder cette femme qui se laissait complètement consumer par l’incendie. Il sentait ses mains sur sa nuque et dans son dos, tremblantes, incertaines, bataillant entre le besoin de le repousser et celui de l’attirer plus près. Elle ne se débattait pas, ne cherchait pas à s’échapper, elle se soumettait totalement à lui, à sa force et à sa volonté, lui offrant tout ce qu’il désirait sans combattre. Vivante. Tellement vivante soudain.
Le baiser, loin d’apaiser sa soif, ne faisait que le dévorer un peu plus par ce besoin impérieux. Ses mains avaient suivi l’exemple et parcourait le corps offert avec la même avidité. La distance qui les séparait du lit, les épaisseurs de vêtements déjà déchirés, la raison, la logique… tous les obstacles n’en étaient bientôt plus, écartés par la volonté implacable de Thorondil.

La vue ne lui était pas revenue mais il la savait magnifique, cette femme. A la fois sa semblable et son exacte opposée. Il sentait sous ses paumes toute sa splendeur. Le corps puissant du fauconnier suffisait à l’isoler et la protéger totalement de l’extérieur. Il la dominait complètement et la vénérait. En cet instant, elle n’était qu’à lui. Sans paroles blessantes, sans froideur. Elle s’offrait à lui sans résistance dans une étreinte qui ne lui laissa comme souvenir qu’un océan de sensations confuses et vibrantes comme autant de brasiers colorés dans l’obscurité.


A travers la fenêtre brisée, les nuages s’étaient retirés, laissant de nouveau la lune trôner en son royaume céleste. Sur le lit, au milieu d’une pièce jonchée de cadavres et tapissée d’eau et de sang, les deux amants avaient finalement sombrés dans un sommeil sans rêves, rattrapés par l’épuisement.
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Nivraya
Assistante de l'Intendant d'Arnor
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~ GRIMOIRE ~
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Mar 21 Juin 2016 - 16:21
La pluie continue de tomber, jetée férocement contre les murs de la forteresse par le vent qui souffle en tempête, s'engouffrant dans les rues et les passages, accélérant comme s'il prenait son élan pour venir s'écraser sur les pauvres âmes qui tentent de rester droites au milieu de ce chaos. Le calvaire pénètre violemment dans la maison quand la porte s'ouvre, et ils rentrent à l'intérieur, frissonnant, rejetant leurs vêtements de pluie trempés pour dévoiler leurs visages. La fatigue se lit sur leurs traits, de même qu'une forme de soulagement. Enfin. Enfin à l'abri. Le premier passe la main dans ses cheveux pour tenter vainement d'en chasser les gouttelettes qui dégoulinent le long de ses longues mèches brunes, et se tourne de droite et de gauche en regardant autour de lui. Les autres commencent à faire de même, apparemment à la recherche de quelqu'un qu'ils ne parviennent pas à localiser :

- Mils ? Appellent-ils.

Personne ne répond. Tout est silencieux. Il est tôt dans la journée, certes, mais Mils est d'ordinaire relativement matinal, et il n'aurait pas manqué d'entendre le bruit des chevaux à l'extérieur malgré les éléments déchaînés. Les deux hommes et la femme, las d'appeler, finissent par déposer leurs vestes sur une malle, alors que le plus âgé se tourne vers le plus jeune :

- Justar, tu avais donné congé à Mils ?

- Non père, et j'avais même laissé des hommes en faction ici. C'est curieux qu'il n'y ait personne… Même les torches sont éteintes…

Un bref silence s'installe entre les deux hommes, qui ont reçu une éducation guerrière et dont le caractère les pousse à s'inquiéter automatiquement pour ce genre de détails. Il fait anormalement frais entre ces murs qui leur sont pourtant familiers, mais ce n'est pas la température qui leur jette un frisson le long de l'échine. Un mauvais pressentiment, irrépressible, les saisit. Ils ont tous les deux l'épée au côté, et par réflexe ils y portent la main. Ce geste n'est pas pour rassurer la seule femme du groupe, épouse du plus âgé, qui lui prend le bras en lui demandant :

- Que se passe-t-il ? Vous m'inquiétez tous les deux.

- Ce n'est pas normal, Alva. Reste avec nous. Justar, ouvre la voie je te prie.

Les lames chantent en quittant leur fourreau, davantage par sécurité que parce qu'ils ont clairement identifié une menace. Toutefois, il est plus sûr d'avoir l'arme en main que de regretter par la suite de n'avoir pas su prendre les précautions qui s'imposent. Les trois silhouettes attaquent le couloir sur leur droite, en restant aux aguets, essayant de ne pas faire de bruit. Ils connaissent le Palais Blanc comme personne, bien entendu, mais aujourd'hui il leur semble soudainement hostile, mystérieux et dangereux. Au lieu de déambuler dans ses corridors baignés de lumière d'un pas guilleret, ils progressent prudemment, se méfiant de chaque embranchement, de chaque recoin sombre où pourrait se tapir un assaillant. Alva ne peut s'empêcher de rompre le silence pesant :

- Baralhar, attends… Si Nivraya est ici, il faut aller la chercher en premier. Nous devrions commencer par les chambres.

Les deux militaires, songeant à la même chose, ont bien évidemment mis le cap sur l'aile où dorment leurs serviteurs et les hommes d'armes qui gardent leur demeure. Rester groupés, chercher du renfort, et faire un état des lieux de la situation. Sans se concerter, ils ont pensé à la même chose, mais la logique d'Alva de Gardelame les ramène à la raison : il y a des âmes qui doivent être sauvées d'abord, et Justar doit penser à son épouse avant tout. En vérité, il y a pensé. Cependant son infirmité, son bras droit manquant, ne lui permet pas de voler au secours de sa chère et tendre comme il l'aurait dû.

- Justar, retrouve Nivraya. Nous continuons par ici. Dépêche-toi.

Le fils prodigue, dissimulant son inquiétude, hoche la tête fermement et fait demi-tour, courant à toutes jambes pour rejoindre la chambre conjugale. Il sait que se précipiter n'est pas la meilleure idée si quelqu'un s'est introduit dans le Palais, mais son objectif est de retrouver sa femme, peu importent les risques. Il attaque les marches quatre à quatre, courant à en perdre haleine, à en perdre l'équilibre. L'épée dans sa main gauche le fait vaciller légèrement, alors il marque une pause dans l'escalier, levant la tête pour observer autour de lui. Si quelqu'un s'est introduit ici, sera-t-il réellement en mesure de l'affronter ? Difficile à dire. Il reprend sa progression, plus lentement cette fois. Ses pas claquent si faiblement sur le marbre qu'il a l'air de glisser sur le sol. Il franchit une série de portes, les yeux rivés sur celle de la chambre qu'il partage avec Nivraya. Sa respiration s'accélère, et il fait de son mieux pour se calmer. Il ne doit pas paniquer. En aucun cas. Maladroitement, il pose sa main unique sur la poignée, et ouvre la porte doucement…


~ ~ ~ ~


Les draps froissés glissent sur la jambe de la jeune femme, laissant apparaître sa peau nue et veloutée alors qu'elle se retourne. Sa tête vient se nicher au creux d'une épaule virile, et ses bras fins repliés contre sa poitrine féminine trouvent un peu de chaleur contre le torse large et puissant du guerrier allongé à ses côtés. Elle dort encore. Ses fines paupières refermées sur ses sublimes yeux verts cachent à sa vue la réalité d'un monde d'une violence incomparable. Sa respiration se cale instinctivement sur celle du fauconnier, sa tête se soulevant en même temps que ses poumons se gonflent. Rien ne vient troubler la quiétude de ce lit. Ni les rugissements du ciel qui a achevé depuis plusieurs heures de cracher ses éclairs. Ni l'accusation silencieuse des cadavres gisant sur le sol. Pas même le froid qui s'engouffre par la fenêtre brisée, dont les éclats translucides, tranchants comme des lames de rasoir, sont éparpillés sur le parquet hors de prix. Un bras entoure ses frêles épaules, la protégeant même dans son sommeil contre tout mal.

Nivraya s'éveille timidement, battant des cils comme si elle émergeait d'un tunnel de ténèbres pour plonger soudainement dans un royaume de lumière. Ses traits qui jusqu'alors ont affiché une forme de sérénité retrouvent soudainement leur expression soucieuse habituelle. Coupable, elle se rapproche un peu plus de Thorondil, laissant sa jambe fine envelopper la sienne tandis qu'elle se recroqueville contre lui. Nus tous les deux, ils n'ont pas trouvé la force de regagner leurs vêtements après avoir consommé leur crime dans la luxure et la passion. Ils se sont endormis là, coupables, sans pourtant penser au lendemain. Terrassés par la fatigue, par la douleur, ils se sont laissés aller à une impulsion, à une pulsion dévorante qui a scellé définitivement le cauchemar de cette nuit affreuse dans leurs mémoires, dans leurs chairs, dans leurs âmes. La jeune femme sent des larmes discrètes couler le long de ses joues…

Mais qu'a-t-elle fait ?

Elle est terrorisée. Elle ne se reconnaît pas le moins du monde dans ce personnage cruel et égoïste. Pas elle. Pas ici. Ce qu'il vient de se produire lui semble absolument irréel. Tant de violence, tant de colère, tant de désespoir… Et elle ne songe qu'à sa nuit fiévreuse passée en une compagnie qu'elle n'a pas désiré. Le bras se referme un peu plus fort autour d'elle, et elle sent des doigts fins entrer en contact avec ses reins. Elle lève le menton, mais le fauconnier a toujours les yeux fermés et sa respiration est profonde. La nuit et les rêves n'ont pas encore décidé de le libérer, et ses gestes de tendresse ne sont que les réflexes d'une autre vie, d'un chemin qu'il n'a pas choisi. La confusion s'empare de la jeune femme qui, incapable de quitter la chaleur de cet homme, sait toutefois qu'elle ne peut rester à ses côtés. Elle a enfreint la loi, franchi la ligne, et brisé quelque chose qu'elle ne pourra plus jamais retrouver. Mais elle ne peut s'éloigner…

Et soudain, un hennissement.

Elle écarquille les yeux de terreur pure. Sa réaction est si vive et si violente que Thorondil ne peut que se réveiller en sentant la jeune femme s'électrifier sous ses doigts, comme si elle avait été frappée par la foudre. Il met un instant à comprendre, mais sa vue de toute évidence revenue lui permet de mieux prendre conscience de son crime adultère. Il faut dire que la vision d'une femme aussi belle, dans le plus simple appareil, si proche qu'il pourrait la cueillir en tendant le bras, peut détourner même des problèmes les plus urgents. Mais Nivraya n'est pas aussi abasourdie que le fauconnier, et elle réagit avec davantage de promptitude à cette nouvelle menace.

- Dépêchez-vous ! Mon mari, il… !

Elle ne sait comment l'expliquer, mais les implications sont plus que claires. Elle se jette hors du lit, rejetant draps et couvertures sans prendre le temps de s'en envelopper. Elle bondit dans ses vêtements éparpillés, insensible presque aux corps froids qui gisent sur le sol et qui lui renvoient cruellement les souvenirs de cette trop longue nuit. Elle s'habille, tournant ostensiblement le dos à Thorondil, incapable d'échanger avec lui le moindre regard. Elle n'en a pas la force. Lui, sa présence… il est le symbole qui cristallise tout ceci, toute cette furie sans nom et cette débauche dans laquelle ils ont plongé. Elle l'entend s'habiller frénétiquement, bouclant sa ceinture qui cliquette en produisant ce son caractéristique. Elle l'entend jeter son épée dans son fourreau, ajuster sa chemise, tandis qu'elle-même tire sur les manches de sa robe pour essayer vainement d'en lisser les plis. Elle ramène sa chevelure flamboyante derrière sa tête en une queue de cheval maladroite. Ses mains tremblent, son cœur bat la chamade, et elle sait déjà que lorsqu'elle verra Justar, il lui faudra faire preuve de plus de courage que jamais.

Derrière elle, Thorondil s'approche et elle perçoit sans le voir qu'il veut lui dire quelque chose. Elle s'esquive, physiquement d'abord, en se plaçant soigneusement hors de portée. Elle ne veut pas qu'il la touche, pas même pour la réconforter. Elle évite la confrontation verbale, ensuite, en prenant l'initiative. Elle ne veut pas entendre ce qu'il a à dire, pas davantage qu'elle n'a envie de lui parler en réalité. Ses mots ne servent pas à amorcer une conversation, mais bien à occuper l'espace, à l'empêcher de s'exprimer. Elle parle pour elle-même, contre lui :

- Il va mourir d'inquiétude, dit-elle sur un ton effrayé. Mais ça ne servirait à rien d'essayer de lui cacher la vérité. Il prendra des mesures de toute façon, et il renforcera la sécurité au Palais… Mais ça ne changera rien, si je rentre à Annùminas. Et les négociations avec votre famille… il sera bien disposé à votre égard, c'est certain. Il se montrera généreux, je pense. Vous devriez pouvoir conclure rapidement. Mais qu'en pensera mon beau-père ? Il ne voudra jamais me laisser partir avec tout ça… Non, je trouverai comment le convaincre.

Elle s'éloigne inexorablement de Thorondil, le laissant seul avec ses pensées et ses questionnements. Nivraya est déjà passée à autre chose : être dans la planification lui permet de projeter son esprit vers un futur dans lequel sa trahison n'existe pas. En même temps qu'elle parle, elle imagine la conversation qu'elle va avoir avec Justar. Dans son esprit, elle voit parfaitement ses interrogations, et prépare déjà les réponses appropriées, choisissant ses mots avec soin pour ne pas le blesser, pour ne pas l'inquiéter… pour ne pas éveiller ses soupçons…

Un sursaut la saisit.

Est-elle devenue ce monstre avec son mari ? Avec Justar, qui toujours a réussi à lui faire tomber les masques ? Est-elle devenue cette femme froide, calculatrice et dénuée de toute forme de sincérité avec la seule personne qu'elle aime profondément ? Elle se rend compte avec horreur que oui. Elle se rend compte avec effroi que son univers de paix et de douceur, ce cocon protecteur que Gardelame a toujours représenté pour elle vient de voler en éclats, cédant sous les assauts pernicieux de ce monde extérieur qui a réussi à la traquer jusqu'ici. Jusqu'aux confins de l'Arnor. Elle s'immobilise un instant, interrompt sa litanie insupportable et douloureuse. Thorondil s'approche d'elle de nouveau. Pour lui parler ? Comme un ami le ferait ? Pour déposer un baiser sur ses lèvres ? Comme un amant le ferait ? Pour la prendre dans ses bras ? Comme un amour le ferait ? Elle recule de nouveau. Loin. Le plus loin possible. Elle lève enfin les yeux pour le dévisager. Dans son regard d'émeraude, que lit-il au juste ?

Que lit-il ?

Un bruit à l'extérieur leur fait tourner la tête. C'est la justice qui vient frapper à leur porte.


~ ~ ~ ~


- Tout va bien ?

Elle leva les yeux, et répondit trop rapidement :

- Oui, ça va.

Elle aurait voulu lui demander ce qu'il en allait de lui, mais elle ne pouvait pas véritablement se permettre de poser la question. L'amputation de Justar avait été bien menée, et il n'avait pas perdu son membre au cœur de la bataille, tranché par une arme émoussée. Toutefois, la violence psychologique de cette perte avait considérablement entamé son moral. Les conséquences physiques n'avaient pas tardé à suivre. Affaibli, fiévreux, il avait perdu beaucoup de poids à force de refuser de manger. Il s'était accroché à la vie uniquement parce que Nivraya avait été le chercher au fin fond des ténèbres où il s'enfonçait peu à peu. Elle n'avait pas lâché l'affaire, elle était restée à ses côtés plus que n'importe qui, se portant volontaire pour le veiller toute la nuit durant quand il était agité de spasmes inquiétants. Elle n'avait jamais failli. Elle n'avait jamais laissé tomber l'homme qui, du haut de son superbe destrier, avait penché un regard protecteur sur elle pour la première fois depuis une éternité. Sans même lui demander son nom, sans même lui demander qui elle était, il s'était battu pour elle comme personne ne l'avait fait avant lui.

Était-ce cela qui avait fait naître les sentiments qu'elle éprouvait pour Justar ? En partie, bien entendu, mais pas seulement. Quand il la regardait, elle se sentait transpercée : elle avait l'impression qu'il était capable de lire en elle, et qu'elle ne pouvait rien lui dissimuler. Et lorsqu'il était avec elle, il avait sincèrement envie de la connaître, de la comprendre. Encore une fois, par cette simple question, il allait bien au-delà de la simple politesse. Il avait ressenti le trouble qu'elle essayait de dissimuler, le frémissement imperceptible de ses mains quand elle avait défait son bandage une nouvelle fois pour s'assurer que les chairs n'étaient pas infectées.

Baissant les yeux, consciente que sa réponse était un mensonge, elle garda le silence un instant. Lui aussi. Il respectait toujours sa volonté de ne pas parler, de même qu'il l'écoutait toujours quand elle avait envie de se confier à lui. Elle tira délicatement sur les pansements qui suintaient légèrement. Depuis le temps, elle était habituée à la vue de ces chairs en train de cicatriser, et elle n'était plus incommodée comme le premier jour. Elle les examina d'un œil critique, avant d'attraper un linge qu'elle avait trempé dans une bassine d'eau chaude. Elle nettoya précautionneusement la plaie, faisant couler de l'eau sur la peau intacte, pour la laisser emporter le sang et les fluides alors qu'elle dégoulinait le long de la blessure. Justar serra les dents. Le moindre contact était un supplice.

- Ça ne va pas.

Il redressa la tête :

- Mon bras ?

- Non… C'est juste que…

Elle interrompit son geste. Non, elle ne pouvait pas. Elle ne devait pas le lui dire. Il était un noble, et même si elle avait reçu une excellente éducation, elle n'était qu'une roturière. Tout ce qu'il pouvait exister entre eux serait de l'ordre du troussage de servante, ou de quelques friponneries discrètes, de simples amourettes de jeunesse qui passeraient avec le temps. Ce n'était pas ce dont elle avait envie. Ce n'était pas ce qu'elle souhaitait en voyant cet homme qui, à la fois faible et fort, la regardait indépendamment des vêtements qu'elle portait, de la coiffure qu'elle arborait, ou des bijoux qui la paraient. Elle n'était ni noble ni roturière à ses yeux, elle n'était qu'une âme qu'il paraissait apprécier. Elle n'était pas capable de faire abstraction du statut de Justar, et elle était constamment renvoyée à sa condition. Il était noble… Il y avait comme une barrière infranchissable, derrière laquelle elle avait été consignée toute son existence. Tout un monde qu'elle mourait d'envie de connaître, d'expérimenter, qui se soustrayait à son emprise simplement parce que ses parents avaient eu le malheur de ne pas être de grandes gens. Son désir s'était mué en mépris jaloux, au fil du temps. Mais maintenant, voici que Justar était là. Et elle l'aimait, sincèrement.

Alors elle le lui dit, le plus simplement du monde.

- Vous m'aimez ?

Elle se sentit tellement ridicule. Le feu lui monta aux joues, et elle baissa les yeux. Il ne pouvait pas comprendre. Il ne pouvait pas comprendre ce qu'elle ressentait !

- M'aimeriez-vous autant si j'étais désargenté, sans titre et sans terre ?

- Bien entendu ! S'indigna-t-elle. Vous n'êtes pas noble par votre argent, votre titre ou vos terres. Vous êtes noble d'âme, et noble de cœur. C'est votre âme et votre cœur que j'aime, Justar. Et je les aimerai toujours.

Elle, agenouillée devant lui, semblait l'implorer de toutes ses forces. L'héritier de Gardelame la regardait avec un air neutre, qui n'était pas froid mais qui manquait de la chaleur qu'elle aurait espéré voir dans ses yeux. Toutefois, il ne l'avait pas repoussée, et la déraison la poussait à espérer encore. Tant qu'il n'aurait pas rejeté ses sentiments, tant qu'il n'aurait pas chassé d'un revers de main le désir qu'elle éprouvait, elle s'accrocherait au moindre fil d'espoir. Elle l'observait dorénavant, cherchant à lire en lui quelque chose, une esquisse de réponse, un début de décision. Il paraissait hésiter, et cette simple hésitation lui donnait l'impression qu'elle avait une chance. Une chance infime, une chance de fou, mais une chance néanmoins. Elle l'observait comme s'il était la seule branche à laquelle elle se raccrochait pour s'empêcher de tomber dans un abîme d'où elle ne ressortirait jamais. Il s'humecta les lèvres :

- Je vous connais sans vous connaître, Nivraya… Je vous fais confiance, mais j'ignore tout de vous. Or je voudrais vous dire quelque chose de très important, mais je ne sais à qui je me confie depuis ce qui me semble être une éternité…

- Je vous en prie, Sire… Vous pouvez me faire confiance. Je ne vous trahirai jamais. Tant que j'aurai un souffle de vie, je vous demeurerai fidèle. Je vous en fais le serment.



~ ~ ~ ~


- Par les Valar ! Nivraya, ma chérie, tu vas bien !

Alva s'est échappée de derrière son époux, et a pénétré dans la pièce en n'ayant d'yeux que pour sa belle-fille qu'elle adore. Baralhar Alen de Gardelame, le seigneur des lieux, s'est quant à lui figé de stupeur en découvrant l'ampleur du chaos. Tant de cadavres étendus sur le sol, du sang partout au point que les teintes carmin sont parties se mêler aux pigments renversés sur le sol. Les chevalets brisés, les toiles détruites et les pinceaux éparpillés sur le sol contribuent à l'ambiance. Une violence s'est déchaînée ici, comme si une tornade s'était introduite dans la chambre privée de la jeune femme, pulvérisant tout sur son passage. Alva est d'une rare douceur, et elle prend Nivraya dans ses bras pour la consoler. Cette dernière, les larmes aux yeux, lui rend son étreinte avec force. Enfin. Enfin une présence rassurante, rassérénante.

- Mais que s'est-il passé ? Demande le père.

Il est aussi choqué que son épouse. Son épée retombe mollement, alors que devant lui se joue une scène catastrophique qu'il n'aurait jamais pu imaginer. Son fils se tient debout, l'arme toujours au poing, les traits fermés. Il contient péniblement son essoufflement, lui qui a d'abord été vérifier la chambre conjugale qu'il a trouvée vide, avant de rallier les appartements privés de Nivraya, l'endroit où elle se retranche pour s'isoler et peindre. Un havre de paix, souillé et violé par des indésirables qui n'étaient pas là quand le seigneur des lieux, son épouse et son fils ont quitté les lieux. Face à Justar se trouve un homme que Baralhar reconnaît immédiatement : Thorondil de Kervras, le héros d'Annùminas. Sa présence ici est aussi étrange que celle des soldats d'Arnor en uniforme, gisant dans une mare de sang. Un silence pesant s'installe dans la pièce, que Justar rompt sur un ton glacial qui ne lui ressemble guère :

- Sire de Kervras, je n'ai pas bien compris vos explications… Je vous saurais gré de bien vouloir reprendre depuis le début je vous prie. Comment expliquez-vous votre présence et celle de tous ces hommes gisants mort – de votre main, je présume –, dans la chambre privée de mon épouse ?

Il est difficile de savoir si la colère contenue, que l'on entend vibrer dans la voix de celui qui d'ordinaire ne cède pas à de telles émotions, est le fruit de son incompréhension, ou si elle dirigée spécifiquement contre Thorondil. Après tout, la scène a de quoi soulever l'indignation, et par désir de protection un homme peut facilement se méprendre, et laisser éclater sa rage envers quelqu'un qui n'est objectivement pas responsable. Toutefois, Thorondil était présent la dernière fois que Nivraya a été cruellement malmenée, et c'est à cause du fauconnier que la jeune femme s'est coupée de son époux. Acceptant le marché terrible imposé par le héros d'Annùminas, Justar a dû assumer les conséquences de son acte, soit voir sa femme sombrer dans une angoisse dévorante sans rien pouvoir faire pour l'aider. Et voilà qu'au milieu de ce nouveau carnage, de ce nouveau champ de bataille, le fauconnier surgit encore.

Comme s'il était lui-même le phare attirant la mort autour de Nivraya.

- Viens ma chérie, laissons les hommes discuter entre eux…

Sans vraiment laisser le choix en la matière, Alva pousse Nivraya hors de ce pandémonium. La jeune femme semble assommée, incapable de se rendre compte de ce qui se déroule autour d'elle. Elle continue cependant d'avancer, tenant sur ses jambes par miracle. Baralhar lui prend doucement le menton pour la forcer à le regarder. Elle se laisse faire, mais il voit dans ses yeux qu'elle est au bord de la rupture. Avec une grande douceur, il demande :

- Tu n'es pas blessée ?

- Non, père… Je vais bien.

Il lui embrasse le front affectueusement, et la laisse s'éloigner en compagnie de son épouse. Il est des choses dont les hommes doivent effectivement discuter. Des détails qui n'en sont pas vraiment, comme par exemple le pourquoi de cette violence. Comment tout ceci a pu se produire ? Qui est responsable ? Que vient faire le fauconnier ici ? Ce sont autant de questions qui attendent des réponses. Nivraya souhaite se retourner pour lancer un dernier regard derrière elle, mais elle n'en fait rien… Elle ignorerait à qui l'adresser. A Justar ? A Thorondil ? Elle n'a aucune envie de les dévisager, l'un ou l'autre. Alors, s'appuyant sur Alva, elle quitte les lieux en baissant la tête, pleine de honte.

- Nivraya, est-ce qu'il y a quelqu'un d'autre dans le Palais ?

- Non, mère… J'avais renvoyé tout le monde. Je voulais être seule.

Alva ne semble pas vouloir laisser sa belle-fille seule, alors qu'elle a besoin de soutien, mais elle aurait bien souhaité avoir un ou deux serviteurs sous la main pour lui préparer un bain, et faire en sorte de lui changer les idées. Manger, se laver, se reposer… Voilà de quoi elle avait besoin pour le moment.

- Bien, je comprends… Nous attendrons donc que Mils arrive, il ne devrait plus tarder désormais.

Sans prévenir, la jeune femme fond en larmes. De véritables sanglots, retenus jusque là, mais qui font voler en éclat les frêles garde-fous qu'elle a pu ériger. Mils. Le gentil serviteur, d'une douceur incomparable, toujours serviable. Mort. Elle le sait désormais. Elle ne peut plus se voiler la face, et le poids de cette réalité implacable lui revient en pleine figure. Ses larmes intarissables, cependant, ne pleurent pas seulement la mort d'un domestique. Elles pleurent la fin de l'innocence, de la pureté de ces lieux. Elles pleurent la fin de cette traque qui aura conduit ces assassins à la suivre jusqu'ici. Elles pleurent la fin de son couple, qu'elle ne voit pas survivre à cette estocade.

Elles pleurent la fin de sa vie.

La fin, et le renouveau…


~ ~ ~ ~


Aveugle. Il était aveugle.

Cette révélation frappa Nivraya de plein fouet alors qu'elle plongeait dans ces yeux gris qui ne la regarderaient plus jamais. Il avait tant sacrifié pour elle. Tant sacrifié. Il payait le prix d'une vie de guerre et de souffrance, à laquelle elle avait mis un point final. Voir la mort dans ses pupilles était aussi déstabilisant que s'il s'était retrouvé étendu, gisant dans son propre sang. Mais Thorondil n'était pas de ces hommes qui pouvaient mourir. Pas complètement. Agenouillé, il s'était emparé d'elle entièrement, comme pour vérifier qu'elle n'avait rien. Elle ne pouvait que rester immobile, pétrifiée. Terrorisée. Elle sentait ses mains qui l'examinaient, qui la caressaient, qui exploraient chaque quartier de sa peau pour s'assurer qu'elle n'avait rien. Comme s'il allait mourir dans l'instant, et qu'il s'assurait de pouvoir partir en ayant accompli son devoir, il l'examinait frénétiquement avec la peur chevillée au ventre. Elle sentait son angoisse faire écho à la sienne, laquelle pulsait dans ses veines. Nivraya était écrasée par l'effroi. Elle avait peur du fauconnier. Mais à sa plus grande surprise, le fauconnier avait peur également. Il avait peur de savoir qu'elle avait peur de lui… Ce fut ce qu'elle comprit à travers ses mots maladroits. Elle sentit son cœur se serrer. Elle voulait n'avoir pas peur de lui, elle voulait lui faire confiance et se rappeler de l'homme bon qu'il avait pu être. Cependant, elle ne pouvait pas oublier la rage, la violence, le sang. Le kaléidoscope éclatant d'émotions contradictoires qui isolait son esprit du reste du monde l'empêchait de trouver une fin à ce cercle vicieux.

Et puis ce fut le choc.

Elle sentit le fauconnier se rapprocher, et l'embrasser fougueusement. Violemment. Elle voulut se débattre, mais il était trop fort. Trop fort. Elle sentit sa rage, son envie de vivre et de la posséder s'emparer de lui plus fort que jamais. Il avait autant de colère en lui que lorsqu'elle l'avait poussé à faire des choses horribles, à prendre des décisions déchirantes. Au lieu de la gifler, de la brutaliser, cependant, il s'acharnait sur ses vêtements avec une obstination rebelle. Les conséquences de son geste n'existaient pas. Tout ce qu'il souhaitait, il pouvait l'avoir, et Nivraya ne se défendait même pas contre ses assauts maladroits. Elle ne le pouvait pas. Elle ne le voulait pas. Il la dominait de tout son être, il pouvait la tuer d'un seul mouvement… et elle désirait cela. Elle voulait être à sa merci. Elle voulait être à la merci de quelqu'un, pour une fois. Ne plus être en contrôle. Ne pas avoir à réfléchir, à décider, à choisir et à renoncer. Elle lâcha prise, brusquement, brutalement, et lorsqu'il la releva en continuant à l'embrasser, elle ne fit pas un geste pour le dissuader. Lorsqu'il la poussa en arrière, tout en délaçant ses robes qui finirent par se retrouver sur le sol, elle ne protesta pas davantage. Lorsqu'elle sentit ses mains impudiques glisser contre son corps, alors même qu'elle savait qu'il n'était ni bon ni souhaitable de le laisser aller plus loin, elle ne put trouver les mots pour l'arrêter.

Il n'y eut pas d'amour entre eux cette nuit-là, pas plus qu'il n'y eut de tendresse ou de douceur. Il n'y eut qu'une passion débridée qui les consuma tous les deux, leurs remords et leurs hésitations. Enlacés l'un à l'autre comme les branches de deux arbres voisins, leurs rares râles errèrent entre plaisir et souffrance. Ils n'avaient pas cédé à une envie, mais bien à un besoin primaire, animal, et lorsque Thorondil atteignit l'extase, il n'eut pas un geste d'affection pour la femme qu'il venait de posséder. Aveugle, il ne voyait pas ses larmes brillantes. Insensible, il ne sentait pas la panique dans son cœur. Alors qu'il devait prier pour trouver le sommeil, un repos non terni par de sombres cauchemars, il ne pouvait pas comprendre ce qu'elle ressentait en cet instant.

Elle avait peur.

Peur qu'en son sein, le fruit de son péché commençât à prendre forme.
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