Aux grands maux les grands moyens . [PV Aelyn]

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Learamn
Capitaine de la Garde du Roi du Rohan
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Localisation : Rohan, Edoras. ( et en mauvais état )
Rôle : Capitaine du Rohan

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Dim 11 Déc 2016 - 10:52
Learamn passa le reste de l’après-midi seul dans sa chambre avec pour seule compagnie ses béquilles qui ne le quittaient plus depuis bien longtemps. D’un côté il les haïssait et les voir lui donnait envie de vomir tant ces simples appuis de bois lui rappelaient la position précaire et finalement indigne d’un guerrier dans laquelle il était plongé.


Installé sur l’un des deux fauteuils de la pièce, il regardait vers l’extérieur à travers la fenêtre sans vraiment voir ce qui s’y passait. Il s’imaginait tous les scénarios possibles pour la mission d’Iran tout en espérant que le succès se trouvait sur son chemin.   S’il voulait vraiment peser dans cette enquête il fallait qu’il obtienne des réponses et vite car il avait l’impression de faire quasiment du sur-place et la courte avance qu’ils avaient pris sur les enquêteurs du Vice-Roi n’était pas éternelle.  Le Capitaine de la Garde Royale avait donc placé tous ses espoirs sur les épaules de l’Orientale qu’il connaissait depuis seulement quelques jours mais dont il avait l’impression qu’elle avait sa carrière d’officier entre les mains. Certes , faire reposer toutes les responsabilités sur Iran aurait été injuste et Learamn n’en avait jamais eu l’intention mai la réalité était telle qu’en l’état c’était elle qui était sur le terrain tandis que lui restait à attendre avec appréhension, encore une fois sur la touche. La frustration était toujours aussi prégnante et Learamn  ne pouvait plus supporter de penser à son spectre qui planait continuellement au-dessus de sa tête et qui le ramenait à la réalité dès que le jeune homme se mettait à espérer et rêver d’un avenir plus radieux. Pour tenter de se changer un peu les idées, le jeune cavalier allongea son bras pour se saisir d’un livre posé sur sa table de chevet; il n’était pas un lecteur acharné ou un grand littéraire mais il avait toujours apprécié cette activité. Dans sa jeunesse beaucoup s’étaient étonnés de voir que ce fils de paysan maîtrisait l’alphabet mais cela avait toujours paru naturel à Learamn. Dans sa famille tout le monde avait appris la lecture et des rudiments d’écriture ,  ses parents en avait fait une clé de voûte de l’éducation de leurs enfants comme avaient sûrement déjà dû le faire leur propre parent.  Peut-être avait -il un ancêtre appartenant à une noblesse qui avait transmis ce précieux savoir de génération en génération qui sait ?  Il entendait encore maintenant la voix rocailleuse  et autoritaire mais pas moins aimante de son père qui lui répétait sans cesse “ La sagesse se trouve dans les chiffres et les lettres.”; dans un certain sens c’était exact. Tout le savoir de la Terre du Milieu ou presque était retranscrit dans de nombreux ouvrages et ceux qui n’avaient pas appris à lire ne pourrait jamais y avoir accès à moins de disposer d’un lecteur attitré, chose plutôt rare chez les petites gens. Son père n’était pas vraiment quelqu’un , un simple fermier des environs d’Edoras mais il avait voulu donner un maximum de possibilité  à ses enfants afin que chacun puisse suivre sa voie ; et la maîtrise de la lecture et de l’écriture , même rudimentaire, ouvrait énormément de passerelles.  Le jeune homme ne se serait peut-être pas retrouvé au poste qui était le sien à un âge si précoce s’il ne présentait pas ses compétences qui avaient dû peser dans la balance.  S’il n’avait que très peu eu l’occasion de s’adonner à la lecture durant ses années de service, déjà plutôt bien remplies, il s’était bien rattrapé depuis Pelargir et sa blessure. Cloué au lit, il s’était occupé  comme il le pouvait et avait bien remercié ses parents de lui avoir appris cette pratique sinon il se serait bien ennuyé et morfondu sur son sort. Ses lectures n’avaient rien de très philosophique ou d’extrêmement pointu ; il s’agissait plus de histoires chevaleresques , de contes, de mythes et légendes traditionnelles du pays racontés par les bardes et les ménestrels mais cela avait le mérite de faire passer le temps sans prétention.  


Au début  du soir, on toqua à la porte. Learamn invita le visiteur à entrer, un majordome élégamment vêtu pénétra , un plateau à la main. L’officier se crispa d’abord, le personnel du palais avait été infiltré par les ravisseurs de Dame Aelyn et peut-être ces derniers y avaient -ils laissés quelques espions , mais quand il reconnut le visage ridé et affable du vieil homme il se détendit. Le nom du personnage lui échappait mais il était familier de la maison.


“Le dîner de Monsieur le Capitaine s’il vous plaît.
-Vous pouvez le déposer sur la table. Merci.”


Le majordome s’éclipsa avec une discrétion professionnelle laissant le militaire à ses sombres pensées et à ses pommes de terre sautées.  D’un oeil peu enthousiaste Learamn avisa le dîner qu’on lui avait servi, à cause de son inactivité le capitaine s’imposait un régime strict pour éviter de prendre trop de poids ce qui pourrait encore retarder son retour sur le terrain. Avec ces semaines sans le moindre entraînement ou déplacement il savait son corps affaibli, une grande partie de sa masse musculaire patiemment construite avait fondu comme neige au soleil et il se devait à présent de contrôler la petite couche de gras qui risquait bien de pointer le bout de son nez sous peu s’il continuait à passer ses journées au lit.

Son assiette était donc composé d’un morceau de poulet de quelque légumes et pomme de terres , d’une miche de pain ainsi que d’un grand pichet d’eau.  En humant le parfum de la nourriture il se rappela qu’il n’avait quasiment rien avalé de la journée et que son ventre criait famine. ll s’empara donc de ses couverts et entama son repas avec appétit, celui-ci n’avait rien d’exceptionnel au goût mais la faim aidant il le trouva excellent.  


C’est à ce moment qu’Iran fit irruption dans la pièce. Heureux de la voir revenir de sa mission sans avoir eu , à priori d’accrocs, il l’invita d’un geste à s’asseoir. La jeune femme lui exposa alors les découvertes et hypothèses qu’elle avait pu faire notamment en enquêtant sur la scène du double meurtre ou encore en examinant les corps à la morgue.  Pour elle l’attaque venait de l’intérieur du palais ; cela avait du sens si on s’en tenait à la théorie que les malfrats avaient réussi à infiltrer le palais.  Mais, fait plus surprenant, elle affirmait avoir reconnu l’un des cadavres puisqu’il s’agirait d’un des hommes l’importunant quotidiennement aux bains et qui avaient manqué de la noyer le matin même. Elle pensait qu’il s’agissait du complice infiltré qui a tué le premier garde avant de lui même tomber sous les coups de ses alliés malintentionnés.  Il n’y avait rien de bien tangible pour appuyer ses propos sauf un élément qui risquait bien de bouleverser le cours de l’enquête.  Iran avait identifié une marque sur le bras du macchabé et l’assurance avec laquelle elle donna sa signification ne laissait pas la place au doute : l’Ordre de la Couronne de Fer. Ces quelques mots prononcés eurent le même effet que le fracas d’un marteau contre une enclume et comme s’il venait d’avoir été poignardé sur place ; Learamn, laissa tomber sa fourchette , interdit , la bouche légèrement entrouverte et les yeux écarquillés de surprise et d’effroi. Lui qui pensait ne plus jamais avoir à entendre parler de cette sinistre organisation la voilà qu’elle revenait l’assaillir avec vigueur dans sa propre demeure.  Après ce court moment de flottement le jeune officier fut pris de l’envie de se lever prendre son arme , réunir ses hommes et partir en croisade sur le champ contre les derniers vestiges de l’Ordre ; mais l’étrangère, prenant le rôle de la voix de la sagesse, calma ses ardeur en lui conseillant d’attendre le lendemain.  Elle n’avait pas tort  , dans leur état de fatigue extrême tout ce qu’il pourrait faire risquait d’être contre-productif.


Iran l’interrogea alors sur cet Ordre, elle voulait en savoir plus sur cette organisation trouble dont tout le monde avait entendu le nom mais presque personne n’en connaissant l’essence. Elle avait visiblement entendu que Learamn avait un passif avec cette nébuleuse.   Un rictus douloureux apparut sur le visage du blessé, visiblement il n’était pas aisé pour lui d’en parler. Mais à présent Iran était mêlé à cette histoire et il en était un peu responsable , elle avait le droit d’avoir plus d’informations à ce sujet.  


Il but un peu d’eau, plus pour se donner du courage et repousser sa réponse de quelques secondes que pour se désaltérer et tendit son pain à son “équipière”.


“Mange; tu dois aussi reprendre des forces.  J’ai ordonné qu’on porte un repas jusqu’à tes appartements mais on peut le faire venir ici puisque nous avons à parler.”


Il s’installa alors plus confortablement dans son fauteuil et se décida  à lui exposer ce qu’il savait sans vraiment savoir par où commencer.


“Sans que je ne le veuille vraiment l’Ordre aura influencé tout mon parcours militaire, toute ma carrière, peut-être même toute ma vie. SI j’ai fait les choix que j’ai fait c’est à cause de l’Ordre, si j’occupe ce poste c’est aussi à cause de l’Ordre et si je me retrouve bloqué dans cette situation morbide c’est encore et toujours à cause de l’Ordre. Il y a une chose dont je ne suis pas bien fier mais que je ne cherche pas à cacher; au début j’étais un de leur sbire. Je ne le savais pas vraiment, à vrai dire je ne connaissais pas l’existence de cet Ordre mais je servais sans l’armée d’Hogorwen, le roi félon qui n’était autre qu’une de têtes de cette organisation. Par conséquent, je les servais bien qu’indirectement.
Mon premier réel contact avec l’Ordre de la Couronne de Fer fut par le biais des armes après ma désertion et mon arrivée dans les troupes du Maréchal Mortensen , le Félon s’était mis en tête d’éradiquer l’opposition incarné par son neveu Orwen, le maréchal et le jeune Fendor à Aldburg et pour ce faire il avait pu compter sur le soutien de ses alliés. Des hommes venus de loin , vêtus de noir et de blanc; à l’époque je ne le savais pas mais Rokh était parmi eux. Ils faisaient partie de cet Ordre, on me l’avait bien dit sans apporter plus de précisions ; je les ai donc combattu sans savoir qui ils étaient vraiment, j’en ai tué et j’ai même été récompensé par une promotion pour cela.  Au lendemain de la bataille et de la victoire j’eus “ la chance” d’en savoir plus puisque j’avais été désigné pour prendre part à une expédition visant à couper la tête de l’Ordre dans leur propre bastion.  J’y ai vu des choses qui défient l’entendement et l’imagination ; en plus de ses troupes régulières qui nous ont régulièrement harcelé tout au long du périple l’Ordre comptait sur des forces mystiques et magiques d’une puissance et d’une violence rare.  Dans les catacombes  Vieille-Tombe,  dans leur refuge , je pense avoir perdu beaucoup mais j’ai vu beaucoup. Presque tout leur état-major était là , des dignitaires influents ainsi que des assassins surentraînés mais il y avait aussi leur chef  : un esprit ancestral , vieux de centaines voire de milliers d’années ayant pris possession du corps d’une jeune fille : l’Orchâl. Mais en payant le prix fort nous avons vaincu l’impossible, battu l’inimiginable. Je m’en étais sorti à peu près indemne physiquement et j’osais enfin lorgner sur l’avenir ; j’avais encore été promu et j’étais de retour au pays. Je croyais que tous ces malheurs étaient derrière mieux et que je pourrai enfin jouir d’un peu de calme et sérénité mais l’Ordre avaient encore de nombreux tentacules et une fois que l’on tombe entre eux on ne peut jamais y réchapper. Je m’étais rendu à la Cité Blanche pour le mariage du Prince d’Arnor et j’ai participé à un sombre interrogatoire dans les souterrains , on essayait de tirer les vers du nez d’une Canthui rescapée de la purge de Vieille Tombe pour savoir où se situait les derniers vestiges de l’Ordre. Parmi les derniers bastions de l’Ordre figurait Pelargir; tombée  lentement sous la coupe de l’Ordre à l’insu de tous.  Je fus alors désignée pour mener à  la libération de la ville à la tête d’une petite compagnie hétéroclite de guerriers des Peuples Libres ; dans l’absolu l’objectif fut atteint mais je ne peux considérer cette mission comme autre chose qu’un échec. Presque tous sont morts  et ceux qui ont survécu seront marqué à jamais parce que je pensais être mon ultime affrontement contre l’Ordre , traînant des peines aussi morales que physiques comme des fardeaux éternels. Je suis revenu meurtri ici , blessé sans savoir si je pourrai à nouveau monter à cheval et accomplir mon devoir mais j’avais une seule satisfaction : celle d’en avoir fini avec l’Ordre. Mais j’avais tort ; voilà qu’il rapplique pour nous atteindre en plein cœur et je ne suis plus en mesure de me dresser face à eux.  Du peu que je sais  cet Ordre regroupe aussi bien des mercenaires parvenus seulement intéressés  par l’argent que des fanatiques sous l’influence de leurs supérieurs dans une structure hiérarchique pyramidale ; ils sont tous des combattants rompus aux arts de la guerre venus de tous les coins du Continent. Ils ont des agents et des adeptes  partout , cachés, tapis dans l’ombre, attendant à nouveau leur heure ; c’est ce qui les rend si  dangereux. “


Learamn se sentait vidée par l’annonce d’Iran concernant la marque de l’Ordre, il avait le sentiment que cette fois il ne pouvait plus vaincre cette hydre qui revenait sans cesse à l’assaut alors que tous la croyaient enterrée.


“Coupez-en une tête , une autre repoussera.”
laissa échapper l’officier dans un murmure.





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Alors qu’ils discutaient encore à propos des derniers événements mais que la fatigue qui les gagnait peu à peu leur intimait de prendre du repos on tapa violemment à la porte des quartiers de Learamn , ce dernier donna son autorisation d’entrer et Eopren fit son entrée. Le briscard affichait une mine inquiète, presque affolée ; de souvenir son jeune ami ne l’avait jamais vu dans cet état.


“Learamn il faut que tu viennes voir ça.
-Qu’y a-t-il ?
Demanda un Learamn impatient , quelque peu mécontent d’être à nouveau dérangé mais qui se doutait aussi bien que quelque chose de grave s’était produit.
-On est entré dans  la morgue, Boliden a été tué et deux corps ont été enlevé, vandalisé et brûlé.
-Quoi?”


Ces deux corps il n’était même pas la peine de se rendre sur place pour savoir desquels ils s’agissaient. L’Ordre avait encore frappé en plein cœur. Learamn se tourna vers Iran .


“Il n’y a plus de temps pour se reposer , il faut faire quelque chose et vite.”


Le problème était que Learamn n’avait absolument aucune idée de “quoi faire”. Il se saisit cependant de ses béquilles, enfila un manteau de fourrure ainsi que sa cape d’officier de la Garde Royale, décidé à voir ce triste spectacle de ses propres yeux, Iran et Eopren sur ses talons. Dehors la nuit printanière était fraîche et un léger vent d’est soulevait les cheveux de l’officier qui claudiquait à une vitesse affolante malgré la douleur et la fatigue qu’il avait relégué au second plan . La lune avait disparu derrière les nuages, annonçant une longue nuit sans trace de lumière.  En arrivant sur place , il vit ses craintes confirmées. L’employé sauvagement assassiné et les deux corps devenus complètements inexploitables. Le feu et le sang , l’Ordre avait frappé par ses deux moyens préférés et finalement c’était peut être là leur seule faiblesse.


Comme frappée par une illumination venant des Valars eux-même Learamn se tourna vers ses deux acolytes.


“Oui ...le feu et le sang…. Il faut suivre le feu et le sang et nous remonterons jusqu’à l’Ordre. C’est toujours ainsi. Le feu et le sang…”



Iran et Eopren échangèrent un regard incrédule, visiblement le capitaine avait vraiment besoin de repos. Et pour cause cette inspiration de génie avait tout d’un coup de folie.



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Ryad Assad
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Ven 16 Déc 2016 - 15:17

Iran, silencieuse comme à son habitude, observait Learamn droit dans les yeux avec une attention presque dérangeante. C'était quand on l'observait sous cet angle, sous cette lumière particulière, que l'on pouvait voir à quel point elle était désespérée de retrouver les assassins de feu son ami. Elle avait soif de la moindre information, et le moindre élément qui pouvait lui permettre de se rapprocher de la résolution de sa vendetta désaltérait son angoisse permanente. L'angoisse d'échouer. L'angoisse de laisser les meurtriers de Rokh s'en tirer et disparaître. Elle réprima un frisson, fermant les yeux un instant alors que le récit se poursuivait ininterrompu.

Le jeune Capitaine, avec une franchise désarmante, lui racontait non seulement l'histoire de l'Ordre mais également la sienne. Il n'aurait pas pu mieux ouvrir son récit qu'il ne l'avait fait, et à mesure que ses mots coulaient, la guerrière comprenait à quel point son destin et celui de l'Ordre de la Couronne de Fer étaient liés. Voilà qui expliquait sans doute pourquoi il ne pouvait pas rester sans rien faire, malgré les injonctions du Vice-Roi. Il avait un compte personnel à régler avec cette organisation, et il souhaitait de toute évidence être de ceux qui porteraient un coup fatal au monstre tapi dans l'ombre qu'ils affrontaient. A cause de ces hommes malveillants, il avait été obligé de s'enrôler contre son propre peuple qui s'était déchiré dans une guerre civile atroce et violente. Il avait dû faire le choix de soutenir des hommes qui s'opposaient à leur roi, et qui étaient ainsi devenus des renégats. Les vainqueurs de ce terrible conflit avaient eu le privilège de décider qui était le bon et qui était le méchant ; ils avaient fait d'Hogorwen le vilain de cette pièce tragique et sanglante, tandis que tous ceux qui s'étaient ligués contre lui étaient devenus des héros. Mais qu'en aurait-il été si l'issue s'était retrouvée inversée ? Learamn aurait probablement été exécuté comme bon nombre de rebelles, et son nom serait passé à la postérité comme celui d'un traître, d'un parjure qui avait soutenu le mauvais camp…

Le destin ne tenait parfois qu'à un fil.

Iran ne put s'empêcher d'admirer la bravoure qu'il avait fallu au jeune homme pour accepter de faire un choix aussi difficile. Tout abandonner, accepter le risque et le danger, et lutter férocement pour défendre une cause perdue d'avance. Tout sacrifier, en payer le prix, et finalement remporter une victoire inattendue… Quand elle le regardait, qu'elle voyait les blessures de sa chair, qu'elle sentait les blessures de son âme… elle ne pouvait s'empêcher de se demander quel choix serait le sien dans pareille situation. Elle appartenait à la Garde Royale, elle avait prêté serment de fidélité absolue à sa suzeraine, et elle avait juré de donner sa vie pour elle si nécessaire. Mais la justice d'une cause importait-elle davantage que les serments passés ? Elle soupira légèrement, alors que la réponse lui apparaissait clairement. Elle était là, évidente, enfouie dans les racines de son éducation, dans les paroles de son père qui lui passait une main sur la tête en lui rappelant qui elle était. Elle avait, inscrite dans sa peau sous la forme de tatouages complexes et indéchiffrables pour quiconque n'était pas initié des secrets de sa tribu, la vérité sous sa forme la plus pure. Une vérité que ses ancêtres se passaient de génération en génération, et considéraient comme leur bien le plus précieux.

Elle remercia intérieurement son père pour son enseignement, et sa mère pour la discipline qu'elle avait su lui inculquer. Elle savait qu'elle ne pourrait pas les décevoir. Jamais.

Revenant à Learamn, elle ne put s'empêcher de lever un sourcil en entendant prononcé le nom de Vieille-Tombe, le terme que les gens d'ici employaient pour décrire la grande cité occidentale du Rhûn. Ainsi c'était au cœur même de son royaume que les ennemis du monde s'étaient dissimulés ? Ils l'avaient fait à l'insu des espions de la Reine Lyra, qui aurait sinon tout tenté pour traquer et éradiquer ces assassins jusqu'au dernier. Iran ignorait jusqu'à quel point les habitants d'ici étaient au courant de ces choses, mais elle ne pouvait pas leur en vouloir d'être méfiants envers elle. S'ils associaient le glorieux royaume de Rhûn aux odieux misérables qui avaient élu domicile dans les catacombes de la cité cémétériale, alors ils ne pouvaient que haïr tous les représentants du premier au motif qu'ils avaient de la main des seconds. A la fois honteuse et indignée, Iran se laissa aller à une moue qui exprimait ses émotions les plus profondes. La colère, le sentiment d'injustice, et bien entendu l'envie de laver l'honneur de son peuple tout entier.

Elle fit cependant en sorte de garder le silence, déterminée à écouter Learamn jusqu'au bout pour ne pas interrompre son récit et lui faire perdre le fil. Ses dernières paroles n'étaient malheureusement pas rassurantes, et alors qu'elle espérait le voir faire preuve d'optimisme, il ne put que la mettre en garde face à la dangerosité de ceux qu'ils traquaient. L'Ordre était une bête puante et répugnante, mais particulièrement coriace et difficile à tuer. Elle savait qu'elle aurait fort à faire, et qu'il ne s'agirait pas de porter la justice à des hommes qui demanderaient merci et pardon. Ils se battraient jusqu'au bout, et elle devrait se montrer impitoyable pour mener sa quête à son terme. Prenant acte, elle hocha la tête avec vigueur, et répondit implacable :

- Nous trancherons toutes celles qui se présenteront. Jusqu'à ce qu'il n'en reste plus une seule. Que Melkor guide notre bras.

Elle sentit que Learamn ne partageait pas totalement son avis, mais elle fut incapable de discerner pourquoi, et elle passa à autre chose. L'état de santé du Capitaine la préoccupait quelque peu, car il paraissait à la fois brûler d'un désir ardent de se remettre, mais également hanté par des souvenirs et de mauvais esprits qui venaient ponctionner son énergie réparatrice. Elle se leva bientôt, et s'affaira à débarrasser son plateau, ses couverts, pour le laisser s'installer confortablement. Elle n'écouta pas ses protestations, agissant avec rigueur et précision. Elle n'avait rien d'une mère en l'occurrence, et elle incarnait toute la discipline d'un soldat cherchant à accélérer la rémission d'un compagnon d'armes. Il n'y avait pas de tendresse particulière dans ses gestes, et elle ne se perdait pas à rêvasser et à sourire pendant qu'elle s'occupait à nettoyer la pièce où ils se trouvaient.

Elle se retourna comme une furie, main sur la poignée de son arme, quand des coups sourds vinrent retentir contre la porte. Les paroles de Learamn résonnaient encore en elle : « Ils ont des agents et des adeptes partout, cachés, tapis dans l'ombre... ». Pendant un bref instant, elle se demanda s'ils n'étaient pas là dehors, venus pour tenter de les éliminer. Elle jeta un regard au Capitaine, qui paraissait moins inquiet, et qui indiqua simplement au visiteur d'entrer. Le guerrier Eopren fit son apparition, et Iran se détendit légèrement. En temps normal, probablement qu'il aurait été surpris de la voir dans cet état, mais il paraissait venir pour des affaires plus urgentes, et il en oublia même d'appeler son supérieur hiérarchique par son grade.

Ce fut précisément ce détail qui inquiéta la guerrière, car un tel manquement au protocole ne pouvait signifier qu'une seule chose : quelque chose de très grave était arrivé. Les explications du militaire tombèrent comme un coup de massue, et Iran ne put s'empêcher de s'exclamer :

++ Impossible ! ++

Mais c'était au contraire bien possible, car leurs ennemis avaient déjà prouvés qu'ils pouvaient s'introduire dans le Château d'Or. Quel endroit de la ville ne pouvaient-ils pas toucher ? La colère s'empara de la guerrière, qui se fit soudainement très sombre, ruminant sa propre stupidité. Les preuves dont ils avaient besoin… envolées ! Leur seul piste venait désormais de disparaître, et elle ne pouvait pas concevoir qu'après avoir été si proches de leurs ennemis, ils se retrouvaient désormais perdus au milieu de nulle part. Son menton se mit à trembler de frustration, mais Learamn était déjà prêt à passer à l'action, et elle se remémora qui elle était, et ce qu'elle devait faire :

- Vos béquilles, Capitaine. Après vous.

Alors qu'ils rejoignaient le lieu du crime, Iran ne put s'empêcher de demander à Eopren :

- Y a-t-il des suspects ? A-t-on vu quelqu'un ?

L'intéressé lui fit signe qu'il n'en savait rien, probablement que l'affaire était trop récente pour que des témoins se fussent déjà manifestés. Elle serra les poings de rage, et descendit la volée de marches qui menait au dehors. Le Capitaine, malgré sa blessure, allait à un bon rythme, et elle fut contrainte d'allonger la foulée pour le suivre. Il était consumé par le besoin de savoir, de découvrir par lui-même toutes les preuves possibles concernant cet incendie. Une ou deux fois, il vacilla sur ses appuis, mais jamais il n'eut besoin de leur aide pour se remettre en route. Sa force de caractère étouffait la douleur, et il progressait sans se rendre compte qu'il souffrait le martyr. Ce fut alors qu'il se retourna vers eux, et qu'il leur lança cette phrase énigmatique. Le feu et le sang. Iran regarda Eopren, espérant qu'il pourrait l'éclairer, mais il paraissait aussi perdu qu'elle. Suivre le feu et le sang ? Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier ? Elle était une traqueuse émérite, mais encore fallait-il que ses proies eussent la bonté de laisser des traces derrière elles. Que trouveraient-ils dans les ruines de la morgue ? Que trouveraient-ils sur des cadavres mutilés et incinérés ? Elle ne reprit pas le Capitaine cependant, et se contenta de le suivre en espérant que son intuition les mènerait quelque part.

Ils arrivèrent bientôt sur la scène macabre, qu'ils n'eurent aucun mal à repérer dans la nuit. Des langues orangées sortaient encore de la morgue, alors que des dizaines de personnes se passaient des seaux pour essayer de contenir l'incendie. Les ravages avaient été maîtrisés, du fait essentiellement que la morgue était avant tout une sorte de caverne aménagée, et non une bâtisse en bois. Sans cela, les dégâts auraient pu être catastrophiques, car le temps était propice à la propagation d'un incendie. Sec, avec un vent léger mais constant… ils auraient eu beaucoup de mal à sauver Edoras si l'Ordre avait voulu frapper fort. Une odeur âcre et répugnante se dégageait du charnier, laquelle incommodait sérieusement les civils et les militaires affairés à achever les restes de l'incendie. Certains, couverts de suie, devaient reculer pour reprendre leur souffle et décrasser leurs poumons, alors que d'autres se précipitaient pour les remplacer. Les habitants avaient fait un bon travail, et ils avaient réussi à inonder l'entrée de sorte que les flammes étaient confinées à l'intérieur. Des hommes particulièrement braves avaient réussi à s'insinuer dans la morgue, et ils en avaient retiré les cadavres, dont deux étaient en flammes quand ils étaient arrivés. Ce n'était que lorsqu'ils avaient réussi, à les traîner dehors qu'ils avaient remarqué que leur tête manquait. Le troisième, assassiné à l'aide d'une lame, n'était autre que Boliden, le type qui s'occupait des lieux. Il était certes un peu bizarre, mais il n'avait jamais fait de mal à personne, et sa mort était autant un choc qu'un mystère.

Mystère que Iran était bien décidée à élucider, et elle ne se fit pas prier pour cela.

Mue par un élan irrépressible, elle se rua dans la chaîne, s'emparant d'un seau d'eau, mais au lieu de le passer à son voisin, elle s'élança vers le brasier. Peut-être Learamn et Eopren crurent-ils qu'elle allait simplement contribuer à éteindre l'incendie – ce qui aurait été un noble geste – et pour cette raison ils ne firent rien pour l'arrêter. Ils auraient peut-être dû. Au lieu de jeter l'eau sur les flammèches qui bondissaient vers elle, elle baissa la tête et pénétra dans la morgue sans réfléchir. La dernière chose qu'elle entendit avant d'être happée par le vacarme assourdissant du feu dévorant fut une voix abasourdie lui crier :

- Revenez, il n'y a plus personne à sauver là-bas !

Mais il y avait quelqu'un encore… Rokh Visuni, son ami, dont elle devait sauver la mémoire. Elle n'avait pas le choix ! Sitôt entrée dans la morgue, la chaleur étouffante la saisit à la gorge, et elle se baissa par réflexe. Sa vision se brouilla, et elle sentit des larmes inonder son regard. Les prochaines secondes seraient cruciales. Observant autour d'elle, elle ne vit que des flammes qui se penchaient dans sa direction, comme attirées par la perspective de la caresser de leurs langues incandescentes. Elle se recroquevilla pour les éviter, et essaya de repérer quelque chose. N'importe quoi qui pourrait lui permettre de repartir d'ici avec un indice ! Mais il n'y avait rien. Pas un objet laissé par l'assassin, pas une note, pas un mot, pas une trace ou un signe. Elle se mit à tousser violemment, et elle piocha dans l'eau du seau pour s'humidifier le visage. Le liquide se transforma en vapeur en quelques secondes, et elle eut l'impression de transpirer encore davantage.

Mais elle devait avancer !

A force de persévérance, elle finit par découvrir quelque chose. Un indice. Un véritable indice ! Un objet grossièrement sphérique qui lui tournait le dos. Elle hésita longuement avant de tendre la main vers lui, mais elle finit par vaincre sa répulsion et par faire ce que son devoir lui commandait. Le visage qu'elle fit pivoter vers elle avait été largement dévoré par le feu, mais il n'était pas totalement défiguré. Elle reconnut le visage de son agresseur, du moins en partie. C'était ça, la preuve !

Elle sourit, et voulut se lever pour rejoindre la sortie, mais son corps refusa de lui obéir. Difficile d'exprimer les choses de manière différente. Son esprit commandait, mais son corps refusait d'agir. Tout au plus était-elle capable de mouvements lents et grossiers, mais rien qui pût lui permettre de se relever et de courir à l'abri. Même le seau qu'elle avait laissé non loin lui paraissait inatteignable en l'état. Elle tomba à genoux, et essaya de progresser tant bien que mal à quatre pattes pour s'extraire de cette maudite prison de flammes qui se refermait sur elle. Toutefois, la tâche était insurmontable. Elle était déjà restée plus longtemps qu'elle ne l'aurait dû, et désormais l'espoir de regagner la surface s'était transformé en un rêve douloureux. Elle s'effondra à plat ventre, le souffle court, privée de l'air que les flammes engloutissaient avidement.

- Iran !

Elle ouvrit les yeux, sans se souvenir de les avoir fermés. Une main ferme la prit sous les épaules, une autre glissa sous ses genoux, et elle se sentit brusquement quitter le sol. L'impression étrange de ne rien peser se dissipa quand elle prit conscience que son sauveur n'était pas Melkor lui-même venu la guider vers ses ancêtres, mais bien un Rohirrim dont elle connaissait le visage. L'ami de Learamn : Eopren ! Elle sortit de sa torpeur un instant, mais au lieu de le remercier, elle lui attrapa le col, et le força à regarder ce qu'elle lui pointait du doigt :

- Regardez ! Cria-t-elle. Regardez ! Regardez !

Il ne faisait que ça, et il finit par voir le visage partiellement brûlé. Elle n'avait pas la force de lui donner plus d'explications, et elle se contenta donc de lui intimer de regarder. Il s'immobilisa ainsi quelques secondes, jusqu'à ce qu'il lui apparût qu'elle n'allait pas lui donner davantage d'ordres du même genre. Alors, accomplissant ce pour quoi il était entré en premier lieu, il franchit la porte de la morgue et ramena Iran à l'extérieur, en sécurité.

La morsure intolérable de l'air glacial lui donna l'impression que chaque pore de sa peau était transpercée par des aiguilles insidieuses. Eopren la déposa sur le sol, et elle fut immédiatement entourée par des Rohirrim qui vraisemblablement ne la reconnurent pas sur-le-champ, car ils s'inquiétaient de sa santé. Elle entendit une voix puissante écarter la foule, et elle vit bientôt le Learamn se pencher vers elle, visiblement soucieux :

++ Capitaine... ++ lâcha-t-elle avant d'être prise d'une quinte de toux, ++ ...de l'eau. ++

Elle n'avait pas réalisé que les mots étaient sortis de sa bouche en rhûnien, ce qui devait laisser son interlocuteur bien embarrassé. Il y eut des questions, pressantes et confuses, mais elle n'en comprit pas une seule. Le Westron, langue qui lui était étrangère, était trop difficile à déchiffrer pour son esprit embrumé, et elle se contenta de répondre :

++ Il a vu… Il a vu son visage… ++

Et elle espérait sincèrement qu'Eopren, lui, pourrait identifier le corps. Ils avaient dû laisser la tête à l'intérieur, et d'ici à ce que l'incendie fût totalement arrêté, elle aurait eu le temps de finir calcinée. Mais si le Rohirrim avait gardé en mémoire les traits qu'il avait pu observer… s'il pouvait faire les liens qui s'imposaient… alors elle n'était pas mécontente d'avoir risqué sa vie ainsi. Cependant, elle n'était pas encore au bout de ses peines…


~ ~ ~ ~


Avalant à vive allure les derniers mètres qui les séparaient de l'effroyable spectacle, Wald et la douzaine d'hommes sous son commandement écartèrent de leur chemin tous ceux qui se trouvaient là, jusqu'à ce qu'ils aperçussent le Capitaine Learamn, de la Garde Royale. Wald appartenait également à ce corps prestigieux, contrairement à ceux qui le suivaient aujourd'hui, et il salua son officier avec toute la déférence nécessaire. C'était un soldat courageux, déterminé et particulièrement loyal. Il avait été parmi les premiers à soutenir la rébellion de Mortensen, et il était de ces hommes sur qui on pouvait compter en toutes circonstances.

- Mon Capitaine, commença-t-il, quelle tragédie n'est-ce pas ?

La question était anodine, mais montrait que l'homme voyait dans son supérieur plus qu'un arriviste catapulté là bien trop vite. Il avait du respect pour Learamn, probablement plus que la moyenne des gardes, mais cela ne signifiait pas qu'il faisait confiance aveuglément aux capacités du jeune homme. Il le savait être un guerrier émérite, et s'il n'avait aucune idée de ce qu'il avait traversé en allant libérer l'actuel Vice-Roi, il pouvait dire que cela avait été un enfer, à en juger par le regard changé du Capitaine à son retour. Il y avait dans les yeux d'un homme qui avait vu la noirceur absolue du monde une sorte de fissure à nulle autre pareille. Toutefois, nombreux étaient les gens qui plongeaient dans les abysses, et tous n'en ressortaient pas grandis. Certains devenaient fous, perdaient contact avec la réalité, ou bien devenaient dangereux. Le regard que Wald plongeait dans celui de Learamn paraissait chercher à établir auquel de ces trois niveaux le Capitaine se trouvait.

- Mon Capitaine, je vais devoir vous demander de vous écarter.

La surprise de Learamn ne l'étonna pas. A dire vrai, il s'attendait à le trouver sur son chemin, et il avait déjà soigneusement réfléchi à la chose pendant qu'ils marchaient vers ses appartements. Il s'attendait à se heurter à un mur inflexible, et il avait été obligé de faire l'état des lieux de leurs forces respectives avant d'arriver. Le plus jeune pouvait faire jouer son grade dans la balance, mais il ne pouvait pas s'opposer à une enquête officielle concernant une affaire aussi grave que celle à laquelle ils étaient confrontés. Il risquait simplement de tout perdre, car le Vice-Roi n'était pas d'humeur à pardonner à quiconque de faire des vagues. Pas même à un soldat qu'il avait pris sous son aile, et qu'il avait toujours protégé.

- Nous avons pour ordre d'emmener l'Orientale avec nous. Je vous saurais gré de ne pas vous interposer.

Voilà, les choses étaient dites. Imaginer qu'il allait accepter aussi facilement était inespéré, mais il fallait compter sur le fait qu'il n'oserait pas faire de scandale devant tant de gens réunis. Il ne pouvait pas non plus espérer la protéger contre treize épées avec ses seules béquilles. Wald posa un regard condescendant sur un soldat couvert de suie qui approchait, paraissant vouloir protéger la jeune femme assise par terre, qui semblait les regarder sans comprendre :

- En arrière soldat, rentrez dans les rangs. Allez prêter assistance à ces gens, puis revenez faire votre rapport quand l'incendie aura été maîtrisé.

L'hésitation se peignit sur le visage de l'intéressé. Désobéir à un ordre direct était passible de très lourdes sanctions, mais la situation n'exigeait-elle pas qu'il demeurât aux côtés de Learamn qui, après tout, était le plus gradé des deux ? Wald, qui avait pour lui l'ancienneté et un charisme certain, haussa les sourcils en voyant Eopren demeurer planté là :

- Je n'ai pas pour habitude de me répéter, soldat. Dois-je faire une exception pour vous ?

La question était rhétorique, et Wald revint à Learamn :

- Cette femme a été vue en train de pénétrer dans la morgue peu avant qu'elle soit incendiée. Les rumeurs circulent vite : on nous a rapporté que l'homme qui travaillait là avait été tué, et que des cadavres avaient été mutilés. Des pratiques atroces que les Orientaux semblent apprécier, n'est-ce pas ?

Iran, qui avait retrouvé ses esprits, bondit sur ses jambes et s'indigna :

- Ce sont des mensonges ! Capitaine, je vous prie de croire que…

- Il suffit, trancha Wald. Gardez votre salive pour quelqu'un qui sera disposé à vous écouter. Il se dit des choses bien étranges à votre sujet, et l'on a rapporté que vous aviez usurpé l'identité du Capitaine Learamn en vous emparant de sa cape pour mener votre enquête sur les deux meurtres. Je suppose que vous n'étiez pas au courant, mon Capitaine. Quoi qu'il en soit, pour ce seul crime, vous êtes passible d'emprisonnement, et si vous êtes reconnue coupable de meurtre et d'actes sacrilèges sur les corps de deux de nos compagnons, je ferai en sorte d'être au premier rang quand vous serez pendue.

Ses paroles, pour glaçantes qu'elles fussent, ne le faisaient pas sourire le moins du monde. Il ne ressentait pas le plaisir sadique que d'autres auraient pu éprouver en cet instant. Il faisait simplement son travail, en espérant qu'il n'y aurait pas de complications :

- Je vais devoir vous demander de me remettre votre lame. Je vous déconseille de résister ou de tenter quelque chose de stupide. Ces hommes, dit-il en désignant les Rohirrim qui l'escortaient, ne portent pas les gens comme vous dans leur cœur. Évitez de leur donner une raison d'agir.

Iran dégaina son épée sans prévenir, et les douze soldats sortirent leurs armes dans un bel ensemble, prêts à charger au moindre signe de danger. Elle les fixait avec attention, glaciale, son regard profond rendu inquiétant par la suie qui collait à son visage et qui assombrissait ce dernier. Analysant encore et encore la situation, elle se rendit compte que jamais elle n'échapperait à autant d'adversaires. Elle n'était pas en état de fuir, et elle ne connaissait pas assez bien la ville pour tenter de se cacher. Sa seule option restait de faire face. Dignement.

La guerrière fit tourner la lame dans sa main, et la tendit à Learamn qui n'eût d'autre choix que de s'en emparer. Elle regarda le Capitaine droit dans les yeux, et souffla :

- Le feu et le sang. Restez concentré sur ça.

Puis, calmement, elle écarta les bras, prête à se rendre sans lutter. Wald jeta alors un regard à Learamn, comme pour lui demander tacitement s'il allait tenter quelque chose. La tension entre les deux hommes était à son comble.

Les gens autour, ombres parmi les ombres, paraissaient ne pas appartenir au même monde que les soldats qui discutaient. Ils se déplaçaient avec empressement pour gérer l'incendie, sans prendre conscience de ce qui se jouait à seulement quelques mètres. Là, sans qu'aucun des acteurs n'en fût conscient, se déroulait le scénario qu'un esprit ingénieux et vil avait écrit. Depuis l'intérieur du Palais, un homme au sourire mauvais porta un toast à la première victime de son plan. L'Orientale avait voulu les suivre à la trace, elle avait échoué. Quand elle aurait été condamnée à mort grâce à quelques témoignages qui ne lui avaient pas coûté si cher que ça, il ferait en sorte de s'occuper du soldat en qui ce maudit Learamn avait confiance. Il y avait forcément un moyen de le faire tomber, et quand il aurait trouvé lequel, il ne resterait plus que l'estropié. Quand ses deux béquilles auraient été jetées dans l'oubli, il aurait le droit au sort que l'Ordre réservait à ses plus féroces adversaires.

Une mort douloureuse, lente, et solitaire.


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Learamn
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Jeu 22 Déc 2016 - 18:52
La lune avait bien disparue sous les nuages mais la nuit printanière n’étais pas orpheline de toute trace de lumière ce soir là. Bien au contraire un brasier incandescent s’élevait des ruines de la morgue , une colonne de fumée surmontait les flammes rouges et oranges emportant avec elle des cendres aussi bien minérales que charnelles. Alertés par l’odeur terrible qui s’était répandue jusque dans les chaumières les plus proches, les habitants étaient sortis en urgence, prêts à aider face à la menace qui frappait à nouveau la capitale du Pays des Seigneurs des Chevaux. Cela faisait  un moment  qu’Edoras n’avait plus connu le baiser mortel des flammes, l’étreinte ardente des incendies mais nul ici ne l’avait oublié et tous savaient quoi faire pour endiguer la catastrophe.

Dans un élan de solidarité qui faisaient parfois dire que les désastres avaient au moins le mérite de souder un peuple des dizaines d’hommes, de femmes et même d’enfants plus ou moins âgés s’étaient précipités aux abords de l’antichambre des défunts pour participer à l’effort commun. On avait acheminé de l’eau à la hâte que l’on recueillait à l’aide de seaux qui passaient de mains en mains jusqu’au bout de la chaîne où les plus braves faisaient face à la fournaise pour tenter de la vaincre. Ces héros inconnus, couverts de suie et victimes des nuées toxiques qui les frappaient de plein fouet se relayaient régulièrement sans quitter de vue leur objectif : défendre leur cité. Ce soir là ils n’étaient pas différents des soldats ou des cavaliers qui veillaient à la sécurité du royaume, eux aussi se battaient avec fierté, orgueil et humanité.

Arrivé sur la scène du crime Learamn s’arrêta quelques secondes pour constater l’ampleur des dégâts et observer la ferveur qui animait ses concitoyens face au danger. Eopren et Iran s’approchèrent de la chaîne de pompiers improvisés qui s’était formé pour aider  à l’extinction de l’incendie. Le jeune officier était resté en retrait, le regard plongé au loin comme s’il essayait de repérer la meute de prédateurs de l’Ordre dans l’obscurité , eux qui devaient déjà être loin à trinquer en l’honneur de leurs méfaits.

"Revenez, il n'y a plus personne à sauver là-bas !"


Instinctivement , Learamn , alerté, fit volte-face et son regard se posa successivement sur l’homme qui avait crié l’avertissement et l’entrée de la bâtisse ou ce qu’il en restait. Il n’eut que le temps d’apercevoir furtivement une longue chevelure sombre qui s’engouffrait sans une once d’hésitation à l’intérieur de cet enfer terrestre. L’identité de cette femme suicidaire ne faisait aucun doute.

"Iran! "
cria le capitaine avant de se rendre le plus vite possible au plus près de l’action.

Dans sa “course” claudiquante il fut dépassé par une silhouette familière qui lui posa au passage une main sur l’épaule tout en lui adressant d’une voix autoritaire une injonction peu commune de la part d’un subordonné pour son supérieur.

“Toi  Jeune Pousse tu restes là! T’as déjà assez donné et on a encore besoin de toi , et pis moi au moins j’tiens sur mes guiboles…”


Sans laisser le temps à Learamn d’émettre la moindre objection, Eopren se rua  à son tour dans la fournaise laissant son capitaine pantois, ne pouvant rien faire d’autre que d’attendre planté comme un piquet toujours aussi passif qu’inutile. Il essaya bien de s’approcher au maximum pour tenter de voir ce qui pouvait bien se passer à l’intérieur mais un mur de flammes s’était dressé devant lui et il ne pouvait qu’imaginer le feu consumant l’intérieur du bâtiment les poutres et les chairs aussi bien vivantes que mortes.


En entrant à l’intérieur de la morgue , Eopren sentit presque instantanément le bout des flammes mordre son corps tout entier et le prendre à la gorge. Il n’allait pas avoir beaucoup de temps pour localiser l’Orientale et la sortir de ce chaos. La manche sur la bouche et le nez pour essayer de respirer le moins possible d’éléments toxiques le vieux briscard avança à l’aveuglette , manquant de tomber à plusieurs reprises ou évitant de justesse une poutre calcinée qui s’était détachée de la charpente.

“Dans quoi tu t’es encore fourré mon vieux?”
s'interrogea à haute voix à la fois pour se maudire et se donner du courage.

A mesure qu’il avançait péniblement, mètre par mètre, il se jurait continuellement que si au prochain pas il ne la voyait toujours pas il ferait demi-tour et laisserait l’étrangère brûler vive. Mais il ne s’y résout pas et chaque fois il se disait “ Laissons lui une dernière chance de se manifester”. Car si en apparence il affirmait fièrement vouloir avant tout sauver sa peau, en réalité il ne pouvait pas simplement l’abandonner ici. Eopren faisait partie de cette catégorie de personnes à l’enveloppe crasseuse et peu reluisante qui cachait pourtant un fond des plus beaux et humains.
Son pied percuta  alors un objet qui se renversa en répandant son contenu liquide sur le sol, la vapeur monta alors du sol brûlant, chatouillant plutôt douloureusement les quelques poils de la barbe mal taillée d’Eopren. Une quinte de toux le secoua brusquement et sa respiration se faisait de plus en plus saccadée, il lui restait peu de temps avant de se retrouver immobilisé ici. Il s’essuya d’un geste approximatif  la sueur qui coulait en abondance sur son front sans que cela ne serve vraiment et , les yeux plissés, tenta de repérer Iran dans le marasme ambiant.

Il aperçut alors une silhouette quelques mètres plus loin , écroulé au sol à priori inconsciente. Eopren se précipita et ne fut soulagé qu’au moment où il identifia les traits de l’Orientale; puisant dans ses dernières ressources il souleva la jeune femme et se tourna pour sortir vite d’ici. Mais la jeune femme le retint en le tenant fermement par le col , surpris et interpellé Eopren regarda dans la direction qu’elle  pointait de son doigt tremblant. Au début il ne vit absolument rien d’autre à part les flammes menaçantes qui lui indiquaient qu’il valait mieux partir d’ici  mais devant l’insistance d’Iran il scruta avec plus d’attention et finit par voir cet objet sphérique qui ressemblait à un ballon. Il fit un pas de côté pour l’observer avec plus de précision ; ce n’était pas une balle  mais bien une tête humaine séparée de son corps qui devait se trouver à l’extérieur avec les autres cadavres. Et ses traits, encore plus ou moins visibles, ne lui étaient pas inconnues… Il toussa à nouveau et cette fois sentit qu’il ne pouvait plus rester une seule fraction de seconde en plus; il bondit alors à l’extérieur et  s’éloigna de quelques mètres de la morgue avant de déposer le plus délicatement qu’il le pouvait la jeune femme affaiblie sur le sol. Alors qu’une petite foule se précipitait vers Iran pour s’enquérir de son état de santé , Eopren se redressa et respira à pleins poumons l’air frais de la nuit rohirrim. Une fois ces poumons nettoyés il se laissa aller à une série de jurons qui eurent la gloire de calmer le grognard.


Les quelques minutes qu’avaient duré le sauvetage d’Iran par Eopren avaient été comme des heures pour un Learamn qui ne tenait plus en place. Alors quand il vit son vieil ami surgir des flammes , la jeune femme dans ses bras, il fut l’un des premiers  à aller à leur rencontre malgré son handicap. Iran était en état de choc mais à première vue ne semblait pas souffrir de blessures graves ou de brûlures importantes. Il allait évidemment falloir demander l’avis d’un guérisseur mais à priori elle s’en était sorti indemne et Learamn pouvait pousser un long soupir de soulagement. Mais qu'est ce qui avait bien pu lui passer par la tête pour se jeter dans les flammes de la sorte ? Il devait sûrement y avoir une bonne raison mais elle était définitivement trop précieuse pour qu'on la perde. Elle marmonna quelques mots dans sa langue natale que le rohirrim ne comprit évidemment pas mais il n’y avait pas vraiment besoin de comprendre le sens de ses paroles pour que l’on juge qu’une rescapée d’un incendie avait besoin d’eau.  Discrètement il prit de sa ceinture l’outre d’eau d’Ent qu’il avait trouvé à Pelargir et il aida son alliée à boire lentement quelques petites gorgées ; cette boisson avait le pouvoir de remettre sur pieds et redonner les forces de ceux qui étaient tombés sans pouvoir se relever et Learamn avait eu plus d’une fois l’occasion de constater ses bienfaits.

"Ne nous refais plus jamais ça Iran. J'ai bien cru te perdre."
lui souffla-t-il avant de se redresser tant bien que mal.

Alors qu’il allait ordonner qu’on la transporte à l’infirmerie , Learamn fut hélé par une voix qu’il connaissait. Wald , l’un des gardes royaux sous son commandement, venait d’arriver sur les lieux. C’était un guerrier émérite qui s’était toujours montré respectueux envers son capitaine et toujours efficace; ce genre d’homme sur qui on pouvait compter et qui ne pouvait vous décevoir.

“C’est une tragédie qui semble en appeler malheureusement beaucoup d’autres.”
répondit sinistrement Learamn à la question du garde.

Les deux membres de la Garde se regardèrent quelques secondes puis le plus jeune avisa les hommes en armes de la troupe qui accompagnait Wald. Quelque chose ne tournait pas rond, les soldats ne s’étaient pas précipités pour aider les civils à finir de maîtriser l’incendie; au contraire ils ne bougeaient pas , presque en état d’alerte et prêt à agir à tout moment. A quoi tout cela pouvait bien rimer? Le jeune cavalier ne mit pas longtemps à le découvrir.

"Mon Capitaine, je vais devoir vous demander de vous écarter."


Etonné, Learamn haussa les sourcils. Il y avait anguille sous roche de toute évidence et le ton grave  de Wald et la présence de ces hommes armés ne pouvaient que renforcer le très mauvais pressentiment de l’officier.

“Qu’y a-t-il Wald?”
demanda Learamn qui eut bien vite une réponse, peut-être même trop vite.


"Nous avons pour ordre d'emmener l'Orientale avec nous. Je vous saurais gré de ne pas vous interposer.
-Quoi? “
ne put s’empêcher de dire le jeune homme sidéré.

Sa première réaction fut de se demander pourquoi mettre aux arrêts cette invitée du palais victime d’une tentative d’assassinat le matin même.  Learamn ne fit aucun geste d’opposition et ne dit rien de plus  toutefois  il ne s’écarta pas et se tenait toujours entre Wald et Iran; lui et ses béquilles. Déchiré entre sa volonté de défendre Iran et son devoir pour le pays le jeune homme ne savait plus quoi faire.  Il aurait pu remettre en place Wald qui était censé répondre de ses ordres mais il connaissait l’homme et si il se présentait face à lui avec tant de fermeté c’est qu’il avait des ordres d’en haut , de plus haut que Learamn au moins. Et refuser d’obéir reviendrait alors  à tout risquer mais d’un autre côté c’était si injuste.


Toujours sur ce même ton ferme , Wald remit en place Eopren qui s’était approché d’Iran lui ordonnant de retourner dans le rang.  Learamn ferma les yeux , espérant que son ami ne se mette pas en tête de faire bêtement des vagues et soit lui aussi emmené , or quand on connaissait Eopren on savait que tout était possible avec lui. D’abord hésitant , le vétéran  jugea, à raison, qu’il était préférable de faire profil bas devant la fermeté du Garde Royal.

Les explications qu’exposa Wald pour justifier l’arrestation d’Iran pouvaient paraître logiques et vraies à des oreilles non informées. Mais Learamn savait l’innocence de l’Orientale, ce qu’on lui reprochait n’était pas de son fait. Dame ! Il aurait dû s’en douter, être plus prudent avec elle au lieu de l’envoyer seule dans la ville pour enquêter ; tout le monde ici ou presque se méfiait d’elle , divers sobriquets et adjectifs  circulaient la qualifiant tantôt de “sorcière” tantôt de “démon”et il n’avait fallu que d’un petit élément déclencheur pour que tout s’embrase, comme cette morgue.
Iran ,elle, s’était déjà relevée , après avoir vu la mort et sa faux au plus près par deux fois en si peu de temps  elle se tenait toujours debout , s’accrochant tenacement et  obstinément à la vie pour finir sa mission. Brave , elle dégaina, prête à se défendre. Learamn se tourna alors vers elle et lui lança un regard quémandeur : le bain de sang n’était pas la solution. Elle lui tendit alors sa lame lui intimant de rester concentré sur le feu et le sang. La mine grave, Learamn acquiesça de la tête  : le feu et le sang” elle avait confiance en l’intuition du jeune homme.

Wald lança alors un regard à Learamn , dernière  barrière entre les soldats rohirrim et la Rhûnienne prête à se rendre. Son coeur le poussait à hurler de pleins poumons l’innocence d’Iran , à crier au complot, à clamer la responsabilité de l’Ordre sous tous les toits. Mais il ne pouvait s’y résoudre : se retrouver tout deux aux arrêts n'arrangerait pas les choses.

Résigné, Learamn fit un pas de côté pour s’écarter et lança un regard noir à son subordonné.

“Vous vous trompez Wald. Je vous l'assure vous vous trompez.”


On se saisit sans précaution d’Iran pour l’emmener et alors que les soldats lui tournaient déjà le dos et que Wald s’apprêtait à revenir sur ses pas , Learamn craqua et ne put réprimer les cris de son coeur qui ne pouvait assister à une telle injustice sans agir.

“Justice sera rendue! Elle est innocente! VOUS M'ENTENDEZ ? ELLE EST INNOCENTE! VOUS VOUS FOURVOYEZ.”

Et alors qu’animé par un élan de folie il se précipita vers le groupe mené par Wald comme pour leur arracher l’Orientale il fut retenu par des bras puissants qui le tirèrent en arrière. Une main rugueuse se posa également sur sa bouche et réduisit le jeune homme au silence.

“Eh! Du calme Jeune Pousse ! C’est pas en jouant les  héros stupides que ça va aider.”

Sous l’emprise d’Eopren, Learamn se débattit d’abord tout en voyant les soldats et son alliée s’éloignait de plus en plus jusqu’à se fondre dans les ténèbres. Abattu , l’officier se calma cependant et son ami put le relâcher.

“Décidément être l’homme de la situation deux fois en une journée c’est vraiment trop pour moi.”
fit le vétéran avec un petit sourire en coin.

Mais Learamn n’avait pas le coeur à rire; il s'affaissa sur ses béquilles maudissant son impuissance. A présent qu’il ne pouvait plus même faire valoir ses galons pour s’opposer à des subordonnés que lui restait-il donc? Etait-il définitivement devenu un capitaine d’opérette?

“Allez viens vaut mieux ne pas traîner trop longtemps dans le coin.”
fit Eopren.

Lentement , les deux hommes se dirigèrent vers le coeur de la capitale endormie  sans savoir où ils allaient laissant derrière eux cette scène sombrement luminescente. Ils erraient comme deux vagabonds dans les ruelles d’Edoras. Un chat noir passa devant eux, signe de mauvaise étoile disaient certains; Learamn n’avait jamais été un grand adepte de la superstition mais il eut tout de même une inexplicable envie de tordre le coup du petit félin.

“L’Orientale s’est jetée dans la morgue en feu pour y sauver des preuves
, lâcha finalement Eopren brisant ainsi le silence de glace qui régnait entre eux depuis de longues minutes, quand j’y suis allé elle m’a montrée une tête , séparée de son corps , on voyait pas grand chose mais je crois l’avoir reconnu. C’est Mandred , le grand blond dont je t’ai parlé l’autre jour et dont tu voulais de plus amples informations sur lui et ses deux compères.

-Oui”
répondit simplement Learamn qui semblait perdu dans ses pensées et avait à peine entendue la “preuve” pourtant capitale que venait de lui exposer Eopren.

“Il faut que je parle au Vice-Roi, lui seul peut nous aider. En plus si l’Ordre est mêlé à cet histoire , il ne pourra que m’écouter.
-L’ordre? Quoi? L’Ordre est lié à tout ça ? Mais il n’existe plus.Non ? Si? J’ai raté un chapitre ou…”

Evidemment Eopren , s’il leur avait donné de précieux coups de pouce,  n’avait pas participé activement à l’enquête de Learamn et Iran. Le jeune officier, qui se retrouvait avec un seul et dernier allié , décida alors de lui faire un bref résumé des informations qu’ils avaient  obtenues.

“Donc si Mandred fait partie de l’Ordre et est mêlé à l’agression dans les bains ainsi qu’à l’enlèvement de Dame Aelyn cela veut dire qu’il y a des chances que ces deux acolytes aussi.
-Parfaitement et tâche de les retrouver les pendant que je vais parler au Vice-Roi.
- A vos ordres Capitaine Jeune Pousse.”


Le petit jeu avait assez duré, mû par sa fierté et son égoïsme Learamn avait joué avec le feu et Iran en faisait à présent les frais. Elle était celle qui avait crue en lui , en ses capacités quand tous s'était détournée; il ne pouvait pas ne pas tout mettre en oeuvre pour réhabiliter son honneur. Il était temps d’exposer tout ce qu’il savait à Gallen Mortensen et tant pis s’il allait devoir avouer qu’il a délibérément désobéi , les enjeux étaient trop important et à présent seul le Champion de Rohan était capable d’agir et de les guider.


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Eopren faisait partie de ces hommes très apprécié dans la troupe, bourru et pas très à cheval sur le code de l’armée; il semblait être au courant de tout ce qui se passait dans les rangs des simples soldats , il fallait croire que ses petits trafics ne lui remplissaient pas que sa bourse mais lui permettaient aussi de tisser des liens et recueillir des informations car quasiment tout le monde ici faisait confiance au vieux Eopren; ce n’était pas le genre à tout raconter aux officiers dans l’espoir d’une promotion. C’est ainsi qu’en un temps record que n’importe quel espion aguerri de la couronne aurait été incapable de battre il sut que l’un des deux compères de Mandred avait disparu durant la journée, sûrement enfoui tandis que l’autre se trouvait dans son dortoir , sûrement plongé dans un profond sommeil  au vu de l’heure. Un sommeil que le briscard allait se faire un plaisir d’interrompre avec la douceur qui le caractérisait.

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Learamn arriva devant la salle d’audience du Vice-Roi, où il y avait d’ailleurs de grandes chances pour qu’il n’y soit pas. Deux gardes, eux aussi censés obéir aux ordres de Learamn , lui barrèrent la route de leurs longues hallebardes.

“Le Vice-Roi ne reçoit pas , navré Mon Capitaine.”
fit un des deux gardes dénommé Fokril. Un grand homme maigres aux longs membres rachitique et aux cheveux clairs coupés très courts.

Fokril faisait partie de ces hommes qui n’avaient jamais vraiment vu en Learamn un capitaine digne de ce nom pour la Garde Royale et il faisait toujours partie des premiers au rendez-vous quand il s’agissait de défier l’autorité du jeune homme incapable de monter à cheval ou de s’entraîner.  Il estimait qu’un capitaine de la Garde Royale ne pouvait pas être un jeune chanceux et pistonné  dont la blessure le condamne à l’oisiveté durant des mois voire des années. Autant dire que Fokril se délectait de la  situation actuelle : la petite accentuation moqueuse sur le “mon Capitaine”  et ce petit air satisfait sur son visage trop allongé allaient en tout cas dans ce sens.

“Je dois lui parler , c’est urgent!”


Fokril ouvrit la bouche pour répondre avec sarcasme mais son compagnon d’armes fut plus prompt. Plus petit et trapu, une barbe encore duveteuse cachait tant bien que mal ses jeunes traits. Evdal était un soldat jeune mais prometteur et une relation de confiance s’était vite installée entre lui et Learamn; il s’adressa à capitaine de manière bien plus respectueuse et déférente.

“Mon capitaine , c’est que nous avons reçu nos ordre du Vice-Roi en personne, cela nous serait compliqué de…
-Dites lui que cela concerne Dame Aelyn.”  


Agacé par cette perte de temps Learamn avait fini par lâcher la phrase qui pouvait peut être provoquer une réaction et c'eût l’effet escompté. Les deux gardes échangèrent un regard , l’importance que le Vice-Roi accordait à cette affaire dépassait sûrement toute autre chose et si jamais l’ex Maréchal apprenait que deux de ses gardes avaient refusé que leur capitaine ayant des informations capitales s’entretienne avec lui , ils risquaient gros , à vrai dire ils préféraient même  ne pas envisager la chose. Et ce fut Fokril lui même qui disparut derrière la porte pour savoir si Mortensen était prêt à recevoir son poulain meurtri.

Dans l’attente Learamn baissa les yeux sur ses mains pleines de cendres et sang qui s’échappait de plusieurs petites coupures qu’il s’était faite proche de l’incendie. Le feu et le sang; l’Ordre était marqué dans sa chair, indissociable de son corps..



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Ryad Assad
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- -:

Jeu 29 Déc 2016 - 17:25

Iran était encore légère étourdie après son séjour dans la fournaise, mais ce ne fut pas la raison pour laquelle les hommes qui l'encadraient la saisirent fermement par les bras. Ils craignaient davantage de la voir s'échapper que de la voir s'effondrer sur le sol, prise par une soudaine faiblesse. Ils s'y étaient mis à deux pour cela ; un de chaque côté, comme une escorte zélée, tandis que les autres s'étaient déployés devant et derrière elle, formant un barrage de leur corps entre elle et la liberté à laquelle elle avait jusque là été habituée. En fait de liberté absolue, elle avait surtout goûté à une laisse plus longue que la normale. Edoras, quoi qu'elle y fût théoriquement invitée, n'était pas un territoire dans lequel elle pouvait se promener librement, et son incarcération à venir n'était que la preuve que son statut se rapprochait davantage de celui d'une prisonnière politique. Les hommes ici considéraient que sa présence étaient contre nature, car ils craignaient la sorcellerie des gens de l'Est, et ils étaient animés d'un ressentiment encore brûlant par rapport aux exactions de l'Ordre de la Couronne de Fer. Cela ne rendait pas la situation plus juste pour autant.

La guerrière, cependant qu'on l'emmenait au loin, se retourna pour jeter un dernier regard au Capitaine Learamn. Elle aurait voulu pouvoir lui crier quelque chose, lui dire que tout allait bien se passer, et qu'il devait continuer sans elle. C'auraient été des mots héroïques, pleins de bravoure, qui n'auraient pas manqué de souligner à quel point elle était prête à tout sacrifier pour leur quête. Elle n'en trouva pas la force, pourtant. Ses lèvres restèrent closes, et elle se contenta de le dévisager avec un mélange curieux de déception et de résignation. Les deux sentiments n'étaient pas dirigés contre lui, mais il était le seul qui pouvait les recevoir et les apprécier à leur juste valeur. Il était le seul qui pouvait comprendre à quel point la situation était terrible, car non seulement elle respirait l'injustice, mais en sus elle les éloignait de leur principale préoccupation, qui était de mettre la main sur leurs ennemis. Le temps précieux qu'ils ne récupéreraient jamais était gaspillé sur le sol, piétiné par les soldats inconscients de leur crime. Et les deux Rohirrim qui restaient en retrait savaient qu'agir contre cette folie reviendrait à réduire leurs chances à néant. Ils devaient rester focalisés sur leur mission. Le regard qu'Iran et Learamn avaient établi se déchira comme un morceau d'étoffe soumis à une tension trop forte, quand la pression des soldats se fit insoutenable. Elle cessa de résister, et se laissa emporter là où ils avaient décidé de la conduire. Sans doute un trou sombre et puant dans lequel elle aurait le temps de réfléchir à sa condition. Tête basse, enlevée dans l'anonymat le plus complet, elle ne trouva un peu de réconfort que dans la pensée que, peut-être, ils avaient fait une découverte qui leur permettrait d'avancer dans leur enquête.

Oui.

Eopren avait vu la tête tranchée.

Avec de la chance, il parviendrait à mettre Learamn sur la bonne piste, et s'ils pouvaient faire la démonstration de la culpabilité des deux survivants, ils résoudraient tous leurs problèmes d'un seul et même coup. Ils pourraient prouver l'innocence de la guerrière, découvrir qui avait apporté les germes de la trahison au cœur de la capitale du Rohan, et peut-être découvrir où était retenue Dame Aelyn. L'Ordre avait voulu faire disparaître ces cadavres pour une bonne raison, mais heureusement ils n'étaient pas parvenus à effacer complètement leurs traces. Il restait encore de l'espoir.

- Pourquoi souriez-vous, Orientale ?

L'intéressée glissa son attention vers le dénommé Wald, qui commandait la petite troupe, et répondit en levant le menton fièrement, refusant de laisser la moindre tentative d'humiliation l'atteindre :

- Je souris car je sais que, même si vous m'arrêtez, vous n'empêcherez pas la vérité d'éclater au grand jour.

Il parut s'étonner de sa réponse pleine de confiance, et la corrigea :

- Je ne cherche pas à étouffer une quelconque vérité. Je fais simplement mon travail.

- C'est tout comme.

Elle se mura dans un silence obstiné après cela, et Wald ne la dérangea pas avec davantage de questions. Il fallait dire qu'en dépit de son désir de vouloir obéir aux ordres qui lui avaient été donnés, il ne pouvait pas s'empêcher de s'interroger face aux réactions auxquelles il était confronté. Learamn avait paru bien sûr de lui en déclarant la jeune femme innocente, et elle-même ne montrait aucun signe d'inquiétude concernant son futur proche. Il s'agissait peut-être d'une tactique pour l'impressionner, ou d'une façon de se cuirasser pour ne pas céder à la panique et révéler bien involontairement des informations cruciales. Qui pouvait le dire ? Pas lui en tout cas : il n'était pas payé pour se poser des questions, et encore moins pour discuter les directives qu'on lui confiait. Soldat avant tout, il se fondait dans sa fonction et n'existait que pour aider d'autres plus intelligents et plus sages que lui à mettre en œuvre leurs grands desseins. Chassant ses doutes, il mit le cap vers la prison où la femme serait retenue, gardant les lèvres serrées.

Ce silence convenait bien à Iran, qui pouvait mieux cacher sa légère inquiétude. A dire vrai, elle n'avait jamais été faite prisonnière, et c'était un fait dont elle tirait une certaine fierté. Elle s'était toujours juré qu'elle ne serait pas prise vivante par l'ennemi, et elle savait qu'aujourd'hui les circonstances étaient particulières puisque justement, les hommes qui l'escortaient ne représentaient pas l'ennemi. Tout au plus un obstacle temporaire sur la voie vers la résolution de son enquête et de sa vendetta. Pour autant, cette situation signifiait aussi qu'elle n'avait aucune idée de la façon dont elle serait traitée une fois qu'on aurait mis son esprit indomptable en cage. Elle se souvenait très bien des récits que Rokh lui avait fait de son séjour au Rohan, notamment de son emprisonnement et des mauvais traitements qu'il avait reçus. Elle ne s'attendait pas à subir la même chose, car elle n'était pas ici en qualité de prisonnière de guerre capturée sur le champ de bataille.

Non.

Ils ne pouvaient pas considérer et punir de manière identique deux crimes qui n'avaient rien à voir… A fortiori car dans son cas, elle n'était que suspecte, pas coupable. Rokh, lui, n'avait jamais caché sa position et son allégeance. Un frisson désagréable lui parcourut l'échine, et elle fit un effort pour contrôler sa réaction et ne pas s'ébrouer comme elle l'aurait souhaité. Les hommes autour d'elle puisaient le peu de courage qui les animait dans leur nombre et dans la peur qu'elle pouvait dégager : elle n'allait pas nourrir et gonfler leur sentiment, au risque de le voir se retourner contre elle un jour. Toutefois, son malaise persistait. Cette sensation qui ne voulait pas disparaître lui donnait l'impression que quelqu'un se tenait penché sur son épaule, et observait chacun de ses faits et gestes. Elle se sentait curieusement épiée, et la présence de ce contingent réduit pour accompagner chacun de ses pas n'était pas pour la rassurer. Mais il y avait quelque chose de plus… C'était comme si… comme si un esprit était là, en train de la scruter, de la regarder pendant qu'elle agissait et qu'elle marchait vers son destin. Elle n'osait même pas se retourner, de peur de voir le visage de Rokh lui sourire. Elle avait déjà eu l'occasion d'apercevoir l'esprit du jeune guerrier, mais une telle proximité avec le monde des morts la mettait mal à l'aise, et elle ne souhaitait pas particulièrement renouveler l'expérience.

- Après vous.

Iran émergea d'un rêve éveillé, et constata qu'ils se trouvaient devant de grandes portes ouvragées, scellées avec soin. Elle ne se souvenait pas vraiment du trajet, et elle aurait été bien incapable de situer l'endroit dans la ville. Ils étaient près du Palais, mais elle ne le voyait pas de là où ils se trouvaient, car la vue lui était barrée par le relief. Des hommes vinrent à leur rencontre, de nouveaux gardes qui les dévisageaient avec un brin de suspicion. Pour ainsi dire, tous les sentiments négatifs étaient polarisés sur elle, et elle leur rendit leur méfiance d'une œillade assassine. Il n'était pas question pour elle de se laisser intimider par les individus qui allaient « assurer sa protection », ou plus certainement essayer de lui faire passer l'envie de rester une seconde de plus dans leurs terres. Dans un coin de son esprit, elle se prit à les trouver stupides : ce qu'ils ne comprenaient pas, c'était qu'elle n'était pas là par plaisir, et que si elle avait pu retourner au Rhûn dans l'instant avec la certitude d'avoir pu venger la mort de son ami, elle l'aurait fait sans hésiter. Mais cela n'était pas encore possible. Dès l'instant où elle aurait rempli ses obligations sur ces terres étranges, elle se ferait une joie de repartir.

- Ça vous fait marrer d'aller en taule ? Demanda l'un des geôliers.

Elle s'était laissée aller à un sourire méprisant qu'elle regretta rapidement. Il était stupide de se mettre à dos ses gardiens avant même d'avoir ouvert la bouche. Essayant de ne pas en rajouter pour ne pas aggraver son cas, elle se contenta de faire « non » de la tête, ce qui parut convenir à son interlocuteur. Il se détourna d'elle, et écouta Wald qui lui donnait les instructions qu'il avait lui-même ordre de suivre. Emprisonner la femme en attendant nouvel ordre, ne laisser personne la voir, la traiter correctement, sans pour autant céder à ses exigences. Elle écouta tout cela d'une oreille distraite, absorbée dans la contemplation de la porte qui ne s'était pas encore ouverte pour elle. Elle lui évoquait vaguement un point de passage vers un monde pire, un monde de souffrance et de ténèbres au sein duquel une place l'attendait. La pensée n'était pas pour la réjouir, et elle sut gré à Wald d'abréger la conversation. Quitte à plonger dans l'arène, autant écourter l'attente et y aller.

Après avoir inspiré profondément, elle abandonna son escorte armée, et se laissa conduire à l'intérieur de la prison par Wald et les deux geôliers. L'intérieur n'était pas particulièrement accueillant, mais elle éprouva une forme de soulagement en se disant qu'il ne s'agissait pas des oubliettes labyrinthiques de Blankânimad. C'était déjà ça… Son idée des prisons, inspirée par ce qu'elle avait pu apercevoir dans son propre pays, l'avait conduite à penser qu'on la mettrait dans une pièce tellement loin de tout qu'on finirait par oublier même où elle se trouvait. Il n'en serait rien pour cette fois. Le garde royal faisait preuve d'un peu plus de sympathie, et il s'arrangea pour rester auprès d'elle alors qu'ils remontaient le corridor principal, autour duquel s'ouvraient des cellules crasseuses et miteuses. La plupart étaient occupées, et les prisonniers tendaient leurs mains vers le petit cortège, quémandant ici un morceau de pain, ici un peu d'eau. Ils étaient misérables et ridicules, leurs membres décharnés jaillissant des bouches obscures de leurs cellules comme des langues de vipère. Wald s'arrangea pour qu'aucune ne touchât Iran. Il ne portait sans doute pas l'Orientale dans son cœur, mais sa galanterie avait pris le dessus sur son désamour. Heureusement !

Les malheureux que l'on gardait ici étaient reclus dans des pièces de taille inégale qui s'étaient rajoutées anarchiquement au fil du temps. Certaines étaient dotées d'une large grille qui servait de porte, et qui avait l'avantage de laisser entrer la lumière. Elles offraient à leurs occupants une certaine connexion avec le monde extérieur, mais plus on s'enfonçait – le terme définissait bien l'impression ressentie par Iran, car il lui paraissait descendre pas à pas dans les entrailles de la terre –, plus les portes étaient épaisses, obscurcissant l'univers intérieur des cellules. De larges battants de bois renforcés de fer et fermés par d'immenses cadenas rouillés étaient refermés sur des inconnus terrés là comme de petites créatures pathétiques. Elle déglutit en se demandant ce qui se passerait si, pour une raison ou une autre, son cadenas devenait trop vieux et refusait de s'ouvrir après qu'elle eût été enfermée dans une minuscule cellule. Resterait-elle bloquée ici jusqu'à la fin de ses jours ? L'idée dut se lire sur son visage, car Wald prit la peine de lui souffler :

- Vous serez entendue demain dans la matinée, ne vous en faites pas.

- Je ne m'en fais pas.

Sa bravoure n'était que bravade, et probablement que Wald s'en rendit compte. Il eut la délicatesse de ne rien dire, et elle ne s'étendit pas davantage sur le sujet. On ouvrit finalement la porte de sa cellule, laquelle pivota avec un grincement désagréable et un raclement qui en disait long sur l'usure de l'ensemble. Elle pénétra librement à l'intérieur, avant de se retourner vers les hommes qui se trouvaient là, et qui échangeaient quelques mots dans leur propre langue. Le garde royal adressa un signe de tête à la jeune femme, et s'éclipsa sans rien ajouter, accompagné par le bruit de ses bottes sur le sol. Les deux autres lui jetèrent un seau et une morceau de tissu, avant d'emboîter le pas du premier, non sans lancer un sourire goguenard à leur nouvelle pensionnaire, qui allait décidément passer une bien mauvaise nuit…


~ ~ ~ ~


La jeune femme se réveilla en pleurant. Sa première réaction fut de sécher ses larmes, alors que dans le même temps les vestiges de son cauchemar étaient emportés dans les tréfonds de son esprit. Elle savait pourtant de quoi elle avait encore rêvé : toujours la même chose, la seule chose qui pouvait la bouleverser à ce point… La mort de son ami, pour ne pas dire de son petit frère, l'avait secouée bien plus qu'elle n'aurait pu l'imaginer. Même aujourd'hui, après tout ce temps, elle continuait de souffrir de son absence, et ses nuits étaient agitées par des visions horribles qui venaient s'imposer à elle. Malgré tout, elle faisait face à chaque nouvelle journée sans rien dire, serrant les dents pour ne pas céder.

Céder n'aidait personne.

Sa tentative pour se redresser lui tira une grimace de douleur. Elle avait mal au dos d'être restée allongée sur une paillasse inconfortable, et elle s'étonnait même d'avoir réussi à trouver le sommeil alors que des bruits suspects – probablement ceux de sales bestioles rôdant autour d'elle – avaient menacé de la rendre folle. Elle serra les dents, et parvint finalement à se redresser, essayant d'observer autour d'elle pour estimer quelle heure il était. Elle n'avait pas été mise dans une des cellules du fond, celles qui devaient être perpétuellement plongées dans le noir, pourtant elle n'y voyait rien. Elle en conclut qu'il faisait encore nuit au dehors, et qu'elle avait tout simplement été dérangée dans son sommeil. Elle s'emmitoufla dans le morceau de tissu – elle avait compris après un moment qu'il s'agissait d'une couverture, bien trop légère à son goût –, et essaya de se reposer pour affronter sa dure journée du lendemain. Mais quelque chose la dérangeait, sans qu'elle put expliquer quoi. Peut-être ce courant d'air glaçant qu'elle n'arrivait pas à chasser, et qui semblait lui murmurer des choses.

- Iran.

Elle sursauta comme rarement. Ses yeux s'agrandirent comme ceux d'un félin cherchant à capter le moindre rayon lumineux. Elle guettait chaque recoin, observant autour d'elle sans rien apercevoir. Son cœur battait la chamade. Elle était sûre et certaine d'avoir entendu une voix !

- Iran.

Incapable de répondre, elle s'immobilisa en essayant de déceler un mouvement dans l'obscurité, quelque chose. N'importe quoi. Son esprit se mit à formuler des hypothèses, essayant d'articuler l'option la plus logique et l'option la plus dangereuse pour trouver ce à quoi elle devait se préparer. Était-ce un assassin venu pour la tuer dans son sommeil, profitant de sa vulnérabilité ? Il trouverait face à lui une guerrière prête à vendre chèrement sa vie, le cas échéant. Mais la voix n'était, curieusement, pas menaçante. Au contraire, on aurait dit qu'elle l'invitait à se rapprocher.

- Iran…

Elle se fit plus faible, et la guerrière ne put s'empêcher de répondre par un « oui » timide. Elle était redevenue une enfant pétrifiée de terreur, recroquevillée dans le noir en priant pour ne pas voir surgir Elessar le Terrible. Elle aurait dû rester silencieuse, et laisser passer le fantôme pour qu'il se rendît ailleurs porter ses malheurs. Et pourtant, au fin fond de sa solitude, elle n'avait pas envie de perdre cette présence qu'elle percevait comme rassurante, amicale, pour ne pas dire familière. Partagée entre ces deux sentiments contradictoires, elle fit de son mieux pour rester lucide et rationnelle. Mais ce n'était pas chose aisée, car la voix reprit, un ton plus bas encore :

- Iran… Le feu et le sang… Si tu veux me venger, donne-leur le feu et le sang…

- Rokh ?

La femme de l'Est se leva brusquement, et s'approcha de la porte de sa cellule, empoignant les barreaux et se mettant à les secouer comme si elle pouvait les faire sauter de leurs gonds :

- Rokh ! Rokh !

Des cris mécontents lui parvinrent des cellules avoisinantes, et elle se tut, essayant seulement de capter un mouvement dans le couloir enténébré. Elle ne vit rien, pas le moindre signe que quelqu'un s'était tenu là. Seulement les premiers rayons du soleil qui commençaient à filtrer sous le seuil d'une porte qui semblait se trouver un monde plus loin. Iran baissa la tête, alors que les paroles mystérieuses tournaient en boucle dans son esprit.

Leur donner le feu et le sang…


~ ~ ~ ~


- Gram ? Gram ? Tu dors ?

L'intéressé ouvrit les yeux, fit une grimace de déplaisir, et repoussa de la main l'homme qui venait de se pencher sur lui en bougonnant :

- Plus maintenant, figure-toi… Qu'est-ce que tu veux ?

- C'est Eopren, il voudrait te parler.

Les sourcils de Gram se froncèrent légèrement, comme si cette phrase anodine venait de déclencher chez lui bien plus qu'elle n'aurait dû. Il était plongé dans un rêve pas désagréable, et être réveillé pour entendre de telles nouvelles n'était pas pour lui plaire. Il considéra sa situation un bref instant : Eopren était un soldat bien connu dans la caserne, toujours embarqué dans des affaires louches mais qui ne faisaient de mal à personne. Il pouvait tout aussi bien venir le voir parce qu'il voulait avoir un renseignement, ou parce qu'il entendait lui vendre quelques trucs qu'il avait récupérés au noir. Mais cela valait-il vraiment la peine de le réveiller en pleine nuit pour ça ? Non, quelque chose clochait, et il n'était pas prêt à baisser sa garde.

- Dis-lui que j'arrive, le temps de m'habiller.

Il attendit que le soldat se fût un peu éloigné pour se lever et prendre ses affaires. Il avait déjà sa tunique sur lui, et il se contenta de récupérer un sac qui contenait ses effets personnels. Il l'avait préparé quand les choses avaient commencé à mal tourner, pour le cas où il devrait prendre la fuite rapidement. Il n'avait pas pensé à échapper à la justice de son propre peuple, mais plutôt à celle de l'Ordre. S'il les décevait, ils n'auraient aucun scrupule à le tuer, et puisqu'il avait été embarqué dans cette histoire contre sa volonté, les chances de ne pas se montrer à la hauteur étaient grandes. Eopren était-il envoyé par la Couronne de Fer pour se débarrasser de lui ? Était-il un de leurs complices, lui aussi ?

Un brin de panique le saisit, et il empoigna fermement son poignard sans bien trop savoir pourquoi. S'il tuait un de ses compagnons en uniforme, il ne ferait qu'aggraver son cas, ce qui n'arrangerait pas ses affaires. Dans tous les cas, il était coincé, alors autant prendre la fuite. Les hommes que Mandred avait contactés lui avaient ordonné de continuer à agir normalement pour ne pas éveiller l'attention. Finalement, c'était sans doute une mauvaise idée, et ils avaient dû s'en rendre compte. Attentif à ne pas réveiller les autres soldats qui ronflaient bruyamment, il tourna le dos à la porte principale et se dirigea vers une issue privée qui menait vers une cour intérieur où les militaires s'entraînaient. Elle était déserte à cette heure, et il lui suffirait d'escalader un mur pour se retrouver en ville, et de là filer. En ouvrant la porte toutefois, il eut la surprise de se retrouver nez à nez avec un plastron aux armes du Rohan.

- Ah… Eopren, je…

Il ne savait pas quoi dire. Le vieux briscard n'était pas né de la dernière pluie, et il avait réussi à le piéger. Il capta un brin d'étonnement dans les yeux de son alter ego, lequel se transforma bien vite en une suspicion à peine contenue.

- Euh… Qu'est-ce que tu fais là ?

La question aurait été plus appropriée dans la bouche du vétéran, qui ne manqua pas de remarquer que plusieurs choses clochaient. Comment expliquer cette sortie impromptue par une porte dérobée, ou encore la présence d'un sac de voyage dans sa main gauche ? Mais ce que Eopren n'avait pas pu déceler, c'était la lame que Gram gardait dans sa main droite, repliée contre son avant-bras. S'il se sentait menacé d'une quelconque manière, s'il percevait l'étau se resserrer autour de lui, il n'hésiterait pas à s'en servir. Et dans ce duel, même s'il n'avait pas la chance de porter une armure comme son vis-à-vis, il pouvait compter sur sa jeunesse et sur un physique avantageux. Reprenant un peu d'assurance, il referma la porte derrière lui, et demanda :

- Qu'est-ce que tu me veux, Eopren ?

La donne avait changé. Restait à savoir lequel des deux serait le premier à faire un faux mouvement…

________

HRP : Je laisse à Nath le soin de répondre pour la partie qui concerne Gallen Smile.


Membre des Orange Brothers aka The Bad Cop

"Il n'y a pas pire tyrannie que celle qui se cache sous l'étendard de la Justice"

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Aelyn
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~ GRIMOIRE ~
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Mar 15 Aoû 2017 - 23:35
[HRP : De retour des morts. Désolée pour cette attente. Si vous voyez des coquilles, sonnez-moi, j'avais pas la foi de relire ce soir, je le ferais demain ^^]

Deux journées entières. Il avait fallu deux journées entières à Aelyn pour se défaire de ses attaches. Elle y brisa deux scalpels et deux autres lames de chirurgie qui lui avait alors coûté un bras… en espérant qu’elles lui sauveraient le sien. Elle n’était pas sûre d’avoir les tripes pour pouvoir couper sa propre main pour se libérer. La simple idée lui levait le cœur. Mais au soir – où ce qui devait être le soir – de la seconde journée d’acharnement, elle entendit clairement le cliquetis salvateur de la serrure de ses liens qui cédait. Le fer s’ouvrit sans un grincement, lubrifié par le sang qui coulait maintenant abondamment de son poignet.
Le soupire de soulagement qui échappa des lèvres de la jeune femme à cet instant précis semblait emporter tout le poids du monde avec lui… Ce n’était que le premier pas vers la liberté mais, par les méaras, que cela faisait du bien de ne plus sentir le poids de ses chaînes.

Il lui avait fallu tant d’efforts pour en arriver là. Sur le qui-vive à chaque essai, effrayée de voir apparaitre un de ses geôliers avant qu’elle n’ait le temps de cacher sa lame dans les replis de sa robe. Plus d’une fois elle s’était crue démasquée, imaginant le sort qui lui serait alors réservé. Mais la chance avait enfin tourné pour se ranger à ses côtés et, malgré de trop nombreuses interruptions, elle avait réussi à mener sa tâche à bien.

La rohirrim était épuisée. La grossesse, le manque de sommeil, la vie spartiate ainsi qu’une nourriture douteuse et peu énergétique ne lui avait fait aucun bien. Elle s’attendait à défaillir simplement en se relevant sur ses deux jambes, ce qu’elle manqua de peu de faire. La tête lui tourna et elle dû s’y reprendre à trois fois pour se redresser de tout son long et soutenir son ventre rond de son bras valide. Et un bon moment encore pour refaire ses premiers pas. Elle avait la nuit pour s’y habituer avant de passer à la phase deux de son plan. Généralement, il n’y avait qu’une ronde à cette période.
Et Aelyn profita de chaque seconde. Elle remit de l’ordre dans ses vêtements pour ne pas risquer de trébucher sur un pan de robe à un moment des moins opportuns. Elle fit l’inventaire des remèdes et éléments médicinaux dont elle aurait besoin dans les prochaines heures, soigna sa plaie… Et commença la mise en place discrète de son piège.

Depuis que le jeune homme un peu naïf et un peu perdu lui avait rendu sa sacoche de guérisseuse, elle avait commencé à échafauder son plan. D’abord très vague, il avait prit en précision au fur et à mesure que la guérisseuse s’acharnait sur ses liens et toutes les heures où on ne lui en laissait pas la possibilité. Maintenant elle était prête à agir. Oh, bien sûr, il y avait de nombreuses possibilités pour que rien ne se passe comme prévu, et elle s’exposait alors aux pires représailles, voir à la mort. Mais comme pouvait en témoigner l’horrible hématome bleuâtre qui lui couvrait le ventre, elle et son bébé n’étaient pas plus à l’abri ici. Elle n’avait même pas réussi à savoir pourquoi elle se trouvait là. Chantage ? Rançon ? Pression ?... Aucun murmure ne lui était parvenu qu’elle aurait pu interpréter dans un sens ou dans l’autre. La seule chose dont elle était sûre, c’était que cette cachette avait la confiance de ses ravisseurs et qu’elle ne pouvait pas compter même sur Gallen pour la retrouver à temps. C’était maintenant son heure. Elle espérait qu’il y avait assez de l’esprit d’Eowyn en chaque femme rohirrim pour guider ses pas vers la victoire de son plan et jusqu’à son foyer.
Elle eut une pensée pour ses garçons. Eofyr et Eogast devaient être horriblement inquiets. Même si elle les savait en sécurité auprès de Sealig et sous la bienveillance d’Alienor, elle n’osait pas imaginer ce qui leur arriverait si elle venait à disparaitre. Cela lui tira des sueurs froides qui la décidèrent à profiter de quelques instants de la nuit pour écrire, à demi à l’aveugle, un bref message pour eux, au cas où il lui arriverait malheur. Un petit bout de parchemin vieux et froissé qu’elle couvrit rapidement, son sang en guise d’encre et une aiguille en guise de plume, avant de le glisser dans sa manche.

Trois ou quatre heures avant l’aube, Aelyn était fin prête. Elle savait que le jeune homme compatissant serait le premier à venir la voir, comme il le faisait chaque fois. C’était à vrai dire le seul qu’elle avait une chance de maîtriser. Elle avait de la peine pour lui, pour ce qu’elle s’apprêtait à faire. Elle aurait préféré qu’il y ait une autre solution mais elle n’en voyait aucune. Il allait payer bien cher son acte de bonté et ne ferait sans doute plus jamais confiance à personne. C’était un vrai gâchis… Mais aucun d’eux ne lui avait vraiment laissé le choix dans cette affaire. Il fallait qu’elle se répète qu’elle et elle-seule était la victime de cette sombre histoire ! Elle était en droit de prendre leurs misérables vies s’il fallait en venir là. Mais elle était guérisseuse jusqu’au plus profond de son être et, par essence, était incapable d’un tel acte.

Quand le jeune homme arriva enfin, elle ne lui laissa aucune chance. Il eut à peine une seconde pour se rendre compte qu’il n’y avait plus personne sur la paillasse. La main d’Aelyn s’abattit sur ses voies respiratoires, couverte d’une poudre suspecte. Et efficace. Le mélange avait un effet radical.
Le jeune homme sentit rapidement ses membres s’engourdirent et son cerveau plus encore. Il put vaguement entendre les mots d’excuses de la guérisseuse dans son oreille, qui résonnaient comme dans un de ces antiques halls nains. Il essaya bien de se débattre et de se dégager mais chacun de ses mouvements lui semblait lent et ses membres, lourds. Il arrêta net en sentant le froid d’une lame aiguisée contre sa gorge, la pointe posé derrière son oreille. Un simple geste fluide mettrait fin à ses jours, et son esprit embrumé lui répétait en boucle de ne plus bouger.

Sans résistance, Aelyn put le guider tel un pantin à travers le petit dédale de sa prison. La jeune mère s’attendait à plus de gardes, ou plus de personnes en règle générale. Mais il n’y avait pratiquement personne.
Quand enfin ils débouchèrent à la lumière du jour, Aelyn fut tellement éblouie qu’elle resserra sa prise sur son otage. Le dos du pauvre garçon prenait un angle bizarre sur le ventre proéminent de l’évadée. Soudain il y eu une cacophonie générale. Le temps de se réhabituer à la lumière du jour, la jeune femme fut entouré d’une poignée d’hommes vociférant, la lame au clair. La peur submergea Aelyn. Et si elle avait fait une erreur ? Et si le gamin était pour eux aussi saccarifiable qu’elle l’était elle-même ? Ils criaient tous ensemble dans le chaos le plus total. Personne ne pouvait s’entendre dans la pièce.

Aelyn respira un grand coup pour reprendre le contrôle. A partir de ce moment, si la situation lui échappait, elle serait morte ou pire. Elle appuya la pointe de sa dague de guérisseuse sur le cou de son otage, juste au creux sous son oreille. Le résultat ne se fit pas attendre, la petite pression fit hurler le jeune homme de douleur et la foule d’agités fit silence. Un silence de plomb. La pression était insupportable. L’air semblait si épais que chaque respiration était une bataille. Et Aelyn marmonnait des excuses étouffées au jeune homme qu’elle torturait littéralement sous les yeux de ses camarades.

« - Un… »

Mais sa première tentative pour parler se solda par un échec cuisant. Sa voix était enrouée par la déshydratation et un trop long temps de silence. Elle s’éclaircie la gorge difficilement et ordonna de nouveau, acide :

« - Un cheval ! Maintenant ! Ou je l’égorge ! »

Ses ravisseurs restèrent figés, se regardant les uns les autres, calculant les chances qu’elle soit sérieuse. L’un d’eux laissa échapper un petit rire nerveux auquel personne d’autre ne répondit. Aelyn perdit patience, et d’un mouvement de poignet, pivota la lame qui mordit de nouveau dans la chair de son otage. Le cercle d’opposant blanchit sensiblement au nouveau cri du jeune homme et s’écarta.

« - Un cheval !!! » exigea de nouveau la guérisseuse.

Elle ne pouvait pas se permettre d’attendre. Si la situation s’enlisait, des renforts pourraient venir ou l’équilibre des forces se renverser. Elle ne pouvait pas prendre ce risque…
Finalement, l’un des hommes, qui avait sans doute vu la lueur de son regard, décida qu’elle était mortellement sérieuse et amena un cheval.
La bête était loin d’être la meilleure et n’était pas harnachée, mais il en fallait plus pour arrêter une vraie rohirrim. Elevée dans un haras, Aelyn, comme le reste de sa fratrie, avait appris à tenir en selle avant de savoir marcher.

Sans se départir de son otage complètement drogué, la jeune femme se déplaça lentement vers la monture qu’on lui confiait et, du talon, l’obligea à ployer. Une fois l’animal à genoux, elle grimpa et obligea le garçon à faire de même. Le pauvre était dans la pire de position pour chevaucher. La tête posée sur l’épaule de la guérisseuse, le dos cassé par le ventre de femme enceinte, les jambes de part à d’autre du cou du cheval. Quand elle serra les mollets sur les flancs de sa nouvelle monture, et qu’elle se redressa, le pauvre manqua de s’ouvrit tout seul la gorge sur la dague. L’assistance retint son souffle devant la manœuvre périlleuse, mais tous ceux qui osèrent faire un pas en avant rencontrèrent le regard furibond de celle qu’ils avaient sous-estimée et qui avait renversé la situation. Un simple regard qui leur fit comprendre de ne pas tenter leur chance.

« - Vous ne pouvez pas partir avec ! » tenta de menacer le plus intimidant « Nous vous traquerons et nous vous retrouverons ! Vous n’aurez nulle part où vous cacher de nous ! »

Mais ses menaces restèrent sans réponse. Déjà Aelyn talonnait sa monture pour s’éloigner à toute vitesse, direction Edoras. Derrière elle, tout le monde se mit à crier et s'agiter dans tous les sens. C'était la panique dans le camps. Ils allaient vite se ressaisir et s'organiser. Il n'y avait pas une seconde à perdre !

De là, la Cité des Rois de la Marche semblait si près, mais Aelyn savait que dans les plaines du Riddermark, les distances n’étaient jamais ce qu’elles paraissaient. Et avec une monture si chargée, elle ne pourrait pas atteindre la cité avant la nuit. Il fallait qu’elle trouve une cachette, un endroit sûr, ou tous ses efforts auraient été vain. Et elle devrait aussi prendre une décision concernant le jeune homme comateux dont la tête dodelinait sur son épaule...
Mais la liberté ! Le vent qui battait son visage lui redonnait l’énergie et la force. Enfin ! Elle se sentait plus puissante qu’elle ne l’avait jamais été ! Elle s’était échappée ! Seule ! Et elle laissa ce sentiment grisant pendre le pas sur l’angoisse. Bientôt elle retrouverait ses fils, Gallen ! Il retrouverait ses bourreaux, leur ferait payé cher, et la vie reprendra son cours…



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Ryad Assad
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Ven 22 Sep 2017 - 21:57
La pluie fine qui s'abattait du ciel d'été précédait l'orage que l'on entendait gronder au loin. Les températures inhabituellement chaudes pour la saison n'empêchaient pas la guérisseuse d'être gelée jusqu'aux os, ses vêtements d'intérieur n'étant pas adaptés à une chevauchée intrépide dans les plaines venteuses du royaume des cavaliers. Le Rohan était aussi beau que rude, aussi hostile que poétique, mais malheureusement la fuyarde éperdue ne pouvait goûter qu'à ses aspects les plus agressifs, ceux que le pays réservait ordinairement à ses ennemis, et qu'il semblait prendre plaisir à faire s'abattre sur une fille de son propre sol. Mais Aelyn se devait de continuer.

Les silhouettes sombres qu'elle avait pu apercevoir en jetant de fréquents regards par-dessus son épaule lui avaient fait comprendre que la traque était engagée, et que ses poursuivants ne lui laisseraient pas le moindre répit. Ils avaient forcé l'allure et fait jouer la vitesse de leurs montures pour envelopper sa trajectoire et la forcer à dévier de sa course. Edoras n'était pas accessible, et la jeune femme avait été contrainte de bifurquer pour échapper au piège mortel que ses ravisseurs entendaient refermer sur elle. La voir morte n'était pas pour leur plaire, mais si elle les poussait dans leurs derniers retranchements en tentant le tout pour le tout afin de rejoindre la capitale, ils n'auraient d'autre choix que de la mettre à mort. Dans ce jeu malsain, il était difficile de savoir qui avait le plus à perdre. Aelyn, en dépit de sa situation critique, gardait encore un peu de contrôle, sous la forme de l'otage qu'elle avait auprès d'elle. Le gamin reposait contre sa poitrine, toujours soumis à l'effet de la poudre mystérieuse… Malgré lui, il constituait sa meilleure chance de survie.

Elle l'avait parfaitement compris quand, après avoir changé de trajectoire, elle avait senti l'étau se desserrer perceptiblement. Les cavaliers avaient ralenti l'allure, cherchant à leur tour à ne pas l'effrayer pour éviter qu'elle se résolût à tuer son prisonnier. De toute évidence, ils tenaient à la vie du môme, ce qui donnait un peu plus de temps à la guérisseuse. Quelques heures, tout au plus, car en dépit de ce gage qu'ils ne l'attaqueraient pas sauvagement, elle ne pouvait pas ignorer ce qu'il adviendrait d'elle quand viendrait la nuit tombée. Ils étaient plus nombreux, mieux entraînés, et ils avaient l'avantage de pouvoir se relayer si nécessaire. Cela signifiait qu'ils la harcèleraient jusqu'à ce qu'elle fût épuisée, pour mieux l'attaquer au moment où elle serait la plus vulnérable. La tactique avait beau être classique, elle n'en demeurait pas moins efficace, et ces tueurs expérimentés savaient s'y prendre avec une proie récalcitrante. Il y avait fort à parier que ce n'était pas la première fois qu'ils se retrouvaient dans le rôle des prédateurs…

La pénombre descendit bientôt sur le Riddermark, pareil à une brume mystérieuse surgissant de nulle part pour égarer les âmes en peine. Au loin, on entendit le tonnerre rugir de toutes ses forces, et la pluie sembla devenir plus froide, plus insidieuse. La nuit n'était pas le royaume des hommes, mais celui des bêtes et des monstres. Il était encore moins le royaume d'une femme seule, à peine armée, enceinte au point de ne pouvoir se déplacer sans effort… Toutefois, Aelyn avait un avantage sur les hommes qui la filaient toujours, mais qui devaient commencer à perdre sa trace maintenant que l'obscurité les aveuglait. Elle connaissait le Rohan, elle était née ici, et bien qu'elle n'eût pas la même science de la géographie du royaume que les soldats qui patrouillaient le royaume ou les marchands qui l'arpentaient, elle savait qu'à quelque distance de la capitale se trouvaient bon nombre de hameaux fermiers où il était possible de trouver une communauté accueillante… des gens qui seraient sans doute prompts à lui offrir asile, assistance, et peut-être à envoyer un cavalier pour prévenir le Vice-Roi et ses éored.

Les yeux de la guérisseuse finirent par accrocher des formes sombres dans le lointain, et quelques petites lumières non naturelles qui vivotaient au milieu de ce qui semblait être une bourgade. Le soleil, qui avait disparu derrière les collines à l'horizon, jetait encore assez de lumière pour qu'elle pût distinguer le tracé d'une petite rivière qui courait vers l'Est. Sans doute arrivait-elle près du Snowbourn. Le village s'ouvrait en contrebas de là où elle se trouvait, et elle dut emmener sa monture le long d'un sentier en pente douce qui serpentait au milieu de petites collines, lesquelles protégeaient les paysans des vents les plus violents. Galoper sur ce terrain n'était pas indiqué, car les sabots de sa monture d'empreint crissaient sur les graviers du chemin, et il fallait sans doute mieux éviter de risquer une chute bête si près du but. Pourtant, à chaque seconde, les malandrins qui la traquaient étaient susceptibles de revenir sur ses talons. Heureusement, elle gagna les abords du village avant de voir leurs sinistres personnes apparaître dans son dos.

A cette heure, et dans les circonstances, les hommes du village s'étaient tous enfermés chez eux, derrière de lourdes portes de bois entretenues avec soin. Curieusement, il n'y avait pas un bruit, et on n'entendait pas les rires et les chants des paysans qui, à la fin d'une dure journée de labeur, s'accordaient souvent un moment de détente commun avant de se séparer pour rejoindre leurs épouses. Ici, s'il y avait une auberge destinée aux voyageurs de passage, elle était fermée. La pluie tombait de plus belle, et le grondement de l'orage annonçait une grosse averse à venir. Il avait fait chaud les jours précédents, et les nuages étaient sans doute le contrecoup de cette chaleur non naturelle. Ils passeraient dans la nuit, rafraîchiraient l'atmosphère, même si hélas la pluie était bien trop maigre pour irriguer les sols du Rohan, meurtris par le froid et désormais pas la morsure du soleil. Aelyn avait beau tendre l'oreille, elle ne pouvait pas entendre autre chose que le son du vent, et celui de son otage qui respirait lourdement entre ses bras. Elle n'entendait pas même le bruit des bêtes que l'on enfermait pour la nuit.

La guérisseuse fut tirée de ses pensées quand soudainement une boule lumineuse surgit sur sa gauche, enfermée dans une lanterne de fortune qui avait connu des jours meilleurs. Le bras qui la maintenait bien haut était trop frêle pour être menaçant, et le cri de surprise et de peur qui s'échappa de la petite poitrine informa immédiatement Aelyn quant à la nature de sa rencontre fortuite. Une enfant, qui ne devait pas avoir beaucoup plus de douze ans à en juger par sa taille, et qui transportait sous le bras un panier d'osier qui devait contenir quelque chose de bien important pour qu'elle fût dehors à une heure pareille.

Avant qu'Aelyn eut trouvé à expliquer à l'innocente qui elle était et ce qu'elle voulait, la gamine tourna les talons en abandonnant prestement son chargement et sa lanterne. Cette dernière se brisa, ramenant la nuit dans un fracas de verre, fournissant une couverture idoine à la petite fille preste et agile. Il ne fut pas difficile pour la guérisseuse de la localiser toutefois, car le village était si modeste qu'elle vit distinctement quelle porte fut ouverte avec empressement, et refermée sans ménagement. La lumière qui avait jailli, provenant sans doute du bon feu qui brûlait dans l'âtre, avait disparu aussi vite qu'elle était apparue. Toutefois, le renseignement était précieux. Il y avait quelqu'un dans ce village.

Aelyn n'était peut-être plus seule face à cette menace mystérieuse…


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Nathanael
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Sam 7 Oct 2017 - 22:52

«… requérons une part des dividendes de la vente des agneaux, en nature ou en numéraire … » Il fronça les sourcils. Il voyait de moins en moins bien les signes et les courbes qui scarifiaient le parchemin. Ses yeux le trahissaient petit à petit et les longues lectures le fatiguaient de plus en plus. Il écarta le support de son bureau et le tint à bout de bras. C’était un peu mieux. «…en contrepartie desquelles nous vous autorisons, pour cette année ainsi que les ans à venir, à faire pâturer les troupeaux du royaume de Rohan sur les versants orientaux des Monts Brumeux qui appartiennent aux territoires des nains de la Moria». Le nain qui s’était chargé de rédiger la missive n’y était pas allé de main morte. Pour en venir à cette simple conclusion, il lui avait fallu deux parchemins griffonnés, l’un de runes naines, l’autre de mots en langue commune. L’alliance basée sur une relation commerciale était enfin scellée. Il avait fallu de nombreux messagers, de longs aller-retour et bien des chevaux fatigués pour en arriver à cette conclusion. Les négociations avaient été menées comme un bras de fer. Les nains avaient chipoté sur des termes bien particuliers, avaient renégocié la part des dividendes qui leur revenait, et ce un nombre incalculable de fois entre la fin du printemps et le début de l’été. Le Grand Argentier l’avait secondé dans cette tâche, mais c’était toujours sa signature qui concrétisait les décisions discutées en conseil. Il n’avait jamais eu aussi mal au poignet, pas même lorsqu’il magnait l’épée. Aussi accueillit-il l’arrivée d’un garde avec grand plaisir. «Enfin une quelconque distraction» pensa-t-il.

- Monseigneur, commença le garde aux cheveux ras.
- Parle Fokril.
- Monseigneur, le Capitaine Learamn souhaite vous parler. Il signale que c’est urgent. À propos de Dame Aelyn …

Les derniers mots moururent sur ses lèvres. Tous ceux qui étaient au courant n’osaient pas aborder le sujet avec lui. Ils redoutaient les élans de colère qui le saisissaient parfois quand la fatigue et l’énervement l’emportaient sur la raison. Il était de plus en plus irascible. Et il y avait de quoi. Aelyn disparue, il avait dû gérer le comportement étrange et les conséquences catastrophiques de la venue d’une elfe à Meduseld, rassurer ses hommes sur les accusations de sorcellerie qu’ils portaient à l’encontre de l’Orientale, lire des rapports sur l’incendie qui s’était produit peu avant, tout en continuant de gérer et d’administrer le royaume d’un enfant roi qui n'avait pas même grandi sur leurs terres. Il s’était résigné à faire arrêter Iran sur les conseils de capitaines plus avisés. L’étrangère avait un comportement trop étrange entre les murs et il ne se permettrait pas de faire deux fois la même erreur. Le Rohan devait primer avant tout.

- Fais-le entrer, dit Gallen.

Sa voix avait été encore plus rauque que de coutume. Il avait assigné son jeune capitaine au repos. Et le voilà pourtant qui se présentait au-devant de lui en claudiquant. Ne lui avait-il pas interdit de se mêler de cette affaire ? Dans ses souvenirs, il lui semblait avoir été assez clair. Mais peut-être le capitaine Learaman avait-il besoin de se voir rafraîchir la mémoire. Se serait-il trompé également à propos du jeune soldat ? Ce n’était pas d’obstination et de désobéissance dont il avait besoin. Mais bien d’ordre et d’efficacité. Les hommes qu’il avait envoyés ici et là étaient revenus bredouilles, les pistes qu’ils avaient suivies n’avaient mené nulle part. Et c’était sans doute pour cela, et uniquement pour cela, qu’il accepta de recevoir Learamn. Par espoir.

- Learamn, Capitaine de la Garde du Roi du Rohan, je t’écoute.

Pas un mot de plus. Gallen s’était levé pour accueillir le jeune homme, mais il ne réussit à lui présenter qu’un ton froid et bourru chargé de remontrances. Lequel des deux faisait le plus peine à voir ? Gallen avait une barbe qui grisonnait doucement, mais sûrement. Ses traits étaient plus tirés que de coutume et sous ses yeux des cernes sombres soulignaient un regard fatigué. L’agitation et l’angoisse l’avaient amaigri et sa mâchoire carrée étirait une peau terne où le soleil ne laissait plus sa marque. Seule l’épée à sa ceinture rappelait l’homme vigoureux et le combattant qu’il avait été. Une épée qu’il maniait encore quotidiennement pour s’entraîner, mais qui n’avait plus mordu la chair depuis de nombreuses semaines, peut-être même de nombreux mois. Gallen ne s’en souvenait pas lui-même. Face à lui Learamn n’était plus que l’ombre de lui-même et l’étincelle d’espoir qui illuminait ses yeux lui donnait l’air d’un de ces guerriers que le sang a rendu fou. Gallen évita de regarder la jambe traînant de son jeune capitaine. Son pied ne se posait pas comme il fallait, à cause de la douleur sans doute. À moins que la blessure n’ait entraîné des dommages irrévocables. Il n’avait pas pris soin de poser la question aux guérisseurs qui s’étaient occupés de Learamn. Quand il était rentré du Sud, il avait demandé aux médecins de tout faire pour sauver un soldat hors du commun. Aujourd’hui, il se demandait s’il avait fait le bon choix. Si Learamn acceptait cet état de fait, il pourrait vivre paisiblement jusqu’à la fin de ses jours avec une pension allouée par la couronne. Mais le jeune garçon n’avait pas l’air d’être là pour demander une quelconque retraite au Vice-Roi.
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Mar 10 Oct 2017 - 12:50
Les portes de la grande salle d’audience finirent par s’ouvrir vers l’intérieur et  Learamn s'y engouffra en remerciant de la tête les deux gardes en poste: Evdal lui répondit par un petit sourire respectueux tandis que Fokril se contenta de lui lancer un regard contrarié. Toujours accompagné de ses compagnons de marche en bois, le jeune capitaine progressa de plusieurs mètres sur le sol de pierre parfaitement poli sur lequel se reflétait l’image du jeune homme qu’il ne préférait pas regarder; il n’était sans doute pas très présentable mais  ne voulait pas savoir à quel point. Plus loin, devant lui, le Vice-Roi siégeait sur son trône et le dévisageait d’un regard sévère et indéchiffrable. Lui aussi avait connu de meilleurs jours: les traits tirés de son visage trahissaient son état d’extrême fatigue tandis que  ses cheveux grisonnants avaient perdus de leur superbe. Mortensen était-il vraiment fait pour rester ici et gérer les affaires politiques ? N’était-il pas plus fort et charismatique sur son cheval et l’épée à la main? Ici il semblait faible, si faible et vulnérable; la figure irréductible du Champion du Rohan s’était érodée. Néanmoins Learamn avait toujours le plus profond des respects pour l’ancien maréchal qui avait été son modèle et son guide durant des années, ils s’étaient fait mutuellement confiance; le jeune homme n’avait jamais hésité à suivre son mentor dans les missions les plus dangereuses et ce dernier ne lui en avait jamais caché sa reconnaissance.
Mais depuis le départ d’Aldburg et l’arrivée à Edoras les choses avaient évolué, malgré la mort du roi félon l’air de Meduseld était toujours vicié et troublait encore les esprits des ses occupants. L’heure était à la méfiance et même les amis de toujours étaient devenus suspects.

 Mortensen s’était levé pour accueillir le capitaine de sa Garde mais le ton de sa voix ne  laissait planer  aucun doute sur son état d’esprit peu avenant du moment. Il avait bien  spécifié à Learamn de rester à l’écart de l’affaire autour d’Aelyn et ce dernier avait délibérément désobéi avec le concours d’Iran mais les enjeux étaient trop important pour que le jeune cavalier reste muet; il avait fait des découvertes dont il était l’un des seuls à pouvoir mesurer l’importance et l’arrestation d’Iran montrait qu’il y avait bien d’obscures forces et influences qui se mouvaient entres les murs du palais au nez et à la barbe de Gallen Mortensen.

Excellence, commença Learamn les yeux rivés vers le sol, je sais que vous m’avez ordonné de rester à l’écart de tout ce!a mais…”

Il marqua un temps de pause et guetta une quelconque réaction de son supérieur, c’était un homme impulsif qui abhorrait l’insubordination, de  plus sa situation actuelle l’avait probablement rendu encore plus irritable; l’entrevue pouvait donc très bien tourner court si Learamn n’employait pas les bonnes formules mais le jeune homme ne pouvait se permettre de repousser ses requêtes et n’avait aucune solution de repli: le temps était compté, peut-être même encore plus que ce que le Vice-Roi imaginait.

Le jeune homme se redressa légèrement mais son regard s’arrêta aux pieds de son interlocuteur, il n’osait toujours pas affronter son regard destructeur.

“ Mais j’ai fais le serment de vous protéger vous et vos proches, de vous protéger jusqu’à la mort.  Et aujourd’hui un danger vous menace.”

Il se risqua à regarder encore un peu plus haut mais s’arrêta au niveau du buste richement vêtu de Mortensen. Il se surprit à trembler, il avait peur, peur de celui sur qui il avait toujours compté. Learamn était plongé dans l’inconnu, même avec ses amis et modèles de toujours. Ce n’était  d’ailleurs pas un hasard si ces derniers jours il n’avait donné sa confiance qu’à une étrangère sur laquelle il ne savait rien: l’inconnu était moins susceptible de blesser gravement que celui qui a toujours été ami.
 

“Etant dans l’incapacité de vous défendre moi-même physiquement j’ai choisi d’enquêter  à l’aide d’intermédiaires. Je sais que cela va à  l’encontre de vos ordres cependant en agissant de la sorte je n’ai fais que honorer mon serment. Mais trêve de bavardages si je suis venu vers vous c’est car vous devez savoir que…”

Cette fois il releva complètement le regard et soutint celui de Gallen qui ne l’avait  pas lâché des yeux. Face aux yeux perçants du Vice-Roi, le jeune homme aurait pu défaillir mais le moment était trop grave pour cela.

“Majesté, l’Ordre de la Couronne de Fer est de  retour. La dernière tête n’a pas été tranchée et sévit ici même en aveuglant nos cœurs, ce sont eux qui sont derrière l’enlèvement de votre compagne et bien d’autres maux de notre royaume.”


Il avança de quelques pas pour être au plus proche de son interlocuteur qu'il semblait presque défier.

“C’est Iran, l’Orientale que vous avez envoyé aux fers, qui les a démasqué et l’Ordre a alors tout mis en place pour se débarrasser d’elle en se servant de vous. Ils ont endormi notre vigilance en emprisonnant celle qui n’a jamais été que victime dans cette affaire.”


A mesure qu’il parlait Learamn prenait de plus en plus d’assurance et une petite lueur s’allumait au fond de son iris; une lueur de folie qui le galvanisait en dégageant toute forme de crainte.

“ Vous connaissez mon engagement contre cet ordre maléfique et je vous assure que si je vous dis qu’ils sont là c’est que j’en suis certain. La morgue a été brûlée et des personnes assassinées ; Majesté vous connaissez leurs méthodes aussi bien que moi…”


Tout comme Learamn, Gallen avait de nombreux comptes personnels à régler avec cet Ordre qui l’avait tant de fois  tourmenté et torturer.

“ Le feu et le sang. Le feu et le sang. LE FEU ET LE SANG!”


Sans s’en rendre compte, Learamn avait crié ces derniers mots et s'était également encore rapproché du Vice-Roi. Il avait dépassé la limite où tout interlocuteur de Mortensen devait s’arrêter, moins d’un mètre séparait désormais les deux guerriers.

Une rage puissante animait le jeune officier de la Garde: c’était la rage du guerrier secoué par les injustices et confronté à l’ennemi juré, c’était la rage du cavalier rohirrim chargeant pour sa partie , c’était la seule rage qui pouvait parler à Gallen Mortensen, Champion du Rohan.


“Il faut en finir Excellence. Je vous en prie: libérez les innocents,  dégainez votre lame et purifiez votre domaine des racines du mal. Le Rohan a besoin que vous le sauviez, une fois de plus!”


Une fois son discours passionné achevé, Learamn recula et s'inclina avec déférence  en s’appuyant sur ses béquilles. Il avait conscience qu’il avait dépassé toutes les limites du respect qu’il devait montrer à son supérieur mais son bouillonnement intérieur avait eu raison des conventions. Il avait tenté de toucher le coeur du guerrier qui devait toujours sommeiller sous le manteau d’hermine du Vice-Roi, bien enfoui sous des montagnes de paperasses administratives qui ne lui seyaient guère.

La tête baissée et dans l’insoutenable attente, Learamn tremblait à nouveau.



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Nathanael
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Jeu 12 Oct 2017 - 12:49

«L’Ordre de la Couronne de Fer est de retour». Ces mots firent trembler ses souvenirs. Les flammes dansaient encore devant ses yeux. Le visage déformé par la haine de Balthazar le Noir, au coeur des mines abandonnées de la Cité Blanche. Le rire cruel d’un adversaire sadique. Etelion et Sirion auprès de lui. Le regard de Farma avant de s’élancer dans le vide et sa robe tachée de remords. Le bruit des sabots à Aldburg. Les cris furibonds des cavaliers luttant entre eux. La voix froide de l’Orchâl. La peur et la haine. Le bruit et la fureur. Combien d’hommes étaient morts ? Combien de braves Rohirrims avaient péri ? Combien d’amis et de proches avait-il perdus ? Il sentit contre sa cuisse les murmures de Kaya. Sa maîtresse d’acier lui susurrait des promesses de sang.

- Le Feu et le Sang.

Les propos de Learamn firent échos à ses plus profondes pensées. Un frisson glacé lui parcourut l’échine. Il nageait de nouveau en plein cauchemar. Se réveillerait-il un jour ? Qui l’avait ainsi condamné à revivre éternellement les mêmes souffrances, les mêmes échecs ? Il avait déjà perdu un enfant. Il avait déjà perdu une femme. Il avait plus de regrets que d’amis. Son destin n’était-il fait que de douleurs et de peine ? Par Eorl, qu’il désirait sentir son cheval prendre le galop et charger un ennemi tangible ! Ses mains le suppliaient d’étreindre le pommeau de son épée et de trancher la chair, de détruire ceux qui menaçaient ainsi sa personne, ses proches et son royaume. Son royaume ! Il le voyait à présent autrement. Comme une succession de parchemins, de signatures noires, d’odeurs de cire chaude, de conseils ennuyeux, de dissertations fatigantes, de plaintes et de ruminations. Devant lui s’étendaient de part et d’autre de la Grande Salle les tentures royales. Eorl, sur sa colline, Théoden sur son cheval cabré, Eowyn face au Nazgul, Folca luttant contre le sanglier d’Everholt, Helm, portant son cor et tuant ses ennemis à mains nues. Avaient-ils dû, pour quelques jours de gloire, affronter des années de palabres et supporter l’assise froide de la salle du trône ? Gallen Mortensen, Vice-Roi du Rohan. Que resterait-il de lui après sa mort ? Les Rohirrims se souviendraient-ils du combattant ou de l’homme de pouvoir ?

Learamn réveillait en lui de vieux songes, de vieilles rêveries et de sombres tourments. Il le voyait encore se battre contre les hommes d’Hogorwen, juvénile, ardent défenseur de leurs traditions et du Rohan. Affronter l’Ordre l’avait fait grandir. Un peu trop vite peut-être. Quel âge avait-il au juste à présent ? Vingt-quatre, peut-être vingt-cinq ans. Un homme fait. Mais à quel prix ? Que lui restait-il de sa vigueur passée ? Ce n’était plus une épée, mais deux béquilles qu’il avait entre les mains. Ne lui restaient que la colère et la haine. Cela suffisait-il ? Face à la rage du jeune homme, Gallen resta un moment muet. Sous son crâne tempêtaient des idées qui ne s’accordaient pas.

- Vous avez désobéi à un ordre.

Ce fut tout ce qu’il réussit à dire. Debout, il toisait le capitaine de ses yeux de cobalt au milieu d’un silence si pesant qu’il semblait l’étouffer. Il se revoyait lui-même à cet âge où brûle le désir et se consomment les passions. Il se revoyait poussant Brindille sur la sente traîtresse qui mène au Dwimorberg. Il se revoyait rugissant dans la bataille, Kaya au poing, la rage au coeur. Il se revoyait au même âge et il eut le sentiment que c’était lui-même qu’il tançait à travers ses souvenirs, qu’il mettait en garde contre sa propre ardeur. Learamn, tout capitaine qu’il était, n’en demeurait pas moins un jeune cheval qui tire sur sa bride pour se soustraire au mors. Et, Gallen le savait, tirer plus fort sur les rênes ne changeait rien. Plus on y mettait de force, plus le cheval cabrait, pirouettait, dansait. Plus il interdirait au cavalier de se tenir tranquille, plus il s’agiterait dans son dos. N’en avait-il pas été ainsi pour lui-même ? Un profond soupir gonfla sa poitrine. Il devait à présent choisir ses mots avec soin afin d’être sûr que Learamn saisirait l’importance de ses propos.

- L’insubordination ne peut demeurer impunie. J’ai brisé la mâchoire d’un homme qui manquait de respect à une invitée. Je pourrais en faire autant à votre encontre. Certaines circonstances m’empêchent pourtant d’agir ainsi.

Il ne put s’empêcher de jeter un coup d’oeil au pied meurtri du jeune homme. Gallen s’était toujours refusé de frapper plus faible que lui. Mais c’est en regardant Learamn droit dans les yeux qu’il continua de parler.

- La punition à votre encontre sera bien pire, je le crains, si ce que vous dites est vrai.

Les mots n’étaient pas utiles. Learamn comprenait-il où il voulait en venir ? Ils savaient tous deux de quoi l’Ordre était capable. Ils savaient tous deux qu’Aelyn n’était pas seulement en danger, mais Gallen également, les jumeaux et le royaume tout entier. Tant qu’ils détiendraient Aelyn, ils tiendraient le coeur de Gallen entre leurs mains. De cruels marionnettistes. Mais plusieurs questions demeuraient en suspens. Que cherchaient-ils ? Le Rohan était extrêmement affaibli, Fendor était loin, Gallen lui-même n’avait qu’une marge de manoeuvre restreinte en ces temps difficiles. Quel était leur but ? Détruire, tout simplement ? Faire souffrir ? Ou n’étaient-ils que des rats égarés dont le navire a coulé et qui cherchent désespérément à se raccrocher aux débris à la surface de l’eau ?

- Si vous jurez devant moi être fidèle au Rohan et à son peuple, capitaine Learamn, il faudra répondre de votre engagement. J’y veillerai personnellement. Je veillerai personnellement à ce que vous m’accompagniez afin d’occire les derniers survivants qui ont servi l’Orchâl. Et je veillerai personnellement à ce que votre amie soit bien traitée. Elle ne pourra néanmoins pas être libérée. Ma décision n’est pas à discuter.

Si Learamn pouvait éprouver quelques sentiments d’honneur, Gallen eut l’impression, lui, de prononcer une condamnation à mort. Le jeune chien fou survivrait-il à un nouvel affrontement contre les hommes de la Couronne ? Serait-il suffisamment vaillant pour tenir à cheval lors d’une charge ? Resterait-il en selle s’il devait combattre ? Et une fois au sol, qu’adviendrait-il ? Gallen ne reviendrait pourtant pas sur sa décision. Learamn avait choisir de désobéir. Il avait choisi de pourchasser la Couronne de Fer, repoussant ordres et conseils comme on chasse une mouche désagréable. Qu’il désobéisse jusqu’au bout. Et qu’il en paie le prix.
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Aelyn
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Mer 18 Oct 2017 - 0:23
L’euphorie de la fuite finit pourtant par retomber bien vite au moment où la pluie décida de remplacer la lumière du jour. Le soleil disparut derrière un épais manteau gris, à l’image de l’enthousiasme d’Aelyn. Les nuages au loin étaient si noirs qu’ils plongeaient l’horizon dans l’obscurité et un œil aguerri pouvait distinguer le déluge qu’ils apportaient sous eux en crépitant. Déjà l’air avait changé, signe qu’il faudrait moins d’une heure pour que la bruine ne se transforme en trombe d’eau.
Et s’il n’y avait que ça… Les kidnappeurs de la jeune mère avaient repris leurs esprits bien plus vite qu’elle ne l’escomptait et la talonnaient à bonne distance. Elle avait rapidement pris conscience qu’ils lui faisaient dévier sa trajectoire depuis un bon moment déjà. Mais avec une monture surchargée de masses mal équilibrées, et visiblement pas aussi fraiche qu’elle ne l’avait espérée, elle ne pouvait qu’observer, impuissante, le piège se refermer sur elle. Elle, une fille du Riddermark, qui connaissait ces plaines comme le fond de sa besace de guérisseuse, était la cible d’une des techniques militaires les plus appréciées des hommes de la Marche. Aelyn avait bien essayé à plusieurs reprises de se défaire de ce piège mortel, mais chacune de ses tentatives, jusqu’à la plus audacieuse, s’étaient soldés par le gain de quelques mètres d’avance tout au plus. Eux-mêmes perdus aussitôt durant l’essai suivant.
Elle n’avait plus qu’une seule chance : tomber sur des alliés. Dans ces lieux immenses où l’on pouvait chevaucher des jours sans croiser une âme qui vive, son seul salut serait de défier toute probabilité. Peut-être même les soldats que Gallen n’aurait pas manqué d’envoyer à son secours ? C’était un bien grand espoir auquel Aelyn ne voulait pas trop s’accrocher. Si aide il y avait, elle serait bien plus modeste…

L’orage brouillait ses repères visuels et temporels. Les nuages et leur rideau de pluie avaient avalés Edoras à l’horizon.
La jeune femme était épuisée, courbaturée, elle avait faim, et froid. Et son otage pesait lourd dans ses bras. La monte sans selle ni tapi lui échauffait les cuisses et rendait lancinante la douleur dans son dos cambré par la grossesse. Elle aurait voulu s’arrêter, faire halte quelques minutes. Mais elle n’avait aucune de ces minutes. Dès l’instant où elle poserait pied à terre, elle deviendrait une proie facile pour ses poursuivants. Ils fondraient sur elle comme des corbeaux sur un cadavre encore frais. Si seulement sa monture ne ralentissait pas autant… Son cheval aussi était à bout, malgré tous ses efforts pour l’économiser. Si elle le poussait encore, elle risquait de le voir s’écrouler d’un coup, ou pire, désarçonner ses cavaliers. Et Aelyn se savait trop faible pour risquer un rodéo.
Si elle ne trouvait pas très vite un abri, toutes ces souffrances auront été vaines. Et au fond d’elle, son âme rohirrim se révoltait de toutes ses forces contre cette éventualité. Le feu brûlait encore dans ses veines, réchauffant son corps gelé. Cela lui rappelait cette vieille légende, tenir jusqu’à la nuit… Là où elle aurait l’espoir de regagner du terrain face à ses poursuivants. Une heure peut-être, suffisante pour disparaitre.

Dans l’obscurité, elle calculait dans sa tête les distances, et revoyait les vieux souvenirs de son adolescence, à l’époque où elle étudiait à Edoras avec sa tante et faisait parfois quelques tournées dans les villages alentours. Il suffirait d’un pauvre kilomètre dans cette nuit d’encre pour qu’elles les loupent purement et simplement.

Voilà comment elle s’était retrouvée, par un formidable coup de chance, devant l’entrée d’une modeste bourgade à fixer l’endroit où s’était réfugiée une fillette effrayée. Elle n’osait pas y croire. Et s’il s’agissait d’une terrible illusion induite par la fatigue et l’infection de son poignet ? Non, c’était réel. Il fallait que ce soit réel ! C’était sa dernière chance !

Elle descendit de sa monture tant bien que mal, emporta avec elle, le jeune homme encore sous l’effet de son mélange maison et claqua la croupe de sa monture pour la faire décamper. Avec un peu de chance, la bête désormais plus légère brouillerait les pistes pour ses poursuivants. De toute façon, il était déjà trop tard pour se remettre à courir. Le temps de parvenir au village, elle avait perdue toute avance.
Avant de se précipiter vers la porte providentielle. Aelyn dissimula sa dague dans les plis de sa robe, glissa le bras de son prisonnier autour de son cou pour soutenir sa marche et se dirigea péniblement mais aussi rapidement que possible vers la maison.

C’est avec l’énergie du désespoir qu’elle frappa plusieurs coups rapprochés contre le battant.

« - S’il vous plait ! supplia-t-elle. A l’aide ! Je vous en prie, je suis poursuivie ! J’ai besoin d’aide ! »

Il se passa un long moment avant que la porte ne grince en s’entrebâillant. Un si long moment qu’Aelyn se crut définitivement perdue et se préparait à mourir devant une porte close. Mais les braves gens du Riddermark n’étaient pas comme ça. Ils ne laissaient pas des jeunes femmes en détresse à la porte de chez eux.
A travers le mince interstice, la jeune femme se laissa dévisager par un œil bleu perçant. La personne de l’autre côté du battant observa sa mine échevelée, son visage tuméfié, ses traits tirés, son ventre arrondi, ses bras en sang et le garçon apathique à son côté.

« - S’il vous plait… » répéta Aelyn, presque plaintive.

Finalement la porte s’ouvrit plus grand. Une femme d’âge mûre passa la tête et jeta un œil rapide à droite et à gauche, avant de faire un signe empressé au duo pour rentrer à l’intérieur. Aelyn ne se fit pas prier et se précipita à l’abri.
Le soulagement qui l’envahit lui coupa les jambes et la pauvre guérisseuse s’écroula brusquement dans l’entrée, entrainant avec elle son jeune otage. Le garçon se retrouva mollement assis à même le sol en terre battue, tandis qu’Aelyn s’écroula en sanglots incontrôlables devant la maisonnée pétrifiée.
Une vague d’émotions s’abattait sur elle. Elle eut à peine conscience que la femme qui l’avait accueillie aboya des ordres aux autres occupants des lieux. Sans doute à la fillette aussi. Ses oreilles bourdonnantes ne laissaient pas filtrer les questions qu’on lui posait avec empressement. Elle n’avait pas la moindre idée de ce qu’on lui demandait, c’était comme si tout le monde parlait une autre langue.

« - Il faut prévenir Gallen… Le Vice-Roi, Edoras… Il faut… »

Elle gémit, elle ne se sentait plus la force. L’épuisement la rattrapait à pleine puissance. Elle voulait fermer les yeux, oublier. Mais elle devait expliquer, prévenir. Il fallait qu’elle leur dise de ligoter le jeune homme, d’envoyer un cavalier au Château d’Or, de se préparer à se battre contre ceux qui allaient arriver… Elle sombra dans l’inconscience.



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Ryad Assad
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Jeu 26 Oct 2017 - 1:18
La pluie frappait fort contre les volets quand Aelyn s'éveilla d'un sommeil bien trop court. Immédiatement, une demi-douzaine de paires d'yeux exprimèrent un soulagement non feint, et la pièce fut prise d'une agitation fébrile. Quelques mots prononcés sur un ton autoritaire, et des souliers s'en allèrent en quête d'un peu d'eau, et d'une portion de bouillon de légumes. Il y eut quelques regards échangés, dans lesquels on pouvait lire une pointe d'inquiétude malgré tout. L'arrivée d'une femme enceinte jusqu'au cou, présentant des marques évidentes de mauvais traitement, et de son jeune compagnon qui semblait plongé dans un coma surnaturel, avaient de quoi alerter. La guérisseuse s'aperçut bien rapidement qu'elle n'était entourée que de femmes. Elles appartenaient probablement à la même famille, sur au moins trois générations. Une grand-mère à la peau ridée mais toujours vaillante, qui distribuait ses directives avec l'efficacité des généraux les plus respectés. Deux femmes d'âge mûr, sans doute ses filles, qui avaient retroussé leurs manches et qui s'étaient emparées ici d'une fourche, là d'un solide gourdin. Elles observaient au-dehors à intervalle régulier, incapables de discerner quoi que ce fût à travers le déluge. Enfin trois enfant, qui s'affairaient comme des pages. La plus jeune devait avoir à peine six ou sept ans, et elle vacillait sous le poids des linges propres qu'elle transportait. La plus âgée, une quinzaine de printemps, s'occupait du repas et de l'eau avec la dextérité d'une femme de la campagne déjà habituée à tenir un intérieur. La puînée, qui devait à peine avoir fêté ses dix ans, observait Aelyn de ses grands yeux curieux où on lisait une crainte bien compréhensible. Elle tenait une sacoche de cuir repliée contre elle, avec l'air de ne pas savoir quoi faire. Il n'était pas possible de se tromper : c'était elle qu'Aelyn avait croisée à l'extérieur.

- Lora, ne reste donc pas à rêvasser !

- Pardon grand-mère !

La gamine, après avoir digéré ces réprimandes bien méritées, s'approcha de la doyenne et lui remit la sacoche. La vieille l'ouvrit avec lenteur, et plissa ses yeux fatigués pour discerner, dans la pénombre de la pièce, les différentes plantes. Sans se départir de sa concentration extrême, elle lança à Aelyn :

- Ma chérie, au lieu de rester muette comme une tombe, pourquoi ne m'aides-tu pas à trouver de quoi te remettre sur pied.

Elle eut un sourire malicieux.

- Tu es bien une guérisseuse d'Edoras, non ?

La question était rhétorique. En installant Aelyn dans le lit sur lequel elle se trouvait, il avait bien fallu la débarrasser de ses affaires, et il aurait fallu être aveugle pour ne pas remarquer la pochette contenant des simples et des décoctions qu'elle avait emmenée avec elle. La grand-mère leva une plante pour l'observer sous un angle différent à la lumière du feu qui vacillait dans l'âtre. Elle fit claquer sa langue :

- Lora, va donc attiser le feu. Il doit rester quelques bûches.

Sans un mot, mais avec des yeux qui en disaient long sur son désir de rester auprès des adultes et de comprendre les tenants et les aboutissants de toute cette situation, la gamine s'éclipsa vers une pièce attenante qui devait servir de réserve et de débarras. La doyenne en profita pour amener les sujets sérieux sur la table, maintenant qu'elle était certaine de ne plus être à la portée des oreilles des enfants :

- Qu'est-ce qui vous amène, ma chérie ? Vous nous êtes arrivée dans un bien piteux état, et vous avez donné la chair de poule à nos enfants, qui pourtant ne manquent pas de courage. Vous avez l'air de quelqu'un qui revient de loin…

Perspicace malgré sa vue défaillante, elle se leva de son fauteuil et s'approcha d'Aelyn d'un pas assuré. Elle était plus petite qu'on aurait pu le supposer, mais encore énergique. C'était un petit bout de femme avec du caractère, qui avait de toute évidence l'habitude de gérer ses affaires seule. Elle vint prendre la main de la guérisseuse, et lui confia une cuillère qu'elle sortit de son tablier.

- Vous pouvez parler et manger.

Et effectivement, le repas arrivait. L'aînée des filles venait de se présenter avec une écuelle et du bouillon, qu'elle avait accommodé d'un peu de pain. Le tout n'était pas un repas de luxe, mais il tiendrait au corps et aurait le mérite de réchauffer une Aelyn pas encore tout à fait sèche de son passage sous la pluie.

- Tu as pensé à prendre une cuillère ? Demanda la grand-mère.

- Oh, j'ai oublié ! Je reviens.

- Pas la peine, fit-elle avec le sourire tranquille de celle qui a un coup d'avance. Va plutôt surveiller le garçon, voir s'il est enfin réveillé.

La jeune fille hocha la tête et tourna les talons, mais quand la doyenne revint à Aelyn, elle constata que quelque chose avait changé dans son attitude. Comme si des éléments importants lui revenaient en mémoire, que la quiétude des lieux avait tenus éloignés de ses préoccupations immédiates. Mais la mention du « garçon » avait de toute évidence des accents menaçants, car pouvait-elle réellement ignorer qu'en demandant asile chez ces femmes simples mais généreuses, elle avait fait entrer le loup dans la bergerie ? Et que le reste de la meute ne tarderait pas à suivre sa trace ? Il y eut un long silence, seulement rompu par la voix désormais familière de Lora qui lança :

- Grand-mère, il n'y a plus de bûches, je vais regarder s'il en reste dehors !

Elle revint dans la pièce où se trouvait Aelyn pour y décrocher un épais manteau encore humide. Celui-là même qu'elle portait quand elle avait croisé le chemin de cette étrange invitée. Restait à savoir qui elle rencontrerait lors de sa prochaine escapade nocturne en dehors de la sécurité relative qu'offrait cette maison…


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Learamn
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Mer 15 Nov 2017 - 0:15
Le discours audacieux du jeune capitaine avait au moins réussi à interpeller le Vice-Roi, sûrement un peu trop d’ailleurs. Le regard fixé vers le sol, Learamn attendait que le courroux de son supérieur ne se déchaîne sur lui; le jeune homme avait tenté de faire vibrer à nouveau la fibre guerrière qui sommeillait dans le coeur de Mortensen qui avait troqué sa lame pour la plume et les chevauchées pour les affaires politiques. Que restait-il vraiment du Champion du Rohan dans ce Vice-Roi épuisé sur lequel s’abattait tous les malheurs du monde? La mention du retour de l’Ordre de la Couronne de Fer l’avait visiblement ébranlé et son regard se para d’un voile de tristesse durant une fraction de seconde; ce sentiment amer et désespéré de ne jamais en finir avec cet ennemi juré qui trouvait toujours un moyen pour resurgir d’entre les morts et frapper ceux qu’il aimait.

Comme il s’en doutait les réprimandes finirent par arriver . Le jeune homme avait désobéi à un ordre direct de son supérieur, il s’était mêlé à toute cette affaire quand Mortensen lui avait personnellement spécifié d’en rester éloigné pour d’obscures raisons. Etait-ce car cela concernait sa compagne? Dans ce cas là ne devrait-il pas compter sur des hommes qui lui sont loyaux pour l’épauler? L’ancien maréchal avait-il perdu confiance en son jeune officier? Ou alors était-ce en raison de son état de santé?Tant de questions qui n’avaient  pas cessé de torturer l’esprit de Learamn ces derniers jours et auxquelles il comptait bien obtenir des réponses.  Le jeune capitaine se crispa quand Gallen parla de punition et il se figurait déjà ses propres gardes le saisirent sans ménagement pour le jeter dans un cachot comme ils l’avaient fait avec Iran.  Des forces venimeuses étaient à l’oeuvre dans ce château et leur influence semblait dépasser tout ce à quoi il s’était attendu. Et si….et si le Vice-Roi était lui aussi inconsciemment leur influence? Et si quelque voix insidieuse avait trompé son esprit affaibli pour pouvoir manipuler son pouvoir à sa guise afin de se débarrasser des personnes les plus  embarrassantes?  Se faire à cette idée relevait quasiment de l’impossible tant l’admiration de Learamn envers son mentor avait toujours été totale mais c’était une possibilité à envisager et si elle s’avérait juste alors le jeune capitaine serait plus que jamais abandonné à lui-même.


Alors le Vice-Roi parla de serment de loyauté envers le Rohan et son peuple et des souvenirs resurgirent sans crier gare. Une discussion tendue survenue plus d’un an plus tôt alors que le jeune capitaine, tout fraîchement promu après son retour de Vieille-Tombe, s’était lancé sur le traces d’Orwen; il avait croisé la route de la Lice, un officier du Roi peu avenant, qui avait traité le nouveau Vice-Roi de parjure qui avait trahi les valeurs de son pays pour se soumettre au félon et obtenir son poste à Aldburg. A l’époque Learamn, encore très inspiré par l’aura de celui qui l’avait fait grandir dans l’armée,  n’avait pas vraiment prêté attention à ses paroles  haineuses mais à présent que sa confiance était plus fragile elles prenaient une toute autre dimension. Après tout Gallen n’était qu’un homme avec les nombreuses faiblesses que cela comporte; pour arriver au pouvoir il avait sûrement dû employer de retors stratégies politiques peu honorables et placer ses pions.  Alors que ces pensées pleine de doutes assaillaient le jeune homme , celui eut un infime mouvement de recul comme s’il ne sentait plus vraiment en sécurité auprès de son modèle.


Learamn se reprit cependant rapidement. Parjure ou pas, nul ne pouvait effacer les exploits et autres actes de bravoure qui avaient forgé sa réputation. Il n’avait peut-être pas toujours   toujours été  exemplaire  mais qui l’était?N’avait-il pas lui même aussi parjuré pour sauver la mise d’Orwen face à la Lice? Parfois la vie confrontait les hommes les plus droits à des dilemmes dont la seule porte de sortie impliquait la ruse ou le mensonge. Il y avait peu de monde qui avait été mieux placé que le jeune officier pour témoigner de la dévotion complète et sincère du Champion du Rohan envers sa patrie. Aujourd’hui le héros avait perdu de sa superbe, plongé une fois de plus dans d’innombrable tourments et l’esprit sûrement empoisonné par de mauvaises influences; aujourd’hui plus que jamais il avait besoin de l’un de ses plus fidèles guerriers quand bien même si cela devait signifier l’insubordination aux ordres donnés.

Le jeune homme se redressa finalement et soutint le regard perçant de son supérieur avant de poser un genou à terre et un poing sur le coeur. Une vide douleur traversa sa jambe, lui arrachant une grimace au passage, mais il resta en position et prêta serment.

“Excellence, je n’ai pas achevé la mission que vous m’avez donné. Que ce soit à Aldburg, en Rhûn ou à Pelargir vous m’avez envoyé combattre l’Ordre de la Couronne de Fer. Mais tant qu’il restera des traces de cette maudite organisation cela signifiera que j’ai échoué.  Je jure aujourd’hui sur le Rohan et sur l’honneur de mon peuple que je poursuivrai la mission qui m’a été incombée jusqu’à son accomplissement ou la mort. ”


Ces paroles paraissaient quelque peu ridicule dans la bouche d’un homme incapable de se déplacer sans béquilles et qui n’avait plus monté à cheval depuis des mois. Mais l’avenir du Rohan ne pouvait plus attendre son rétablissement.
Finalement, alors qu’il avait jugé préférable de ne pas aborder le sujet à nouveau; Learamn ne put s’empêcher de conclure.

“Quant à votre décision concernant l’Orientale, je la respecte mais vous devez savoir que vos ennemis ne sont pas ceux qui en ont l’apparence.”



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Eopren affichait un sourire mi-amusé mi-provocateur, cet abruti de Gram avait donc vraiment cru pouvoir lui échapper de la sorte en sortant par la cour intérieur. Ce n’était pas la première fois qu’on lui avait fait le coup et il s’était attendu à cette tentative de fuite. Le soldat expérimenté connaissait tous les moindres recoins de cet endroit , y compris ceux auxquels il n’avait pas officiellement accès, et se poster ici en attendant sa cible avait été un jeu d’enfant.  Il avait piégé l’autre guerrier, visiblement surpris et mal à l’aise.

Maintenant il allait falloir lui tirer les vers de nez avec subtilité , autant dire un domaine où Eopren était beaucoup moins à l’aise qu’au cache-cache dans Meduseld.  D’autant que l’autre bougre s’était rapidement remis de ses émotions pour répondre au tac-au-tac, soudainement plus sûr de lui comme s’il cachait un atout dans la poche.

“Bon mon vieux pépère ,
pensa Eopren, une fois n’est pas coutume c’est le moment d’être fin…”

“J’voulais te présenter mes condoléances Gram c’est tout. Il se dit qu’on a retrouvé le corps mutilé de ton pote durant l’incendie de la morgue; je savais pas si t’étais au courant mais voilà….”

Il y eut un bref moment de silence où les deux soldats se défièrent du regard, tous deux respectivement très méfiants à l’égard de l’autre.
“Bon...ok y’a autre chose
, ajouta Eopren qui avait à tout prix besoin d’autre réaction que ce silence prolongé, je sais pas si tu te souviens  Mandred et toi me devez un petit pactole en échange de l’herbe à fumer que je vous ai fourni. Maintenant qu’il est plus en mesure de payer je me disais que toi, comme tu partageais tout le stock avec lui, devrait payer pour lui ou quelque chose du genre...après on peut s’arranger tu sais; je peux songer à une réduction suite au drame mais faut quand même… tu sais les temps sont durs.”

A mesure qu’il parlait, le vieux briscard scrutait chaque réaction de son interlocuteur. Le moindre petit signe d’agacement ou d’impatience pouvant se retourner contre lui , l’ami de Learamn se devait d’ouvrir l’oeil et le bon.



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Ryad Assad
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Mer 15 Nov 2017 - 23:55
Des condoléances ?

Gram haussa les sourcils, incapable de cacher sa surprise. Il fallait dire qu'elle était de taille, et que les nouvelles que lui portait Eopren n'étaient pas des plus rassurantes. Mandred ? Mort ? L'incendie de la morgue ? Mais qu'est-ce que c'était que cette histoire encore ? Il avait bien entendu parler d'un incendie en ville, mais il avait laissé les soldats qui étaient de garde se charger d'éteindre l'incendie, tandis qu'il se reposait avant la dure journée qui l'attendait le lendemain. Il ne s'imaginait pas un seul instant que Mandred finirait comme ça… Quelle poisse !

- Non… fit-il sans simuler l'abattement qu'il ressentait sincèrement, je ne savais pas…

Ses épaules basses trahissaient son état de sidération. Décidément, il n'en revenait pas. Mandred était son ami depuis de nombreuses années, et ils avaient pas mal bourlingué tous les deux. D'abord comme aventuriers, ils avaient parcouru le Rohan et oscillé des deux côtés de la justice. Tantôt empochant une prime pour la capture d'un criminel, tantôt acceptant des contrats pas très nets de la part de gars qui payaient bien. Ils ne posaient jamais de questions, et c'était la raison pour laquelle ils avaient toujours fait de bons soldats. Ils avaient suivi le parti de Hogorwen, jurant même fidélité à l'Ordre de la Couronne de Fer en espérant tirer profit de ce que l'organisation aurait à leur offrir. Gram ne s'était jamais longuement étendu sur la question de son allégeance, mais il lui avait toujours semblé assez clair qu'il se fichait de la politique et des jeux de pouvoir. Tout ce qu'il voulait, c'était avoir une vie confortable, et un patron qui payait bien. Et ça, l'Ordre pouvait le lui fournir. Malheureusement, il devait désormais vivre avec la marque néfaste dans sa chair, et assumer les conséquences de ses choix. La mort de Mandred ne pouvait pas être une coïncidence : quelqu'un avait cherché à le faire disparaître, et si ç'avait été organisé par Mortensen, il aurait fait ça discrètement sans prendre le risque de voir partir en fumée la moitié de la ville.

Non, cet incendie était un message très clair, et Gram ne pouvait pas passer à côté. Lui restait à déterminer quelle était la nature du messager… Il n'avait jamais vraiment parlé à Eopren, se tenant à l'écart de ses petits trafics, même s'il en profitait indirectement grâce à Mandred qui négociait avec lui, lui achetant de temps à autres quelques petites choses. C'était comme ça qu'il en avait entendu parler, et il s'était représenté un type roublard et peu scrupuleux, mais certainement pas un agent double de l'Ordre. Car qui d'autre qu'un assassin pouvait soudainement venir le voir pour un motif aussi incongru que lui adresser ses condoléances ?

Gram avala sa salive.

Ses yeux allaient de droite à gauche, observant malgré lui les options de sortie. Eopren était armé, comme n'importe quel garde, mais pour l'heure ses deux mains étaient en vue, et il n'avait pas esquissé un geste vers son épée. Tant mieux pour lui, d'ailleurs, car il n'aurait pas le temps de dégainer que le poignard de son vis-à-vis filerait vers sa gorge. L'avantage était aux lames courtes dans ce genre de situations, et Gram avait eu la présence d'esprit de conserver la sienne en main. Il déplaça d'ailleurs son bras de sorte que le vétéran ne vît pas dépasser le manche de celle-ci. Discrétion avant tout.

Un bref silence s'installa entre les deux, alors que le renégat attendait. Si Eopren était venu le voir pour lui présenter ses condoléances et l'informer de la situation concernant Mandred, c'était fait. Il n'avait plus qu'à repartir d'où il était venu, et le laisser en paix. Gram était de toute évidence tendu, mais il se força à ne rien dire, laissant son interlocuteur poursuivre. Tant pis pour la gêne, qui était proprement étouffante. Finalement, le soldat reprit, se lançant sur une histoire d'herbe à pipe que Mandred n'aurait pas payée. La tension descendit d'un cran, et le plus jeune des deux hommes ne parvint à dissimuler un très léger soupir de soulagement.

« Ce n'est que ça ! » se dit-il intérieurement, en retrouvant tout à coup une attitude plus chaleureuse.

- Euh… Oui, oui bien sûr ! L'herbe à fumer, j'avais complètement oublié. Je comprends… la mort de Mandred te met dans l'embarras…

Il haussa les épaules, en voulant se montrer rassurant, allant même jusqu'à lâcher un sourire totalement hors de propos. On venait de lui annoncer la mort d'un ami, et il paraissait presque heureux de régler sa dette, tout pressé qu'il était de mettre un terme à cette conversation.

- Dis-moi, euh… combien je te dois au juste ? C'est que, Mandred ne m'avait pas donné tous les détails, et je ne voudrais pas que tu te sentes floué. Je déposerai la somme convenue où tu voudras, dès demain. Aucun problème.

Il parlait de plus en plus rapidement, toujours avec ce sourire faux accroché sur ses lèvres. Ses yeux avaient perdu leur côté méfiant, et on ne lisait plus désormais dans son regard que l'inquiétude d'un homme traqué. Jamais dans ses aventures il ne s'était trouvé embarqué dans une situation aussi inextricable, et la mort de Mandred faisait planer sur lui le spectre d'une fin douloureuse et violente. Il n'était pas un lâche, il avait déjà dû se battre pour sa vie, mais aujourd'hui il n'affrontait pas un homme aviné désireux de l'embrocher, ou bien un paysan résolu à protéger son bétail. Il affrontait la furie de fanatiques qui avaient décidé d'exploiter leur bêtise, et de leur faire payer le fait d'avoir renié l'Ordre. Ces gens ne reculeraient devant rien, et ils lui inspiraient une terreur bien plus grande encore que le courroux de Mortensen. Il avait vu ce dont était capable l'Ordre de la Couronne de Fer, il s'était trouvé là lorsque les opposants à Hogorwen avaient été capturés, torturés, mutilés pour certains, puis exécutés. Il avait vu ce que les hommes en armure noire avaient fait. Lui-même avait fait des choses terribles qu'il s'efforçait d'oublier… Pourtant les images, et les sons, les cris, les suppliques déchirantes, restaient gravées dans sa mémoire. Il avait été à la place du bourreau, et l'expérience le hantait encore la nuit. Pour rien au monde il ne voulait se retrouver à la place de la victime.

Soudain, alors qu'il continuait à rassurer Eopren sur son remboursement, l'interrogeant sur le degré de discrétion qu'il souhaitait pour régler l'affaire sans se faire attraper par leurs supérieurs hiérarchiques, la conversation fut interrompue par l'arrivée inopinée d'un homme : le soldat qui était venu lui annoncer l'arrivée d'Eopren. Il avait l'air chamboulé, ce qui n'était pas très professionnel, mais de toute évidence quelque chose de grave se tramait. Il jeta un regard aux deux hommes, ayant conscience d'avoir fait irruption au beau milieu de la discussion :

- D-Désolé Gram… C'est l'incendie dont on parlait tout à l'heure… apparemment quelqu'un l'aurait déclenché volontairement ! C'est le sergent qui l'a dit. Il a aussi dit que le Capitaine Wald veut tout le monde sur le pied de guerre.

L'intéressé hocha la tête. Il n'était pas surpris. Cela ne faisait que confirmer ses soupçons. C'était bel et bien l'Ordre de la Couronne de Fer… Il se composa une attitude neutre, et répondit tranquillement :

- J'arrive, donne-moi deux minutes. Une idée de qui a pu faire ça ?

Sa question prit le jeune soldat au dépourvu, alors que ce dernier allait refermer la porte derrière lui pour laisser les deux hommes terminer leur conversation. Il hésita un bref instant, avant de lâcher :

- Aucune piste, surtout que les corps sont impossibles à identifier. C'est pour ça qu'on va ratisser la ville cette nuit.

Il s'éclipsa, et faisant claquer doucement le battant. Ses derniers mots firent un bout de chemin dans l'esprit de Gram, et s'implantèrent dans le terreau fertile de ses soupçons, pour se transformer en une conviction solide. Comment un vulgaire soldat, même s'il trempait dans les affaires les plus louches, pouvait-il être au courant si rapidement de la situation ? Comment pouvait-il savoir que Mandred faisait partie des victimes, alors que les corps étaient impossibles à identifier ? Il n'y avait qu'une seule explication. Il devait l'avoir tué lui-même, et était venu pour terminer son travail au nom de l'Ordre. L'ancien fidèle se retourna vers Eopren, une lueur nouvelle dans le regard. Ce n'était plus de la méfiance, comme à l'origine, ni cette crainte démesurée qui semblait guider chacun de ses pas. Non. C'était davantage la résolution du tueur. Il y avait une forme de détermination froide en lui, qui n'augurait rien de bon. Sa main gauche laissa tomber son baluchon de voyage, qu'il écarta du pied. Il inspira profondément, savourant le parfum de l'air nocturne. Il faisait doux. Tout était calme. Personne à l'horizon.

- C'était mon ami, Eopren…

Sans rien ajouter, sans un cri, il se jeta sur le soldat en faisant jaillir son poignard. Trop rapide pour permettre au vétéran de se saisir de son arme. Trop précis pour que sa cuirasse pût le protéger. L'acier perfora la tunique qu'il portait en-dessous au niveau du flanc, laissant une plaie dégoulinante de sang lorsqu'il se retira de la chair. Le renégat avait enfilé cet uniforme si souvent qu'il en connaissait tous les points faibles : il n'avait pas été très difficile pour lui de trouver la faille. Fort heureusement, Eopren avait trouvé le moyen de contrer le bras de Gram, et de se déporter sur le côté, si bien que la lame ne s'était pas enfoncée jusqu'à la garde. L'abondance de sang était impressionnante, mais elle ne trompait personne. Sa blessure était vilaine, handicapante, et douloureuse, mais elle ne le tuerait pas. Du moins, pas tout de suite. Il n'aurait de toute façon pas le temps de vérifier ses chances de réchapper à cette première estocade, car son adversaire revenait déjà, certain que le prochain coup serait le bon. Il était dans la force de l'âge, il dominait la situation, et il avait réussi à verser le premier sang. Les ingrédients de la victoire étaient rassemblés.


Membre des Orange Brothers aka The Bad Cop

"Il n'y a pas pire tyrannie que celle qui se cache sous l'étendard de la Justice"

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