Bras de fer [Comptoir Oriental]

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Ryad Assad
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Ryad Assad

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Bras de fer [Comptoir Oriental] EmptyMar 14 Juil 2015 - 13:46
++ Ouvrez les portes ! ++ Cria un soldat en Rhûnien.

Ses compagnons s'empressèrent de faire basculer les lourds battants de bois qui gardaient l'entrée du petit fortin où vivaient depuis plusieurs mois déjà les habitants de ce que l'on appelait modestement le « Comptoir Oriental ». Ceux-ci, militaires ou marchands, s'étaient d'ailleurs rassemblés pour venir assister à l'arrivée de cette délégation bien étonnante qui s'était présentée à leurs portes en demandant à être reçue sur-le-champ. Le général, qui commandait le comptoir au nom de la Reine Lyra et qui y faisait régner l'ordre sans incident notable depuis le début de l'expédition, avait demandé à ce que fussent envoyés deux de ses hommes pour s'assurer que leurs invités viendraient non armés et avec des intentions pacifiques. Ils avaient accepté ces conditions, de toute évidence, puisque trois individus se présentaient aux portes, escortés par un des Rhûnadan. Tous les marchands qui se trouvaient là s'écartèrent prestement du passage de ce groupe bien étonnant, en murmurant entre eux. Beaucoup avaient attendu impatiemment de pouvoir enfin rencontrer les Nains, et il fallait dire qu'ils étaient bien déçus. Ceux-là n'en étaient pas, assurément, à moins que les résidents des Monts du Fer ne mesurassent six pieds de haut et ne portassent la barbe courte comme il convenait aux hommes civilisés. Nul personnage de petite taille, nulle pilosité excessive, nulle hache et nul coffre au trésor accroché à la ceinture. Ils ne correspondaient en rien à ce qu'on racontait sur eux à l'Est de la Mer de Rhûn.

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Ils ressemblaient à des hommes, qui étaient de toute évidence d'un extrême raffinement, bien qu'ils parussent venir de loin. Leurs tuniques brodées étaient de bonne qualité, leurs armures belles et fines. Celui qui les menait avait l'air sage et avisé, et il posait les yeux sur les Rhûnadan sans paraître éprouver une crainte particulière à se trouver ainsi parmi des Orientaux qui auraient tout aussi bien pu le mettre à mort. Sa sérénité n'était pas partagée par les deux hommes qui le flanquaient, et qui pour leur part jetaient des œillades inquiètes de droite et de gauche, craignant peut-être d'être poignardés traîtreusement par une des personnes de l'assistance. Toutefois, personne n'avait envie de les agresser, et ils furent conduits sans la moindre difficulté jusqu'au bâtiment central de cette section du comptoir. C'était un des premiers bâtiments érigé, et il servait désormais de lieu de réunion et de quartiers pour le général qui s'y était établi personnellement avec son état major. Ce qui n'était au début qu'une rustique cabane de bois s'était rapidement agrandi pour devenir un véritable office avec un confort tout à fait satisfaisant. La chaleur de l'été revenue sur le Rhovanion, il avait fallu réaménager certains espaces, et on trouvait désormais des aérations qui, associées à l'ombre de l'intérieur, faisaient régner une température tout à fait agréable.

Les trois hommes pénétrèrent dans une pièce principale, et furent invités à suivre leur guide jusqu'à l'étage, où ils se retrouvèrent bientôt face à une table de négociation, dressée à leur intention. Les y attendaient trois personnes qui se levèrent pour les accueillir. Le général, et les deux conseillers. Ils représentaient l'autorité politique de ce comptoir, et on n'avait pas convié les marchands à la rencontre, de sorte à ne pas tout mélanger. Avant de discuter d'affaires d'argent, il fallait avant tout savoir s'il était possible de s'entendre sur une paix plus ou moins durable. La région était convoitée, et si la Reine Lyra avait fait audacieusement montre de son génie en envoyant ses hommes en dépit du Rude Hiver, le retour de températures normales avait ramené dans la région les gens qui espéraient y faire fortune. Quelle n'avait pas été la surprise des marins Occidentaux de découvrir que pendant leur absence, des fortifications avaient été érigées pour bloquer le passage des navires sur le fleuve, et qu'il ne leur était plus possible de commercer librement avec les Nains. Aucune lettre n'avait été échangée, mais il était certain que la présence de ces hommes était liée à ce blocage.

Le général du comptoir, debout, invita la délégation qu'il recevait à s'approcher. Il se présenta d'une voix assez froide, parlant en Commun avec un accent assez prononcé :

- Je suis le Général Huzda, et je dirige cet endroit. Voici la Conseillère Sharaki, et le Conseiller Dosrnia. Nous représentons la Reine Lyra de Rhûn.

Ils inclinèrent la tête très légèrement, et laissèrent leurs interlocuteurs prendre la parole pour se présenter à leur tour, comme il était de coutume. Ils se trouvaient face à des hommes bien éduqués, car ils se plièrent sans mal à l'exercice avec une courtoisie tout à fait appréciable :

- Je suis le Sénéchal Roderic, et voici le Capitaine Graham, et le Capitaine de Bellemire. Nous représentons le Roi Gudmund de Dale. Merci de bien vouloir nous recevoir. Avant que nous commencions, je tenais à vous dire qu'un de vos hommes est demeuré dans notre camp, et qu'il sera renvoyé ici lorsque nous aurons nous-même regagné les nôtres. J'espère que cette précaution ne portera pas préjudice à cette conversation.

- Vous ne risquez rien ici, donc mon soldat ne risque rien non plus. Prudence est sagesse, et je ne peux nullement vous blâmer de penser à la sécurité de vos hommes. Mais asseyez-vous, mettez-vous à l'aise.

La politesse était de circonstance, mais il régnait une petite tension qu'aucune belle parole ne pouvait faire disparaître totalement. L'accueil des gens du Rhûn et l'amabilité des gens de Dale avaient quelque part permis de poser les bases de négociations pacifiques, mais cela ne garantissait nullement l'avènement d'une solution à leur problème. Le Général fit amener de l'eau fraîche, et il remplit six verres qu'il répartit autour de la table dans un silence absolu. Personne n'osait prendre la parole. Seul le bruit du liquide glissant dans le récipient meublait un peu la conversation à leur place, tandis que chacun observait ses trois voisins d'en face avec une méfiance relative. Le Général, qui n'était certes pas un diplomate, mais qui paraissait endosser le rôle avec un certain talent, lança alors :

- Vous vous êtes présenté pacifiquement devant notre camp, et vous avez demandé à être reçus par le chef de ces lieux. Désormais que vous voilà à cette table, Sénéchal Roderic, puis-je savoir de quoi vous vouliez m'entretenir ?

Le Sénéchal avala une petite gorgée depuis son verre, et s'éclaircit la gorge. Il paraissait avoir hâte d'entamer la conversation, et le fait d'être invité à parler sans détour du problème qui l'amenait à avoir dû faire tant et tant de miles le contentait intérieurement. Il aurait détesté avoir à faire à des politiciens, et il préférait d'autant pouvoir négocier avec un militaire, un homme qui se passait facilement de politesses et de faux-semblants pour rentrer rapidement dans le vif du sujet. Refusant de prendre trop de gants avec lui, le Dalite commença :

- Il se trouve, Général, que votre camp est installé présentement à un point stratégique du fleuve. Or, plusieurs de nos navires nous ont annoncé que vous refusiez de leur laisser le passage s'ils ne s'acquittaient pas d'une taxe. De nombreux marins sont rentrés chez eux déçus, sans avoir pu conclure les transactions qu'ils devaient réaliser. Vous ignorez sans doute comment fonctionne le commerce de la région, mais le fleuve n'appartient à personne. Il est libre d'accès, à l'exception des cités majeures qui y sont dressées, telles Esgaroth la ville du Lac. Les villes sises le long de la Carnen et de la Celduin ne peuvent taxer les navires qui circulent sur ces eaux, et encore moins leur refuser le passage. Le Roi Gudmund vous demande donc de céder le passage à tout navire, quel qu'il soit, et de vous plier aux règles commerciales en vigueur dans le Rhovanion.

Roderic acheva son plaidoyer sur un ton particulièrement ferme, mais nullement agressif. Il venait simplement de commencer les négociations, et il n'était pas assez stupide pour croire que les Orientaux allaient céder aussi facilement. Toutefois, il était convaincu du bien-fondé de sa demande, et il pensait sincèrement que les hommes de l'Est allaient rapidement se ranger derrière ses arguments pour se positionner du côté du commerce et d'un bien mutuel. Il savait que les bénéfices étaient intéressants dans cette région, même s'il n'était pas commerçant lui-même. Ils apprendraient vite qu'il était préférable de partager, plutôt que de lancer dans un conflit stérile qui risquait de faire perdre les deux parties. Le Général répondit :

- Sénéchal, ces terres sont désormais sous l'autorité de Sa Majesté Lyra de Rhûn, que nous représentons. Ses armées y stationnent, et en vertu de l'autorité de notre souveraine, nous sommes habilités à lever les taxes et l'impôt sur toutes les régions que nous contrôlons. Le royaume de Dale n'a aucune suzeraineté sur ces terres. Nous ne saurions accepter que votre souverain infléchisse la politique de notre royaume.

La réponse était pour le moins déstabilisante, et les Dalites se regardèrent, quelque peu outrés. Ils paraissaient ne pas comprendre, et ils ne s'attendaient de toute évidence pas à ce qu'on leur répondît de la sorte. Le Sénéchal riposta :

- Général, ce que vous dites n'a pas de sens. Ces terres n'appartiennent pas à votre Reine, c'est évident. Elles ont toujours été inhabitées, et parfaitement libres. Les réclamer n'a aucun sens !

- Et où donc voyez-vous un drapeau de Dale ici ? Si ces terres n'appartiennent à personne, alors personne ne peut empêcher notre Reine de s'en emparer. Que celui qui conteste notre droit légitime à nous trouver ici vienne nous apporter la preuve de ce que nous l'avons lésé, et nous discuterons.

L'inflexibilité du Général était presque insensée. C'était pure provocation, et les deux Capitaines Dalites parurent sur le point de dire quelque chose, quelque chose qui aurait probablement dépassé leur pensée et qui aurait pu embraser un peu la conversation. Roderic les calma rapidement d'un geste, cependant, et reprit d'une voix maîtrisée. On sentait chez lui une grande expérience de ce genre de situations, ce qui lui permettait de ne pas se laisser emporter, et de toujours garder la tête hors de l'eau. Son objectif n'était pas d'offrir un cassus belli à ses ennemis, mais bien de négocier le passage de navires. De toute évidence, les hommes de l'Est n'étaient pas prêts à céder aux arguments raisonnables, et il ne pouvait pas véritablement négocier au nom de Gudmund. Tout ce qu'il pouvait faire pour l'instant était d'éviter un conflit armé, et de grappiller ce qui pouvait l'être :

- Général, je trouve votre entêtement dommageable pour tout le commerce du Nord. Nous avons connu des années sombres et difficiles, et je regrette profondément que les relations entre Dale et le Rhûn se trouvent affectées de la sorte. Le Roi Gudmund sera avisé de votre refus d'ouvrir la voie fluviale au commerce. Nous savons cependant que vous avez pris contact avec les Nains des Monts du Fer, qui sont nos alliés. Nous souhaiterions pouvoir les rencontrer également, afin de les informer nous-mêmes de la situation, notamment des retards dans l'approvisionnement de certaines marchandises. Je suis certain que vous pouvez comprendre.

Huzda savait qu'il ne pouvait pas refuser cette proposition. Il avait déjà gagné du temps en ne fléchissant pas concernant le passage des navires Dalites, et il était heureux que Roderic n'eût pas conduit dans son expédition une petite armée, sans quoi il aurait très bien pu le menacer de prendre le comptoir par la force et d'éradiquer purement et simplement la présence orientale des lieux. Mais avec seulement une cinquantaine de piquiers et une dizaine de cavaliers, il ne pouvait pas espérer grand-chose. Il lui faudrait contacter son Roi pour obtenir des renforts, et espérer que ceux-ci arriveraient rapidement pour faire pression sur les Rhûnadan. La proposition de participer aux négociations avec les Nains était beaucoup plus raisonnable, et dire non aurait été une véritable déclaration de guerre. Quand on empêchait deux alliés de converser, on s'exposait à être pris entre les deux. Or, il valait mieux les laisser s'expliquer entre marchands, ce serait préférable. Hochant la tête positivement, il répondit :

- Naturellement, vous pourrez vous rendre aux Monts de Fer quand nous aurons obtenu la réponse des Nains. En attendant, il serait préférable que vos hommes demeurent loin de nos fortifications. Nous ne saurions partager longtemps les mêmes territoires de chasse, au risque d'appauvrir toute la région, et je préférerais éviter que l'emportement de nos soldats les plus jeunes cause un incident irréparable. Cela vous convient-il ?

- Si c'est tout ce que vous voulez bien nous accorder, Général, nous nous en contenterons. Pour l'instant. Nous avons établi notre campement à l'Ouest du vôtre, mais nous apprécierions de pouvoir nous approcher pour discuter. Tant que nos hommes brandiront le drapeau blanc, ils ne devront pas être attaqués ou pris pour cible.

C'étaient davantage des détails que des considérations de premier ordre, et on régla ainsi les questions les plus évidentes. Les deux groupes s'entendirent sur un partage du territoire, qui tournait naturellement à l'avantage des hommes de l'Est. Ceux-ci, implantés depuis plus longtemps et beaucoup plus nombreux, pouvaient imposer leur volonté. Ils devaient en profiter tant qu'ils le pouvaient encore. Il paraissait certain, désormais, que Dalites et Rhûnadan ne pourraient pas s'entendre dans ces négociations, et qu'ils étaient de véritables concurrents. Des concurrents qui s'affronteraient autour des Monts du Fer, dès que les premières délégations Naines auraient daigné à répondre aux messages qui leur avaient été envoyés. Bientôt, Roderic et ses hommes quittèrent la table non sans saluer leurs trois hôtes. Ils avaient été bien reçus, et même s'ils sortaient terriblement déçus de cette entrevue, ils pouvaient se satisfaire d'avoir été accueillis à la table des négociations dans de si bonnes conditions. Ils pouvaient espérer revenir avec de nouvelles cartes quand ils auraient pu prendre contact avec le Roi Gudmund. Chaque jour allait avoir son importance, désormais…


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Bras de fer [Comptoir Oriental] EmptyMer 15 Juil 2015 - 22:36
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La fin de la réunion et le départ des Dalites marqua le début d'une nouvelle conversation entre le Général et les Conseillers de la Reine, qui paraissaient surpris d'avoir réussi à l'emporter dans cette première manche. Ils s'attendaient très honnêtement à rencontrer une plus grande résistance de la part de ces émissaires, qui s'étaient montrés somme toute parfaitement courtois. On disait des peuples de l'Ouest qu'ils étaient peu enclins à tirer l'épée pour régler les conflits, et c'était vrai. Leur lâcheté n'avait donc aucune limite. Dans le même temps, chacun ici pouvait se féliciter de ne pas voir le sang couler, car un conflit armé aurait ruiné les espoirs des marchands de pouvoir commercer librement dans la région, et le risque que l'avant-poste de Lyra fût pris par l'ennemi était grand. Il valait mieux ne pas trop compter sur le soutien de leur patrie, qui avait sans doute ses problèmes à gérer, et avec à peine deux cent hommes – une force tout de même relativement conséquente –, le Général n'espérait pas tenir contre un assaut en règle des armées de Dale. A un contre deux, ses troupes pouvaient espérer l'emporter, mais si le rapport se creusait en sa défaveur, il ne donnerait pas cher de la vie de ses troupes et du futur de cette expédition. Pour le moment, donc, ils pouvaient tous s'estimer heureux et chanceux. Pazrhdan, le premier, prit la parole avec un flegme qui le caractérisait si bien :

- Quelle affaire. Ils ont fait tous ces miles pour repartir sans la moindre concession, les pauvres…

Son sourire narquois était pour une fois destiné à quelqu'un d'autre que le Général, qui s'en félicita et répondit d'une voix calme :

- Effectivement, Conseiller. Je présume cependant qu'ils n'en resteront pas là. Ils n'ont pas les moyens de négocier durement avec nous, et notre campement est si bien implanté qu'ils ne peuvent nous en déloger sans user de la force. Cependant, s'ils réussissaient à convaincre les Nains que nous ne sommes pas des partenaires dignes, nous serions mis en grande difficulté.

Sh'rin, qui avait jusque là gardé le silence, intervint :

- Qu'en est-il des relations entre Dale et les Nains ?

Les deux hommes haussèrent les épaules, marquant leur ignorance en la matière. De tels rapports n'étaient pas connus, même par les meilleurs espions, tant les Nains étaient secrets et discrets. Tout au plus pouvait-on affirmer avec certitude que le commerce se poursuivait entre les deux puissances, ce qui incitait à croire qu'ils étaient en effet alliés. Toutefois, la Reine semblait croire que certains des Nains accepteraient de négocier avec des Orientaux, et qu'ils se laisseraient convaincre par les marchands qui avaient fait le déplacement. Ils ne pouvaient que faire confiance à leur souveraine, qui était après tout bien mieux placée pour juger de ces choses. Le Général se leva, et annonça :

- Pour le moment, nous avons gagné un petit répit. Le temps qu'ils contactent leur pays, et que celui-ci envoie des renforts, beaucoup de temps se sera écoulé. Cependant, nous devons absolument réussir à nous imposer lors des négociations. Vous avez toute latitude pour y assister et approuver ou non les accords. Soyez bons avec les nôtres : nous avons déjà assez d'ennemis dans la région.

Les deux Conseillers hochèrent la tête de concert. Effectivement, ils n'avaient pas particulièrement intérêt à saborder l'entreprise pour laquelle ils avaient été envoyés, au risque de voir les hommes de Dale tirer profit de leurs divisions internes. Pour autant, ils devaient faire preuve de vigilance et ne pas autoriser n'importe quoi. C'était un subtil équilibre qu'ils devaient trouver…

- Je me charge de prévenir les marchands de la situation. Je leur dirai simplement que les Dalites seront habilités à participer aux négociations en même temps que nous. Je tairai le reste, ils n'ont pas besoin de savoir tous les détails.

- En effet, Général.

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Il s'excusa et partit vaquer à ses occupations, laissant les deux Conseillers seuls. Pazrhdan se leva en s'appuyant lourdement sur sa canne, et s'apprêta à partir. Sh'rin le retint par le bras. Ils n'avaient pas été congédiés, et ils étaient dans un bureau où ils pouvaient discuter librement, sans que quiconque vînt les interrompre. Cela faisait un moment qu'il l'esquivait, et depuis qu'ils avaient été dotés de quartiers séparés – pendant longtemps, ils avaient dû partager une tente – ils ne parlaient plus que du travail et de leurs obligations diverses. La jeune femme ne pouvait pas dire que cela lui manquait, car elle en avait plus qu'assez d'entendre les plaisanteries et les histoires à peine distrayantes que racontait son alter ego. Toutefois, elle avait l'impression que leur relation s'était réduite au strictement professionnel, et cela – curieusement – la dérangeait. Elle avait pourtant été la première à faire preuve de distance, après qu'ils eussent échangé un simple baiser, un soir qu'ils discutaient. Elle avait été troublée par son geste, et avait précipitamment battu en retraite, érigeant un mur entre elle et lui. Un mur qu'elle savait le voir essayer de franchir par tous les moyens. Alors, prudente, elle l'avait repoussé. Elle s'était fendue de commentaires acides qu'elle regrettait amèrement désormais. Ses mots avaient dépassé sa pensée, mais comment le lui faire comprendre ?

- Conseillère ? Interrogea-t-il d'une voix neutre.

Elle tiqua. Il avait toujours insisté pour qu'ils se nommassent par leur prénom, qu'ils fissent tomber les barrières qui les séparaient alors qu'ils étaient pourtant camarades de tente. Elle avait toujours su maintenir une certaine distance avec lui, se plaisant intérieurement à le renvoyer à son rôle de Conseiller, quand lui-même essayait de sympathiser. Désormais qu'il jouait au même jeu qu'elle, elle ne pouvait pas s'empêcher de se sentir mal. Il frappait précisément là où il savait la blesser, et elle accusait le coup à chaque fois. Elle se sentit soudainement bête. De quoi pouvait-il avoir envie de parler, désormais ? Elle lui avait dit qu'elle ne pourrait jamais aimer un infirme… Quelle chose plus cruelle pouvait-elle lui lancer ? Tous les baumes du monde n'y feraient rien, et elle se sentait idiote à essayer de recoller les morceaux. D'ordinaire, elle n'aurait pas prêté attention à ce qu'il ressentait, mais il n'était pas n'importe qui. Elle avait passé plusieurs mois avec lui, et pour ainsi dire il l'avait tirée de plusieurs mauvais pas, notamment contre les Orcs. Il était la seule personne avec qui elle s'était entendue, et même si elle n'avait pas fait d'efforts particulier pour entretenir cette relation, elle avait vraiment apprécié leurs conversations. Pas toutes… Pas quand il était puéril et insupportable, mais certaines avaient été vraiment… agréables. Elle avait décidément tout gâché. Répondant dans la précipitation, elle lança la première chose qui lui passait par la tête :

- Comment va Roublard ?

Elle avait fait bonne pioche. Pazrhdan avait beau s'être un peu renfermé, il demeurait intarissable lorsqu'on en venait à aborder les animaux. Elle avait appris quelques petites choses sur lui, notamment qu'il avait la réputation d'être un dompteur hors-pair, et qu'il était très proche des bêtes qu'il collectionnait. Il se détendit quelque peu, et répondit :

- Toujours aussi bien. Il s'était blessé au museau en essayant de chiper un morceau de viande en train de cuire, mais il a compris la leçon maintenant. Il m'accompagne à la chasse, nous partons dans l'heure. Je l'enverrai vous dire bonjour quand nous reviendrons.

Elle était toujours surprise qu'il parlât de son chien comme d'une vraie personne, mais elle ne s'en formalisa pas. Elle n'avait pas envie de le braquer. Elle hocha donc la tête, un peu déçue tout de même de voir qu'il n'entendait pas venir la voir avec Roublard, mais elle se satisfaisait déjà de cette reprise de contact. Poussive, délicate, mais précieuse. Elle le laissa donc filer, sachant pertinemment qu'elle ne pouvait rien espérer de plus :

- Bonne chasse !

Elle aurait voulu dire « bonne chance », mais il aurait sans doute commencé à se poser des questions par rapport à son attitude. Elle n'avait pas envie de se lancer dans une longue conversation où il se serait plu à la tourner en ridicule. Cela n'aurait été qu'un juste retour des choses, et elle en avait parfaitement conscience. Elle le laissa donc descendre les marches, demeurant seule dans la pièce. Il s'interrompit à mi-chemin, et, se retournant vers elle, demanda :

- Vous vouliez me dire quelque chose ?

Elle hésita :

- Rien d'urgent, partez tranquille.


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Il haussa les épaules, et quitta le bâtiment en sifflotant. A dire vrai, il n'était pas particulièrement heureux de devoir partir pour cette mission, mais il essayait d'en donner l'impression. Ils avaient eu un moment de répit quand les premiers navires étaient arrivés pour leur apporter des vivres, mais depuis que l'été s'était réinstallé, les habitants de la région étaient revenus et avaient essayé de reprendre possession de leurs terres progressivement. Cela faisait le bonheur des trafiquants d'esclaves, qui pouvaient capturer des familles entières qui ne manqueraient à personne. Plusieurs étaient déjà en Rhûn à l'heure qu'il était, en train d'être vendus sur le marché de Vieille-Tombe, où on devait s'arracher les spécimens occidentaux aux traits si étranges. Les esclavagistes allaient toujours plus loin pour leurs expéditions, mais ce qu'ils ignoraient c'était que leur ambition dévorante était un danger constant pour les chasseurs qui, lorsqu'ils arrivaient auprès d'un village, étaient fuis comme la peste, quand ils n'étaient pas tout bonnement chassés. Arpenter ces étendues sauvages était déjà assez difficile quand ils devaient échapper aux bêtes sauvages et aux créatures de la nuit… Personne n'avait envie, en plus, de s'attirer l'inimitié des locaux qui, eux, savaient se servir d'un arc.

Pazrhdan prit la direction des écuries, un bâtiment construit assez rapidement pour abriter les montures de la pluie et des intempéries. Avec le retour du soleil, il servait désormais à fournir une ombre bienvenue aux quelques chevaux à leur disposition. La plupart des bêtes étaient des bêtes de somme, mais ils disposaient de quelques bêtes plus rapides, notamment celles des Conseillers. Depuis qu'ils étaient là, le représentant de la tribu de la Vipère à Cornes avait eu l'occasion plusieurs fois de participer à des missions qui duraient en général deux jours. Ils partaient en dehors du campement, passaient une longue journée à localiser une ou plusieurs proies, puis les approchaient durant la nuit, quand elles se reposaient. S'ils faisaient mouche, ils s'autorisaient du repos, avant de rentrer. A défaut, ils poursuivaient leur exploration, et essayaient d'éliminer la bête avant midi, pour pouvoir rentrer tranquillement sans épuiser leurs maigres rations. C'était une stratégie difficile, mais qui se révélait payante si on considérait que plusieurs groupes étaient envoyés régulièrement pour faire l'approvisionnement du camp.

Alors que le Conseiller était en train d'empaqueter ses affaires pour cette nouvelle expédition, il entendit des pas derrière lui. Prenant appui sur sa canne, il se retourna et accrocha un sourire sur son visage :

- Maître Terence, vous faites partie de l'équipe d'aujourd'hui ?

- Il faut croire, Conseiller.

Terence était un chasseur talentueux, et il avait réussi à impressionner même les soldats les plus expérimentés, par sa capacité à repérer les traces, et sa détermination sans failles à trouver une proie. Il était capable de chevaucher à un rythme soutenu des heures durant, sans se fatiguer, et sa monture cédait souvent avant lui. Mû par l'instinct du chasseur, il était comme une bête qui ne connaissait ni la faim, ni le froid, ni l'ennui. Il allait inlassablement, et plusieurs fois ses compagnons de route avaient été obligés de l'arrêter car il se rapprochait trop de certains villages. Mais outre ses compétences indéniables, il était surtout profondément antipathique, et Pazrhdan ne l'appréciait pas. C'était réciproque, et on pouvait dire sans se tromper que les deux hommes se méprisaient ouvertement. Sa présence était donc mauvais signe, et le Conseiller lança :

- Que me vaut votre visite ? Auriez-vous perdu quelque chose ? Votre humour, peut-être ?

Le marchand découvrit ses dents dans ce qu'il voulait sans doute être un sourire, mais qui ressemblait plus au rictus d'un prédateur menaçant sa proie. Tout cela glissa sur Pazrhdan, qui s'en fichait éperdument :

- Toujours le mot pour rire, n'est-ce pas ? Vous êtes bien chanceux d'être le protégé de la Reine, vous savez… Les infirmes n'ont pas vraiment leur place dans ce genre d'aventures.

- Je suppose que vous parlez en connaissance de cause. Si vous êtes venu uniquement pour faire la conversation, laissez-moi vous dire que j'ai à faire avant le départ. Pas vous ?

Il chassa cette question d'un geste de la main :

- Je suis prêt depuis longtemps. Et je viens vous dire que finalement, nous avons décidé d'un commun accord d'aller chasser vers le Sud.

- Le Sud ?

Le ton de la voix du Conseiller trahissait son étonnement, et plus certainement une légère forme d'inquiétude. Ce n'était en général pas là qu'on trouvait le meilleur gibier, qui avait tendance à se rassembler près du fleuve. Pourquoi décider soudainement d'aller dans cette direction, alors que rien ne les y poussait ? Terence sourit, satisfait de l'effet que sa nouvelle venait de produire :

- Le Sud, oui. Le gibier se fait rare sur nos itinéraires habituels, et nous avons peur d'épuiser la région. Nous pensions explorer le Sud, et voir ce que nous pouvons dénicher. Ce serait à la fois une mission de chasse et une mission d'exploration. Cela vous convient-il ?

Pazrhdran haussa les épaules, feignant l'indifférence. En réalité, il ne s'en fichait pas tant que ça, mais il préférait garder pour lui ses réflexions, de peur de donner du grain à moudre à son interlocuteur, qui cherchait toujours une faille pour le tourner en dérision et l'humilier publiquement. Il n'était pas question de lui faciliter la tâche. Cependant… le Sud ? On avait toujours soigneusement évité cette région, car plus on se rapprochait du Sud, plus les terres devenaient hostiles. Non pas que la nature l'était, mais les gens qui y habitaient et les créatures qui s'y déplaçaient…


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Bras de fer [Comptoir Oriental] EmptyJeu 16 Juil 2015 - 0:08
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Les Dalites rejoignirent leurs chevaux, qui se trouvaient un peu plus loin, et repartirent jusqu'à leur camp, flanqués du soldat qui les avait accompagnés toute la journée. Celui-ci, originaire du Rhûn, était particulièrement silencieux, mais il n'invitait pas non plus ses interlocuteurs à discuter. Ceux-ci savaient qu'il pouvait les comprendre, et ils préféraient ne pas trop en dire en face de lui. Ils trottèrent pendant quelques heures, cap vers le Nord Ouest, en longeant le fleuve dont les eaux calmes leur traçaient une ligne presque droite vers le campement que les hommes de Dale avaient installé, suffisamment loin pour ne pas se trouver à portée des hommes de l'Est. En dépit de la courtoisie avec laquelle les discussions s'étaient déroulées, personne n'était dupe, et il n'était pas question pour le Sénéchal et les siens de baisser la garde. Moins nombreux que le contingent oriental – ils avaient pu le constater de leurs yeux au cours de leur visite – et moins bien organisés, ils n'avaient pas les moyens de rivaliser sur le plan militaire. En outre, Gudmund n'avait jamais parlé d'implanter un avant-poste en aval de la Celduin. Ils n'avaient donc pas de quoi positionner des fortifications, ériger des murs durables, et se mettre à l'aise. Ils étaient itinérants, et n'avaient que quelques tentes pour se protéger des intempéries. Fort heureusement, le temps était clément, et ils devaient surtout faire attention aux moustiques et aux animaux qui pouvaient être attirés par les flammes. Les tours de garde étaient bien établis, et les hallebardiers veillaient au grain, soucieux de préserver l'intégrité du camp.

Alors que les quatre cavaliers approchaient à bonne allure, ils repérèrent des archers de part et d'autre de la route, qui les saluèrent de la main, et qui sonnèrent dans un cor annonçant fièrement leur retour. Quelques minutes plus tard, ils furent accueillis par une délégation à pied escortant un homme à cheval. Le Rhûnedain, flanqué par trois Dalites, paraissait absolument neutre, et il rejoignit son compagnon qui s'était immobilisé, sans un mot de remerciement, sans faire la moindre réflexion. Le Sénéchal, alors qu'il passait à côté du cavalier, lui demanda tout de même :

- J'espère que vous avez été bien traité, soldat.

L'intéressé le dévisagea un instant, et hocha la tête positivement, sans desserrer les lèvres. De toute évidence, il n'avait pas envie de faire la conversation. Il rejoignit son compagnon, et tous deux mirent le cap sur leur comptoir, qu'ils rejoindraient bien en milieu d'après-midi, pas avant. Le Sénéchal et ses Capitaines les regardèrent s'éloigner peu à peu, s'autorisant enfin à délier leurs langues. Ce fut Bellemire qui prit la parole en premier lieu. Il était le second de Roderic depuis de nombreuses années, et celui-ci lui avait fait confiance pour l'accompagner dans cette dangereuse mission. Il était ses yeux et ses oreilles, son bras droit et son garde du corps. Partout où il allait, Bellemire suivait, et lorsqu'ils venaient à être séparés, c'était parce que le Sénéchal confiait à son soldat une mission de première importance qu'il ne pouvait décemment charger quelqu'un d'autre d'accomplir :

- Sénéchal, ces Orientaux se moquent de nos us, et leur entêtement est intolérable. Je suggère que nous tentions de joindre les Nains des Monts du Fer par nos propres moyens, et que nous fassions appel à nos liens ancestraux. Ils pourraient chasser facilement ces gêneurs, et nous pourrions rétablir le trafic fluvial sans délai.

Roderic écouta Bellemire jusqu'au bout, mais à la fin il secoua la tête négativement. Il avait l'air las, et lorsqu'ils se retrouvèrent dans le camp, il s'empressa de mettre pied à terre, s'étirant pour chasser la fatigue du voyage :

- Nous ne pouvons pas, Capitaine. Contacter les Nains n'est pas aussi simple qu'il y paraît, et nous avons toutes les peines du monde à obtenir une réponse de leur part. Nos marchandises arrivent toujours à destination, mais les messages diplomatiques et politiques semblent moins les intéresser. Et je n'engagerai pas nos hommes à couper à travers les terres sauvages, alors que des Orientaux rôdent dans les parages, et que nous ne pouvons même pas nous prévaloir d'un quelconque sceau royal pour négocier. Zulg-ai-Gathol n'acceptera pas d'écouter la parole d'un simple Sénéchal, s'ils ont même une idée de ce que représente ce titre.

Le Capitaine opina du chef, convaincu par les arguments de son supérieur, qui après tout s'y connaissait bien en la matière. Il était un bon négociateur, un diplomate accompli qui avait derrière lui plusieurs années d'expérience. C'était précisément pour cela qu'on l'avait choisi lui. Il n'avait pas, contrairement à d'autres, une haine viscérale des Orientaux qui, il était vrai, avaient par le passé menacé Dale. Il était plutôt ouvert à la discussion, et il savait rechercher le compromis, même quand celui-ci était difficile à atteindre et qu'il était plus simple de privilégier les options guerrières. En l'envoyant lui et pas un autre, le Roi Gudmund lançait un signal fort : il n'était pas prêt à laisser les Orientaux prendre possession du commerce sur la voie menant aux Monts du Fer, mais il privilégiait la diplomatie au langage des armes. Il n'en demeurait pas moins que Dale et son récent allié, le puissant royaume d'Arnor, pouvaient sans peine mobiliser des troupes pour contrecarrer le déploiement de Lyra. S'ils devaient en arriver là, l'escalade risquait de se révéler particulièrement brutale, car les forces en présence disposaient de grandes ressources militaires. Un conflit n'aurait arrangé personne, surtout pas Dale qui se trouvait en première ligne.

Mais ils n'en étaient pas là pour le moment, et Roderic n'avait pas envie de voir ces négociations échouer avant d'avoir commencé. Il n'avait pas les moyens de discuter à armes égales avec le Général qui dirigeait le comptoir, mais il escomptait bien envoyer une lettre particulièrement pressante à son suzerain pour l'inviter à envoyer sans tarder des troupes fraîches qui devraient les rejoindre à marche forcée pour rapidement faire comprendre aux hommes du Rhûn que Dale n'était pas décidée à se laisser marcher sur les pieds. Et en attendant leur arrivée, il faudrait bien entendu compter sur les Nains des Monts du Fer, qui avaient le pouvoir de faire pencher la balance. S'ils dépêchaient ne fût-ce qu'une compagnie de leurs valeureux guerriers, ils pouvaient sérieusement menacer les Orientaux, qui n'avaient pas les moyens de lutter sur deux fronts. Il faudrait discuter de tout cela quand les Naugrim se seraient enfin décidés à entrer dans le jeu des négociations, ce qui ne semblait pas être pour tout de suite. Qu'est-ce qui pouvait bien les détourner d'affaires aussi pressantes ? Roderic était plongé dans ses pensées, mais il y avait un avis qu'il avait envie d'entendre avant de partir rédiger son courrier :

- Graham, que pensez-vous de tout ceci ?

- Hm ?

Le Sénéchal aurait pu se formaliser que son officier n'eût pas écouté attentivement sa question, mais il connaissait bien la vie personnelle de ce dernier, et il savait que celle-ci n'était pas toujours rose. Il avait demandé des précisions, au nom de la viabilité de sa mission, et un soir qu'ils se trouvaient tous les trois, lui, Bellemire et Graham, ce dernier avait raconté toute l'histoire. Les deux hommes, également mariés et pères, avaient compris sans difficulté le trouble de leur compagnon, et ils avaient essayé de le réconforter autant que possible. S'arrêtant, Roderic posa sa main sur l'épaule du militaire, et lui sourit amicalement :

- Allons, Graham… Essayez de penser à autre chose… Vous êtes trop loin pour laisser de sombres pensées vous hanter.

- Je sais, Sénéchal… Mais imaginez qu'elle soit avec un autre homme en ce moment ? Je veux dire… Depuis combien de temps sommes-nous partis ? Je n'ai pas envie que l'on murmure sur mon passage quand nous reviendrons à Dale. Je tiens à protéger la réputation de mes enfants.

Roderic eut un sourire attristé. Il aurait payé cher pour avoir des réponses aux questions que se posait son officier, mais malheureusement il n'était pas omniscient, et il ne pouvait pas lui rendre sa sérénité. Parlant avec sincérité, il répondit :

- Vos enfants ont une excellente réputation, Graham. Vous êtes un officier compétent, un de nos capitaines les plus talentueux, et je n'ai jamais entendu parler de votre nom qu'en bien. Votre épouse… Je ne suis pas en mesure de vous dire ce que vous voudriez entendre, mais n'oubliez pas qu'il en va de même pour tous les hommes ici.

Il désigna tous les soldats qui les entouraient, vaquant à leurs occupations. Ils étaient pour la plupart relativement détendus, et à l'exception de ceux qui patrouillaient et qui montaient la garde, les autres profitaient d'être arrivés à destination pour se reposer et pour se délasser. Ils avaient beaucoup marché, et ils préféraient savourer le calme et la douceur de la vie sédentaire. Reprenant, le Sénéchal ajouta :

- Beaucoup ici sont mariés, et si tous n'ont pas des enfants, tous aiment leur compagne profondément. Je crois qu'au fond, chacun de nous craint que durant cette absence, nous soyons… remplacé… dans le cœur de notre belle. Mais comme nous n'y pouvons rien changer, nous attaquons chaque jour avec l'objectif de faire de notre mieux. Si nous faisons bien notre travail, nous rentrerons plus vite, et nous aurons alors le plaisir de nous rendre compte que nous avions bien tort de nous inquiéter.

- Oui Sénéchal, merci beaucoup. Je vous présente mes excuses : dorénavant, je me consacrerai entièrement à notre mission. Je ne laisserai plus mes sentiments personnels entrer en ligne de compte.

Roderic hocha la tête, même s'il n'en croyait pas un mot. Il viendrait nécessairement un moment où son soldat craquerait, et se reprendrait à penser à celle qu'il aimait. C'était certain. Toutefois, sa résolution faisait plaisir à voir, et c'était exactement le genre d'attitude qu'il fallait avoir. En dépit de la difficulté, en dépit de la peur, continuer à se promettre de tout donner et affronter courageusement ses obligations. Graham était vraiment un homme bien :

- Allez vous reposer, Graham. J'écrirai cette lettre au Roi, et je l'enverrai dès ce soir. Demain, nous discuterons de la suite à donner aux événements en attendant la réponse de Sa Majesté. Cela vous convient-il ?

L'intéressé acquiesça, et s'empressa de rejoindre sa tente où il ne trouva pas le sommeil immédiatement, occupé à lutter contre ses démons. Bellemire, qui avait suivi toute la conversation sans rien dire, s'approcha du Sénéchal en quête de ses propres ordres. Il était de toute évidence en forme, et en dépit de la chevauchée, il était disposé à travailler encore. Lui aussi était un homme bien, dur au mal et courageux. Un soldat dévoué comme on n'en faisait plus, et il était pour ainsi dire devenu un ami de la famille. Roderic savait que sa fille aînée le demanderait comme témoin lors de son mariage, mais il n'avait pas divulgué l'information, de sorte à lui réserver la surprise. Au retour de leur mission, elle lui annoncerait la nouvelle elle-même, et il serait comblé. Il était comme un oncle pour elle, et apposer son nom sur ce morceau de papier ne ferait que renforcer cette impression d'être un membre important de l'entourage du Sénéchal. Ce dernier lui lança :

- Bellemire, voudriez-vous contrôler la sécurité du camp, et vous assurer que nous sommes parfaitement en sécurité ? Nous avons eu un Oriental parmi nous pendant de longues heures, et il a pu analyser nos faiblesses. J'aimerais qu'elles soient comblées le plus rapidement possible.

- Ce sera fait, Sire. Autre chose ?

Roderic fit signe que non, et laissa son officier s'éloigner en regardant de droite et de gauche, inspectant le périmètre avec l'attitude d'un prédateur traquant une proie qu'il ne pouvait pas voir mais qu'il sentait présente. Le chef de l'expédition, soupirant de lassitude, rejoignit sa tente de commandement. On y avait installé une petite chaise en bois et une petite table sur laquelle il avait à peine la place de s'appuyer. Il déroula un morceau de papier, approcha une plume et un encrier, avant de se pencher sur la rédaction de la lettre. Une seconde d'hésitation, avant qu'il ne couchât ses premiers mots. Chacun d'entre eux devait être pesé soigneusement, pour convaincre le Roi Gudmund de prendre au sérieux la menace orientale…


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Bras de fer [Comptoir Oriental] EmptyMar 21 Juil 2015 - 22:13
Lettres des Monts du Fer

Citation :
Du conseil de Zult-ai-Gathol à Jawaharlal, Grand Prêtre de Melkor.

Monseigneur,

Il a récemment été porté à notre connaissance l’existence d’une vaste commande que vous auriez passée avec les frères Zundrad des Monts du Fer. Une commande de cette importance aurait due être validée par le conseil, or cela n’a pas été le cas. Il va de soi que cette faute incombe entièrement aux Zundrad et vous ne sauriez en être tenu pour responsable. Toutefois, en l’état actuel des choses, il nous est impossible de répondre favorablement à votre requête. Aucun paiement n’ayant été déposé pour cette commande, nous n’avons d’autre choix que de déclarer cette dernière nulle et non avenue.

Nous nous devons, cependant, de vous annoncer que l’arsenal a bien été forgé et que ce dernier sera ouvert à la vente très bientôt. Une délégation représentant notre nation toute entière se rendra prochainement au comptoir commercial de Rhûn où ces armes et armures seront proposées au plus offrant. Nous espérons vous voir, vous ou l’un de vos représentants, parmi les possibles acquéreurs de ce lot exceptionnel.

Encore une fois, nous nous excusons pour cette regrettable méprise. Soyez assuré de notre considération la meilleure.

Nurrin Ulfarör, pour le conseil de Zult-ai-Gathol.

Citation :
Du conseil de Zult-ai-Gathol au Général Huzda.

Général,

Tout d’abord, nous tenons à nous excuser pour le délai de réponse à votre invitation à nous rendre dans votre comptoir commercial. C’est avec plaisir que nous acceptons cette dernière et une délégation sera envoyée sous une quinzaine de jours afin de discuter avec vous-même du futur de ce comptoir et de vos intentions vis-à-vis des Monts du Fer.

De nombreux points se doivent d’être éclaircis avant d’envisager un commerce régulier entre nos deux nations, sans même parlé du bien fondé de votre installation à ce point stratégique du fleuve. Nous pensons qu’un accord mutuellement profitable peut-être négocié entre nos deux royaumes mais cela ne se fera que sous certaines conditions, la plus importante étant que vous respectiez la souveraineté de notre pays et la libre circulation de nos gens et marchandises sur le fleuve.

Nous tenons également à vous informer qu’en préambule à toute autre forme de commerce, nous négocierons également la vente d’un arsenal complet destiné au marché humain. Ayant récemment appris la présence d’une délégation en provenance du royaume de Dale, ces derniers ont également été prévenus de la tenue de cette vente exceptionnelle et j’espère que vous accepterez que les négociations se déroulent dans l’enceinte de votre comptoir.

Soyez assuré de notre respect le plus sincère.

Nurrin Ulfarör, pour le conseil de Zult-ai-Gathol.

Citation :
Du conseil de Zult-ai-Gathol au Sénéchal Roderic.

Sénéchal,

Le conseil de Zult-ai-Gathol tient à vous présenter ses excuses pour l’absence de réponse à vos dernières sollicitations mais des préoccupations plus urgentes occupent les nôtres ces derniers temps. Sachez toutefois qu’en vertu des relations amicales que nous avons toujours entretenues entre nos deux royaumes, nous prenons très au sérieux la situation délicate que représente l’installation du comptoir commercial de Rhûn au niveau du fleuve.

Cependant, en tant que nation indépendante, nous n’avons ni les moyens ni l’intention d’engager des actions punitives contre le royaume de Rhûn pour l’instant. En l’état actuel des choses, nous devons privilégier nos propres intérêts. Nous espérons toujours que ces derniers et les vôtres concordent et souhaitons nous en assurer avant de prendre une quelconque décision regardant l’installation définitive des rhûniens en Rhovanion.

Toutefois, des négociations de cette importance ne sauraient avoir lieu qu’en présence du Roi Gudmund ou de l’un de ses proches conseillers ainsi que d’un représentant d’Erebor. Nous espérons avoir l’opportunité de discuter plus avant de la tenue d’une telle entrevue lors de notre venue au comptoir commercial de Rhûn. Nous nous rendrons à ce dernier sous une quinzaine de jours afin de négocier la vente d’un arsenal complet à destination du marché humain. Vous êtes évidemment les bienvenus à la table des négociations à laquelle participeront également des marchands de Rhûn.

Veuillez recevoir nos meilleures salutations.

Nurrin Ulfarör, pour le conseil de Zult-ai-Gathol.

Citation :
De Borin Nuradond à Esiria Sukhbâkaara.

Madame,

Par cette missive, je tenais à vous informer de ma venue prochaine au comptoir commercial de Rhûn, faisant parti de la délégation des Monts du Fer dirigée par Nurrin Ulfarör. J’ai bien reçu votre dernière lettre concernant la commande que vous souhaitiez négociée durant notre entrevue mais je suis au regret de vous annoncer qu’il ne sera pas possible de vous livrer une telle quantité d’armes étant donné les difficultés actuelles au sein de notre royaume.

Cependant, au cours de cette visite, les miens négocieront la vente d’un arsenal complet, bien plus conséquent que la commande que vous souhaitiez passée avec moi. Cette vente n’étant pas de mon seul ressort, je ne peux que vous conseiller de vous joindre à nous lors des négociations qui auront lieu au comptoir commercial dans une quinzaine de jours. Le conseil de Zult-ai-Gathol a pris la décision de rester impartial lors de cette vente et tous les marchands, qu’ils soient de Rhûn ou d’ailleurs, y seront conviés.

Toutefois, étant donné notre relation épistolaire de longue date et votre intérêt sincère pour notre culture, je souhaiterais vous informer que cet arsenal a été forgé pour une commande spécifique demandée par l’un de vos ressortissants : Jawaharlal, Grand Prêtre de Melkor. Ignorant tout des relations que vous entretenez avec ce dernier, je préfère vous mettre au courant de cette commande passée par ses soins car il est probable qu’il se joindra, lui ou l’un de ses subordonnés, aux négociations.

J’ai hâte de pouvoir enfin vous rencontrer en personne. Veuillez recevoir mes amitiés les plus sincères.

Borin Nuradond.
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Bras de fer [Comptoir Oriental] EmptyMer 22 Juil 2015 - 13:25
Les chevaux traînaient des pieds, la langue pendante et le poil trempé de sueur. Ils n'auraient pas pu passer au galop même si leurs cavaliers les avaient fouettés pour tirer le meilleur d'eux-mêmes, même si leurs vies avaient été menacées. C'étaient de braves bêtes, robustes et endurantes, mais elles avaient réellement atteint leurs limites cette fois, et le pas était la seule allure qu'elles pourraient supporter. Lent et régulier, alors que leurs gigantesques flancs se soulevaient puissamment. Le campement se dessina devant eux, progressivement, ses palissades émergeant de la morne plaine à mesure qu'ils s'en approchaient. De là où ils se trouvaient, ils ne pouvaient pas voir les sentinelles qui les avaient repérées, et qui s'interrogeaient déjà quant à leur identité. Des hommes observaient par-dessus les remparts de fortune, réticents encore à sonner l'alerte générale. Il n'était sans doute pas utile de mettre tout le monde sur le pied de guerre pour seulement trois hommes…

Ces derniers, éreintés autant que pouvaient l'être leurs montures, levèrent les bras et firent de grands signes dans le vide, appelant à l'aide avec le peu de forces qu'il leur restait. Les militaires chargés de surveiller les alentours ne les reconnurent pas distinctement à leur physique, mais une chose était certaine, c'était le groupe de chasse qui était parti la veille, et qui rentrait bien plus tôt que prévu. Personne d'autre n'aurait appelé à l'aide dans un Rhûnien aussi impeccable. Toutefois, ce n'était pas bon signe. Pas bon signe du tout. Premièrement, parce que cela signifiait sans doute qu'ils revenaient bredouille, alors que tout le monde comptait sur eux pour agrémenter un peu les maigres rations dont ils disposaient. Il y avait eu du mieux depuis l'arrivée des premiers navires, mais la viande fraîche était toujours un plus dont chacun appréciait la valeur. Mais surtout, ils étaient partis à six, et ils ne revenait que trois cavaliers, et cinq chevaux. L'officier le plus gradé, qui observait le secteur avec une moue contrariée, posa la main sur l'épaule de son second :

- Va prévenir le Général. Et fais venir les guérisseurs.

L'intéressé s'exécuta prestement, alors que le sergent se dépêchait de rassembler ses hommes pour partir à la rencontre des chasseurs. Ils avaient l'air d'avoir souffert cruellement, et ils étaient peut-être encore talonnés par des ennemis. La présence des hommes de Dale dans les environs n'était sans doute pas étrangère à tout ceci, et pour tirer les choses au clair, ils auraient besoin de leur témoignage précieux. Une compagnie à pied, forte d'une douzaine d'hommes, se porta à la rencontre des blessés qui cessèrent de gesticuler, pour se concentrer sur leur priorité : rester en selle, et rester en vie…


~ ~ ~ ~

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- Des Orcs, vous dites ?

Huzda n'en revenait pas. Ils avaient déjà affronté ces créatures sur la route, six mois auparavant, mais ils n'imaginaient pas en recroiser si près de leur camp, et surtout pas en plein jour. Il était notoire que ces créatures détestaient la lumière, et préféraient se terrer dans les montagnes, dans les grottes ou dans les fosses puantes qui les avaient vu naître. Il fallait une très bonne raison pour qu'elles se trouvassent à découvert alors que le soleil brillait, et ce n'était certainement pas de bonne augure pour la suite. Le Général leva les yeux vers ses officiers, qui paraissaient préoccupés. Pas effrayés, mais simplement inquiets de savoir que de telles créatures pouvaient rôder à moins d'une journée de cheval de leur camp. Il fallait espérer qu'elles n'étaient pas trop nombreuses, et qu'elles ne tenteraient pas de s'en prendre à eux. Essayant de glaner davantage de renseignements, le Général se pencha un peu plus vers son interlocuteur, qui recevait en parallèle des soins :

- Maître Terence, j'ai besoin de savoir ce qu'il s'est passé. Où sont les trois autres qui vous accompagnaient ?

L'intéressé serra les dents, alors qu'un homme essayait de nettoyer sa plaie, pour prévenir toute infection. Il avait reçu un coup de cimeterre qui avait transpercé son pourpoint, et qui lui laisserait une belle cicatrice sur la hanche. Ce n'était pas un coup mortel, mais il avait dû chevaucher avec pendant des heures, et il avait perdu beaucoup de sang. Il luttait perceptiblement pour demeurer conscient. Le Général avait commencé son interrogatoire par lui, car il semblait en meilleure forme que les autres, et surtout, même s'il était insupportable, hautain et pédant, il était aussi très observateur et aguerri. Il saurait faire un rapport intéressant, car ses yeux avaient sans doute vu ce qu'il y avait à voir. Il déglutit, et souffla :

- On a découvert un village. Ils venaient de s'installer, quelques maisons, rien de très solide. Des paysans qui revenaient après l'hiver, sans doute. Ils étaient tous morts, le puits avait été contaminé, on avait fait brûler une partie des bâtiments. Un raid très violent.

Il toussa, et cela lui tira une grimace de souffrance. Huzda lui posa la main sur l'épaule, pour l'inviter à se détendre. C'était un geste plus impérieux que familier, et il ne représentait pas du tout un signe d'amitié. Simplement, le Général souhaitait en apprendre davantage, et il était prêt à tout pour maintenir Terence en vie, le temps pour lui de lui donner les informations qu'il désirait entendre. Le marchand s'apaisa quelque peu, et on le fit boire pour le désaltérer. Ils avaient chevauché sans arrêt, galopant jusqu'à épuiser leurs montures, avalant de la poussière sans s'accorder une pause pour boire ou pour se reposer. Ils étaient véritablement au bout du rouleau. Il répondit néanmoins :

- Ils nous sont tombés dessus au moment où on s'apprêtait à faire demi-tour. Leur arrière-garde, sans doute. Ils sont sortis de tous les côtés, et on n'a pas eu le temps de se défendre. Ça a été rapide. On a essayé de sortir de là avant d'être submergés, et les chevaux nous ont permis de nous en tirer. Quand on s'est retournés, les autres n'avaient pas suivi…

Le Général fronça les sourcils. Il n'aimait pas ça. Pas du tout. D'une voix grave, où résonnaient les accents d'une résignation presque complète, il demanda :

- Combien d'Orcs y avait-il ?

- Au moins deux douzaine, peut-être davantage…

On se regarda dans la tente. Deux douzaines d'Orcs ne seraient pas un problème, mais s'il ne s'agissait que de l'arrière-garde d'un groupe plus nombreux, il y avait des raisons de s'inquiéter. Le voir marauder si loin de leurs zones d'influences habituelles était quelque peu perturbant, et il était nécessaire de prendre des mesures. Celles qui s'imposaient étaient une vigilance accrue de la part des sentinelles, dont le nombre serait renforcé, mais également une restriction des allées et venues en dehors du comptoir, particulièrement dans les régions où on avait aperçu ces créatures. Personne n'avait réellement envie de se retrouver nez à nez avec une compagnie de monstres sanguinaires et brutaux, pas même les marchands les plus avides de profit. Huzda hocha la tête, et se leva péniblement. C'était une mauvaise nouvelle, et il paraissait accuser le coup :

- Reposez-vous. Vous êtes en sécurité.

Et il sortit, pensif, suivi par ses hommes qui se dépêchèrent d'aller porter la nouvelle aux officiers qui devaient le savoir rapidement, pour coordonner la défense. Le Général demeura donc seul, face à face avec la Conseillère Sharaki, qui de toute évidence avait patienté impatiemment devant la tente. Les bras croisés, elle ne pouvait pas dissimuler l'inquiétude qui se peignait sur ses traits. Elle était paradoxalement glaciale, mais en même temps particulièrement expressive, ce qui la rendait à la fois facile à lire, et passablement déroutante. Mais en la situation, Huzda savait très bien ce qu'elle ressentait. Lui-même éprouvait une certaine affliction : perdre des hommes de valeur n'était jamais un événement heureux, même lorsqu'ils étaient insupportables, insoumis et condescendants. Le regard qu'il lança à la jeune femme la figea sur place, et bloqua net la question dans sa gorge. Il y répondit d'une voix rendue dure par sa propre peine :

- Une attaque d'Orcs. Ils ne sont revenus qu'à trois.

Elle hocha la tête lentement, sa bouche crispée :

- Est-ce que…

- Il n'était pas avec eux. Ils ont ramené son cheval.

Ce fut comme un coup de poing dans l'estomac pour Sh'rin, qui vacilla légèrement. Pazrhdan, mort ? Elle n'en revenait pas. Elle baissa la tête, alourdie par un millier de pensées qui lui traversaient l'esprit à la vitesse d'un aigle fondant sur sa proie. Comment une telle chose avait-elle pu arriver ? Où s'était produit l'assaut ? Comment étaient-ils tombés ? Elle ne pouvait pas demeurer sans réponse, pas alors qu'un Conseiller de la Reine et deux militaires avaient perdu la vie. Le Général savait bien ce qu'elle avait en tête, et encore une fois il la devança :

- Je ne peux pas vous autoriser à partir à leur recherche. Nous avons déjà perdu trop d'hommes aujourd'hui, et je n'enverrai pas de nouveaux groupes qui risqueraient leur vie.

Elle se tendit brusquement, et répondit entre ses dents :

- Je n'ai pas besoin de votre autorisation, Général. Simplement d'un cheval. Et j'irai seule, si c'est ce qui vous inquiète.

Sh'rin n'avait pas vraiment réfléchi, mais sa réponse était sortie toute seule. Elle savait que c'était folie, elle savait que défier ainsi l'autorité du Général était contre-productif, et qu'elle risquait de se le mettre à dos. Elle savait également que partir, seule, à la recherche d'un ami dans une région infestée d'Orcs était aussi prudent que de partir se promener au beau milieu du Mordor en jouant de la flûte. Sur ces plaines, on repérait les cavaliers au loin, et elle avait de bonnes chances de tomber dans une embuscade, d'être prise en chasse par ces créatures, et de les mener droit au comptoir. Avait-elle vraiment le droit de mettre en péril l'existence même de leur installation, simplement pour un infime espoir de retrouver leur trace ? Elle le croyait, oui. Elle n'était pas prête à les abandonner sans au moins tenter de leur porter secours… s'il était encore temps de faire quelque chose. Et si un malheur s'était produit, elle ferait de son mieux pour ramener leurs dépouilles, aussi dignement que possible. Elle n'avait pas envie de savoir que le corps de trois de ses compatriotes reposerait à tout jamais sur des terres étrangères, ou entre les mains de créatures de cauchemar. Huzda la dévisagea pendant une longue seconde, comme pour s'assurer de sa profonde détermination, avant de lâcher sèchement :

- Faites donc. Mais considérez que si vous partez maintenant, vous atteindrez probablement le village de nuit. Vous savez sans doute ce que cela signifie…

Sur cet ultime conseil, qui était presque un avertissement déguisé, il s'éloigna raidement, sans lui adresser un regard. Il avait toujours considéré que la liberté des Conseillers était un frein à la bonne marche du comptoir, et que des électrons libres étaient un danger pour la sécurité et pour la discipline. Si deux individus pouvaient se dispenser d'obéir à ses ordres, pourquoi d'autres n'en feraient-ils pas autant le moment venu ? Alors qu'il bouclait le camp pour le reste de la journée, et qu'il ordonnait de doubler la garde, une silhouette solitaire traverserait la plaine au mépris de toute prudence et de toute logique. Il soupira pour lui-même, et retourna à ses affaires. Il devait rédiger un courrier immédiatement, qui partirait avec le prochain navire. Un courrier dans lequel il expliquerait à Sa Majesté comment le Conseiller Dosrnia avait malheureusement perdu la vie.


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Ryad Assad
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Bras de fer [Comptoir Oriental] EmptyMer 22 Juil 2015 - 22:07
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Les yeux grands ouverts, Sh'rin observait les alentours avec attention, essayant de se repérer à l'aide des maigres traces que ses compagnons en rentrant de l'expédition désastreuse qui avait coûté la vie à trois des leurs. Qui avait peut-être coûté la vie, se corrigea-t-elle intérieurement, comme pour continuer à entretenir l'espoir. Elle savait que c'était surtout un mécanisme de son esprit, pour réussir à trouver la force de continuer, mais la partie rationnelle qui demeurait en elle lui disait qu'elle avait bien peu de chances de retrouver les trois hommes en vie et en parfaite santé. S'ils avaient été aux prises avec une vingtaine d'Orcs, ils avaient sans doute succombé dans d'atroces souffrances, après avoir lutté de toutes leurs forces. Il n'était même pas utile de songer à leur fin, tant elle avait dû être violente. Pour avoir eu l'occasion, six mois auparavant, de constater la sauvagerie et la férocité de ces créatures, Sh'rin savait qu'elles avaient sans doute fait un carnage. Le simple fait d'y penser lui noua l'estomac, et elle secoua la tête en se morigénant, pour essayer de rester positive. Elle allait trouver ce village, et découvrir ce qu'il s'y était réellement passé. Pour l'heure, c'était tout ce qu'elle pouvait faire.

Les heures passaient, toutefois, et elle sentait que la tâche allait devenir ardue. Elle avait pensé repérer une trace qu'elle pourrait suivre facilement, et coller à cette trajectoire en filant autant que possible vers le Sud. Elle avait supposé que le plus complexe serait de localiser la marque de leur passage, et qu'ensuite, ce ne serait qu'une question de temps avant qu'elle pût apercevoir l'entrée du village. Mais il apparaissait que la situation était plus délicate qu'escompté. Les traces étaient éparses, et si elle reconnaissait bien l'empreinte des sabots des chevaux, elle peinait parfois à les retrouver lorsque le terrain n'avait pas bien conservé la marque de ces pas. La poussière recouvrait parfois assez vite les traces qui lui auraient permis de faciliter sa filature, et le soleil déclinant rendait tout cela encore plus complexe. A chaque fois qu'elle regardait où en était la course de sa seule source de lumière, elle se rendait compte qu'elle perdait du temps, et qu'elle n'arriverait jamais à rallier le village avant le soir. Le Général avait raison, et elle aurait peut-être dû tenir compte de son avis avant de se lancer dans cette aventure. Une pointe d'angoisse la saisit, au moment où elle songea à ce que serait sa nuit si elle devait la passer au milieu de nulle part, seule et à peine armée.

Allumer un feu était hors de question, à moins de vouloir signaler sa position à tous les Orcs et toutes les créatures infâmes qui rôdaient dans les parages, à la faveur de l'obscurité. Mais dormir à même le sol dans une obscurité complète ne lui paraissait pas non plus une excellente idée, et elle savait qu'elle risquait de geler si elle ne s'offrait pas un peu de chaleur et un repas chaud. L'idée même de devoir attendre, perpétuellement sur le qui-vive, sans voir le danger venir, était terrifiant. Elle devait prendre une décision, et vite. Soit elle continuait à essayer de repérer les traces, au risque d'être coincée, soit elle tentait sa chance en suivant son instinct. Lancer sa monture au galop en essayant de suivre grossièrement la trajectoire qu'elle avait suivie jusqu'alors, et compter sur ses yeux pour repérer ce qui devrait être le village. Elle n'avait jamais été très douée pour cela… compter sur son instinct. Elle était plutôt méthodique, disciplinée, et elle savait très bien qu'elle était partie dans cette quête avec de très faibles chances de s'en sortir. Pourquoi ? Pourquoi faire une telle chose ? La réponse la mena au bord des larmes, et elle lança son cheval au triple galop sans attendre. Chaque seconde était précieuse.


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- Général, puis-je vous déranger un instant ?

Celui-ci leva la tête, plongé qu'il était dans les lettres qui venaient de lui parvenir. Il travaillait à la lumière d'une petite bougie, car il commençait à faire sombre, et il aurait été inconfortable de faire autrement. L'homme qui venait d'apparaître sur le seuil de la porte, et qui se déplaçait péniblement, appuyé sur une canne, faillit tromper un instant Huzda, qui fut surpris un instant. On aurait dit lui, sur le seuil de la porte, appuyé lourdement sur son soutien qui ne le quittait jamais. Les ombres étaient traîtresses, et il ne fallait pas se laisser abuser. L'officier commandant invita d'un geste son interlocuteur à approcher, en lançant :

- Maître Terence, on vous a déjà autorisé à sortir ?

L'intéressé, qui se déplaçait lentement, en pressant son flanc pour endiguer la douleur qu'il paraissait ressentir, se laissa aller sur la chaise qui se présentait face au bureau du Général. Il soupira, comme après un terrible effort, et leva les yeux vers le militaire. Il était épuisé, il avait les traits tirés, et les épaules basses. Mais on lisait dans son regard toute la détermination qui l'habitait. Détermination qui avait fait sa réputation, et qui avait été une aide précieuse pour le bon fonctionnement du comptoir. Des hommes de sa trempe étaient capables d'inspirer les autres, et d'apporter une véritable aide lorsque c'était nécessaire. Sa compétence n'était plus à prouver, et chacun avait hâte de le voir remis sur pied :

- Je ne marche pas encore seul, mais je voulais vous parler… On m'a dit que vous aviez envoyé quelqu'un à la recherche des victimes…

Le Général hocha la tête positivement. Il se garda bien de dire qu'il n'avait pas l'autorité pour empêcher la Conseillère de se lancer dans cette quête, et qu'il avait été contraint de la laisser partir. Il préférait ne pas divulguer les secrets de sa politique à quiconque, et continuer à prétendre qu'il dirigeait cet endroit d'une main de fer. Même si cela impliquait de devoir arranger un peu la vérité pour ceux qui n'avaient à en connaître les détails. Préférant ne rien ajouter, il laissa le marchand poursuivre. De toute évidence, il n'avait pas fait tout ce chemin simplement pour lui énoncer une évidence :

- Ne trouvez-vous pas que c'est un peu… dangereux ? Je veux dire… Ces Orcs pourraient se rapprocher d'ici, et ce serait mauvais pour le commerce.

Huzda approuvait totalement, et il aurait quelques mots à dire à Sh'rin quand elle reviendrait. Elle avait délibérément mis en danger leur installation, et si elle réussissait à revenir vivante, il fallait espérer qu'elle ne ramènerait pas avec elle une horde de créatures barbares et sauvages qui camperaient à leurs portes. Ils avaient largement les moyens de venir à bout d'une telle menace, mais cela ne serait pas sans pertes, et chaque vie était précieuse. Il faudrait lui mettre les points sur les i. Toutefois, il fallait faire bonne figure devant le négociant, aussi répondit-il :

- La Conseillère tenait absolument à partir à la recherche d'indices. Elle continue à croire qu'il demeure un espoir qu'ils soient en vie.

- En vie ?

Terence baissa la tête. Il paraissait soucieux, mais ce n'était peut-être qu'une conséquence de sa blessure qui le faisait souffrir. Il grimaça en passant une main sur son flanc, et revint au Général :

- Ce serait inespéré. J'aurais souhaité pouvoir partir à sa suite, pour l'épauler. Je connais bien la région, et j'ai l'expérience des Orcs…

- Dans votre état ? Allons, je comprends votre envie de retourner chercher leurs traces, mais ce ne serait pas prudent. Reposez-vous, maître, et faites-lui confiance. Elle m'avait l'air très déterminée, et je suis persuadé qu'elle saura s'en tirer.

Le marchand fronça les sourcils, mais acquiesça néanmoins. Il se leva difficilement, et claudiqua jusqu'à la porte, pour retourner s'allonger et prendre du repos. Il avait fait un gros effort pour arriver jusqu'ici, et il allait sans doute s'étendre avec une grande satisfaction quand il aurait rejoint sa couchette. Mais pourquoi avait-il décidé de traverser le camp, au mépris de ses propres blessures, quand il aurait simplement pu faire appeler le Général ? Huzda haussa les épaules, considérant que la fierté de Terence l'avait poussé à ne pas chercher la pitié, à moins qu'il eût pris plaisir à traverser le camp en montrant à tous l'étendue de ses blessures et le courage qu'il avait de se déplacer après ce qu'il lui était arrivé. Les négociants et leurs raisons…


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La nuit était tombée depuis environ une demi-heure, mais Sh'rin était toujours en selle, les yeux plissés, essayant de ne pas passer à côté d'un indice. Elle avait vu le village, aux dernières lueurs du jour. Il lui était apparu grâce au nuage de fumée qui s'élevait en volutes jusqu'aux cieux. Elle s'était arrêtée un instant, et s'était assurée qu'elle ne rêvait pas. Non, c'était bien un village, le seul des environs. C'était forcément là. Sans attendre, elle s'était mise à galoper jusqu'à ce que l'obscurité fût trop dense pour lui permettre de maintenir cette allure raisonnablement. Si sa monture se blessait sur un terrain qui pouvait présenter quelques dangers, elle se retrouverait coincée au beau milieu des plaines, sans espoir de trouver les informations qu'elle était venue chercher. Dans le ciel, les astres lui fournissaient une pâle lumière qui lui permettait encore de voir sommairement, de distinguer des silhouettes étranges qui étaient le plus souvent des arbres solitaires ou des collines qui s'élevaient au loin. Elle se rappelait que le village était au pied de l'une d'entre elle, et elle trotta vers celle qui se trouvait en face d'elle, en repérant une grande masse sombre qui se dressait. A mesure qu'elle approchait, ses yeux comprirent ce qui se trouvait en face d'elle. Des bâtiments détruits, ravagés par le temps ou par un incendie. Une odeur de mort régnait dans l'air, et elle jeta un voile sur le bas de son visage, pour ne pas être incommodée. Sa monture, docile, la guida au pas dans la rue principale, insensible au chaos sur lequel elle marchait. Bris de verre, poutres brisées, animaux tués, et quelques formes moins identifiables, qui ressemblaient vaguement à des humains. Deux bras et deux jambes, la plupart du temps. Pas toujours, hélas. Elle se sentit soudainement très exposée, et décida de mettre pied à terre, d'attacher son cheval, et de poursuivre à pied.

Le village était plongé dans un silence absolu, et pas un souffle de vent ne venait faire grincer un volet ou une porte mal graissée. Elle avait l'impression de marcher au milieu d'un cauchemar, et ses propres pas résonnaient à ses oreilles comme si elle s'était mise à taper des pieds comme une furie. Même en prenant soin de ne pas faire le moindre bruit, elle se sentait lourde et gauche. Sa respiration lui donnait l'impression de hurler, et elle ressentait les battements affolés de son cœur comme des coups de tambour. S'immobilisant pour observer les alentours, elle fut prise par une vague de désespoir. Par où commencer à chercher des indices ? Devait-elle soulever chaque forme en espérant ne pas y trouver un visage connu ? Devait-elle appeler, en priant pour que les Orcs ne la découvrissent pas ? Elle se sentit soudainement profondément abattue, et ses épaules s'affaissèrent alors qu'elle se rendait compte de la difficulté de sa tâche. Dans le noir ? Comment pouvait-elle faire ? Elle aurait mieux fait d'écouter les conseils du Général, de partir au petit matin pour pouvoir effectuer ses recherches en plein jour, à l'abri. Elle était si stupide !

Alors qu'elle continuait de désespérer, elle avisa un éclat glacial qui attira son regard. S'en approchant prudemment, elle poussa du pied un cadavre pour découvrir qu'il reposait sur une épée en acier, tâchée de sang. Elle se pencha pour la récupérer, et l'examina autant que le lui permettait la faible luminosité. Elle n'aurait jamais pu reconnaître une lame qui ne lui appartenait pas dans de telles conditions, sauf si celle-ci était déjà passée entre ses mains. Plusieurs fois. Il ne s'agissait pas d'une arme exceptionnelle, et on pouvait même dire qu'elle était assez commune. C'était l'épée réglementaire que les soldats de l'armée royale portaient au côté. Elles étaient forgées sur le même modèle, et il n'était pas possible de se méprendre. Cette lame venait du Rhûn. Se retournant vers le cadavre, elle l'examina d'un peu plus près en enlevant une mèche de cheveux qui lui tombait devant le visage. Il s'agissait d'un Orc, d'après ce qu'elle pouvait en voir. Il était courtaud, trapu, et sa face hideuse était demeurée figée dans une expression de cruauté malveillante. Ses yeux pâlis par la mort étaient froids, comme ceux d'un poisson. Sa gorge ouverte s'était vidée de son sang sur sa cuirasse composite, et ses doigts griffus, recroquevillés comme le cadavre d'une araignée, ne se refermaient plus sur le manche de son arme, qui reposait à ses côtés. Il était mort récemment.

Sh'rin observa longuement cette arme, et reprit un peu courage. Des hommes avaient lutté pour leur vie, ici, et elle ne pouvait pas les abandonner à leur sort. Leurs corps étaient pour le moment introuvable, et elle continuerait à chercher tant qu'elle n'aurait pas obtenu un indice probant. Même si la nuit était tombée. Elle regarda autour d'elle, et s'imprégna du silence qui l'environnait. Si des Orcs s'étaient tenus dans les parages, ces bruyantes créatures auraient probablement fondu sur elle alors qu'elle approchait. Aucun bruit, aucune trace de filature, elle pouvait décemment espérer que ces monstres étaient loin, désormais. Il lui fallait faire vite. Elle retourna rapidement à son cheval, qui attendait toujours patiemment, et sortit une torche qu'elle alluma en quelques instants à l'aide d'un briquet à amadou. Une flamme réconfortante se mit à brûler, et elle débuta son inspection du village, aussi rapidement que possible.

Le combat, de toute évidence, avait été âpre. Il y avait au moins une demi-douzaine de cadavres Orcs étendus sur le sol. Les misérables créatures avaient dû subir les premiers coups des cavaliers, avant que ceux-ci ne fussent totalement submergés. Un des chevaux se trouvait là… du moins ce qu'il en restait. Le pauvre animal avait été dévoré par les monstres qui avaient investi le village. Ses entrailles pourrissaient déjà sur le sol, alors que sa carcasse était exposée à l'air libre. C'était un spectacle répugnant, et la jeune femme s'en détourna rapidement, certaine qu'elle ne trouverait rien en l'examinant, sinon la limite de sa tolérance à l'horreur. Enjambant les corps étendus, elle trouva un autre cadavre qui se trouvait un peu plus loin que les autres, devant une maison en ruines. Elle s'en approchant, baladant sa torche autour d'elle pour examiner ce sur quoi elle marchait, et ne rater aucun indice. L'Orc était mort, naturellement, tué par une lame qui l'avait traversé de part en part. Une lame sans doute similaire à celle qu'elle venait de trouver, et qu'elle gardait toujours en main, pointe basse. La créature se trouvait devant une porte fermée, barrée de l'intérieur. Elle aurait pu s'essayer à défoncer l'huis pour se frayer un chemin dans la pièce, mais il fut plus facile de rentrer par un des murs défoncés. Plus facile, mais pas aisé pour autant. Elle jeta sa torche à l'intérieur, et se hissa maladroitement sur la surface suffisamment pleine d'aspérités pour lui offrir quelques prises. Sitôt qu'elle eût passé les deux jambes de l'autre côté, soit à l'intérieur, elle se laissa retomber. Le sol était couvert de débris, et elle trébucha, tombant lourdement sur le côté. Étouffant un gémissement et quelques jurons, elle se redressa en levant son épée, et s'empara rapidement de sa torche.

De la poussière s'était levée avec la chute de la jeune femme, qui se rendit compte bien vite qu'agiter les bras pour la dissiper ne servirait à rien. Alors, résignée à continuer, elle avança en observant le sol. Les poutres étaient pour la plupart calcinées, mais certaines avaient été détruites à la hache. On s'était acharné sur les plus petites, qui avaient dû céder rapidement, permettant aux Orcs d'entrer. Deux d'entre eux étaient morts, étendus à l'intérieur dans une position inconfortable. Mais il y avait une troisième forme sombre allongée là. Un corps qui n'était pas aussi inélégant que celui des monstres. A demi enseveli sous les décombres, il avait été brûlé dans l'incendie, et le pauvre combattant avait rendu l'âme depuis longtemps. Impossible même de discerner son visage, tant celui-ci avait souffert des flammes. Ce n'était plus qu'un masque de chair effrayant. Sh'rin détourna le regard, en sentant son cœur se serrer. Était-ce donc tout ce qu'elle trouverait dans sa quête ? Avait-elle chevauché tant et tant pour se rendre compte que ses espoirs avaient toujours été vains ? Une larme solitaire coula sur sa joue, sans qu'elle prît le temps de l'essuyer. Un bruit étrange venait de l'alerter. Elle se retourna vers les ombres qui lui faisaient face, certaine d'avoir entendu quelque chose.

Elle avança lentement, à pas précautionneux, s'attendant presque à voir surgir une créature assoiffée de sang qui se jetterait sur elle en hululant d'odieux cris de guerre. Elle gardait sa lame brandie dans une main, la torche dans l'autre, prête à frapper. Son corps était tendu comme la corde d'un arc, et elle sentait distinctement de petites perles de sueur couleur le long de ses tempes, alors qu'il faisait pourtant frais au dehors. Elle était terrifiée. Elle peinait à cligner des yeux, convaincue qu'il ne faudrait pas plus d'un battement de cil pour qu'un monstre hideux se jetât sur elle et plantât ses crocs jaunis dans sa gorge. Elle n'entendait rien, sinon le bruit de ses pas qui faisait grincer les planches et les restes du plafond qui s'était effondré en grande partie. Si un Orc se trouvait en face d'elle, il l'avait repérée depuis bien longtemps, et elle marchait droit sur lui. Elle retint sa respiration un moment, consciente que le danger pouvait surgir de toutes les directions. Elle faisait un gros effort pour ne pas regarder derrière elle à chaque instant, et s'évertuait à respirer le plus lentement et le plus calmement possible. Alors qu'elle arrivait près du mur, sans avoir encore rien aperçu, quelque chose bougea à l'extérieur. Elle sursauta comme jamais, et tourna sa torche vers la fenêtre défoncée qui se trouvait légèrement sur sa gauche. Son cheval. Ce n'était que son cheval. Elle laissa ses bras retomber mollement, lâchant un soupir de soulagement non feint. Le canasson avait dû se détacher tout seul, et il lui avait fichu la peur de sa vie. Elle inspira profondément, et se retourna.

Elle n'y avait pas prêté attention au premier passage, mais maintenant qu'elle se trouvait au bout de la pièce, elle pouvait voir que les poutres tombées négligemment avaient recouvert quelque chose. Elle ne l'aurait sans doute pas vu précisément à la lumière du jour, mais sa torche produisait une lumière vive qui accrochait le métal. Une petite poignée à moitié ensevelie et recouverte de poussière, qui avait survécu à l'incendie. Le tapis qui se trouvait dessus pour la dissimuler avait été consumé par les flammes, et on en trouvait encore quelques traces aux alentours. Elle s'en désintéressa, et revint à cette poignée. Un simple cercle de fer, qui devait servir à soulever un battant de bois qui ouvrait l'accès à une cave où on devait stocker des vivres. Un endroit où des guerriers en difficulté auraient pu trouver refuge. Portée par cet espoir presque indécent, elle déposa sa torche et son épée, avant d'entreprendre de dégager les débris. Certaines poutres étaient lourdes, bien trop pour qu'elle pût les prendre à une seule main, et elle devait bander tous ses muscles pour réussir à les déplacer. La poussière qui s'élevait, ainsi que le vacarme dû à son entreprise, n'étaient pas des plus discrets, mais elle s'en fichait. La saleté qui s'accumulait sur ses vêtements, sur ses bras et sur son visage couverts de suie, ne la dérangeaient pas. Elle ne s'en rendait pas compte. Avec un grognement bien indigne de la femme de cour qu'elle s'évertuait à être pour représenter son clan à la capitale, elle rejeta une nouvelle pièce de bois particulièrement importante, qui retomba plus loin dans un craquement sec. La trappe était dégagée. Elle passa sa main sur son front pour en chasser la sueur, sans se rendre compte qu'elle se couvrait encore un peu plus de suie, et posa précautionneusement la main sur la poignée. Elle s'attendait presque à mourir foudroyée, ou bien à voir soudainement un piège se refermer sur son poignet, mais non, il n'y avait rien. Rien d'autre que le silence. Après avoir compté jusqu'à deux dans sa tête, elle ouvrit le passage en tremblant. Une odeur de renfermé lui parvint, mais toujours pas un bruit, pas un son. Elle plissa les yeux, à cause de la poussière qui s'échappait du sous-sol, et s'empara de ses meilleures amies : l'épée et la torche qui reposaient près d'elle. Prudemment, elle mit un pied sur la première marche de l'escalier, et descendit. Ses pas grinçaient, et elle ne voyait pas à un mètre. Une situation tout à fait inquiétante, qui ne pouvait que la forcer à redoubler de vigilance. Elle observait autour d'elle, essayant de garder son calme.

Alors qu'elle était presque arrivée en bas, elle sentit quelque chose retenir son pied. Avant de comprendre, elle bascula en avant, et chuta lourdement sur le sol, laissant la torche lui échapper des mains. Quelqu'un ! Il y avait quelqu'un ! Elle avait conservé son épée, fort heureusement, et elle se retourna rapidement alors qu'une silhouette maladroite se déplaçait vers elle. Elle brandit sa lame, mais trop tard. Ce qui venait de l'attaquer se jeta sur elle, et enveloppa l'acier dans un drap pour rendre l'arme inoffensive. Un genou sur l'estomac de la jeune femme, une main placée sous sa gorge, l'autre retenant ses poignets, son agresseur la dominait totalement. Elle sentit une vague de panique la saisir, et elle se débattit de toutes ses forces, ruant pour essayer de se libérer. La prise sur sa carotide se resserra, et elle se sentit soudainement faiblir. Une voix résonna dans ses oreilles :

- Je vais vous tuer ! Je vous jure que je vais vous tuer !

- P… Pitié ! Gémit-elle en désespoir de cause.

Soudainement, la prise se desserra, et elle put de nouveau respirer. Toussant bruyamment, elle roula sur le côté, alors que la pression disparaissait de son ventre. Elle tourna se saisit de la torche qui brûlait toujours, et la leva vers son agresseur. Ses yeux s'ouvrirent en grand :

- P… Pazrhdan ?

Elle ne l'aurait pas cru possible. Il était en vie ! Mue par un instinct qu'elle ne se connaissait pas, elle abandonna sa torche, se leva aussi vite que possible et se jeta au cou du Conseiller. Ce n'était pas un geste naturel chez elle, et elle n'avait vraiment pas réfléchi, seulement envahie par le profond soulagement de le revoir en vie. Elle avait la satisfaction de n'avoir pas fait tout cela pour rien, et d'avoir réussi à le retrouver alors que personne ne croyait dans ses chances de s'en tirer vivant. Son soulagement le disputait à un bonheur immense, presque inexplicable. Le guerrier, toutefois, vacilla sous son poids et la repoussa légèrement en grimaçant de douleur. Elle le lâcha, et il tomba assis, tenant son bras replié contre lui :

- Je suis désolée… Vous êtes blessé ?

- Ce n'est rien, répondit-il d'une voix cassante, dure comme le diamant.

Elle ne l'avait jamais vu de la sorte, lui qui était d'ordinaire toujours souriant et toujours plein d'une joie de vivre communicative. Elle s'agenouilla devant lui, et en plongeant dans son regard, elle vit plus que la colère qu'il avait affichée quand il s'était mépris sur son compte. Plus que toute la hargne qu'il pouvait avoir, plus que toute la rage de vaincre. Plus encore que la douleur qu'il essayait de dissimuler. Elle lisait une profonde et infinie tristesse. Leurs regards n'avaient pas besoin de mots, et il lui désigna silencieusement une forme allongée derrière elle. Elle se retourna, et s'approcha lentement, pour découvrir avec horreur un cadavre, allongé là. Ce n'était pas le troisième soldat, comme elle l'avait cru de prime abord. Ce n'était pas non plus un Orc, comme elle l'aurait espéré. C'était Roublard. Le fidèle chien du Conseiller, et sans le moindre doute son meilleur ami. Elle tendit les doigts vers le pauvre animal, comme pour vérifier s'il respirait encore, mais elle interrompit son geste et ramena main à elle. C'était évident, l'animal les avait quittés…

Sh'rin baissa la tête, incapable de retenir plus longtemps ses larmes. Roublard était un compagnon fidèle, un chien merveilleux et un ami qui avait toujours été là. Il avait fait partie de ce voyage depuis le début, et si elle aurait pu s'habituer à la disparition des soldats presque anonymes, ou des marchands qu'elle ne connaissait que de vue, il n'en était pas de même avec lui. Elle avait partagé sa tente avec ce chien, qui l'avait accompagnée alors qu'elle partait patrouiller, qui assistait au repas, et qui avait réussi à lui faire oublier les difficultés du voyage, et ses soucis. Il était un compagnon silencieux, toujours présent, sur lequel elle avait toujours pu compter. Il ne l'avait jamais jugée, et si au début elle avait trouvé la manie de Pazrhdan de lui parler étrange au possible, elle s'était rapidement rendue compte qu'il était la seule créature vivante avec laquelle elle pouvait avoir un échange pur. Elle lui caressait la tête affectueusement, et en retour il était simplement là. Toujours là. Il ne pouvait en être autrement. Ses larmes étaient sincères, et pourtant elle ne connaissait l'animal que depuis quelques mois. Qu'en était-il de son collègue, qui avait élevé Roublard depuis la naissance de ce dernier ? Il devait être anéanti. Elle n'osait même pas le regarder, de peur de découvrir l'étendue de sa peine. C'était atroce.

- Je suis… tellement désolée…

- Ne le soyez pas… Qui est avec vous ?

Elle finit par se retourner vers lui. Il était si glacial qu'il lui faisait presque peur. Elle n'aurait jamais imaginé le voir ainsi, froid et déterminé comme un guerrier. Sa jambe faible et son aspect provocateur tendaient à faire oublier ce qu'elle avait partiellement découvert par hasard, quand les Orcs les avaient attaqués pour la première fois. Il dissimulait bien son jeu, et il était bien davantage que ce qu'il voulait paraître. Il était plus qu'un simple politicien aigre et acide. Il n'avait rien perdu de ses réflexes de combattant. Alors qu'elle tentait de s'approcher de lui, il eut un mouvement de recul involontaire qui l'incita à la prudence. Elle avait entendu des histoires à son sujet, et elle préférait ne pas avoir à vérifier lesquelles étaient vraies, et lesquelles n'étaient que pure légende. Calmement, comme si elle parlait à un fauve blessé, elle essaya de l'apaiser, et de comprendre la situation :

- Pazrhdan, que s'est-il passé ici ? Nous vous croyions mort…

Il jeta un regard à son arme, qu'elle tenait toujours en main. Bref, mais pas assez furtif pour lui échapper. Elle ne comprit pas immédiatement, mais elle sentit qu'il était important qu'elle déposât son épée sur le sol. Une fois cela fait, elle lui présenta ses mains, comme pour lui montrer qu'elle venait en paix. Son attitude était des plus déroutantes :

- Qui est avec vous ? Répéta-t-il.

- Personne, je suis venue seule…

Il fronça les sourcils, et garda le silence une brève seconde. Une seconde qui parut durer une éternité. Seul le crépitement des flammes habillait la page blanche qui s'ouvrait entre eux, et que nul ne se décidait à remplir. Pazrhdan finit par lâcher, laconique :

- Vous n'auriez pas dû… C'était une très mauvaise idée…


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Ryad Assad
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Bras de fer [Comptoir Oriental] EmptyJeu 30 Juil 2015 - 18:45
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Pazrhdan était consumé par la peine, mais il refusait de se laisser abattre. Il refusait de se laisser mourir, tout du moins pas avant d'avoir eu l'occasion de plonger ses griffes et ses crocs dans la gorge de ses ennemis. On ne lui avait pas donné ce surnom pour rien : la Panthère de Shashtapa… Il s'en souvenait comme si c'était hier. Il n'était alors qu'un jeune capitaine prometteur, déterminé à prouver sa valeur auprès de ses supérieurs qui voyaient un lui un officier aux talents multiples, brillant meneur d'hommes, et quoique encore un peu idéaliste, déjà relativement expérimenté. L'Est du Rhûn, où il avait servi plusieurs années, était fait de régions inhospitalières, certaines couvertes de steppes à perte de vue, d'autres plus montagneuses, rendant les traques difficiles et les affrontements meurtriers. Les embuscades étaient monnaie courante contre les rebelles, et s'enfoncer dans ces régions était long et coûteux en vies humaines. Sous l'impulsion du nouvel état-major, de nouvelles missions avaient été envoyées pour essayer de découvrir le siège de la rébellion : des patrouilles à cheval d'une vingtaine d'hommes, qui se déployaient sur un front de plusieurs lieues, et qui procédaient à rien de moins qu'une battue méthodique et impitoyable. Les renégats étaient passés par le fil de l'épée quand ils étaient débusqués, et ceux qui fuyaient les menaient inexorablement vers leur camp de base. Le plan était audacieux mais intelligent, et la progression se fit efficacement pendant les premiers jours. Jusqu'à ce que leurs ennemis se décidassent à contre-attaquer. La première flèche avait été pour lui, comme il se trouvait en tête de colonne. Une flèche qui lui avait coûté sa jambe, sa carrière, son avenir. Une toute petite flèche qui n'avait pas été soignée à temps, et qui avait transformé ce jeune officier en un politicien aigri et amer.

Il aurait pu être totalement détruit ce jour-là, et pourtant il s'était relevé. Des heures durant, en dépit de la blessure et en dépit des pertes subies par ses hommes, il avait exhorté ces derniers à continuer le combat, à ne pas se rendre. Il se souvenait encore qu'il marchait appuyé sur un sergent, serrant les dents pour endiguer la douleur. Il avait de la peine à tenir son arme correctement, et de toutes parts des dizaines de rebelles sortaient de leurs cachettes pour les prendre en tenaille. Les flancs du ravin dans lequel ils avaient été pris en embuscade étaient leur seule chance de survivre. A pied, traqués, en infériorité numérique et sans le moindre répit, ils avaient réussi tant bien que mal à rallier une position à peu près défendable, que les rebelles avaient chargés inlassablement. Lorsque le premier s'était présenté, il avait été cueilli par…

- Pazrhdan ?

Les souvenirs qui défilaient devant ses yeux, plus réels que jamais, s'évanouirent pour laisser la place au visage de la Conseillère Sharaki, dont il ne distinguait qu'une esquisse séduisante, grâce à la torche qui continuait de brûler quelques pas plus loin. Il ne s'était pas rendu compte qu'elle était si proche. Elle avait la main posée sur sa joue, et même ce contact ne l'avait pas ramené à lui. Il fallait dire que son état était préoccupant : outre les blessures physiques et la déchirure affective, il avait inhalé pendant de longues heures des poussières et des résidus de fumée qui, fort heureusement, n'avaient pas pu envahir totalement la cave. Celle-ci était longue, et bénéficiait d'une ouverture sur l'extérieur à l'autre extrémité – malheureusement bloquée par un cadenas – qui avait rendu l'endroit à peu près vivable. En restant allongé sur le sol, il avait bénéficié d'un air moins toxique. Il revint à elle, et essaya de l'écarter alors qu'elle portait son attention sur son bras blessé :

- Laissez-moi regarder ! A quoi cela va-t-il nous servir de nous disputer pour si peu ?

Il repoussa de nouveau ses mains, et soutint son regard courroucé. Elle avait l'air contrariée, et il ne comprenait pas véritablement qu'il s'agissait surtout d'une manifestation de son soulagement. Une manifestation un peu curieuse, certes. Il la considérait encore à l'aulne de ce qu'il pensait d'elle en partant pour cette chasse qui avait tourné court : elle, la femme froide et sans sentiments qui l'avait toujours méprisé, quelque part. Il ne comprenait pas qu'elle eût pu venir le chercher seule et sans aide. C'était pure folie ! Agacé lui aussi, il répondit sèchement mais sans méchanceté :

- Les Orcs… Ce sont des créatures nocturnes. Certains rôdent peut-être encore près d'ici. Pourquoi êtes-vous venue ?

Son ton était presque accusateur, et elle lui jeta un regard indéchiffrable. La réponse aurait-elle dû lui apparaître limpide ? C'était de toute évidence ce qu'elle semblait vouloir lui dire, ou plutôt ce qu'elle était incapable de lui dire. Or, il ne la devinait pas, et il n'avait pas vraiment le temps de s'essayer à lire en elle. Il avait cru discerner quelque chose sous son masque de froideur, mais puisqu'il s'était lourdement trompé, il n'envisageait pas de retenter l'expérience alors que la situation exigeait de lui une concentration de tous les instants. Grimaçant pour contenir la douleur, il désigna la torche :

- Apportez-la. Et ne vous inquiétez pas pour mon bras. Si vous avez réussi à venir jusqu'ici, les Orcs pourront retrouver votre trace. Nous devons filer sans attendre. Combien de chevaux avez-vous ?

- Un seul.

Pazrhdan jura. Une seule monture pour les porter tous les deux ? Une seule monture qui avait déjà chevauché plusieurs heures durant, et qui aurait bien eu besoin de repos ? Les créatures qui menaçaient de les trouver étaient des chasseurs infatigables, qui se plaisaient dans l'obscurité. L'absence de lumière semblait décupler leur rage et leur instinct de tueur, si bien qu'ils n'auraient aucun mal à rattraper un cheval surchargé, même si cela devait signifier s'engager sur plusieurs heures de course. Avant le lever du soleil, ils leur auraient mis la main dessus, c'était presque certain. La jeune femme, dont le visage désormais éclairé par la torche qu'elle tenait en main paraissait épuisé, glissa :

- Je n'ai pas vu une seule de ces créatures, en arrivant. Je n'ai rien entendu. Ils sont peut-être loin, maintenant.

- Ce n'est pas dans leurs habitudes… Ils fonctionnent comme des meutes. Les plus forts les mènent vers plus de pillage, et les plus faibles restent à l'arrière pour profiter des restes. Ils doivent déjà nous chercher…

Son ton était grave, et il vit immédiatement qu'il venait d'effrayer encore davantage la jeune femme. Fort heureusement, elle avait eu la bonne idée de retrouver son épée au milieu du carnage, ce qui leur faisait deux armes pour deux. Ce ne serait pas du luxe au moment d'affronter les créatures qui menaçaient de leur tomber dessus. Elle lui rendit son arme, dégaina la sienne, et le fixa intensément, comme si elle attendait de savoir quoi faire. Lui-même n'avait guère d'options en tête, mais puisqu'il était de toute évidence le plus expérimenté, il devait conduire cette opération pour les sortir tous les deux de là. Les choses auraient certainement été plus simples si elle ne s'était pas retrouvée dans ce piège avec lui, mais elle lui apportait une lame supplémentaire et un cheval pour s'enfuir. L'un dans l'autre, elle donnait des possibilités qui n'étaient pas inintéressantes. Le guerrier fit tourner son arme dans sa main, et dénoua le fourreau qu'il avait à la ceinture. Il s'en servirait comme d'une canne tant qu'il aurait à marcher.

- On sort, et on retrouve votre cheval. Dès que c'est bon, vous partez au galop droit devant vous, sans vous retourner.

- Et vous alors ?

Elle le dévisagea avec une lueur de crainte au fond du regard. Croyait-elle sincèrement qu'il essayait de jouer au héros, et qu'il espérait mourir dignement au fin fond d'un village abandonné du Rhovanion ? Elle ne se trompait pas sur sa compétence martiale, mais elle surestimait largement son côté suicidaire – certains auraient dit « courage ». Il n'était pas du genre à vouloir mourir inutilement, alors que des options se présentaient à lui. Il préférait de loin tenter sa chance, quitte à défier les probabilités, et espérer le meilleur. Il la fit taire d'un geste, et ajouta :

- Je serai derrière vous. Si des Orcs se trouvent dans le village, il est probable qu'ils réagiront en vous voyant fuir. Ils sortiront de leur cachette, et certains vous donneront peut-être même la chasse. J'en profiterai pour les surprendre.

- Dès que vous les aurez engagés, je reviendrai vous chercher, est-ce que c'est d'accord ?

Il hocha la tête lentement. De toute façon, elle lui désobéirait s'il lui ordonnait de fuir jusqu'au campement et de ne pas revenir le chercher. C'était certain, bien que la raison lui échappât toujours. Peut-être une sorte de loyauté orientale curieuse, inhérente à son éducation. Et lui-même, au fond, n'avait pas vraiment envie qu'elle l'abandonnât au milieu d'un groupe d'ennemis assoiffés de sang ; il avait encore des choses à régler avant de rendre son dernier soupir. Une fois qu'ils furent d'accord sur la façon de faire, ils se dépêchèrent de quitter leur cachette, et de tenter leur chance. Attendre que le jour pointât aurait pu sembler une bonne idée, mais si les Orcs mettaient la main sur le cheval en premier, et décidaient d'en faire leur repas, alors tout leur plan s'effondrait. Espérer pouvoir rallier leur campement à pied, à deux, sans vivres et sans eau, était tout simplement impossible. Ils devaient forcer la décision en leur faveur, et pour cela ils devaient prendre des risques. Ils ne pouvaient compter que sur la crainte innée que ressentaient leurs adversaires du soir, qui étaient paradoxalement effrayants et effrayées. Ces Orcs avaient peut-être vu un cavalier, et il y avait de bonnes chances pour qu'ils se fussent terrés en pensant qu'un groupe fort de plusieurs dizaines d'hommes allait arriver à sa suite. Après tout, en règle générale, quand on incendiait un village, il fallait s'attendre à voir débarquer des chevaliers qui venaient enquêter sur la situation. C'était de ce créneau qu'il fallait profiter, tabler sur le fait qu'ils étaient encore un peu indécis quant à la marche à suivre pour leur filer entre les doigts. Pazrhdan se hissa le premier sur l'escalier en bois qui menait à la surface, mais la jeune femme l’interpella :

- Mais… et Roublard ?

Il s'interrompit un bref instant, avant de lâcher d'une voix glaciale :

- On ne peut plus rien pour lui. Ce n'est pas ce qu'il aurait voulu.

C'était peut-être un peu étrange de penser ainsi, mais le Conseiller était proche de ses animaux, et il était parfaitement convaincu de ce qu'il disait. Il savait que Roublard était un chien affectueux, dont il était particulièrement proche, mais si la situation avait été inversée, l'animal aurait sauvé sa vie plutôt que de tout tenter pour sauver un corps inerte. Si les Orcs n'avaient pas été là, s'ils avaient eu deux chevaux, il aurait sans doute tout fait pour ramener dignement son brave compagnon, et pour lui accorder une sépulture décente. Toutefois, ils étaient dans une situation critique, et ils ne pouvaient pas véritablement s'offrir le luxe de sauver le corps d'un chien, alors qu'eux-mêmes n'étaient pas sûrs de s'en sortir. Cet argumentaire, logique quoique particulièrement affligeant pour la mémoire de leur brave compagnon, réussit tout de même à convaincre Sh'rin qui s'engagea à sa suite, non sans jeter un dernier regard attristé au quadrupède qu'elle abandonnait derrière elle, silhouette immobile au milieu d'une nuit éternelle qui s'était déjà refermée sur son esprit, et qui engloutirait bientôt son corps.

Pazrhdan ne pouvait pas s'empêcher de trouver que les réactions de la jeune femme étaient étranges, notamment son attachement à Roublard, et son inquiétude pour sa propre personne, même s'il en attribuait la raison à la situation délicate dans laquelle ils se trouvaient. Il avait compris, lors de leur première confrontation contre une bande d'Orcs en maraude, qu'elle n'avait encore jamais croisé de ces créatures, et qu'elle était terrifiée par les histoires qu'elle avait pu entendre à leur sujet. De nombreuses tribus n'avaient jamais croisé d'Orcs – heureusement pour elles – et les récits qui circulaient déformaient et amplifiaient considérablement la force et la taille de ces monstres, alors qu'ils minoraient paradoxalement leur sauvagerie et leur sournoiserie. Si les conteurs croyaient faire peur en disant que les Orcs tuaient et mangeaient parfois leurs victimes, ils auraient dû venir recueillir les témoignages des survivants de la bataille du Nord. Personne ne parlait ouvertement de ce qu'il avait vu là-bas, tant c'était horrible. Pazrhdan, comme les autres, préférait taire les horreurs qui s'étaient déroulées sous ses yeux, et qui venaient encore le hanter parfois. Il croyait donc sincèrement que le désemparement le plus total qu'il lisait au fond des prunelles de la Conseillère était lié à sa crainte de ces monstres qui, il fallait le dire, avaient commis un véritable massacre dans le village. Convaincu qu'elle ne parviendrait pas à se débrouiller toute seule sans consignes, il prit le commandement d'une voix qui claqua comme un fouet :

- Du nerf, soldat. Donnez-moi cette torche, et foncez trouver votre cheval.

Il la poussa légèrement dans le dos, pour l'encourager à aller de l'avant, tout en essayant de la mettre dans un cadre hiérarchique strict, pour qu'elle obéît sans réfléchir. Elle s'empressa de filer parmi les ombres, se baissant pour éviter d'être vue, tandis que lui-même balançait la torche sur le sol, s'en éloignant suffisamment pour être dissimulé dans les ténèbres. De cette manière, leurs ennemis risquaient de se concentrer autour de la source de lumière, et de moins prêter attention à une jeune femme qui essaierait de se faufiler auprès d'eux. Il jeta un bref regard à son bras gauche, qui portait les stigmates d'une lame acérée, venue ouvrir sa chair malicieusement. La blessure n'était pas profonde, et il avait réussi à la bander tant bien que mal, mais il aurait quelques difficultés à s'appuyer sur sa canne improvisée si combat il devait y avoir. Tant pis, il n'était pas décidé à se rendre de toute façon, et il avait toujours su s'en sortir dans les pires situations imaginables. Celle-ci n'était que la dernière en date, et il avait l'impression que les combats dans les vastes plaines glacées des royaumes de l'Ouest l'avaient mis à plus rude épreuve que ceci. Quelques Orcs et la nuit noire pour seuls ennemis… il avait triomphé de bien pire.

Alors qu'il était enveloppé dans un silence à la fois oppressant et réconfortant, un bruit léger attira son attention. Au départ, il supposa que c'était Sh'rin qui avait trouvé sa monture, mais il savait reconnaître le pas d'un cheval sur le sol, et c'était un son beaucoup plus doux et beaucoup plus mélodieux que celui-ci. Jetant un regard sur sa droite, il avisa un léger mouvement dans l'obscurité. Une silhouette qui se déplaçait. Comme il l'avait prévu, les Orcs étaient là. Furtif, et relativement rapide en dépit de ses blessures anciennes et plus récentes, il se glissa jusque dans le dos de la créature, et lui enfonça sa lame dans le dos sans pitié. Le monstre voulut crier, mais il coinça vigoureusement le fourreau entre les crocs du monstre, qui ne produisit qu'un gargouillis à peine audible. Un sang couleur d'encre coula sur les vêtements irrécupérables du Conseiller, qui ne s'en souciait guère pour l'instant. Le plus important était de savoir combien d'adversaires il allait devoir terrasser, et où ils se trouvaient. Alors qu'il se déplaçait à la recherche d'un nouvel indice, un hennissement sonore se fit entendre au milieu du village, suivi par un cri féminin qui ne pouvait appartenir qu'à une seule personne. Claudiquant aussi vite que le lui permettait sa jambe, Pazrhdan déboula presque involontairement au milieu de la cohue, entre deux Orcs qui fonçaient droit vers la jeune femme.

Cette dernière avait réussi à se hisser tant bien que mal en selle, mais elle avait été surprise par un archer dont le tir avait dû la manquer de peu, de toute évidence. D'autres Orcs étaient arrivés en renfort, et l'encerclaient efficacement, l'empêchant de franchir le piège qu'ils refermaient peu à peu autour d'elle. Ils étaient trois, plus ce fameux archer, et deux autres convergeaient dans sa direction. Ils agitaient leurs lames vers son cheval, qui tournait sur lui-même, paniqué. Sa cavalière, l'arme au poing, essayait de les garder autant que possible dans sa ligne de mire, pour cueillir au fil de son épée celui qui essaierait de se jeter sur elle. Fort heureusement, les Orcs étaient des créatures malignes et malsaines. S'ils avaient voulu la tuer rapidement, ils l'auraient criblée de traits sans attendre, et c'en aurait été fini en quelques secondes. Toutefois, ils avaient l'air de vouloir s'amuser avec elle, peut-être la prendre vivante pour lui faire subir Melkor savait quels sévices. Il n'y avait pas de limite à leurs malveillance, et ils pouvaient inventer mille tortures pour faire regretter à une pauvre âme d'être tombée entre leurs mains. Pazrhdan arriva donc au milieu de cette scène, et quelques regards se tournèrent vers lui, notamment celui de l'archer. Il fut sa première victime. Il était demeuré un peu en retrait, de sorte à pouvoir abattre sa cible montée si elle décidait de forcer leur cercle. Ce fut sa dernière erreur.

Sa tête sauta prestement de ses épaules, et alla rouler sur le sol, tandis que son corps retombait lourdement en arrière. Sa flèche siffla dans les airs, et alla se perdre dans le lointain. C'était du cinq contre deux, désormais. Deux des Orcs abandonnèrent la Conseillère, pour se jeter sur le nouveau venu, tandis que les autres continuaient de se rapprocher, la langue pendante comme des chacals avides de planter leurs crocs dans sa chair. Encore une fois, ils sous-estimaient le guerrier. S'ils s'étaient jetés à cinq contre lui, ils seraient venus à bout de sa résistance rapidement, et l'auraient tué sur-le-champ. Malheureusement, à deux, ils n'avaient certainement aucune chance. Réagissant rapidement, le Rhûnadan transforma sa canne improvisée en arme de fortune. Basculant son poids sur sa jambe valide, il esquiva la première attaque, et abattit férocement le fourreau sur le crâne de son adversaire qui alla mordre la poussière, emporté par son élan. Le second chargea en droite ligne, mais Pazrhdan bloqua son coup de taille et enfonça profondément son épée entre ses côtes, sans lui laisser la moindre chance. Son corps retomba mollement sur le côté, alors que le premier Orc se redressait, un peu étourdi. Il n'eut pas le temps de comprendre qu'une lame venait se planter dans sa nuque, le faisant passer de vie à trépas dans l'instant. En temps normal, le Conseiller aurait été à peine essoufflé, mais il accusait le coup de la fatigue et de ses blessures, si bien qu'il vacilla légèrement après avoir occis ces deux ennemis. Hélas pour lui, il en restait encore trois.

Sh'rin, profitant de la confusion chez les Orcs chargea droit devant elle. Sa lame cueillit une des créatures au visage, et l'expédia ad patres, sans autre forme de procès. Ils n'avaient pas de lance, et pour pouvoir l'embrocher, ils devaient s'approcher bien plus près qu'il n'était raisonnable de le concevoir. Outre la musculature puissante de son cheval, qui risquait de les renverser à chaque fois, elle n'était pas maladroite avec une épée, et cette première victoire ne faisait que les conforter dans l'idée qu'il valait mieux s'écarter de son passage. Les deux Orcs restants, constatant qu'ils n'étaient clairement pas de taille à lutter contre des combattants déterminés à se sortir vivants de ce traquenard, s'enfuirent à toute jambe, disparaissant rapidement dans le lointain. Ils en avaient eu pour leur compte :

- Dépêchez-vous, nous devons partir ! Lança Sh'rin sans attendre.

Elle avait raison. Ils avaient gagné un peu de répit, mais peut-être d'autres créatures se terraient-elles dans le coin, à moins que les fuyards n'eussent la très mauvaise idée d'aller mettre la main sur des arcs et des flèches, auquel cas ils deviendraient très dangereux. Le Conseiller agrippa fermement le bras que la jeune femme lui tendait, et se hissa en selle derrière elle. Son regard s'égara une dernière fois sur le village, où il abandonnait son ami le plus précieux. Sh'rin tourna la tête vers lui :

- Ca va aller ?

- Oui, trancha-t-il pour mettre fin à la conversation.

Puis il s'accrocha à elle, et leva les yeux vers le ciel étoilé. Il était soudainement très fatigué. Oui, très fatigué…


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Ryad Assad
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Pazrhdan fronça les sourcils, et ouvrit les yeux difficilement. IL ne se souvenait même pas de les avoir fermés. Il mit un moment à retrouver ses sens, et ce fut une voix féminine qui le guida dans cet exercice quelque part assez délicat :

- Vous vous sentez mieux ?

Il grommela quelque chose en retour. Queluqe chose qui était globalement négatif, et en même temps interrogatif. Elle répondit, comme si elle avait compris :

- Vous avez dormi trois ou quatre heures, pas davantage. Mais ce n'était sans doute pas très confortable, et vous avez failli tomber de selle plusieurs fois.

Il avait la bouche pâteuse, et quand il essaya de parler pour la première fois, elle s'en rendit compte, et tendit la main pour attraper une outre d'eau qu'elle lui passa. Il but avidement, et en recueillit un peu au creux de sa main pour s'humidifier le visage. Tout autour de lui était bizarre, comme si on avait tendu un drap translucide devant ses yeux, un voile à travers lequel la réalité semblait déformée, tronquée. Il revint peu à peu à la réalité, et se rendit compte d'où il était. La plaine, immense, presque infinie, tout autour de lui. Ils étaient en plein milieu du Rhovanion, dans les terres sauvages. Ils étaient égarés au milieu de nulle part, cap vers le Nord pour essayer de rejoindre le fleuve, avant de tenter de retrouver leur chemin vers le campement. Et puis il y avait le reste : les Orcs, le village. Roublard. Son cœur et son poing se serrèrent à cette pensée, ses mâchoires se crispèrent, et il conserva le silence. La colère qu'il ressentait devait être déversée, mais il savait que la cavalière qui se tenait devant lui n'était pas responsable. Elle n'avait rien à voir dans tout ça. Au contraire, même, elle était venue le chercher quand tous les autres avaient décidé de l'abandonner à son sort. Elle sentit la tension, et prit la parole d'une voix douce :

- Faisons une pause, voulez-vous ? Vous devez vous reposer, et moi aussi. Nous sommes assez loin du village, désormais.

Le Conseiller refusa d'abord en bloc, l'exhortant à continuer, à aller de l'avant, mais elle s'y refusa obstinément. Il finit par céder lorsqu'elle lui expliqua que son cheval n'était pas habitué à porter deux cavaliers, et qu'il se fatiguait bien trop vite. Décidément, il était plus sensible aux arguments qui touchaient les animaux qu'à ceux qui concernaient sa propre santé. Elle ne fit aucun commentaire, car elle savait qu'il en était conscient. Il en était conscient, et il ne faisait pas particulièrement d'effort pour le changer. Surtout pas maintenant, surtout pas depuis qu'il venait de perdre son compagnon quadrupède. Il mit pied à terre difficilement, et manqua de tomber immédiatement, se rattrapant de justesse à la selle. Sa grimace était inquiétante, et Sh'rin décida d'ôter le voile que le guerrier portait habituellement, et qu'il avait présentement attaché en guise de ceinture, pour en faire une atèle. Il maugréa :

- Ce n'était pas nécessaire, j'aurais pu garder le bras replié, et…

- Si, c'était nécessaire ! Elle avait crié, presque involontairement.

Le rouge lui monta aux joues, davantage de honte d'avoir cédé à de telles émotions que d'une quelconque colère qu'elle aurait pu ressentir contre lui. Il n'était pas à blâmer, et elle savait que la perte d'un être cher était un moment éprouvant. Les gens réagissaient différemment, surtout quand les circonstances étaient aussi tragiques. Elle imaginait qu'il avait dû voir la scène, qu'il avait dû y assister sans rien pouvoir faire. C'était sans doute encore pire. Toutefois, elle ne pouvait pas tolérer qu'il négligeât sans santé ainsi, et elle ne tenait pas à reculer. Honteuse mais ferme, elle poursuivit, un ton plus bas :

- Arrêtez de prétendre que tout va bien. Tout ne va pas bien. Vous n'imaginez même pas dans quel état sont rentrés les autres !

- Oh, si, je l'imagine… Grogna-t-il, mais elle ne l'écoutait pas.

- Ils étaient en sang, et si faibles… Ils ont failli ne jamais réussir à rentrer en vie. Et les deux soldats qui vous accompagnaient… L'un d'entre eux, brûlé vif, et l'autre… je n'ose même pas imaginer quelle fin il a trouvé. Et Roublard…

Elle avait involontairement amené le sujet sur la table. Peut-être parce qu'elle était aussi affectée, et qu'elle devait en parler. En parler pour exorciser tout ça, pour admettre la dure réalité, et pour la surmonter, pour franchir cette nouvelle étape. Pazrhdan l'interrompit sèchement :

- Ne dites rien. Pas un mot de plus.

Elle fronça les sourcils, et se pencha vers lui pour essayer de capter la lueur dans son regard. Ils étaient côte à côte, elle penchée vers lui, et il détourna le regard, comme s'il fuyait cette insistance de la part de la jeune femme. Elle revint à la charge :

- Vous ne pouvez pas ne pas en parler, Pazrhdan. Vous ne pouvez pas. Roublard est…

- Je vous ai dit de vous taire !

Il avait élevé la voix, et bien qu'il tournât la tête, elle vit distinctement des larmes couler le long de ses joues. Il tentait de les cacher. Elle en fut bouleversée, comme rarement elle l'avait été dans sa vie. Bouleversée de voir un homme d'ordinaire si distant et si froid être soudainement submergé par l'émotion. Elle l'avait toujours connu plaisantin, un tantinet cynique. Voir qu'il avait un cœur, et que celui-ci souffrait… c'était dur. Très dur. Elle lui posa une main sur l'épaule, et ajouta plus doucement encore :

- Roublard est mort, Pazrhdan. Et ce n'est pas de votre faute…

Elle sentit distinctement la tension dans ses muscles, et comprit une fraction de seconde avant qu'il allait exploser. Il se retourna vers elle si rapidement et si violemment qu'elle n'eut pas le temps de s'écarter. Avec une force saisissante, il la saisit par le sol, la fit basculer sur le dos, et tendit son poing comme s'il s'apprêtait à lui fracasser le crâne à mains nues. Elle leva les bras pour se protéger, par réflexe, mais le coup ne vint jamais. Il tremblait. Il tremblait des pieds à la tête. Il finit par se rendre compte de la situation, comme s'il revenait peu à peu à lui, et ses doigts se desserrèrent peu à peu, libérant la jeune femme de son emprise et de la menace de son poing brandi. Son bras retomba lentement, mollement, comme si soudainement toute force lui était ôtée. Sh'rin, dont le cœur tambourinait dans sa poitrine tant elle avait eu peur, n'osait pas faire un seul geste, pas même essayer de se relever. Mais, voyant qu'il n'y avait aucun risque a priori, elle prit les mains du Conseiller dans les siennes, et se redressa légèrement, en abaissant ces poings emplis d'autant de rage que de tristesse :

- Là… là… ça va… Tout ira bien… Calmez-vous…

Il secoua la tête, comme un animal indocile, qui comprenait la manœuvre du dresseur, mais qui refusait pourtant encore de se soumettre à la main tendue vers lui, à l'accepter comme amie. Mais au fond, il avait déjà cédé. Elle le sentait, rien qu'en le touchant, qu'il était apathique. Sa volonté s'effritait, et il s'effondrait lentement sur lui-même, vaincu. Elle ne savait pas si elle devait se réjouir d'avoir réussi à dominer sa rage, ou s'inquiéter de devoir faire face à son épouvantable souffrance. Il n'y avait sans doute pas de bonne réponse, et avant d'avoir réussi à parvenir à cette conclusion, il prit la parole, sombrement :

- Je vous ai blessée, je suis désolé.

Elle l'apaisa d'une simple pression de ses doigts sur ses mains :

- Je vais bien.

- Non, je vous ai effrayée… Pardon.

Elle ne nia pas. Elle avait vraiment eu peur. Cet homme lui avait inspiré par bien des aspects un certain mépris, mais maintenant qu'elle le connaissait mieux, ce n'était pas un respect pur et nu qu'elle éprouvait pour lui. Il était toujours terni, nuancé par une crainte presque irrationnelle qui venait toujours se glisser là. Il l'intriguait, il la fascinait même, mais surtout il l'effrayait. Au fond d'elle même, quoiqu'elle ne parvînt pas à trouver une explication satisfaisante à ce phénomène, elle savait qu'elle était terrifiée. Pas par ce qu'il avait fait, mais par ce qu'il semblait être capable de faire. On racontait des choses bien sombres, et certains soldats avaient murmuré sur son passage. Des allusions qu'elle n'avait pas comprises, mais quand elle s'était renseignée discrètement, on lui avait dit qu'il était une vraie hyène, un charognard sans honneur. Elle n'y avait pas cru au début, mais de plus en plus elle se méfiait. Et pourtant, elle était attirée par lui, inexorablement. Elle voyait davantage, elle voyait quelque chose que, pensait-elle, les autres ne percevaient pas. Un éclat brillant derrière un vernis obscur, une noblesse et de l'honneur chez cet homme ténébreux et mystérieux. Ainsi lâcha-t-elle, audacieuse :

- Je vous pardonne, mais en échange parlons. Simplement. Sans mensonges.

Il demeura silencieux, et cela devait valoir acceptation. Elle supposa que c'était le cas, à tout le moins, et fit de nouveau le premier pas, choisissant ses mots avec soin pour ne pas le heurter :

- Racontez-moi comment Roublard est… comment il nous a quitté…

- Vous savez ce que ça fait ? De voir mourir, sans rien pouvoir faire ? D'être à quelques mètres, mais pas assez rapide ? Vous avez déjà vécu ça ?

Elle répondit simplement :

- Non, jamais. Ce doit être affreux. Les Orcs sont des créatures viles et abjectes…

- Les Orcs ? Il retrouva soudainement sa vigueur, et son ton se fit plus alerte.

Elle gardait ses mains entre ses doigts fins, et sentit qu'il s'agitait. Machinalement, sans s'en apercevoir, elle s'était mise à le caresser doucement avec ses pouces, comme pour le bercer, le maintenir dans cet état de relaxation et d'apaisement durant lequel il était réceptif et capable de parler. Cela fonctionna, car il ne s'emporta pas comme la dernière fois. Au lieu de quoi, il lança, sur un ton dégoûté :

- Il y a plus vil et plus abject que les Orcs… (puis, comme elle fronçait les sourcils : ) Les traîtres…

- J'ai peur de comprendre…

Dans son ton, on lisait une profonde inquiétude. Oh que oui, elle avait peur de comprendre. Son cerveau de bloqua instantanément, comme si les idées et hypothèses que cette accusation à peine voilée pouvaient soulever étaient trop folles, trop irréelles pour être évoquées à haute voix. Elle ne pouvait que le regarder, les yeux légèrement écarquillés, suspendue à ses prochaines paroles. Son ton était infiniment haineux lorsqu'il souffla :

- Ce ne sont pas les Orcs qui ont tué Roublard… C'est Terence, et il le paiera de sa vie.

Ce fut comme si Pazrhdan venait de lui asséner un coup de poing en plein dans l'estomac, et quelque part il s'en voulut un peu de lui infliger ça. Elle venait de ces lointains clans de l'Est, qui luttaient chaque jour pour leur survie, et qui étaient moins concernés par les problèmes des autres. Paradoxalement, elle était encore assez naïve, croyant que les intérêts communs allaient pousser les marchands à faire bloc pour sauvegarder la cohésion de leur groupe, et réussir à les transcender. Ils avaient accompli de grandes choses ensemble, et imaginer qu'une telle bassesse pût être commise au sein de ce camp lui donnait envie de vomir. Et puis elle se souvint qu'il n'était pas arrivé parmi les premiers, qu'il avait rejoint l'expédition alors qu'elle était déjà arrivée à son terme. Il n'avait pas souffert dans le froid et les glaces, il n'avait pas combattu les Orcs pour sa vie, il n'avait pas ressenti la faim, la fatigue, la douleur. Il était là pour le profit, au mépris de tout le reste. Choquée, hébétée, elle bafouilla :

- C-comment… ? Comment est-ce possible ?

Il inspira profondément, comme pour retenir une bouffée de rage ou un sanglot :

- Nous ne nous aimons pas, c'est certain. Nous passons notre temps à nous disputer poliment, et d'ordinaire nous en restons là. Mais durant le voyage, il a voulu me parler. Il avait appris quel serait notre rôle dans les négociations, que nous devrions vérifier que tout était conforme à l'intérêt du camp et du royaume. Il craignait que je ne sois pas objectif, que je me venge bassement. Je l'aurais sans doute fait.

- Vous n'êtes pas comme ça.

Il leva les yeux vers elle, comme s'il ne comprenait pas. Elle soutint son regard, et il en fut quelque peu troublé. Reprenant comme si elle n'avait rien dit, pour s'épargner des questionnements sans réponse, il ajouta :

- Le ton est monté entre nous. Nous avons eu quelques mots. Je crois qu'il n'a pas apprécié que je lui fasse comprendre qu'il avait intérêt à se montrer sympathique envers moi pour obtenir ce qu'il voulait. Il a pris ça pour du chantage. Il m'a accusé de vouloir m'enrichir sur le dos des marchands, de mépriser les intérêts du royaume…

Sh'rin ferma les yeux. C'était sans doute une des pires insultes qu'on pouvait faire à un loyal Conseiller de la Reine, et certainement encore davantage à Pazrhdan. Il faisait partie d'un de ces clans traditionnels, ancien et particulièrement loyaux, qui vivait par et pour le trône de Rhûn. Qu'on l'accusât à demi-mot de trahison, c'était grave. La Conseillère, toutefois, connaissait l'homme qu'elle avait en face d'elle, et elle savait qu'il pouvait être irritant, pour ne pas dire clairement insupportable. Terence avait sans doute mal réagi, s'était emporté, mais il avait probablement de bonnes raisons de le faire. Cela n'expliquait pas comment ils en étaient arrivés à tuer Roublard. Le Conseiller poursuivit, de plus en plus péniblement à mesure qu'il remontait dans ses souvenirs :

- Nous avons fait halte dans la campagne, en restant à distance du village. Pour reposer les chevaux, et manger. Pour nous calmer, aussi, je suppose. Les marchands sont restés entre eux à discuter, et j'ai rejoint les soldats. Ils ne voulaient pas se mêler de cette histoire, et ils préféraient rester en dehors de nos discussions. Ils avaient sans doute raison. C'est là que nous avons repéré les Orcs. Un petit groupe, qui convergeait vers les habitations. Nous avons décidé de prévenir les villageois. Même s'ils ne sont pas de Rhûn, je pense que personne ne devrait tomber aux mains de ces monstres. Alors nous avons galopé, et nous sommes arrivés les premiers, alors que la nuit tombait. Que croyez-vous qu'il se soit passé ?

Elle fit la grimace. Il n'était même pas nécessaire de répondre à cette question. Des habitants un peu méfiants, qui vivaient dans une région difficile, et qui voyaient soudainement un groupe de cavaliers étrangers, de toute évidence orientaux, débarquer au triple galop dans leurs maisons. Les esclavagistes n'attaquaient plus la région aussi régulièrement qu'auparavant – même si certains faisaient partie de l'expédition, et avaient déjà fait quelques prises – mais tout le monde connaissait la réputation des hommes de l'Est. Ils avaient dû être reçus avec des fourches et des piques plutôt qu'avec du pain et de l'eau. Il poursuivit, de plus en plus maussade :

- Certains ont fui, plus effrayés que convaincus. D'autres sont restés pour nous affronter. Et les Orcs sont arrivés. Ça a été un massacre. Nous nous sommes retranchés dans la maison, pendant qu'ils pourchassaient les habitants, terrifiés. Nous aurions pu tous nous en sortir. Il y avait une issue, et les chevaux n'étaient pas si loin. C'est là que Terence est devenu fou. Il m'a presque accusé d'être responsable de leur situation. Il est vrai que j'avais soutenu l'idée de prévenir le village, peut-être plus que les autres. Tout a dégénéré. Il a tiré sur le premier soldat, qui s'approchait de lui pour le maîtriser. J'étais le suivant. Mais les grognements de Roublard ont attiré son attention. Il a tiré sur lui, et a fui alors que les Orcs revenaient à la charge. La suite, vous l'imaginez bien…

Et en effet, elle se figurait parfaitement la scène. Le soldat blessé exhortant ses compagnons à s'abriter, les trois hommes cherchant vainement une cachette pour survivre à cet enfer. Les deux militaires s'empressant de mettre à l'abri le Conseiller de la Reine, résolus à donner leur vie pour lui. L'un était mort dans les flammes, tandis que son compagnon avait dû se jeter en avant pour repousser les créatures qui essayaient de pénétrer dans la bâtisse. Les monstres avaient dû s'emparer de son cadavre, et l'emmener avec eux. Elle n'en revenait pas :

- C'est impossible…

Pazrhdan comprenait sa réaction. Très honnêtement, si on lui avait conté une telle histoire, il n'y aurait pas cru non plus. Comment un homme pouvait-il réagir aussi froidement, de manière si calculatrice, dans une telle situation ? Car, le Conseiller en était persuadé, tout cela était parfaitement voulu par Terence. Ce n'était pas un accès de folie, ce n'était pas l'expression d'un caractère lunatique. Il avait parfaitement calculé son coup, même s'il n'avait vraiment rien prévu. Quand la situation s'était avérée désastreuse, il avait dû flairer la bonne opportunité. Il pouvait se débarrasser du Conseiller qui le dérangeait particulièrement, et maquiller sa disparition facilement. Il n'avait sans doute pas imaginé que les choses se dérouleraient ainsi, mais de toute évidence il avait depuis longtemps réfléchi à la question, et il n'attendait qu'une fenêtre pour commettre son forfait sans être pris. Au vu de son sang-froid en la matière, il devait être coutumier du fait, et Pazrhdan était persuadé qu'il n'en était pas à son coup d'essai : il avait déjà dû éliminer plusieurs de ses concurrents, et avait réussi par la force à s'imposer à la tête d'un petit empire financier. Ses talents étaient certains, mais cette nouvelle facette expliquait facilement pourquoi on préférait travailler pour lui que contre lui. Il échappa soudainement à ses mains, et se leva péniblement en prenant appui sur son épée :

- Nous avons assez traîné. Rentrons.

Elle se leva à son tour :

- Vous ne pouvez pas le tuer. Vous le savez. Vous risquez de…

- Vous croyez que ça importe !? Trancha-t-il. Vous croyez que je me préoccupe de ce que le Général fera de moi ensuite ? Il peut bien me faire pendre…

Elle s'interposa entre lui et le cheval, posant les mains sur son torse pour l'empêcher physiquement de prendre le départ. Elle lui rendait une bonne tête, mais elle était aussi déterminée que lui. Cela se lisait dans son regard :

- Ne parlez pas ainsi. Vous êtes un membre précieux de notre expédition, et…

- Allons, cessez la flatterie. Ça ne prend pas avec moi ! Vous savez très bien que beaucoup de gens aimeraient se débarrasser de moi. Eh bien je vais leur donner une bonne raison de le faire !

Pazrhdan sentait la rage gorger ses veines de nouveau. Sa vision se brouilla légèrement, et il fit de son mieux pour se contenir. Le visage de Terence flottait dans son esprit, mais il peinait de plus en plus à se contrôler, et si Sh'rin continuait à s'opposer à lui aussi fermement, il savait qu'il finirait par l'écarter avec toute la force nécessaire. Déjà, il commençait à essayer d'avancer, et elle devait bander ses muscles pour le repousser. Elle le supplia presque :

- Arrêtez, je vous en prie. Vous savez que vous comptez pour les gens du camp. Vous comptez pour moi…

Elle l'avait lâché. Elle avait senti qu'il ne s'arrêterait pas avec de simples paroles vides de sens. Elle sentit immédiatement qu'il perdait de son élan, détourné de sa préoccupation première qu'était la vengeance. Son regard exprimait tout à la fois sa surprise, mais également une profonde déception. Elle n'en comprit pas la raison, jusqu'à ce qu'il prît la parole, avec une lenteur exagérée :

- Vous n'avez pas le droit de faire ce que vous faites…

- Je le pense, Pazrhdan…

Elle se sentit vaciller, devant la froideur de son regard. Elle s'attendait à tout, mais pas à cette réaction d'orgueil blessé. Elle pensait le ramener sur le chemin de la raison, pas ouvrir une nouvelle source de conflit qui, cette fois, la concernait personnellement. Car il la dévisageait intensément, désormais, et paraissait avoir envie de régler ses comptes. Sèchement, il lança :

- Comment osez-vous utiliser ce que je ressentais pour servir vos intérêts ?

Sh'rin tiqua perceptiblement en notant qu'il en parlait au passé. A chaque seconde, elle regrettait d'avoir amené le sujet aussi maladroitement, et à un moment aussi inopportun. Elle rétorqua, offensive car blessée par ses rudes paroles :

- Vous êtes un sombre crétin, Pazrhdan ! Vous vous entêtez parce que vous êtes perdu, et vous ne voyez pas que j'essaie sincèrement de vous épauler ! Vous croyez que je serais venue vous chercher, au mépris des ordres, si je ne tenais pas un tant soit peu à vous ?

Le Conseiller fut bien obligé d'admettre qu'elle marquait un point. Connaissant le Général, il n'aurait sans doute pas envoyé de groupe de secours, et si elle était là, c'était sans doute de son plein gré. Mais il ne pouvait pas se résoudre à admettre qu'elle disait la vérité. C'était trop… ce n'était tout simplement pas approprié, pas le bon moment. Pas après tout ça… Il ne répondit rien, mais tenta de forcer le passage une nouvelle fois. Et une nouvelle fois, elle le repoussa de toutes ses forces. Il devait faire un gros effort pour ne pas l'écarter sauvagement de son chemin. Elle sentit que ses paroles touchaient au but, et maintenant qu'elle avait commencé, elle sentait qu'elle avait besoin d'aller au bout de son propos, comme pour se délivrer elle-même du fardeau qui pesait sur ses épaules :

- Je vous en prie, ne faites pas l'imbécile. Je ne pourrai pas supporter de vous voir pendu…

Il recula d'un pas, et passa une main sur son visage. Le doute s'était emparé de lui, et Sh'rin avait réussi à entamer sérieusement sa détermination. Toutefois, il n'arrivait toujours pas à savoir si elle jouait habilement de lui, ou si elle était sincère comme elle le prétendait. Elle était franche et trop honnête pour l'univers politique dans lequel elle était contrainte d'évoluer, mais n'était-ce pas justement une façade pour obtenir ce qu'elle désirait des gens qui l'entouraient ? Il ne pouvait pas s'empêcher de se questionner à son sujet, et il rétorqua avec causticité :

- Comment disiez-vous déjà ? « Croyez-vous que je pourrais aimer un infirme ? », c'était bien cela ? Vous auriez subitement changé d'opinion à mon sujet. C'est très commode.

Elle baissa la tête un instant. Elle se souvenait parfaitement de cet épisode, et des paroles absolument horribles qu'elle lui avait adressées. Avec le recul, elle comprenait sa réaction. Mais elle trouvait cela mesquin de sa part de lui faire une sorte de chantage affectif, et elle entendait bien le lui faire savoir :

- Vous voulez régler vos comptes ? Vous voulez que nous mettions tout sur le tapis ? Vous avez vraiment envie que nous nous disputions pour si peu ? Soit je parle, soit vous partez vous faire tuer comme un idiot : est-ce la seule alternative que vous me proposez ?

Il se pinça l'arrête du nez, de toute évidence courroucé. Elle continuait de lui tenir tête, et cela l'exaspérait au plus haut point. Finalement, il lâcha :

- Je vais être très clair. Ce qu'il s'est passé entre nous n'était qu'une marque d'affection. Vous n'en voulez pas, tant pis. Croyez-vous être la première femme rebutée par ma jambe boiteuse ? Croyez-vous être la première à m'éconduire pour ce motif ? Vous voulez tout savoir ? Mon père avait arrangé un mariage pour moi, mais à cause de cette infirmité, il a été annulé. Pensez-vous... quelle jeune femme de bonne famille voudrait épouser un homme claudiquant et sans avenir ? Vous croyiez que je vous demandais en mariage ? Je suis peut-être pathétique, mais pas mal éduqué. A partir de maintenant, ne parlons plus jamais de cette tragique tentative de vous séduire, ne parlons plus jamais de votre opinion au sujet de mon infirmité, et ne parlons plus jamais de Roublard. Quant à mon sort, croyez bien que je ne sois pas le plus enjoué à l'idée d'avoir la corde autour du cou, mais comme vous l'avez dit, je suis un sombre crétin. Alors en selle maintenant, nous avons déjà perdu assez de temps. Je monte devant.

Sans attendre de réponse à sa tirade, il l'écarta d'un bras et se dirigea vers le cheval qui paissait tranquillement, indifférent aux conflits des bipèdes qui l'entouraient. Pazrhdan, en proie à une colère sourde et aveugle, était clairement déraisonnable. Au fond de lui, il le savait, mais cette petite voix était étouffée par les velléités guerrières qui chantaient des hymnes à la mort dans sa tête. Il avait peut-être perdu sa carrière militaire, il était peut-être devenu amer et cynique, mais il n'en demeurait pas moins un guerrier dans l'âme, dont toute l'éducation avait consisté à assimiler ces principes chevaleresques d'honneur et de vengeance. Ces réflexes étaient profondément enfouis en lui, et il ne pouvait s'en défaire. Sh'rin, quant à elle, demeura figée, terrifiée par son impuissance, profondément blessée par les mots qu'il venait de lui adresser. Elle ne pouvait pas s'empêcher de regretter d'avoir été une telle idiote. Et lui aussi avait été idiot. Tous les deux, en fait. Il n'y en avait pas un pour rattraper l'autre. Elle ne put se résoudre à le regarder de nouveau dans les yeux, et lorsqu'il lui tendit sa main valide en grimaçant, elle se hissa derrière lui, muette. Les heures qui suivraient seraient particulièrement sombres et silencieuses, comme un prélude à la bataille. Elle commençait déjà à compter les secondes…


~ ~ ~ ~


Les deux Conseillers arrivèrent au campement en milieu d'après-midi, après avoir fait une nouvelle pause, et non sans s'être un peu perdus en chemin. Ils avaient continué tout droit trop longtemps, et avaient dû longer le fleuve pendant un moment pour retrouver le campement. Des sentinelles allèrent à leur rencontre, et le soulagement se peignit sur les traits des hommes, bien qu'ils montrassent leur peine d'avoir perdu deux de leurs compagnons. Pazrhdan et Sh'rin étaient tendus, toutefois, et ils n'adressèrent pas plus de quelques mots aux hommes en armes qui formèrent une escorte autour de leur monture. Ces derniers les conduisirent immédiatement vers le bâtiment affecté au repos et à la garde des malades. Là où les trois marchands reposaient, récupérant de leurs blessures. La jeune femme garda le silence, mais Pazrhdan pouvait sentir, à ses mains refermées autour de sa taille, qu'elle tremblait. Elle n'osait pas formuler le moindre mot, mais elle le suppliait de toutes ses forces de ne pas agir de manière déraisonnable. Ils mirent pied à terre, et un des soldats soutint le vétéran pour lui permettre de ménager sa jambe blessée. Un autre leur ouvrit et les laissa pénétrer à l'intérieur. Plusieurs couchages de fortune, des paillasses qu'on avait installées de manière aussi confortables que possible, reposaient à l'intérieur. Sur trois d'entre elles, Terence et ses acolytes marchands, qui ouvrirent des yeux curieux.

Pazrhdan rentra le premier, et posa son regard sur les trois hommes, tour à tour. Ils avaient les yeux écarquillés de terreur, sauf Terence bien entendu, qui paraissait plutôt animé d'une haine sans nom. Le Conseiller sentit que Sh'rin entrait à sa suite. Elle n'avait toujours pas desserré les mâchoires. Il lança d'une voix parfaitement neutre, et paradoxalement effrayante :

- Maître Terence… Je suis heureux de voir que les Orcs n'ont pas eu raison de vous…

L'intéressé ne répondit rien, mais les deux autres marchands échangèrent des regards. Ils étaient mal à l'aise, et l'un d'entre eux commençait déjà à se redresser, comme s'il cherchait à fuir le plus loin possible. Aucun des trois n'avait manqué de remarquer que leur interlocuteur avait troqué sa canne contre une épée sur laquelle il s'appuyait. Il leva celle-ci, quoique toujours rengainée, et désigna un emplacement qui se trouvait non loin de celui du marchand. Les trois hommes tressaillirent comme un seul :

- Je vais m'allonger là. Vous pouvez disposer.

Pazrhdan se traîna péniblement jusqu'à sa nouvelle couchette, tandis que les soldats sortaient sans un mot. Ils allaient probablement prévenir le Général, si cela n'avait pas déjà été fait, et prévenir les guérisseurs. Sh'rin sembla hésiter sur le seuil de la porte, mais le Conseiller lui jeta un regard dans lequel, pour la première fois, elle ne perçut pas uniquement une envie de tuer inextinguible. Il y avait quelque chose d'apaisé. A dire vrai, il avait beaucoup réfléchi à la situation, et convenait qu'il ne serait pas productif de tuer Terence immédiatement, devant tout le monde. On s'arrangerait encore pour le faire passer pour le gentil de l'histoire, et lui serait déshonoré. Sa famille serait sévèrement réprimée, et – fait non moins important – Sh'rin lui en voudrait. Il avait donc réfléchi longuement, sur la route, et avait décidé d'attendre le bon moment. Il viendrait forcément un temps où il aurait l'occasion de se venger. Demain ou dans un mois, il attendrait patiemment la bonne occasion, et ne raterait pas sa cible. La jeune femme ne cessait de le dévisager lui, puis les trois hommes. Il lui souffla :

- Tout ira bien, vous pouvez y aller aussi.

Elle lui lança une œillade appuyée, et quitta les lieux sans rien ajouter. Pazrhdan s'allongea et croisa les mains derrière sa tête. L'inquiétude permanente qu'il lisait dans les yeux des trois hommes en face de lui était presque encore plus délectable que l'idée de la vengeance. Il s'en contenterait pour l'instant.


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Bras de fer [Comptoir Oriental] EmptySam 8 Aoû 2015 - 23:01
Bras de fer [Comptoir Oriental] Esiria12


L’eau du bain était délicieusement chaude. Esiria avait les yeux entrouverts et luttait contre la somnolence qui la gagnait peu à peu. Cela faisait des mois qu’elle n’avait pu jouir d’un tel confort. Le dernier bateau qui avait rejoint le comptoir lui avait apporté de quoi meubler un peu mieux ses appartements. Si elle n’habitait toujours pas dans des bâtiments en dur, sa tente était vaste et, sans conteste, un des endroits les plus luxueux du comptoir.

De lourds rideaux de taffetas séparaient ses habitations en trois parties distinctes. Elle se trouvait dans la partie la plus privée où elle dormait et où elle pouvait se préparer à l’abri des regards. La seconde partie était constituée d’une grande table, où elle prenait ses repas, travaillait à maintenir son commerce à flots (un travail à plein temps, quoique pouvaient penser ses détracteurs) et recevait ses interlocuteurs. La troisième et dernière partie était un lieu de stockage, qui servait aussi de logement à Jork, son secrétaire particulier.

C’était désormais pas moins d’une dizaine de personnes qui étaient sous ses ordres. Outre Jork et Dénéa, deux esclaves assuraient son confort. Térak encadrait les 4 gardes supplémentaires qui assuraient sa sécurité. Ils étaient de plus très impliqués dans le consolidement du comptoir et dans son fonctionnement. Ses hommes faisaient bien plus que leur part de travail, ce qui permettait à leur maîtresse de s’occuper à temps plein de ses propres affaires.

Esiria se leva, de l’eau ruisselant partout sur son corps. Aussitôt Dénéa s’approcha avec un peignoir mais elle lui fit signe qu’elle n’en avait pas l’utilité. Complètement nue, elle traversa la petite pièce jusqu’à atteindre un grand miroir de plein pied qui devait coûter une petite fortune. Elle prît le temps de s’observer dans la glace. Un pétale de fleur s’était pris dans ses cheveux et elle l’écarta d’un mouvement gracieux de la main.

Elle n’aimait pas ce qu’elle voyait dans le miroir. Son corps, qui autrefois aurait fait tourner la tête à n’importe quel homme normalement constitué, la trahissait de plus en plus jour après jour. L’âge, qu’elle combattait de toutes ses forces, traçait peu à peu des sillons disgracieux sur son visage. Sa poitrine s’affaissait et son ventre n’était plus aussi plat qu’auparavant. Bien sûr, elle allait bientôt avoir 50 ans et elle ne pouvait s’attendre à rester comme elle l’était ne serait-ce que 10 ans en arrière.

Ce n’était pas uniquement par vanité qu’elle se livrait à cette observation. En tant que femme, elle avait toujours su que les hommes, avec qui elle devait composer jour après jour, la jugeaient avant toute chose sur son physique. C’était là la triste réalité avec laquelle elle devait lutter. Cependant, les bas instincts de ses congénères masculins n’avaient pas que des désavantages. Il était quelquefois si aisé de les manipuler à cause de cette même faiblesse.

Elle n’avait plus recours à de telles méthodes depuis bien longtemps. Elle avait travaillé dur toute sa vie et goûtait maintenant à une chose que peu de femmes en terre du milieu possédât réellement, même dans le royaume de Rhûn : le pouvoir. Pas ce que les bourgeois et la petite noblesse croyait être du pouvoir, mais le pouvoir véritable. Elle avait le droit de vie ou de mort sur quiconque dans son domaine. Elle pouvait détruire la plupart de ses adversaires commerciaux d’un trait de plume. Personne à Albyor, et même dans le reste du pays, n’aurait osé s’en prendre ouvertement à elle sans l’assentiment de la Reine, la seule qui pouvait la déposséder de tout si l’envie lui en prenait.

Depuis plusieurs mois, Esiria pensait beaucoup à sa souveraine, aux espoirs qu’elle représentait mais aussi aux déceptions qu’elle avait suscitées. Lyra ne faisait confiance qu’à un petit cercle d’intimes et, malgré toute sa bonne volonté, la veuve noire n’en faisait pas partie. C’était pourtant la seule bataille qui lui importait encore. Ce n’était pas uniquement pour le pouvoir qu’elle en aurait retiré. Il fût un temps où cela aurait constitué sa motivation principale mais tel n’était plus le cas aujourd’hui.

Elle savait qu’elle vieillissait et la question de son héritage la préoccupait de plus en plus. Non pas l’héritage faramineux qu’elle laisserait à ses enfants et petits-enfants. Argent, terre, pouvoir, ils possédaient déjà ce que beaucoup auraient été prêts à tout faire pour avoir. C’était la mémoire qu’on aurait d’elle qui l’inquiétait tant. Elle s’était élevée plus haut qu’aucune femme de Rhûn à l’exception de Lyra. Mais qu’est ce que cela représentait par rapport à des milliers d’années d’histoire ?

Elle avait foi en Lyra pour changer les choses. Elle savait qu’une femme irait plus loin que tous les rois orientaux avant elle. Lyra était de ces personnes qui écrivaient l’histoire. Non. Elle était de celles qui faisaient plier le cours de l’histoire à sa volonté. Voilà pourquoi Esiria voulait rejoindre le cercle limité des intimes de la Reine. Elle voulait plus que tout l’aider à réaliser son glorieux destin. Ainsi elle saurait, lorsque le moment viendrait pour elle de passer de vie à trépas, que sa vie, que son œuvre n’aurait pas été en vain.

Un sourire amer se dessina sur son visage. Vanité. Vanité et ambition que tout cela. Elle continuerait cependant à se battre pour son objectif immédiat : prouver sa valeur à la Reine. Mais elle devait avouer qu’elle commençait à se lasser du comptoir commercial. Les querelles des marchands la laissaient de marbre. Qu’ils se battent pour récupérer des miettes si cela les intéressait. Le commerce avait perdu son attrait pour elle. L’argent qui en résultait, le prestige de sa position. Tout cela n’était que des moyens d’aboutir à ses fins.

Son plan était simple. Négocier un accord avec les nains des Monts du Fer afin d’armer le clan de son gendre. Créer une force armée conséquente disposant d’armures plus belles et résistantes que celles de n’importe qui dans le royaume. Attirer l’attention de Lyra par ce moyen et la convaincre que ce qu’elle avait réussi à faire pour un clan mineur du pays, elle pouvait le répliquer pour l’intégralité du royaume.

Un plan ambitieux qui était en marche depuis plusieurs mois. Cependant, elle n’avait pas reçu de nouvelles des nains depuis longtemps et ces derniers n’étaient toujours pas venus jusqu’au comptoir. A vrai dire, la plupart des marchands s’impatientaient. On leur avait promis de pouvoir commercer avec les peuples de la région et rien ne s’était encore passé.

La visite des trois officiers dalites étaient sur toutes les lèvres mais le général Huzda n’avait pas fait la moindre annonce sur ce qui s’était dit dans le secret de ses appartements. Esiria doutait fort que les hommes de l’Ouest les accueillent à bras ouverts de toute façon. Seuls les nains avaient une quelconque importance pour elle et elle ne souhaitait avoir connaissance des intentions dalites qu’au cas où ces derniers menaceraient la sécurité du comptoir.

Esiria alla s’asseoir face à un miroir plus petit installé sur une table, faisant office de coiffeuse. Aussitôt Dénéa se mît à essorer les cheveux de sa maîtresse, qu’elle avait toujours aussi épais que dans sa jeunesse bien qu’ils commençassent à grisonner ici et là. Sa servante lui démêlait les cheveux à l’aide d’une lotion à base d’eau de rose et de feuilles de noyer. Elle avait teint sa chevelure peu de temps auparavant et cette dernière était aussi noire qu’une aile de corbeau. La veuve noire était fière de ses cheveux et en prenaient le plus grand soin.

La voix de Jork s’éleva derrière le lourd rideau qui la séparait du reste de sa demeure provisoire.

- Madame. Des lettres viennent d’arriver pour vous. Une missive de votre fils ainsi qu’une lettre portant le sceau des Monts du Fer.

Impatiente d’avoir enfin des nouvelles de Borin Nuradond, Esiria fit signe à Dénéa de lui amener aussitôt son courrier.  Elle ouvrît d’abord la lettre du nain et son regard se durcit au fur et à mesure de sa lecture. Ce n’était guère à ce genre de nouvelles qu’elle s’était attendue. Elle avait d’abord était ravie de voir que les nains s’étaient enfin décidés à se mettre en route mais lorsqu’elle avait lu qu’elle ne pourrait obtenir ce pour quoi elle avait fait le déplacement, elle avait failli déchirer la missive en mille morceaux.

Elle avait bien fait de ne rien en faire cependant car la suite de la lettre du nain était encore plus surprenante. Ils comptaient négocier un arsenal encore plus imposant que ce qu’elle avait elle-même envisagé d’acheter. Elle savait lire entre les lignes cependant. Lorsque Borin parlait de neutralité, cela ne pouvait signifier qu’une chose. Les nains ne vendraient pas leur marchandise à la personne qui mettrait le plus d’or sur la table. Ils ne venaient pas chercher de l’or. Ces négociations ne seraient en rien commerciales mais politiques.

La mention de Jawaharlal la troubla au plus haut point. Elle s’était demandée depuis le début de son installation au comptoir la raison de la présence du prêtre de Melkor. Officiellement bien sûr, il était là pour présider à la bonne tenue des rites religieux dans le comptoir. Le général veillait d’ailleurs à ce que chacun assistât aux offices régulièrement. Non pas qu’il semblât être un homme particulièrement religieux mais il était très attaché à ce qu’on respectât à la lettre les ordres de la Reine. Le melkorisme était religion d’état dans tout le royaume et il veillait au respect des règles, quelles qu’elles puissent être.

Cependant, si les dires de Maître Nuradond étaient vrais (et Esiria n’avait pas la moindre raison d’en douter), il était possible que le Grand Prêtre de Melkor ait envoyé son émissaire pour une toute autre raison. Ce dernier risquait fort d’être déçu par la tournure des évènements. Mais la veuve noire n’était pas tranquille, pour une raison qu’elle ne parvenait pas à identifier, mise à part que la simple mention du nom de Jawaharlal mettait mal à l’aise tous ceux ayant déjà eu l’occasion de parler au vieil homme en tête à tête.

Les choses s’éclaircirent lorsqu’elle ouvrit la seconde lettre. Oreg l’informait de la réussite des contrats qu’il avait passés à Albyor (non sans préciser combien cela avait été difficile) et Esiria pouvait presque entendre les forfanteries de son aîné comme s’il s’était trouvé devant elle et non à des milliers de lieues. C’est alors qu’elle remarqua une deuxième missive, écrite de la main de sa belle-fille.

Elle abandonna aussitôt la lecture de la lettre de son fils pour se concentrer sur l’écriture fluide et élégante de Tagif. Même si elle répugnait à se l’avouer, Esiria n’était pas dénuée d’une certaine affection pour la jeune femme. Elle ne l’avait vue tout d’abord que comme un moyen d’accroître son pouvoir. Son mariage avec son fils avait renforcée sa position à Albyor et lui avait ouvert les portes de la haute aristocratie du pays.

Cependant, elle s’était rendue compte que la jeune femme était dotée d’une intelligence vive (bien plus que son propre fils) et prenait toujours plaisir à converser avec elle. Elle ne l’aurait pas avouée à qui que ce soit et s’était montrée aussi froide avec elle qu’avec les autres mais elle concevait un certain respect pour sa bru.

La lettre de Tagif éclairait d’un jour nouveau (et passablement inquiétant) les nouvelles apportées par le marchand des Monts du Fer. L’institution d’un tribunal religieux, les forces armées à la solde du fanatique, la publication d’un pamphlet à la gloire du melkorisme et à celle du Grand Prêtre. Tout cela était plus que troublant. Et s’y ajoutait la nouvelle que Jawaharlal cherchait maintenant à armer ce qui ressemblait à une armée personnelle. Si la taille de cet arsenal était aussi phénoménale que le sous entendait son correspondant nain, cela ne pouvait vouloir dire qu’une seule chose : le Grand Prêtre avait sous ses ordres bien plus d’hommes que ne le soupçonnaient les autorités à Albyor. Et il comptait passer à l’action tôt ou tard.

La veuve noire réfléchît intensément à ce qu’il convenait de faire. Elle avait pensé d’abord avertir le général Huzda mais elle n’était pas convaincue que c’était la meilleure chose à faire. Premièrement celui-ci risquait de considérer ses insinuations contre Jawaharlal comme une trahison. De plus, elle devrait lui révéler qu’elle était au courant de la venue de la délégation naine, alors que lui-même n’avait pas jugé utile de rendre cette information publique (car si Borin Nuradond lui avait écrit, cela impliquait forcément que le général avait également reçu des nouvelles des nains).

Non, elle devait viser plus haut. Il était primordial que la Reine elle-même apprenne les agissements du Grand Prêtre. Peut-être même pourrait-elle convaincre Lyra de lui accorder la bénédiction royale pour négocier cet arsenal en son nom ? Oui, assurément cela serait le mieux mais ce plan avait une faille certaine. Elle avait déjà soumis une telle demande à la Reine par le passé et celle-ci avait refusé. Elle avait besoin que quelqu’un se porte garant pour elle afin que sa demande ne paraisse pas intéressée mais bien dans l’intérêt du royaume.

Seuls les conseillers avaient suffisamment de poids politique au comptoir pour lui venir en aide dans cette opération. Malgré ses efforts la conseillère Sharaki restait désespérément froide et ne bougerait pas le petit doigt pour l’aider. A vrai dire, Esiria n’était pas convaincu que la politique l’intéressait vraiment. Elle semblait n’avoir accepté le poste de conseillère que pour veiller aux intérêts de son propre clan. En quoi elle ne serait pas la première ni la dernière, mais la veuve noire ne pensait pas qu’elle soit la plus à même de l’aider à convaincre Lyra du bien fondé de sa requête.

Restait donc le conseiller Dosrnia. Esiria n’avait eu que peu d’occasion de parler à cet homme étrange et déroutant et elle ne s’était jamais retrouvée seule avec lui. Elle n’avait pas la moindre idée quant à ses ambitions politiques, ni même si sa fidélité à la Reine était acquise. Elle ne pouvait se fier qu’au peu d’informations qu’elle avait réussi à dénicher sur le conseiller pour prendre sa décision. Elle se dit un instant qu’elle commettait peut-être une terrible erreur mais les conséquences de son inaction risquaient d’être bien plus grandes encore.

Elle avait appris le retour du conseiller au comptoir peu de temps auparavant. Tout le monde l’avait cru mort mais il s’était apparemment tiré du mauvais pas dans lequel il se trouvait. On parlait d’une attaque d’orcs et Esiria avait eu le plus grand mal à trouver le sommeil à l’idée que de telles créatures rôdent dans les environs. Elle n’avait jamais vu l’une de ses monstruosités de ses propres yeux mais ce n’était guère une expérience qu’elle souhaitât réaliser un jour.

Elle se leva, alors que Dénéa finissait d’arranger sa coiffure et enfila un peignoir en soie, noir bien évidemment, dont la qualité aurait fait passer une robe de soirée de la plupart de ses compatriotes pour de vulgaires guenilles. Elle demanda à Dénéa de lui amener Térak immédiatement et confia à son capitaine d’aller lui chercher le conseiller au plus vite. Il était préférable de discuter dans sa propre tente, là où elle savait être protégée des oreilles indiscrètes. Elle finit de s’habiller et de se maquiller avec rapidité et efficacité, espérant que le conseiller ne la ferait pas trop attendre.
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Ryad Assad
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Bras de fer [Comptoir Oriental] EmptyVen 4 Sep 2015 - 2:05
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La nuit avait été longue, dans le dispensaire. Pazrhdan, avait passé la fin de la journée à recevoir divers soins de la part des apothicaires et des soldats ayant quelques connaissances en médecine. On examina particulièrement son bras, bandé sommairement pour contenir le sang qui s'écoulait d'une belle estafilade. Il garderait une fine cicatrice, qui viendrait s'ajouter aux quelques autres qu'il avait à son palmarès, même s'il ne pourrait jamais s'en vanter, ou la regarder en se disant qu'elle avait valu le coup. Jusqu'à la fin de ses jours, elle resterait attachée à la perte de Roublard, et à la trahison de Terence. Le sentiment de perte terrible qu'il éprouvait ne s'apaiserait en partie que lorsqu'il aurait fait payer ses crimes au coupable, en lui ôtant purement et simplement la vie. Ce jour arriverait, tôt ou tard, ici ou ailleurs, il n'était pas inquiet à ce sujet. Le monde n'était pas assez grand pour préserver le marchand de la colère du Conseiller. Il s'en rendrait compte bien assez tôt. L'intéressé était d'ailleurs à quelques mètres de là, et il n'arriva pas du tout à trouver le sommeil. A chaque fois qu'il fermait les yeux, il avait l'impression d'entendre un bruit suspect, et il se réveillait en craignant de voir l'homme à la canne penché sur lui, un sourire sardonique accroché sur les lèvres, et une lame entre les mains. D'un mouvement sec, il lui trancherait la gorge, à moins qu'il ne préférât lui donner une mort lente et douloureuse, pour se venger dans les règles. Il était tout bonnement insoutenable de devoir supporter une telle pression, de craindre le moment fatidique à chaque instant.

Quand le soleil se leva enfin, les trois marchands affichaient une mine désastreuse. Ils avaient les traits tirés par la fatigue, de larges cernes sous leurs yeux rougis, et surtout ils paraissaient à cran. Tendus, distraits, ils répondaient de manière évasive aux questions qu'on leur posait, et se montraient incapables de faire preuve de la sérénité qui les caractérisait habituellement. Les soldats mirent sans doute cela sur le compte du choc consécutif à leur agression d'une rare violence, et ne leur tinrent pas rigueur de leur comportement inhabituel. Pazrhdan, lui, savait quelle était la raison de leur trouble, et lorsqu'ils regardaient subrepticement dans sa direction, il ne détournait jamais le regard, comme pour leur montrer qu'il ne les lâchait pas.

Ils demandèrent tous à pouvoir prendre l'air, à se dégourdir les jambes en dépit de leur état, et leur insistance fut récompensée car les militaires acceptèrent de leur prêter des béquilles de fortune et de les accompagner alors qu'ils faisaient le tour du campement. On loua leur envie de retrouver la santé, tandis que Pazrhdan demeurait seul, se délectant de l'effet qu'il produisait sur ses futures victimes. Comment les appeler autrement ? Oh il avait quelques noms qui pouvaient convenir : traîtres, parjures, pour ne mentionner que les plus polis. Si on franchissait la barrière de la bienséance, il avait un certain nombre de qualificatifs qui pouvaient leur convenir également. Toutefois, pouvoir les insulter copieusement au fin fond de son esprit n'était qu'une maigre consolation, et sitôt qu'il se retrouva seul, il sentit ses pensées dériver vers des eaux où il était imprudent de naviguer. Il devait faire tout son possible pour garder les idées claires, même si pour cela il devait se nourrir de la colère pour éviter de sombrer dans la dépression la plus profonde et la plus noire. On lui avait pris son meilleur ami, et s'il voulait un jour obtenir la vengeance dont il rêvait, il devait entretenir cette souffrance qui le poussait à faire mieux. Se laisser abattre était la pire des choses à faire.

Alors qu'il réfléchissait et luttait intérieurement pour ne pas sombrer, quelqu'un releva le pan de la tente, et il vit Sh'rin passer par l'entrebâillement. Elle lui apportait une assiette avec de quoi manger, étant donné que midi approchait. Elle avait convaincu les gardes de la laisser faire au motif qu'elle avait des « affaires importantes » dont elle devait s'entretenir avec le Conseiller Dosrnia. Comme les trois autres blessés étaient dans une autre partie du camp, ils seraient donc seuls pour discuter. Elle les avait vus partir, et avait sauté l'occasion pour profiter d'un moment seul à seul avec Pazrhdan. Elle avait l'impression que tout ce qui s'était déroulé – à savoir sa mission de sauvetage, l'attaque des Orcs, le retour avec Pazrhdan et la confrontation avec Terence – s'était déroulé des semaines auparavant. Elle avait du mal à imaginer qu'elle avait fait tout ça en moins de quarante-huit heures, qu'elle s'était débrouillée pour retrouver un homme que tout le monde croyait mort, qu'elle s'était battue pour sa vie, et qu'elle avait finalement découvert qu'un sombre complot se déroulait parmi les marchands. Tout cela lui paraissait trop gros, trop improbable.

- Bonjour, Pazrhdan.

Elle avait insisté sur son prénom, cherchant à casser la gêne qui pouvait exister entre eux. Ils ne s'étaient pas séparés sur une note agréable, et elle tenait à revenir avec de bonnes intentions. Il lui rendit un « bonjour » neutre, et elle sentit une partie de sa résolution faiblir. Que faire s'il n'avait toujours pas digéré, et s'il préférait repartir sur un terrain conflictuel qui n'apporterait rien de positif ? Elle n'en savait rien, mais elle se devait d'essayer :

- Je vous ai apporté votre repas, il y a des choses dont nous devons discuter, et j'ai pensé que vous ne verriez pas d'inconvénient à ce que nous en parlions pendant que vous mangez.

- Aucun, merci beaucoup.

Pazrhdan s'interrogeait quant à ce dont elle voulait l'entretenir. Elle paraissait vouloir revenir sur leur conversation crispée de la veille, qui avait failli tourner en dispute. Il ne pouvait pas dire qu'il était passé à autre chose, mais il essayait de toutes ses forces de tourner la page et de laisser Sh'rin derrière pour se concentrer sur le principal. La voir s'accrocher à lui de la sorte, essayer de le raisonner pour qu'il ne commît pas une erreur irréparable, était à la fois touchant et profondément agaçant. Si elle n'avait pas été là, il aurait sans doute déjà massacré les trois marchands, et il ne serait pas en train de concevoir des plans compliqués pour leur faire payer leur geste, au point que lorsqu'il fermait les yeux, il ne songeait plus qu'au jour où il obtiendrait enfin sa vengeance. Quelque part, il savait qu'il aurait dû la remercier, mais leur dernière conversation lui restait tout de même en travers de la gorge. Il n'arrivait pas à casser la distance qui les séparait, et il ne pouvait pas s'empêcher de saper ses efforts. Probablement parce qu'il avait envie de la voir se battre pour regagner son amitié. C'était mesquin, mais il ne pouvait pas s'en empêcher. Elle prit place à côté de lui, et l'aida à se redresser pour qu'il puisse manger convenablement. Il reprit, comme pour l'empêcher de trop s'apitoyer sur son sort :

- Vous vouliez discuter de quelque chose en particulier ?

Elle le regarda droit dans les yeux :

- Oui. Connaissez-vous Esiria Sukhbakaara ?

Il était clairement intrigué, il ne s'attendait pas à une telle question :

- Peu, je dois dire. Elle est arrivée avec le premier navire, c'est une marchande influente, assez riche pour faire jeu égal avec l'élite des négociants ici. J'ai cru comprendre, cependant, qu'elle avait assez peu d'alliés. Beaucoup la craignent, mais elle ne paraît pas vouloir trop se lier avec les autres. C'est une erreur, à mon avis.

Sh'rin hocha la tête, et répondit :

- C'est une stratégie, mais elle est risquée ici. Le comptoir fonctionne sur un mode très particulier, et elle s'en rend compte. Elle voudrait vous parler.

Cette fois, Pazrhdan ne put s'empêcher d'afficher une mine surprise. Elle voulait lui parler ? Mais de quoi ? Certes, il était censé assister aux négociations avec les Nains des Monts du Fer, et veiller à ce qu'elles se déroulassent conformément aux intérêts du royaume. C'était une responsabilité importante, car il avait un droit de veto absolu, et pouvait tout bonnement décider de faire capoter une négociation. Toutefois, si les marchands n'étaient pas trop stupides, ils devaient bien savoir qu'il était interdit d'importer des marchandises illicites, ou dont l'objectif était de participer au soutien des Rebelles, par exemple. Dès lors, elle n'avait besoin de lui que pour deux raisons : soit elle avait envie de l'entretenir d'une affaire illégale qu'elle entendait mener, auquel cas elle risquait d'avoir une mauvaise surprise ; soit elle voulait lui parler d'une affaire illégale que quelqu'un d'autre essayait de mener, auquel cas elle aurait toute son attention. Dans les deux cas, il ne pouvait pas lui faire l'affront de ne pas lui accorder le temps qu'elle méritait… Ou plutôt, si, il pouvait, mais il avait l'intuition que cette affaire était importante. Peut-être parce que Sh'rin était venue lui en parler personnellement. Il la dévisagea :

- Elle vous a contactée personnellement pour me dire ça ?

- Non, je vous rassure. Elle sait faire la différence entre un messager et un Conseiller Royal. J'ai simplement intercepté un de ses serviteurs, qui venait vous porter une invitation. Je lui ai dit qu'il ne pouvait pas vous voir en personne, mais que j'allais transmettre le message.

Le guerrier haussa les épaules, comme s'il trouvait l'attitude protectrice de la jeune femme un peu trop envahissante. Il était blessé, certes, mais il était loin d'être aux portes de la mort, et il pouvait tout à fait recevoir un serviteur venu lui porter un simple message. Il se demandait s'il n'y avait pas quelque chose de plus, mais il n'arrivait pas à comprendre quoi. Eludant, il répondit :

- Puisque je ne peux pas quitter cette tente, je vous saurais gré de faire passer un message à cette Esiria. Je suis dans l'incapacité de me déplacer, mais puisqu'elle désire me parler, qu'elle vienne à moi. Il suffira de congédier mes voisins le temps de notre entretien.

- A ce propos… (elle parut hésiter quant à ce qu'elle voulait vraiment dire). Vous êtes certain que vous voulez toujours…

Il lui attrapa le bas, fermement mais sans violence. Ce geste avait simplement vocation à lui remettre les idées en place, à la raccrocher à la réalité, et non à la brusquer. Il en avait déjà fait bien assez sous le coup de la colère, la veille, quand il avait failli la passer à tabac. Il s'en était fallu d'un rien pour qu'il perdît totalement le contrôle :

- Vous oubliez ce qu'ils ont fait ? Vous oubliez ce qu'ils sont ? A Blankânimad, il aurait été condamné à mort sans autre forme de procès, et la seule raison pour laquelle il est encore en vie tient à ce que les seuls témoins qui pouvaient parler en ma faveur ne sont plus de ce monde. Le Général Huzda est trop borné pour me croire sur parole, ce qui signifie que c'est à moi que revient la tâche de faire appliquer la justice.

- Ce n'est pas de la justice, c'est de la vengeance, Pazrhdan. Et la vengeance ne mène à rien de bon.

Il sourit dédaigneusement :

- La justice non plus. Rien n'est juste dans ce monde. Pourquoi des ordures telles que lui peuvent marcher sur leurs deux jambes, et tuer impunément, alors que j'en suis réduit à être un infirme incapable de lui faire payer son crime ?

Sh'rin savait que le Conseiller était sur une pente très glissante. Elle le connaissait depuis quelques mois maintenant, et elle avait la prétention d'être plus proche de lui que n'importe qui ici. Si elle se fiait à ce qu'il lui avait raconté, elle devait même être la personne qui se rapprochait le plus d'une amie. Voire davantage, bien qu'il se fût montré particulièrement cassant quand elle avait tenté maladroitement d'évoquer la nature de leurs relations. Dès lors, elle se faisait un devoir de ne pas le laisser tomber, et c'était son désir à elle que de ne pas le voir sombrer. Elle en était venue à apprécier son cynisme et son humour, à comprendre les raisons profondes qui l'avaient transformé en un personnage excentrique et décalé. Elle trouvait qu'il était un parfait miroir à sa personnalité à elle, trop rigide, trop conforme, trop policée. En revanche, elle n'aimait pas la noirceur et la tristesse qu'elle découvrait peu à peu, et qui semblaient contaminer progressivement chaque parcelle de son être :

- Vous n'êtes ni infirme, ni incapable. Vous le savez très bien…

- Ce n'est pas ce que vous disiez la dernière fois, pourtant. Ce n'est pas ce que tout le monde dit.

Elle se retint de le gifler. Ce qu'il pouvait être exaspérant ! Elle avait l'impression de parler à un enfant capricieux, qui cherchait désespérément de l'attention. Mais pouvait-elle le blâmer pour cela ? Quand elle avait vu l'abîme de ténèbres au fond de son cœur, elle avait compris à quel point la perte de Roublard lui pesait. Il y avait bien une raison pour laquelle on ne l'affublait que de surnoms en lien avec les animaux. Les militaires qui le connaissaient quelque peu parlaient essentiellement de deux choses : des histoires qu'on racontait à son sujet, toutes plus terrifiantes les unes que les autres, et de sa passion étrange pour les bêtes. Avec elles, au moins, il ne se sentait pas jugé en permanence. Sh'rin se fit violence pour rester calme, et supporter son manège :

- Je retire ce que j'ai dit. Pazrhdan, je suis désolée, j'ai parlé sans réfléchir, et je le regrette. Allez-vous m'en tenir rigueur jusqu'à la fin de vos jours ?

Il fut désarmé par tant de franchise, et il ne s'attendait pas vraiment à ce qu'elle lui exprimât ses regrets en bonne et due forme. Décidément, elle était pleine de surprises. Il demeura un moment silencieux, comme s'il réfléchissait à la question, avant de finalement lâcher :

- Non. Je ne vous en tiendrai pas rigueur. C'est du passé. Vous êtes venue me chercher dans ce trou perdu, et vous m'avez sauvé la vie… Je ne devrais avoir que des remerciements et des éloges pour vous, au lieu de quoi je suis là à me plaindre et à vous accabler. Vous méritez mieux. Alors… Merci.

Elle lui sourit, et ils restèrent un moment silencieux, assis l'un à côté de l'autre. Elle lui prit la main, comme si un simple contact pouvait en dire davantage que tout un discours. Et c'était assurément le cas, entre eux. Finalement, après un temps qui leur parut bien trop court, elle se décida à se lever. Elle devait prévenir Esiria, car l'affaire dont elle voulait entretenir Pazrhdan paraissait urgente, d'après son serviteur. Il valait mieux ne pas la faire trop attendre. Ses doigts restèrent accrochés le plus longtemps possible à ceux du Conseiller, et leurs mains ne se séparèrent qu'avec beaucoup de regrets. Au moment où elle quitta la tente, elle lui adressa un dernier regard affectueux, auquel il répondit par un clin d'œil malicieux. Il croisa les mains derrière sa tête, et lâcha un soupir las. N'était-il pas en train de faire une énorme bêtise en se permettant de tomber amoureux de la Conseillère Sharaki ? Il était grand temps qu'Esiria apparût, pour lui permettre de penser qu'à autre chose qu'à l'amour et à la vengeance. Les deux faisaient toujours un bien curieux mélange...


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Bras de fer [Comptoir Oriental] EmptyMar 8 Sep 2015 - 22:12
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Térak revint lui dire que le conseiller ne pouvait se déplacer mais qu’il acceptait de la recevoir sur le champ. Esiria n’était pas ravie car elle craignait que quelqu’un intercepte les informations qu’elle devait dévoiler au conseiller Dosrnia. Cependant, elle n’avait guère le choix et, si le conseiller acceptait de la rencontrer dès maintenant, c’est qu’il considérait cet entretien comme potentiellement important, ce qui était déjà bon signe. Et puis, peut-être son état était-il plus grave que ce qu’on en disait et qu’il n’était pas en mesure de se déplacer.

Elle prît donc les lettres avec elle, que Jork avait déjà prit soin de recopier et de placer dans ses archives avec la célérité qui le caractérisait, et se dirigea vers l’infirmerie escortée de Térak et d’un autre garde. Jork ne l’accompagnerait pas cette fois-ci. Ce qui se dirait entre le conseiller Dosrnia et elle devait rester secret pour l’heure. Elle n’était pas très sure de savoir ce qui était en jeu mais plus elle y réfléchissait et plus elle se disait que cela dépassait sûrement ce qu’elle imaginait de pire.

Elle pénétra seule dans la tente qui servait d’infirmerie et constata que le conseiller avait fait vider cette dernière afin qu’ils ne soient pas dérangés pendant leur entretien. Elle lui en fût gré. Elle s’approcha de lui sans dire un mot et fît même une petite révérence avant de prendre la parole. Après tout, en tant que conseiller de la Reine, sa position sociale était bien plus élevée que la sienne même si elle le surpassait en terme de fortune et d’influence dans le pays. Mais qu’était-ce tout ça alors qu’il pouvait communiquer directement avec leur souveraine ? Si cette dernière l’avait envoyé ici, c’est qu’elle devait avoir confiance en lui, ne serait-ce qu’un peu. L’installation de ce comptoir était d’une importance capitale pour Lyra. Une sorte de test grandeur nature de ce qu’elle pouvait se permettre avec ses voisins de l’Ouest.

- Conseiller Dosrnia, je vous remercie d’avoir bien voulu m’accorder quelques instants. Puis-je m’asseoir ?

Après avoir obtenu son accord, elle s’assît, plus proche que ce que la bienséance aurait permis s’ils n’avaient été seuls. Elle parla à voix basse et Pazrhdan comprît aussitôt que ce qu’elle avait à lui dire était confidentiel, voire même pouvait se révéler dangereux. Il ne s’attendait sûrement pas à ce qu’elle était sur le point de lui confier.

- Je ne vais pas y aller par quatre chemins conseiller. Je suis en relation depuis plusieurs mois déjà avec un marchand des Monts du Fer, Borin Nuradond, au sujet d’une commande que je souhaitais finaliser ici même, d’où la raison principale de ma présence au comptoir. Je comptais armer le clan de mon gendre mais j’ai reçu de la part de ce marchand de bien étranges nouvelles aujourd’hui même.

Sur ce, elle lui tendit la lettre de Borin Nuradond et attendît qu’il en prît connaissance. Elle ignorait s’il était déjà au courant de la venue prochaine des nains ou si le général avait gardé cette information pour lui. Bien sûr, la lettre du nain n’était en soi guère alarmante. Ce n’est qu’à la lumière de la situation à Albyor qu’elle prendrait tout son sens.

- J’ai été surprise d’apprendre cette commande passée par Jawaharlal. Cela ne serait pas un problème si cette dernière était raisonnable mais d’après les dires de mon correspondant nain, cela ne semble guère être le cas. J’ai aussi reçu des nouvelles de ma bru, petite-fille du gouverneur d’Albyor, et je pense que cela éclaire malheureusement quelque peu cette affaire.

Elle lui tendit la lettre de Tagif et elle pût voir le regard du conseiller se durcir au fur et à mesure de sa lecture. Bien. Au moins, il n’était pas idiot et semblait avoir fait les conclusions qui s’imposaient de lui-même. Cependant, ce qu’il déciderait de faire était un mystère. Ils ne pouvaient pas s’en prendre directement à l’envoyé de Jawaharlal au comptoir. Esiria espérait que le conseiller n’irait pas voir le général aussitôt et c’est pourquoi elle continua son exposé au plus vite.

- Je ne peux prétendre comprendre tous les tenants et aboutissants de cette affaire et peut-être que je fais fausse route sur toute la ligne mais il me semble que le grand prêtre joue un jeu dangereux. Il est possible que la Reine soit déjà au courant de l’affaire, voire même qu’elle l’ait autorisée mais j’en doute sérieusement. Auquel cas, il est de notre devoir de lui faire savoir le plus tôt possible afin qu’elle puisse agir en conséquence.

Pazrhdan ne pouvait qu’être d’accord avec elle mais cela n’expliquait toujours pas sa présence en ces lieux. Elle aurait pu envoyer elle-même cette missive à la reine sans avoir besoin de le mettre au courant. Il était évident qu’elle avait une idée derrière la tête et le conseiller n’eût pas à attendre bien longtemps avant qu’elle ne s’explique plus en détail sur ce qu’elle attendait de lui.

- Je connais bien les us et coutumes des nains et je souhaiterais avoir la permission de la Reine pour négocier cet arsenal en son nom. Je n’ai pas confiance en l’envoyé du grand prêtre. Seulement, je ne pense pas que la Reine m’accorderait un tel honneur même si je lui présentais ces lettres moi-même. Vous avez l’oreille de Sa Majesté. Seriez-vous prêt à vous porter garant pour moi et à m’aider dans cette tâche ?

Esiria avait peur d’avoir commis la plus grande erreur de sa vie. Si Jawaharlal agissait avec l’aval de la Reine, elle n’aurait fait que se fermer définitivement toute chance d’avoir un jour la confiance de Lyra. Et encore, c’eût été ce qui pouvait arriver de moins pire. Elle n’était pas sure des sentiments de Lyra envers les melkorites. La Reine avait toujours caché ce qu’elle pensait vraiment et Esiria ne savait toujours pas si elle soutenait effectivement le grand prêtre ou si elle rongeait son frein en attendant la première excuse pour lui retirer le pouvoir qu’elle lui avait octroyé. Esiria ne pouvait la blâmer. Elle-même avait toujours ménagé le temple Sharaman et personne ne savait vraiment si elle soutenait ou non Jawaharlal. Elle venait de dévoiler son jeu et elle n’avait plus qu’à espérer que Lyra était du même avis qu’elle. Elle était quasi-certaine que cela était le cas mais qui aurait pu savoir avec certitude les intentions de la Reine?

Un autre point pouvait la perdre. Elle ignorait tout des opinions du conseiller. Elle le pensait fidèle à Lyra mais s’il était un melkorite convaincu alors elle venait de se jeter elle-même dans la gueule du loup. Elle n’avait jamais joué aussi gros qu’en cet instant et elle en était parfaitement consciente. Cependant elle savait aussi que si elle ne faisait rien, elle laissait le champ libre à Jawaharlal. Et tout bien considéré, c’était cela qui lui faisait le plus peur. Elle imagina un instant ce à quoi ressemblerait son pays si le grand prêtre obtenait encore plus de pouvoir et frissonna. L’enjeu était bien trop important pour ne pas accepter de prendre des risques.
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Bras de fer [Comptoir Oriental] EmptyVen 11 Sep 2015 - 18:31
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Esiria, la veuve noire.

Elle correspondait tout à fait à l'image mentale qu'on pouvait s'en faire en entendant ce surnom peu flatteur. Une véritable araignée aux longs membres fuselés, capable de bouger à une vitesse faramineuse comme de rester immobile des heures durant et de feindre la mort. Elle apparaissait toujours habillée avec beaucoup de simplicité, même si on devinait aisément l'étendue de sa richesse. C'était un sentiment difficile à expliquer. C'était comme si son apparence extérieure n'était qu'un vernis translucide laissant apparaître les formes opaques des trésors que ses coffres contenaient. Cette femme était une des plus riches du royaume, à n'en pas douter, ce qui expliquait sa présence parmi les marchands de la compagnie. Oh, elle n'avait pas pris la peine de faire le voyage avec les autres, ce qui lui avait épargné bien des peines il fallait le dire. Elle avait commencé ses tractations un peu après tout le monde, mais cela ne devait pas la gêner outre mesure, et elle n'avait pas montré le moindre signe de contrariété en voyant que certains avaient déjà déployé leur réseau. Elle-même devait avoir un coup d'avance sur tous ceux-là, assurément…

Avec une politesse de circonstance, elle demanda au Conseiller la permission de s'asseoir auprès de lui, ce que Pazrhdan lui accorda sans rechigner. Il avait été élevé de manière traditionnelle, et il n'était pas de ceux qui se plaisaient à mettre mal à l'aise leurs interlocuteurs… Du moins pas de cette façon. Son comportement à lui seul suffisait à en dérouter plus d'un. Alors qu'il s'attendait à ce qu'elle l'entretînt de quelque banalité affligeante au sujet des accords commerciaux qu'il était censé superviser, elle se mit à parler à voix basse, si bien qu'il dut tendre l'oreille pour bien comprendre. Elle avait l'air sincèrement inquiète d'être entendue par des oreilles non amies, mais les raisons échappaient encore au Conseiller, qui ne pouvait toutefois qu'être méfiant. Méfiant envers elle, tout d'abord, car il avait bien appris qu'en politique et en affaires, chacun savait truquer et mentir. Sauf Sh'rin, peut-être… Mais Esiria n'était certainement pas novice en la matière, et il lui aurait paru étrange qu'elle ne maîtrisât pas les bases de la dissimulation, de la comédie et de la tromperie. Enfin les bases… elle devait sans doute être experte dans ces domaines.

Il s'attendait à devoir essayer de démêler le vrai du faux dans une histoire compliquée qu'elle aurait voulu essayer de lui faire avaler, et il s'était préparé à devoir esquiver tous les écueils mentaux dans lequel elle voulait le faire tomber pour, d'une façon ou d'une autre, obtenir son soutien. C'était de toute façon toujours pour cette raison qu'on venait lui parler, à l'exception de sa mère – qui souhaitait qu'il rangeât ses affaires – et de la Reine – qui lui demandait parfois, rarement, son avis. Le cercle des gens qui venaient lui parler simplement pour prendre des nouvelles ne grandit pas en ce jour, et Esiria ne dérogea pas à la règle. Oh, il ne pouvait lui en vouloir, car ce qu'elle avait à dire était de toute évidence très grave. Il aurait simplement préféré pouvoir faire la conversation, parler d'autre chose… Par exemple de l'envie qu'il avait d'enfoncer son poing au fin fond de la gorge de Terence. Oui, quelque chose comme ça. Dominant son envie de changer de sujet, il resta parfaitement concentré comme il avait bien appris à le paraître, et laissa la femme continuer, l'interrompant de temps en temps de ses commentaires toujours acides et difficiles à interpréter :

- En relation avec un marchand étranger, dites-vous ? Comme c'est intéressant…

Il se permit un sourire amusé. Même dans les pires situations, il se permettait un tel sourire, si bien qu'on le prenait souvent pour un fou ou un inconscient. En l'occurrence, il rebondissait sur le point que la marchande avait voulu faire paraître absolument anodin, mais qui ne l'était pas le moins du monde. Esiria avait traité avec l'étranger en contrevenant directement aux ordres royaux qui précisaient qu'il n'était pas autorisé d'établir de contact avec une puissance hors des frontières. Il garda le silence pendant un instant, comme pour lui dire « vous savez que je pourrais vous dénoncer, pour ça ? » avant d'agiter la main comme si de rien n'était :

- Ah, laissez tomber… Je suppose que vous n'êtes pas la seule à avoir contourné la loi, et je suppose que votre or vous mettrait à l'abri de toute réprimande, n'est-ce pas ?

La question était purement rhétorique, mais elle avait le mérite de lui permettre de dévoiler son mépris pour les gens trop aisés. Lui-même n'était pas à plaindre, mais il considérait qu'il avait fait plus que sa part, et qu'il avait cédé beaucoup au royaume. Il continuait d'ailleurs à le servir loyalement, sans même chercher à s'accaparer du pouvoir. Fidèle jusqu'au bout, tel était-il. Telle était sa famille et tel était son clan. A qui Esiria était-elle fidèle, sinon à ses intérêts ? A qui les marchands qui déambulaient dans le camp étaient-ils fidèles, sinon à leurs perspectives de profit ? Pazrhdan ne les aimait pas, et il ne s'en était jamais caché. Tant que ces hommes et ces femmes feraient passer leurs bénéfices personnels avant ceux de leur pays, il ne pourrait pas s'entendre parfaitement avec eux. Dommage, car certains avaient l'air sympas.

Tandis qu'il méditait sur son désamour des marchands, l'image de Terence flottant quelque part, jamais très loin, il parcourut des yeux les lettres que lui faisait passer Esiria. La première le laissa globalement indifférent : on y parlait de tractations commerciales dont il se fichait quelque peu, et s'il comprenait qu'elle pouvait avoir de l'importance pour la marchande, lui ne voyait pas ce qu'il avait à voir là-dedans. La seconde, en revanche, l'intéressa davantage. Il ne put masquer son étonnement, et quelque part sa contrariété en lisant ce qui était écrit sur ce morceau de parchemin. Albyor… Il n'avait jamais apprécié cette cité, mais voir ce qu'elle était en train de devenir le laissait pantois. Elle échappait totalement au contrôle de Sa Majesté Lyra, pour passer sous celui de l'inquiétant Grand Prêtre de Jawaharlal. Pazrhdan n'était pas un fidèle croyant, comme une bonne partie du royaume – du moins l'espérait-il ! –, et il ne respectait pas vraiment les actes du culte du Dieu Sombre. Il ne pouvait pas les condamner officiellement, mais qu'on tuât des gens qui pouvaient aussi bien être utiles en tant qu'esclaves pour des travaux de force lui échappait totalement.

Faire couler le sang des ennemis du royaume était une chose, mais Melkor n'était ni son roi, ni son maître. Il n'obéissait qu'à Lyra, et ne se reconnaissait pas d'autre souverain que celui qui posait ses augustes fesses sur le trône du royaume. Bon, il fallait avoir un peu de légitimité quand même, mais le principe était là. Quoi qu'il en fût, Esiria faisait preuve d'une loyauté… surprenante. Pour ne pas dire inquiétante. Son conseil de prévenir la Reine était tout à fait judicieux, mais le fait qu'elle le suggérât n'était pas pour rassurer le Conseiller, qui se demandait à quoi elle pouvait bien penser. Où pouvait donc se trouver son intérêt, dans cette histoire ? Les marchands dans son genre ne faisaient jamais rien pour rien : ils agissaient pour protéger leurs intérêts si et seulement si ils ne pouvaient pas essayer de glaner quelque chose. Alors que voulait-elle ? La réponse lui arriva bien assez tôt.

Le Conseiller plissa les yeux, et un sourire de hyène fleurit sur son visage :

- Vous souhaiteriez avoir le monopole sur ce commerce, n'est-ce pas ? Et puisque je suis en charge d'approuver ces négociations, c'est vers moi que vous vous tournez… Tout cela pour le « bien » de Sa Majesté, n'est-ce pas ?

Il n'était pas besoin de forcer beaucoup pour entendre l'ironie de son ton. Tout à coup, il n'avait plus l'air aussi plaisantin et détaché. Il paraissait plutôt menaçant et légèrement inquiétant. Il n'était certes pas riche, mais il était influent. Beaucoup parce qu'il était proche de Lyra, mais également parce que son autorité s'étendait sur nombre de sujets de la Reine, dont il représentait à la fois la voix et les intérêts. Esiria venait humblement – le mot était sans doute mal choisi – de lui demander son aide, et elle se positionnait dans une situation difficile pour cette raison, mais elle n'était pas stupide. Elle essayait de jouer sur la corde sensible de son attachement au Trône pour le forcer à la soutenir dans cette entreprise. Il n'aimait pas le petit jeu qu'elle essayait de jouer avec lui, et il n'avait pas envie de la laisser croire qu'elle pouvait l'exploiter à sa guise :

- Qu'est-ce qui peut me prouver que vous êtes plus digne que ce marchand de négocier dans l'intérêt de notre Reine ? Qu'est-ce qui peut me prouver que vous êtes plus digne que n'importe lequel de ces marchands qui nous accompagne ? Je suis certain que dans l'heure, je peux vous trouver une douzaine de volontaires, tous prêts à mettre l'entièreté de leur fortune dans cette entreprise, et qui seront d'une fidélité absolue. Des gens qui tueraient pour avoir le privilège que vous venez me demander…

Lui demandait-il implicitement de tuer quelqu'un ? Son sourire était indéchiffrable, mais il reprit sur un ton toujours aussi calme et maîtrisé pour demander :

- Savez-vous qui je représente ?

Cette fois, la question n'était pas rhétorique, mais Esiria n'en avait de toute évidence aucune idée. Le Conseiller ne s'en étonnait guère. L'organe auquel il appartenait était purement consultatif, et on ne faisait appel à eux que pour traiter des affaires mineures. Ils s'accrochaient tout de même à ces prérogatives comme s'ils avaient le pouvoir de changer quelque chose à la politique menée par Lyra… Pazrhdan n'était pas dupe, comme beaucoup, mais certains continuaient de négocier en douce et d'ourdir des machinations complexes pour accorder davantage de pouvoir à leur famille. Stupides qu'ils étaient. Mais même s'ils étaient stupides, Pazrhdan était obligé de danser au même rythme qu'eux, sous peine d'être évincé. De mauvaise grâce, il devait défendre les intérêts de sa famille qui, fort heureusement, coïncidaient avec ceux de leur Reine. Il répondit avec flegme à sa propre interrogation :

- Je représente les intérêts d'un clan plus ancien que vous pouvez seulement le concevoir, et dont la loyauté a été prouvée à de nombreuses reprises. Une loyauté sans bornes, qui fait de notre clan un des plus respectés…

Là, il exagérait clairement, mais elle n'en savait rien. La Tribu de la Vipère à Cornes était présente au Conseil parce qu'en des temps immémoriaux, elle avait été puissante et avait fourni un appui solide au Roi du Rhûn qui avait fédéré les différents peuples vivant sur son sol. La charge s'était transmise de manière héréditaire, et les monarques étaient toujours contents de pouvoir disposer d'hommes et de femmes absolument dévoués, qui ne posaient jamais la moindre question, et qui étaient parfaitement désintéressés. Tellement désintéressés qu'ils ne se souciaient pas de leur propre vie. Les guerres contre l'Ouest avaient été dévastatrices pour la Tribu, qui avait été saignée, considérablement affaiblie. Elle n'avait plus retrouvé sa puissance d'antan, et s'était raccrochée à sa loyauté comme à une bouée : la seule chose lui permettant d'exister. Triste sort que celui-ci. Rangeant ces pensées dans un coin de son esprit, celui que certains appelaient « cynique », il reprit :

- Comprenez-vous qu'en dépit de vos belles paroles et de vos discours habiles, je ne puis me porter garant pour une négociatrice dont le principal intérêt demeure le profit et la préservation de ses intérêts ? Cela a-t-il un sens pour vous ?

Il en doutait sérieusement. Ils n'étaient pas du même monde, et ils ne comprenaient pas. Du tout. Qu'importe. Alors qu'elle était sur le point de partir, peut-être un peu furieuse d'avoir été traitée de la sorte, il l'arrêta d'un geste et glissa :

- J'écrirai à Sa Majesté. Les nouvelles que vous m'apprenez méritent d'être portées à son attention, même si je présume qu'elle n'ignore rien de cette situation. Je parlerai également de votre désir d'obtenir ce monopole. Je ferai également savoir à notre Reine quelles sont vos intentions au sujet de ces armes. Elle seule décidera de la suite à donner à votre requête.

C'était mieux que rien pour la marchande, qui pouvait repartir avec l'esprit un peu plus tranquille maintenant qu'elle savait que, d'une façon ou d'une autre, Lyra serait informée de tout ce qui se tramait ici. Cependant, le Conseiller ajouta une dernière chose, avec une malice qui lui collait à la peau :

- Oh, j'oubliais… Le temps que la réponse de Sa Majesté revienne, les Nains seront déjà ici. Vous feriez mieux de vous atteler à préparer vos négociations… Je crains que vous ne deviez vous battre avec vos armes avant d'espérer recevoir une quelconque assistance…

Puis, plus bas, alors que la femme s'éloignait, il murmura :

- … comme n'importe quel soldat…


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Mardil
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Bras de fer [Comptoir Oriental] EmptyLun 14 Sep 2015 - 22:12
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L’entretien ne se passa pas vraiment de la meilleure façon. Esiria était venue vers le conseiller avec une demande qu’elle jugeait parfaitement adaptée et il se permettait de la prendre de haut. Mais qui croyait-il être ? Elle avait préféré ne pas répondre à sa petite pique sur le fait qu’elle entretenait une relation épistolaire avec les nains. Elle n’était pas la seule dans ce cas et la Reine fermait les yeux tant que ça ne portait aucun préjudice à son autorité.

En revanche, la suite du discours du conseiller la mit dans une fureur noire. Elle le laissa parler jusqu’à ce qu’il lui dise qu’il ne se porterait pas garant pour elle. Alors seulement elle entreprît de lui répondre sur un ton glacé.

- De quel monopole parlez vous conseiller ? Si vous aviez pris la peine de lire en détail la lettre de Borin Nuradond, vous auriez compris que cette vente est unique. Aucun commerce n’est prévu avec les nains et je ne suis pas sure que ces derniers voient d’un bon œil l’installation du comptoir. Je ne demande pas cette faveur de votre part pour obtenir un avantage personnel mais pour négocier l’arsenal au nom de la Reine pour son intérêt à elle et à tout le royaume.

Je ne me considère pas plus digne qu’un autre. En revanche, je suis plus compétente que n’importe quel autre marchand ici et c’est cette raison qui me pousse à me porter volontaire. Afin de ne pas laisser ces armes revenir en de mauvaises mains.
Et je me dois de vous corriger. Vous prétendez représenter les intérêts de votre tribu et ceux de la Reine. Le simple fait que vous ayez cité votre clan avant votre souveraine me fait douter de vos si belles paroles. Mais je ne m’y risquerai pas car, après tout, je ne sais rien de vous, c’est parfaitement vrai.

Comme il est vrai que vous ignorez tout de moi. De quel droit osez-vous remettre en cause mon allégeance à la Reine et m’accuser de penser à mon profit tout d’abord ? Je ne suis pas une simple marchande. J’ai été à la tête d’un clan. Savez-vous ce que c’est que de diriger un clan tout entier, de représenter des milliers de gens, de s’assurer de leur bien être et de leur sécurité ? Avez-vous déjà occupé un tel poste ?

Je ne représente peut-être pas un clan guerrier mais cela ne veut pas dire pour autant que notre loyauté soit inférieure à la votre. Je suis fidèle à Sa Majesté depuis toujours. L’existence même de ce comptoir est en partie mon œuvre. C’est l’argent de mon clan qui a financé la majeure partie de cette expédition. Parce que je crois en la politique de Sa Majesté et que je crains ce qui pourrait arriver si le grand prêtre de Melkor récupérait cet arsenal.

Je vais donc passer sur cette insulte conseiller et la mettre sur le compte de votre ignorance de mes intentions. Et je continuerai à me battre pour les intérêts de la Reine même si je n’ai pas votre soutien. Même si cela s’avère plus difficile.


Elle était indignée. Indignée et mortifiée. Il était peut-être conseiller mais elle avait des responsabilités qu’il n’avait jamais eu. Elle avait pensé avoir affaire à quelqu’un d’autre qu’un énième guerrier imbus de lui-même et de son importance. Comme si diriger un pays ne se faisait que grâce à la force des armes. Lyra avait besoin de plus que cela. Mais pouvait-elle le blâmer ? N’avait-elle pas elle-même favorisé l’image qu’on avait d’elle ?

Contrairement à ce que pensait le conseiller elle n’avait jamais favorisé ses intérêts personnels mais ceux de son clan. Peut-être cela ne faisait-il pas une grande différence pour lui mais pour elle si. Elle n’était pas comme les marchands qui ne pensaient en effet qu’à leurs intérêts propres. Elle avait tout fait pour se hisser dans une position de force et y était parvenue. Et à cause de ça, on ne lui faisait pas confiance et on la voyait comme une opportuniste. Et pourtant, si elle avait agi différemment, elle n’aurait pas été en mesure d’aider la couronne comme c’était le cas désormais.

Elle se tournait pour partir dans un geste théâtral mais il la retînt. Elle ne savait pas si c’était son discours qui l’avait convaincu ou si son intention avait juste été de la rabaisser avant de lui offrir son aide et elle s’en fichait. Qu’il le croie ou non, elle ne recherchait pas le pouvoir pour elle-même mais pour aider la Reine à mener à bien ses projets.

Il acceptait au moins de prévenir la Reine et de lui faire parvenir sa demande. Même si le fait qu’il parle encore de monopole laissait croire qu’il n’avait pas cru ce qu’elle lui avait dit. A moins qu’il ne cherche encore à la rabaisser consciemment. Le conseiller lui était particulièrement antipathique mais il restait son seul allié. Et ils risquaient d’avoir besoin l’un de l’autre avant que cette affaire ne soit résolue. Elle n’avait plus qu’à espérer que la Reine saurait voir plus clair en elle que le conseiller Dosrnia.

- Je vous remercie conseiller. Et, encore une fois, je n’ai à cœur que d’aider le royaume et rien de plus. Nous sommes tous deux au service de Sa Majesté même si nos façons de faire divergent.

La dernière remarque du conseiller la frappa. Se battre avec ses armes. Elle n’avait jamais fait que ça dans sa vie. Serait-ce suffisant cette fois-ci ? Elle l’ignorait. Sans le soutien de Lyra, les nains ne prendraient pas forcément au sérieux ses propositions. Et elle ignorait ce que mijotait l’envoyé de Jawaharlal. Elle se contenta de sortir après un bref signe de tête. Il était temps pour elle de préparer ses armes comme l’avait si bien dit Pazhrdan.
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Mardil
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Bras de fer [Comptoir Oriental] EmptyLun 5 Oct 2015 - 21:33
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La colonne de nains avançait à allure réduite. Trois différents chars tirés par des bovins placides faisaient route le long de la rivière Carnen. Deux d’entre eux étaient remplis par des armes et armures que les nains comptaient présenter aux acheteurs potentiels. Le dernier contenait leurs effets personnels. Les nains marchaient à côté des chars, l’allure réduite ne nécessitant pas un autre mode de locomotion. Les fils d’Aulë étaient capables de marcher ainsi sur des lieux et des lieux, ne semblant jamais fatiguer ni ralentir l’allure.

Une demi-douzaine d’entre eux avait fait le déplacement. Un chiffre qui leur avait paru plus que suffisant de prime abord mais les bruits inquiétants qu’ils avaient entendus durant la nuit leur faisaient douter de cette affirmation. Apparemment, la région n’était pas aussi sure qu’ils le croyaient. Ils avaient repéré la trace d’un campement orque la veille et depuis ils étaient aux aguets. Ils auraient pu se rendre au comptoir en bateau mais la guerre contre les gobelins les avait privé de l’opportunité de construire de nouveaux navires et les rares en état de fonctionnement étaient réservés au commerce du fer et à nulle autre utilisation.

Les nains avaient travaillé d’arrache-pied afin de polir et de tailler les émeraudes ramenées lors de l’expédition. Même si ce n’était pas la raison principale de leur venue, il se pouvait qu’un acheteur soit intéressé par les pierres précieuses. Dans la situation qui était la leur, ils ne pouvaient se permettre de négliger une source de revenus potentielle. Ils étaient en difficulté mais ils étaient les seuls à savoir à quel point leur situation était désespérée. Leurs « alliés » de Dale et d’Erebor étaient au courant de leurs appels à l’aide mais ignoraient à quel point ils avaient besoin de fonds s’ils voulaient survivre. Nurrin espérait bien qu’ils continuassent à l’ignorer.

S’ils voulaient avoir un poids important dans ces négociations, apparaître aux abois n’était pas la meilleure solution. Si chacun avait connaissance de leur désarroi, ils ne pourraient jamais tirer un prix correct de la vente de l’arsenal. D’autant plus que le vieux nain espérait également repartir du comptoir avec d’autres assurances en plus qu’un simple paiement.

Ils arrivèrent en vue du comptoir un peu avant midi. Les soldats rhûniens qui montaient la garde les virent arriver de loin et ils étaient attendus par un comité d’accueil lorsqu’ils franchirent les hautes portes de bois. L’émissaire des Monts du Fer identifia tout de suite le général de Rhûn à son insigne et à la position centrale qu’il occupait. D’autres personnalités d’importance semblaient être réunies autour de lui, à commencer par une femme et un homme qui ne ressemblaient pas à des soldats (ils n’avaient pas d’uniforme reconnaissable en tous cas) mais n’avaient pas non plus la dégaine d’un marchand.

Ces derniers étaient rassemblés en retrait et les observaient avec curiosité et, pour certains, avec convoitise. Il était plus que probable qu’ils n’avaient jamais eu l’occasion de voir un nain avant ce jour et la réputation de richesse de ces derniers aurait fait saliver plus d’un marchand humain. Et bien, ils risquaient fort d’être déçus. Néanmoins, entre la qualité exceptionnelle de l’arsenal (personne en terre du milieu ne travaillait l’acier comme eux) et les émeraudes, ils ne feraient pas non plus pâle figure auprès des orientaux, comme les appelaient leurs alliés.

Ces derniers étaient également présents, signe qu’ils avaient bien reçu leur message. Trois hommes en provenance de Dale. Nurrin n’en connaissait aucun mais identifia au premier coup d’œil des membres de l’armée. Il y avait fort à parier qu’ils étaient présents bien avant de recevoir les nouvelles des nains afin de discuter de l’implantation du comptoir oriental. Sinon, Dale n’aurait pas envoyé des militaires à une négociation commerciale. Cependant ce choix était pertinent car l’argent ne représentait qu’une partie de ce que les nains espéraient obtenir en échange de l’arsenal. Le confluent se trouvait loin au sud des montagnes et ne faisait pas partie de leurs terres mais ils avaient un certain poids dans la région. La menace d’une intervention militaire était crédible pour quiconque ignorait leurs difficultés actuelles. Et leur soutien pourrait bien aller à ceux qui leur accorderaient les meilleurs termes.

Nurrin se détacha du groupe et s’avança vers le général Huzda. Bien que ce dernier le dépassait de plusieurs têtes (voire même d'un membre ou deux), le nain le regarda droit dans les yeux, ne cherchant pas à dissimuler sa fierté d’appartenir à une race bien plus honorable que celle des hommes. Tout autant que les elfes, les nains étaient secrets et les légendes et rumeurs à leur sujet étaient souvent tout ce que les hommes savaient d’eux. Nurrin ne s’en formalisait pas et entendait même profiter de l’ignorance des hommes à leur égard dans ces négociations.

- Général Huzda. Je me nomme Nurrin Ulfarör et c’est moi qui dirigerai les négociations au nom des Monts du Fer.
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Bras de fer [Comptoir Oriental] EmptyDim 25 Oct 2015 - 20:44
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Les négociations avaient commencé.

Les Nains étaient arrivés quelques jours auparavant, et avaient d'abord décidé de faire connaissance avec leurs différents interlocuteurs, qui s'étaient manifestés nombreux tout d'abord, chacun espérant se positionner pour obtenir une part du trésor que ces petites gens avaient à proposer. Les Dalites étaient même venus pour assister à ces tractations, même s'ils ne représentaient pas une corporation de commerçants. Ils semblaient être là pour autre chose, peut-être pour essayer de raisonner leurs alliés, en les convainquant de négocier exclusivement avec eux. Les hommes de l'Ouest ne reculaient devant aucun stratagème pour s'assurer une victoire facile, signe qu'ils n'étaient pas en mesure de rivaliser avec la puissance du Rhûn. C'était un bon signe pour Pazrhdan, qui trouvait tout de même que les personnalités éminentes qu'ils avaient placés dans ces tractations n'étaient pas particulièrement représentatives de la grandeur de sa patrie.

Esiria, au premier chef, l'avait profondément déçu. Il avait accepté de faire parvenir une missive à la Reine, comme son devoir le lui commandait, mais il s'était attendu à bien mieux de sa part. Pourquoi s'énerver quand une simple discussion en bonne intelligence pouvait amener à de meilleurs résultats ? Pourquoi se hérisser et se laisser aller à ses passions quand il n'avait fait qu'énoncer des doutes et des craintes que n'importe quel militaire éprouvait au fond de lui vis-à-vis de la caste marchande ? Elle n'était pourtant pas sans savoir que les « vendeurs de tout, faiseurs de rien » n'étaient pas particulièrement appréciés, surtout pas par les soldats. Elle n'était pas stupide au point de croire qu'elle faisait l'unanimité partout où elle allait, et pourtant elle s'était emportée comme une enfant contrariée de ne pas obtenir ce qu'elle voulait quand elle le voulait… Pazrhdan avait trouvé son attitude désolante, et il aurait bien préféré la voir s'élever, le prendre de haut, et lui faire la démonstration de sa fidélité. Au lieu de quoi, elle s'était lancée dans une bataille de chiffonniers à laquelle il s'était refusé à participer.

Pensait-elle avoir « gagné » ? Peut-être. Il s'en fichait. Il n'avait pas envie de rentrer dans des chamailleries indignes de lui, et préférait continuer à garder son petit sourire ironique sur le visage. Les autres marchands n'étaient pas mieux, de toute façon, et Esiria sortait du lot grâce à son intelligence vive et sa détermination. Un autre émergeait assez facilement comme son concurrent le plus direct. Il s'appelait Akâsha, et était un melkorite convaincu qui passait son temps libre à chercher des manières de forcer les membres de la compagnie à révérer Melkor davantage. Beaucoup de gens – dont Pazrhdan – le voyaient d'un mauvais œil, mais ne disaient rien. Même le Général trouvait que ses lubies étaient difficilement supportables, et il l'avait remis à sa place plusieurs fois en lui rappelant qu'il y avait plus urgent à faire que construire une idole du Dieu Sombre pour l'office. Hélas, si Akâsha était un fanatique de premier ordre, il n'était pas idiot, et encore moins dépourvu de moyens. Assurément, c'était l'homme qui disposait du plus de fonds de toute l'expédition. Même Esiria ne pouvait pas rivaliser avec lui en la matière – pas sans vendre l'ensemble de ses biens aux enchères, en tout cas –, et il était parfaitement conscient de son statut. Les différents groupes, qu'il s'agît des marchands de Vieille-Tombe, ou du conglomérat des négociants du reste du pays, avaient essayé de le rallier à eux pour s'en faire un allié de poids. Il avait toujours crié qu'il voulait rester neutre, et personne n'avait réussi à le convaincre de choisir un camp aux dépens de l'autre.

Pazrhdan n'avait jamais eu réellement l'occasion de discuter avec lui, et il se félicitait de cela, en ce sens qu'il n'appréciait pas particulièrement l'homme dont la propension à prendre tout ce qui n'était pas un fanatique melkorite de haut était proprement insupportable. Il ne se passait pas une conversation sans qu'il insistât sur la nécessité de prier, de procéder à des sacrifices, et il s'était déjà brouillé avec des marchands d'esclaves car il voulait leur acheter leur marchandise pour animer des cérémonies sanglantes comme on en pratiquait à Albyor. Si au départ, les esclavagistes avaient paru séduits par l'idée – après tout, il proposait de les acheter à un bon prix –, la fin qu'il promettait aux captifs n'enchantait personne, et d'un commun accord tout le monde avait refusé de céder à ses demandes. Il l'avait assez mal pris.

Pazrhdan était perdu dans ses pensées, essayant de se faire un tableau fidèle de la situation, quand soudainement une voix le ramena à la réalité :

- Nous allons nous arrêter là, il se fait tard.

C'était le Nain. Nurrin Ulfarör. Il représentait les marchands de son peuple, et était à peine plus loquace que les autres envoyés de sa race qui restaient pour la plupart entre eux. Ils semblaient ne jamais s'exprimer à haute voix, se contentant de pesants signes de tête, ou de grognements. Pazrhdan avait tendu l'oreille dans l'espoir de capter des bribes de leur langue, mais ils se refusaient de toute évidence à l'employer devant des étrangers. Le Conseiller s'étira largement, et étouffa un bâillement. Oui, il commençait à se faire tard. La nuit n'était pas encore tombée, mais cela ne saurait tarder, et il devait encore faire son rapport au Général. Quelle tâche épuisante !

Cela faisait deux jours que lui et Sh'rin passaient leur temps aux côtés de ces petits êtres, qui avaient fait installer une tente un peu à l'écart, et qui recevaient les gens qui voulaient négocier avec eux individuellement. Pazrhdan pensait qu'ils allaient simplement faire une vente aux enchères, et que le tout serait réglé en quelques heures. Mais de toute évidence, ils avaient des façons de faire bien à eux, et ils ne souhaitaient pas précipiter les choses. Ils voulaient obtenir le maximum de leurs acheteurs potentiels, et en les recevant individuellement, ils instauraient un climat de défiance parmi les marchands, qui se regardaient en chien en faïence et avaient tendance à surenchérir. Les deux Conseillers étaient les seuls qui assistaient à tous les entretiens, même s'ils se refusaient à répéter leur contenu à quiconque, à l'exception du Général si besoin. Les Nains avaient accepté cette contrainte après avoir reçu un engagement sur l'honneur de la part des deux représentants de la Reine, qui avaient dû prêter serment de manière compliquée. C'était de toute évidence un rituel sacré chez les Nains, car ils avaient paru satisfaits ensuite. Pazrhdan avait appris le lendemain que si sa neutralité était rompue, il perdrait sa tête. Forcément, qu'ils étaient rassurés. Lui, un peu moins.

La seule exception à leur routine horrible – le Général Huzda leur avait confié la tâche en insistant sur son importance, mais c'était surtout une corvée atroce que de devoir écouter des conversations commerciales des heures durant, sans rien dire – tenait à la présence de la délégation Dalite. Les trois représentants de la dernière fois, respectivement le Sénéchal Roderik, ainsi que les capitaines de Bellemire et Graham, avaient obtenu du Général oriental le droit de s'entretenir en privé avec leurs alliés, car ils entendaient discuter de questions qui n'étaient pas exclusivement liées à la question de l'achat de l'arsenal. Depuis le premier jour, ils passaient quotidiennement pour s'entretenir avec les Nains, dans le plus grand secret. Mais apparemment, ils ne tombaient pas d'accord, car ils ressortaient avec la mine sombre, et revenaient chaque lendemain.

- Merci, Maître Ulfarör. N'oubliez pas que si vous avez besoin de quelque chose, vous pouvez faire appel aux hommes qui assurent votre protection.

Une demi-douzaine de sentinelles avaient été placées en faction devant l'endroit réservé aux Nains, de même que les Dalites dormaient sous surveillance pour s'assurer qu'ils ne faisaient pas de l'espionnage ou du sabotage. Le petit être, indéchiffrable, répondit avec simplicité :

- Nous n'avons besoin de rien, merci.

Il tourna les talons, et s'éclipsa sans un mot. Pazrhdan était toujours perplexe quand il s'entretenait avec eux. Il ne comprenait pas ce qui les mettait mal à l'aise, car il sentait bien que quelque chose leur pesait. Ils arrivaient avec des armes et des pierres précieuses à vendre, mais paraissaient dissimuler quelque chose d'autre. Il aurait été difficile aux marchands de deviner qu'il se tramait quelque chose en sous-main, car durant le temps que durait leur rendez-vous, ils n'avaient pas la possibilité d'analyser en détail leurs interlocuteurs. Mais Sh'rin et Pazrhdan passaient littéralement la journée en leur compagnie, et ils étaient certains que quelque chose clochait. Cependant, ils ne pouvaient pas vraiment en parler, s'ils voulaient conserver la tête sur les épaules. Ils essayaient toutefois de tirer les vers du nez des gens autour d'eux, susceptibles d'en savoir davantage au sujet des Nains. Ce fut pour cette raison que le Conseiller se dirigea d'un pas claudicant vers la tente des Dalites, auprès de qui il espérait être mieux informé.

Il s'annonça, et attendit bien sagement qu'on le fît entrer dans la tente qu'on avait fait préparer pour eux. Ce n'était rien de plus que des pans de toile soutenus par de fines poutres et des cordes, mais l'intérieur était suffisamment spacieux pour leur permettre de séjourner à trois dans un confort relatif. Le regard des trois Dalites était un peu méfiant, quand ils virent entrer un des dignitaires du Rhûn, royaume ennemi du leur s'il fallait en nommer un. Pourtant depuis des années, il n'y avait pas eu d'incident majeur, et on pouvait dire que les relations étaient tendues mais plutôt proches de la paix que de la guerre.

- Bonsoir messieurs, excusez-moi de vous déranger. Je suis le Conseiller Dosrnia.

Il inclina élégamment la tête.

- Nous avons déjà été présentés, Conseiller. Que puis-je pour vous ?

L'accueil était sec, mais pas impoli. Le ton était donné. Personne ne voulait donner le premier coup, mais personne ne souhaitait non plus se montrer inutilement amical. Le Sénéchal, qui avait répondu, n'avait même pas pris la peine de lui proposer un siège. Tant pis. Le Rhûnedain reprit la parole :

- J'irai droit au but. Je souhaiterais savoir combien de temps vous sera encore nécessaire pour finaliser vos négociations avec les Nains. En effet, plusieurs de nos marchands se sont plaints de devoir écourter leurs tractations pour vous céder la place.

C'était un odieux mensonge, mais ils n'étaient censés le savoir, et ils tombèrent dans le piège tendu après avoir montré un bref instant la suspicion qui les habitait :

- Nous partirons quand nous aurons achevé nos négociations, Conseiller, je ne peux hélas vous en dire plus. Cela ne dépend pas de nous.

- Comment cela ?

Il avait répondu du tac-o-tac, en essayant de ne pas montrer trop vivement son intérêt. Il souhaitait rester détaché, en tout cas en apparence, alors que c'était précisément cela qu'il cherchait à savoir. Pourquoi les Nains prenaient tant de temps à vendre si peu de marchandises. Le Sénéchal fronça brièvement les sourcils, avant de se dire qu'il pouvait répondre sans crainte tant qu'il taisait le contenu des conversations et leurs implications. Calmement, en faisant attention de ne pas fauter, il glissa :

- Tout simplement que les négociations n'aboutissent pas. Que voulez-vous ? On ne peut pas forcer l'autre partie à accepter des conditions qu'elle ne souhaite pas entendre.

- Des conditions ?

Les deux capitaine tiquèrent, mais Roderik sourit :

- Nous représentons le gouvernement de Dale, Conseiller. Nous ne sommes pas en mesure de discuter de cela avec vous, j'espère que vous comprenez.

Pazrhdan acquiesça :

- Je comprends. Je cherche uniquement à comprendre pourquoi ces négociations prennent autant de temps. C'est peut-être dans leurs habitudes que de faire traîner les choses, pour vous forcer à surenchérir encore et encore.

- Pas vraiment, répondit Graham pensif.

Il avait parlé sans vraiment faire attention, absorbé par la conversation, mais Pazrhdan posa immédiatement son regard sur lui, comme pour l'encourager à continuer. Roderik se retourna pour lui jeter un regard indéchiffrable, qui fit baisser la tête au Capitaine, avant que son supérieur ne reprît pour lui :

- Ce que veux dire le Capitaine Graham, Conseiller, c'est qu'il ne s'agit pas d'une technique qu'ils utilisent systématiquement. Tout du moins, je n'ai jamais rien entendu de tel. Je crois seulement qu'ils essaient de tirer le meilleur des négociations actuelles, comme chacun essaierait de le faire.

- Vous avez sans doute raison… Eh bien, merci Sénéchal. Je ne vais pas vous retenir plus longtemps. Bon courage dans la poursuite de vos négociations !

- Vous de même.

Ils se séparèrent de la sorte, sans le moindre mot d'amitié. Ils n'étaient d'ailleurs pas liés par un tel sentiment, et ils n'avaient pas de raisons d'entretenir des liens factices. Pourtant, du peu de communication qu'ils entretenaient, Pazrhdan avait pu comprendre quelque chose d'intéressant. Les hommes de Dale paraissaient ne pas lui avoir menti en disant ignorer pourquoi les Nains faisaient traîner les choses en longueur. Ils étaient de toute évidence un peu contrariés, d'ailleurs, et ce ne pouvait signifier qu'une chose : les Nains cachaient quelque chose à tout le monde, même à ceux qui se présentaient comme leurs alliés. Il y avait anguille sous roche, et le Conseiller espérait bien découvrir de quoi il retournait.

Cela le distrairait un peu de ses obligations.


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Bras de fer [Comptoir Oriental] EmptyDim 21 Fév 2016 - 17:08
Bras de fer [Comptoir Oriental] Borin_10

Le souper était exquis. Cela faisait longtemps que Borin n’avait pas aussi bien mangé. De plus, la conversation avait été stimulante et le nain était ravi d’avoir passé une si agréable soirée. La tente d’Esiria était spacieuse et bien aménagée et lui avait fait oublier pour quelques heures le confort pour le moins relatif du comptoir commercial de Rhûn. C’était la première chose qu’ils avaient remarquée. Cet endroit ne pourrait jamais résister à une attaque conjointe de Dale et des Monts du Fer. S’il n’avait pas directement participé aux réunions avec le Sénéchal Roderic, Nurrin lui avait laissé entendre que c’est cela que leurs alliés avaient espéré.

Cependant, cette solution n’était pas forcément la meilleure. Comment réagirait Rhûn devant la disparition du comptoir ? Si les hommes du Sud envoyaient des troupes plus conséquentes, leurs deux nations ne pourraient rien faire. Avec l’appui d’Erebor et de l’Arnor cependant, ils auraient de nouveau l’avantage. Valait-il vraiment la peine de déclencher une guerre d’une telle importance pour si peu ? Leurs alliés de Dale pensaient-ils vraiment qu’une solution militaire était ce qu’il convenait de faire ?

- Vous semblez bien pensif maître Nuradond.

- Pardonnez-moi madame, j’étais plongé dans mes pensées. Je voulais vous remercier pour cette soirée des plus plaisantes.

- Le plaisir était pour moi. Cela faisait longtemps que j’attendais cette occasion. J’aurais d’ailleurs souhaité en profiter pour vous entretenir de nos affaires…

- Je me dois de vous rappeler que les conseillers doivent être présents pour toute tractation commerciale. Il ne serait pas correct que vous puissiez profiter de notre relation privilégiée pour obtenir un quelconque avantage sur vos concurrents.

- Loin de moi une telle idée. J’avais cru comprendre que vous ne vous occupiez pas de la vente de l’arsenal mais uniquement de celle des émeraudes de toute manière. Et cette vente est terminée.


En effet, c’était la première chose que le nain avait faite. Il n’avait suffi que de quelques heures pour vendre toutes les émeraudes. Certains s’étaient portés acquéreurs dans l’espoir de se faire bien voir avant de négocier pour acheter l’arsenal, d’autres souhaitaient les revendre chez eux et certains autres comptaient les monter sur parure afin de les offrir. Esiria était de ces derniers.

- Je me dois d’ailleurs de vous remercier pour votre offre généreuse.

- C’est moi qui vous remercie. Ces pierres sont absolument magnifiques. Si jamais une voie commerciale régulière s’ouvre entre nos deux pays par la rivière Carnen, j’espère pouvoir de nouveau acheter de ces pierres.

- C’est là un grand si, Madame. Rien n’est moins sûr à l’heure actuelle. Parmi les miens, beaucoup ne voit pas forcément d’un bon œil la présence des vôtres au niveau du confluent. Je pense même faire partie d’une minorité.

- C’est là bien regrettable. J’espère que vous parviendrez à faire changer d’avis vos compatriotes.

- Je ne suis qu’un simple architecte vous savez. De telles négociations politiques ne sont guère à ma portée. Nous ne sommes pas là pour décider quoi que ce soit à propos d’un commerce régulier sur le long terme. Cette décision ne peut être prise sans consulter nos parents d’Erebor.

- Je dois avouer que je suis surprise. Pourquoi, en ce cas, faire une exception pour la vente de cet arsenal ? Et que venez-vous faire dans cette affaire, vous, un « simple architecte » comme vous vous décrivez vous-même ?


Borin sentît que la conversation n’avait plus rien d’innocent. Il éprouvait une certaine sympathie pour la marchande mais il ne devait pas oublier pour autant qu’elle participait à la vente de l’arsenal. En aucun cas il ne pouvait lui offrir des informations risquant de l’avantager. La sécurité des siens était primordiale et il sentait que tous étaient à l’affût du premier signe de nervosité de leur part. A moins qu’il ne soit quelque peu paranoïaque.

- C’est bien d’architecture dont il est question. Nous avons besoin de fonds pour réaliser des travaux exceptionnels chez nous. Ces travaux serviront notamment à nous permettre une extraction plus aisée de ces fameuses émeraudes et c’est moi qui suis en charge du projet.

Bras de fer [Comptoir Oriental] Esiria12

Esiria remarqua bien que le nain s’était dispensé de répondre à sa première question. Elle avait le sentiment qu’il n’était pas totalement honnête avec elle mais qu’il lui dissimulait une partie de la vérité. De ce qu’elle savait de la politique des Monts du Fer, ils dépendaient d’Erebor. Partant de là, il semblait logique qu’ils dussent se référer à leurs parents concernant l’installation du comptoir commercial. Cependant, pourquoi organiser une vente d’armes s’ils n’étaient pas libres de choisir par eux-mêmes la tenue de relations commerciales avec Rhûn sur le long terme ?

La veuve noire s’interrogeait de plus en plus sur les relations qu’entretenaient les Monts du Fer avec Erebor et Dale. Comme tout le monde, elle avait remarqué les incessantes réunions entre les deux délégations alliées et la tension qui régnait entre eux. Elle ne comprenait pas ce qu’il se passait mais commençait à croire que les deux nations traversaient une crise qui n’avait peut-être rien à voir avec l’installation du comptoir commercial de la Reine.

Borin coupa court à leur discussion et déclara qu’il était fatigué et souhaitait se reposer. Esiria le raccompagna gracieusement à la sortie de sa tente. La soudaine brusquerie du nain (même s’il ne s’était pas départi de sa courtoisie habituelle) lui laissait vraiment croire qu’elle s’était approchée d’un sujet sensible. Elle devait mettre le conseiller Dosrnia au courant de leur entretien. Peut-être pourrait-il trouver plus d’informations à ce sujet de son côté ?

Pour sa part, elle devait se concentrer sur les négociations à venir. Si les dalites représentaient leur principale menace car ils bénéficiaient d’une relation de longue date avec les nains, Esiria se méfiait comme de la peste d’Akâsha. Ce dernier était resté discret sur sa fortune avant l’arrivée des Monts du Fer et elle avait pensé dans un premier temps que Jawaharlal avait envoyé un autre de ses zélotes fanatiques et rien de plus. Elle avait eu tort cependant car il s’était révélé bien plus que cela. Il était incroyablement riche et semblait être un fin négociateur tant que l’on ne parlait pas de religion.

Elle n’avait pas encore eu l’occasion de croiser le fer contre lui mais elle savait que cela viendrait. Pour l’instant les nains n’avaient pas réuni les possibles acheteurs à la même table. Ils avaient déclaré qu’ils souhaitaient entendre chaque parti séparément et qu’ils fourniraient une liste de ceux autorisés à prendre part à la vente une fois qu’ils auraient passé en revue les possibilités de paiement de chacun. De fait, son entretien avec Nurrin Ulfarör avait principalement porté sur la santé de son commerce et sur ses actifs financiers. Il lui avait ensuite demandé ce qu’elle comptait faire de l’arsenal. Elle avait répondu qu’elle souhaitait en faire bénéficier sa patrie.

Le nain n’avait pas bronché mais la discussion s’était alors orientée sur la politique de Rhûn. Esiria avait répondu aussi honnêtement que possible mais elle ignorait la réponse à de nombreuses questions. Les conversations qu’elle avait eues avec d’autres acheteurs lui avaient fait comprendre que son cas n’était pas une exception. Les marchands étaient décontenancés par l’attitude des nains et leurs questions qui ne semblaient pas pertinentes dans un cadre commercial. De toute évidence, les intentions des nains étaient bien plus complexes qu’ils ne l’avaient cru au premier abord.

Bras de fer [Comptoir Oriental] Nurrin10

Nurrin se prît la tête entre les mains tâchant de faire cesser le début de migraine qui menaçait de l’empêcher de se concentrer efficacement. Il venait de finir de rencontrer le dernier acheteur potentiel. Une trentaine de marchands différents au total. Et il avait perdu son temps avec une grande majorité d’entre eux. Seule une petite dizaine était capable de réunir une somme suffisante pour être intéressants à leurs yeux. Et sur ces dix restants, la plupart n’avait aucun appui pour leur assurer ce qu’ils étaient venus chercher : l’assurance d’un commerce régulier et la sécurité de la route commerciale.

Ce point les avait frappés lors de leur voyage. Cela faisait longtemps qu’ils ne sortaient plus de leurs montagnes, occupés comme ils l’étaient par cette guerre sans fin contre les gobelins, et ils ne s’étaient pas rendus compte de la prolifération inquiétante des orcs au sud de leurs territoires. La route du fleuve ne pouvait être sure tant que cette menace ne serait pas circonscrite. Et, étant donné que leurs propres forces étaient nécessaires sous les montagnes, ils ne pouvaient pas s’en charger eux-mêmes. La situation était encore plus compliquée qu’ils ne l’avaient cru tout d’abord.

Certains semblaient avoir des appuis politiques ou militaires susceptibles de les intéresser. Au premier rang d’entre eux se trouvaient les gens de Dale vers qui Nurrin inclinait à première vue. Cependant, ces derniers restaient bloqués sur l’installation du comptoir commercial de Rhûn et ne semblait pas décidés à autoriser ces derniers à prendre possession du confluent sous aucune condition. A plusieurs reprises, ils avaient demandé à Nurrin de prendre parti militairement pour eux, ce qu’il refusait catégoriquement. Nurrin ne pouvait leur indiquer la raison de son refus, à savoir que leur situation actuelle ne leur permettait pas d’envoyer des guerriers dans une telle entreprise. Il avait essayé de les prévenir des conséquences d’une telle action. Il ne voulait pas voir la guerre ravager le Rhovanion.

Il était partisan de laisser les hommes du sud au niveau du confluent si ces derniers acceptaient certaines conditions et ne gênaient pas le commerce entre leurs deux nations. Le Sénéchal avait semblé réceptif à cette solution mais se heurtait à un refus pur et simple du général Huzda. Nurrin avait bien peur de devoir à son tour se prononcer en faveur d’une action militaire pour forcer la main du général de Rhûn. Un bluff élaboré, étant donné qu’une telle opération ne verrait jamais le jour. Mais cela, Huzda ne pouvait le savoir. Cette solution lui paraissait bien trop risquée. Si les hommes de Rhûn ne cédaient pas alors les siens seraient contraints de se ranger au côté de Dale dans une escalade de violence qui ne les aiderait en rien à résoudre leurs problèmes actuels.

L’autre solution était bien sûr d’exclure Dale de leur accord avec eux. Vendre l’arsenal aux hommes du Sud en échange d’une action de leur part pour réduire la population orque entre leurs deux territoires et d’assurances sur le commerce qui leur seraient favorables. Cette solution ne lui plaisait pas beaucoup plus. La première raison était que cela leur ferait perdre le soutien de Dale dans la région, ce qui forcerait Erebor à intervenir pour apaiser les tensions entre ses alliés. Nurrin n’avait aucune envie de se mettre à dos leurs cousins et de remettre en question la longue tradition de confiance qui les unissaient aux hommes de l’Ouest. Même si une petite voix en lui ne cessait de lui répéter que ceux-là avaient été les premiers à ne pas respecter leurs engagements.

De plus, aucun marchand ne pouvait leur apporter ce genre de soutien qui allait bien au delà d’une simple tractation financière. Il devait donc faire en sorte d’obtenir du général des assurances sur le commerce sur le fleuve, qu’il était le seul à pouvoir donner au comptoir, et, dans le même temps, tenter de négocier la vente de l’arsenal à quelqu’un d’autre en échange (en plus d’une somme conséquente) d’une aide à sécuriser ladite route et d’une assurance de commerce régulier à l’avenir.

Certains sortaient du lot. Esiria Sukhbakaara était suffisamment fortunée et prétendait pouvoir compter sur la force militaire du clan de son gendre. Cependant, elle n’était guère en mesure de leur fournir à elle-seule l’assurance d’un commerce régulier. Les nains n’avaient que faire du commerce des esclaves et si l’or était utile, où pourraient-ils le dépenser si les tensions s’exacerbaient avec leurs alliés de l’Ouest ?

Le dénommé Akâsha représentait le Grand Prêtre de Melkor, Jawaharlal. Le marchand était également fortuné et prétendait que son supérieur disposait d’une force armée suffisante pour assurer la sécurité de la route commercial si l’arsenal leur était acquis. De plus, il lui avait expliqué que le culte de Melkor était religion d’état en Rhûn, ce qui signifiait que la plupart des chefs de clan et des marchands d’importance seraient ravis de commercer avec eux si leur Grand Prêtre les y exhortait.

Nurrin n’avait pas manqué de remarquer l’expression du conseiller Dosrnia. Ce dernier n’avait rien dit, puisqu’il était tenu de rester neutre, mais il semblait en désaccord avec les propos du marchand. Le vieux nain savait qu’il allait lui falloir un entretien avec les conseillers afin d’approfondir sa connaissance du fonctionnement du royaume de Rhûn s’il voulait démêler le vrai du faux dans ce que les marchands lui avaient dit.

Trois autres marchands de Rhûn lui assuraient de pouvoir mettre à disposition les forces armées de leurs propres clans ainsi qu’un commerce régulier avec eux par la suite. En tout, cela faisait six acheteurs potentiels et c’était cette liste que Nurrin rendrait publique le lendemain. Cependant, il préférait tout d’abord avoir un entretien avec les deux conseillers avant de faire connaître sa décision. Il serait alors temps d’ouvrir les négociations avec le général Huzda et le Sénéchal Roderic afin d’essayer de trouver un terrain d’entente.
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Ryad Assad
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Bras de fer [Comptoir Oriental] EmptyMar 23 Fév 2016 - 3:41
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- Maître Akâsha, pourrions-nous discuter ?

Sh'rin ralentit en arrivant à sa hauteur. Elle avait forcé l'allure pour le rattraper après qu'il eût quitté la tente. Elle n'aurait peut-être pas dû lui courir après, ni insister à ce point pour pouvoir s'entretenir avec lui, mais maintenant qu'elle était là, il était trop tard pour reculer. Elle savait que, quelque part, elle dérogeait à la mission qui lui était confiée par le Général Huzda, laquelle consistait à encadrer les négociations de sorte à ce qu'elles se déroulassent le mieux possible pour les intérêts du royaume, tout en s'efforçant de conserver une position neutre. Jusqu'à présent, elle y était parvenue sans difficulté, s'imposant simplement de conserver une expression égale quand elle entendait des inepties, ou qu'elle percevait les manœuvres maladroites de certains marchands. Toutefois, Akâsha avait dépassé les bornes, et elle tout comme Pazrhdan avaient tiqué en l'entendant avancer des arguments qu'il avait soigneusement conservés pour la fin des négociations, attendant le bon moment pour avancer ses pions.

Le Conseiller Dosrnia avait essayé de la retenir à la fin de la réunion, arguant qu'ils devaient encore discuter avec les Nains, mais elle avait rétorqué un peu vivement que ces derniers étaient fatigués, et qu'ils avaient tous besoin d'une bonne nuit de sommeil. Il avait compris la raison de son empressement, mais ils ne pouvaient pas se donner en spectacle devant la délégation Naine, et elle avait pris congé alors qu'il l'exhortait de tout son être à ne pas se lancer dans une action précipitée. Sh'rin, toutefois, était d'un naturel franc, et elle ne concevait pas de garder ses états d'âme pour elle, quand ils lui pesaient à ce point. Arrivée au niveau du marchand – ou plutôt du religieux, car c'était davantage cet aspect de sa personne qui le différenciait des autres ici – elle ne put s'empêcher de noter la lueur maligne dans son regard, lorsqu'il lui lança :

- Conseillère Sharaki, que puis-je faire pour vous au nom de Melkor ?

Elle se figea. Elle était toujours mal à l'aise devant lui, et elle ne pouvait pas s'empêcher de se sentir vulnérable. A chaque fois qu'il prononçait le nom de Melkor, cela la renvoyait à sa propre impiété. Elle croyait bien entendu dans l'existence du dieu sombre, mais elle n'était certainement pas la plus orthodoxe des fidèles, et elle n'avait pour sa part jamais participé à une seule cérémonie en son nom. Elle avait l'impression que Akâsha le sentait, qu'il percevait son trouble, et qu'il exploitait cela contre elle. Elle inspira profondément, et rassembla son courage :

- Maître, vous avez dit des choses tout à l'heure… Je sais être tenue par mon serment de neutralité, mais je ne peux tout simplement pas cautionner vos propos.

- Quels propos, mon enfant ? Comprenez bien que mon seul désir est de négocier au plus juste en fonction des intérêts qui sont les miens.

Elle détestait lorsqu'il l'appelait « mon enfant ». Il trouvait cela particulièrement amusant, et il aimait à la rabaisser ainsi, elle de même que Pazrhdan, car il se riait de leur jeune âge et des responsabilités qu'ils devaient assumer toutefois. C'était une façon habile de décrédibiliser leur discours, et à chaque fois qu'ils abordaient des sujets délicats, il commençait par leur rappeler que son âge et son expérience jouaient en sa faveur. Elle ne put retenir un soupir de contrariété :

- Akâsha, cessez donc ces enfantillages. Vous servez les intérêts de Sharaman, et de personne d'autre.

- Chacun d'entre nous devrait servir fidèlement Sharaman, n'est-ce pas ? Après tout, Melkor est notre dieu, et le Temple Sharaman est le lieu où Son plus fidèle serviteur, le révéré Jawaharlal, professe l'enseignement sacré qui permettra d'assurer Son retour parmi nous. Qu'y a-t-il de curieux, dès lors, à mon entreprise ?

Elle ouvrit la bouche, puis la referma rapidement avant de dire une bêtise. Dès qu'il l'amenait sur le terrain de la religion, Sh'rin savait ne pas avoir d'arguments à lui opposer. Elle était à la fois trop inculte sur la question, trop peu pieuse et trop mal à l'aise pour pouvoir le défier sur son bastion. Si elle tentait de le raisonner ainsi, il retournerait ses arguments avec une facilité déconcertante, et il pourrait bien même finir par faire d'elle une fidèle parmi les fidèles. Les Melkorites étaient retors, et elle se méfiait de leurs paroles comme de la peste. Elle sentit qu'il attendait une réponse, tout de même, mais elle contourna la difficulté et enchaîna sur le sujet qui la préoccupait véritablement, abattant ses dernières cartes de manière un peu désespérée :

- Ne niez pas que vous avez avancé des choses troublantes, comme lorsque vous avez dit que Jawaharlal était capable de pacifier la région. Nous savons tous les deux que c'est faux.

Le sourire d'Akâsha s'étira légèrement, déformant les innombrables tatouages qui parcouraient son visage. Il passa une main sur son crâne chauve, tatoué également, et haussa les épaules comme pour lui signifier qu'il n'en dirait pas davantage sur la question :

- Ce n'est pas quelque chose dont je souhaite discuter avec vous, mon enfant. Ce sont des choses d'adultes, vous ne comprendriez pas.

- Akâsha, ne jouez pas à ça avec moi !

Elle avait grondé son nom avec tant de fureur contenue que le marchand perdit bien vite son sourire. Mais l'expression de colère sombre qu'il afficha était bien plus terrifiante encore, et elle se sentit soudainement dominée par la profondeur de la conviction de cet homme. Il était fou. Elle le comprit à cet instant, en scrutant ses yeux qui semblaient brûler d'une flamme inextinguible. Il était fou, et parce qu'il était fou, elle ne pouvait pas s'opposer à lui. Dans sa folie, il puiserait la force de la briser, et elle était déjà terriblement stupide d'avoir voulu le provoquer ainsi. Il répondit avec véhémence :

- Non, c'est vous qui allez cesser de jouer avec moi, Sh'rin de la tribu Sharaki. Je ne suis pas un de vos vulgaires laquais que vous pouvez convoquer et commander à votre guise, me suis-je bien fait comprendre ? Les affaires dont je discute avec les Nains ne vous concernent que parce que le Général vous a demandé d'y mettre votre nez, mais je jure devant Melkor, loué soit-Il, que si vous utilisez cela pour faire échouer les négociations, vous aurez à le payer.

Elle tressaillit. Il avait osé la menacer. Son esprit mit un moment à réaliser qu'elle avait eu un mouvement de recul involontaire, humiliation suprême, et elle dut reconstituer sa défense en essayant de se ranger derrière son rôle, le rôle confié par son clan. Elle était Conseillère de la Reine Lyra. Elle avait prêté serment ! Elle avait juré de défendre les intérêts du Trône, et Akâsha ne lui donnait pas le choix. D'une voix qu'elle aurait voulu plus assurée, elle rétorqua :

- Akâsha, si vous mentez à la table des négociations pour en changer le cours, je devrai en référer à Sa Majesté qui…

- Vous n'en ferez rien, trancha-t-il sèchement.

Sh'rin serra les poings. Son outrecuidance était insupportable, et elle sentit une bouffée de violence monter en elle. Elle ne le frapperait pas, non, mais elle servirait du profond sentiment d'injustice qu'elle éprouvait pour se libérer des chaînes qu'il essayait de placer autour d'elle. Elle ne se laisserait pas dominer par ses directives, jamais !

- Et pourquoi resterais-je silencieuse ? Akâsha, vous êtes allé trop loin, et je ne peux pas vous laissez faire.

Il recula d'un pas, non pas par crainte, mais bien pour l'inviter à suivre la direction de son regard, lequel s'était braqué sur la tente où s'étaient tenues les négociations. Le marchand zélote laissa un grand sourire fleurir sur son visage, alors qu'il lançait sur un ton léger :

- Vous pensez que je suis allé trop loin ? Figurez-vous que je n'ai rien fait encore qui soit susceptible de vous impressionner, mon enfant. Ne sous-estimez pas le pouvoir de Melkor, et ne sous-estimez pas la foi qui est la mienne. Il nous regarde, Il nous observe et il influence nos actions… Vous savez… (il devint soudainement mystique) … Je prie chaque jour pour le salut de cette expédition. Je prie chaque jour pour le salut de ses membres, et pour la réussite cette entreprise. Chaque matin, je me flagelle dix fois pour expier les fautes de tous ceux qui se détournent du Seigneur, et je prends sur moi de considérer chaque homme et chaque femme ici comme un fidèle qui ne s'est pas encore révélé. Mais que croyez-vous qu'il se produira quand je serai fatigué de vos menaces et de vos tentatives de m'entraver ?

Sh'rin demeura silencieuse. Son regard allait d'Akâsha à la tente, sans qu'elle fût capable de faire les liens qui s'imposaient. Ou plutôt, elle ne voulait pas les faire, comme si elle espérait qu'en n'y pensant pas, le marchand n'y penserait pas non plus, qu'il oublieraient subitement comment il pouvait lui faire du mal sans avoir à la toucher. Il revint à elle, et la dévisagea avec une violence qui la fit frémir. Cet homme était profondément dangereux. Il lui enfonça un doigt dans l'omoplate, et siffla :

- Je ne pourrai plus garantir la sécurité de votre ami, le Conseiller Dosrnia dont vous semblez si proche. Voyez-vous… je ne ressens pas une grande foi en lui, et j'ai bien peur qu'il soit de ces gens qui renient l'enseignement de Melkor, loué soit-il. Alors, si je devais arrêter de prier pour lui, il est fort probable que notre Seigneur ne penche plus un regard aussi bienveillant sur lui. Vous saisissez ?

Elle ne saisissait que trop bien, mais elle était incapable de répondre. Il se chargea de lui faire l'explication détaillée, comme pour enfoncer le clou, et clore cette conversation qu'elle regrettait d'avoir eue :

- Cet enfant a échappé à la mort par deux fois. En combattant les Orcs à vos côtés, et dans ce village, où ils l'ont attaqué de nouveau. Pensez-vous que sans notre Seigneur, il réchappera au prochain danger qui le menacera ? Je crains fort qu'il soit victime d'un tragique accident, de ceux que l'on voit venir, mais que l'on ne peut empêcher.

Il retira son doigt, et lui passa une main sur la joue, oscillant de la brutalité à la douceur avec une telle rapidité qu'elle n'avait même pas eu le temps de s'y adapter :

- Aidez-moi à prier pour ce cher Conseiller, si vous tenez à lui. Vous devriez prier également, cela vous ouvrirait l'esprit.

Sur cet ultime conseil, il s'éloigna. Sh'rin demeura plantée là, les yeux écarquillés, incapable de savoir quoi faire. Elle était tiraillée entre deux désirs contradictoires, et n'arrivait pas à déterminer lequel des deux devait l'emporter sur l'autre. Elle venait de perdre un terrible bras de fer contre Akâsh, mais elle ne s'attendait certainement pas à ce que Pazrhdan dût en assumer les conséquences. Ses yeux restèrent figés sur la silhouette du marchand zélote jusqu'à ce qu'il disparût dans les ombres du camp. Elle ne revint à elle lorsque la main du Conseiller Dosrnia se posa sur son épaule :

- Conseillère ? Vous allez bien ?

- Tout va très bien, mentit-elle. Je réfléchissais.

Il fit une moue peu convaincue, mais ne jugea pas utile de la brusquer. Au lieu de quoi, il lui demanda sur un ton léger :

- Et à quoi réfléchissiez-vous ?

Elle détourna les yeux, et observa le ciel étoilé qui les surplombait. Elles étaient magnifiques, brillantes et pures. Pourquoi le monde ne pouvait-il pas être similaire aux cieux ?

- J'essayais de me souvenir de quelque chose. C'est sans importance.

Cela avait de l'importance, en réalité. Plus qu'elle ne voulait bien l'admettre. Elle essayait de se souvenir comment on priait Melkor, et de se rappeler quelle formule employer pour Le supplier d'accorder Sa protection à quelqu'un. Les mots ne lui étaient pas revenus en mémoire précisément, mais elle avait une ceinture de cuir dans ses affaires. Dix fois chaque matin, avait-il dit ?


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Bras de fer [Comptoir Oriental] EmptySam 12 Mar 2016 - 15:10
Bras de fer [Comptoir Oriental] Esiria12

La plume crissait à mesure que l’écriture fluide d’Esiria traçait les caractères sur le papier. Elle aurait pu aller parler directement avec le conseiller Dosrnia mais il valait mieux éviter qu’on les voie ensemble. Rien ne pouvait rester bien secret très longtemps au sein du comptoir et leurs ennemis avaient des yeux et des oreilles partout. De plus, les conseillers se devaient de rester neutres et il aurait été mal vu que la veuve noire ait un entretien en privé avec l’un deux. Ses concurrents auraient tôt fait d’utiliser cela contre elle.

La nuit était étrangement calme et pourtant bien loin d’être sereine. Il avait fallu longtemps avant qu’une certaine camaraderie fasse son apparition et celle-ci avait été renforcée par l’arrivée des émissaires de Dale. Il n’y avait rien de tel que le patriotisme pour rapprocher des gens aussi différents. Même si certains espéraient réussir à faire des profits avec les hommes de l’Ouest, personne ne les considérait autrement que comme des ennemis. Des ennemis communs à tout ressortissant de Rhûn.

Cela avait volé en éclat à l’arrivée des nains des Monts du Fer. La compétition pour la vente de l’arsenal avait de nouveau divisé les rhûnadans entre eux. Esiria reconnaissait qu’elle n’était pas étrangère à tout cela puisque son but premier était d’empêcher Akâsha de mettre la main sur les armes mais elle déplorait tout de même la détérioration de l’ambiance au sein du comptoir. Les nains devraient logiquement favoriser leurs alliés de Dale et il était primordial que ces derniers repartent les mains vides. Or la compétition entre les marchands de Rhûn ne pouvait que favoriser les dalites. Cependant, si les nains avaient tellement tenu à leurs alliés, l’existence même de cette vente n’aurait pas eu lieu d’être.

Esiria était plus que jamais convaincue que le torchon brûlait entre les Monts du Fer et Dale et c’est tout cela qu’elle couchait sur le papier. Elle n’omît aucun détail de sa conversation avec Borin, y compris les moments où le nain s’était senti sur la défensive. Elle ne pouvait pas faire grand chose à ce sujet et elle espérait que la position du conseiller Dosrnia lui permettrait de tirer cette affaire au clair.

Elle finissait d’écrire sa lettre lorsque Jork fît irruption dans la tente. Son secrétaire semblait soucieux et elle leva vers lui un regard interrogateur.

- Je vous prie de m’excuser Madame, je ne voulais pas vous interrompre.

- Cela n’est rien. J’avais justement besoin de toi pour transmettre ce message au conseiller Dosrnia. Discrètement, cela va sans dire.

- Je m’en charge immédiatement mais je devais d’abord vous apporter ceci.


Il lui tendit une lettre cachetée portant le sceau de la famille Suhkhbak. Cela ne pouvait être que des nouvelles de son fils. Esiria se demandait pourquoi son secrétaire arborait un air pareil puisque la lettre n’avait de toute évidence pas été lue.

- Que se passe t’il, Jork ? Tu sais que tu peux parler librement en ma présence.

- Le messager qui a apporté la lettre m’a fait savoir qu’il avait croisé de nombreux prêtres de Melkor dans le nord du pays.

- Il y a toujours eu des prêtres itinérants, voilà qui n’a rien de surprenant.

- Ceux-là ne sont pas pareil. Ils se font appelés les Ogdâr-Sahn et ils prônent un melkorisme intransigeant, encourageants à exécuter les infidèles. Ils sont accompagnés par des hommes armés. Ceux qui ne professent pas leur foi ouvertement sont mal vus et les prêtres encouragent les fidèles à les dénoncer. Pour l’heure, il n’y a pas eu d’actions violentes envers les infidèles ou les incroyants comme ils les appellent mais ce n’est qu’une question de temps.

- Le temps que Jawaharlal se renforce à Albyor avant de se lancer à l’assaut du reste du pays sans doute…


C’était là, en effet, de biens sombres nouvelles. Mais ses soupçons envers le grand prêtre ne lui servaient pas à grand chose ici. De plus, ces prêtres ne faisaient pour le moment rien de répréhensible. Elle ne pouvait pas faire grand chose de cette information à part la transmettre également au conseiller Dosrnia. La lettre de son fils ne lui apprît rien de nouveau à ce sujet. Oreg ne parlait que des affaires et celles-ci se portaient à merveille. Tagif faisait référence également aux Ogdâr-Sahn. L’un d’eux avait eu l’outrecuidance de s’aventurer dans leur domaine. Oreg l’en avait chassé. Tagif se réjouissait de voir que son mari partageait enfin son opinion sur ces fameux prêtres mais Esiria était moins enthousiaste que sa bru.

Elle aurait préféré que sa famille fasse profil bas et accueille chaleureusement tout envoyé de Sharaman quel qu’il soit. Leur domaine était bien trop proche d’Albyor et personne ne pouvait prédire dans quel sens le vent allait tourner. Si elle parvenait à remporter l’arsenal au détriment d’Akâsha, elle craignait des représailles envers les siens. Elle devait écrire de ce pas à son cadet Phidrû pour lui demander d’engager plus d’hommes. La protection de sa famille et de son clan devait être la première priorité du jeune homme. Oreg avait toujours laissé cette charge à son frère, préférant se consacrer aux aspects économiques et diplomatiques de la politique du clan. Esiria influençait ses deux fils autant qu’elle le pouvait mais, ces derniers temps, ils prenaient moins en compte ses préoccupations.

Elle chassa sa famille de son esprit. Elle ne pouvait pas se laisser distraire maintenant. Elle finit de rédiger son message pour le conseiller Dosrnia en hâte et se décida enfin à prendre un peu de repos. Cependant, elle savait bien que le sommeil risquait de la fuir cette nuit là.


Bras de fer [Comptoir Oriental] Nurrin10

Nurrin avait demandé aux conseillers de le rejoindre dès qu’ils le pourraient ce matin. Lui-même était debout depuis bien avant l’aube. En vieillissant, il avait de plus en plus de mal à trouver le sommeil. Ce n’était pas un problème pour lui. Il restait aussi alerte que lors de sa prime jeunesse. Certes, il n’était plus capable de manier sa hache aussi bien que par le passé et n’avait plus grand chose du héros qu’il avait jadis été. Il était né lors d’un âge où Sauron représentait encore la plus grande menace pour la Terre du Milieu et où les hommes du Sud étaient ses alliés. Il n’avait pas oublié le siège de l’Erebor et la mort tragique du roi Dain. Et aujourd’hui, plus de 300 ans après cet événement, il se trouvait chez les hommes de Rhûn et négociait avec eux pour leur vendre des armes. Le monde avait bien changé depuis sa jeunesse. Et pourtant, il était resté le même par bien des aspects.

Les nains n’oubliaient jamais rien et ne changeaient pas vraiment. S’il n’était plus dans la Garde de Fer depuis déjà plus de soixante ans, Nurrin avait conservé le même rythme de vie que lorsqu’il était un militaire. Il attendait de ses compagnons une discipline sans faille et avait choisi avec soin ceux des siens qui l’accompagnaient dans le sud. A l’exception de Borin Nuradond que le conseil lui avait imposé. Nurrin n’avait pas eu à se plaindre du comportement de l’architecte et reconnaissait que son travail avait été et serait à nouveau primordial pour eux ces prochains mois mais il n’était pas convaincu du bien fondé de sa présence aux négociations. Il était justement trop précieux pour eux pour être exposé de la sorte.

Il fût interrompu dans ses pensées par l’arrivée des conseillers. Ces derniers semblaient tous les deux préoccupés mais Nurrin n’aurait pas su dire ce qui pouvait les troubler ainsi. Depuis le début, la présence des deux jeunes gens le dérangeait et il n’avait accepté que parce qu’ils représentaient la Reine de Rhûn. Et encore, il avait imposé ses conditions au général Huzda afin de garantir leur neutralité et leur discrétion au sujet des négociations. Malgré tout, il restait suspicieux de nature. Mais il se trouvait qu’il avait besoin de leur aide aujourd’hui.

- Conseillère Sharaki, conseiller Dosrnia. Asseyez-vous, je vous en prie.

Il leur indiqua deux chaises en face de son propre siège. Les conseillers n’avaient pu manquer de remarquer la présence de deux autres nains qui prenaient des notes. Nurrin savait ainsi que tout ce qui se disait était consigné. Il préférait pouvoir se concentrer sur ses interlocuteurs. Parfois, un regard ou un tic d’expression était plus révélateur qu’un discours. Si les nains excellaient à garder un visage neutre, ils avaient développé une communication non verbale si complexe qu’ils étaient devenus experts à lire la vérité sur le visage des hommes. Même si certains humains étaient entraînés à l’art de la dissimulation, la plupart ne se rendait pas compte de l’information que pouvait glaner un observateur attentif simplement en faisant attention aux expressions faciales.

- Si je vous ai demandé de venir, c’est parce que j’aurais besoin de plus d’informations sur la politique de Rhûn avant de rendre publique la liste des acheteurs potentiels pour l’arsenal. En tant que conseillers de votre royaume, j’ai estimé que vous étiez les plus à même de pouvoir me renseigner. De plus, votre devoir de neutralité fait que vos réponses ne seront pas, et ne doivent pas, être influencées par vos opinions personnelles.

Il marqua une pause sur ces dernières paroles, tandis qu’un serviteur leur versait à tous les trois un rafraîchissement bienvenu. Il était encore tôt mais déjà la fraicheur de la nuit avait laissé place à une chaleur qui ne faisait que croître, en particulier sous cette tente à l’abri de la brise agréable qui régnait au dehors.

- Vous comprenez bien qu’en aucun cas je ne vous demanderai de me fournir des informations que vous jugeriez trop importantes pour votre patrie. J’ai juste besoin de précisions sur le fonctionnement général de votre royaume.

Il les laissa répondre avant de poursuivre.

- Tout d’abord, si j’ai bien compris la Reine Lyra dirige le royaume et elle seule a tous les pouvoirs. Etant donné que Sa Majesté n’est pas présente, qui est habilité à prendre des décisions en son nom au sein du comptoir ? Le général Huzda peut-il décider de signer des accords commerciaux en son nom ou non ? Quelle latitude a t’il pour négocier avec Dale et nous mêmes ? Qu’en est-il de vos propres pouvoirs et obligations à vous deux ?

Nurrin souhaitait commencer par ces questions. Si le général et les conseillers n’avaient pas l’approbation de la Reine de Rhûn pour ces affaires, les Monts du Fer risquaient de perdre du temps à négocier avec les hommes du sud et feraient mieux de se tourner vers Dale. S’il n’avait rien dit de cela aux conseillers, il n’était pas difficile de deviner où le vieux nain voulait en venir pour autant. Il les laissa répondre avant de poser les questions suivantes.

- D’après les conversations que j’ai pu avoir ici, j’ai aussi compris que si tous les clans doivent obéissance à la Reine, ils conservent un large pouvoir dans la gestion de leurs terres et de leurs relations avec les autres clans, tant que cela ne nuit pas au pouvoir royal. Qu’en est-il des relations avec une nation étrangère ? Un clan peut-il signer un accord commercial avec une autre nation ? Un clan peut-il engager des forces militaires sans l’approbation royale ? Si cela n’est pas le cas, alors je ne vois pas bien l’intérêt de votre installation ici, mis à part exiger une taxe que vous n’êtes pas en droit de récolter.

Nurrin laissa sa phrase en suspens. Les conseillers devaient se rendre compte que le terrain était glissant. S’ils reconnaissaient que les clans ne pouvaient commercer avec une nation extérieure sans l’assentiment de la Reine, alors l’excuse selon laquelle le comptoir pouvait être profitable à leurs deux nations ne tiendrait plus et les nains risquaient fort de se ranger auprès de Dale et même à menacer l’existence même du comptoir. Si le commerce était possible directement avec un clan ou un ressortissant de la Reine, alors rien n’empêcherait les nains de vendre à celui qui apporterait les meilleures conditions, à savoir pour le moment le dénommé Akâsha.

Quelle que soit la réponse que les deux conseillers ferait, les conséquences pour le comptoir et le royaume risquaient d’être de la plus haute importance.
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Ryad Assad
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Bras de fer [Comptoir Oriental] EmptyVen 1 Avr 2016 - 1:26
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Le voile glissa lentement sur ses cheveux, et couvrit sa chevelure brune presque entièrement. Rasé de près, l'esprit alerte, il était prêt à affronter cette nouvelle journée. Par réflexe, il tendit la main à côté de lui dans l'espoir de caresser la fourrure soyeuse de son fidèle Roublard, mais ses doigts ne trouvèrent que du vide. Son bras resta tendu un instant, et il demeura ainsi, les yeux dans le vague, perdu dans des pensées bien sombres et bien tristes. Une inspiration plus tard, toute trace de peine avait quitté ses traits, et il retrouvait son sempiternel petit sourire, de ceux que l'on ne pouvait que considérer comme méprisant et hautain. Le Conseiller s'étira et rejoignit la tente qu'il partageait toujours avec Sh'rin. S'arrêtant devant sans y rentrer, il se pencha et souffla :

- Conseillère, je vous attends.

- J'arrive, répondit-elle sur un ton qui n'avait rien de chaleureux.

On ne pouvait pas dire qu'elle était une femme particulièrement démonstrative, et « neutre » était sans doute l'adjectif qui lui convenait le mieux. Elle s'efforçait de conserver une attitude égale en toute circonstance, fruit de son éducation et de sa conception bien particulière du monde. Pazrhdan ne s'en réjouissait pas, mais il ne pouvait pas vraiment faire autrement, alors il acceptait sa personnalité. Cependant ce matin, il la trouva étrange… changée. Troublée, dans un sens. Il n'aurait su expliquer pour quelle raison elle était ainsi, mais il y avait une certaine tristesse qu'elle n'arrivait pas à dissimuler entièrement. Surtout pas à lui.

- Je vous ai connue plus matinale, ironisa-t-il en espérant la faire réagir.

- Donnez-moi une minute.

Ce n'était même pas un reproche. Pas même le début de l'ombre d'une pique acerbe. Elle était presque désolée de le retarder, et elle avait dû percevoir sa réflexion comme une critique. Le Conseiller Dosrnia en fut un peu ébranlé, mais il ne dit rien. Chacun avait le droit d'avoir un jour sans, après tout, et il ne pouvait pas reprocher à Sh'rin de ne pas vouloir communiquer avec lui, alors qu'il avait lui-même fait le choix de ne pas lui confier la moitié de ce qu'il ressentait. Malgré l'intérêt qu'elle avait représenté pour lui, ils n'étaient que deux amis… non… deux collègues. Du moins, c'était ce que la jeune femme avait souhaité entre eux, et il s'appliquait à respecter cela, ce qui lui allait très bien.

Elle finit par sortir, avec les traits tirés comme si elle avait passé une très mauvaise nuit. Il ne lui fit aucun commentaire supplémentaire, s'attendant déjà à la voir se liquéfier sur place à la moindre petite réflexion. Il n'était pas du genre à se retenir d'habitude, mais son sadisme avait des limites, et il n'avait pas vraiment d'intérêt à étriller quelqu'un qui était de toute évidence au bout du rouleau. Ce n'était pas son genre. Ils marchèrent donc dans un silence gênant que ni l'un ni l'autre ne trouva la force de rompre, jusqu'à arriver à une tente qu'ils ne connaissaient que trop bien pour y avoir passé un certain nombre d'heures. Les Nains leur avaient demandé de s'y présenter pour discuter d'une affaire importante, et les Conseillers avaient répondu à l'appel diligemment, sans trop savoir dans quoi ils s'embarquaient. A dire vrai, ils ne savaient pas trop à quoi s'en tenir avec ces petits êtres. Ce que l'on pouvait dire avec certitude, c'est qu'ils étaient des gens sérieux, et ils ne craignaient pas particulièrement de les voir retourner leur veste. Mais pour l'enfiler dans le bon sens, c'était une autre affaire. Ils trituraient tout, réfléchissaient un millier d'années avant de prendre la moindre décision cruciale, et le mot « changement » semblait aussi amer à leur bouche que « Elfe » pouvait l'être pour un Rhûnadan. Ils n'étaient pas humains, malgré qu'ils pussent ressembler à des versions miniatures de certains clans qui eux aussi arboraient de longues barbes bien fournies. Il fallait se faire une raison, ils étaient vraiment une race à part…

Ils furent introduits dans la tente où s'étaient tenues les négociations jusqu'à présent, et furent accueillis par leur hôte habituel, Nurrin. Celui-ci semblait quelque peu tendu, ou plutôt la tension qu'il éprouvait d'habitude était cette fois dirigée à leur attention, ce qui faisait toute la différence. Ils se sentirent quelque peu mal à l'aise par l'accueil qu'il leur réserva, bien plus formel qu'ils l'attendaient. C'était donc bien une affaire sérieuse. Pazrhdan, qui était de toute évidence plus enclin à converser que sa comparse, essaya de prendre la température :

- Eh bien, maître Nurrin ? Pourquoi nous avoir demandé de venir de si bonne heure ? Non pas que je tienne particulièrement à une longue nuit de sommeil bien méritée, mais vous comprenez… tout ceci donne à notre réunion un caractère si… officiel. Peut-on d'ailleurs parler d'une réunion ? Est-ce plutôt une entrevue ?

Il ne se départissait jamais de son expression qui frisait l'insolence sans l'atteindre. Toujours entre deux eaux, toujours entre deux vies. En l'occurrence, il était entre deux personnes, Nurrin et Sh'rin. Il essayait d'occuper le premier pour qu'il ne se rendît pas compte que la seconde était quelque peu distraite. Enfin… il l'avait déjà remarqué sans doute, car il aurait fallu être aveugle pour ne pas voir que la Conseillère était troublée, mais il espérait qu'en monopolisant l'attention du Nain, il épargnerait à la jeune femme d'avoir à se trouver dans une situation encore plus délicate. Tout ceci en passant bien entendu pour un crétin. Comme prévu, Nurrin ne se prit pas au jeu des blagues et des piques, et il répondit au Conseiller en allant droit au but. Il faisait partie de cette catégorie de personnes qui appréciaient de voir les choses pliées rapidement, pour ne pas perdre de temps. On ne pouvait pas y faire grand-chose, hélas…

- Maître Nurrin, je veux croire que nous avons jusqu'à présent été irréprochables sur ce point. Les serments de votre peuple, que nous avons accepté de prêter pour vous, ont de la valeur à nos yeux. Quoi que vous puissiez en penser.

Pazrhdan ne voyait pas vraiment quoi répondre d'autre. Nurrin avait accepté leur présence à ses côtés pendant toute la durée des négociations, il avait toléré leur regard, leurs commentaires parfois. Pourquoi soudainement leur rappeler leur serment, alors qu'il souhaitait simplement avoir davantage d'informations sur la politique du royaume ? A moins qu'il désirât quelque chose de bien particulier. Quelque chose qui ne plairait pas aux Conseillers. Les précautions qu'il mit avant de leur poser sa question ne firent que conforter le vétéran des campagnes de l'Est que son interlocuteur était sur le point de leur demander quelque chose qui friserait l'indécence. Il était si prudent dans son approche que cela ne pouvait être que quelque chose qui les ferait grincer des dents. Pazrhdan voulut répondre quelque chose, essayer de freiner un peu le Nain dans son entreprise, mais Sh'rin fut la plus prompte. Il s'attendait à la voir rester silencieuse encore un moment, perdue dans ses pensées, mais il avait sous-estimé l'esprit de la jeune femme : son devoir passait avant tout, et elle tenait à faire bonne figure. Non : excellente figure. Avec une sérénité de façade, elle répondit :

- Il va sans dire que si nous pouvons vous éclairer, maître Nurrin, nous le ferons. Cependant, il est de notre seul ressort de décider quelles informations sont trop importantes pour être divulguées, et je ne peux m'engager à répondre pleinement à vos interrogations.

Cela allait sans dire, et Pazrhdan fut soulagé de voir la jeune femme soulever ce point. Le Nain était roublard, mais ils n'étaient pas nés de la dernière pluie non plus. A eux deux, ils n'avaient certainement pas la moitié de l'âge de Nurrin, mais ils s'en sortiraient. A cette pensée, le visage du Conseiller se fendit d'un sourire indéchiffrable. Il riait intérieurement d'imaginer combien leur interlocuteur était plus expérimenté, et à quel point il devait les prendre pour des enfants. Déjà qu'au Conseil de la Reine, leur jeunesse était source de moquerie et un levier sur lequel on appuyait pour les critiquer, alors ici…

Les premières questions du Nain furent à la hauteur de ce qu'imaginait le Conseiller Dosrnia, qui sourit plus largement encore en se disant que Nurrin était décidément un sacré galopin. Sous couvert de demandes apparemment anodines, il essayait en réalité de savoir qui était l'interlocuteur à privilégier. Indirectement, il cherchait à savoir lesquels n'avaient pas la moindre influence, et lesquels pouvaient être considérés comme négligeables. Pazrhdan savait déjà ce qu'il allait répondre. Il comptait lancer quelque chose de vaguement évasif, de suffisamment consistant pour être acceptable, et de suffisamment flou pour forcer Nurrin à se découvrir, à préciser sa pensée, à dévoiler son jeu. Le vieux barbu ne se laisserait sans doute pas piéger aussi facilement, et le duel promettait d'être intéressant. Mais Sh'rin ruina ses espoirs, en adoptant une toute autre stratégique que celle à laquelle il était préparé :

- Je crains, commença-t-elle, que nous ne partions sur un terrible malentendu.

Pazrhdan la regarda avec surprise. Oui, il risquait bien d'y avoir un malentendu, et lui-même ne comprenait pas ce qu'elle tramait. Elle poursuivit :

- Personne dans ce comptoir ne négocie au nom de Sa Majesté, et nulle signature en son nom n'aurait la moindre valeur. De même, maître Nain, je ne crois pas que vous négociiez au nom de votre Roi. Pas plus que les Dalites ne représentent le leur.

Le regard de Pazrhdan trahit sa grande incompréhension. Sh'rin était tout simplement en train de leur mettre un coup dans l'aile, avec une telle simplicité et un tel naturel qu'il ne trouvait même pas quoi dire pour l'en empêcher. Il aurait voulu se lever et éclater d'un grand rire paternaliste, avant de la congédier tranquillement pour reprendre depuis le début, arguer que ce n'était qu'une plaisanterie, et conclure cette conversation à son avantage. Qu'est-ce qu'il lui prenait ? Mais qu'est-ce qu'il lui prenait ?

Elle avait néanmoins soulevé un point intéressant. Pazrhdan et elle ne s'en rendaient pas compte, mais la situation politique chez les Nains avait évolué récemment, et ceux-ci avaient de nouveau un Roi. En théorie, tout accord de la plus haute importance ne pouvait être signé qu'entre monarques et leurs représentants. Or les Nains des Monts du Fer ne représentaient pas le Roi des Nains. Cela toutefois, les Conseillers l'ignoraient, et ne l'apprendraient jamais si ce n'était de la bouche d'un Naugrim. Il en allait de même pour les Dalites, mais sur ce point Sh'rin était plus confiante. Ils étaient présents quand le Général Huzda avait reçu la délégation du Sénéchal Roderic, et elle était donc tout à fait consciente de leur impuissance pour le moment. Ils réagissaient à la menace commerciale, mais ne souhaitaient surtout pas contrarier politiquement leur puissant voisin. D'une certaine façon, ils jouaient tous sans roi dans cette partie, et c'était cela qui rendait les choses curieusement excitantes. Ils n'étaient soumis qu'à leurs vils instincts, sans personne de censé pour les contrôler, les diriger, les canaliser. Reprenant avec une assurance qui inquiétait de plus en plus le boiteux, Sh'rin poursuivit :

- En ce qui concerne le Général, ses ordres concernent essentiellement la sécurité, le maintien de l'ordre et l'intérêt des soldats. Il ne me semble pas habilité à négocier quoi que ce soit de nature commerciale, et c'est certainement la raison pour laquelle il ne s'est pas présenté à vous.

- Euh, Conseillère ?

Pazrhdan n'avait pas pu s'empêcher. Il lui posa une main sur le bras et, se rendant compte qu'il avait capté son attention au moins autant que celle du Nain, il tenta une esquive misérable :

- Je ne pense pas que nous puissions dire que le Général est uniquement concerné par des questions de sécurité, vraiment. Il a été très présent dans les négociations avec les Dalites, dans le cadre de ses fonctions. Il agit quelque part comme un ambassadeur, et…

- Un ambassadeur qui ne négocie pas d'accords commerciaux, je présume que cela n'intéresse pas maître Nurrin, me trompé-je ?

Il demeura bloqué un instant. Elle venait de le moucher ? Elle venait vraiment de le moucher ? Lui qui avait cru qu'elle allait être réservée et effacée, qu'elle allait le laisser gérer parce qu'elle n'allait pas bien… Diantre, s'il avait su il la lui aurait lancée cette pique matinale ! Afin de ne pas encore plus ridiculiser leur nation par ces querelles intestines que le Nain n'aurait jamais dû voir, Pazrhdan ravala son commentaire acerbe et laissa Sh'rin reprendre :

- En ce qui concerne nos rôles en tant que Conseillers, je pense que vous les connaissez déjà. Nous nous chargeons de veiller à ce que les transactions qui sont conclues ici ne soient pas en contradiction avec les intérêts de notre souveraine. Il me semble juste de dire que pour l'heure, les négociations portent exclusivement sur la vente de cet arsenal, n'est-ce pas ? Si cette vente se conclut, et qu'un pont est posé entre notre peuple et le vôtre, alors vous n'aurez certainement plus à discuter avec des représentants de Sa Majesté, mais avec Sa Majesté en personne. Votre souverain et elle sauront trouver à s'accorder, j'en suis persuadé.

Pazrhdan se demanda si elle était folle. Il la regardait avec l'air incrédule de celui qui voit quelqu'un scier minutieusement la branche sur laquelle il est assis, sans rien pouvoir faire. Ce n'était pourtant pas faute de lui lancer des œillades entendues, comme pour lui dire « non, non, vous sabotez tout ! ». Il ne savait pas si tout cela faisait partie d'un plan bien huilé qu'elle avait en tête, ou si elle se contentait de dire exactement ce qu'elle savait compromettre totalement leurs négociations. Pazrhdan s'appliqua à rester silencieux, et il laissa Nurrin répondre. Celui-ci prit la parole tout à fait calmement, ayant la décence de faire comme s'il ne se passait rien d'inhabituel. C'était un point que le Rhûnadan appréciait chez les Nains, leur sens de l'honneur curieux qui les poussait, même en affaire, à ne pas s'engouffrer dans la moindre brèche. Enfin, pas de manière non subtile. En effet, s'il ne releva pas le comportement étrange de la Conseillère, sa seconde vague de questions fut encore plus dérangeante que la première. Pazrhdan sentit que Sh'rin allait répondre la première, il la vit se pencher en avant et prendre une profonde inspiration. Il l'en empêcha sans douceur :

- Sh'rin !

Il n'avait pas élevé le ton, mais la sécheresse de son interpellation bloqua la jeune femme. Elle se retourna vers lui, et il découvrit l'espace d'un bref instant quelque chose qu'il n'avait pas soupçonné jusqu'à présent : de la peur. Une peur viscérale, inhumaine, bien plus importante pour elle que le marché qu'ils étaient en train de conclure ici. Pazrhdan, au mépris de toute convenance et de tout le respect qu'il devait à Nurrin, s'adressa à la Conseillère en Rhûnien :

++ Sh'rin, que se passe-t-il enfin ? ++

Elle le dévisagea une longue seconde, avant de baisser les yeux :

++ Je suis désolée, il faut que je parte ++ Puis en Westron : - Maître, je crains de ne pas être en mesure de poursuivre, je… je ne me sens pas très bien…

Elle ne lui laissa ni le temps ni le choix d'accepter, car en plein milieu de sa phrase elle était déjà en train de se lever. Les deux hommes n'eurent d'autre choix que d'accompagner son geste, le premier sans doute par politesse, le second parce qu'il était sincèrement inquiet :

++ Vous n'allez pas partir en plein milieu de… ++

++ Je suis désolée ! ++

Elle n'ajouta rien, et laissa derrière elle un Pazrhdan abasourdi, appuyé lourdement sur sa canne avec l'impression qu'il n'y avait pas que sa jambe qui le démangeait. Il avait envie de courir après la jeune femme – enfin, courir était un bien grand mot au regard de ses capacités –, de la rattraper et de tirer toute cette histoire au clair. Il avait envie… non, il avait besoin de savoir le fin mot de cette histoire, car il percevait quelque chose de non naturel là-dedans. La veille, elle était parfaitement normale, et désormais, elle était fébrile comme si elle avait croisé un dragon. Il y avait forcément quelque chose… Mais en même temps qu'il avait envie de mettre les choses au clair avec la jeune femme, le petit barbu qui se tenait dans son dos lui rappelait cruellement quelles obligations étaient les siennes. Négocier avec ce fichu Nain, alors qu'il avait envie de tout autre chose pour le moment. Il se retourna vers lui, avec pour une fois une expression concernée sur le visage. Cela changeait de d'habitude :

- Maître, si nous pouvions terminer cela rapidement… Je n'ai pas besoin de vous expliquer que mes pensées vont maintenant à la Conseillère Sharaki, et je tiens à m'assurer qu'elle va pour le mieux.

Il parlait sur un ton sec et militaire, trahissant son passé sous les drapeaux. Il n'avait plus rien de l'homme affable et consternant de cynisme que le Nain avait pu fréquenter. Il avait en face de lui une version différente de Pazrhdan, un homme qu'il aurait pu devenir si cette blessure ne l'avait pas freiné dans sa fulgurante carrière. Le changement était saisissant, et quelque peu perturbant pour quiconque avait côtoyé le Conseiller suffisamment longtemps pour être convaincu d'avoir cerné sa personnalité.

- Ecoutez Maître, je vais être direct, je pense que cela nous fera économiser du temps à tous les deux. Les marchands ici présents vous parlent de leur tribu comme si nous étions au Khand, et qu'ils avaient toute latitude pour aller guerroyer comme bon leur semble. Nous sommes une nation moderne, et les bandes armées qui se promènent hors de contrôle sont appelés des rebelles, des traîtres, des parjures.

Il glissa involontairement une main sur sa cuisse, à l'endroit où sa chair avait été percée. Une blessure dont il aurait pu se remettre, s'il avait été traité à temps… Ce qui n'avait pas été le cas, bien entendu. Les rebelles lui avaient pris bien plus qu'ils ne pouvaient l'imaginer, et en retour il avait eu sa vengeance. Ses mains étaient couvertes de leur sang, et il s'était tellement baigné dans leurs entrailles qu'à son retour, il lui avait fallu des mois pour enfermer le monstre qui sommeillait en lui dans une cage. Parfois, il sentait encore la bête en lui, la « Panthère de Shashtapa » comme ses soldats l'avaient surnommé, s'agiter derrière les barreaux, furieuse. Le regard du Nain ne trahissait pas grand-chose, ni surprise, ni déception, ni colère. Il se contentait d'emmagasiner les informations, et d'essayer d'en faire un tout cohérent. Ce devait être facile dans un sens, car il avait matière à interpréter en regardant les deux Conseillers et leur petit jeu qu'il devait trouver bien ridicule… bien humain, en somme. Mais dans le même temps, comprenait-il vraiment la situation aussi bien qu'il semblait ? Pazrhdan se demandait si l'incapacité à cerner totalement ces petits êtres n'était pas que le reflet de leur propre incapacité à percevoir les motivations profondes des Hommes. Laissant de côté ce débat qui sinon l'aurait intéressé, il poursuivit :

- Je ne suis pas Sa Majesté, et je ne peux dire quels sont ses plans pour ce comptoir. Je ne veux pas non plus discuter de la capacité des clans à engager leurs forces pour vous – voilà qui leur coûterait trop cher, et qui ne leur rapporterait rien en fin de compte. Ce que je peux vous dire, en revanche, c'est que ce poste-avancé perdurera.

Il avait utilisé le terme poste-avancé au lieu de Comptoir, trahissant involontairement sa pensée profonde. Pour lui, le commerce n'était qu'un bénéfice secondaire de toute cette expédition, qui servait en réalité à conforter leur position dans la région. La réalité était sans doute plus complexe, et il était certain que Lyra trouvait un intérêt certain à voir les autres peuples de la Terre du Milieu venir se rassembler ici pour négocier. Le vétéran, lui, ne pensait pas en ces termes : le négoce l'ennuyait quand il ne le révulsait pas, et il pensait avant tout en guerrier. Il poursuivit sur sa lancée :

- J'ignore comment fonctionnent les choses chez vous, Maître Nurrin, mais sachez que sur ces terres, seuls les vainqueurs font le droit. Tant que ces lieux seront sous notre contrôle, et ils le resteront je peux vous l'assurer, vos réclamations vides de sens et de fondement resteront sans réponse. Ces terres ne vous appartenaient pas davantage qu'à notre nation : nous avons simplement eu l'audace de nous emparer.

L'audace. Pazrhdan n'en manquait, et en disant cela, il provoquait ouvertement le Nain. Il s'en fichait. Quelque part, il faisait preuve d'un entêtement qui n'était pas sain et qui ne favorisait pas la négociation, mais d'un autre côté, il avait le mérite d'être profondément honnête. Probablement que si Sh'rin ne s'était pas éclipsée aussi brusquement, il aurait procédé différemment, mais maintenant qu'il était sur ce chemin, il ne pouvait plus vraiment reculer. Il acheva sa réponse à laquelle le Nain ne s'attendait sûrement pas en ces termes :

- Sa Majesté Lyra ne cherche pas à vous faire la guerre, et je suis persuadé qu'elle croit sincèrement qu'une entente est possible entre nos deux peuples. Nous avons bien des richesses qui pourraient vous contenter, bien des choses que Dale ne pourrait ou ne voudrait pas échanger. Regardez à quel point nos marchands sont désireux de commercer avec vous. N'est-ce pas une preuve suffisante pour vous ? N'insultez pas notre royaume en agissant comme si votre arsenal vous donnait le droit d'exiger plus que le raisonnable. Vous avez aujourd'hui l'opportunité de négocier avec la plus grande puissance de l'Est, et de construire une amitié avec notre peuple. On raconte que les Nains sont sages et clairvoyants… Vous avez l'occasion de le prouver.

Sur ces mots, Pazrhdan se leva en prenant lourdement appui sur sa canne. Son regard était redevenu un peu plus naturel – à savoir sarcastique et provocateur – même si on pouvait toujours y lire une pointe d'inquiétude tournée vers la Conseillère :

- Vous avez ma réponse, Maître Nain. Elle ne vaut pas plus que celui qui vous la donne, mais vous voilà éclairé désormais. Si vous permettez.

Il n'attendit pas vraiment d'avoir la permission, et quitta la tente du Nain qui parut pour la première fois légèrement troublé. Difficile de savoir exactement ce qui le troublait : peut-être la fin de cette conversation, ou la réaction de Sh'rin. Sans doute un peu tout ça à la fois. De bon matin, ce genre de scènes avait de quoi laisser pantois. Pazrhdan, appuyé sur sa canne, fit quelques pas au dehors, regardant autour de lui sans trouver trace de la Conseillère. Il ne pouvait pas vraiment l'appeler à voix haute, sans révéler qu'il l'avait perdue et réveiller incidemment la moitié du camp qui aurait débarqué armes en main pour s'assurer que tout allait bien. Il n'y avait personne aux alentours pour lui donner des indications, toutefois, et il se retrouva à observer dans toutes les directions comme s'il avait perdu sa maison.

- Vous cherchez quelqu'un, Conseiller ? Mademoiselle Sharaki, par exemple ?

Pazrhdan se figea. Littéralement. Il ne se retourna pas pour voir l'homme qui venait de lui adresser la parole. Au lieu de quoi, il répondit par deux mots :

- Maître Terence.

Ce n'était pas vraiment une question, pas non plus un véritable constat. Ce n'était ni un salut, ni une réelle menace. Juste deux mots qui avaient franchi ses lèvres tordues dans un rictus carnassier. Pourquoi fallait-il toujours qu'il arrivât précisément au moment inopportun ? A croire qu'il le faisait exprès. A moins que… Etait-il la raison pour laquelle Sh'rin était si effrayée ? Etait-il lié à cela d'une manière ou d'une autre ? Pazrhdan serra le poing, et fit en sorte de conserver son calme apparent. Céder à la violence ne servirait à rien, même s'il aurait bien fracassé le visage du marchand à coups de poing. Les barreaux qui retenaient la Panthère en lui se tordirent violemment sous une charge de la bête. Il la sentit presque essayer de jaillir de sa poitrine, comme un monstre qui aurait voulu déchirer sa cage thoracique pour retrouver sa liberté. Il inspira profondément. Il avait besoin de conserver les idées claires… même si c'était de plus en plus difficile.


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Bras de fer [Comptoir Oriental] Signry10
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