Aux grands maux les grands moyens . [PV Aelyn]

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Ryad Assad
Espion de Rhûn - Vicieux à ses heures perdues
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Dim 2 Sep 2018 - 20:15
Trempé jusqu'aux os par la pluie diluvienne qui s'abattait sur lui, le cheval avançait avec peine en s'efforçant de toujours trouver un appui sûr, ce qui n'était pas facile par ce temps. Son cavalier, habitué à ce genre de manœuvres, lui flatta l'encolure comme pour l'encourager à continuer. Il sentait que la traque touchait à son terme. Ils s'étaient laissés surprendre par la nuit et les conditions délétères, mais ils ne perdraient par pour autant la trace de leur cible. Les empreintes de son cheval, profondément enfoncées dans le sol, étaient faciles à suivre pour quiconque avait un minimum d'expérience de ces choses. Et en matière de traque et d'élimination, ils étaient loin d'être des novices.

Menant ses hommes vers le petit village qui leur était apparu comme par enchantement, il avait demandé à sa compagnie de se déployer par petits groupes pour quadriller le village et s'assurer que leur prisonnière ne s'était pas échappée. Ils avaient tiré l'épée, attentifs à ne pas tomber dans un piège. Elle était enceinte, et ce n'était qu'une femme après tout, mais elle leur avait déjà joué un tour une fois, et ils n'étaient pas décidés à la laisser recommencer. Elle avait bien trop de valeur pour être laissée en liberté ainsi… et maintenant qu'elle avait vu leurs visages, il était d'autant plus difficile de lui épargner la vie si elle tentait de nouveau de s'échapper. Les consignes avaient été claires : la capturer si possible.

Pour le reste ils verraient.

- On n'a rien, Rolf. Les empreintes quittent le village.

L'intéressé fronça les sourcils. Il n'aimait pas le ton de Tiago depuis qu'ils avaient commencé la poursuite. Il se montrait critique de ses décisions, remettait en cause son autorité, et agissait comme s'il savait tout mieux que tout le monde :

- C'est ce qu'elle veut nous faire croire… Elle n'est pas en état de chevaucher aussi longtemps, et elle nous envoie sur une fausse piste. Je suis sûr qu'elle se cache ici…

Il y avait quelque chose dans sa voix qui n'était pas particulièrement rassurant. Une forme de détermination sauvage qui aurait dû mettre la puce à l'oreille du second cavalier. Il ne capta pas la menace, pourtant, et il s'autorisa une réponse sur un ton presque sarcastique :

- Si ça se trouve, elle est en train de nous filer entre les doigts à l'heure qu'il est…

La réaction fut à la hauteur de l'insinuation. Le poing du premier fusa dans le visage du second, qui partit à la renverse, manquant d'entraîner son cheval avec lui. L'animal, soudainement déstabilisé, hennit de terreur avant de se redresser, envoyant l'homme sur son dos valser dans la boue.

- C'est de MON fils qu'il s'agit ! Tu crois vraiment que je laisserais l'engrossée se tirer sans rien faire !?

La rage confinait au désespoir dans sa voix, tandis qu'il refermait son poing férocement sur les racines de son angoisse. Si Aelyn avait touché à un cheveu de sa tête… un seul cheveu…

- Silence Rolf, lança un autre cavalier qui venait d'approcher. Si elle est bien dans les parages comme tu le prétends, elle a sans doute entendu ton barouf. Si tu veux sauver ton fils, propose-nous plutôt un plan d'action.

Modric savait arrondir les angles, et le chef de la compagnie se rangea derrière son avis. Il était l'heure d'agir, pas encore de paniquer. Le soir venait à peine de tomber, et ils avaient de longues heures devant eux avant le lever du jour. Tout le temps de chercher leur prisonnière, et de lui faire payer comme il se devait sa fuite effrénée. Il la ferait souffrir personnellement…

- Modric, Tiago, vous allez partir à la poursuite des empreintes. Si vous retrouvez Aelyn, ne lui donnez pas l'opportunité de vous échapper. Fondez sur elle, et ramenez-la moi. Si c'est son cheval que vous trouvez… revenez ici à toute allure, et aidez-nous à finir le travail. C'est compris ?

Les deux hommes hochèrent la tête. Tiago se releva, essuyant la boue de ses vêtements désormais souillés. La pluie aurait tôt fait de leur rendre leur lustre, mais son regard en disait long sur sa blessure morale qui, elle, mettrait davantage de temps à s'effacer. Rolf s'en soucierait plus tard, quand il aurait remis la main sur son fils. Pour l'heure, il avait à faire. Il conservait avec lui la majeure partie de ses compagnons, à qui il donna pour tâche de se disperser de nouveau pour essayer de découvrir dans quelle bâtisse leur prisonnière se cachait.

- Elle est forcément ici, fit-il. Ce village a l'air abandonné, mais il doit regorger de cachettes. Peut-être même qu'une de ces baraques est ouverte et qu'elle y a trouvé refuge. Je suis certain qu'elle se trouve ici, alors au travail !

La mise à mort approchait, mais il leur faudrait encore un peu de patience…


~ ~ ~ ~


- Je ne peux pas laisser ma fille dehors, mère… Je dois aller la chercher.

- Non, fit la doyenne une énième fois. Nous ne pouvons pas sortir.

Elle ne s'était pas interposée physiquement entre la porte et sa cadette, mais ses mots étaient une barrière infranchissable. Vieille elle l'était. Sage également. Elle avait vu de sombres choses dans le monde, et elle avait survécu à un époux qui avait perdu la vie au cours d'une guerre lointaine. Il était parti le cœur plein d'espoir, et il n'était jamais revenu. Elle avait consacré son veuvage à l'éducation de ses enfants et de ses petits-enfants. Savoir Lora dehors la déchirait, mais elle parvenait à conserver sa raison et à ne pas céder aux élans d'amour qui la poussaient elle aussi à courir au dehors et à appeler leur précieuse petite. Elle savait que, quand le malheur frappait à la porte, il fallait faire profil bas et se faire oublier. Le mal frappait de manière indistincte, les justes et les injustes, les jeunes et les moins jeunes. Lora pouvait s'en sortir, se cacher, se faire discrète et esquiver ces hommes qui traquaient Aelyn. Mais si elle ouvrait la porte pour la ramener à l'abri, qui savait combien de démons s'engouffreraient dans la brèche ?

Elle choisissait le moindre de deux maux, en espérant que cette histoire se terminerait sans larmes.

Mais qui pouvait croire à une fin heureuse ?

- Mère… implora sa fille. Mère, je ne peux pas…

Les larmes montèrent aux yeux de cette mère privée de son enfant. Existait-il sentiment plus horrible que celui de sentir la chair de sa chair être arrachée à soi ? Une fille aussi belle et douce que Lora méritait-elle d'être abandonnée seule à la nuit cauchemardesque, peuplée de monstres ? La douleur de son absence était une plaie béante dans le cœur de celles qui avaient veillé sur elle depuis le jour où elle avait poussé son premier cri… Elles s'étaient promis qu'elles la protégeraient de tout mal, mais le destin s'était chargé de l'emmener sur un chemin différent. Elles ne pouvaient plus rien désormais, sinon attendre. Attendre et espérer.

Les trois femmes se serrèrent dans les bras l'une de l'autre, patientant ensemble en essayant de transformer chaque seconde passée en lueur d'espoir. Si elles n'entendaient rien, c'était que Lora était sans doute encore en vie… C'était forcément ça… Elles se soutenaient mutuellement dans un silence de mort à peine rompu par leurs souffles rapides, la seule chose qui trahît leur état d'extrême anxiété. Pour le reste, elles s'efforçaient de demeurer de marbre, serrant fermement les ustensiles de cuisine qu'elles avaient récupérés pour se défendre en cas de besoin.

Deux heures passèrent ainsi. Aelyn et les deux jeunes, toujours serrées à l'intérieur de la cachette secrète, sursautaient à chaque fois qu'un insecte s'agitait trop près d'elles. Elles avaient pris place au pied des marches du petit escalier qui s'enfonçait à quelques mètres sous le sol, et la guérisseuse serrait dans ses bras ses deux protégées, qui étaient peut-être en réalité ses protectrices. Elles étaient terrorisées. L'expectative était presque encore pire que l'action, qui au moins leur aurait donné une raison de se maintenir en vie. Dans l'obscurité et l'immobilité totales, elles devaient lutter contre les instincts de leurs corps qui souhaitaient se prouver à eux-mêmes qu'ils étaient en vie. Bouger la jambe pour combattre la raideur cadavérique qui les saisissait ; prononcer quelques mots, chanter pour dissiper le silence d'outre-tombe qui les embaumait déjà et les appelait vers le monde d'après. Les petites étaient remarquables de courage et d'endurance dans cette épreuve, refusant de laisser échapper le moindre son.

Comment le Rohan en était-il arrivé là ?

Comment le grand royaume du Riddermark, terre des dresseurs de chevaux où naissaient et grandissaient des hommes braves capables de garantir leur indépendance face à tous les ennemis de la Terre du Milieu, s'était-il retrouvé à la merci de brigands et de tueurs impitoyables ? Comment les nobles guerriers au cimier équin avaient-ils pu laisser l'orgueil, la cruauté et la colère guider leur bras, en délaissant la compassion et l'amour ? Comment avaient-ils pu laisser leurs enfants poser leurs yeux encore innocents sur toute la brutalité dont l'Homme était capable ? Il n'était pas normal de voir des âmes si jeunes trembler dans la nuit, alors qu'elles auraient dû s'extasier devant les beautés d'Arda, et s'enthousiasmer à l'idée de vivre de belles et nobles aventures.

Un frisson parcourut toutes les femmes quand une ombre glaçante passant inopinément devant la fenêtre. Elle paraissait gigantesque, pareille à celle d'un troll surgi des contes et des légendes. La doyenne serra fort la main de ses filles, alors que la silhouette s'approchait de la porte. En se concentrant suffisamment elles pouvaient entendre, à travers le vacarme de la pluie, le bruit de bottes sur le palier. A moins que leur imagination leur jouât des tours.

Elles retinrent leur respiration, consciente que la mort se trouvait littéralement de l'autre côté de la porte…


~ ~ ~ ~


Rolf, l'épée brandie, passait de maison en maison, essayant d'observer à travers les fenêtres de la manière la plus discrète possible. Il ne voyait rien dans les maisons baignées dans l'obscurité, mais il s'attardait en espérant capter un mouvement ou un bruit. Quelque chose. N'importe quoi. Il était affairé à tendre l'oreille quand un bruit particulier attira son attention. C'était ténu, mais il ne pouvait pas se tromper. Il s'immobilisa totalement, cherchant presque à arrêter son cœur dont les battements le déconcentraient. Puis, quand il eut acquis une certitude absolue concernant ce que ses sens lui portaient, il s'élança en courant à la rencontre de l'inconnu.

Car c'était bien un inconnu dont il s'agissait.

Une silhouette inconnue, pour être tout à fait exacte, qui ne pouvait pas être celle de ses hommes. Il garda l'épée au poing, dans le doute, mais il ne la voyait pas comme une menace, et lorsqu'il arriva assez près il se permit même de l'appeler :

- Qui va là ?

Le cavalier laissa sa monture avancer, et releva son capuchon d'une main. Son visage sévère ne trompait pas, et il siffla :

- C'est moi… On m'a dit que je vous trouverais ici. Où est-elle ?

Droit au but, comme à son habitude. Depuis la Chute, il ne s'embarrassait plus de détails, et se montrait d'une efficacité brutale, souvent violente. Il s'était fait une sombre réputation, et beaucoup avaient choisi de se détourner de l'Ordre de la Couronne de Fer à cause de cela. Cependant, il avait pris soin de les traquer, et de les massacrer. Quand on signait un pacte avec l'Orchâl, on le respectait jusqu'à la mort. Telle était sa vision, et il la faisait partager à ceux qui le suivaient. Des guerriers zélés qui croyaient encore au retour de l'Ordre. Peut-être que ce chef, le « Dernier Canthui » comme on l'appelait souvent, parviendrait à redresser l'édifice qui s'était écroulé dramatiquement. Peut-être que lui, entre tous, saurait comment redonner une raison d'être à ces hommes éparpillés aux quatre coins de la Terre du Milieu. Mais il n'était pas question de le décevoir, au risque de subir son courroux.

- Nous la cherchons, Canthui… Je suis persuadé qu'elle se trouve ici.

Rolf oublia temporairement son fils, sa colère, et sa traque, seulement concentré sur cet homme tout puissant qui le menaçait du haut de son puissant destrier. Il le toisait avec une malveillance inhumaine dans le regard. Il avait les yeux de ceux qui ont vu trop de sang, trop de cadavres, et qui ne peuvent plus s'émouvoir de rien, sinon de la destruction de leurs ennemis. Sa voix impérieuse s'éleva encore, résonnant dans la poitrine de Rolf qui se rendit compte à ce moment qu'il ne tremblait pas seulement de froid :

- Persuadé ? Je vois… Depuis combien de temps fouillez-vous ce village ?

- Depuis plus de deux heures, sire. Nous n'avons encore rien trouvé, mais…

Le Canthui leva la main, et Rolf se tut.

- Vous avez perdu beaucoup de temps, Rolf. Si votre prisonnière vous a échappé, pensez-vous qu'il soit judicieux de vous attarder ici ?

L'intéressé fit signe que non de la tête, peinant à rassembler le courage de formuler des mots. De toute façon, qu'y avait-il à ajouter ? Il avait agi en écoutant ses émotions, s'engageant dans une course poursuite à vitesse réduite pour ménager ses chances de protéger son fils, qui se trouvait encore aux mains de la guérisseuse. Il espérait qu'elle ne lui ferait pas de mal, mais il ne pouvait pas avoir de certitudes à ce sujet, aussi agissait-il avec une immense prudence depuis le début. Le Canthui ne voyait pas les choses de cet œil, et il le fit savoir :

- Brûlez ce village. S'il abrite des rats, ils sortiront pour échapper aux flammes. Sinon, nous nous mettrons en route.

- M-Mais, Canthui… Nous risquerions d'être repérés et…

- Et alors ? Que craignez-vous ? Combien de temps l'Ordre doit-il rester caché avant de rétablir son pouvoir ? Vous m'avez promis l'enfant de Gallen Mortensen, le meilleur moyen de le contraindre à quitter son poste de Vice-Roi et à nous céder le pouvoir, n'est-ce pas ? Il n'est plus temps de se terrer ! Nous devons agir, saisir notre chance… Allumez-moi des torches, et incendiez ce village !

Rolf déglutit. Tout à coup, il espéra s'être trompé et que son fils ne se trouvait pas dans les parages.

Il sortit une torche, et un briquet à silex… seulement pour se rendre compte que la pluie n'avait pas cessé de tomber, et qu'ils auraient bien du mal à réduire en cendres les maisons qui se trouvaient là. Mais le visage du Canthui était implacable, et il était certain qu'il ne tolérerait pas l'échec. Il n'était pas sorti de sa cachette pour s'entendre dire que la pluie tombait trop fort. Alors, avec toute la meilleure volonté du monde, Rolf s'abrita dans une étable, et s'épuisa sur son silex, en espérant de tout cœur réussir à produire une flamme suffisamment vigoureuse.


~ ~ ~ ~


Les heures défilaient, toutes semblables.

Elles espéraient que les hommes s'en étaient allés, mais elles étaient si terrifiées qu'elles préféraient ne pas quitter leur abri, circulant uniquement quand c'était nécessaire, et se recroquevillant sur elles-mêmes dès qu'elles entendaient un bruit inhabituel.

L'inhabituel prit une teinte orangée quand une des maisons du village s'embrasa soudainement, jetant une lumière agressive sur le village. La torche avait mis longtemps à brûler l'intérieur de la bâtisse, mais quand les murs intérieurs avaient commencé à se consumer, et que la toiture avait pris, la situation avait basculé. Les volets avaient cédé, laissant entrer un courant d'air qui avait jeté des flammèches de toutes parts. Les réserves de bois avaient rapidement été touchées, et la contagion avait été impossible à arrêter. En quelques dizaines de minutes, de grandes langues embrasées avaient jailli, vomies par les plaies béantes d'une demeure sacrifiée sur l'autel d'un combat qui la dépassait. Même les gouttes de pluie les plus tenaces ne parvenaient pas à calmer la rage de l'incendie.

La doyenne et ses filles s'étaient approchées discrètement de la fenêtre la plus proche pour contempler le spectacle, les yeux écarquillés d'effroi. Elles connaissaient le propriétaire de cette maison, un homme bon et généreux qui avait eu le malheur de quitter son foyer pour nourrir ses troupeaux. Lorsqu'il reviendrait, et qu'il se rendrait compte que l'héritage de ses parents, qu'il comptait transmettre à ses propres enfants, était parti en fumée… il serait dévasté. Mais au moins aurait-il la vie sauve. En observant au loin, les femmes virent quelques silhouettes qui se trouvaient non loin des flammes, et qui les contemplaient, comme pour surveiller que personne ne sortirait de la demeure.

Aelyn, qui entendait de l'agitation à l'étage, vit soudainement la trappe au-dessus d'elle se relever, et le visage de la doyenne apparut. Elle était visiblement décontenancée, car dans toute sa vie elle n'avait jamais vu pareille cruauté. Pour une femme, pour une seule femme, ces hommes étaient prêts à détruire tout un village, à le raser purement et simplement. Son désespoir, elle le confia à Aelyn en essayant de ménager ses mots pour ne pas inquiéter les plus jeunes.

- Ils sont en train de brûler les maisons du village. Les unes après les autres… La nôtre finira par être sur leur liste, et j'ai peur qu'ils ne nous débusquent afin le point du jour. Je…

Son hésitation était peut-être plus déchirante que tout le reste. Ses filles. Ses petites filles. Son foyer. Son histoire, son passé, son legs, les bibelots qu'elle avait pu accumuler tout au long d'une vie bien remplie… Tout cela risquait de disparaître seulement parce qu'une femme s'était présentée sur le seuil de sa porte, et qu'elle avait eu le malheur d'accepter. Elle leva une main vers la guérisseuse, et lui dit sèchement :

- N'y pensez même pas. Vous livrer ne changerait rien, et nous n'abandonnerons pas si facilement ! Mais nous devons trouver quoi faire… Y a-t-il une façon de combattre ces hommes ?

Combattre. Fuir. Mourir. Trois options qui n'en étaient qu'une, en réalité. Le monde se résumait-il uniquement à ces trois voies, qui s'entremêlaient en permanence, jusqu'à ce que l'Homme arrivât à destination, au début de son périple dans l'après-vie ? Existait-il un autre chemin ? Aelyn avait-elle même le choix, ou le destin s'était-il chargé d'écrire son futur, et de la laisser se débattre jusqu'à l'épuisement, jusqu'à ce qu'elle abandonnât et renonçât à son libre arbitre ?

Y avait-il seulement un moyen ?

Et déjà, un second brasier s'allumait au dehors.


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"Il n'y a pas pire tyrannie que celle qui se cache sous l'étendard de la Justice"

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Learamn
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Ven 14 Sep 2018 - 15:58
Tout ne se déroula pas comme Learamn l’avait prévu, à vrai dire rien ne se passa comme prévu. Suite au retentissement de l’ode au mort les portes de la bâtisses s’ouvrirent effectivement en grand et une silhouette sortit en hâte. Learamn esquissa d’abord un sourire; leurs ennemis allaient s’approcher de sa position pour voir de quoi il en retournait où il serait cueilli par les traits d’Iran cachée un peu plus loin.  Mais au lieu de venir vers eux l’homme se dirigea à vive allure vers l’unique cheval dont leurs adversaires semblaient disposer. L’air triomphant du jeune capitaine ne tarda pas à s’estomper pour laisser place à de la surprise et de l’incompréhension. Que diable faisait-il?  

La guerrière Orientale ne fit que mettre les mots sur ce qu’il constatait encore incrédule.

-Un traître doublé d'un lâche ! Il a préféré prendre la fuite ! Que faisons-nous, capitaine ?


De tous les scénarios qu’il avait envisagé, jamais il n’avait imaginé qu’en venant défier l’Ordre dans leur repaire celui-ci prendrait la fuite. Etait-ce un signe de la déchéance des membres de cette organisation autrefois si puissante et influente et qui essayait de survivre sur sa gloire passée et perdue? Etaient-ils vraiment tombés aussi bas? Ou alors était-ce une autre de leur ruse visant à piéger leurs opposants, à les mener sur une fausse piste, à les diviser? L’Ordre l’avait fait trop souffrir pour qu’il ne les sous-estime, il devait bien y avoir quelque chose derrière.  Le capitaine resta silencieux pendant de longues secondes, le regard fixé sur l’entrée de la bâtisse comme s’il espérait qu’il s’y passât quelque chose. Comme s’il désirait ardemment que plusieurs pies de l’Ordre sortent de la maison pour inspecter les alentours comme il l’avait planifié. Mais rien ne se passa. Rien si ce n’est ce lâche qui fuyait dans la nuit. En soufflant dans ce cor il avait lancé l’attaque, dès lors impossible de faire machine arrière; il devait prendre une décision et mieux valait-il que ce soit la bonne.

Learamn analysa le repaire une dernière fois; il semblait réellement vide comme si les hommes l’avaient déjà quitté avec toutes les montures laissant un des leurs derrière eux et pas le plus vaillant. Mais comment en être certain? Peut-être se cachaient-ils à l’intérieur en espérant que les intrus ne morde à l’appât qu’ils avaient envoyé dans la nuit.
Iran pressa l’officier pour qu’il se décide avant qu’il ne soit trop tard. Elle ne l’avait pas dit mais tout dans son attitude trahissait son envie brûlante de rattraper le fuyard. Le temps n’était sûrement plus à la réflexion mais à l’instinct et quelque chose qu’il ne savait expliquer le pousser à suivre l’instinct de la jeune femme.

“En selle!”


Il crut voir se dessiner une mine satisfaite et fière sur le visage d’Iran; son imagination lui jouait peut-être des tours mais l’idée qu’elle puisse enfin courser un ennemi pour le neutraliser et montrer ainsi l’étendue de ses talents de guerrière n’avait rien d’aberrant. Depuis des semaines elle avait été cantonnée aux ennuyants couloirs de Meduseld à subir injustices et moqueries, traitée à peine mieux qu’une vulgaire traînée alors qu’elle était l’une des représentantes les plus talentueuses et honorables de l’armée de son peuple.  

Ils coururent jusqu’à leurs destriers qu’ils enfourchèrent à la hâte. Learamn prit le temps de caresser Ouragan avant de l’éperonner, il fut un temps où son étalon à la robe écarlate était réputé pour être l’un des chevaux les plus rapide et les plus endurants de la cavalerie rohirrim. Il fallait espérer que la longue séparation entre le cavalier et le cheval ne leur porte pas préjudice.  

Au triple galop ils se lancèrent aux trousses de leur proie laissant la bâtisse derrière eux.

Si vraiment tout cela n’avait été qu’une ruse orchestrée par des hommes de l’Ordre se trouvant encore à l’intérieur tout n’était pas perdu car ils ne s’attendraient sûrement pas à voir débarquer une éored emmenée par le capitaine Wald quelques heures plus tard. Learamn s’était assuré que son subordonné, et si possible le Vice-Roi, soient informés à l’aube de la localisation du repaire. D’ici là leurs adversaires, conscients que leur cachette avait été révélée, auraient peut-être eu le temps de s’offrir mais à pied et avec au minimum une otage en la personne de Dame Aelyn ils n’iraient pas bien loin d’autant plus que le sol boueux rendaient les traces très apparentes.

D’ailleurs ce sol qui devenait de plus en plus boueux n’était clairement pas le terrain idéal pour engager une course poursuite. Leur visibilité était quasiment nulle entre la nuit noire et la pluie diluvienne et se limitait à quelques éclairs de foudre qui les éblouissait.  Le sol meuble manquait cruellement de stabilité pour les chevaux dont les sabots s’enfonçaient dans la terre détrempée et risquait à tout moment de perdre l’équilibre. Tous ces facteurs jouaient forcément  à l’avantage du fuyard qui espérait ainsi pouvoir les semer plus facilement. Learamn lui-même qui connaissait parfaitement la région et qui n’avait besoin ni de boussole ni de carte pour se diriger dans ces terres était bien incapable de dire dans quelle direction ils allaient.

Cependant l’officier et la Rhûnienne gagnait du terrain, ils étaient tous deux de formidables cavaliers qui maîtrisaient parfaitement leurs montures qui étaient de magnifiques bêtes entraînées et taillées pour le combat et les longues chevauchées. Leur cible, elle, semblait moins à l’aise sur selle  à  une telle vitesse avec deux sombres silhouettes armées sur ses talons.

Soudain Learamn chuta. Tout se passa si vite qu’il ne réalisa pas avant qu’il ne percute le sol avec bruit sourd étouffé par la gadoue.   Ouragan s’était pris les sabots dans la terre et pris par la vitesse dans laquelle il était lancé il était tombé sur le flanc envoyant valser son cavaliers quelques mètres plus loin. Learamn poussa un cri de soufrance, la chute avait été brutale et la blessure qu’il traînait au pied se rappela subitement à lui avec force.  Il lui fallait quelques secondes pour reprendre ses esprits et être capable de se mouvoir de manière sommaire. Se mouvoir était d’ailleurs un bien grand mot; plié de douleur il luttait pour se traîner piteusement sur le sol. Il rampait ainsi sur le sol bourbeux, gagnant quelques mètres en dépit de toute logique; à ce rythme il était bien inutile de continuer à avancer mais il ne pouvait se résoudre à s’arrêter. Il fallait avancer, continuer à avancer coûte que coûte.

Elle était belle la fière cavalerie du Rohan à ramper misérablement dans la boue.  Les charges héroïques d’éored composé de milliers de cavaliers qui dévalaient les collines sabre au clair aux cris des “Pour Eorlingas !“ et “ A mort!” appartenaient-elles définitivement aux légendes du passé? La carrière du jeune officier avait été rythmée par des affrontements abrupts dénués de tout romantisme dans de sombres catacombes, cités éloignées ou contre des frères rohirrim; autant de combats d’où il n’était sorti qu’empli d’une amertume bien éloignée de la gloire de l’art de la guerre contée par les bardes.

Des bruits de lutte se firent alors entendre devant lui, comme deux lames qui s’entrechoquaient. Un éclair de foudre fit alors lumière sur la scène qui se déroulait un peu plus loin: en voyant son allié tomber Iran ne s’était pas arrêté et avait finalement rattrapé le fuyard avec qui elle engagea le combat.

Learamn hurla alors

“Vivant! Il nous faut ce bâtard en vie!”


Il ignorait si elle pouvait l’entendre de là où il était, elle ne le pouvait probablement pas. Il poussa un cri visant autant à évacuer la douleur qu’à se donner du courage et se releva.
Le capitaine avança ainsi en claudiquant sur quelques mètres avant d’arriver à hauteur de son amie, le duel n’avait pas été bien long et l’homme était à présent  à genoux et désarmé tentant vainement de se protéger avec ses mains.

“Où-est elle espèce de lâche? Où est la Vice-Reine? Où est TA Vice-Reine?”


L’homme tremblait à la fois de froid et de peur. Il venait de se faire attaquer par une féroce créature au corps félin et bardé de peintures effrayantes et voilà qu’une autre silhouette imposante en armure lui hurlait dessus avec une colère qui ne laissait présager rien de bon pour son intégrité physique. Toutefois il ne pipa mot.
Learamn était pris d’une rage guerrière qu’il ne l’avait plus animé depuis longtemps, il faisait à nouveau face à l’ennemi, il goûtait à nouveau au combat. Toute cette opération avait réveillé des choses en lui qu’il avait profondément enfoui pendant de longs mois.  Son attitude surprendrait peut-être Iran tant il s’était le plus souvent  montré mesuré et  compatissant jusque là mais elle aussi savait ce qu’était être un guerrier, de se muer en meurtrier le temps d’une bataille. Certains disaient que l’odeur du sang avaient le don de faire sortir le pire de chaque être humain mais les gens de leur espèce croyaient au contraire que cela ne faisait sortir que le meilleur d’eux-même.
Il agrippa le sbire de l’Ordre par le col et put alors l’observer de près. Un homme d’un certain âge à la mine inquiète mais dont l’inquiétude ne semblait pas uniquement porter sur la préservation de sa propre vie.
Il ouvrit la bouche pour poursuivre son interrogatoire musclé.

Mais alors un événement inattendu attira tous leurs attentions.


A l’est les tout premiers rayons du Soleil commençaient à se montrer timidement  mais la lueur la plus vive venait bien du Nord d’où une colonne de flamme s’élevait rapidement dans l’obscurité. Il ne pouvait les entendre de là où il se trouvait mais Learamn devinait les cris terrifiés des familles pris au piège dans l’incendie.
Des images lui revinrent à l’esprit: Vieille-Tombe, Pelargir, l’incendie de la morgue.

Le jeune homme tressaillit.


Le feu et le sang.

L’Ordre frappait à nouveau. Un formidable coup de poing vint s’écraser sur la tombe du fugitif avant qu’un second au niveau de la mâchoire ne le fasse s’écrouler sur le sol.

“Ce sont eux?! C’est l’Ordre n’est-ce pas? Le feu et le sang! Cela ne peut être que eux! Que se passe-t-il là bas? Réponds salaud!”


Le pauvre homme n’en savait probablement rien puisqu’il ne s’y trouvait pas, tout au mieux pouvait-il deviner ce qu’il s’y passait mais si Learamn continuait à le rouer de coup de la sorte il serait bientôt bien incapable de dire quoique ce soit.



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Lun 17 Sep 2018 - 1:33

La poursuite… Iran était taillée pour cela.

Une traqueuse infatigable, une chasseresse impitoyable, elle avait l'âme et les compétences d'une limière, capable de suivre une piste des heures durant sans jamais la perdre, pour remonter finalement jusqu'à sa proie et la saisir férocement à la gorge. Le sourire qu'avait vu Learamn, il ne l'avait pas imaginé. Il avait véritablement vu se dessiner sur les traits de la guerrière la satisfaction pleine et entière de l'animal qui sommeillait en elle. La bête entraînée et formée dans un seul but, qui pouvait enfin s'accomplir dans ce qu'elle faisait de mieux.

Pister, débusquer, et anéantir.

Elle tendit les rênes d'Ouragan à Learamn, et n'attendit pas qu'il fut en selle pour lancer sa propre monture au galop. C'était une allure risquée, ils le savaient tous les deux, mais dans cette course de vitesse ils n'avaient pas le choix. Ils ne pouvaient pas se contenter de laisser leur fuyard filer, au risque qu'il ne rapportât leur présence à ses compagnons d'armes. Ils devaient absolument le rattraper, et pour cela ils devaient accepter de prendre davantage de risques qu'il n'en prenait lui-même. A plusieurs reprises, l'Orientale se dressa sur ses étriers comme si elle essayait d'estimer la distance entre elle et la silhouette qu'ils apercevaient devant eux. Elle avait son arc, et savait s'en servir convenablement à défaut d'être une experte dans le domaine. Toutefois, entre la pluie, le vent et la faible visibilité, elle considérait ses chances de porter un coup au but comme totalement nulles. Elle se ravisa, jugeant préférable de miser sur l'endurance de sa noble bête.

Les chevaux du Rohan l'avaient toujours impressionnée, grands qu'ils étaient et lourds surtout. Des armes parfaites pour mener de dévastatrices charges de cavalerie, mais guère adaptés aux manœuvres et aux terrains difficiles. Ils étaient rapides, puissants et effrayants, mais leurs appuis étaient plus fragiles, et leur pas était moins sûr, ce qui donnait un net avantage à la monture de la jeune femme par rapport à celle du fuyard mais aussi de son compagnon, le capitaine Learamn. Ils se rapprochaient rapidement de leur cible, ce qui était une bonne chose, mais alors qu'ils gagnaient du terrain elle sentait que lui et le Rohirrim prenaient des risques importants dans cette course poursuite.

La suite devait lui donner raison, hélas.

- Learamn !!

Elle sentit trop tard le capitaine basculer. Ouragan manqua son appui, et s'écrasa de tout son poids contre le sol, envoyant valdinguer son cavalier comme un fétu de paille. Iran lâcha un cri de surprise et d'inquiétude mêlées, alors qu'elle tendait vainement la main pour essayer de le retenir et d'accrocher quelque chose. Mais tout était allé trop vite, et elle sentit ses doigts se refermer sur du vide, alors que les deux silhouettes disparaissaient dans la nuit. Il lui fallut une force immense pour ne pas faire demi-tour et aller prêter main-forte à son compagnon, mais elle savait qu'il ne lui aurait pas pardonné de s'arrêter pour lui. Pas alors que leur homme se trouvait si proche, presque à portée de main. Elle dégaina de nouveau son arc, encocha une flèche avec souplesse, et la décocha brusquement en visant non pas le cavalier mais l'arrière-train de sa monture.

Il y eut un hennissement, puis un bruit de chute soudain accompagné d'un cri de détresse.

Iran manœuvra habilement pour ralentir et revenir à toute allure vers son ennemi qui, déjà debout, courait en direction inverse, à savoir vers Learamn. Elle ne le laisserait pas approcher ! Dégainant son épée cette fois, elle lui coupa la route et abattit violemment sa lame sur la tête du malheureux, qui détourna le coup comme il le put. Dans le même geste, elle était descendue de selle et continua sa danse mortelle, concentrée exclusivement sur son adversaire. Ils n'échangèrent pas le moindre mot, se contentant de se battre comme deux fauves luttant pour leur survie. Dans chacun de ses gestes, elle déversait à la fois sa rage et sa frustration, sa haine et son mépris, mais aussi les années d'expérience et les précieux conseils des meilleurs maîtres d'armes de son clan et de Blankânimad. D'aucuns l'oubliaient, mais elle avait croisé le fer avec Gallen Mortensen lui-même. Cependant elle n'avait pas affaire à un amateur, et le guerrier de l'Ordre était roublard. Il savait se défendre, riposter, et il se battait avec en lui la crainte absolue… celle qui vous donne des ailes et vous pousse à surmonter n'importe quel danger. Il redoublait d'ardeur au combat, conscient que s'il parvenait à se débarrasser d'elle, il avait des chances de survivre à cette journée.

Cette simple pensée le galvanisait, et transforma un combat qui aurait dû être facile en une passe d'arme de haute volée qui sanctionnerait la moindre erreur…


~ ~ ~ ~


Lorsque Learamn arriva, Iran avait triomphé. Le souffle court mais le regard toujours lucide, elle avait mis son adversaire à genoux, et avait posé le fil d'une lame acérée sur son cou. Au moindre signe de résistance, elle le décapiterait sans merci. C'était la mort la moins douloureuse qu'elle pouvait lui accorder… un cadeau qu'il ne méritait probablement même pas compte tenu de ce qu'il avait fait subir à Rokh. Toutefois, elle n'avait pas le temps de recueillir la souffrance qu'elle estimait être une juste réparation pour le sort de son compagnon, et devrait se contenter d'une fin expéditive qui ne la satisferait pas très longtemps. Elle détourna les yeux une seconde du sédéiste de l'Ordre de la Couronne de Fer pour s'enquérir de l'état de santé du capitaine de la Garde Royale. Son regard s'assombrit. Il était en bien mauvais état.

Iran avait vu la chute, et tout en sachant qu'il n'était pas mort sur le coup, avait conclu qu'il ne pourrait sans doute plus marcher, et donc l'accompagner dans la fin de cette aventure. Elle s'était fait une raison en voyant la violence de l'impact, et s'apprêtait très sincèrement à obtenir les renseignements dont elle avait besoin, puis à poursuivre seule après s'être assurée que Learamn survivrait à cette nuit cauchemardesque. Elle écarquilla les yeux en voyant qu'il avait trouvé en lui la force de volonté de se hisser sur ses jambes et de continuer à avancer. Cet effort presque surhumain l'honorait, mais pour la première fois la guerrière se dit que l'homme qui l'accompagnait était peut-être plus fou qu'elle… Elle avait accepté de tout sacrifier pour venger Rokh, la mémoire de son compagnon… La mort ne l'effrayait pas le moins du monde, et elle avait déjà partiellement accepté l'idée qu'elle ne reviendrait pas de cette mission. Mais Learamn, lui, se battait pour quelqu'un qui était peut-être encore en vie, et cela lui donnait une énergie bien supérieure encore. Il lui parut tout à coup effrayant. Effrayant car déraisonnable, et totalement hors de contrôle.

Elle n'avait aucune idée de ce qu'il serait prêt à faire pour sauver Dame Aelyn.

Il avait depuis longtemps dépassé la limite du supportable, et sans les plantes orientales qui lui avait fait inhaler Iran, il aurait probablement été incapable de monter en selle et de chevaucher si longtemps. Cependant, ce n'étaient pas les plantes qui l'animaient en cet instant, et ce n'était pas non plus l'eau merveilleuse qu'il lui avait fait goûter qui donnait à ses yeux cette lueur de détermination sauvage. Il y avait quelque chose d'autre. Quelque chose de malsain et de dangereux qui s'agitait en lui… Un sentiment qu'Iran connaissait trop bien pour l'avoir connu elle-même.

La haine.

Il haïssait l'Ordre de la Couronne de Fer, de tout son être, de toute son âme. Cette haine le maintenait en vie, le maintenait debout, mais elle le contraignait à suivre le chemin de la destruction et de la violence. Iran, dont la vengeance revêtait un caractère presque noble en comparaison, s'écarta de son chemin comme bousculée par la férocité de ses sentiments.

- Capitaine, je…

Il n'écouta pas, et se jeta sur le fuyard, certain qu'il détenait les réponses à toutes ses questions. Elle vit dans ses yeux qu'il ne lui ferait pas de quartiers, et qu'il avait bel et bien abandonné la mesure et le calme dont il avait su faire preuve jusqu'alors. Il était aveuglé, sourd à tout appel à la raison, et la guerrière n'essaya même pas de le détourner de son entreprise, consciente qu'il y avait mieux à faire. Si elle en croyait son expérience limitée avec leur homme, il ne parlerait pas. Il n'avait rien à gagner à leur révéler la vérité, car la mort était la seule issue pour lui. Elle savait qu'il s'obstinerait à les retarder, même si cela devait impliquer pour lui d'innombrables souffrances. Pourtant, un nouveau signe du destin vint les guider et les mettre sur la piste.

Le feu et le sang.

L'Ordre.

Les flammes gigantesques qui jaillissaient au nord leur donnaient la voie à suivre. Par ce temps, cela ne pouvait pas être une coïncidence, et ils devaient poursuivre leur chemin dans cette direction. Iran le sentait. Elle le savait. Et elle savait que Learamn le savait aussi, mais devant cette nouvelle preuve de la cruauté de leurs ennemis, il s'emporta franchement cette fois. Elle savait que sa rage n'était pas entièrement consumée, et elle choisit de ne pas l'en empêcher. Elle estimait qu'il avait le droit à la colère, après tout ce qu'il avait vécu, et très franchement elle n'avait pas envie de s'interposer. Pour une raison qu'elle ignorait, elle s'inquiétait de ce qu'il serait capable de lui faire si elle contrevenait à ses directives. Cependant qu'il continuait à hurler furieusement, elle s'éloigna de quelques pas pour récupérer sa monture. Veillant à ce que le capitaine ne le vît pas, elle passa une main sur son flanc, et l'examina brièvement.

Les gouttes de pluie diluèrent le sang qui venait d'empourprer ses doigts, là où une lame agile avait transpercé sa cuirasse.

Elle fit une grimace, et choisit d'ignorer la douleur pour se concentrer sur ce qu'elle avait à faire dans l'immédiat.

Mais quelque chose attira alors son attention.


~ ~ ~ ~


Il ne l'entendit que lorsqu'elle se saisit de toutes ses forces et le tira physiquement pour le redresser.

- Capitaine ! Arrêtez ! Arrêtez !

Elle avait la voix presque paniquée, soucieuse, et il revint à la réalité soudainement, cessant de se débattre entre ses bras au risque de la frapper par inadvertance. Sentant la tension refluer dans ses muscles, elle l'obligea à se tourner vers elle pour détourner les yeux du triste spectacle :

- Capitaine, il est mort… arrêtez de vous acharner…

S'en était-il rendu compte, ou venait-elle de lui apprendre la nouvelle ? Elle n'aurait su le dire, mais elle vit une lueur indéchiffrable passer dans les yeux de Learamn. Quelque chose avait changé en lui, et pendant un instant ils restèrent à se regarder droit dans les yeux, leurs visages battus par la pluie torrentielle qui s'abattait sur eux deux.

Il venait de tuer un homme à mains nues.

Alors qu'il essayait de tourner la tête pour observer le carnage, Iran lui posa une main sur la joue l'en empêcher. Elle voulait le préserver d'une vision d'horreur qui aurait pu l'achever. Elle-même avait trouvé le spectacle effroyable, tant il lui rappelait le sort que les hommes de la Couronne de Fer avaient infligé à Rokh. Un visage méconnaissable, défiguré au point d'en devenir à peine humain, par des âmes si noircies par la violence qu'elles en étaient à peine humaines elles aussi. Elle aurait voulu rassurer Learamn, lui dire que ce n'était rien, mais les mots restèrent coincés dans sa gorge, et elle se contenta de dire :

- Venez, nous devons encore sauver Dame Aelyn.

L'information parvint jusqu'à son cerveau, et le ramena progressivement à la réalité. Il restait encore des combats à mener. Il restait encore de l'espoir. Iran s'éloigna de quelques pas, et ramena son cheval oriental par la bride. Elle capta immédiatement le regard de Learamn qui, revenant à lui peu à peu, se souvenait des événements récents. La cavalcade. Ouragan. La chute. Il l'interrogea du regard, et elle vit son désarroi alors qu'elle-même ne pouvait pas lui cacher la vérité. Les mots n'avaient pas encore franchi ses lèvres que ses yeux avaient déjà révélé la triste nouvelle.

- Je suis désolée, capitaine…

Elle lui attrapa fermement le bras, pour l'empêcher de sombrer, et le tira vers le cheval qui les attendait en piétinant :

- En selle capitaine, je vous en supplie. Que cette nuit ne soit pas vaine.

Iran l'implora du regard, elle aussi au bord de la rupture. A deux, dans leur état, avec une seule monture et à peine assez de courage pour les préserver du froid qui les déchirait de l'intérieur, elle ne leur donnait aucune chance de réussite. Elle s'efforçait de l'encourager car elle avait prêté serment. Serment auprès de Rokh qu'elle ne l'abandonnerait pas. Et serment auprès d'elle-même qu'elle se battrait aux côtés de celui qui lui avait sauvé la vie. Son désespoir quasi-total, elle le dissimulait du mieux possible.

Et la pluie sur ses joues cachait admirablement ses larmes.


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Learamn
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Dim 23 Sep 2018 - 14:42
Folie. Tout cela n’était que pure folie. Depuis le début. Tous les acteurs de cette sinistre tragédie avait perdu leur bon sens depuis longtemps. Le Vice-Roi semblait étrangement dépassé par les événements qui s’abattaient sur lui ;les traîtres aux Rohan conspiraient dans les plus hautes sphères du pouvoir; l’Ordre était de retour; Dame Aelyn disparue et Learamn s’était, dans son orgueil, persuadé qu’il pouvait régler seul la situation sur une jambe. Au final, dans toutes cette histoire les seules paroles de raison provenaient d’un vieux vétéran alcoolisé spécialiste en magouilles en tout genre et d’une guerrière d’Orient réputée sans pitié  venue assouvir sa soif de vengeance. Pure folie disait-on.

Néanmoins de ce tableau peu glorieux se dégageait une certaine poésie. Si un des ses grands artistes-peintres formés dans les plus grandes écoles des Terres du Milieu venait à passer par là, il aurait sûrement gravé dans sa mémoire la scène qu’il avait sous les yeux pour la reproduire sur toile une fois dans son atelier. Cet artiste aurait figé dans son esprit ce moment éphémère qui semblait hors du temps et devant lequel les Valars l’avaient conduit. Sur cette toile figureraient d’abord le grandiose panorama: celui des vertes plaines du Rohan qui s’étendaient en vallons à perte de vue que la lueur naissante de l’aube commençait seulement à irradier d’une teinte rougeâtre qui donnait à la pluie qui s’abattait l’aspect d’une multitude de gouttes de sang inondant sur le sol. Plus loin, un immense brasier s'élevait et sa représentation en était si réussie que l’on  ressentait presque  sa chaleur suffocante et  son odeur âcre. Et au centre se trouvaient deux silhouettes complètement perdues dans l’intensité qui faisaient face au cadavre d’un homme emporté par cette furieuse et grandiose folie; deux personnages livrés à eux-même qui n’avaient aucune idée de ce qu’ils faisaient.
Une toile qui dégagerait aux yeux de tous ceux venus l’admirer un sentiment de Beauté; pas de cette Beauté gaie et enchanteresse qui emplissent le coeur des hommes d’allégresse mais d’une Beauté imposante et crépusculaire, à la fois écrasante et intimiste qui parlait au plus profond de votre être. Une oeuvre qui dérangerait et fascinerait à la fois, face à laquelle les spectateurs ne désireraient que détourner le regard sans toutefois y parvenir.

Frapper, frapper et encore frapper ce visage ensanglanté et implorant. Voici ce que sa rage lui dictait, faire souffrir ce monstre autant qu’il le pouvait; ce monstre dont les menaces étaient des cris de pitié et les griffes de simples larmes. Au bout d’un temps les cris cessèrent, les plaintes s’estompèrent, la vie s’envola mais  les coups pleuvaient. Il fallut des bras forts et déterminés mais dont le contact avait quelque chose d’apaisant pour arrêter cette folie. Et des mots aussi venant confirmer ce que Learamn avait ressenti sans s’en rendre compte. L’image de la silhouette désormais inerte et dont le visage était devenu à peine reconnaissable le frappa alors de plein fouet et il réalisa. Il avait été maintes fois horrifié par le spectacle de la mort et de l’inhumanité de la guerre , mais cette fois tout était différent: il en était la cause, le monstre c’était lui. Il voulut voir ce corps, s’en approcher, mesurer la portée de son geste mais dans un élan d’empathie Iran l’en empêchant, posant simplement sa main  sur son visage pour détourner son regard, elle ne voulait pas qu’il s’inflige cela après tout ce qu’il avait déjà traversé. Ils se regardèrent quelques instants sans un mot, Learamn plongeant son regard dans le sien. Que serait-il devenu si la Rhûnienne n’avait pas été à ses côtés depuis le début? Qu’aurait-il été capable de faire? Jusqu’où serait-il allé? Durant sa jeunesse il s’était toujours rêvé comme le valeureux chevalier sauvant une princesse rohir aux cheveux blonds des griffes d’un ennemi maléfique. Était-ce d’ailleurs ce qu’il désirait accomplir en trouvant Dame Aelyn? Mais en réalité c’était bien cette étrangère qui sauvait l’officier de ses sombres démons. L’ironie de cette situation paradoxale arracha un rire dénué de toute joie au capitaine de la Garde Royale. Son regard s’était détaché des yeux envoûtants de son alliée qui s’était éloignée pour chercher les montures et se portait désormais sur ses mains ensanglantés et tremblantes. Ôter la vie avec une lame avait quelque chose de naturel, une épée avait été fabriquée précisément dans l’objectif d’occire un ennemi ou de se défendre mais tuer à mains nues était autrement plus troublant. Celles-ci n’avait pas été créées pour faire souffrir ou mal mais pour caresser les êtres aimés, rassurer ses amis ou contribuer à la construction du monde.  Avec ce meurtre, car il ne savait comment qualifier cet acte autrement, il venait de souiller son corps qu’il avait tenu à garder  pur , il avait perverti ses mains et l’espace d’un instant il s’imagina s’amputer avant de ne récupérer par une quelconque magie d’autres membres propres et innocents.  

Il fut tiré de ses pensées par le son des pas d’Iran et des hennissements de la monture qu’il ramenait. La monture, oui, car elle ne tenait les rênes que d’un seul cheval: sa monture orientale à l’allure mince et élancée. L’expression de surprise qui apparut sur le visage de Learamn ne mit pas longtemps à être remplacée par une tristesse infinie. Devait-il endurer cela aussi? En plus de tout ce qu’il avait déjà subi?  Il entendit à peine les mots de consolation et il retourna sur ses pas avec la démarche des zombies. Il avançait, empli de peur et d’appréhension sur ce qu’il allait découvrir sur le sol boueux devant lui.

Puis il le vit; allongé sur le flanc, immobile, sa robe nivéenne maculée de sang et de boue: Ouragan. Il se précipita sur son destrier et tomba à genoux devant elle. Il n’y avait pas besoin d’être un expert pour comprendre l’évidence: la bête ne respirait plus et la courbure anormale de sa colonne vertébrale ne laissait aucun doute. Le constat était sans appel: Ouragan était mort. Le peu d’espoir qui animait encore son cœur et ses jambes se dissipa, laissant toute la place au chagrin et à la colère. La gorge trop serrée pour dire quoique ce soit et luttant de toutes les fibres de son être pour ne pas piteusement fondre en sanglots, il passa délicatement sa main sur l’encolure son fidèle compagnon, caressa sa crinière dont il arracha quelques poils soyeux et encore immaculés qu’il glissa dans sa ceinture. Puis il détacha la broche qui maintenait sa cape de Garde Royale et couvrit le corps du cheval de ce noble vêtement en guise de dernier hommage silencieux. Ouragan avait autant mérité que lui d’arborer cette broche et cette cape, depuis le début ils avaient combattu ensemble, bravant les plus grands dangers de ce monde. Le destin les avait fait se croiser dans les plaines du Riddermark, lui Learamn déserteur de l’armée d’Hogorwen qui errait sans but après la nuit des Lances Noires et cet étalon sauvage venu à sa rencontre.  Tant qu’il l’avait monté, il avait toujours été empli d’une grande confiance persuadé que rien ni personne ne pouvait les atteindre. Aujourd’hui voilà qu’il perdait aussi son plus fidèle et dévoué ami et dans ce deuil il aurait voulu être digne, rester fort, montrer à Ouragan que son maître était toujours un officier infaillible mais il n’y arrivait tout simplement plus. Brisé et au sol il ne répondait plus aux directives de son bon sens qu’il lui intimait de se redresser promptement et de chevaucher en direction du village en feu. Mais il ne bougeait pas et pour la première fois depuis le début de toute cette sombre histoire: il fut envahi par le doute. Jusque là jamais il n’avait douté, c’était sans doute ce qui avait fait sa force; il était persuadé d’avoir raison, qu’il faisait ce qu’il devait faire. Il était à aller jusqu’à braver les ordres de son mentor, le Vice-Roi, et à remettre en cause toute la hiérarchie de l’armée du Rohan pour une cause qu’il pensait juste. Il avait tout risqué sans l’ombre d’un regret car il savait qu’il poursuivait un but noble et juste. Et si il avait tort. Et si finalement tout cela n’était que le résultat de l’ego démesuré d’un officier blessé dans son orgueil et incapable de faire dix mètres sans béquilles. Et si finalement il n’avait fait cela que pour regagner le respect de ses hommes qui se délitait au fil de ses semaines d’infirmité. Et si finalement il n’avait vu dans cette mission que l’occasion de prouver à nouveau sa valeur à Mortensen et être acclamé en héros dans les rues d’Edoras comme cela lui manquait tant. Et si finalement tout cela n’était qu’un moyen d’achever une vendetta personnelle contre l’Ordre de la Couronne de Fer.
Les pertes laissaient toujours un goût amer mais elles gagnaient une certaine noblesse quand leur raison était noble et valeureuse y compris dans la défaite. Mais si la cause était vaine et banale, les pertes en devenaient inutiles et autrement plus regrettables. Et Learamn en était la cause, dans sa folie il avait mené Eopren au cachot, Ouragan à la mort et qui sait quel sort serait réservé à Iran.

Toujours agenouillé au sol, il retrouva enfin la force de parler bien que chacun des mots prononcés lui brûlaient la gorge.

“Non, Iran c’est moi qui suis désolé…”


Il cacha son visage plein de culpabilité, donnant à son visage un teint rouge sang.

“Mais qu’est ce que j’ai fait? C’est un désastre, je suis en train de provoquer un désastre…”


Sa voix plaintive était cette fois entrecoupée de sanglots qui avaient fini par trouver leur chemin. Le jeune homme, à travers ces larmes,  se vidait alors de tous les poids qui pesait sur son cœur bien trop jeune pour endurer toutes ces choses, le coeur d’un gamin du Rohan.

Les erreurs étaient faites et la mort déjà présente. Mais à mesure que son chagrin, ses peines et sa frustration s’évacuaient avec les pleurs, une nouvelle conviction embrasa son esprit, remplaçant l’espoir qui avait disparu. Il se trompait peut-être, toutes ces horreurs étaient de son fait mais il savait que renoncer était impossible, quand bien même se dirigeait-il droit dans le mur. Pour tous ceux qui l’avaient aidé jusque là malgré les ordres contraires et la folie de l’entreprise il ne pouvait se résoudre à baisser les bras. Il ne pouvait les décevoir après tous leurs efforts : Ouragan, Eopren, Iran… Il n’avait plus le choix, il devait aller au bout. L’heure était venu d’assumer ses choix, aussi mauvais étaient-ils, il ne pouvait se défiler. A moins de quelques lieux de là, des innocents étaient pris au piège par les flammes de l’Ordre et attendaient l’apparition miraculeuse de leur salvateur. Ce salvateur arriverait peut-être en mauvais état mais son devoir était d’y arriver.
A grand peine, Learamn se redressa sur ses deux jambes en grognant ; avec tous ces efforts la blessure au pied se faisait à nouveau douloureusement ressentir.  Mais il ne s’y attarda pas. Il jeta un dernier regard embué de larmes à son compagnon de toujours  et se dirigea vers Iran, restée silencieuse durant toute cette scène.

“Iran du Rhûn. Vous avez été brave et loyale et je vous en serais éternellement reconnaissant mais le fardeau du Rohan n’est pas le vôtre, vous n’avez pas à le porter. J’irais accomplir mon devoir mais vous pouvez retourner aupr…”

Learamn s’arrêta net lorsque la jeune femme posa un doigt sur ses lèvres, lui intimant de se taire. Et un simple regard échangé lui fit comprendre que pour rien au monde elle ne partirait, qu’elle le suivrait jusqu’au bout comme elle en avait fait le serment.

“Très bien. Alors allons-y.”


Il posa alors une main pleine de gratitude sur l’épaule d’Iran. Maculant sa cuirasse légère de l’empreinte rouge de sa main, comme un symbole du lien qui les unissait à présent : dans la guerre et le sang.

Ils montèrent en selle et ,avec Iran aux rênes, se dirigèrent à vive allure vers le hameau incendié. Pour se rassurer, il posa sa main sur la garde de son épée, dernier symbole qui le rattachait à tout son passé et son identité de guerrier du Rohan. La fatalité et la tristesse  emplissaient toujours le cœur de Learamn mais elles n’étaient plus désespérées:  si fin il devait y avoir, il ferait en sorte qu’elle soit des plus mémorables.



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Aelyn
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Dim 23 Sep 2018 - 15:56
Les secondes s’égrainèrent, interminables, se muèrent en minutes et les minutes devinrent des heures… De temps en temps, on entendait les hommes s’agiter au dehors, fouiller le village avec plus ou moins de méthode. Chaque pas s’approchant, toute la maisonnée retenait son souffle, le cœur tapant dans leurs oreilles à l’affut. Chaque pas rebroussant chemin et elles laissaient s’échapper un soupire de soulagement comme une seule femme. Mais cette attente devenait intenable. Aelyn sentait sa gorge se serrer un peu plus à chaque alerte, rendant sa respiration laborieuse, à la limite du douloureux. Les deux enfants à ses côtés avaient trouvé refuge contre elle, comme si elle, pauvre guérisseuse enceinte jusqu’aux yeux, pouvait les protéger du danger qu’elle avait amené dans son sillage.

Dans l’atmosphère étouffante de sa cachette, Aelyn se demandait comment elle avait pu accepter de laisser une enfant risquer sa vie là-dehors. Elle refaisait dans son esprit toute la conversation, cherchait tous les mots qu’elle avait dit ou qu’elle aurait pu dire. Ce qu’elle aurait pu faire, contrer, pour empêcher la petit Lora de sortir. De là où elle se trouvait, elle ne pouvait qu’entendre les sanglots étouffés de la mère privée de son enfant, une douleur qu’elle ressentait au plus profond de son être comme si elle était la sienne. Si cela avait été Eofyr ou Eogast, dehors, seul, à la merci des pires monstres que le Rohan ait porté, des orques dans des corps d’hommes… La bile lui monta à la gorge à cette simple et furtive pensée. Mais non, ses fils étaient bien en sécurité derrière les murs d’Edoras, dans le Château d’Or, sous la protection attentive de Sealig. Eux ne pouvaient commettre l’impaire de sortir sans garde du corps. Et leur jeune gardien était bien trop nerveux pour faire confiance à qui que se soit. Il savait qu’il risquait sa tête s’il arrivait quelque chose aux enfants d’Aelyn. Il les aimait beaucoup mais la peur de Gallen était plus forte encore. Et, Aelyn disparue, elle ne doutait pas que le niveau de sécurité autour de ses fils aurait de quoi faire pâlir les grands rois du Gondor et d’Arnor.
A présent elle se retrouvait bien malgré elle à mettre en péril l’enfant d’une autre. Une idée contre laquelle son corps entier se révoltait. Elle se sentait mal, claustrophobique, nauséeuse. Un cri coincé dans la gorge qui l’étouffait autant que les mains autour de son cou, ce jour maudit dans les Maisons de Guérison de Minas Tirith. Elle sentait la peur des deux filles à ses côtés comme du goudron sur ses bras. Instinctivement, elle se mit à les bercer. Un imperceptible balancier, d’un côté à l’autre, comme si tout autre mouvement ferait déferler l’enfer sur elles. L’enfer sous la forme de ces hommes, qui passaient et repassaient dans les chemins boueux qui traversaient le petit hameau désert. Et deux trios de femmes qui se tétanisaient à la moindre alerte.

Aelyn se demandait si, dans l’urgence, ses hôtesses, ses sauveuses, avaient pensé à cacher le garçon. Pas que cela changerait grand-chose à son sort si ses poursuivants venaient à entrer dans la maison, mais cela pourrait faire une grande différence pour toute la maisonnée. Il était en vie et relativement bien portant malgré sa drôle d’aventure. Il ne pourrait certainement pas témoigner contre les femmes qui l’avaient couché sur une paillasse confortable et bien traité. S’il le fallait, Aelyn forcerait son réveil… même si la méthode en elle-même ne lui serait guère agréable.
Dans le silence, d’une pensée à l’autre, elle imaginait tous les scénarios possibles. Elle n’avait pas vraiment d’indication sur ce qu’ils lui voulaient en vérité, juste qu’elle avait plus de valeur en vie et que tout cela avait très certainement à voir avec Gallen. Mais au-delà, ignorant leurs projets, elle en était réduite aux spéculations les plus folles. Les possibilités de futurs infinies n’en étaient pas moins sombres pour autant, au contraire, l’inconnu rajoutait cette ombre sinistre à toutes ses prévisions. Non, la seule chose dont elle pouvait être sûre, c’était qu’elle ne laisserait rien arriver à cette pauvre famille innocente, quoi qu’il lui en coûte. Elle était ce qu’ils voulaient, mais y avait-il vraiment de l’espoir qu’ils fassent preuve de clémence en laissant derrière eux des témoins gênants qui pourraient rapporter la situation à Edoras et lancer les eoreds de Gallen à leurs trousses. C’était fort peu probable et extrêmement inquiétant. Et c’était là où s’arrêtaient les plans d’Aelyn. Elle ne savait pas quoi faire, il ne restait plus qu’à rester silencieuse, cachée, en attendant la fin de la tempête. Elle regrettait que sa diversion n’ait pas réussi à les tromper malgré la nuit et la pluie qui auraient pu jouer en sa faveur.

Combien d’heures avaient passées encore ? La guérisseuse n’en avait aucune idée. Son corps entier était ankylosé, ses jambes et ses bras trop longtemps privés d’une bonne circulation sanguine la piquaient désagréablement. Et les filles dans ses bras n’avaient pas plus bougées. D’épuisement mental autant que physique, la plus jeune s’était laissée aller d’un sommeil agité, se servant du ventre rond de la guérisseuse comme d’un oreiller de fortune, appuyant sans le vouloir sur l’ecchymose douloureux qui le recouvrait. Elle-même avait somnolé par intermittence, cherchant un peu de repos malgré tous ses sens en alerte, retrouvant conscience au moindre craquement. Elle était épuisée.

L’atmosphère à l’étage changea. Quelque chose se passait… quelque chose se passait là-haut. Et avant qu’elle n’ait le temps de s’interroger plus sur le sujet, la trappe s’ouvrir. Son sang ne fit qu’un tour, elle se cru découverte. Elle aurait pu penser que si les hommes avaient pénétré dans la maison elle aurait entendu des cris et du fracas, mais elle ne pensa à rien de cela et ce fut pendant un instant la terreur pure qui se lut sur son visage pâle. Quand la pauvre femme reconnu enfin la doyenne, la vague de soulagement qui la frappa fut presque aussi violente que la peur. Elle manqua de s’écrouler sur elle-même quand les plus jeunes en profitèrent pour se rapprocher de la figure familière si rassurante.
Et quand Aelyn s’attendait à ce que la vieillarde lui annonce qu’ils étaient enfin partis, sa désillusion fut grande. Et sa culpabilité plus encore. De pauvres gens, loin de chez eux, allaient rentrer et retrouver leur demeure et tous leurs souvenirs réduits à un tas de cendres. C’était là un sentiment qu’elle ne connaissait que trop bien. Les images de sa propre petite maison à Aldburg, réduite à quatre murs et quelques poutres calcinées, rongée par la guerre, le feu et l’eau, s’imposa à elle. Elle avait infligé ça à ses gens-là. Elle était aussi fautive que ces barbares finalement. Elle aurait souhaité être passé plus au sud, quelques kilomètres au sud auraient suffit à ce que ni elle ni ses poursuivants n’aient jamais eu à poser les yeux sur ce petit village tranquille, et si cela avait été le cas, alors cette famille si prévenante et courageuse aurait été assoupie, bienheureuse au fond de leurs lits à l’heure qu’il était.

Quelque chose dû se lire dans ses yeux émeraude car avant qu’elle n’ait pu dire le fond de sa pensée, la doyenne leva une main implacable.

- N'y pensez même pas. Vous livrer ne changerait rien, et nous n'abandonnerons pas si facilement ! Mais nous devons trouver quoi faire… Y a-t-il une façon de combattre ces hommes ?

Aelyn grimaça de plus belle. Laissant les fillettes dans la cachette sûre, elle se glissa au dehors sans un bruit, refermant le passage derrière elle. A demi-accroupie à côté de la vieille matriarche, elle fit un triste non de la tête. Elle était résolue mais terrorisée. Sa voix, très basse pour ne pas être comprise des enfants, était chevrotante malgré elle.

« Il n’y a rien à faire. Absolument rien. Si l’on attend, alors beaucoup de gens perdront tout leurs biens et nous finiront toutes piégées comme des vermines qu’on fait sortir du terrier. Ils nous attendrons dehors et nous tuerons une à une sans la moindre hésitation. Ils sauront que vous existez et que vous avez été mes complices. Et même si ils n’envisagent pas les choses comme ça, vous serez toujours des témoins gênants qui risquent de donner l’alerte et de les trahir… »

A partir de cet instant les mots qui sortirent de sa bouche furent comme une tempête de sable, lui raclant la gorge comme mille lames aiguisées.

« Si vous vous cachez et que je sors avec le garçon pendant qu’ils sont occupés ailleurs, ils ne pourront pas savoir que la maison est occupée. Avec un peu de chance, ils ne sauront même pas de laquelle il s’agit. Ils n’auront plus de raison de continuer les incendies une fois qu’ils m’auront, cela attirerait l’attention sur eux et leur ferait perdre un temps précieux... »

La doyenne voulu l’interrompre mais cette fois-ci Aelyn ne se laissa pas faire. Malgré la peur, jamais elle ne s’était sentie plus résolue.

« Dehors il y a Lora, sans doute cachée dans un recoin. Ce n’est qu’une question de temps avant qu’ils ne l’incendie… Si elle est coincée elle pourrait mourir dedans ou se précipiter dehors, dans leurs bras. Je refuse d’avoir ça sur ma conscience. Je refuse de vous infliger ça, de vous obliger à faire ce sacrifice-là. Je le refuse !... Il n’y a pas d’autre solution. J’aurais voulu qu’il y en ait mais il n’y en a pas. Si nous attendons, nous sommes toutes mortes, si nous espérons que les secours arrivent à temps, ce serait bien utopique d’y croire. Mais si je me dévoile maintenant, nous avons une chance inespérée de vous en faire sortir en sécurité. Vous pourrez reprendre votre vie comme avant. Reconstruire ce qu’ils ont détruit et rester ensemble… Et chercher du secours quand ils m’auront repris. C’est notre seul espoir. Mon seul espoir… J’ignore ce qu’il m’arrivera après ça mais rien de ce qui pourrait m’arriver ne vaudrait de payer le prix du sang pour m’en échapper. Chaque personne est importante. Les enfants plus encore que les autres. Notre priorité est de protéger les enfants. Il n’y a pas à en discuter ! »

Et dans la pénombre, elle se redressa de toute sa hauteur, légèrement décentrée par le poids de son ventre. Et sans une minute d’hésitation, elle se précipita au chevet de son otage… Elle aurait préféré qu’il se réveille naturellement mais elle n’avait plus le temps, et elle ne pouvait pas le présenter dans cet état. Elle n’aurait pas la force de la porter.
Dans sa sacoche, elle trouva des sels à l’odeur aigre très forte qui réveillerait des morts. Elle les plaça sans ménagement sous les narines du jeune homme et lui asséna une claque bien sentie. Le pauvre garçon se réveilla d’un coup, en panique et nauséeux. Le sol, les murs et le plafond devaient dangereusement tanguer autour de lui.

« Je suis vraiment navrée » murmura Aelyn en plaçant sa main contre la bouche du malheureux pour l’empêcher de protester. « Je t’aurais laissé en sécurité si j’avais été en état de chevaucher encore… Mais il semble que j’ai été celle qui ait fait le mauvais choix. Il est temps que tu retournes auprès des tiens… en espérant qu’un jour tu comprennes que ce n’était pas le bon choix non plus… Je ne mourrais à pas tapie comme un rat et je n’emmènerais personne avec moi ! »

Le garçon avait les yeux exorbités… Avait-il seulement compris les mots qui étaient sortis de la bouche de la guérisseuse ? Elle soupira et d’un coup d’épaule le remit debout. Il était aussi sûr sur ses pieds qu’un faon à sa première heure et sans doute trop malade pour parler. C’était au moins une bonne chose…
Aelyn avait le sentiment amer d’avoir fait tout cela pour rien, pire, d’avoir aggravé les choses. Sécurisant comme elle le pouvait le bras du garçon sur ses épaules, elle marcha vers la sortie. Les femmes n’étaient plus là, sans doute dissimulées dans l’obscurité. Mais elle sentait derrière sa nuque les picotements qui lui disaient que la matriarche l’observait depuis les ombres avec désapprobation. Les dés étaient jetés…

La porte s’ouvrit presque sans un bruit, couverte par le déluge et les crépitements des incendies à l’autre bout du hameau. Il n’y avait personne de ce côté-ci, mais à l’autre bout du chemin, elle voyait des silhouettes, de dos, qui guettaient arme au poing autour des habitations en feu. Le garçon gémit péniblement tandis que la femme enceinte le trainait tant bien que mal derrière une autre maison, s’éloignant le plus possible de son point d’origine. La gorge serrée à l’idée d’être découverte trop tôt, terrorisée par sa propre et stupide idée, elle jetait des coups d’œil frénétiques au groupe assemblé à quelques dizaines de mètres d’elle. Chaque pas maculait un peu plus ses chaussures de boue, alourdissant ses pieds, ralentissant sa progression. Elle avait l’impression d’être emprisonnée dans un de ces rêves oppressants peuplés d’un sentiment d’urgence mais où chacun de nos mouvements ne sont que des tentatives lentes et épuisantes. Mais ce n’était pas un rêve. Pas même un cauchemar. Non, c’était une horrible vérité…

Enfin, elle ne pu faire un pas de plus. Elle lâcha le garçon qui s’écroula à genoux et finit par rendre le maigre contenu de son estomac aux pieds de la guérisseuse. Elle prit une grande inspiration, l’eau dégoulinait sur son visage, se mêlant aux larmes qu’elle ne pouvait retenir. Une main serrée autour du collier d’Hengest, elle apostropha ses ennemis d’une bravade qu’elle ne ressentait pas.

« Je suis là !!! »

Sa voix, soudain puissante, couvrit tous les bruits environnants, l’eau et le feu. Les hommes se retournèrent en une parfaite synchronisation. Aelyn blanchit. Il lui semblait que tout son sang avait quitté son corps. Elle avait fait une erreur ! Elle voulait retourner à l’abri des murs ! Elle ne voulait plus être brave ! Mais elle était tétanisée ! Sa bouche à demi ouverte gobait un air qui ne voulait pas atteindre ses poumons. Elle étouffait !

Pour la deuxième fois, elle avait pris les hommes au dépourvu. Ils ne semblaient pas savoir comment réagir face à cette situation imprévue. Et puis un autre son, un grognement primaire, chargé de rage. Un mouvement à sa gauche et un poing puissant qui s’écrasait contre sa mâchoire. Un coup d’une telle violence qu’il la projeta par-dessus le garçon à terre et l’envoya s’écraser sur le chemin boueux. Elle eut à peine le temps de placer ses mains en avant pour absorber de choc, complètement sonnée, la joue en feu, les paumes écorchées sur quelques pierres tranchantes émergées de l’argile. Au dessus d’elle l’ombre menaçante d’un bras levé, prêt à frapper. Elle se recroquevilla comme elle put sur le chemin glacé, hagard… Les dés étaient jetés…



Spoiler:
 


Dernière édition par Aelyn le Dim 23 Sep 2018 - 15:59, édité 1 fois
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Ryad Assad
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Sam 29 Sep 2018 - 22:13
- Salope !

Rolf n'avait jamais été un poète.

Ni un tendre, d'ailleurs.

Aelyn s'en était rendue compte au moment où le premier coup de poing s'était abattu sur sa joue. Un coup de poing. Un véritable coup de poing. Pas une gifle qui lui aurait épargné de ressentir cruellement les jointures épaisses s'enfoncer dans ses chairs et lui ouvrir la pommette. Le sang mêlé de boue, emporté par la pluie, se mit à couler sur le visage de la guérisseuse qui ne pouvait rien faire pour arrêter la furie des coups qui pleuvaient sur elle. Une main puissante s'empara du poignet qu'elle tendait désespérément devant elle, le tordant avec une brutalité, avant qu'un nouvel assaut ne vînt la cueillir à la tempe. A moitié sonnée, sous le choc peut-être, Aelyn ne trouva pas le moyen de se défendre plus avant, et Rolf en profita pour lui donner une correction dont il avait le secret. Il la saisit par les cheveux, et lui adressa une claque si forte que la Rohirrim lui échappa des mains pour aller s'écraser sur le sol. Quand il ouvrit les doigts, des mèches de cheveux collées par la pluie s'échappèrent comme autant de larmes dorées retenues entre ses griffes impitoyables.

Rolf n'avait jamais été un tendre.

Ni un poète, d'ailleurs.

- Je vais te crever ! Je vais te crever sale pétasse !

Il leva ta botte crottée, et l'abattit cruellement sur la jambe d'Aelyn. De toutes ses forces. Il ne retenait pas ses coups le moins du monde, et la frappait avec l'intention évidente de la tuer. Dans son regard se lisaient les accents de la folie. Il allait vraiment la tuer de ses propres mains. Sans merci. Sans pitié. Il s'acharnait comme une bête, incapable de refréner ses ardeurs meurtrières. Sa pauvre victime était à peine reconnaissable. La lèvre et la joue ouvertes, le visage tuméfié, les cheveux en bataille et à moitié arrachés, les vêtements salis… Elle avait l'air d'une vagabonde que l'on aurait passée à tabac dans une ruelle sombre, et non d'une dame de la cour de Meduseld. Le Rohan semblait bien loin désormais, car pour l'heure il n'y avait qu'elle et son bourreau dans cette arène sinistre aux reflets orangés d'où elle ne pouvait s'échapper. Et les coups continuaient de pleuvoir, sans jamais vouloir moucher les bougies de sa conscience, et lui accorder au moins le répit d'un coma salvateur. Elle n'aurait pas le privilège de se retrancher derrière ses paupières pour quitter ce monde sans connaître les souffrances que lui promettaient les yeux fous de Rolf.

Mais tout à coup, l'avalanche de violence cessa.

Soudainement, ce fut le silence, seulement rompu par le crépitement des flammes et la respiration lourde des deux protagonistes. Rolf, qui tenait Aelyn par le col, lâcha cette dernière à la manière d'un ours se désintéressant brusquement d'une proie. La jeune femme retomba sur le sol, boule de souffrance livrée à elle-même. Elle entendit alors une voix. Une voix qu'elle connaissait bien pour l'avoir entendue ce qui semblait être des siècles auparavant.

La voix du gamin…

Il gémissait, il appelait… et il suppliait son père d'épargner Aelyn.

- Mon fils, cria Rolf, la voix brisée.

Il y avait de l'inquiétude et de l'amour dans son ton. L'amour d'un homme qui avait choisi de servir l'Ordre de la Couronne de Fer, qui avait choisi d'être un monstre abject dont les générations futures maudiraient le nom. Un homme qui pourtant n'en demeurait pas moins un père protecteur, viscéralement préoccupé pour sa progéniture. Sa rage n'était que terreur, et sa cruauté était la seule façon qu'il avait apprise pour exprimer ses sentiments conflictuels. Il avait frappé Aelyn comme il se serait frappé lui-même pour avoir laissé une prisonnière s'enfuir avec son fils. Avec une douceur que ne laissaient pas supposer ses mains couvertes du sang d'une innocente, il s'empara de la main de son fils, et l'examina brièvement. Il y avait quelque chose de très primaire, de très animal chez lui. Il semblait sur le point de renifler sur sa peau l'odeur de la mort ou du piège que la guérisseuse avait pu tendre.

- Père… Ne lui faites pas de mal… Le bébé…

Rolf voulut répondre quelque chose. Peut-être lui expliquer qu'Aelyn l'avait drogué, enlevé, blessé, et qu'elle méritait amplement le châtiment qui venait de s'abattre sur sa misérable personne. Les mots ne trouvèrent pas le chemin de la sortie, et il se contenta de serrer son fils dans ses bras. C'était un spectacle à la fois tragique et beau, mais aussi effrayant et malsain. Comment tant de brutalité pouvait-elle côtoyer tant d'affection dans un seul et même corps ? Les Hommes étaient véritablement des créatures étranges.

Aelyn avait suivi toute la scène du coin de l'œil et en tendant l'oreille, mais elle n'avait pas senti venir la silhouette qui apparut brusquement dans son champ de vision. L'homme n'était plus dans la force de l'âge, assurément, et il avait l'air de revenir de pire champ de bataille de l'histoire de la Terre du Milieu. Son visage était buriné, ses traits tirés, ses yeux enfoncés dans leurs orbites. Les cicatrices accumulées au fil des ans surgissaient de sa barbe négligée, encadrée par des mèches de cheveux rebelles qui lui collaient au visage. Il n'avait pas le type des gens d'ici, et son accent laissait entendre qu'il venait des terres du nord. Peut-être un Arnorien. Il attrapa doucement le visage d'Aelyn, et l'examina brièvement comme un vendeur de bêtes observant une génisse :

- Alors c'est elle, la fille de joie de Mortensen ? Il aurait pu choisir mieux…

L'insulte flotta dans l'air pendant un moment. La mesquinerie était peut-être le moindre de ses vices, et cela n'avait rien de rassurant. Il s'était accroupi devant la guérisseuse, soucieux de se mettre à sa hauteur pour qu'elle puisse bien le voir et l'entendre. Contrairement aux brigands du commun, il ne cachait pas son visage, et encore moins son identité :

- Je m'appelle Sellig.


Une simple phrase. Glaçante. Les noms portaient avec eux un pouvoir, et surtout un sens. Derrière celui-ci, on sentait se dessiner la mort et la désolation, dans océan de larmes et un concert de lamentations. Il y avait quelque chose de particulièrement inquiétant chez cet homme. Une forme de détermination absolue, presque suicidaire, qui montrait qu'il ne doutait pas un seul instant de ce qu'il faisait. S'il y avait des fanatiques ici, il était leur chef. Leur source d'inspiration. Ou de crainte. Il était celui qui faisait tenir ces traîtres ensemble, celui qui les empêchait de se débander et de s'égayer dans les prairies du Riddermark comme les lâches qu'ils étaient au fond. Aelyn comprit à qui elle avait affaire lorsque, se grattant la barbe pensivement, il révéla par inadvertance le tatouage qui ornait son poignet. Le symbole était reconnaissable entre mille.

Les armes de l'Ordre de la Couronne de Fer.

C'était lui. C'était forcément lui. Le Dernier Canthui. Sellig avait été suffisamment retors et intelligent pour réchapper à la purge. Il avait survécu en Arnor pendant des mois, esquivant avec une habileté rare les troupes d'Aldarion qui le traquaient, et ce malgré la détermination d'hommes comme Sirion Ibn-Lahad. Récemment, il avait trouvé le moyen de quitter le pays, et de se rendre au Rohan, où ses fidèles lui avaient rapporté qu'ils préparaient quelque chose : une opération secrète pour reprendre le pouvoir. Il avait accouru, convaincu que l'heure était venue pour lui et pour l'Ordre de renaître. Leurs plans avaient changé quand la compagne du Vice-Roi s'était offerte à eux sur un plateau, et qu'ils avaient eu l'occasion de revenir en force… Aelyn serait le sacrifice requis pour cela, et son sang viendrait gorger les veines d'un nouveau projet, d'une nouvelle ère. Elle était là, la conviction de Sellig. Désormais qu'il tenait entre ses mains le meilleur moyen de pression contre Gallen Mortensen, Vice-Roi du Rohan… que pouvait-il lui arriver ? Avec une stratégie similaire, développée par ses soins, l'Arnor avait été mis à genoux. Or Fendor n'était pas Aldarion, et le Rohan n'avait pas la stabilité politique et institutionnelle du grand royaume des Hommes. C'était presque trop simple.

- Vous savez pourquoi je vous dis mon nom ? Demanda-t-il tranquillement.

La réponse était évidente, mais l'entendre de la bouche de ce monstre, cet ennemi des Peuples Libres qui avait toutes les raisons de détester Gallen, était encore plus effrayant :

- Je vous le dis car cela ne changera rien. Vous ne m'intéressez pas. Vous n'avez aucune valeur, en vérité. Votre mort ne changerait rien, je ne vois pas à qui vous manqueriez…

Nouvelle insulte. Ses mots insidieux étaient presque aussi douloureux que les coups de poing de Rolf. Il savait que ce n'était pas vrai. Il savait qu'Aelyn n'était pas une femme seule, qu'elle avait autour d'elle des gens qui l'aimaient, et qui espéraient ardemment son retour. Alors qu'il lisait dans ses yeux qu'elle essayait de surmonter ses manipulations aussi prévisibles qu'elles étaient efficaces, Sellig reprit :

- Celui qui compte, en revanche…

Il posa une main dominatrice sur le ventre arrondi d'Aelyn. Un geste d'une grande violence symbolique, compte-tenu de ce qu'il entendait faire du fils de Gallen. Son sourire s'étira légèrement, mais ses yeux ne riaient pas le moins du monde. Il n'ajouta rien, et se contenta de changer complètement de sujet :

- Pendant que vous faisiez connaissance avec Rolf, je me suis questionné. Où étiez-vous durant tout ce temps ? Où vous cachiez-vous ? C'est que mes hommes vous ont cherchée dans ce village. En vain.

Il observait Aelyn avec une intensité rare, presque sans ciller, comme s'il essayait de déceler le moindre indice qui aurait pu indiquer où elle s'était terrée… et si elle ne préparait pas quelque chose. Il n'avait pas survécu pendant si longtemps en mordant à l'hameçon qui se présentait. Il ne croyait rien ni personne, se méfiait de toute situation apparemment anodine. La guérisseuse s'était livrée en connaissant fort bien les conséquences… Pourquoi ne pas simplement s'enfuir en espérant ne pas être rattrapée. Pourquoi revenir ? Comme il s'y attendait, la guérisseuse ne lui confessa rien, et il souffla :

- Vos traces de pas ne décrivent pas une ligne droite… comme si vous aviez quelque chose à cacher. Étonnant, non ? J'ai envoyé un homme enquêter à ce sujet. Il finira par remonter jusqu'à votre cachette. Mais je n'ai pas le temps d'attendre, et je préférerais que vous me disiez ce que j'ai envie de savoir. Alors je vais vous poser une question. Une question très simple, d'accord ?

Il se redressa, et fit un signe de la main en direction de quelqu'un qui se trouvait derrière Aelyn. Avant qu'elle ait pu comprendre à qui il s'adressait, un bras puissant glissa sous sa gorge, la retenant prisonnière. L'homme qui s'était placé dans son dos était trop grand et trop fort pour qu'elle pût échapper à son emprise. Il ne serrait pas assez fort pour la faire suffoquer, mais il la bloquait tant et si bien qu'elle ne pouvait rien faire. Un second individu s'approcha, et lui enserra le bras droit avec force, la forçant à le tendre devant elle. Dans cette position, elle ne pouvait plus que bouger la main, ouvrir et refermer le poing. Mais Sellig n'entendait pas lui laisser autant de liberté.

Il avait d'autres plans.

- Vous ne voulez pas répondre ? Très bien.

Aelyn ne devenait pas folle. Il n'avait tout simplement rien demandé. Rien du tout. Mais dans l'intervalle, il s'était emparé des doigts de la jeune femme, et avait refermé ses mains puissantes et parcourues de cicatrices autour de l'auriculaire d'Aelyn. Il la regarda avec froideur, et lui redemanda :

- Vous êtes vraiment sûre que vous ne voulez pas répondre ?

Pour la forme, il lui donna une poignée de secondes de répit.

Puis un geste sec.

Et un cri déchirant.

L'articulation du doigt de la jeune femme décrivait maintenant une courbe tout à fait anormale. Le craquement avait été parfaitement répugnant, mais rapidement couvert par les gesticulations d'Aelyn qui essayait de se débattre en vain. Elle était retenue par deux solides gaillards qui n'entendaient pas la laisser bouger. Sellig sentait les tremblements agités dans ces doigts qui se refermaient pour essayer de lui échapper. Il sentait le pouls affolé de la guérisseuse, il voyait son regard désespéré. C'était une chose que de se faire briser un doigt par un sadique tortionnaire qui prenait son temps pour s'y prendre… c'en était une autre que de savoir qu'il allait recommencer, et de craindre le moment fatidique où il allait de nouveau vous infliger une douleur telle qu'elle menaçait de rendre fou.

- Vois, Rolf. Il est inutile de frapper une femme de toutes ses forces pour la faire souffrir. Il suffit de savoir exactement où appuyer.

Aelyn n'avait tout simplement pas la force de résister, et lorsqu'il la força à ouvrir la main de nouveau pour s'emparer de son annulaire, elle ne put rien lui opposer qui aurait pu le pousser à cesser sa torture. Avec les mêmes gestes lents et méthodiques, il referma ses mains sur ce doigt qui semblait si minuscule et si fragile en comparaison. A la manière d'un enfant cassant une brindille simplement pour savourer le plaisir d'exercer son pouvoir sur la nature inerte, il paraissait se délecter de ce qu'il allait faire :

- La question… Répondez à la question, et je vous laisse tranquille…

Il attendit patiemment, sans daigner lui poser ladite question. Sans daigner répondre à ce qu'elle aurait pu lui dire pour le convaincre. Il soupira, comme s'il regrettait de la voir se montrer si obstinée, et murmura :

- Si vous insistez…

Aelyn retint son souffle.

Et il attendit.

Il attendit encore.

Il attendit le moment où elle baisserait sa garde. Le moment où elle se déconcentrerait. Et quand il le vit passer dans ses yeux, quand il vit qu'elle se questionnait sur autre chose, que ses pensées galopantes, retenues fébrilement derrière le mur invisible de sa terreur, s'élancèrent de nouveau dans les champs de sa conscience… alors et seulement alors il passa à l'attaque.

Nouveau geste sec.

Précis.

Atroce.

Nouveau cri. Nouvelles larmes.

Il abandonna cette excroissance désormais inutile, difforme et douloureuse, et se montra indifférent aux jambes de la guérisseuse qui battaient à côté de lui. Elle avait beau ruer, elle avait beau lutter de toutes ses forces, il était simplement concentré sur ses yeux, et ne la lâchait pas du regard. Pas une seconde. Il y lisait son effroi, tandis qu'en retour elle plongeait dans un océan de détermination. Elle pouvait lire dans ses iris impitoyables qu'il ne s'arrêterait pas. Pas tant qu'il n'aurait pas eu sa réponse. Il la força à lui offrir son majeur, et une fois qu'il eut assuré sa prise dessus, il la regarda en lâchant :

- Allons… je ne vous demande que de répondre à une simple question. Pourquoi vous obstinez-vous ?

Sellig avait déjà usé de cette méthode par le passé, et il la jugeait particulièrement efficace. Il ne demandait rien, et se contentait d'infliger de la souffrance aux gens, qui lui révélaient alors tout ce qu'ils savaient sur ce qu'ils estimaient être important. Les gens commençaient souvent par révéler l'endroit où ils cachaient leur or, car pour une raison qui échappait au Canthui, tout le monde pensait qu'il ne faisait cela que pour la richesse. Ils comprenaient souvent après deux ou trois doigts supplémentaires qu'ils faisaient fausse route, et essayaient de réfléchir vite pour ne pas subir le châtiment trop longtemps. Quand ils avaient quelque chose à se reprocher, cela allait vite en général. Ils confessaient leurs crimes, parlaient de leurs maîtresses, de leurs pensées les plus impures… Au début ils se contentaient de répondre quand on le leur demandait, avant de se mettre à babiller à tout va, espérant que dans le flot d'informations qu'ils laissaient échapper, il y aurait quelque chose qui plairait à leur tortionnaire. Sous la pression, ils finissaient par vendre les gens qu'ils aimaient : mari, femme, parents, enfants, amis, alliés… Ce n'était qu'une question de temps. Sellig avait rencontré un jour un homme si stupide qu'il avait été incapable de trouver la réponse, et que ses dix doigts avaient fini par être en lambeaux. Le sot avait cru que cela le sauverait, mais il avait rapidement déchanté quand le sédéiste de l'Ordre avait dégainé un poignard. Non pas pour le sectionner doigt par doigt, mais phalange par phalange.

Il était mort en se vidant de son sang, sans avoir trouvé la réponse.

Aelyn la trouverait-elle ?

Il la regarda avec un air désolé, et cependant qu'elle essayait de sauver misérablement sa vie en lui disant tout et n'importe quoi, mensonges et vérités confondues, il sanctionna férocement ce nouvel échec de sa part.

Tout doucement cette fois…

Elle sentit distinctement son articulation protester, résister, gémir, implorer… Puis rompre. Les tendons se déchirer, et hurler d'une voix muette alors qu'ils étaient brutalement arrachés à leur trajectoire naturelle. Sellig n'aurait su dire combien de temps elle allait prendre avant de craquer, mais il n'était pas pressé. Il avait tout le temps devant lui, et dix doigts étaient en général amplement suffisants pour briser une personne non-entraînée. Seuls les idiots souffraient, car même lorsqu'ils essayaient de toutes leurs forces d'échapper à leur sort, ils échouaient encore à trouver la réponse. Avec la moitié d'une main, Aelyn avait encore du temps avant de pouvoir être qualifiée d'idiote. Mais elle parlait déjà beaucoup plus vite, et le Canthui trouva satisfaisante sa propension à jouer le jeu. Elle n'avait pas trop le choix après tout. Il était toujours intéressant de plonger dans les angoisses des gens, de les laisser déverser leurs peurs les plus profondes, leurs doutes, leurs inquiétudes. Ils essayaient de lire en lui pour deviner ce qu'il avait envie d'entendre, et lui en retour lisait en eux pour déterminer s'ils étaient proches ou non de trouver la réponse…

- Je n'ai pas le choix, vous savez… J'ai absolument besoin que vous me répondiez. Je vous promets que j'arrêterai de vous faire du mal dès que vous cesserez de résister. Alors ?

Il la regardait intensément, et ses paroles presque sympathiques, voire compatissantes, tranchaient avec sa violence crue. Il était à la fois son bourreau et sa main tendue. Son pire et ennemi et son meilleur allié. Les deux hommes qui retenaient la guérisseuse n'avaient pas ouvert la bouche : ils n'étaient que des ombres sans nom et sans visage. Il n'y avait qu'eux deux en réalité. Aelyn et Sellig, et cette pluie qui les isolait de tout, et ces flammes qui ne dispensaient aucune chaleur, et cette promesse tacite entre eux. La réponse contre le salut.

Un éclair de déception passa dans les yeux de Sellig.

Elle échouait pour la quatrième fois…

Son index n'y résista pas, et les mêmes plaintes hurlées à s'en briser la voix s'élevèrent dans le ciel enténébré du Rohan. L'aube pointait déjà, mais la chaude lumière de l'astre du jour n'était pas encore venue dissiper les ombres et les monstres qui y rampaient. Le matin n'était pas encore là pour chasser les cauchemars, faire disparaître les mauvais rêves, et rasséréner les dormeurs. Pour l'heure, la nuit était reine, et ses princes étaient la peine et la désolation.

Avec la même lenteur mécanique, Sellig s'empara du pouce de la jeune femme, et lui expliqua sur un ton avenant :

- C'est toujours le pouce le plus douloureux.

Il s'apprêtait à ajouter quelque chose, probablement en rapport avec la fameuse réponse qu'il attendait, mais quelque chose attira son attention…

Un mouvement dans la nuit.

Ses yeux s'agrandirent tout à coup de surprise…


~ ~ ~ ~



Le cœur d'Iran s'était fendu quand elle avait vu Learamn s'effondrer devant sa monture.

C'était sans nul doute la goutte de trop.

Le jeune capitaine, elle l'avait découvert depuis qu'elle avait appris à le connaître, avait sacrifié tellement dans sa lutte contre l'Ordre de la Couronne de Fer. Il avait été affronter des ennemis terribles, et dans sa guerre contre eux il avait perdu l'usage de son pied, sa faculté à monter à cheval, et par conséquent le respect qu'il avait pu conquérir à la pointe de l'épée. Trop jeune pour son grade, trop faible pour son rang, trop innocent pour cette vie… Il avait repoussé toutes les limites, allant jusqu'à se parjurer auprès de son Vice-Roi et modèle pour faire ce qu'il croyait juste. Il n'avait reculé devant rien, devant aucun danger, devant aucune humiliation, devant aucune menace. Mais la mort de son cheval était insoutenable.

Iran n'aurait su dire pourquoi, mais tout à coup elle éprouva un élan de compassion soudain pour cet officier ballotté par la vie, malmené par l'orage qui s'abattait aussi bien sur sa vie que sur ses épaules. Ils n'appartenaient pas au même peuple, ni au même monde… Elle était une guerrière du Rhûn, et lui était un Occidental. Ils n'avaient rien en commun, et pour ainsi dire tout les opposait. Leurs allégeances, leurs conceptions du monde… Leurs passés et leurs futurs les menaient forcément à s'opposer, de la même manière que Rokh et le Vice-Roi Mortensen n'avaient eu d'autre choix que de s'entre-détruire. Ils avaient été élevés dans ce but. Elle aurait dû se réjouir de voir Learamn brisé ainsi, à genoux… mais elle n'y parvenait tout simplement pas. Elle ne comprenait pas pourquoi, mais elle ressentait sa peine.

Elle la partageait, même.

Les larmes qui coulaient sur ses joues étaient celles du capitaine, et elle avait envie de le prendre dans ses bras comme un frère d'armes. Pour le soutenir. Pour le garder en vie. Pour lui dire que malgré tout ce qu'il avait perdu, il avait encore des raisons de combattre. Elle ne trouva pas le courage de laisser parler son cœur. Quelque chose la retint. Peut-être ces milliers d'années de haine réciproque entre l'est et l'ouest. Peut-être simplement la peur insidieuse de perdre une partie d'elle-même si elle se laissait aller à considérer Learamn au même titre qu'un Rhûnadan. Si elle comprenait l'ennemi, alors elle servait son royaume de la meilleure des façons. Si elle compatissait avec l'ennemi, elle s'égarait déjà. Et si elle en venait à aimer l'ennemi ? Ne trahissait-elle pas ses pères et ses mères ? Tous ses ancêtres qui avaient lutté pour restaurer l'indépendance des peuples de l'est, face à la cruauté des gens d'ici… tous ces ancêtres qui lui avaient raconté comment le tyran Elessar avait soumis à lui les clans du Rhûn, massacrant ses ennemis, déportant femmes et enfants pour briser le pouvoir local des anciens chefs. Son règne était inscrit dans l'histoire de son peuple comme une grande tragédie. Et les gens du Rohan avaient été complices de ceci. Learamn descendait de ceux qui, l'épée à la main, avaient forcé son peuple à mettre un genou à terre. Ceux qui, à la chute du Seigneur Sombre, avaient voulu détruire le peuple de Rhûn.

Et pourtant…

Pourtant quand elle le voyait ainsi, elle ne pouvait pas le haïr. Il n'était pas qu'un nom sur un vieux manuscrit poussiéreux, ou une figure honnie décrite habilement par un conteur… Elle voyait l'homme sous l'armure, l'enfant sous l'étalon sur fond de sinople. Sa colère envers les peuples de l'ouest s'écoulait avec ses larmes, et elle comprenait malgré elle qu'elle ne mourrait pas en établissant une alliance de circonstance avec un de ces misérables Occidentaux. Elle trouverait la mort en combattant avec un précieux allié, qui lui avait tendu la main et avait accepté de la suivre dans sa vendetta quand personne n'avait daigné poser le regard sur elle. Elle mourrait avec lui, pour le même objectif. Elle mourrait pour lui, avec en ligne de mire sa vengeance qui lui semblait aujourd'hui inatteignable.

Rokh n'était plus. Elle avait fait de son mieux pour préserver sa mémoire, et pour apporter un peu de réconfort à son âme dans l'après-vie. En éliminant ceux qui avaient mis un terme à son existence, elle lui permettrait de trouver le repos auprès de Melkor et de ses ancêtres. Mais elle savait que son entreprise était vouée à l'échec. Elle l'était depuis le début, en réalité. Et peut-être était-ce ce qu'elle avait toujours recherché en définitive : perdre la vie en sauvant l'esprit de Rokh. Le rejoindre enfin, et lutter à ses côtés jusqu'à la fin des temps.

Quelque chose lui disait que c'était mieux ainsi.

Que cela ne pouvait finir autrement.

Quand Learamn essaya de la dissuader de le suivre, elle se contenta de lui poser un doigt sur ses lèvres. C'était un geste d'une douceur inhabituelle chez la guerrière, dont le regard trahissait à la fois sa profonde détermination et le regard nouveau qu'elle portait sur le capitaine. Elle ne le considérait plus seulement comme un partenaire, mais bien comme un véritable compagnon d'armes. Un compagnon qui lui avait sauvé la vie, et qu'elle sauverait en retour en donnant sa vie pour la sienne. Il semblait avoir accepté cette réalité, à moins qu'il n'eût pas conscience que la mort leur tendait les bras. Dans leur état, avec un seul cheval et leurs blessures, ils n'avaient tout simplement aucune chance. Mais ce n'était pas une raison suffisante pour arrêter. Ils étaient des soldats, après tout… Ils n'avaient d'autre option que de se mettre en selle, et de chevaucher fièrement vers leur destin.

Iran prit les rênes, et les mena sur le sentier étroit qui descendait jusqu'au petit hameau consumé par l'incendie. Son cheval au pied sûr trouvait facilement le bon appui, et il ne semblait pas peiner autant qu'on aurait pu le penser sous le poids de deux cavaliers. Ces montures étaient taillées pour la guerre et l'endurance, capables de porter de lourdes charges et de manœuvrer habilement, même si elles n'avaient la même puissance et la même vitesse que les grands chevaux occidentaux. C'était une monture docile, obéissante, et qui ne craignait pas de se jeter au cœur de la bataille. La guerrière flatta l'encolure de son compagnon de route, et l'immobilisa en arrivant à petite distance du village :

- Nous ne pouvons pas simplement entrer l'arme au poing, au risque de nous faire massacrer sans avoir même le temps de voir nos ennemis. J'ai réfléchi à un plan.

Elle savait que Learamn était aux commandes ici, et qu'elle n'était qu'une invitée sur ses terres, mais elle le savait encore trop affecté et trop bouleversé pour raisonner logiquement. S'ils voulaient avoir une chance d'infliger le maximum de pertes aux hommes qui avaient enlevés Aelyn, ils devaient s'y prendre avec méthode, et ne pas céder à leurs élans de rage et de colère. Iran descendit de selle, et tendit les rênes au capitaine :

- Il s'appelle Keyvan… Dans votre langue, cela désigne la planète Saturne, qui est un symbole important pour les miens. C'est un noble ami. Keyvan vous guidera dans la bataille, et vous le protégerez avec votre épée.

Iran avait toujours pensé que son cheval prendrait sa retraite avant elle-même. Elle l'avait imaginé coulant de vieux jours paisibles à Blankânimad, après avoir servi fidèlement la Reine et Melkor. Aujourd'hui, si la perspective de mourir ne l'effrayait pas, le sort de son cheval était source d'inquiétude. Que se passerait-il s'il tombait, percé par les lames de leurs ennemis ? Que se passerait-il s'ils le capturaient, et s'enfuyaient avec ? S'il vivait ses derniers jours à transporter un meurtrier sans foi ni loi ? S'il était vendu et transformé en bête de somme, fouetté et insulté ? La guerrière s'efforça de contrôler ses tremblements nerveux, même si sa voix était moins assurée.

++ Prends soin de lui ++ souffla-t-elle à Keyvan dans sa langue natale.

Puis elle revint à l'officier, et lui expliqua comment elle comptait procéder :

- Je vais entrer dans le village en premier. Si je peux repérer Dame Aelyn et trouver un angle de tir pour utiliser mon arc, votre arrivée serait être une diversion parfaite. Une fois que nous serons révélés tous les deux, peu importe combien j'aurais pu en abattre, il nous faudra lutter de toutes nos forces.

Elle marqua une pause, avant d'ajouter :

- Le plus important, c'est que vous fassiez preuve de patience… Laissez-moi le temps d'approcher, laissez-moi le temps de me mettre en position. Je sais que vous mourez d'envie de les charger tête la première, et moi aussi… Mais si vous faites cela, alors nous n'aurons aucune chance de sauver Dame Aelyn. Pensez à elle. Elle est peut-être toujours en vie, à attendre notre arrivée. Jamais vous ne feriez passer vos sentiments personnels avant sa propre sécurité.

Il l'écoutait d'une oreille distraite, visiblement perdu dans ses pensées, et elle insista en lui prenant les mains dans un signe d'affection et de soutien :

- Learamn, fit-elle avec une familiarité surprenante.

Elle voulut lui dire quelque chose. Peut-être des mots d'adieu… Peut-être des remerciements… Peut-être lui dire à quel point elle était honorée de mourir à ses côtés… Les mots restèrent coincés dans sa gorge nouée. Mais ses yeux brillants d'émotion exprimaient tout cela à la fois, et elle serra un peu plus fort les mains du capitaine qu'elle tenait toujours entre les siennes.

Puis, sans rien ajouter, elle s'évanouit dans la nuit.


~ ~ ~ ~


La lame était pleine de sang en se retirant sèchement des chairs où elle était plantée. Il y eut un grognement de douleur et de surprise mêlées, accompagné par les cris de guerre des âmes effrayées qui se battaient pour ce qui était juste. Aelyn n'aurait pu prévoir ce qui allait se passer, pas davantage que Sellig et ses hommes, qui avaient été contraints de battre en retraite précipitamment, abandonnant l'un d'entre eux à la fourche qui venait de le transpercer au niveau des reins. Alors qu'il s'écroulait lourdement sur le sol, le misérable qui retenait la guérisseuse par la gorge dévoila l'identité de celle qui l'avait tuée. Une femme à laquelle Aelyn devait beaucoup en cette triste soirée.

La doyenne.

Ses yeux sévères et sa mine déterminée forcèrent les hommes de Sellig à reculer précipitamment, pour se placer hors de portée de cette furie vengeresse qui, accompagnée de ses deux filles, s'était approchée de l'objet de toutes les convoitises que représentait Aelyn avec l'intention de la défendre. Sa voix unique retentit comme une menace à prendre au sérieux :

- Reculez tous, bande de scélérats ! J'ai embroché votre copain, je peux très bien recommencer !

Comme un seul homme, ils s'exécutèrent, sans prendre le risque de porter encore la main à leurs armes. Trois femmes contre une douzaine de soldats entraînés de l'Ordre de la Couronne de Fer… Les chances n'étaient pas en la faveur des premières, et Sellig savait parfaitement qu'il avait l'avantage. Il lui suffisait d'attendre la bonne opportunité. En attendant, son regard se porta sur Aelyn, vers qui la doyenne s'était penchée pour prendre de ses nouvelles. Rolf l'avait salement amochée, mais ses doigts brisés étaient un traumatisme à la fois beaucoup plus violent et handicapant. Les mains d'une guérisseuse, son meilleur outil pour soigner son prochain, pour apaiser les maux des malades, mais aussi pour confectionner ses remèdes et ses décoctions. Le Canthui fit claquer sa langue.

Six.

Il lui restait encore six doigts valides.

Cinq sur la main gauche, et ce fameux pouce qu'il n'avait pas eu le temps d'arracher comme on arrachait la cuisse d'un poulet. Elle n'avait pas encore eu l'occasion de goûter à la véritable souffrance, hélas. Mais cela viendrait bien assez tôt. Lui et ses hommes se jetèrent un regard, et ils commencèrent à se déployer tout doucement, formant un arc de cercle pour envelopper les trois femmes et leur proie.

Cependant qu'ils procédaient, la doyenne s'était penchée vers Aelyn, une infinie tristesse dans le regard. Même sans connaître la jeune femme, son état ne pouvait que susciter la pitié et un élan naturel de compassion. Passée violemment à tabac comme une vulgaire putain cognée par un client ivre, elle avait subi une torture à laquelle les hommes les plus vaillants n'auraient pas résisté. Le sang qui coulait de ses nombreuses plaies au visage, ses mains tremblantes, ses doigts arqués, et son regard hébété témoignaient tous à leur manière de l'inhumanité de son traitement. Elle avait fait preuve d'un courage extraordinaire pour endurer tout ceci, et pour oser se présenter face à ces hommes en sachant pertinemment qu'ils allaient lui faire vivre un véritable calvaire. La grand-mère ne pouvait s'empêcher de se sentir affreusement coupable. Comment avaient-elles pu laisser Aelyn affronter seule un tel danger ? Ses hurlements déchirants avaient porté jusqu'à la maison familiale, malgré le vent et la pluie, et avaient convaincu les trois femmes de sortir à la rencontre de ces hommes pour prêter main-forte à cette inconnue. Elles avaient laissé les deux petites dans la demeure, à l'abri, et avaient accouru pour porter secours à une sœur rohirrim en passe de se faire tuer par de sinistres assassins. Même si elles étaient en infériorité numérique, même si tout semblait jouer contre elles, elles ne pouvaient pas laisser Aelyn mourir pour les défendre… pas davantage qu'Aelyn n'avait pu les laisser se sacrifier pour la sauver. Prises dans ce cercle d'assistance mutuelle duquel elles ne pouvaient s'échapper, elles étaient aussi bien à faire face à leur destin toutes ensemble.

- Je suis désolée, fit la plus âgée à la guérisseuse à voix très basse.

Sans lâcher sa fourche, elle essaya de tirer la blessée vers la maison, où elles pouvaient envisager de se retrancher, de se barricader, de se protéger. Certes ils incendiaient les maisons, certes ces tueurs semblaient prêts à tout, mais en l'absence d'une stratégie cohérente elles faisaient ce qu'elles pouvaient pour gagner du temps. Cependant, à une seule main il était difficile de traîner une personne adulte, et la doyenne s'avoua rapidement impuissante. Sellig, la voyant faire, prit la parole :

- Vous êtes très braves, mesdames… Cependant, vous devriez rentrer chez vous, vous enfermer soigneusement, et prier pour que j'oublie votre existence. Cette femme est à moi, et vous n'avez aucune chance de nous échapper.

Les hommes continuaient à se déployer, et la doyenne vit venir le piège. Si elles s'élançaient maintenant, elles pouvaient peut-être espérer rejoindre leur abri, mais elles n'y parviendraient jamais avec Aelyn dans cet état. La pauvre pouvait à peine tenir sur ses jambes, encore moins marcher ou courir pour se protéger d'une bande de sicaires assoiffés de sang. Comprenant que la situation était désespérée, la grand-mère se pencha de nouveau vers Aelyn pour lui glisser quelques mots réconfortants à l'oreille :

- Tout va bien… Tout va très bien…

C'était un pieux mensonge que l'on disait aux enfants pour les aider à accepter les tragédies du monde. Pourtant la future mère n'était pas une enfant, et ces mots avaient une toute autre fonction. Détourner l'attention, pendant qu'un petit poignard glissait dans la main gauche de la jeune femme encore étendue sur le sol. Le transfert s'était effectué dans la plus grande discrétion, mais les deux échangèrent un regard entendu. Un regard qui disait « quand le moment viendra, vous ne devrez pas hésiter ». Même si cela allait contre ses principes, même si cela allait contre toute morale, elle n'avait pas d'autre choix que de se battre de toutes ses forces si elle souhaitait repartir d'ici en vie… ou à tout le moins protéger la Terre du Milieu du danger que représentait Sellig et ses rêves de grandeur pour l'Ordre de la Couronne de Fer.

Quitte à mourir, autant mourir pour quelque chose.

La doyenne se redressa et répondit d'une voix autoritaire :

- Vous devriez rentrer chez vous, étranger… Vous ne connaissez pas les femmes du Rohan, mais vos hommes si, vraisemblablement. Regardez comme ils tremblent dans leurs chausses.

Sellig ne put s'empêcher de regarder ses sbires, cherchant à déceler la faiblesse chez eux. Ils dégageaient une grande confiance en groupe, assurément, mais individuellement ils semblaient beaucoup plus prudents et attentifs. La fourche n'était pas une arme noble, loin de là, mais plus d'un bretteur habile s'était retrouvé surpris par un paysan audacieux. La chance du débutant, disait-on parfois. Personne n'avait envie de se faire ouvrir les boyaux par une arme aussi rustique que dangereuse…

- Vous voyez, reprit la doyenne. Des lâches. Vous voulez nous tuer ? Venez donc ! Vous goûterez au même fer que votre camarade !

Menaçante elle l'était. Impressionnante aussi. Son courage était digne d'être chanté dans les contes et les légendes, alors qu'Aelyn ne connaissait même pas son nom. Mais ce n'était peut-être pas l'essentiel, finalement. Elle incarnait cette figure de bonté et de dévotion dont le Rohan avait besoin, cette force résolue, prête à se dresser contre tous les complotistes et les machinateurs qui ruinaient les espoirs de paix et d'harmonie pour les Peuples Libres. Trois femmes et leurs armes de fortune, ici une fourche, là un couteau large, là encore une gourdin solide… Trois innocentes face à une armée de tueurs professionnels surentraînés, qui avaient déjà passé par le fil de l'épée des adversaires bien plus coriaces, qui avaient survécu aux batailles les plus effroyables, et à la vengeance des ennemis de l'Ordre. C'était à la fois beau et épique.

Et comme souvent, ces épopées s'achevaient dans le sang.

Sellig dégaina son épée, et d'un signe il lâcha ses chiens de guerre vers les trois gardiennes d'Aelyn. Sa frêle ligne de défense face au malheur. Un bouclier de papier face à la rage enflammée des rescapés de l'Ordre.

Et comme un symbole, toutes trois marchèrent à leur rencontre, refusant de leur céder un pouce de terrain.



~ ~ ~ ~



Le vacarme du combat cessa brusquement.

Les lames cessèrent de s'entrechoquer, les cris cessèrent de retentir, et un calme surnaturel retomba sur le village. Iran respirait fort, pour contenir la douleur dans son flanc. Elle pressait une main fébrile sur sa plaie, essayant de canaliser la perte de sang. Quand elle restait tranquille, elle pouvait reprendre des forces, mais dès qu'elle bougeait le saignement reprenait de plus belle, et la douleur la transperçait. Elle secoua la tête pour chasser ces pensées parasites, et vérifia que sa queue de cheval était bien serrée. Elle ne voulait pas avoir les cheveux dans les yeux pour ce qui allait suivre, et pour lequel elle devait être totalement concentrée. Adossée à une maison, elle avait entendu le son de l'engagement, et avait d'abord cru que Learamn avait oublié ses consignes et s'était jeté bêtement dans la mêlée. Elle avait été moyennement soulagée en constatant que ce n'était pas lui qui affrontait les tueurs qui avaient enlevés Aelyn. C'étaient des cris de femme qu'elle entendait, et alors qu'elle se rapprochait discrètement, elle avait entendu distinctement que le combat impliquait un trop grand nombre de personnes pour qu'il s'agît seulement de la furie d'un cavalier isolé.

Mais elle arrivait trop tard, tout semblait déjà terminé.

Iran se pencha rapidement, pour essayer de glaner un aperçu de la situation. Et ce qu'elle vit n'était guère rassurant. Trois silhouettes féminines étaient étendues par terre. Des paysannes à en juger par leur accoutrement. Deux d'entre elles ne respiraient plus du tout, à l'évidence, tandis que la troisième s'agitait encore. Elles avaient à l'évidence lutté de toutes leurs forces contre un ennemi nettement supérieur en nombre, et n'avaient pas fait le poids. Pourtant elles avaient emporté avec elles un homme, et semblaient en avoir blessé un second. Toutes n'étaient pas tombées, cela dit : il en restait une quatrième, qui se tenait debout, encerclée par trois adversaires qui brandissaient leurs épées dans sa direction. Elle regardait ailleurs, mais Iran ne pouvait pas voir ce qui attirait ainsi son attention. Ou plutôt l'attention de toutes les personnes rassemblées là. Elle essaya de se concentrer pour entendre ce qu'ils se disaient, mais la pluie tombait dru et elle était trop loin pour saisir le sens de leurs paroles. Elle vit seulement un des tueurs s'approcher de la femme au sol, et la forcer à regarder quelque chose. Un autre, qui paraissait commander à la petite compagnie, sembla donner un ordre, et dans la seconde le cri déchirant de la femme debout se fit entendre.

Celle-ci se jeta inutilement sur les lames qui lui barraient la route, et elle finit transpercée par les trois épées qui se dressaient sur son chemin. Cruels et violents, ses assassins abattirent leurs lames sur elle alors qu'elle gisait au sol, comme pour s'assurer qu'ils en avaient bien fini avec elle. Iran ferma les yeux, en essayant de se convaincre qu'elle n'aurait rien pu faire pour elle de toute façon. Mais le cauchemar ne semblait pas encore terminé… Deux silhouettes apparurent bientôt : un homme, qui amenait avec lui une jeune fille qu'il tenait à la merci d'un poignard. Que faisait donc là cette enfant ? Était-elle la fille d'une des infortunées victimes ? Le chef et l'homme qui l'avait capturée échangèrent quelques mots, puis un rire général s'empara des tueurs. L'homme au poignard et sa jeune captive s'éloignèrent bientôt, en direction d'une bâtisse proche. Iran ignorait quelle âge avait l'enfant, mais elle était beaucoup trop jeune… et il y avait assez peu de doute sur ce que cet homme envisageait de lui faire subir. La façon dont il avait refermé ses mains épaisses sur ces hanches encore trop fines était révélatrice.

De là où elle se trouvait, Iran n'entendait rien, mais elle voyait beaucoup. Elle voyait qu'ils discutaient, et que l'homme qui était de toute évidence le chef rassemblait ses fidèles. La guerrière les compta mentalement. Les trois à l'épée, celui au poignard qui avait désormais disparu de son champ de vision, le chef, le blessé qui s'appuyait lourdement sur un de ses compagnons, et encore quatre autres. Cela faisait onze hommes.

Onze.

Elle avait parié sur sept ou huit, et déjà ses estimations n'étaient pas optimistes. Mais alors onze ? Onze guerriers aguerris, prêts à tout pour défendre leur prise et empêcher que quiconque vînt sauver cette femme encore en vie qui était peut-être Aelyn – Iran était trop loin pour le dire avec certitude. La situation était encore plus compliquée que prévu… L'Orientale compta ses flèches. Elle n'en avait que huit. Même pas assez pour tuer tous ces malandrins, à supposer qu'elle atteignît toutes ses cibles. Elle en planta deux dans le sol devant elle, et retira la fine couche de tissu en toile serrée qui protégeait la corde de son arc des intempéries. Prenant soin de se mettre à l'abri des éléments, elle encocha une flèche, tout en prenant le parti d'en coincer une seconde entre ses dents. Elle gagnerait quelques précieuses secondes, de quoi faire pleuvoir un déluge mortel sur ses ennemis, et peut-être en tuer deux ou trois, si elle était chanceuse.

Elle inspira profondément, puis expira lentement.

Elle était prête.

Désormais, tout dépendrait de Learamn, et de la façon dont il approcherait la situation. Dès qu'elle l'entendrait, dès qu'elle le saurait sur le point d'embrocher leurs ennemis, elle délivrerait ses quatre tirs en espérant toucher au but le plus souvent possible, avant de plonger dans la mêlée en faisant parler sa science de l'épée. Accroupie sous l'auvent d'une maison battue par la tempête, elle essayait d'apaiser les battements de son cœur. Chaque seconde qui passait était une véritable torture, et elle aurait voulu voir Learamn surgir enfin. Il était plus que temps de mettre un terme aux agissements de l'Ordre de la Couronne de Fer, de ces traîtres qui répandaient le feu et le sang dans leur sillage. Iran tremblait de tout son être, plus impatiente qu'elle l'avait jamais été durant toute sa vie.

Le cri d'une fillette retentit brusquement.

La guerrière serra les dents. Elle devait se persuader qu'elle ne pouvait rien faire en attendant l'arrivée providentielle de Learamn. C'était lui, le signal. C'était lui qui devait déclencher l'assaut. Elle pria pour le voir arriver bien vite, car les hurlements juvéniles qui lui parvenaient malgré la distance étaient absolument insoutenables.


Membre des Orange Brothers aka The Bad Cop

"Il n'y a pas pire tyrannie que celle qui se cache sous l'étendard de la Justice"

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Learamn
Capitaine de la Garde du Roi du Rohan
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Rôle : Capitaine du Rohan

~ GRIMOIRE ~
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Lun 8 Oct 2018 - 0:04
La pluie continuait à s’abattre avec acharnement sur les plaines du Rohan, depuis le début de la nuit elle n’avait ni cessé ni faibli. Le sol arable de la région qui avait hautement souffert de la longue période de sécheresse se retrouvait à présent complètement inondé et saturé d’eau et son impraticabilité serait sûrement prolongé à cause de cet orage. D’aucun aurait pu rire ici d’une certaine ironie; durant des mois les paysans rohirrim avaient espéré la pluie et voici ,qu’une fois arrivée, celle-ci ne faisait qu’aggraver la situation. Le domaine des Seigneurs de Chevaux était pris sous le déluge et ce qui restait de ce royaume autrefois noble et glorieux tanguait dangereusement, menaçant de sombrer à chaque instant.

Les gouttes d’eau ricochaient sur la cuirasse de Learamn, nettoyant dans leur sillage l’armure de la boue et du sang qui ternissaient son éclat. Il attendait depuis plusieurs minutes dans un silence quelquefois brisé par un hennissement de Keyvan qui protestait sans doute du départ soudain de sa maîtresse, évanouie dans l'obscurité. Le capitaine avait accepté de suivre le plan de son alliée sans hésitation, vu son état actuel il était de toute façon incapable de proposer une quelconque alternative. S’en était suivi un moment qui semblait hors du temps: quelques petites secondes de tendresse entre deux être humains, un geste aussi simple que se tenir les mains pour marquer de l’affection et se donner mutuellement du courage, un unique mot soufflé qui n’était autre que le prénom de l’officier, quelques secondes de silence puis elle avait fait volte-face pour prendre la direction du village et de la Mort qui les y attendait sûrement les bras ouverts. Il aurait lui aussi voulu lui dire quelque chose mais les mots n’avaient pas eu le courage de sortir de sa bouche et s’était évanoui dans sa gorge, remplacé par des larmes qui perlaient au coin de ses yeux. Elle aussi aurait mérité que Learamn prononce son nom avec douceur pour ce qui pouvait être les derniers mots d’amour qu’elle entendrait. Alors, après avoir maudit sa lâcheté, Learamn se promit silencieusement qu’une fois qu’il l’aurait rejoint dans ce village et amorcé le combat, il se tiendrait à ses côtés pour partager son destin.

Pour la première fois depuis le début de cette funeste histoire, le jeune cavalier se retrouvait seul. L’attente fut objectivement assez courte mais elle parut durer une éternité pour l’officier. Son regard se posa alors sur ses mains éprouvées et il eut la surprise de constater qu’elles tremblaient; il sentait également son estomac se nouer et ses jambes s'engourdir. Son rythme cardiaque s’était d’un coup accéléré et son souffle était dorénavant saccadé. Il leva les yeux en direction des flammes qui s’élevaient du village et comprit ce qui lui arrivait: il avait peur.  Pas de cette peur qu’il était normal de ressentir avant un combat et qui avait toujours prodigué à Learamn la dose d’adrénaline nécessaire, mais de cet effroi capable de vous paralyser comparable à la peur de la jeune recrue face à sa première bataille, cette peur qui vous dictait de faire demi-tour  et sauver votre peau. Ce sentiment-là il ne l’avait plus eu depuis son passage dans les sombres catacombes de Vieille-Tombe où une mystérieuse créature qui semblait sortie des Enfers l’avait pris pour cible; mais à cette époque il n’était pas seul, avec le comte Skaline et Daix ils s’étaient mutuellement soutenus pour évacuer la terreur et continue à avancer pour s’en sortir vivant. Mais aujourd’hui c’était seul qu’il lui fallait chevaucher vers un ennemi qui l’avait fait tant souffert, qui l’avait presque brisé. Cette fois plus que jamais, ses chances de s’en sortir étaient quasiment inexistantes même avec l’effet de surprise: deux combattants physiquement éprouvés face à un nombre indéterminé d’ennemi qu’il savait simplement suffisamment nombreux et cruel pour incendier un village entier en l’espace de quelques minutes; même à Pelargir leurs chances de succès avaient été plus grandes et il avait failli y rester . En réalité, ce qui l’attendait là-bas ce n’était pas l’Ordre mais la Mort elle-même; et le gamin du Rohan en avait peur.

Puis il se souvint d’Iran, qui attendait là-bas son arc à la main le signal de Learamn. N’avait-elle pas eu de doutes elle aussi? Acceptait-elle réellement de courir vers la mort au côté de l’étranger qu’il était sans aucun regrets? Les Orientaux n’étaient-ils donc pas sensible à la peur? Ou bien elle aussi tremblait-elle, cachée derrière une bâtisse en bois, en pensant à tout ce qu’elle s’apprêtait à perdre pour défendre vainement une cause?
Au fond, elle était probablement aussi effrayée que lui mais elle était malgré tout entrée dans village pour s’y battre au nom de ce qu’elle croyait juste. La peur est l’un des moteurs de la nature humaine et le courage ne signifiait pas de s’en débarrasser mais bien de la surmonter.

Plusieurs longues minutes s’étaient désormais écoulées et Iran s’était sûrement déjà stratégiquement positionné, prête à transpercer les ennemis au signal. Et ce signal s’était à Learamn de le donner.

Le jeune homme murmura une courte prière sans trop savoir à qui elle s’adressait, il y avait d’ailleurs là plus un moyen de se donner du courage qu’un véritable acte de foi. Puis, enfin, il monta en selle et sortit sa lame de son fourreau. Contrairement aux chevaux rohirrim comme Ouragan dont la puissante musculature était idéale pour une charge rangée et l’endurance pour de longues patrouilles à travers le royaume, Keyvan était plus agile, plus rapide, taillé pour la course et la poursuite. Il lui fallut quelques secondes pour s’acclimater à cette nouvelle monture avant de mettre le cap vers le village en ruine. Il n’y avait plus de retour possible.

Le trajet fut étonnamment plus court qu’attendu et alors qu’ils arrivaient à proximité du brasier le capitaine ne prit pas le temps de s’arrêter pour tenter d’observer et analyser la situation afin d’adopter l’angle d’attaque. Non, il décida plutôt de se jeter à l’aveugle dans la mêlée, épée brandie au dessus de sa tête. Cette-fois ci nul cor ne retentit pour annoncer l’arrivée du rohir; seul un formidable cri de rage et le reflet des flammes sur l’arête de sa lame. Et le combat fut engagé.

La silhouette la plus proche, aussitôt identifiée par Learamn comme hostile, eut à peine le temps de réagir à cette arrivée inattendue qu’il se retrouva piétinée sous les sabots de Keyvan. Il était sûrement encore en vie mais ne représentait plus une menace immédiate. Le second sédéide eut à peine plus de marge de manoeuvre-  il put saisir sa lance- qu’un puissant coup de taille porté par le capitaine le projeta au sol. Pour le coup, celui-ci était certainement mort. Malheureusement pour ce cavalier solitaire venu contrarier les plans de l’Ordre, l’effet de surprise s’estompa rapidement et déjà le troisième adversaire qu’il pris pour cible parvint à bloquer son attaque et à agripper l’avant-bras de Learamn. Déséquilibré, l’officier tomba au sol. Et cette deuxième chute à cheval de la nuit lui arracha un cri de douleur qui finit par se muer en une exclamation de joie lorsqu’un flèche tirée avec une précision chirurgicale vint se planter dans le poitrail de son opposant , qui était tout près de lui porter un coup fatal.  Iran était aussi entrée dans la mêlée et ils allaient pouvoir profiter d’un nouveau mouvement de flottement  chez leurs adversaires qui avaient déjà été surpris par la première charge téméraire du jeune homme et se retrouvaient à présent sous les traits d’un ennemi invisible et meurtrier.
Le capitaine se releva et balaya le périmètre du regard; malgré la confusion qui régnait temporairement de leurs rangs, les sbires de l’Ordre de la Couronne de Fer était toujours disposés plus ou moins en demi-cercle alors que plusieurs corps d’apparence féminins gisaient sur le sol humide.
Un terrible pressentiment l’envahit alors et il se précipita aussi vite que ses membres meurtries le lui permettaient vers cette funèbre scène. Il arriva bientôt à hauteur de la première femme, étendue sur le ventre; il la retourna pour dévoiler ses traits anormalement figés dans la mort. Une plaie béante coupait quasiment son abdomen en deux. Plus loin, à proximité du groupe des hommes de l’Ordre se trouvait un autre cadavre de femme dont les cheveux blanchis par l’âge se mêlait au sang vermeil dont la couleur n’était pas ternie par les années. On avait aussi tranché la gorge d’une troisième innocente. Près de chacun de ces cadavres, Learamn avait repéré des armes de fortunes: piques fourches et autres couteaux.  Ces femmes avaient aussi courageusement que vainement tenté de protéger leur foyer, leur village, leur patrie face à ces monstres sanguinaires. Elles en avaient chèrement payé le prix. La cruauté de l’Ordre ne connaissait donc aucune limite.

Un mouvement attira alors l’attention du Garde Royal, et il ne s’agissait pas là des hommes de l’Ordre qui avaient repris leurs esprits et fonçaient vers lui pour engager le combat, il ne s’agissait pas non plus d’Iran qui volait à son secours. Il crut voir le dernier cadavre bouger.
Il parcourut les quelques mètres qui le séparaient de la quatrième victime en quelques enjambées. Il n’avait pas halluciné, elle était bien en vie. Mais alors qu’il s’approcha pour évaluer l’état de santé de cette pauvre femme et lui intimer de prendre la fuite, il reconnut ce visage éclairé par les flammes qui embrasaient le village.

“Dame Aelyn…”
fit-il dans un souffle.

Durant quelques secondes, Learamn semblait complètement abasourdi. Pris dans sa quête de vengeance et sa dernière croisade contre l’Ordre de laquelle il ne comptait pas revenir, il en avait presque oublié son devoir qui se rappelait à présent à lui à travers les yeux de la Vice-Reine- car il l’avait toujours considéré ainsi malgré son statut officieux. Certes l’officier n’avait cessé d’invoquer l’objectif de trouver la guérisseuse mais celui-ci s’était progressivement mû en la justification d’une vendetta personnelle. Il était venu ici pour mourir et voilà que sa mission première revenait le frapper de plein fouet: protéger Aelyn et la ramener sauve. L’émissaire de la Mort qui avait surgi des flammes pour occire l’Ordre quelques instants plus tôt venait de redevenir le Capitaine de la Garde Royale. Et même mourir ne lui était plus permis car contraire à son devoir.

Un coup de taille qu’il para de justesse le ramena à la réalité. Le combat ne faisait que commencer et il était à peine moins déséquilibré qu’à son entame. Mais dorénavant il savait sa mission toute tracée: protéger sa suzeraine vaille que vaille.



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Aelyn
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Hier à 0:44
Le premier coup prit Aelyn au dépourvu. La surprise du choc fut telle que la pauvre femme n’en ressentit aucune douleur. Puis, avec le déferlement de violence, arriva la souffrance. Recroquevillée dans la boue, tentant de protéger comme elle le pouvait sa tête et son ventre, Aelyn ne parvenait plus à voir ni à comprendre. Sa vue obscurcie par la boue, le sang, la pluie et les larmes ne distinguait que des ombres vacillantes. Ses oreilles bourdonnaient. Elle n’entendait que les battements erratiques du sang qui battait dans son crâne. Seule la douleur existait. La douleur, le froid, la peur. La sensation de mourir, d’étouffer, de brûler. Tout et rien à la fois. Elle sentait sa chair se fendre et ses os craquer. Elle se sentait couler dans un océan de lave… Elle ne pouvait plus crier, tout juste trouvait-elle la force de gémir faiblement. Elle n’était qu’une poupée de chiffon ballottée par des coups rageurs et l’étau de poignes vengeresses.
Puis ce fut le silence… Pas un silence paisible, mais le silence de l’œil du cyclone. Un instant furtif au milieu du carnage. La guérisseuse s’effondra dans la boue, à bout de force. Son visage et son corps commençaient déjà à se tuméfier. Une arcade fendue, le nez cassé, la lèvre boursouflée et bleue autour d’un lambeau de peau béant. Elle ne voyait plus rien de l’œil gauche. Une violente nausée lui agitait l’estomac. Respirer était douloureux. Une côte cassée, peut-être plus. Une cheville aussi à en juger l’effroyable douleur qui lui remontait jusqu’aux reins. Elle ne comprenait pas pourquoi son calvaire avait pris fin, tout était trop flou, mais elle était épuisée, elle voulait dormir, s’effondrer et ne plus se réveiller avant très très longtemps, se laisser glisser dans l’inconscience salvatrice. Son corps était pris de tremblements si violents qu’elle ne pouvait même plus contrôler la moindre phalange.
Aelyn avait conscience de la scène surréaliste qui se jouait au dessus d’elle, sans parvenir à en saisir le sens, trop abrutie par la douleur qui noyait chaque centimètre de son cerveau. Elle n’en sursauta que plus violement quand un visage inconnu envahi son champs de vision. Elle reconnu sans mal la face d’un guerrier. Mais pas un homme d’ici. Il n’avait rien d’un homme de la Marche.
Elle tenta d’échapper à sa prise, mais ses faibles forces ne pouvaient rien contre la poigne d’acier qui lui maintenait la mâchoire.

- Alors c'est elle, la fille de joie de Mortensen ? Il aurait pu choisir mieux…

Si elle avait pu encore sentir un seul de ses muscles, elle lui aurait sans doute craché au visage. Au lieu de cela, elle ne put qu’émettre un grognement à mi-chemin entre la douleur et la menace.
Sellig… Quelle importance… Une larme salée coula doucement le long de son visage, laissant un sillon de feu sur son passage en rencontrant sa peau écorchée. Il n’y avait qu’une seule raison pour laquelle personne n’avait cherché à dissimuler son identité depuis le début de sa capture. Ils n’avaient jamais eu l’intention de la laisser vivre. Jamais ! Et devant le regard froid de l’homme qui lui faisait face, elle y voyait le reflet de sa mort imminente. Ce terrible pressentiment qui se confirma lorsque, d’un simple mouvement négligeant, l’homme révéla sa véritable identité, son véritable but, sa véritable nature. L’œil valide de la guérisseuse s’écarquilla d’horreur. La dernière tête de l’hydre qui avait dévoré la Terre du Milieu et répandue sang et cendres sur les Peuples Libres. Et elle était seule. Seule et perdue. Et il aurait pu finir de la briser ainsi, sans ajouter le moindre mot. Mais comme tout être arrogant, qui a la conviction d’avoir gagné avant la fin du combat, il parlait trop.

- Je vous le dis car cela ne changera rien. Vous ne m'intéressez pas. Vous n'avez aucune valeur, en vérité. Votre mort ne changerait rien, je ne vois pas à qui vous manqueriez…

En ça, Aelyn reconnu le mensonge et elle s’y accrocha avec ferveur. Peut-être que dans les grands schémas du monde, sa mort ne changerait rien. Qu’aucun livre d’histoire, aucun chant ni aucun poème ne racontera sa vie. Mais de ça, elle n’avait que faire. Elle ne douterait jamais, même au bord de l’agonie de l’importance qu’elle avait pour eux qu’elle aimait. Elle avait une grande famille, des enfants… et même Gallen. Peut-être que lui finirait par la remplacer un jour mais il n’oublierait jamais son existence. Pour les autres, elle laisserait un tel vide qu’il ne pourrait jamais être comblé. Elle serait pleurée des jours, des mois et des années. Elle serait une présence invisible et rassurante pour ses fils qui grandiront, un souvenir vivace qui guiderait chacune de leurs avancées. Mais cet homme devant elle, qui savourait sa victoire annoncée, ne pouvait pas comprendre ça. Les cœurs mauvais ne pouvaient qu’être seuls. Et si elle vacilla légèrement sous l’insulte, ce ne fut que le temps d’un battement d’ailes car il n’y avait pas de plus grande certitude en son cœur que l’amour des siens.
Elle le défiait presque du regard, avec une grande fureur qui dépassait même sa peur. Et quand le sinistre serpent osa poser la main sur son ventre, faisant planer une menace autrement plus réelle que les coups de Rolf, elle eut un sursaut de combativité, essayant une fois de plus d’échapper à la prise de Sellig. Mais la douleur était insupportable et elle manqua de s’évanouir. Il ne la laissa pas sombrer, d’un coup sec du poignet il la ramena avant qu’elle ne puisse partir.

Aux questionnements de Sellig, elle opposa un silence obstiné. Elle souffrait, elle était épuisée mais si elle disait le moindre mot qui pouvait les mener jusqu’à ses sauveuses, ses souffrances auraient été vaines… Et s’il croyait qu’elle pourrait livrer la moindre information sur ces femmes qui lui étaient venu en aide à leurs risques et périls… Cependant, elle n’avait vraiment aucune idée des extrémités auxquelles ces hommes étaient prêts à aller, elle ne pouvait même pas en entrevoir les contours. Aelyn était une guérisseuse, une rohirrim, la volonté d’aider son prochain, le sens de l’honneur, de la fraternité et de la valeur humaine étaient profondément ancrés en elle.

- … Alors je vais vous poser une question. Une question très simple, d'accord ?

Aelyn cligna des yeux sans comprendre, et en quelques secondes, elle se retrouvait à moitié suffoquant, tordue par des bras puissants qui la maintenaient dans une position insoutenable. Elle sentait ses plaies s’ouvrir, ses muscles endoloris se tendre et ses os fêlés chauffer comme du fer à blanc. La respiration de la guérisseuse était sifflante. Ses yeux étaient embrumés de larmes qui coulaient en sillons nacrés sur sa peau crasseuse. Elle ne savait pas si son cœur s’était arrêté ou accélérait à un rythme affolant. La réalisation de ce qui allait se passer la heurta alors qu’elle se tenait impuissante. Elle pouvait sentir le moindre centimètre de sa peau que Sellig caressait entre ses mains calleuses. Doucereux. Un poison. Aelyn suivait le mouvement de son œil exorbité. Sa bouche s’ouvrait et se fermait dans l’espoir de chercher l’air qu’il lui manquait, suffisamment d’air pour obliger ses muscles à bouger. Mais rien. Une horrible main spectrale se referma sur ses entrailles, la glaçant au plus profond de son être. Elle savait que quelque chose d’horrible était sur le point de se produire. Lui la regardait avec froideur. Il savait. Il savait qu’elle savait. Et il adorait chaque seconde qu’il passait à regarder la réalité se peindre dans cet orbe émeraude écarquillé de terreur. Elle ne sut pas comment elle réussi à faire sortir le moindre son de sa bouche mais elle entendit un « non » plaintif, faible, suppliant. Le sien. Juste avant d’être foudroyée. Un flash blanc passa devant ses yeux et elle sentit un hurlement inhumain lui déchirer la gorge. C’était comme si son cœur venait d’exploser.
Aelyn retomba comme une poupée de chiffon dans les bras de l’un des hommes qui la maintenait. Elle haletait et gémissait, coincée dans un état second. Elle regardait son doigt tordu. Son cerveau ne parvenait pas à comprendre. Puis les mains calleuses qui la touchaient de nouveau. Non… Non non nononon… Piochant dans les dernières forces qui lui restait, la guérisseuse tenta de se débattre, d’arracher son bras à la prise implacable et à sa promesse de souffrance.
Elle entendait vaguement Sellig lui réclamer des réponses. Des réponses à quoi ? Pour quoi ? Quelles questions ? Elle ne voulait pas souffrir. Elle ne voulait pas… Elle aurait voulu supplier, demander pitié et s’il vous plait, mais les mots qui sortaient de sa bouche n’avaient rien de compréhensibles.
Après le deuxième doigt, elle n’était plus elle-même, elle babillait des phrases et des mots dont elle ne savait pas s’ils avaient du sens ou non. Des milliers de phrases plus ou moins pertinentes se télescopaient dans sa bouche avant même d’en sortir, ne laissant passer qu’un flot d’incohérences fiévreuses entremêlées de gémissements et de plaintes d’animal blessé. Ses efforts pour échapper à la prise n’étaient guère plus que des spasmes désormais.

Dans les plaines du Riddermark, ses cris et ses pleurs raisonnaient dans la nuit à travers les gouttes de pluie puis se fut fini. On la laissa retomber dans la boue, marionnette sans ficelle au regard hagard. Et avant qu’elle n’ait pu se demander pourquoi, la guérisseuse vit apparaître dans son champ de vision brouillé un visage qui la fit éclater en sanglots incontrôlables de soulagement et de terreur réunis. Sa vieille hôtesse se tenait là, avec ses filles, équipée d’armes de fortune. Elles n’auraient pas dû être là. Elle n’aurait pas dû, mais elles étaient là une fois encore à son secours quand elle s’apprêtait à perdre tout espoir. A cette seconde, il importait peu qu’elles n’aient aucune chance, que tout cela ne soit que folie et suicide. Aelyn n’était plus seule, la douleur allait cesser. Serrant sa main droite brisée et inutile contre sa poitrine, la jeune femme se traina comme elle put pour se coller contre ces femmes, guère plus qu’une enfant terrorisée qui se précipitait dans les jupes des adultes. Elle n’osait même pas regarder les dégâts. Elle sentait les os brisés et disloqués, les ligaments déchirés…
Elle regardait la doyenne sans vraiment comprendre les mots qui sortaient de sa bouche, trop groggy et broyée. Elle voulait dire merci, ou désolée, ou repartez vous cachez ou ne m’abandonnez pas, au secours. Tout cela en même temps mais elle n’en avait plus la force. Plus aucune force. Même son instinct de survie n’était plus qu’un bourdonnement lointain dans l’arrière plan de son cerveau lessivé par la captivité, la torture et l’épuisement d’une fuite vaine.

Et quand Sellig la réclama, elle laissa échapper un couinement de terreur pitoyable en s’accrochant de sa main valide à la jupe de la doyenne et se recroquevilla un peu plus sur elle-même. La simple idée de retourner entre les mains de ce bourreau au regard fou… Le poignard glissé dans sa main gauche fut comme un talisman pour fixer son esprit. Le poids dans sa paume. Le fil tranchant, pressé contre son avant-bras pour le dissimuler, perçait la brume et ouvrait le chemin de possibilités. Oui, elle savait ce qu’elle devrait faire. Cette arme si insignifiante face à celles de leurs assaillants serait sa porte de sortie, qu’elles doivent la planter dans la gorge d’un agresseur ou se trancher la sienne. Une certitude, ils ne l’auraient pas vivante, plus jamais… Puisant dans cette nouvelle résolution, Aelyn tenta d’ordonner à son corps de bouger, de se lever. Mais il y avait des limites au pouvoir de l’esprit sur le corps.
Ses trois sauveuses s’avancèrent à la rencontre des épées au clair. Et le monde devint noir.

Quand Aelyn reprit conscience, quelqu’un venait de l’attraper par les cheveux, violemment. Il la redressa à moitié pour orienter son visage vers un point bien précis. L’angle était douloureux, mais était sans commune mesure face à la scène qu’on voulait lui imposer. Le cadavre de la vieillarde et l’une de ses filles était étalé au premier plan de ce spectacle macabre. Autour d’elle, un mur de lames et de visages mauvais. Elle n’en reconnu qu’un, celui du gamin qui avait été son otage, son regard hagard, dépassé par les événements. Plus rien ne pourrait le sauver désormais. Mais cela n’était rien, rien comparé à ce qui fit s’écarquiller d’effroi l’œil valide de la compagne du vice-roi.
Les hommes de Sellig avaient déniché des « petites souris ». La petite fille et l’adolescente, extirpées de leur cachette se tenaient là, paralysées, une lame sous la gorge, la terreur dans leurs grands yeux alors qu’elles découvraient les cadavres.

« - Pitié, supplia Aelyn d’une voix brisée. Pas les enfants… pas les enfants. Je vous en supplie, pas les enfants… »

Elle sut avant même que Sellig ne lève le bras ce qui allait se passer. Elle le lut dans le sourire mauvais qui étira les lèvres de l’homme. Le même qu’il avait eu juste avant de lui briser les doigts. Elle ferma instantanément les yeux, une demi-seconde trop tard. Sa rétine garda imprimée le collier de sang qui orna la gorge de la plus jeune. Et le cri de sa mère perça ses tympans jusqu’à se terminer dans un gargouillement et le bruit d’un corps qui s’effondre dans la boue. Aelyn s’étouffa dans un sanglot. Son corps exténué n’avait plus la force du moindre mouvement. Seule sa main gauche, crispée sur le manche du poignard à présent dissimulé dans la flaque de boue, semblait encore répondre un peu à sa volonté. Il y eut des rires gras et de nouveau des cris à glacer le sang, d’une horreur trop profonde pour une voix d’enfant.

Il était temps, temps de mettre fin à tout ça… Aelyn invoqua à elle le visage de tous les êtres qu’elle avait aimé sur cette terre. Elle n’entendait plus la pluie, les ricanements ou les cris. Elle se remémorait le sourire d’Hengest quand elle avait accepté sa demande en mariage. Elle se remémorait le rire de ses fils, la main de sa mère dans ses cheveux, la fierté dans les yeux de son père, l’étreinte de son frère et de sa sœur, l’éclat du visage de sa tante, les bras de Gallen qui l’embrassait et son regard cobalt. La main de Farma dans la sienne quand elles faisaient le mur plus jeunes pour explorer la cité. Le seigneur elfe Isilo qui déclamait des poèmes en langue ancienne à la table du dîner… Rassemblant ce qu’il lui restait de volonté, elle porta la lame à sa gorge. L’acier dégoulinant de boue se plaqua à sa carotide. Un seul mouvement…

Pourtant un hurlement fit éclater la bulle. Pas un cri de détresse, l’enfant s’était tue. Mais un cri de bataille qui n’avait rien à envier aux cors de guerre. Un cri rohirrim ! Allié ! On disait que les cors des cavaliers de la Marche emplissaient le cœur de leurs ennemis d’effroi et ceux de leurs compagnons de courage. Un cri comme un cor dans la tempête. Aelyn ressentit ce courage, cet espoir, comme une vague. Elle la percuta de plein fouet et la submergea. Elle y puisa une énergie nouvelle. La jeune femme ramassa sa jambe valide sous elle-même et en une fraction de seconde se détendit comme un ressort. La lame, qui l’instant d’avant menaçait de mettre fin à ses jours, se retrouva profondément fichée dans le globe oculaire de l’homme qui la tenait encore par les cheveux, celui qui l’avait obligé à regarder. Son visage affichait encore l’expression surprise de celui qui n’avait pas comprit que la mort venait de frapper. Aelyn arracha l’arme du crâne et s’écroula de nouveau à terre, entrainée par le poids du cadavre.
Elle pouvait voir du coin de l’œil le cavalier jeté à terre, une flèche transpercée un des mercenaires. Elle perdit encore connaissance quelques secondes. Jusqu’à ce que le cavalier ne tombe à genoux à ses côtés. Le simple fait de tourner la tête pour voir son visage était douloureux. Ce visage…

« L… Learamn… ? »
“Dame Aelyn…”

Etait-elle en train d’halluciner ? Avait-elle eu le courage de terminer le travail ? Etait-ce là un dernier délire alors qu’elle se vidait des dernières gouttes de son sang ? Comment même avait-il pu la reconnaitre, couverte d’hématomes, de boue et de sang ? Son propre corps lui semblait étranger… Il avait l’air si réel ! Avec un empressement fiévreux, elle tenta de lui attirer le col de sa mauvaise main, affichant à son regard les outrages qu’elle avait subit. Il fallait qu’elle l’avertisse ! Mais à ce stade, la cohérence n’était plus dans ses capacités.

« L’ordre… L’hydre… la tête… Il est là… Le dernier… la tête !... »

Learamn la regardait sans sembler comprendre ses murmures empressés. Elle n’était même pas sûre que de véritables sons sortaient de sa gorge. Mais la bataille n’était pas finie et il fut obligé de se détourner d’elle, de la laissée appuyée sur le cadavre énuclée de ses propres mains. Le monde n’était que violence et chaos. Que feu et sang au milieu de l’obscurité.



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