Si la Mort a Mordu

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Issam Ibn Djamal
Assassin du Harad
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Sam 31 Déc 2016 - 18:21
Issam suivit discrètement l’ouvrier, évoluant de toit en toit avec l’agilité d’un félin. Par précaution, il scrutait régulièrement son environnement immédiat pour s’assurer que personne ne le détecterait et surtout, il jaugeait les rares personnes qu’il pouvait voir depuis sa position, pour voir si ces dernières s’intéressaient à son otage ou non.

Ce dernier, d’ailleurs, se dirigea vers une auberge, encore très animée à cette heure tardive. L’assassin fronça les sourcils. Mais à quoi jouait cet imbécile ? Il était prévu qu’il aille ramasser son butin et rentrer chez lui, pas qu’il aille passer sa nuit dans… à moins que ce ne soit à cet endroit qu’il devait récupérer sa récompense, mais c’était peu probable.

L’assassin quitta les toits pour se laisser choir lestement sur le sol d’une ruelle sombre, à l’abri des regards. Il s’approcha discrètement de l’auberge par une voie non fréquentée, scrutant l’intérieur de l’établissement au travers des vitres des fenêtres dont les murs étaient pourvus. A l’intérieur, ça grouillait de monde. L’alcool y coulait à flot, certains vidant leurs chopes avec une fille de joie assise sur leurs genoux, d’autres, plus discrets, seuls ou en groupe, se contentaient de consommer sans se faire remarquer. Et l’ouvrier était là, seul à une table, mais levant son verre pour trinquer avec les différentes personnes qui remarquaient son petit manège. C’était donc bel et bien pour échapper à la pression et la menace qui pesait sur lui qu’il s’était réfugié dans cette auberge. Il n’avait sans doute pas été convaincu des garanties de son tortionnaire lorsque ce dernier lui avait assuré la vie sauve s’il coopérait. Un endroit comme celui-ci était un bon moyen d’éviter pour lui de finir égorgé sans que personne ne le remarque. A moins qu’il n’avait juste ressentit le besoin de relâcher la pression et se remettre de ses émotions avec de l’alcool dans les veines.

Quoiqu’il en soit, tout cela ne faisait que faire perdre du temps à Issam. Pendant qu’il était là à attendre que l’ouvrier en eut terminé, il n’avançait pas dans sa mission. Cela l’agaçait, mais il ne se laissait pas dominer par ses émotions, n’y accordant pas d’importance. L’important était de rester concentré. Il n’y avait plus qu’à souhaiter que l’individu se décide à quitter la taverne le plus tôt possible.

Le temps passait et l’individu ne semblait pas décidé à sortir. Au contraire, il consommait verre sur verre, au point de commencer à défaillir jusqu’à s’écrouler sur la table. C’est à ce moment là que Issam du interrompre sa surveillance et aller se cacher derrière un arbre lorsqu’il entendit des pas irréguliers accompagné d’une voix imbibée d’alcool qui fredonnait ce qu’on pouvait difficilement appeler une mélodie. C’était un des clients de la taverne, visiblement un peu trop sous l’effet de l’abus d’alcool, qui avait décidé de prendre l’air et venir soulager sa vessie. L’assassin du rester caché là pendant une petite dizaine de minutes pour ne pas se faire repérer pas le saoulard, avant que ce dernier ne tourne les talons pour disparaître en titubant dans les rues de Umbar, sans doute pour rentrer chez lui après cette soirée bien arrosée.

Ce soir, le destin ne semblait pas être en faveur de Issam car lorsqu’il retourna épier l’intérieur de l’auberge depuis la fenêtre, l’ouvrier avait tout simplement disparu. Le jeune ombre avait beau chercher, il ne trouvait aucune trace de l’individu. Il n’était plus dans l’auberge apparemment. Il avait donc réussi à quitter la taverne, comme par hasard au moment où Issam avait du interrompre sa surveillance ? Non, il paraissait peu probable que ça soit calculé, l’homme n’étant pas assez malin pour ça. En tout cas, le bon côté, c’est que saoul comme il était, s’il avait quitté l’auberge, il ne devait pas être loin.

Il était temps de regagner les toits pour avoir une vue vaste et plongeante sur les rues de la ville, à la recherche de son bonhomme.

Après avoir cherché méticuleusement pendant un bon moment, dévisagé depuis les hauteurs tous les passants qui tombaient sous son regard inquisiteur, Issam du se rendre à l’évidence. Il avait perdu la trace de l’ouvrier. Une situation très embarrassante, une faute digne d’un débutant. Même si il n’en était pas responsable, il ne pouvait s’empêcher de ressentir une certaine humiliation d’avoir perdu la trace d’un crétin imbibé d’alcool. Une faute qu’il avait du mal à tolérer. Il était évident qu’il n’allait pas se vanter de cet évènement lorsqu’il retournerait au repaire de la guilde des ombres après avoir réussit (l’espérait-il) sa mission.

Pour l’heure, il était temps de prendre quelques petites heures de repos avant l’aube. Dans un endroit comme le Harad, il faisait toujours chaud, même la nuit, ce qui était propice pour passer une nuit à la belle étoile, sur un toit, tranquillement calé contre une cheminée pour être sur de ne pas tomber pendant son sommeil.

Quelques heures plus tard, alors que la rosée du matin commençait à faire place à une journée toujours aussi ensoleillée, Issam fut tiré de sa torpeur par la clameur des gens de la cité, grouillant dans les rues. Cela dit, un détail attira son attention. Des gardes d’Umbar avaient investis l’auberge et formaient un cordon de sécurité pour empêcher les civils d’entrer. Quelque chose de grave s’était passé, à n’en pas douter. Le sang de l’assassin ne fit qu’un tour. Son intuition lui intima que ça avait un rapport avec son affaire.

Issam se laissa à nouveau choir dans la ruelle la plus déserte et la plus sombre qu’il trouva, libéra la partie inférieure de son visage du tissu qui la couvrait et regagna l’auberge d’un pas nonchalant, se frayant un chemin à travers la foule compacte, dont la plupart n’avaient que faire de ce qu’il se passait devant l’auberge. A Umbar, ce genre d’évènement devait être d’une banalité effarante.

L’ombre écouta avec attention tout ce que ses oreilles pouvaient recueillir comme informations. Il ne faisait nul doute, d’après ce qu’il pu entendre, que la victime était son homme. Cela expliquait pourquoi il n’avait pas réussi à le retrouver. Il n’avait jamais quitté cet endroit. Finalement, lui qui croyait y trouver un peu de sécurité et de réconfort, aura rencontré son destin. C’était plutôt ironique. Il aurait du s’en tenir aux instructions qui lui avaient été données par l’assassin au lieu de changer de programme. En tout cas, cela voulait dire que ceux qui l’employaient avaient pensé à tout. Le fait qu’il n’agisse pas comme d’habitude aura alerté quelqu’un qui l’épiait sûrement et par précaution, sans chercher à savoir le pourquoi du comment, l’aura fait taire à jamais. Pourtant, Issam n’avait remarqué personne de suspect. A moins que le meurtrier n’eut rien à voir avec tout ça et se soit contenté de tuer un homme tellement saoul pour se défendre afin de le dépouiller de ses maigres richesses. La loi de la jungle régnait partout à Umbar et ce crime rappelait, si besoin était, que la sécurité n’était que très relative, quel que soit l’endroit dans lequel on se trouvait.

C’est alors qu’il entendit crier son nom d’emprunt, Tarik. Il ne reconnu que trop bien la voix de Lucinia. Etonné de la voir ici, il se retourna et attendit qu’elle parvint à sa hauteur après avoir fait un véritable parcours du combattant alors qu’une foule de personnes se tenaient entre l’assassin et la charmante jeune femme. Lucinia se laissa aller à un débordement d’émotions lorsqu’elle pu enfin se jeter dans ses bras et toucher son visage. Pour cause, elle croyait que la victime qui avait été signalée à l’auberge, c’était lui.

Après qu’elle eut réussi à se maîtriser et adopter un comportement plus pudique, Issam pu lui répondre :

- Oui, je vais bien, ne vous inquiétez pas, ce n’était pas moi la victime.

Il lu dans les yeux de Lucinia une lueur de suspicion à son égard lorsqu’elle devint plus froide et commença à changer d’attitude, se ravisant sur sa question, préférant ne rien savoir.

- Vous croyez que c’est moi ?

Issam adopta un air faussement décontenancé et choqué, laissant croire à son interlocutrice qu’il était quelque peu dépité et offensé de se voir ainsi soupçonné d’un tel crime.

- Lucinia, ce n’était pas moi ! Mais si vous voulez savoir comment ça s’est passé cette nuit, je vais vous le dire, marchons un peu, à l’abri des oreilles indiscrètes, je soupçonne cette situation d’être plus grave que vous ne l’imaginez. Par ailleurs, rien ne dit que la victime de l’auberge est la même personne qui vous épiait, venez !

Qu’en était-il dans l’esprit de Lucinia lorsque Tarik lui tendit la main pour l’inviter à venir avec lui ? Etait-elle hésitante, avait-elle toujours confiance en lui ? Le craignait-elle désormais ?

- Lucinia, je ne suis pas votre ennemi, venez !        

Dans l’absolu, il disait la vérité. Il n’était pas l’assassin de la personne de l’auberge, même si c’était un peu à cause de lui que l’ouvrier, si c’était bien lui la victime, était mort étranglé sur le lit de la chambre qu’il avait loué. Une chose était certaine. Issam n’en voulait aucunement à la vie de Lucinia, même si il était là pour la tromper et ruiner sa vie en trouvant le moyen de l’obliger à revendre son entreprise à une bande de marchands belliqueux, toujours plus avides, à l’appétit insatiable de profit.

A présent, il fallait décider de ce qu’allait lui révéler Issam. Allait-il lui dire tout ce qu’il avait apprit de la bouche de l’ouvrier ou bien se taire, ou même mentir. En attendant, il fallait que son interlocutrice croit en sa bonne foi et accepte de le suivre pour se retrouver seule avec lui.

Lucinia sembla se raviser et adopter un comportement moins distant même si elle paraissait hésitante. Une fois en chemin, loin des oreilles indiscrètes alors que la foule était omniprésente dans les rues de la ville mais que personne ne se souciait de cet étrange couple, Issam brisa le silence, la fixant d’un regard profond et grave :

- Je vous jure que je n’ai rien à voir avec l’assassinat de cette personne… Cette nuit, j’ai effectivement vu l’homme qui vous épiait depuis toutes ces nuits. Je l’ai suivi pour savoir où il allait après sa sinistre besogne, mais il a essayé de me filer entre les doigts et j’ai du le poursuivre. J’ai réussi à le coincer. Il n’était pas dangereux, juste un ouvrier à qui on avait proposé de l’argent pour venir se planter sous votre fenêtre tous les soirs. Je n’en ai pas apprit plus, malheureusement, il m’a assuré ne pas connaître cette ou ces personnes qui s’intéressent à vous. Ensuite, j’ai fait mine de le laisser filer, mais je l’ai à nouveau suivi à son insu, espérant en apprendre davantage, pour constater qu’il était venu s’échouer dans cette auberge. Je l’ai guetté pour le voir se saouler à en perdre conscience. J’ai donc renoncé, mais lorsque j’ai appris qu’il y avait eu un meurtre justement dans cette auberge, je suis venu afin d’en savoir plus, tout comme vous.

Issam avait décidé de révéler à Lucinia ce qu’il savait. Peut être que la jeune femme, en constatant que cette histoire prenait de larges proportions, allait se sentir fragilisée et ressentir le besoin d’avoir l’assassin à ses côtés, pour la protéger, l’aider à mieux gérer toutes ces épreuves et instaurer un climat de confiance. Se rapprocher d’elle et endormir sa méfiance pour mieux la poignarder dans le dos, au sens figuré. C’était cruel, mais c’était ce qu’on lui avait demandé de faire.

- Je ne sais pas ce que vous avez fais, ou ce que vous avez de spécial, Lucinia, mais on dirait que vous vous êtes faite pas mal d’ennemis, ici. Tout ça prend des proportions de plus en plus grandes.
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Ryad Assad
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Jeu 5 Jan 2017 - 16:02

Il était étonnant de voir comment l'opinion que l'on avait de quelqu'un pouvait influencer la façon dont il nous apparaissait. Pendant un bref instant, le doute s'était emparé de la jeune femme vis-à-vis du preux Tarik, et elle avait vu ses traits jeunes et apaisants se déformer sous son regard. A la façon d'un traître tombant les masques, les ombres que le soleil d'Umbar jetait sur cet homme qu'elle croyait connaître firent soudainement ressortir des accents de violence et de brutalité qui n'étaient que bien trop communs dans la Cité du Destin. Son sourire qui souhaitait la mettre en confiance devint un rictus malsain et effrayant, ses yeux sombres s'enténébrèrent davantage encore pour se transformer en un puits de noirceur d'où jaillissaient des démons aux intentions meurtrières, tandis qu'une aura glauque et putride jaillissait de l'ombre qu'il traînait derrière lui, démesurément allongée, comme si elle avait été la seule à ne pas voir qu'il était en réalité une créature de cauchemar venue pour l'enlever.

Un frisson la parcourut, et la vision disparut.

A la place du monstre hideux sur le point de mordre dans sa gorge ouverte, elle ne vit que Tarik. Tarik, l'homme simple et bon venu de loin, perdu dans cette cité étrange, qui après tout ne faisait que l'aider à régler les problèmes qui étaient les siens. Elle passa une main devant son visage, confuse. Elle était troublée, car les sentiments qui venaient de ressurgir ne lui étaient pas étrangers. La peur de l'autre… la paranoïa… Voilà qui tenait tout le monde écarté de sa vie : elle ne faisait confiance à personne, pas même à ceux qui agissaient ouvertement pour son bien. Elle avait toujours agi ainsi, mais aujourd'hui plus que jamais, elle avait besoin de lui. Vacillant légèrement, elle baissa la tête pour reprendre une contenance, à la fois désolée et honteuse vis-à-vis de l'homme innocent à qui elle avait adressé ce regard. Un regard chargé de suspicion, comme s'il était le commanditaire de tout cela. C'était aussi injuste que cruel.

Quand elle l'entendit se défendre, outré et blessé d'avoir été pris pour l'assassin impitoyable que les autorités recherchaient sans hâte, elle sut qu'il disait la vérité. Il n'aurait jamais tué de sang froid un homme innocent, s'il n'y avait pas été contraint en premier lieu. Elle ne voyait aucune méchanceté chez lui, et elle ne put s'empêcher de bafouiller des excuses ridiculement enfantines pour rattraper sa bévue, avant d'ajouter :

- Je suis désorientée Tarik, j'ai peur de tout et de tout le monde… Je suis inexcusable, mais je vous demande tout de même de me pardonner…

Elle inclina la tête humblement, consciente que s'il la laissait désormais car il ne voulait plus rien avoir à faire avec elle, elle aurait perdu sur tous les tableaux. Elle aurait perdu le seul allié en qui elle pouvait placer un soupçon de confiance dans cette ville où des forces s'agitaient pour la faire tomber ; elle aurait perdu l'opportunité d'en apprendre davantage au sujet de l'individu qui l'espionnait, laissant libre court aux commanditaires de changer de stratégie sans qu'elle pût rien faire pour les contrer ; finalement, elle aurait définitivement perdu la chance d'apprendre à mieux connaître ce voyageur qui l'intriguait de plus en plus et pour lequel elle éprouvait un attachement déraisonnable. Fort heureusement, il paraissait davantage concerné par l'affaire qui les occupait, et sans attendre il l'invita à la suivre pour lui faire part de ses découvertes. Cependant, quand il expliqua à la jeune femme qu'il y avait probablement plus qu'une simple affaire d'espionnage derrière tout cela, elle se figea de terreur.

- Plus grave ? Que voulez-vous dire ?

Il la ramena à la réalité, et la lueur de crainte diminua un peu dans ses yeux au moment où elle prit la main qu'il lui tendait pour le suivre et s'éloigner de la foule compacte où, il était vrai, n'importe qui aurait pu les épier. Lucinia, pourtant, n'était pas totalement rassurée. Tout à coup, tous ces étrangers qui se hissaient sur la pointe des pieds pour observer l'auberge lui apparaissaient bizarres, menaçants. Elle croisa le regard de l'un d'entre eux, et blêmit instantanément comme si elle avait pu lire « je vais vous tuer » dans ses yeux. Déglutissant avec peine, elle sut gré à la main de Tarik de ne jamais la lâcher, sans quoi elle  n'aurait pas su quoi faire. Se raccrochant de toutes ses forces à cette aide providentielle, elle finit par s'extirper du gros des badauds, et par là même à se hisser à la hauteur de Tarik pour prêter oreille à ce qu'il avait à lui conter.

Il entreprit d'abord de lui faire un rapport complet de la façon dont s'était passée sa filature. L'homme qui se tenait sous la fenêtre de la jeune femme, donc, n'était qu'un ouvrier qui arrondissait ses journées en l'observant quotidiennement. Elle ne put dissimuler un soupir de soulagement en apprenant qu'il ne s'agissait pas d'un tueur professionnel qui attendait l'opportunité de se glisser dans ses appartements pour lui prendre la vie. Cela ne changeait rien au fait que quelqu'un lui voulait du mal, mais s'il apparaissait qu'on souhaitait seulement l'impressionner, cela changeait un peu la donne. Elle pouvait résister à l'intimidation, mais seule dans cette grande cité, elle n'avait aucune chance d'échapper à quelqu'un qui souhaiterait sa mort.

Sans surprise, l'ouvrier n'avait pas pu dénoncer ses commanditaires, qui avaient pris leurs précautions pour ne pas donner fortuitement leur identité. Il était même plus que probable qu'il n'eût jamais été en contact direct avec les instigateurs de tout ceci, seulement amené à rencontrer un envoyé, un émissaire suffisamment armé ou suffisamment fidèle pour empêcher que quiconque remontât à la source. Ce genre d'affaires était monnaie courante à Umbar, et les gens d'ici étaient passés maîtres dans l'art de se faire de sales coups de manière indirecte. Inutile de préciser que dans ces circonstances, la ville était une aubaine pour tous les assassins, mercenaires et bandits sans foi ni loi. Le récit de Tarik se poursuivit sur une note beaucoup plus désagréable, à mesure qu'il détaillait la fin de la soirée, et les circonstances de son retour. L'espion improvisé avait échoué dans cette auberge, et même si Lucinia souhaitait croire que ce n'était pas le cas, elle était intimement convaincue qu'il était la malheureuse victime :

- Umbar est la Cité du Destin, Tarik… Le hasard n'existe pas ici, et je ne crois pas que cet assassinat soit une coïncidence…

Elle était devenue soudainement éteinte, comme si elle prenait conscience de quelque chose qui jusqu'alors lui avait semblé très lointain. Elle n'était qu'une toute petite femme dans une très grande ville, et les gens qui avaient payé cet ouvrier pour l'espionner avaient été suffisamment déterminés pour le faire taire définitivement et de manière publique. Cela signifiait qu'ils n'avaient pas peur des conséquences, et qu'ils voulaient bien lui faire comprendre que toute tentative pour se sortir du piège qu'ils installaient autour d'elle se solderait par son exécution pure et simple.

Elle déglutit, en se demandant à quoi ressemblerait l'assassin qui viendrait la tuer lorsqu'ils auraient perdu patience…

- Je n'ai rien fait ! Se défendit Lucinia un peu trop vivement, avant de reprendre un ton plus bas : Je n'ai rien fait de répréhensible, je ne suis ni spéciale ni rien du tout… Ceux qui cherchent à me déstabiliser veulent simplement récupérer les navires qui me restent, c'est tout ce que je possède qui ait une quelconque valeur… C'est forcément ça… Mais vous avez raison, cela prend des proportions que je ne soupçonnais même pas. J'ai bien peur que nous ayons fâché ces gens, et qu'ils passent désormais à la vitesse supérieure.

Elle jeta un regard effrayé vers un homme qui paraissait l'observer un peu trop, avant de se rendre compte qu'il ne s'agissait que d'un mendiant qui avait vu sa belle robe, et qui espérait la voir s'arrêter pour lui donner une piécette. Elle pressa le pas instinctivement, se rapprochant de Tarik dont elle avait agrippé le bras.

- Il faut que je rentre chez moi… murmura-t-elle pour elle-même. Je ne peux pas rester ici…

Elle leva le nez, et observa les toits, s'attendant presque à voir un tireur embusqué se dresser pour décocher un trait mortel dans sa direction. Tarik suivit son regard, mais il n'y avait rien d'autre qu'un corbeau perché sur les tuiles, lequel les regardait de ses yeux intelligents. Il se désintéressa bien rapidement du couple, occupé à gratter ses ailes de son bec d'un noir de jais. Le jeune homme revint à la conversation quand Lucinia lui tira la manche pour lui présenter un pli qu'elle avait gardé soigneusement dans une poche intérieure :

- Écoutez, j'ai besoin que vous fassiez une dernière chose pour moi, je vous en supplie…

Elle parlait avec précipitation désormais, et on lisait dans ses yeux une forme de désespoir. Elle n'avait qu'une envie, celle de courir se mettre à l'abri dans ses appartements, mais de toute évidence cette petite lettre fermée par un cachet contenait beaucoup. Elle remit la missive dans les mains de Tarik, et lui souffla :

- Remettez cette lettre scellée à Uerton Khaan, il a un petit bureau sur les docks depuis lequel il gère ses affaires. Uerton Khaan. Vous ne pouvez pas le rater, le symbole de son commerce est un serpent mordant une souris : il l'a peint sur la devanture. Il…

Elle sentit une présence étrange derrière elle, et en jetant un regard elle repéra un passant qui lui semblait suspect. Elle ralentit l'allure, le temps qu'il les dépasse, et l'observa un moment tandis qu'il s'éloignait l'air de rien, avant d'ajouter en tremblant :

- Il faut absolument que vous la lui remettiez en main propre. Il doit être le seul à la lire, c'est très important. Et surtout n'oubliez pas de lui dire que je transmets mes amitiés à son épouse. Ça aussi, c'est très important. Et… allez-y armé…

Son ton était devenu beaucoup plus sombre tout à coup. Uerton Khaan n'avait pourtant pas une réputation de cruauté particulière, mais il était vrai que dans leur situation il valait mieux se méfier de tout le monde. Serrant le bras de Tarik en lui adressant un sourire désolé, elle essaya de retenir la crainte qu'elle avait à le voir partir ainsi :

- Quand vous aurez terminé, retrouvez-moi chez moi. Je vous paierai à la hauteur de vos efforts, je vous donnerai assez pour pouvoir poursuivre votre chemin, et laisser Umbar derrière vous si c'est ce que vous souhaitez. Soyez prudent…

Elle était sur le point de s'en aller, mais sans réfléchir elle se hissa sur la pointe des pieds et déposa un tendre baiser sur la joue du jeune homme. Rougissant malgré elle, elle rompit la distance, et se laissa happer par les passants avant de se ridiculiser encore davantage. Elle avait eu peur de le voir s'approcher d'elle un instant plus tôt, et désormais elle avait peur de le voir s'éloigner… Son état d'esprit changeait aussi vite que les vents tourbillonnant des mers du Nord.

Et en langage d'Umbar, ce n'était pas une bonne chose…


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"Il n'y a pas pire tyrannie que celle qui se cache sous l'étendard de la Justice"

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Issam Ibn Djamal
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Lun 9 Jan 2017 - 22:51
Lucinia passait par tous les états d’humeur, mais malgré ses craintes à l’égard de Issam, ce dernier avait réussi à la convaincre de sa bonne foi. Lorsqu’il lui exposa les faits, elle en vint à la même conclusion que lui : La victime était à coup sur l’ouvrier et il semblait peu probable qu’il en soit autrement :

- Nous sommes d’accords sur ce coup là ! Dommage pour lui, mais il aurait du se douter qu’il y avait anguille sous roche. En tout cas, il sera difficile de savoir qui en a après vous, à présent.

Lorsque ensuite l’assassin fit part de ses impressions, Lucinia sembla un peu sur la défensive, comme si elle se défendait d’une accusation de la part de son interlocuteur avant de faire part de ses suspicions et ses craintes. Tout cela se tenait en tout cas. Peut être même que les commanditaires de l’ouvrier étaient ces mêmes marchands pour qui il oeuvrait actuellement.

Lucinia semblait étouffée par sa paranoïa, dévisageant avec une lueur d’inquiétude dans les yeux, certains passants et même un mendiant. Elle scruta même les toits des bâtisses, imitée par Issam, mais ils n’y trouvèrent rien de suspect.

- Allez vous reposer, Lucinia ! Accordez-vous une journée pour vous, vous êtes surmenée par tous ces évènements…

C’est alors qu’elle l’interrompit, requérrant à nouveau ses services, cette fois-ci, pour faire office de coursier. Il s’agissait de livrer une lettre cachetée à un certain Uerton Khaan, sur les docks. La tâche ne semblait pas difficile, mais elle le mit malgré tout en garde lorsqu’elle lui suggéra d’y aller armé. En tout cas, c’était peut être une bonne opportunité d’avancer dans sa mission, mais pour le savoir, il devait lui-même lire cette lettre afin de voir si ce qu’elle contenait pourrait intéresser ses commanditaires.

Issam tendit machinalement la main sans mot dire pour prendre la lettre que lui remettait Lucinia, avant d’esquisser un léger sourire rassurant à l’égard de la jeune femme :

- Entendu, Lucinia, je ferai ça. Et je reviendrai vous voir ensuite. Nous verrons ce qu’il en est une fois que j’aurai vu Uerton. Reposez-vous, en attendant, reprenez du poil de la bête et aussi difficile que l’épreuve puisse vous paraître, cramponnez-vous et ne vous laissez pas dépasser par les évènements.

Voilà de bien belles paroles qui auraient pu être sincères si elles n’étaient pas sorties de la bouche de celui qui allait contribuer à la chute de Lucinia. Mais il devait jouer son rôle jusqu’au bout. Par ailleurs, si la lettre était l’opportunité qu’il espérait, il n’aurait plus à endosser le personnage de Tarik bien longtemps et rentrerait vite au phare de la confrérie des ombres pour y être adoubé Assassin.

Lucinia finit par céder à la tentation de lui déposer un doux baiser sur la joue, chose qui était fort agréable de la part d’une charmante jeune femme comme elle et ce, même pour un homme dont l’unique but était de tuer des gens ou accomplir d’autres tâches à l’éthique douteuse pour des pièces d’or. Encore une fois, Issam ne pu s’empêcher de ressentir une certaine compassion à l’égard de cette femme, mais il ne pouvait faire autrement et finit encore par chasser très rapidement de son esprit ces pensées qui ne feraient que le gêner.

Issam rangea la lettre dans sa tunique, la dissimulant de manière à ne pas la perdre ni à se la faire dérober et arpenta les rues de Umbar, faisant mine de se diriger vers les docs et s’assurant qu’il n’était pas suivi. Contrairement à Lucinia, il avait un regard bien plus professionnel et était plus capable qu’elle de savoir au premier coup d’œil si quelqu’un s’intéressait à lui ou non. Si jamais il réalisait qu’il était suivi, il devrait semer cette personne par tous les moyens, mais si ce n’était pas le cas, il s’empresserait de trouver un endroit tranquille où il pourrait lire le contenu de la lettre et décider de la marche à suivre en fonction de ce qu’il y apprendrait.
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Ryad Assad
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Mer 25 Jan 2017 - 12:37
Paradoxalement, c'était dans la fourmilière humaine qu'était Umbar qu'il était encore le plus facile de trouver un endroit discret et à l'abri des regards. Chacun vaquait à ses occupations, plus ou moins légales, et personne n'avait envie de mettre son nez dans les affaires de quelqu'un d'autre. Ici, la curiosité se payait en or ou en sang, souvent les deux d'ailleurs. Il valait mieux passer son chemin et fermer les yeux sur ce que l'on pouvait voir au détour d'une ruelle. Le jeune assassin n'eût pas à faire d'effort particulier pour échapper à l'emprise de la foule, et il se retrouva rapidement dans un endroit tranquille où il pouvait lire la lettre que Lucinia lui avait confiée. Personne ne le suivait pour le moment, et il valait mieux profiter de l'opportunité qui lui était donnée. Ouvrant le pli rapidement, ses yeux prirent connaissance du message écrit soigneusement :

Citation :
À l'attention du seul Uerton Khaan, fils de Fhirton Khaan,

Sire,

J'ai eu la désagréable surprise d'apprendre, il y a peu, que vous aviez récemment fait l'acquisition d'une nouvelle boutique dans le quartier commerçant de notre chère ville d'Umbar. On y vend des denrées rares venues du Nord, notamment des trophées de la guerre et des biens pris à Dur'Zork. L'état de santé exceptionnel de vos finances, qui vous permettent de toute évidence de faire négoce de biens particulièrement appréciés par ici, aurait dû vous permettre de régler votre dette envers moi.

Vous avez déjà plusieurs mois de retard, et j'ai accepté de vous donner un délai supplémentaire uniquement car vous m'aviez affirmé que vos coffres ne vous permettaient pas de tout régler en une seule fois. Si votre manœuvre consiste à vouloir sciemment affaiblir mon entreprise, je saurai en référer à qui de droit et faire en sorte d'obtenir réparation à la hauteur du préjudice subi.

Vos alliés sont peut-être puissants, mais je détiens toujours votre parole signée dans mon coffre, et je puis vous assurer que mes comptes sont parfaitement tenus. Si nous devons faire remonter cela devant le Tribunal des Neufs, vous perdrez bien plus que vous ne l'imaginez. Je vous propose donc de régler cela à l'amiable.

Ci-après, vous trouverez le détail du montant que vous me devez, majoré des intérêts que j'estime mériter et d'un dédommagement inférieur à celui que les Seigneurs Pirates vous imposeraient. En gage de votre bonne foi, je vous engage à fournir une avance de deux mille (2000) pièces d'or à mon représentant qui vous a fait parvenir cette lettre, et à remplir et lui remettre la lettre de change ci-jointe.

Je vous remercie par avance de votre coopération dans cette affaire,

Lucinia Nakâda.

La lettre s'accompagnait effectivement d'un récapitulatif de ce que Uerton Khaan devait à Lucinia, et il fallait dire que la somme était coquette. Avec cet argent, la jeune femme pouvait espérer tenir un peu plus longtemps face à ses créanciers, payer ses équipages, et commencer à préparer une nouvelle expédition. Toutefois, il était difficile de prédire ce que la perte de cet or aurait comme conséquence pour elle : elle paraissait aux abois, mais il n'était pas certain que le non-remboursement de Khaan serait le coup de grâce. Et de toute façon, si elle n'obtenait pas réparation à l'amiable, elle se débrouillerait pour faire appel à la justice des Neufs. S'il y avait bien un élément sur lequel personne ne transigeait à Umbar, c'était la légalité du commerce. Chacun pouvait être malhonnête et déloyal partout ailleurs, mais si des gens commençaient à refuser d'honorer leur part d'un contrat, toute la ville pouvait exploser. Il ne fallait pas sous-estimer la vigueur avec laquelle les Neufs pouvaient sanctionner quelqu'un accusé d'être un mauvais payeur... d'autant qu'une telle réputation était difficile à effacer, et pouvait certainement anéantir quelqu'un.

Toutes ces considérations étaient bien complexes, et ressemblaient à un jeu politique élaboré dans lequel Issam n'avait que peu de repères. Ce morceau de papier en disait à la fois beaucoup et peu. Fallait-il y voir une lettre d'une banalité affligeante, sans intérêt immédiat pour la mission que la Guilde avait confiée au jeune assassin, ou bien devait-il regarder de plus près et essayer d'exploiter le moindre petit indice ? Difficile à dire. Il semblait bien que, quelle que fût l'option à laquelle le jeune assassin préférât s'accrocher, il était obligé de poursuivre sa mission au nom de la jeune femme et d'apporter cette lettre à son destinataire. En apprendrait-il pour autant davantage ?


~ ~ ~ ~


Les mains jointes comme s'il priait, Khaan était demeuré silencieux depuis quelques longues minutes, mettant ses hommes mal à l'aise. Il se massa les tempes, en essayant de tempérer sa colère qu'il n'aurait voulu laisser éclater pour rien au monde. Il n'aimait pas se rendre ridicule, et il savait très bien que crier et montrer au monde sa frustration ne le grandirait en rien. Non, il devait faire preuve de maîtrise dans cette affaire, et essayer de ne pas perdre la face. Les déconvenues étaient inévitables, et il fallait simplement les accepter, les embrasser, pour mieux les écarter d'un revers de la main afin de revenir à la charge par après.

C'était toujours ainsi qu'il s'en était sorti, et il ne comptait pas déroger à sa règle d'or.

- Vous êtes en train de me dire, commença-t-il d'une voix agacée, que vous avez été agressés en pleine rue et que vous n'avez rien pu faire ? Combien étaient-ils en face ?

Un instant d'hésitation en face, suivi d'une réponse penaude :

- Je n'ai pas pu les compter, m'sieur. Mais peut-être dix ou douze…

- Dix ou douze, Nacer ? Dix ou douze hommes engagés pour vous faire peur et vous chasser des rues ? Est-ce que vous me prenez pour un imbécile ?

La question était rhétorique, et l'intéressé choisit sagement de baisser le front piteusement sans répondre. Il valait mieux ne rien dire plutôt que de lancer quelque chose que l'on pouvait regretter. Khaan leva les yeux au ciel, et se replongea dans ses réflexions. Il n'était pas un marchand malhonnête, du moins pas quand il commerçait au grand jour et auprès de partenaires fortunés. Toutefois, il avait bon espoir de gagner en influence dans la Cité du Destin, et c'était la raison pour laquelle il avait décidé d'investir sur un groupe de malfrats qui pouvaient lui rapporter un peu d'or et surtout le contrôle sur une section de la ville. Il espérait ainsi développer un territoire sur lequel il pourrait étendre son empire, et y dicter sa loi au nez et à la barbe de ses concurrents les plus féroces. Mais il fallait croire que son entreprise ne faisait pas que des heureux. Si les trois bandits qui arpentaient les rues étaient revenus en vie, c'était sans aucun doute qu'on voulait lui donner une chance de se retirer de la course. Il devait réfléchir à la meilleure façon de procéder, désormais…

Toutefois, il fut interrompu dans ses pensées quand on frappa à la porte de son bureau privé. Après en avoir reçu la permission, Makhtar se laissa glisser à l'intérieur en prenant soin de ne rien renverser. Il fallait dire qu'à défaut d'être particulièrement grand, il était trapu et imposant, ce qui ne donnait pas envie de se frotter à lui.

- Monsieur, quelqu'un pour vous.

Laconique, comme toujours. Khaan lui fit signe qu'il arrivait, et le congédia d'un revers de la main, avant de revenir à Nacer :

- Nous n'avons pas encore fini notre conversation. Attendez-moi ici pendant que je vais régler cette affaire, je n'ai pas envie qu'un client me voit associé à quelqu'un de votre espèce.

Tout en se levant, il rajusta sa tunique élégante, bleue et grise, tirant sur son col pour lui donner la forme désirée. Puis il passa une main dans ses cheveux bruns, accrocha à son visage une expression neutre, et se jeta dans l'arène. Son office à proprement parler était tenu par deux commis qui s'occupaient de remplir les papiers et de vérifier les chargements que Uerton achetait aux navires qui arrivaient en provenance des côtes septentrionales ou méridionales. Tout cela n'était plus vraiment de son ressort désormais, et il se concentrait exclusivement sur les gros clients qui venaient négocier avec lui pour obtenir des biens particulièrement rares. Depuis la guerre, son créneau avait pris un nouvel essor, et il s'était retrouvé avec tellement de biens précieux venus de Dur'Zork qu'il avait décidé d'ouvrir une petite échoppe en ville. Elle lui permettait d'écouler les stocks de manière respectable, en se liant davantage avec la clientèle de la haute société d'Umbar. Il aurait pu s'installer là-bas, pour les recevoir personnellement et exhiber ses collections renouvelées à chaque nouveau déchargement, mais il préférait de loin conserver son emplacement sur les quais. Là, il pouvait traiter directement avec les capitaines, et s'assurer qu'il ne laisserait pas passer le prochain artefact que l'on s'arracherait dans les rues de la ville.

Et pour cela, il fallait du flair.

Et du flair, Khaan en avait. Il savait repérer les bons coups comme les entourloupes à des lieues. Restait à savoir si son visiteur impromptu lui apporterait la fortune ou le malheur…


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Issam Ibn Djamal
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Lun 30 Jan 2017 - 23:56
Issam lu attentivement le contenu de la lettre que Lucinia avait écrite à l’attention de ce Uerton Khaan. La jeune femme suggérait courtoisement mais fermement ce dernier de lui rembourser l’argent qu’il lui devait. Tout cela était très intéressant, mais était-ce compromettant pour elle ? Y aurait-il un moyen pour l’assassin d’exploiter cette situation à son avantage et de faire pencher la balance en faveur de ses cupides et véreux commanditaires ? Justement, à propos de ces derniers, il était peut-être de bon ton d’aller les consulter afin de leur montrer le courrier et voir s’ils pourraient en tirer quelque chose. Par ailleurs, il était encore assez tôt, midi n’ayant même pas encore sonné, ce qui rendait possible de faire ce détour avant d’aller porter la lettre en question à Khaan.

Issam se mit donc en chemin vers le riche quartier de Umbar, là où résidaient les trois marchands qui lui avaient donné leurs instructions. Le jeune homme marcha prudemment, évitant les passants afin de ne pas attirer l’attention, car en effet, un homme tel que lui, en plein jour dans un quartier riche, faisait tâche dans le décor. Mais il était un homme de l’ombre habile et il fut aisé pour lui de se soustraire au regard des quelques passants et marchands parcourant les rues du quartier.

Issam frappa quelques coups à la grande porte d’entrée, suite à quoi un déclic se fit entendre avant qu’une trappe s’ouvrit dans la porte, laissant apparaître des yeux sombres.

- Vite, je dois voir vos maîtres, c’est urgent, je suis celui à qui ils ont fait appel.

La porte s’ouvrit en hâte et celui qui était derrière, un des hommes d’armes de la demeure, le fit entrer en hâte avant de scruter la rue pour vérifier que personne n’avait vu la scène. Il referma aussitôt la porte avant de fustiger l’assassin.

- Je sais très bien qui vous êtes. Mais qu’est ce qui vous prend de venir ici en plein jour ? Vous êtes…

- Je sais ce que je fais, personne ne m’a vu… l’interrompit l’ombre d’un ton ferme tout en le fixant froidement du regard… Contentez-vous de me conduire à vos maîtres, je dois m’entretenir avec eux et ça ne peut pas attendre.

L’homme d’arme ne répondit pas et se contenta de conduire Issam dans le salon où il avait fait la rencontre de ces trois derniers la veille au soir. Quelques minutes plus tard, ce fut celui des trois marchands qui avait le plus parlé la veille et par extension, le propriétaire de la demeure qui vint à l’encontre de Issam, les autres n’étant pas présent. Cette fois-ci, il ne prit même pas la peine de saluer son hôte, en venant directement au fait :

- Il est surprenant de vous voir à mon domicile à une heure pareille, mais je suppose que si vous avez dérogé au principe des hommes de votre profession, c’est que la situation l’exige.

Issam, qui ne s’était nullement formalisé du manque de politesse et de tact de la part de son interlocuteur (que pouvait-on attendre d’autre de la part d’un type qui se croyait supérieur de part son statut social) se contenta de répondre d’un ton calme et neutre :

- Oui et non. Disons que depuis que j’ai fais la rencontre de Lucinia Nakâda, il s’est passé beaucoup de choses dont nous pourrions peut-être tirer parti.

- Je vous écoute !

Issam raconta tout au marchand, depuis sa rencontre avec Lucinia sur le port jusqu’à sa présence ici, en passant par l’épisode à l’auberge Chez Anne et son altercation avec Ethan Vulnir ainsi que cette affaire très louche concernant l’homme qui espionnait la jeune femme depuis plusieurs nuits avant de finir assassiné dans une auberge. L’ombre n’omit aucun détail, écouté très attentivement par le marchand.

- ... Enfin, lorsque je l’ai vue ce matin devant l’auberge où le crime a eu lieu, elle a de nouveau fait appel à mes services en me demandant de remettre cette lettre à un certain Uerton Khaan.

Disant cela, Issam tendit le papier au marchand afin que ce dernier puisse en lire le contenu.

- Pensez-vous qu’il y ait quelque chose à tirer de tout cela ? Personnellement, je pense aller voir ce Uerton et lui remettre la lettre pour continuer d’entretenir de bons rapports avec Nakâda et me rapprocher d’elle.

Issam avait dans l’idée de trouver ce livre dans lequel Lucinia tenait ses comptes et d’en faire une copie pour la rapporter au marchand. Mais avant de connaître l’opinion de son interlocuteur, il fallait qu’il sache encore une chose, pour le bien de sa mission.

- Avez-vous quelque chose à voir avec cette affaire, concernant l’espion assassiné ?  

Non pas que le jeune assassin craignait quelque chose pour lui-même, ni n’accusait le marchand et ses congénères d’être ceux qui avaient éventuellement fait appel à cet ouvrier pour qu’il espionne Lucinia et ensuite, l’avaient fait taire pour ne pas qu’il parle, mais il préférait être mit au courant afin que rien ne puisse le compromettre et surtout pas des facteurs inconnus dans cette opération qui s’avérait particulièrement compliquée.
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Ryad Assad
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Ven 3 Fév 2017 - 11:28
Quand on vint annoncer à Andrar Miridas qu'un homme pas totalement inconnu était venu frapper à sa porte, en plein jour et alors que n'importe qui pouvait l'avoir suivi, il regretta amèrement d'avoir accepté que le rendez-vous eût lieu chez lui. Il n'avait aucun doute quant à l'identité du mystérieux visiteur, car son serviteur lui avait simplement annoncé que leur « invité était de retour ». C'était le code dont ils avaient convenu pour désigner l'assassin qu'ils avaient embauché, et le majordome ne s'était pas fait prier pour l'utiliser en adressant une œillade appuyée à son maître. Andrar avait alors abandonné ses affaires sur-le-champ, craignant que les choses eussent dérapé d'une manière ou d'une autre. Il ne souhaitait pas voir Lucinia morte de manière violente, et il commençait déjà à regretter d'avoir fait appel à un tueur professionnel. Lui avait-on envoyé un fou qui n'avait pas pu se retenir de mettre en application ce qu'il avait passé des années à apprendre ? Il fallait espérer que non.

Achevant de descendre l'escalier, Andrar aborda l'Apprenti de manière assez directe et cavalière, oubliant même les bonnes manières qui faisaient de lui un gentilhomme que l'on se plaisait à fréquenter. L'espace d'un instant, il était redevenu un homme simple bousculé par ses passions. Il y avait autant d'agacement que d'inquiétude dans son ton, et son air légèrement suspicieux ne disparut que lorsque l'assassin lui laissa entrevoir la possibilité d'une résolution rapide de cette affaire. Ils avaient donc progressé, c'était bon signe ! Le marchand fit signe à son invité spécial de prendre place dans le même fauteuil où il s'était installé pour la première fois, pour l'écouter lui faire un rapport de la situation. Et il y avait vraisemblablement beaucoup à dire.

L'assassin n'avait pas chômé, et il avait réussi à provoquer une rencontre avec Lucinia, qui avait baissé la garde pour la première fois depuis longtemps. Excellent. Il lui raconta sans fioritures la façon dont il l'avait retrouvée Chez Anne, une auberge où elle passait effectivement un certain temps quand elle n'avait rien à faire. Il avait déjà eu l'occasion de l'y croiser à plusieurs reprises. Alors, elle se contentait de l'ignorer superbement, tandis qu'il s'arrangeait pour s'asseoir de sorte à ne pas la garder dans son champ de vision. Le passage concernant Etan Vulnir tira une moue désapprobatrice à Andrar, mais celle-ci n'était de toute évidence pas dirigée contre Issam. L'Ombre en devenir n'avait rien fait de répréhensible en défendant l'honneur d'une jeune femme, et il pouvait se féliciter d'avoir sauté sur l'occasion de gagner la confiance de Lucinia par ce biais. Toutefois, l'attitude d'Etan n'était pas correcte, même selon les critères Umbarites, et l'intéressé donnait une bien mauvaise image de sa famille. En outre, il aurait bien pu ruiner les chances de Issam, s'il avait décidé de faire un scandale. Andrar se promit de parler aux Vulnir pour leur dire de tenir Etan en laisse jusqu'à ce qu'ils eussent réglé le cas Nakâda.

Il ne dit rien cependant, laissant le jeu des familles locales hors de portée de son employé, pour mieux lui permettre de dérouler le fil de ses pensées. Celui-ci aborda finalement la partie qui concernait l'espion qui se trouvait en bas de chez Lucinia. Le visage d'Andrar demeura impassible et insondable, si bien qu'il laissa Issam enchaîner sans avoir émis un son. Il n'intervint que lorsque celui-ci lui confia qu'il avait une lettre signée par Lucinia à l'attention de Uerton Khaan.

- Vous avez cette lettre avec vous ? Demanda le marchand.

Il se trouvait que oui, ce qui arrangeait bien leurs affaires. Ou du moins, cela leur permettait de garder le contrôle sur une situation qui était un peu plus compliquée que prévu. Tandis qu'il lisait l'écriture soigneuse de la jeune femme, il fut interrogé par l'assassin au sujet de la missive, et de ce qu'il convenait d'en faire.

- Ce n'est pas aussi facile, j'en ai bien peur. Uerton est un de nos alliés... Du moins, c'est l'allié d'un de mes associés dans cette affaire. J'ignorais que ce crétin avait contracté des dettes envers Lucinia, ce qui nous met une épine dans le pied.

Il s'arrêta pour réfléchir un instant, avant de reprendre :

- Avez-vous une autre option pour approcher Lucinia, qui n'impliquerait pas de livrer cette lettre à Uerton ? Du moins... Avez-vous une option viable, applicable rapidement, et sans bavure ?

Andrar savait que ce qu'il demandait était impossible. Tout assassin qu'il fût, il ne pouvait pas faire de miracles, et gagner la confiance de la jeune femme était déjà un exploit en soi. Il valait mieux éviter de ruiner leurs chances par trop de précipitation. Le marchand soupira avec résignation :

- Écoutez, gardez cela pour vous, mais je me fiche éperdument du sort de Khaan et de son commerce. À dire vrai, je tirerais même un certain plaisir à voir l'homme se faire avoir de la sorte. Je n'ai jamais aimé le personnage. Peut-être est-il temps de consentir à quelques menus sacrifices si nous voulons enfin obtenir ce que nous désirons. Mais le jeu doit en valoir la chandelle, car si vous échouez nous aurons fait tout cela pour rien. Est-ce que vous comprenez ?

Andrar ne plaisantait pas le moins du monde. Il connaissait parfaitement les risques pour son alliance, mais il les prenait consciemment. Si l'assassin ne trouvait pas le moyen de faire plier Lucinia, ils risquaient tous les deux d'encourir les foudres d'une troisième partie qui se montrerait assez peu encline à leur pardonner. Il valait donc mieux éviter de révéler à Uerton pour qui il travaillait réellement, et continuer à jouer le rôle de l'ami de Lucinia. Ainsi, si quelque malheur devait s'abattre sur quelqu'un, c'était elle qui devrait en assumer la responsabilité.

- Faites en sorte de rester discret, c'est aussi pour cela que nous vous payons.

Le message était clair, et Andrar n'avait pas pour habitude de se répéter. Vint alors une question à laquelle il ne s'attendait pas vraiment, laquelle le prit au dépourvu et le renvoya un instant dans les cordes. Lui, avoir commandité un assassinat ? Non pas qu'il en était incapable, bien entendu, mais il ne voyait pas pourquoi le tueur qu'il avait embauché pour accomplir une mission se préoccupait tant de la mort d'un inconnu. Toutefois, désireux de ne pas mettre inutilement des bâtons dans les roues de son interlocuteur, il s'efforça de lui répondre en adoptant un ton qu'il voulait sincère :

- Je n'ai absolument rien à voir dans cette affaire, j'ignore de quoi vous parlez. Je suis un homme d'affaires, et quoique je sois prêt à aller très loin pour protéger mes intérêts, je n'ai fait tuer personne.

Il leva les mains pour se disculper, et ajouta :

- J'interrogerai mes collaborateurs à ce sujet si cela vous ennuie à ce point, mais je suis persuadé qu'aucun d'entre eux n'aurait agi dans mon dos de la sorte...

Une pointe de doute vint ponctuer la fin de son discours jusque là plein de conviction. Agir dans le dos de ses alliés... N'était-ce pas précisément ce qu'il venait de faire en envoyant l'assassin frapper Uerton au nom de Lucinia ? Un bref instant d'hésitation pouvait en dire long, et pour ne pas perdre la face le marchand décida de congédier son hôte en lui disant qu'il avait des affaires urgentes à régler. Des affaires qui impliquaient de discuter franchement avec ses alliés…

Mais pas trop franchement non plus.


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Issam Ibn Djamal
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Ven 3 Fév 2017 - 22:44
Issam laissa à son interlocuteur le temps d’assimiler toutes ces informations et écouta avec attention ses réponses. Comme par hasard, Uerton Khaan était un associé d’un des trois commanditaires, ce qui n’arrangeait pas les affaires du marchand qui souhaitait que cette lettre n’arrive pas à son destinataire. Décidément, tout ne faisait que se compliquer davantage pour le jeune novice de la guilde des ombres. Ce test de passage au grade supérieur n’était décidément pas de tout repos et l’assassin se mit à se demander si tous ses prédécesseurs avaient du accomplir une tâche aussi difficile ou s’il avait droit à un traitement de faveur. Qu’à cela ne tienne, il avait fait serment de servir la guilde et il était hors de question d’abandonner.

- Malheureusement, je crains que ce ne soit pas possible. Nakâda devient nerveuse et paranoïaque avec toutes ces histoires et elle m’a même soupçonné un instant d’être le meurtrier de l’ouvrier de l’auberge, ce matin. Si je n’apporte pas cette lettre à Khaan, je pense que ça va me décrédibiliser à ses yeux et elle va commencer à se méfier. A dire vrai, j’avais espéré que cette lettre soit ce dont vous aviez besoin pour la faire plier, mais comme ce n’est pas le cas, je vais devoir mener à bien cette tâche, mais comprenez que par conséquent, arriver à vous satisfaire risque de prendre un peu plus de temps, sauf si je réussi à trouver quelque chose d’intéressant assez rapidement.

A cela, le marchand sembla d’accord et confia à Issam un fait assez personnel concernant Khaan. Le jeune assassin n’avait que faire des états d’âme de son employeur, la seule chose qui était importante pour lui était qu’il avait le feu vert pour visiter Khaan. Le marchand insista sur le fait que l’échec n’était pas permis avant de recommander à son agent la plus grande discrétion, ce qui allait de soit. Issam avait beau être novice, il était inutile de préciser une telle évidence.

- Oui, bien sur. Officiellement, je suis le représentant de Lucinia Nakâda et c’est en tant que tel que Uerton Khaan me verra.

Puis, vint le moment où le marchand devait répondre aux questions de l’assassin concernant le ou les employeur(s) de l’ouvrier et le meurtre de ce dernier.

- Bien ! Non pas que cela m’ennuie, mais je voulais savoir où me positionner par rapport à ça. Donc il y a quelqu’un d’autre ou plusieurs autres personnes sur cette affaire et ils ne sont pas avec nous jusqu’à preuve du contraire. Je pourrais en tirer avantage.

Issam n’en dit pas plus, mais il voyait déjà le bien qu’il pouvait tirer de tout cela. En effet, s’il s’avérait que Lucinia ait encore affaire à cette ou ces personnes, de quelque manière que ce soit, il pourrait l’aider à se sortir de cette situation et par extension, gagner encore plus sa confiance jusqu’à pénétrer son cercle privé. Il ne fallait négliger aucune voie possible.

- Bien ! Tout ce que je vous demande, c’est de continuer comme vous faites, je souhaiterais éviter autant que faire ce peu d’en arriver à des solutions plus radicales. Faites quand même attention avec Uerton Khaan. Nakâda elle-même vous a mise en garde contre lui et c’est justifié. A présent, il est temps de mettre fin à cet entretien, j’ai des affaires urgentes à régler. J’espère que nous nous reverrons avec de bonnes nouvelles que vous m’apporterez. Au revoir, assassin et soyez discret en sortant d’ici.

- Bien entendu !

Issam fut reconduit vers la sortie de la demeure du marchand et la quitta discrètement une fois que l’un des gardes lui fit signe que la voie était libre. L’assassin se faufila dans les ombres et scruta avec vigilance les alentours pour s’assurer que personne ne l’avait repéré ou ne l’épiait, quittant le quartier riche aussi facilement qu’il y était entré et se dirigea sans attendre vers les docks. L’entretien avec le marchand n’avait pas été très long donc ce petit détour passerait inaperçu chronologiquement parlant.

Une fois sur les docks, Issam mit quelques minutes à repérer l’enseigne représentant un serpent mordant une souris. Il se dirigea sans attendre vers le bureau et frappa de manière mesurée (ni trop mollement, ni trop durement) à la porte. Elle fut ouverte par un homme de taille moyenne, à la silhouette sèche, vêtu d’une tunique grise. Il arborait des cheveux noirs courts et une barbe qui l’était tout autant, quelques poils grisonnants se démarquant de la masse sombre que formait sa pilosité faciale. Son visage longiligne aux joues creuses était pourvu de deux yeux marron foncés qui fixaient l’inconnu qui avait frappé à la porte, le dévisageant d’un air inquisiteur des pieds à la tête, notant les armes dont il était équipé.

- Oui ? Que voulez-vous ?

- Je dois voir de toute urgence monsieur Khaan, j’ai une lettre à lui remettre en main propre.

L’homme baissa les yeux en direction de la main tenant la lettre et répondit au bout de quelques secondes en tendant la main pour l’attraper :

- Et bien donnez-la moi, je vais la remettre à monsieur Khaan pour vous.

Issam replia le bras vers lui d’un geste vif pour empêcher son interlocuteur de prendre le papier :

- Non ! Je tiens à voir monsieur Khaan en personne.

L’homme sec dévisagea à nouveau Issam qui le fixa en retour intensément, une résolution ferme dans le regard qui traduisait qu’il resterait ferme sur sa décision. L’homme soupira d’agacement avant de finir par répondre :

- Hhhhffffffff, bien, bien, entrez et attendez ici, je vais prévenir monsieur Khaan !

Disant cela, l’homme ouvrit grand la porte et invita Issam à en passer le seuil pour lui permettre de rentrer et attendre à l’accueil.

- Merci !

L’assassin commençait à s’habituer aux manières et paroles rustres et peu amicales des habitants de la cité du destin, surtout ceux appartenant aux basses et moyenne classes sociales. Il observa l’homme sec disparaître derrière une porte sur le mur en face de celui de la porte d’entrée qui semblait donner sur un petit corridor. En attendant que l’individu revienne, l’assassin scruta son environnement. La salle était aménagée simplement, une table et des chaises trônant dans le coin à sa droite. Juste à côté sur le mur de droite, il y avait une étagère sur laquelle traînaient quelques livres et bibelots. Juste à droite de la porte d’entrée, il y avait une fenêtre qui apportait son lot de clarté dans la salle. Sur le mur de gauche, il y avait un tableau accroché au mur sur lequel était peint Umbar en plein jour. En face de lui, devant le mur du fond, il y avait un comptoir qui commençait juste à la limite de l’encadrure de la porte par laquelle avait disparu son interlocuteur et qui se finissait contre le mur où se trouvait l’étagère. Derrière le comptoir, sur le mur, il y avait une lampe éteinte à cette heure de la journée, tout comme le lustre qui était suspendu au plafond.

Un très court laps de temps après, l’individu réapparu seul, mais informa l’assassin que son patron allait le recevoir incessamment sous peu, ce qui s’avéra vrai lorsqu’un homme aux cheveux bruns, d’allure trapue et imposante contrastant avec celle de l’homme sec, pénétra dans la salle d’accueil et se positionna derrière le comptoir qui le séparait de son visiteur. Il était vêtu d’une tunique élégante bleue et grise et dévisageait à son tour Issam en fronçant les sourcils, sans doute à cause des armes que portait ce dernier et qui attirait sur lui la méfiance de Khaan. Issam ne le lâchait pas lui non plus du regard, le fixant avec une expression neutre sur le regard.

- Bonjour, c’est à quel sujet, jeune homme ?

Issam inclina légèrement et respectueusement la tête en signe de salutation :

- Bonjour, monsieur Khaan. Pardonnez-moi de vous déranger, je m’appel Tarik et je viens de la part de mademoiselle Nakâda. Elle m’a demandé de vous remettre cette lettre.

Disant cela, Issam montra le papier enroulé sur lui-même à Khaan qui fit un signe du doigt à son employé. Ce dernier s’approcha et prit la lettre de la main de Issam pour l’apporter ensuite à son employeur qui la déroula pour en lire le contenu.

- Par ailleurs, je vous informe que mademoiselle Nakâda transmet ses amitiés à votre épouse.
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Ryad Assad
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Jeu 9 Fév 2017 - 9:36
L'entretien qu'avait eu Issam ne lui en avait certainement pas révélé autant qu'il l'espérait, mais de toute évidence sa mission intégrait des paramètres qu'il avait encore du mal à saisir. Il ne s'agissait pas d'un simple contrat d'assassinat comme ses confrères pouvaient en exécuter régulièrement. Un employeur peu scrupuleux payait un assassin encore moins regardant sur la morale pour se débarrasser d'un individu sans nom, sans passé et sans avenir. L'affaire était réglée rapidement et silencieusement. Mais aujourd'hui, ces employeurs peu scrupuleux défendaient des intérêts qui n'étaient pas faciles à cerner, lesquels les empêchaient de libérer le sicaire des entraves contractuelles qui le retenaient pour faire usage de son potentiel. Pis, la cible avait un nom, qui rimait avec vaillance, courage et qui suscitait une certaine admiration. Elle avait un visage, celui d'une femme perdue dans un univers violent et hostile, tentant par tous les moyens de survivre et de se protéger contre les assauts de puissances obscures et malveillantes. Sans doute que les maîtres d'Issam ne s'attendaient pas à ce qu'il affrontât une telle difficulté pour son premier véritable contrat, car il se retrouvait confronté à la tâche la plus difficile pour un homme dont la loyauté était une des qualités premières : tromper, truquer, tricher.

Trahir.

Chaque pas qu'il faisait, chaque nouvel obstacle surmonté, le rapprochait du moment où il devrait abattre Lucinia Nakâda. Pas physiquement, du moins pas tant qu'il n'en aurait pas reçu l'ordre de la part de ses employeurs, mais socialement et moralement. Il devait devenir l'instrument qui lui porterait le coup de grâce et la condamnerait à une vie entière de subordination. Elle serait sans doute contrainte d'épouser un homme qu'elle n'aimerait pas, et qui ne l'aimerait pas en retour, avant de devoir lui offrir deux ou trois beaux enfants pour faire bonne mesure. Puis elle dépérirait de chagrin et d'ennui, délaissée par un époux qui chercherait l'amour dans l'or, et la passion chez les femmes de petite vertu. Faire-valoir social, morceau de chair engoncé dans des morceaux de tissu que l'on présenterait pour faire bonne figure à quelque dîner mondain, elle n'existerait qu'à travers la servitude imposée à son esprit dompté. Certains esclaves avaient un sort plus enviable.

Peut-être même la mort était-elle préférable à ce destin...

Les pas de l'assassin le guidèrent vers la demeure de Uerton Khaan, sur les quais. Ils étaient plutôt animés à cette heure de la journée. Les marins de tous horizons se retrouvaient là, cherchant à dépenser d'une manière ou d'une autre leurs salaires durement gagnés, avant que leurs équipages eussent pour consigne de retourner à bord et de se préparer pour un nouveau périple. Certains négociaient avec les quelques commerçants qui se trouvaient là, essayant d'échanger quelque bibelot plus ou moins rare, ramené des lointaines terres du Nord, contre de nouvelles pièces d'or qui viendraient améliorer leur quotidien en mer, ou pimenter leur bref répit à terre.

- Je vous jure, c'est un poignard magique qui s'illumine en présence d'Orcs ! Je l'ai piqué à un type, qui lui-même disait l'avoir piqué à un bourgeois de Lossarnach, en Gondor.

Le marchand avait l'air tout sauf convaincu. D'autres, qui attendaient probablement qu'on eût terminé de réparer leur bâtiment avant de repartir, s'étaient lancés dans une partie de dés. Ils jetèrent un regard désabusé à Issam en le voyant passer, avant de revenir à leur adversaire du jour. Ils savaient qu'il trichait, mais tant qu'ils n'auraient pas trouvé comment il s'y prenait, ils n'auraient aucun moyen de récupérer les sommes qu'ils avaient perdues. Et vu depuis combien de temps ils étaient là, tout leur salaire y était sans doute passé. Plus loin, quelques capitaines échangeaient sur les conditions de navigation dans les mers plus au Nord, rapportant des nouvelles à leurs collègues qui allaient bientôt lever l'ancre.

- Pelargir nous mène la vie dure…

Ils n'avaient que ça à la bouche, se plaignant de manière incessante des navires de guerre du Gondor qui s'arrangeaient pour bloquer les incursions commerciales et les raids plus au Nord. Ils arrêtaient tout navire méridional sans faire de distinction entre les équipages marchands et les pirates qui venaient razzier les côtes. Ceux qui coopéraient et qui montraient patte blanche étaient autorisés à faire halte à Pelargir même, où ils avaient le choix entre débarquer leurs marchandises et réarmer pour repartir chez eux. Les autres, ceux qui avaient des intentions hostiles ou qui ne se pliaient pas suffisamment rapidement aux directives des capitaines zélés, étaient repoussés hors des eaux du Gondor, coulés purement et simplement s'ils ne fuyaient pas assez rapidement.

L'assassin échappa bientôt à tout ce brouhaha, pénétrant dans l'échoppe de Uerton Khaan. Il n'avait pas été reçu de la plus courtoise des manières, mais il avait réussi à franchir la première étape. En effet, sans avoir besoin de se faire prier plus que ça, il avait réussi à obtenir une entrevue avec le propriétaire des lieux, qui sortit à sa rencontre. Khaan était un homme que l'on pouvait facilement qualifier d'antipathique. Il n'était pourtant pas affreusement laid, ou horriblement défiguré, mais il y avait quelque chose dans son attitude, dans son regard, dans sa gestuelle, dans sa façon de s'exprimer, qui n'inspirait ni la confiance ni la cordialité. Le symbole frappé sur la devanture de son échoppe prenait tout son sens désormais, car son comportement évoquait facilement celui d'un serpent. Il clignait des yeux trop rarement, gardant ses pupilles braquées sur son invité, se demandant sans doute à quelle sauce il allait le manger. Son visage étroit et ses cheveux filasses ajoutaient au charme du monstre.

Fort heureusement, Issam n'était pas du genre à se laisser impressionner, et il s'acquitta de sa tâche avec diligence et politesse. Il tendit la lettre au serviteur et garde du corps de Khaan, qui la remit à son maître sans pour autant quitter leur invité des yeux. Lui non plus n'avait pas détourné le regard, mais ce n'étaient pas pour les mêmes raisons. Contrairement au marchand qui apparaissait glacial, son second était une boule de rage prête à entrer en combustion à tout moment. Il se contenait visiblement, et l'animosité qui se dégageait de lui était au moins aussi désagréable que la courtoisie glaçante du négociant.

- Une lettre de mademoiselle Lucinia Nakâda, voyons cela...

Il déroula le pli, et commença à le parcourir silencieusement. Son attitude n'était pas très engageante, et c'était un euphémisme de dire qu'il y avait chez lui quelque chose de repoussant, mais ce n'était rien en comparaison de la transformation subite qui s'opéra lorsque Issam évoqua sa femme. S'il avait été glacial auparavant, il devint alors polaire. S'il avait été désagréable, il devint franchement hostile. Ses yeux se durcirent dans l'instant, et il leva la tête sans pouvoir cacher une once de stupéfaction :

- Qu'avez-vous dit ?

Un changement très net dans l'atmosphère se fit sentir, et soudainement l'exiguïté des lieux apparut plus clairement au jeune assassin, tandis qu'il prenait la mesure de son adversaire. Lucinia ne lui avait-elle pas recommandé de venir armé ? Ne lui avait-on pas recommandé par la suite de se méfier de l'homme en question ?

- Qu'est-ce que tu as dit ? Enchaîna-t-il en passant soudainement au tutoiement. Tu me menaces ? Tu oses me menacer chez moi ? Makhtar !

Il n'eut pas besoin de donner davantage de précisions. Le garde du corps réagit avec promptitude, et il lança un coup de poing dans les côtes de l'assassin qui n'eût pas le temps de l'éviter. Hélas, si Umbar regorgeait de petites frappes et de mercenaires qui étaient prêts à abandonner le combat à la première occasion, on y trouvait aussi des hommes d'expérience, passés par plusieurs guerres, et qui savaient se défendre. Makhtar était de ceux-là. Il avait lutté férocement dans la guerre de succession, et il avait défendu plusieurs fois la dynastie des Duzingi, avant de rejoindre Umbar pour essayer d'y construire une vie nouvelle, loin des représailles sanglantes qui avaient touché toute la famille régnante de l'ancien Sultanat, et leurs plus proches alliés. Pour lui, le jeune novice qui venait de se présenter devant sa porte n'était qu'un chaton qu'il avait l'intention de corriger convenablement.

Il ne frappait pas au hasard, il ne frappait pas sans réfléchir, et il se contentait de cogner dur quand il entrevoyait une ouverture. Il était plus petit, mais très certainement plus costaud que son adversaire, et il mettait tout cela à profit. Issam, pour l'heure, ne pouvait faire que se défendre. Quand un coup de poing redoutable vint ouvrir sa pommette, lui faisant voir trente-six chandelles, il recula tant et si bien qu'il se retrouva plaqué contre le mur du fond de la pièce. Il avait enfin un peu de répit. Ce fut le moment que Nacer choisit pour faire son apparition. L'assassin ne pouvait pas avoir oublié ce visage, croisé quelques jours plus tôt dans les rues de la Cité du Destin. Ils se reconnurent dans l'instant. C'était bien lui, Nacer, le voyou qui exploitait ce pauvre gamin Sufyan. Le chef des Hyènes Sauvages... Celui-là même que Issam avait corrigé prestement. En entrant dans la pièce, sans doute alarmé par le bruit du corps à corps, il ne put s'empêcher de lancer :

- Monsieur Khaan, monsieur Khaan ! Est-ce que tout va… ? Il ne finit jamais sa phrase, braquant des yeux ronds comme des soucoupes vers Issam. C'est lui ! Monsieur Khaan, c'est le type qui nous a tabassés, moi et les autres !

- Ah vraiment ? Alors comme ça ce misérable en a après mes affaires ? Makhtar, tu as entendu ? Passe-lui l'envie de recommencer !

L'intéressé grogna quelque chose qui valait sans doute assentiment. Puis il s'avança vers son adversaire, avec la ferme intention de lui faire déguster une salade de phalanges jusqu'à avoir couvert de bleus son corps tout entier. Issam n'avait pas mille options. Il pouvait essayer d'affronter Makhtar à la régulière, mais ses chances de gagner étaient maigres. Il risquait fort de prendre une raclée, et de se retrouver jeté dans le caniveau au vu et au su de tous les passants. Toutefois, s'il décidait de dégainer une arme pour rééquilibrer les débats, alors leur duel changerait fondamentalement de nature, et ne s'achèverait que lorsqu'un des deux se retrouverait gisant dans son propre sang, mort ou grièvement blessé. La décision lui appartenait tout entière, et il devait faire vite pour choisir quelle posture adopter.

Et le prochain coup se rapprochait déjà.

Tic.

Tac.


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Issam Ibn Djamal
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Jeu 9 Fév 2017 - 22:14
Issam fixait tour à tour Uerton Khaan et son larbin (enfin, c’est cette vision qu’avec l’assassin de l’homme sec). Au fur et à mesure que l’homme d’affaire lisait la lettre, on pouvait lire sur son visage une expression grave et hostile. A ce moment là, le jeune Ombre se remémora les mises en gardes de Lucinia à propos de celui-ci.

Mais c’est lorsque Issam transmis le message de Lucinia à propos de l’épouse de Khaan qu’il constata à quel point elle n’avait pas exagéré à son sujet. Cela dit, il ne s’attendait pas à une telle réaction. Apparemment, ses propos avaient mal été interprétés. Que s’était-il passé ? Issam avait-il envoyé ce message au mauvais moment ? Trop tôt peut-être ? Ou est-ce le ton qu’il avait employé qui laissait à penser que cela ressemblait à une menace voilée ? Quoiqu’il en soit, il n’eut pas le temps de s’en défendre qu’un coup de poing rapide et violent vint lui percuter les côtes aussitôt après que Khaan eut simplement prononcé le nom de l’homme sec : Makhtar.

L’attaque avait été violente, mais surtout, elle avait prit Issam au dépourvu et c’est ça qui avait choqué l’assassin. Lui qui avait appris à se battre toute sa vie, il ne s’était pas attendu à ça. Mais le pire, c’est que ce Makhtar ne se contenta pas de son exploit et surenchérit en enchaînant davantage d’attaques que Issam réussit à parer et bloquer dans un premier temps, mais, sous l’effet de la stupeur et surtout de l’ardeur rageuse de son adversaire, se laissa déborder pour se faire frapper au niveau du visage. Il recula de quelques mètres pour se mettre hors de portée, mais il était sonné. Pour la première fois depuis le début de sa formation, il avait mal jugé une personne. Lui qui avait cru voir en Makhtar un simple homme à tout faire plus antipathique que dangereux, il avait en réalité en face de lui un vétéran du combat de rue. C’était tout à coup comme si les arts martiaux que l’assassin avait appris depuis son enfance ainsi que ses réflexes et son agilité ne servaient pour ainsi dire plus à rien. Makhtar venait de lui enseigner en quelques secondes un fait indéniable : Issam n’avait jamais eu en face de lui de réel adversaire jusqu’à maintenant. L’Ombre connaissait bien son art et était bien entraîné, mais il ne s’était jamais vraiment battu. Tout ce qu’il avait eut en face de lui était ses confrères et consoeurs assassins pour des séances d’entraînement, mais du coup, sans que ces combats ne soient poussés à leur maximum ni à la représentation réelle du danger d’une véritable confrontation. A part cela, il n’avait affronté que des êtres quasi inoffensifs comme de vulgaires voyous, des rustres comme Ethan Vulnir ou encore cet ouvrier qui avait été chargé d’espionner Lucinia.

Makhtar était d’une autre trempe. Cet homme n’en était plus au stade de novice et savait se battre depuis de nombreuses années, cela sautait aux yeux. Ses coups n’étaient pas imprécis et irréfléchis. Il frappait avec discernement, exploitant la moindre ouverture et surtout, il avait su profiter de l’effet de surprise qu’il avait dégagé sur son adversaire.

A propos de vulgaire voyou, une autre mauvaise surprise se manifesta en la personne de Nacer, le gredin qu’il avait rencontré la veille en compagnie de ses deux acolytes lorsque le jeune Sufyan l’avait aidé à se diriger vers les beaux quartiers de Umbar. Les deux hommes se reconnurent aussitôt et la brute en rajouta une couche lorsqu’il informa Uerton Khaan de ce qu’il était passé entre eux.

- Ah vraiment ? Alors comme ça ce misérable en a après mes affaires ? Makhtar, tu as entendu ? Passe-lui l'envie de recommencer !

- Avec grand plaisir, monsieur Khaan !

Une lueur malsaine de cruauté sadique s’était affichée sur le visage de Makhtar lorsqu’il avait répondu cela. Aussitôt, le garde du corps se jeta à nouveau sur Issam pour le rosser pour de bon. Le jeune novice para les attaques de son adversaire et répondit aussitôt par divers mouvements de poings que l’homme sec bloqua également. L’assassin n’avait pas d’échappatoire dans la mesure où il était coincé entre le mur et son adversaire. Il devait donc rendre coup pour coup malgré son inexpérience. L’Ombre était plus rapide, mais cela ne suffisait pas dans la mesure où Makhtar était une véritable furie. Le garde du corps atteint une nouvelle fois sa pommette par un violent coup de coude, faisant couler du sang sur la joue de Issam par cette plaie ouverte. L’assassin fut une nouvelle fois projeté contre le mur et dévia heureusement le puissant crochet du droit qui se dirigeait vers son visage. Faisant appel à sa volonté pour rester concentré et chasser la peur et le doute qui naissaient en lui, il riposta violement par une série de frappes directes et rapides de ses poings contre le visage de Makhtar qui n’eut pas le temps d’éviter les premiers coups qui le frappèrent sur différentes parties de son faciès. Il avait la lèvre ouverte, le nez saignant, quelques hématomes et un œil au beurre noir, mais il fallait beaucoup plus que cela pour briser ce bagarreur confirmé et il réussit à reculer pour se mettre hors de portée d’attaques et faire bouclier avec ses deux avants bras placés devant son visage pour bloquer la déferlante de coups que son adversaire lui envoyait alors qu’il revenait à la charge.

Issam se déchaîna à frapper les avant bras de Makhtar pour le faire céder, mais ce dernier tint bon et repoussa l’assassin de toutes ses forces, le faisant à nouveau reculer. Il fallait l’avouer : Malgré sa rapidité, ses réflexes et ses techniques martiales, il ne faisait pas le poids face à cet adversaire aguerrit par des années de combat et de danger.

- Tu vas m’payer ça, espèce de chien !

Makhtar était cette fois ci dans le même état de rage que son employeur quelques instants plus tôt. Il avait bel et bien l’intention de punir cette petite vermine pour les coups qu’il venait de se prendre au visage. Issam frappa du pied l’estomac de Makhtar qui chargeait, mais cela ne l’arrêta pas car il répondit par un coup de poing direct et violent qui frappa la bouche de l’Ombre, lui ouvrant les lèvres supérieure et inférieure. Un crochet du droit suivit pour aggraver encore plus la plaie ouverte à sa pommette, suivit d’un crochet du gauche dans ses cottes, l’enchaînement se terminant par un uppercut en plein sous le menton de Issam qui fut une nouvelle fois projeté contre le mur. Cette fois-ci, l’assassin commença à chanceler, ne se maintenant debout que grâce au mur sur lequel il s’appuyait. Makhtar, quant à lui, ne laissa pas de répit à son adversaire et lui envoya plusieurs coups au visage avant de le saisir par le col de sa tunique et le projeter au beau milieu de la pièce. De leur côté, Uerton Khaan, Nacer et ses deux acolytes qui l’avaient rejoint savouraient la scène, surtout les trois larrons qui se réjouissaient de voir l’étranger se faire corriger suite à ce qu’il leur avait fait. Voyant déjà la victoire proche et inévitable pour Makhtar, ils discutaient déjà du partage du butin pour se dédommager de la perte de leurs dagues.

- J’prend ses sabres.

- Pourquoi SES sabres ? Et nous alors ? Nous aussi il nous a prit nos armes. S’insurgea l’un des acolytes avant que le deuxième ne surenchérisse :

- Ouais, pis moi y m’a cassé l’nez !

- Parce que c’est moi l’chef… rétorqua Nacer d’un ton autoritaire à l’attention de ses sous fifres... Vous avez qu’à prendre ses dagues !

Uerton Khaan, déjà lassé par la discussion futile de ces trois petites frappes les fit taire tout en les toisant sévèrement :

- Fermez la ! Le chef ici, c’est moi et vous aurez ce que bon me semble si et seulement si tel est mon bon vouloir. Après votre « performance » d’hier, vous êtes mal placés pour exiger quoique ce soit surtout que vous m’aviez dit qu’ils étaient plusieurs contre vous. A trois contre cette larve, vous n’avez même pas été fichus de vous en débarrasser alors silence !

De son côté, Makhtar frappait du pied l’estomac de Issam qui était affalé au sol en position fœtale.

- T’as d’la chance, petit merdeux ! De la chance que j’peux pas t’tuer. J’devrais t’égorger pour être venu ici menacer mon patron.

Bien que Umbar soit une cité corrompue jusqu’à l’ensemble de ce qui faisait office de forces de l’ordre, tuer Issam en plein jour alors que de nombreuses personnes sur les docks l’avaient vus entrer chez Khaan aurait été extrêmement malvenu. Même si les gardes ne faisaient pas beaucoup d’efforts pour enquêter, dans ce cas là, avec tous les témoins oculaires, ils n’auraient pas pu fermer les yeux sur ce crime et cela aurait été du plus mauvais effet pour les affaires de Uerton Khaan.

Le pire dans tout cela, c’est que Issam n’avait même pas eut la possibilité d’expliquer qu’il n’était là que pour remettre cette enveloppe et que le message qu’il avait passé était uniquement sur demande de Lucinia. Mais à présent que Nacer était apparu et qu’il s’était avéré être un des employés de Khaan, il n’était plus possible de raisonner ce dernier. Il allait aussi falloir employer les grands moyens contre Makhtar contre qui il ne faisait pas le poids à mains nues. Heureusement pour lui, Issam était athlétique et sa constitution lui avait permit de ne pas sombrer dans l’inconscience malgré l’état dans lequel il se trouvait.

A ce moment là, il lui revint en mémoire l’un des enseignements d’un de ses mentors alors qu’il était encore un jeune apprenti à la Guilde des Ombres :

- Souvenez-vous, jeunes novices, que dans notre profession, il n’y a pas de règles, mais des objectifs. Lorsque vous rencontrez une difficulté, quelle qu’elle soit, peu importe les moyens que vous devez employer pour la surmonter. N’oubliez pas que tout peut vous servir. Si vous devez employer des moyens peu orthodoxes pour y parvenir, alors faites le ! La plupart du temps, vous jouerez votre vie.

A présent, Issam comprenait la signification et l’utilité d’un tel enseignement. Puisqu’il lui était trop difficile de s’occuper de Makhtar en combat loyal, il allait falloir employer une autre stratégie.

- N’oubliez jamais qu’il n’y a rien de plus dangereux qu’un excès de confiance en soi. Celui qui se sent hors d’atteinte baissera sa garde et deviendra vulnérable. C’est pour vous une occasion des plus propices pour frapper. Rappelez-vous que rien n’est jamais acquis tant que ce n’est pas terminé. Ne sous estimez jamais personne, même quand la victoire vous semble certaine.

L’assassin serra les dents, supportant les coups de pieds qu’il encaissait à l’estomac pendant que les spectateurs de la scène riaient, attendant le bon moment.

- Sale petit cafard ! Tu fais moins l’malin maintenant, hein ?

Makhtar prenait un plaisir sadique à torturer son adversaire. Issam n’était à ses yeux qu’un jouet qu’il pouvait manipuler et disloquer comme il le voulait, certain d’avoir le dessus jusqu’à la fin de cette séance de correction intense.

- Bon, ça suffit, Makhtar. Tu t’es assez amusé comme ça, tu vas nous le tuer si tu continues et ça va faire désordre.

Ce faisant, le garde du corps obtempéra et se désintéressa de Issam pour porter son attention sur son patron.

- Oui monsieur…

L’occasion de renverser le cours de la bataille était enfin arrivée. Cela allait être difficile en raison des meurtrissures dont il souffrait, mais Issam, serrant les dents et faisant fi de la douleur, saisit l’une de ses dagues et trancha le tendon d’Achille de la jambe gauche de Makhtar d’un mouvement sec et précis, arrachant un hurlement de douleur à ce dernier qui s’écroula au sol. Une telle blessure était très grave et cela allait priver à jamais le garde du corps de sa motricité, lui qui ne pourrait plus jamais prendre appui sur cette jambe pour se tenir debout. A présent, il était temps que lui aussi apprenne quelque chose à ses dépends, comme par exemple, ne jamais tourner le dos à un assassin surtout quand celui-ci est armé et encore un tant soit peu en vie.

- Hein !? Q…quoi !? S’exclama Uerton Khaan, incrédule alors que les trois autres larrons réalisaient à peine ce qui était en train de se passer.

Tout se passa très vite. Alors que Makhtar tombait au sol, hurlant de douleur, Issam dégaina sa deuxième dague et mit plusieurs coups de lames non mortels dans les jambes de Makhtar, l’assassin étant envahit par une soudaine furie vengeresse. Mais même dans cet état, il savait qu’il valait mieux ne pas tuer son adversaire sous peine de se retrouver avec une prime sur sa tête s’il sortait vivant de cette épreuve et se voir sérieusement compromis pour la suite de sa mission.

Makhtar qui hurlait de douleur ne trouva pas la force d’essayer de frapper son adversaire pour se dégager de cette situation. Issam en profita pour frapper violemment le visage et le crâne du garde du corps à l’aide du pommeau de sa dague, qui s’affala groggy au sol.

- M... Mais qu’est ce que vous attendez, vous autres, tuez le !

Le trois larrons semblèrent hésitants d’autant plus qu’ils n’étaient pas armés tandis que Khaan hurlait ses ordres. Son assurance et son sourire cruel avaient totalement disparus et laissés place à la stupeur et l’inquiétude quant à la suite des évènements.


De son côté, Issam ne s’arrêta pas là. Il fit pivoter le corps de Makhtar à demi conscient pour le placer sur le dos et lui cloua littéralement les mains au sol avec ses dagues, faisant gémir la victime, sous les yeux horrifiés des autres qui assistaient à cette scène brutale. Makhtar était toujours en vie, mais à présent dans un état critique, les jambes sanguinolentes et les mains fixées sur le plancher de la pièce par les dagues qui les avaient transpercées de part en part pour se planter ensuite dans le sol. Au moins, celui-là ne représentait plus de danger pour l’heure.

- J’vous ai dis d’vous occuper de lui, c’est un ordre.

- M... Mais patron !

Nacer semblait plus que peu enthousiaste à exécuter cet ordre tandis que ses deux sous fifres reculaient d’effroi.

Issam se remit sur ses pieds tant bien que mal, serrant les dents sous la douleur et dégaina ses deux sabres avec rage. Il ne sortit pas un mot mais défia du regard Khaan autant que les autres, prêt à en découdre même s’il était fortement diminué. Il n’y avait plus qu’à espérer que la lâcheté des trois voyous prenne le dessus car si ils consentaient à obéir à leur maître, même désarmés, leur nombre risquait de poser un réel problème pour Issam dans son état actuel.
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Ryad Assad
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Dim 19 Fév 2017 - 21:55
HRP : Désolé pour le retard ! /HRP
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Le combat avait pris une tournure à laquelle bien peu s'attendaient. Makhtar, qui accompagnait Uerton Khaan depuis tant d'années, était désormais à terre. Son rugissement de douleur avait eu l'effet d'un coup de poing à l'estomac chez le marchand, qui l'avait vu s'effondrer comme une poupée de chiffon. Un bruit sourd avait retenti lorsque son corps musculeux avait heurté le sol pour y rester. Il avait pourtant toujours cru cet homme fait d'acier, incapable de ressentir la douleur ou de vaciller face aux coups qu'on lui portait. Les rares fois où il avait pu douter de l'expertise du guerrier, celui-ci lui avait prouvé qu'il pouvait lui faire confiance. Comme cette fois où une demi-douzaine de marins sortis de nulle part avaient décidé de leur tendre une embuscade dans les rues d'Umbar, à la nuit tombée. Makhtar s'était battu comme un lion, et il les avait chassés, laissant deux d'entre eux repartir avec de vilaines blessures, tandis que les autres avaient disparu dans la nuit. Il n'avait jamais reculé devant le danger, et avait toujours triomphé de toute adversité. Il était inenvisageable de le voir vaincu.

Et pourtant, il fallait se rendre à l'évidence : il avait trouvé plus retors que lui aujourd'hui.

Détournant les yeux du triste spectacle que constituait la chute du corps de son fidèle second, Khaan lança une œillade venimeuse à ce gamin qui venait de le terrasser. Il était encore incapable de répondre à la provocation, abasourdi, à peine en mesure de formuler des « hein » et des « quoi » que lui-même trouvait horriblement inappropriés. Il aurait mieux fait de se poser les bonnes questions, celles qui tournaient en boucle dans sa tête et qui ne se satisferaient pas d'une réponse approximative. Qui était-il ? Qui était-il pour avoir réussi à se débarrasser d'un vétéran des guerres de succession aussi facilement ? Il aurait payé cher pour savoir d'où venait ce petit morveux, et surtout pour savoir comment il en était venu à travailler pour Lucinia. Car derrière sa constitution frêle se cachait en réalité de réels talents de combattant… « Cette pétasse sait s'entourer des bonnes personnes », songea Uerton en son for intérieur, conscient qu'elle venait de lui porter un coup terrible. Le messager qu'elle avait envoyé avait-il eu pour consigner de provoquer une bagarre pour avoir le loisir de meurtrir grièvement Makhtar ? Elle le connaissait suffisamment pour savoir que sans son bras droit, il ne pouvait rien accomplir de bon dans cette cité… Elle était de toute évidence déterminée à le faire tomber, et cela transforma sa stupéfaction en une fureur absolue.

Toutefois, il n'était pas encore arrivé au comble de l'horreur, car de toute évidence le gamin avait pour projet non seulement de remporter le combat, mais aussi d'anéantir son adversaire. Khaan fut pris d'un élan incompréhensible de compassion pour ce guerrier qu'il aurait presque pu appeler « ami ». La débauche de violence et de sang venait de réveiller en lui un sentiment qu'il n'éprouvait jamais pour quiconque, et qu'il s'attendait encore moins à ressentir vis-à-vis de l'athlétique homme de main dont il s'était attaché les services. Au fil des années, il avait appris à le connaître suffisamment intimement pour savoir que son épouse était morte pendant les guerres du Harad, et qu'il avait rallié Umbar avec dans ses bras l'enfant que sa femme lui avait laissé. Une petite fille qui devait avoir moins d'une dizaine d'années, et que Makhtar chérissait plus que tout. C'était elle, lui avait-il dit un jour que l'alcool les avait incités à se livrer à quelques confessions, qui le poussait à travailler et à économiser de l'argent. Si ce n'était pour elle, il aurait depuis longtemps quitté Umbar et ses dangers.

Désormais que ses deux mains étaient clouées aux planches qui grincèrent en sentant le métal les transpercer, il aurait bien du mal à tenir une lame convenablement. Et ce n'était rien à côté de son talon découpé et de ses cuisses impitoyablement lacérées. Oui, vraiment, l'émissaire de Lucinia avait fait de son mieux pour réduire en poussière le futur de Makhtar, pour s'assurer qu'il ne pourrait plus jamais se révéler une menace pour quiconque. Incidemment, il ne pourrait plus jamais aider personne, ni son employeur qui avait besoin de ses services, ni sa fille qui ne le verrait pas rentrer ce soir pour déposer un baiser sur son front.

Cet acte brutal et effrayant jeta un froid terrible sur les quatre hommes qui faisaient face à l'enragé, et qui ne comprenaient pas la raison d'un tel déchaînement de violence. Makhtar était pourtant inconscient ! Il ne représentait plus le moindre danger ! Khaan déglutit difficilement, en se rendant compte que Lucinia n'était pas prête à abandonner aussi facilement, et qu'elle lui avait envoyé un sérieux adversaire sur lequel elle comptait pour récupérer son or. Pour la première fois depuis le début de l'entretien, le marchand perdit de sa superbe, et se laissa aller à afficher une expression déconfite et passablement inquiète. Ce fut sans doute la raison pour laquelle, la crainte se mêlant à la colère, il ordonna aux trois hommes qui lui restaient de se jeter sur leur adversaire pour en finir !

- Tuez-le, ou c'est moi qui vous tue ! Hurla Khaan en voyant qu'ils hésitaient.

Son désir de vengeance l'emportait sur la raison pure, et il avait l'air dément, capable de mettre sa menace à exécution si ses sous-fifres ne se décidaient pas à charger. Hélas, cela n'eût pas l'effet escompté. Les trois brigands n'arrivaient pas à la cheville du guerrier qui gisait, atrocement mutilé. Ils lui étaient inférieurs dans tous les domaines, y compris le courage dont ils manquaient terriblement. L'injonction du marchand les fit sortir de leur torpeur, mais pas dans la bonne direction, et celui qui se trouvait le plus proche de la porte poussa un glapissement aigu avant de s'enfuir comme le couard qu'il était.

- Reviens ! Reviens espèce de chien !

Comment lui en vouloir de fuir devant la mort incarnée qui marchait sur lui ? Les deux autres se jetèrent un regard désemparé, avant de contempler les lames meurtrières que le gamin tenait entre ses mains. Il avait des bleus sur le visage et sur tout le corps, le visage ensanglanté, et l'air affaibli, mais il avait toujours l'avantage sur eux : deux lames longues qu'il devait manier à la perfection ne feraient qu'une bouchée des misérables couteaux que les rescapés avaient pris avec eux pour ne pas se sentir totalement démunis. Eux aussi avaient des bouches à nourrir, et s'ils s'étaient alliés à Khaan c'était dans l'espoir de pouvoir faire vivre leurs familles miséreuses sans pour autant avoir à s'engager dans des affaires trop dangereuses. Or aujourd'hui, le jeu n'en valait plus la chandelle, et s'ils ne se libéraient pas immédiatement du contrat qui les liait au marchand, leur espérance de vie risquait de se réduire dramatiquement. Sans même s'excuser auprès de Khaan, ils lui faussèrent compagnie, oubliant même de refermer la porte derrière eux.

Demeurèrent alors, seuls et face à face, le marchand et le guerrier. Alors que le second avançait, sûr de sa force et de son avantage, le premier reculait, essayant de se tenir éloigné de ces lames avides de sang qui dansaient devant son regard. Il buta sur le comptoir, avant de se glisser rapidement derrière, cherchant à dresser entre lui et son adversaire implacable la moindre pièce de mobilier susceptible de retarder le moment fatidique.

- Mais qui êtes-vous ? Qui êtes-vous ?

La même question qui lui trottait dans la tête depuis le début. La même question qui l'obsédait désormais. La seule qui avait de l'importance. Qui pouvait avoir le courage de se présenter seul, en plein jour et à visage découvert pour venir réclamer que le marchand payât ainsi son dû ? Khaan aurait payé cher pour le savoir, et il se jura que s'il survivait à cette rencontre, il ferait tout pour planter la tête de ce mercenaire de bas étage au bout d'une pique. Il revint pourtant à des préoccupations plus imminentes, se rendant compte que pour assouvir sa vengeance, il devait d'abord échapper à la mort qui lui tendait les bras. Or, pour l'heure, ses options étaient limitées. Il s'était lui-même coupé de la seule issue par laquelle il aurait pu fuir, pour se rapprocher de son bureau privé. Ledit bureau était doté d'une solide porte en chêne qui se révélerait être un obstacle insurmontable pour une paire de lames, mais encore fallait-il y parvenir. Pour s'abriter assurément, il devait non seulement avoir le temps de s'enfermer, mais aussi de verrouiller le cadenas qui barrerait l'entrée. Il estimait raisonnablement avoir le temps de se retrancher avant que le fou furieux eût franchi le comptoir, mais il n'imaginait certainement pas pouvoir refermer le cadenas avec ses doigts tremblants, avant que le forcené armé eût enfoncé le battant d'un solide coup d'épaule.

Tout à ses réflexions, Khaan avisa soudainement quelque chose qui était complètement sorti de son esprit, et qu'il avait négligemment abandonné sur le comptoir. Un élément à la fois parfaitement anodin et absolument décisif. La seule chose qui pouvait lui sauver la vie actuellement. Tendant le doigt fébrilement, il désigna la lettre de Lucinia qui se trouvait parfaitement entre lui et l'émissaire de cette dernière. Le pli, ouvert, révélait le contenu de la lettre que le marchand s'empressa de détailler au messager :

- Celle qui vous envoie veut récupérer son or, et si vous me tuez… Si vous me tuez, elle ne récupérera jamais rien ! Son nom, écrit en toutes lettres sur cette missive, et les témoins que vous avez laissé s'enfuir sauront parler en ma faveur si je dois y rester aujourd'hui !

Il déglutit. Il ignorait si les trois hommes de main – qu'il s'empresserait de faire payer leur désertion quand il mettrait la main sur eux – auraient le courage de venir témoigner lors du procès de Lucinia qui s'ouvrirait dès que l'on retrouverait le cadavre livide de Khaan. Il ne savait même pas s'ils avaient bien compris les tenants et les aboutissants de la conversation : avaient-ils entendu le nom de la jeune femme en passant, quand il l'avait prononcé à voix haute ou quand le guerrier s'était annoncé ? Il ne pouvait en être parfaitement certain, mais l'homme armé non plus. Entendant jouer sur cette faille, il cessa de reculer et retrouva un peu de l'assurance que l'acier et le sang lui avaient fait perdre :

- J-Je n'ai pas la somme qu'elle exige sur moi… Deux mille pièces, vous imaginez que je n'ai pas ça dans mon coffre à la disposition du premier cambrioleur venu. Je peux vous avancer mille pièces, pas davantage !

L'offre était audacieuse. Uerton savait qu'il jouait gros, mais il était lui aussi un marchand d'Umbar, et comme tous les gens de sa profession il ressentait un plaisir certain à l'acte même de négocier. Le fait d'avoir sa vie dans la balance était peut-être une pression supplémentaire, mais elle le grisait encore davantage. Il savait parfaitement quoi faire dans cette circonstance, et sitôt qu'il avait trouvé comment rendre l'arme du guerrier inutile, il en avait profité pour retrouver les siennes : sa langue bien pendue, son intelligence retorse et son esprit logique et mathématique. Il faudrait voir si Lucinia avait envoyé un homme malin et subtil, ou quelqu'un qui mettrait les pieds dans le plat et mettrait prématurément un terme à la conversation. Constatant qu'il avait encore une certaine marge de manœuvre, il poussa son avantage :

- En outre, Lucinia ne peut exiger de moi que je règle l'entièreté de la somme sur-le-champ. Elle sait comment fonctionnent les choses ici, et je dois d'abord contacter mes clients pour qu'eux-mêmes procèdent à un paiement anticipé.

Il parlait de la jeune femme avec beaucoup de simplicité, l'appelant par son prénom comme s'il en était un ami proche. En réalité, il la détestait cordialement et s'arrrangeait simplement pour faire bon usage des marchandises que ses navires ramenaient de loin. Il les achetait le moins cher possible, et en l'occurrence il avait tardé à lui remettre le paiement promis, mettant son commerce en difficulté. Poursuivant, il ajouta :

- Je suppose que je pourrais rassembler la moitié de la somme convenue… disons… dans trois jours. Pour le reste, il faudra que je discute des détails avec elle, est-ce que cela vous convient ?

Il leva les yeux vers le guerrier, en essayant de déterminer s'il objecterait quelque chose ou si, au contraire, il accepterait l'offre du marchand. Prudent, il glissa :

- Je pense que rédiger un billet à ordre pour la moitié de la somme sera préférable pour tout le monde. Cela me donnera le temps de rassembler l'autre moitié, et de prendre contact avec Lucinia pour mettre au point certaines choses, et parler des intérêts qui me paraissent exorbitants.

Il s'empara d'une plume, et fit un geste pour demander la permission au guerrier de commencer à rédiger, non sans ajouter une maxime connue de tous les gens d'Umbar :

- Il vaut mieux une truite dans la main qu'un saumon dans l'océan.


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Issam Ibn Djamal
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Mar 21 Fév 2017 - 17:28
HRPG : Non, ne t’inquiète pas, il n’y a pas de soucis. Tu sais que tu me fais culpabiliser d’avoir fait ça à Makhtar ? :P

Malgré les menaces et les invectives de Uerton Khaan, les trois membres des Hyènes Sauvages fuirent le combat, seulement l’un d’entre eux en premier lieu, suivit de près par Nacer et celui dont Issam avait cassé le nez la veille. L’assassin en fut soulagé, sans pour autant l’extérioriser, affichant son air féroce sur son visage endommagé, mais pas étonné. Il n’y avait aucune bravoure à attendre de la part de trois misérables brutes qui n’avaient pour adversaire que des enfants des rues, trop pauvres, faibles et insignifiants pour obtenir justice dans une ville où seuls les plus forts pouvaient arriver à obtenir des conditions de vie confortables. Il fallait soit être riche, soit déterminé et apte à survivre pour trouver une bonne place dans la cité du destin. Ceux qui n’avaient ni l’un, ni l’autre n’étaient destinés qu’à être mangés par les gros poissons, dans l’indifférence générale.

Il n’y avait plus qu’à espérer que ces trois vermines ne s’en prennent pas à l’un d’entre eux, comme Sufyan, pour passer leurs nerfs et reprendre du poil de la bête. Nul doute qu’ils n’allaient pas se vanter de ce qu’il venait de se passer ici, dans le bureau, mais il n’était pas impossible qu’ils alertent les gardes. Certes, personne n’avait été tué, mais Issam avait fait subir à Makhtar un sort bien moins enviable que la mort. Un acte sauvage, engendré par la peur qui lui avait enserré les tripes alors qu’il subissait une véritable correction et son instinct de survie. Il réalisa soudain tout cela, à quel point il avait perdu le contrôle de lui-même et était devenu, pour un temps, l’esclave de ses émotions. Il n’était pas prêt à gérer un tel stress, lui qui avait si bien apprit ses leçons, mais n’avait jamais eu l’occasion de les mettre en pratique en situation réellement critique, ce qui prouvait encore, si besoin était, qu’il y avait un fossé bien large entre théorie et pratique. Il avait encore beaucoup à apprendre, mais ce n’était désormais plus entre les murs rassurants du siège de la guilde des ombres qu’il pourrait se parfaire, mais bel et bien sur le terrain. Cela dit, ce n’était pas le bon moment de penser à cela, à présent, il y avait d’autres priorités pour Issam, comme se sortir de ce guêpier et surtout, en finir avec cette mission.

A présent, il ne restait que Khaan et à part le comptoir qui se dressait entre lui et l’assassin, il n’y avait plus grand-chose pour garantir la survie du marchand. Issam était encore sous le choc de ce qu’il venait de se passer et ses idées n’étaient pour le moment plus très claires. L’envie de passer Khaan par le fil de sa lame était omniprésente dans son esprit et il avançait implacablement vers lui, oubliant presque que tout son corps n’était que douleur et meurtrissure. L’assassin haletait et lançait un regard noir à son adversaire en guise de seule réponse lorsque ce dernier lui demanda qui il était, tout en pointant un de ses sabres devant lui, la pointe de la lame dirigée vers la poitrine de Khaan alors qu’il tenait son autre sabre aussi fermement mais gardant le bras le long de son corps, la lame du deuxième sabre étant dirigée vers le bas.

- Celle qui vous envoie veut récupérer son or, et si vous me tuez… Si vous me tuez, elle ne récupérera jamais rien ! Son nom, écrit en toutes lettres sur cette missive, et les témoins que vous avez laissé s'enfuir sauront parler en ma faveur si je dois y rester aujourd'hui !

Les paroles de Khaan eurent pour effet de réveiller Issam de sa furie vengeresse et le ramener à la réalité et au pourquoi de sa présence en ces lieux. Il ne pouvait purement et simplement tuer le marchand alors qu’il n’était là que pour servir d’intermédiaire entre Lucinia et lui. Lucinia ! C’est elle qui lui avait demandé de transmettre ses amitiés à l’épouse de Khaan. C’était ça qui avait tout déclenché, bien que le marchand était déjà très contrarié en lisant la lettre. La jeune femme ne savait-elle pas qu’il allait réagir ainsi ? Ou alors… Tout ceci était intentionnel ? Non, ça n’avait aucun sens. Pourquoi lui aurait-elle tendu ce piège, lui dont elle ne savait même pas qu’il existait jusqu’à leur rencontre hier sur le quai. Pourquoi l’aurait-elle envoyé dans un guet apens, surtout qu’elle n’avait aucune idée de ses véritables intentions, lui qui avait prit soin de jouer son rôle. Il faudrait en avoir le cœur net, mais pour l’heure, il fallait rester concentré sur le moment présent.

Voyant que Issam ne répondait toujours pas mais constatant que le guerrier sembla enclin à l’écouter vu qu’il ne frappait toujours pas, Khaan continua dans sa lancée, sortant ses propres armes contre l’Ombre, celles de tout commerçant : Les mots, la ruse et la négociation.

- J-Je n'ai pas la somme qu'elle exige sur moi… Deux mille pièces, vous imaginez que je n'ai pas ça dans mon coffre à la disposition du premier cambrioleur venu. Je peux vous avancer mille pièces, pas davantage ! En outre, Lucinia ne peut exiger de moi que je règle l'entièreté de la somme sur-le-champ. Elle sait comment fonctionnent les choses ici, et je dois d'abord contacter mes clients pour qu'eux-mêmes procèdent à un paiement anticipé.

Les paroles de Khaan avaient un effet étrangement apaisant sur l’esprit de Issam. Cela lui permettait de reprendre petit à petit le contrôle de lui-même et arborer une expression de visage bien moins hostile, tout en restant rude. Il ne s’agissait pas de donner à Khaan l’impression qu’il gagnait l’ascendant psychologique sur son interlocuteur, ce qui n’était de toute façon pas le cas. En tout cas, il savait se montrer convainquant. Sa mort ne rendrait service à personne, encore moins à l’assassin. Mais il devait trouver un moyen d’exploiter sa position de force, car il était probable que Khaan cherche à gagner du temps pour mieux piéger son interlocuteur d’une manière ou d’une autre et s’en débarrasser. Après tout, même s’il n’était plus entouré et sous la menace d’une arme, il restait chez lui, sur son terrain et en cela, il avait déjà un gros avantage. Issam ne répondit pas, mais resta vigilant, continuant de laisser parler le marchand.

- Je suppose que je pourrais rassembler la moitié de la somme convenue… disons… dans trois jours. Pour le reste, il faudra que je discute des détails avec elle, est-ce que cela vous convient ?

Khaan marqua un temps de pause, le temps de fixer brièvement Issam avant de continuer sans lui laisser le temps de répondre.

- Je pense que rédiger un billet à ordre pour la moitié de la somme sera préférable pour tout le monde. Cela me donnera le temps de rassembler l'autre moitié, et de prendre contact avec Lucinia pour mettre au point certaines choses, et parler des intérêts qui me paraissent exorbitants.

Ce faisant, Khaan prépara de quoi rédiger à son tour une lettre, faisant un geste très clair à l’attention de Issam, ponctuant sa demande par une expression que le jeune homme n’avait jamais entendue, mais qui était très compréhensible.

- Ne gaspillez pas votre salive à négocier avec moi, ce n’est pas à moi que va revenir cet argent. Ecrivez donc votre lettre, je la remettrai à l’intéressée, c’est elle qui prendra sa décision.

Issam ne chercha même plus à expliquer qu’il n’était venu ici que pour remettre un message et non à menacer Khaan ni son épouse de quelque manière que ce soit. De toute façon, le mal était fait. Il ne chercha même pas à savoir pourquoi le marchand avait réagit de cette manière car cela ne l’importait plus désormais. Il était évident que ses affaires étaient louches et que vivre une vie à la limite de la légalité devait rendre littéralement paranoïaque. Cela dit, l’assassin clarifia quand même la situation quant à ce qu’il s’était passé avec Nacer et ses sbires.

- Quant à vos hommes, si tant est qu’on peut les qualifier comme tels, si je m’en suis pris à eux, c’est uniquement parce qu’ils sont venus agresser un jeune garçon avec qui j’étais en affaires et ils ont eut le culot de vouloir s’en prendre à moi également pour me détrousser. Je ne savais pas du tout qu’ils travaillaient pour vous, d’ailleurs à ce moment là, je ne savais même pas que vous existiez. Maintenant, taisez-vous et terminez votre lettre, que je puisse quitter cet endroit !

Issam rangea ses sabres dans leurs fourreaux. Les armes étaient inutiles à présent, Khaan ne représentant pas une menace au niveau physique. Et puis s’il tentait quoi que ce soit, le jeune homme pourrait le maîtriser à mains nues. Cette fois, ses techniques martiales seraient largement efficaces vu que Khaan ne semblait pas être fait du même bois que Makhtar, cela dit, au premier abord, Makhtar non plus n’avait pas semblé dangereux pour l’assassin alors il valait mieux rester vigilant et prêt à réagir à la moindre tentative héroïque de la part de Khaan.
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Ryad Assad
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Lun 27 Fév 2017 - 13:56
Si moribonds sont les rois en ripaille


Khaan trempa la plume dans l'encrier posé à côté de lui, l'approcha du papier qu'il maintenait fermement de son autre main, avant de lever les yeux un instant vers l'homme de main de Lucinia. Le type était mal en point, salement amoché par Makhtar qui n'avait pas retenu ses coups. Hélas, le guerrier n'avait pas réussi à se défaire de lui, et un seul instant d'hésitation avait suffi à anéantir tous leurs espoirs de damer le pion à Lucinia. Le marchand considéra une dernière fois la possibilité de tenter quelque chose de fou, avant de se raviser. Il savait qu'il valait mieux ne rien faire. Il obtenait déjà un sursis tout à fait inattendu, et il préférait ne pas pousser sa chance trop loin. La mort pouvait le cueillir dans la minute s'il se livrait à une tentative héroïque, et il préférait éviter de mourir bêtement des mains d'une brute pas bien épaisse. Du coin de l'œil, il observa la porte toujours ouverte, espérant secrètement voir entrer les gardes d'Umbar qui viendraient emporter avec eux le sbire de la jeune femme. Malheureusement pour lui, ces hommes-là n'étaient pas véritablement pressés de venir rendre la justice, et ils s'arrangeaient souvent pour arriver après la bagarre, ne pas mettre leur vie en danger, et parfois même extorquer des fonds aux victimes innocentes qui réclamaient leur aide.

Vermines.

Une goutte d'encre s'échappa malencontreusement et vint s'écraser sur le papier, ramenant le commerçant à sa situation actuelle. Jurant entre ses dents, il commença sa rédaction soigneuse en faisant fi de la tâche brunâtre qui s'étendait sur le papier comme une sombre peste. Il aurait bien voulu compromettre le document en changeant les montants ou le destinataire, mais il ignorait si l'homme que Lucinia avait envoyé savait lire ou non. Et il préférait ne pas lui poser la question, sans quoi l'autre aurait compris qu'il était susceptible de se faire rouler dans la farine. Non, pour l'heure il valait mieux jouer franc-jeu, et ne pas plaisanter avec un homme armé. Surtout quand l'intéressé semblait décider à vouloir lui-même mener la conversation.

Le guerrier n'y était pas obligé, mais il prit la peine de justifier son geste auprès du marchand. Alors comme ça, il avait été pris d'un élan chevaleresque et il avait voulu sauver un jeune garçon ? La belle affaire ! Ignorait-il qu'à Umbar, il valait mieux se détourner des problèmes d'autrui si on ne voulait pas les prendre sur ses épaules ? Ce type était probablement fou, ou bien animé par des intentions qui dépassaient le négociant. Khaan secoua la tête comme pour dire au jeune homme qu'il se fichait éperdument des raisons qui avaient pu le pousser à affronter le trio de misérables que Uerton se reprochait encore d'avoir payé. Il se fendit d'un commentaire laconique :

- Vous ne saviez pas que j'existais, bien sûr… Quelle coïncidence.

Il n'ajouta rien cependant, peu désireux de s'attirer les foudres de son interlocuteur. Faire preuve de sarcasme dans cette situation était déjà audacieux, alors mieux valait-il ne pas pousser le bouchon trop loin. Mettant un point final au document qu'il venait de signer, Khaan le présenta à l'inconnu qui avait entre temps pris la liberté de ranger ses armes de mort. Il se pencha sur le texte et l'examina un instant, pouvant constater par lui-même qu'il était en ordre. Peut-être feignait-il d'en comprendre le sens, d'ailleurs, mais il n'était pas possible de le savoir. Le marchand, retrouvant sa verve, siffla :

- Et maintenant sortez d'ici. Et n'oubliez pas vos dagues.

Son regard puait l'envie de vengeance, et ses mots étaient venimeux, pourtant il n'était pas dans l'intérêt du messager de tuer le marchand. Il devait encore régler l'autre moitié de la somme, et de toute façon il aurait été malvenu de commettre un meurtre gratuit alors que la situation n'était déjà pas très reluisante. C'était sur cette maigre marge de manœuvre que comptait Khaan pour faire preuve d'esprit et ne pas repartir totalement humilié de cet affrontement où il avait tout perdu. Sans un au revoir que les deux hommes se séparèrent, le plus jeune s'éclipsant comme une ombre tandis que le second l'étrillait du regard, souhaitant de tout cœur que les intentions pussent être mortelles et que les malédictions qu'il lui promettait intérieurement pussent se réaliser.


~ ~ ~ ~


En quittant la demeure du marchand, l'assassin retrouva le brouhaha des quais et leur activité incessante. Les marins qui jouaient aux dés étaient toujours là. Certains avaient quitté la partie, peut-être lassés de se faire dépouiller, ou bien tout simplement à court d'or. Quelques femmes de petite vertu s'étaient massées près d'un bâtiment qui manœuvrait pour s'amarrer, attendant impatiemment les hommes qui agitaient les bras dans leur direction, depuis le pont. Sans doute des gars qui n'avaient pas mordu dans la chair tendre d'une représentante du beau sexe depuis une éternité, et qui comptaient mettre à profit leur séjour limité à terre pour se payer une compagnie chaleureuse. Bref, la vie suivait son cours.

Pourtant, même dans l'indifférence générale, il semblait que le grabuge déclenché par la bagarre n'était pas passé inaperçu. Trois hommes étaient sortis en courant de chez Uerton Khaan, et si personne n'était venu voir, c'était sans aucun doute parce que personne ne voulait se retrouver impliqué d'une manière ou d'une autre. Cela dit, la sortie du jeune guerrier attira immanquablement de nombreux regards curieux, auxquels il était difficile d'échapper. Il fallait dire que pour les passants, le visage qu'ils avaient en face d'eux portait les stigmates d'une confrontation récente, violente et sanglante. De quoi alimenter les rumeurs et les ragots. Au loin, les gardes arrivaient au petit trot : une compagnie d'une demi-douzaine d'hommes armés de lances et de boucliers ronds, une épée claquant contre leur jambe. Ils étaient encore loin, et l'Ombre avait largement le temps de filer, ce qu'il fit sans être dérangé par quiconque.

Un peu partout, les gens qui ne souhaitaient pas être pris dans l'enquête s'éloignèrent. Les marins rangèrent leurs dés et s'éclipsèrent, les prostituées les moins courageuses se replièrent dans un coin pour attendre que les soldats fussent passés tandis que les plus audacieuses se penchèrent pour les héler en espérant gagner de nouveaux clients. De l'autre côté, quelques hommes qui discutaient de manière secrète s'éloignèrent avec l'air de conspirateurs. L'un d'entre eux ressemblait beaucoup à un des lieutenants d'Aric, mais à cette distance il était difficile de le dire avec certitude.

Lorsque les gardes arrivèrent, ils ne trouvèrent pas trace d'Issam, qui avait eu tout le loisir de prendre le large. Malgré son état, il n'était pas difficile pour lui de semer des hommes qui n'avaient même pas conscience qu'ils le recherchaient. Toutefois, il se devait d'être prudent, car d'autres avaient vu son visage, et risquaient fort de le compromettre dans un avenir proche. Heureusement, il n'était pas dans la nature des gens d'Umbar de se mêler de ce qui ne les regardait pas, et ils ne se précipiteraient jamais pour dénoncer un homme arborant fièrement une paire de sabres.


~ ~ ~ ~


Assis sur une chaise, la tête dans les mains, Khaan essayait de faire abstraction de toute l'agitation autour de lui pour se concentrer sur des choses qui lui paraissaient plus importantes. Hélas, les gardes de la ville qui avaient pénétré en force dans son bureau ne semblaient pas décidés à le laisser tranquille. Ils s'étaient déjà affairés autour du pauvre Makhtar, qui gisait dans son propre sang et qui respirait à peine. Deux hommes pleins de sollicitude avaient entrepris de faire cesser les saignements, ce qui n'avait été qu'une maigre réussite. Ils avaient dû faire quérir un guérisseur en urgence, et ils étaient désormais tous là à attendre son arrivée. L'officier qui commandait la petite troupe s'avança vers le marchand, et lui demanda sans détour :

- Vous avez dit à mes hommes que vous ignoriez qui avait fait ça… Vous êtes sûr que vous ne savez rien ?

Khaan fit claquer sa langue d'agacement. Pourquoi est-ce que ce type l'ennuyait avec ses questions ? N'avait-il rien d'autre à faire que de vouloir enquêter sur une agression dont il se fichait éperdument ? Ne pouvait-il pas le laisser réfléchir tranquillement à sa vengeance, sans venir le déranger avec des futilités ? Le marchand leva la tête un moment, et considéra le soldat qui lui faisait face. Que gagnerait-il à lui révéler ce qu'il savait ? Il pouvait bien lui dire que Lucinia était responsable du carnage, et qu'elle avait eu l'audace d'essayer de lui extorquer de l'argent. Il pouvait lui faire une description aussi précise que possible de l'homme de main qu'elle avait envoyé exécuter ses basses besognes. Ce n'était pas ce qui inciterait la garde à faire quelque chose. Ils se contenteraient de rendre visite à la jeune femme, qui nierait en bloc dans le meilleur des cas, ou bien essaierait de retourner la situation à son avantage pour le couler encore un peu plus. Convaincu que sa meilleure carte n'était pas à jouer du côté de la supposée « légalité », il répondit simplement :

- Rien du tout. Sans doute quelqu'un qui essayait de faire pression sur moi, et si Makhtar n'avait pas été là, je serais sans doute mort à l'heure actuelle.

Une petite touche dramatique pour ajouter encore à l'ambiance pesante. Makhtar n'avait sans doute pas eu la fin héroïque qu'il méritait, mais il n'était pas injuste d'enjoliver un peu la réalité pour que le nom du vétéran ne fût pas terni. C'était sans doute la moindre des choses, et il pouvait bien faire ça pour son vieux compagnon qui l'avait sauvé de tant de dangers. Désormais qu'il n'était plus en mesure de le protéger, Uerton se sentait démuni, cruellement isolé dans une ville hostile où, il le savait désormais, ses ennemis n'hésiteraient pas à le frapper durement. Son allié était tombé, les hommes pathétiques qu'il avait engagés s'étaient dispersés aux quatre vents, et désormais c'était son commerce qui était en danger à cause de Lucinia. L'entreprise de sabotage le déstabilisait plus qu'il ne voulait se l'avouer, mais il n'avait pas encore dit son dernier mot.

Loin de là.

Les guérisseurs finirent par arriver, et ils purent constater par eux-mêmes l'ampleur des dégâts. Leurs premiers commentaires ne furent pas particulièrement rassurants, mais ils ne s'éternisèrent pas, et convinrent d'emmener Makhtar dans un lieu plus calme et plus propice à recevoir des soins. Ils ne pouvaient tout bonnement pas s'occuper de lui sur le parquet d'une baraque perdue au milieu des quais d'Umbar. Khaan proposa immédiatement de faire transporter son garde du corps dans sa propre demeure, et il emboîta le pas de la petite compagnie qui sortit sous les yeux des badauds. Ils marchèrent ainsi comme un cortège funéraire, les soldats portant le brancard sur lequel reposait le corps inerte du vétéran. Ils pressèrent l'allure en suivant les exhortations des savants, lesquels ne cessaient de leur dire que le temps jouait contre eux et qu'ils devaient faire vite s'ils voulaient pouvoir traiter leur patient dans les meilleures conditions. Ils avaient pu bander convenablement les plaies pour limiter les saignements, mais ils devaient les traiter avec du meilleur matériel, et recoudre aussi rapidement que possible. Leurs pas les conduisirent donc dans la demeure de belle taille qu'occupait Uerton depuis quelques temps déjà. On installa Makhtar dans une chambre d'ami située au rez-de-chaussée, mais les guérisseurs chassèrent rapidement toute présence indésirable de la pièce. Le maître des lieux dut abandonner son compagnon aux bons soins d'hommes plus compétents que lui en la matière, se retrouvant seul avec la milice d'Umbar.

- Messieurs, merci de votre aide. Je vous prierais de bien vouloir me laisser désormais.

Les gardes, un peu embêtés, s'exécutèrent sans un mot et retournèrent à leurs occupations, laissant Khaan à ses pensées et ses rêves de vengeance. Deux choses gravitaient dans son esprit : la première concernait la fille de Makhtar. Il savait globalement où son garde du corps résidait quand il n'était pas à son service, et il estimait qu'il était de son devoir de la prévenir pour lui permettre de venir voir son père. Il ignorait tout d'elle, n'ayant même jamais eu l'occasion de la voir. Même son prénom était un mystère. Tout ce qu'il avait pu tirer du vétéran était qu'il était arrivé à Umbar « avec son bébé sous le bras », ce qui ne le renseignait pas beaucoup. Toutefois, la colère et la rage prenaient le dessus sur la compassion et l'affection qu'il pouvait porter à son ami. Pour l'heure, le désir de voir Lucinia souffrir et payer était le plus fort. Hélas, il savait qu'il ne parviendrait pas à obtenir sa tête par lui-même : elle lui avait porté un coup beaucoup trop dur, et il n'avait la possibilité de s'en relever facilement. Non. S'il voulait parvenir à ses fins, il lui faudrait faire appel à de puissants amis qui lui devaient bien ça. S'emparant de son manteau d'un geste rageur, il décida que cela ne pouvait pas attendre.


~ ~ ~ ~


- Monsieur, si vous voulez bien patienter un instant, je…

- Non ! Tonna Uerton avec sévérité. Cela ne peut pas attendre. Je dois voir votre maître sur-le-champ, peu importe ce à quoi il est occupé !

Le serviteur se recroquevilla sur lui-même, et le marchand prit cela pour une invitation à entrer de force. Il écarta du bras le malheureux qui n'opposa aucune résistance, et prit la direction du bureau du propriétaire de la belle bâtisse dans laquelle il venait de pénétrer. Il connaissait bien les escaliers qui y menaient pour les avoir empruntés plus d'une fois auparavant, et il n'avait pas besoin d'être guidé jusqu'à sa destination. Il avala les marches quatre à quatre pour venir toquer bruyamment sur les sculptures qui jaillissaient du bois de la porte derrière laquelle travaillait la personne qu'il était venu voir. Il frappa si fort qu'il se fit mal à la main, mais serra les dents pour retenir un juron malvenu.

- Entrez ! Cria une voix grave à l'intérieur.

Il ne se fit pas prier, et se glissa à l'intérieur, à la plus grande surprise de son hôte qui le regarda en haussant les sourcils.

- Uerton ? Qu'est-ce que vous faites ici ?

L'intéressé se figea, en sentant une pointe de reproche dans le ton de son interlocuteur. Il se rappela alors à qui il avait affaire, et il s'inclina profondément pour faire pardonner son comportement cavalier. Ravalant sa fierté, s'écrasant comme une toute petite proie se retrouvant soudainement face à un prédateur, il cessa un instant d'être le serpent pour devenir la souris peinte sur le devant son échoppe. Lissant ses cheveux en arrière, il lança :

- Sire Shahib, je… je suis désolé de vous déranger ainsi mais je dois vous parler de choses qui ne peuvent attendre. Des choses très graves !

- Eh bien, puisque vous êtes là, allez-y…

Athtar Shahib déposa soigneusement le document qu'il était occupé à lire, et se cala dans son fauteuil de cuir qui grinça agréablement, en attendant d'en savoir davantage. L'homme n'était peut-être pas physiquement impressionnant, mais quiconque le connaissait un peu savait qu'il valait mieux ne pas se fier aux apparences. Sa fortune considérable lui avait permis d'asseoir son pouvoir, qu'il maintenait en place par un usage immodéré de la violence. Quand quelqu'un lui résistait, il balayait cette personne de sa route sans trop se soucier des victimes qu'il pouvait abandonner en chemin. Khaan avait la chance d'être un de ses amis, ou plutôt son protégé : un homme que Shahib avait vu grandir, et dans lequel il avait perçu un certain potentiel. Si les affaires du petit marchand avaient pu prospérer aussi rapidement, c'était essentiellement parce qu'il avait pu bénéficier de l'ombre protectrice du « Requin ». Toutefois, le lien de subordination entre les deux n'avait jamais disparu…

- Sire Shahib, j'ai été odieusement attaqué dans ma boutique aujourd'hui. Par un homme envoyé par Lucinia Nakâda…

La seule mention de ce nom tira un rictus de déplaisir dévoilant les dents du Requin, lesquelles lui avaient valu son surnom. Prenant cela comme un signe encourageant, Khaan raconta toute l'histoire sans ménager le moindre détail, pas même le plus sordide. Il ignorait encore comment le puissant marchand allait réagir, mais à mesure qu'il parlait il sentait que la fureur s'emparait de son interlocuteur. Chaque nouvel élément venait ajouter à la fresque chaotique de cette intrusion violente, et renforçait la portée de l'outrage. Uerton était un des protégés de Shahib, et ce dernier ne pouvait décemment pas laisser un tel affront impuni, sans quoi sa réputation risquait d'en pâtir et ses clients risquaient de se détourner de lui. Et connaissant le caractère expéditif du Requin, la conclusion de cette affaire était simple et limpide.

Les jours de Lucinia étaient comptés…


~ ~ ~ ~


Pour l'assassin, parvenir jusqu'à la demeure de Lucinia n'avait rien de compliqué. A force de déambuler dans les rues d'Umbar, il devait commencer à connaître son organisation et s'y repérer n'était pas plus difficile qu'ailleurs au Harad. Hélas pour lui, il était plus délicat d'y parvenir discrètement et sans se faire remarquer. Le quartier où elle résidait n'était pas aussi animé que le marché, ce qui rendait sa tâche d'autant plus compliquée. Là où il aurait pu se fondre dans une foule compacte et bariolée, où ses armes et ses blessures seraient passées relativement inaperçu, il devait progresser à découvert dans des rues où les gens tels que lui ressortaient bien involontairement. Quelques gamins de bonne famille, des parchemins sous le bras, montaient vers la haute-ville pour y prendre leurs classes. Ils allaient sous la protection de précepteurs attentifs, qui ne les quittaient pas des yeux sauf pour adresser des regards suspicieux aux hommes étranges qu'ils apercevaient.

Des hommes comme le jeune guerrier, par exemple.

Fort heureusement, il n'y avait pas que de la bonne graine dans les rues à cette heure, et quelques marins qui semblaient déjà avinés se disputaient une bouteille de rhum. Ils parlaient fort, et attiraient l'attention sur eux, ce qui fournissait une diversion tout à fait idéale. Lucinia les observait de temps à autre par la fenêtre de son bureau, se demandant pour quelle raison ils faisaient autant de vacarme pratiquement devant son porche, alors qu'elle essayait de se concentrer sur des affaires véritablement importantes. Elle essaya d'apercevoir quelque chose, mais ne vit que des passants d'une banalité affligeante déambuler dans les rues pavées.


Secouant la tête, elle revint à la carte qu'elle observait. C'était une carte maritime qu'elle étudiait pour essayer de déterminer où avaient disparu ses précédents navires, afin de pouvoir épargner aux deux derniers de devoir se jeter dans les ennuis à leur tour. Elle avait recoupé des témoignages, des rapports plus ou moins précis qui notaient qu'on avait retrouvé ici ou là des débris, des morceaux de cargaison, ou des cadavres. L'ampleur de sa tâche était titanesque, alors même qu'elle ne disposait que de bribes et de rumeurs pour travailler. Les mers du Sud étaient dangereuses et ses équipages n'étaient pas les seuls à rencontrer des difficultés, si bien qu'elle ne pouvait même pas savoir si les récits qu'elle entendait concernaient à ses propre navires. Elle ne pouvait faire que des estimations, des calculs complexes mais approximatifs fondés sur ses connaissances trop limitées en matière de navigation. Elle était une commerçante et non, comme son père, une aventurière qui avait parcouru les océans du monde. Malgré tout, elle souhaitait de tout cœur épargner à ses hommes un sort funeste. Ses marins étaient dévoués, fidèles et compétents. Elle ne pouvait pas rester inactive et les laisser aller vers une mort certaine sans rien faire.

Lucinia quitta ses pensées en entendant frapper à la porte.

De la visite ? Se pouvait-il que… Elle abandonna son travail, et descendit rapidement au rez-de-chaussée pour accueillir son invité. Elle ressentait toujours une pointe de honte chaque fois qu'elle s'apprêtait à recevoir : la demeure où elle vivait n'avait plus rien du lustre d'antan. Nombre de pièces étaient inutilisées depuis qu'elle avait congédié la plupart des serviteurs, et la poussière s'accumulait sur les meubles qu'elle n'avait pas encore trouvé le courage de vendre. Les tableaux précieux que son père avait ramenés de voyage avaient été décrochés des murs et mis en vente pour renflouer des caisses qui se vidaient toujours trop rapidement. On voyait encore les traces plus claires là où les cadres étaient restés suspendus de longues années durant. Seuls les murs, les plafonds et les parquets indiquaient qu'autrefois, cet endroit avait été charmant et agréable à vivre. Désormais, il était plongé dans une pénombre dérangeante. Lucinia n'utilisait plus guère les parties communes, et elle s'était recluse au premier étage là où se situaient le bureau de son père et sa chambre. Les deux seules pièces qu'elle considérait comme étant encore habitables.

Inspirant profondément au moment d'ouvrir la porte, elle eut un soupir de stupéfaction non feint en constatant que c'était bien Tarik qui se trouvait devant elle. Un Tarik de toute évidence blessé mais bien vivant. Après avoir affiché une brève seconde d'hésitation, elle trouva comment formuler les questions qui se succédaient dans son esprit :

- Que… Mais… Que s'est-il passé ? Qui vous a fait ça ?

Puis, coupant court à son éventuellement réponse, elle le fit entrer en le tirant par la manche et referma la porte sans prendre la peine de la verrouiller. Refusant qu'il lui donnât la moindre explication pour l'heure, elle le força à monter avec elle, et l'installa dans le bureau de son père qui regorgeait de cartes, de documents en tout genre, et de parchemins. Sur le bureau à proprement parler reposait notamment un petit carnet relié de cuir, fermé par une cordelette. Lucinia installa Tarik dans un fauteuil, glissant un coussin moelleux derrière sa tête, et s'empressa de lui servir quelque chose à boire. Elle se souvint qu'il ne consommait pas d'alcool et remplit son verre d'un peu d'eau fraîche parfumée à la menthe.

- Buvez ça, je vous en prie… Oh, par Melkor vous avez l'air mal en point…

Elle sortit d'une étagère quelques tissus qu'elle imbiba d'eau, et s'approcha du guerrier pour essayer de nettoyer les traces de sang qui avaient commencé à sécher sur son visage. Cependant, alors qu'elle était sur le point de procéder, elle repéra dans son regard que quelque chose de plus important le taraudait. Elle baissa le bras, et lui souffla :

- Que se passe-t-il, Tarik ? Vous avez l'air étrange tout à coup…


________

HRP : Haha, j'espère bien Wink.


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Issam Ibn Djamal
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Sam 4 Mar 2017 - 23:18
Issam ne relâchait pas sa vigilance et surveillait les gestes de Khaan avec attention, prêt à réagir à toute tentative belliqueuse. Parallèlement, il lisait du coin de l’œil ce que le marchand écrivait de manière à ne pas repartir avec une lettre dont le contenu pourrait à nouveau lui attirer des ennuis.

L’assassin ne prit pas la peine de répondre à la remarque de son interlocuteur, incrédule sur les dires du jeune homme quant à ce qu’il s’était passé avec les Hyènes Sauvages. Il était inutile d’user sa salive et de perdre du temps en paroles futiles. A l’heure actuelle, ce qui importait le plus, c’était de sortir de ce lieu malsain dans lequel les choses risquaient à tout moment d’empirer pour lui. Si les gardes de Umbar se décidaient à franchir le seuil du bureau pour y découvrir ce spectacle témoin de la scène d’une rare violence qui venait de se dérouler, Issam ne pourrait tout de même pas les combattre et par extension les tuer, sauf s’il avait envie d’être l’individu le plus recherché de la cité du destin et de ses alentours.

Quelques instants plus tard, Uerton Khaan avait terminé de rédiger sa lettre et la montra à son interlocuteur qui en relu entièrement le contenu, de manière plus attentive cette fois, pour s’assurer que le marchand n’avait rien écrit de compromettant pour lui. Issam hocha légèrement la tête en signe d’approbation après avoir terminé de lire la missive de Khaan. Ce dernier ne se fit pas prier pour congédier l’assassin sur un ton aussi autoritaire qu’hostile. Apparemment, il avait retrouvé son rude caractère alors qu’il se savait hors de portée des lames du jeune homme.

- Humpf !

Ce fut la seule réponse que lui adressa Issam, sans même un regard pour le marchand. L’assassin se dirigea vers Makhtar devant qui il s’accroupit tout en gardant un œil sur Uerton Khaan. Au moment ou le jeune Haradrim retira les dagues plantées dans les mains du garde du corps, celles-ci furent brièvement animées d’un spasme nerveux tandis que le sang se remit à couler alors que les plaies étaient ouvertes. Une fois ses armes récupérées, Issam quitta le bureau de Uerton Khaan pour se retrouver sur les quais.

Sa piètre allure ne passa pas inaperçu, même si les rixes devaient être monnaie courante dans la cité. Son visage tuméfié et sanguinolent attira des regards curieux et inquisiteurs, mais personne n’osa approcher le jeune homme, ne serait-ce que pour lui proposer de l’aide. L’individualisme, l’égoïsme ou surtout la peur sans doute. En tout cas, le fait d’attirer ainsi l’attention mettait le jeune Ombre très mal à l’aise. Se retrouver ainsi au centre des attentions des badauds à proximité allait à l’encontre de ses principes d’homme de l’ombre qui étaient la discrétion et l’invisibilité. Le problème était qu’à présent, son visage, même s’il était altéré par les marques de son confrontation avec Makhtar, était gravé dans les mémoires de ces gens et cela faisait d’eux des témoins potentiels et un énorme risque pour lui de se voir rencontrer à nouveau des difficultés, sans parler des trois larrons qui s’étaient sauvés en courant du bureau de Uerton Khaan et qui n’étaient eux non plus sûrement pas passés inaperçus. De plus, eux aussi pouvaient décider de se venger en le dénonçant à ce qui faisait office d’autorités publiques dans cette ville. A propos d’autorités, Issam aperçu une troupe de gardes se dirigeant vers le bureau de Khaan alors qu’il regardait furtivement et rapidement en arrière. Il pressa le pas pour mettre le plus de distance possible entre lui et cette troupe malvenue et quitter en toute hâte les quais de la ville, baissant la tête pour éviter le plus possible d’afficher son visage meurtri.

Une fois dans les rues des bas quartiers de Umbar, Issam attira moins l’attention des gens, même si certains ne purent s’empêcher de le remarquer. L’assassin ne traînait pas, mais ne pouvait pas non plus se permettre de prendre un rythme trop rapide afin de ne pas se rendre plus suspect qu’il ne l’était. Il évita le mieux possible les quelques gardes qu’il voyait, faisant parfois quelques détours dans des ruelles moins fréquentées, sauf par des individus peu recommandables aux mines patibulaires qui le dévisageaient d’un œil aussi mauvais qu’interrogateur, sans doute intéressés par cette proie potentielle, mais hésitants à cause des armes qu’il portait sur lui.

Une fois dans les quartiers aisés, là où résidait Lucinia chez qui il se rendait, ne pas se faire remarquer était à la limite de l’impossible, déjà parce qu’il y avait beaucoup moins de passants, mais surtout parce que les résidents de ce quartier étaient des personnes riches et aisées, affichant dans leurs parures leurs signes extérieurs de richesse. Issam, avec sa tenue rappelant les nomades du désert et surtout sa piètre allure, faisait tâche dans le décor. Une tâche que l’on ne pouvait pas ne pas remarquer.

Heureusement, alors qu’il se rapprochait de son lieu destination, il rencontra une troupe de marins faisant tellement de vacarme qu’ils monopolisèrent l’attention des passants et des résidants, permettant au jeune homme de se soustraire à leurs regards. Il se dirigea aussitôt vers la maison de Lucinia et frappa fermement à la porte sans attendre.

Quelques instants plus tard, la porte s’ouvrit sur Lucinia qui resta bouche bée un bref instant en constatant l’état de Tarik. Elle ne lui laissa pas le temps de répondre à ses questions qu’elle le fit entrer dans sa demeure, fermant rapidement la porte avant de l’emmener à l’étage. L’assassin ne se préoccupa pas de l’état dans lequel se trouvait la maison de la jeune femme, trop accaparé qu’était son esprit à peser ses mots sur ce qu’il allait raconter à son interlocutrice et surtout à se mettre dans la peau d’un personnage autant désorienté et nerveux que réprobateur à l’égard de la dame.

Une fois dans le bureau, Lucinia installa confortablement Tarik et l’invita à boire de l’eau aromatisée à la menthe, avant de préparer de quoi s’occuper de son visage pour nettoyer les blessures et lui donner une meilleure apparence. Pendant ce temps, le jeune homme, qui n’avait pas oublié l’objectif premier de sa mission, scrutait la pièce dans les moindres détails. Le bureau était en effet l’endroit le plus probable pour y trouver ce qu’il cherchait. Or, il se trouvait sur le bureau un petit carnet de cuir refermé par une cordelette. Intéressant, très intéressant ! Cela dit, il allait falloir pouvoir se le procurer pour un court instant au nez et à la barbe de Lucinia et y chercher quelque chose de particulièrement compromettant pour elle. Le mieux serait probablement une visite nocturne pendant qu’elle serait en train de dormir. Dans sa formation, il avait notamment apprit à crocheter les serrures. Le problème était qu’il faudrait trouver rapidement où elle aurait rangé le carnet.

Pour l’heure, il fallait régler certains points avec elle car s’il était en train de feindre la désorientation et la nervosité, celle d’un homme choqué après avoir été agressé et surtout après avoir fait quelque chose d’horrible pour sauver sa peau, son mécontentement n’était quant à lui pas tout à fait feint.

Issam prit lui-même délicatement le chiffon humide des mains de Lucinia pour se nettoyer le visage, appréciant la fraîcheur de l’eau alors qu’il se plaquait le morceau de tissu sur son faciès. Il restait quelques secondes à s’occuper de nettoyer ses plaies, laissant Lucinia dans ses interrogations encore quelques instants, avant de poser le tissus maculé de rouge à côté de lui.

Il lança soudain un regard réprobateur à son interlocutrice, feignant un mélange d’incompréhension, d’interrogation, de frustration et de confusion :

- Dans quel guet-apens m’avez-vous envoyé, Lucinia ?

- P… Pardon !? Mais, je… Je n’ai pas… que voulez-vous dire ?

- Je suis allé voir ce Uerton Khaan, comme vous me l’avez demandé. Je lui ai donné votre lettre et surtout, je lui ai transmis votre message… Il est… Il est devenu complètement hystérique et m’a accusé de le menacer. Son garde du corps s’est jeté sur moi et m’a roué de coups. Un vrai fauve, je n’avais jamais vu une telle furie de ma vie. J’ai du… J’ai du… J’étais obligé, Lucinia, il a fallu que je sauve ma vie, c… c’était moi ou lui…

Les paroles décousues de Issam étaient volontaires. Il fallait qu’il joue son rôle jusqu’au bout. Il devait faire croire à Lucinia qu’il était autant choqué par son agression que par ce qu’il avait du faire pour s’en tirer. La jeune femme eut un léger mouvement de recul.

- Qu… que voulez-vous dire ? Qu’avez-vous fait, Tarik ?

Le jeune homme plongea son regard dans celui de Lucinia.

- Je ne l’ai pas tué, mais… J’ai été obligé de me servir de mes armes contre lui. Je n’avais pas le choix, il ne s’arrêtait pas de me frapper alors que j’étais au sol. Si je n’avais pas fais ça… Il… Il est en vie, enfin je crois, mais…

- Vous croyez ? Il est en vie oui ou non ?

- Je n’en sais rien, il a perdu beaucoup de sang. Je ne l’ai pas touché mortellement, mais je l’ai touché en de nombreux endroits.

Lucinia prit une chaise et s’assit, posant les mains sur son visage. Elle semblait déboussolée.

- Lucinia ! Vous m’aviez mise en garde, mais vous ne m’aviez pas dit à quel point ce Khaan était instable. Ne le connaissiez-vous pas suffisamment ? Pourquoi a-t-il prit ce message comme une menace ? Vous m’avez mis en danger en me cachant des détails sur sa personnalité. A quoi avez-vous donc pensé ?

Même dans cet état, Issam jouait son rôle de manière honorable et faisait tout pour rendre ses fausses émotions crédibles.

- Hff, oubliez ce que je viens de dire, pardonnez-moi ! Après avoir neutralisé son garde du corps, il m’a rédigé une lettre à votre attention, pour trouver un compromis. Tenez !

Disant cela, Issam fouilla dans sa tunique et en sortit la lettre de Khaan qu’il lui tendait de sa main.

- Je suis parti, le laissant seul avec son garde du corps. Voilà, vous connaissez la suite. Mais je crains que vous ne receviez la visite de la garde de la ville. De nombreuses personnes m’ont vues entrer et sortir de son bureau. Je pense qu’il va falloir que je me fasse discret à présent… Ou même quitter Umbar.

Ce qu’il venait d’affirmer était un énorme coup de dés. Si Lucinia allait dans son sens, il n’aurait pas le choix que de quitter la ville et revenir le plus discrètement possible, mais dans ce cas là, il ne faudrait pas qu’il se fasse repérer. Si par contre elle le persuadait de rester pour le cacher, il aurait plus de facilités à accéder à ce carnet qu’il convoitait pour en connaître le contenu.
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Ryad Assad
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Mar 7 Mar 2017 - 11:09

Il fallut un moment à Lucinia pour digérer la question acide que lui lança Tarik. « Dans quel guet-apens m'avez-vous envoyé ? ». Elle demeura coite un moment, sincèrement ébahie, incapable de comprendre. Comment pouvait-il… ? Elle cligna des yeux. Une fois. Deux fois. Les mots franchirent sa bouche sans qu'elle s'en rendît compte véritablement, exprimant assez bien son désarroi. Elle discernait chez lui un mélange inexplicable de sentiments contraires. De la colère, de la peur… Mais aussi une sincère interrogation qui n'avait rien à voir avec la panique qu'un jeune homme de bonne famille aurait pu receler en lui après s'être fait agresser. Il ne posait pas la question par pure forme : il souhaitait réellement savoir pour quelle raison il s'était retrouvé en présence de Uerton Khaan, à devoir essuyer les coups de son garde du corps, à devoir lutter pour sa survie. La jeune femme sut gré à son interlocuteur de poursuivre son explication, bien que ses paroles décrivissent une situation qui ressemblait assez bien à sa vision du chaos le plus total. Tarik avait déclenché l'ire du marchand, qui avait lâché sur lui son chien de guerre. Makhtar, puisque c'était son nom, était un homme que Lucinia avait déjà eu l'occasion de rencontrer les rares fois où elle avait dû négocier personnellement avec Khaan. Elle n'aurait pas souhaité se faire un ennemi de ce vétéran aguerri, et pourtant malgré son jeune âge, Tarik avait… Qu'avait-il fait, d'ailleurs ? Avait-il tué le malheureux ? Avait-il été assez fou pour osé prendre une vie au nom d'une jeune femme qu'il était censé protéger ?

Elle ne put s'empêcher de l'interroger à ce sujet, en craignant le pire. Dans sa question transparaissait toute l'angoisse qu'elle éprouvait. Elle savait que les meurtres étaient monnaie courante à Umbar, mais si son nom y était attaché, ses nombreux ennemis qui rôdaient dans l'ombre s'empareraient de cette affaire sordide et s'empresseraient de la briser. Pour de bon, cette fois. Un éclair de terreur passa dans son regard, et elle eut un mouvement de recul involontaire. Mais reculer pour aller où ? Elle ne pouvait pas fuir Umbar ! Cette cité était toute sa vie, et tout ce qu'elle avait se trouvait ici. Tout ce qu'elle se battait pour défendre, tout ce qu'elle avait consacré sa vie à sauvegarder… Son existence même était intrinsèquement liée à la cité, et contrairement à Tarik elle ne pouvait pas fuir. Il n'était que de passage, et les représailles ne s'abattraient pas sur lui s'il décidait de partir à l'aventure, sur les routes. Son sort, en revanche, ne serait pas différent de celui de l'entreprise de son père.

Avait-elle été présomptueuse ? Avait-elle été folle en pensant qu'il pourrait l'aider ? Avait-elle perdu la tête en songeant qu'il pourrait, d'une manière ou d'une autre, lui permettre de reprendre l'avantage dans les batailles qu'elle menait ? Toutes ces questions, tous ces doutes, toutes ces catastrophes qui s'amoncelaient autour de son univers comme les nuages noirs emplissaient le ciel en annonçant l'arrivée de l'orage… C'était trop. Elle s'assit lourdement, enfouissant la tête dans ses mains pour essayer de retrouver pied. Elle se sentait comme une naufragée essayant de lutter désespérément contre les vagues qui menaçaient de l'engloutir, de la dévorer, de l'aspirer inexorablement vers les profondeurs abyssales. Il y avait dans ses tentatives de rester à flot quelque chose de profondément pathétique et d'incroyablement futile. A quoi bon s'épuiser en gesticulant de manière infructueuse et douloureuse ? Elle aurait pu abandonner, se laisser porter par le courant et espérer survivre en atteignant un jour, par miracle, une île déserte. Au lieu de quoi, elle avait pris un énorme risque qui lui coûtait désormais très cher.

Beaucoup trop cher.

Son attitude changea subitement, et elle se releva pour aller observer sa fenêtre. Debout devant l'encadrement, elle posa la main sur la vitre froide et appuya son front contre le verre. Comme pour se rafraîchir les idées. Elle resta ainsi un moment, à contrôler sa respiration, les yeux fermés, absolument insensible à toute présence autour d'elle. Les silhouettes des marins dans la rue la préoccupaient pour ainsi dire davantage que Tarik qui essayait de lui arracher de nouvelles informations. Pourtant, elle l'écoutait encore d'une oreille distraite, enregistrant avec retard tout ce qu'il lui disait. Elle se retourna lentement en l'entendant lui parler d'une lettre, et vint la récupérer dans sa main pour la déplier et la lire. Son regard était vide, et elle dut s'y reprendre à deux fois pour parcourir le petit document et comprendre ce qu'il signifiait…

- La moitié de la somme… Il s'est engagé à payer la moitié de la somme ?

Elle fut prise d'une grande lassitude, et ne réagit même pas en entendant que l'on frappait à la porte en bas. Tarik dut le remarquer, mais il ne fit pas le moindre geste pour aller ouvrir, convaincu sans doute que la jeune femme se fichait éperdument de la présence d'éventuels invités. Pour l'heure, il fallait dire qu'elle semblait accuser le coup de toutes ces révélations, et ne pas être en mesure de recevoir quiconque. Elle s'absorba une seconde supplémentaire dans sa lecture, et déposa la lettre négligemment sur le bureau sans plus sembler vouloir y prêter attention. Elle symbolisait à la fois sa réussite et son échec, son coup de génie et son coup de folie. Les lettres fines tracées à l'encre noire lui assurait que Khaan allait la payer, et la faire payer en retour. Elle aurait presque pu lire la menace de mort dans le document, en se concentrant suffisamment. Son homme providentiel, devenu soudainement l'instrument de sa chute, continuait de parler en essayant de lui faire part de l'urgence de la situation. La vérité était qu'elle se souciait assez peu de la garde de la ville, désormais. Elle comprenait qu'il y avait beaucoup plus en jeu. S'attaquer à Uerton Khaan ne demeurerait pas sans conséquences, et elle savait qu'il ne tarderait pas à mettre en œuvre sa vengeance.

D'ailleurs, dans le silence qui suivit la dernière phrase de Tarik, ils purent distinctement percevoir des bruits de pas dans l'escalier qui menait au bureau de la jeune femme. Des bruits qui correspondaient à la progression en rangs serrés de plusieurs hommes.

Déjà ?

L'assassin put constater qu'à l'exception de la fenêtre, la porte du bureau était la seule issue. Essayer de sauter en brisant la vitre était une option, mais elle risquait de s'avérer fort douloureuse à l'atterrissage, et s'ils se tordaient une cheville ou se brisaient une jambe, leur évasion se prolongerait bien moins longtemps que leurs souffrances. Il ne restait donc pas mille solutions. Lucinia semblait complètement groggy, sonnée, incapable de la moindre réaction. Elle ne pouvait que regarder Tarik avec une lueur déçue dans le regard. Déçue comme si quelque chose s'était brisé, et qu'elle ne pouvait pas imaginer de façon de le réparer. Faisait-elle référence à son avenir ? Si c'étaient les hommes de main de ses ennemis qui montaient à leur rencontre, celui-ci risquait de prendre fin de manière particulièrement prématurée. Étant le seul à même de lutter contre une menace armée, même s'il était blessé, Tarik se retourna face à l'entrée et attendit de pied ferme l'arrivée des inconnus.

- Vous ne pouvez pas quitter Umbar, lâcha Lucinia de manière laconique.


~ ~ ~ ~


- Vous êtes ?

Khaan tenait encore les clés de sa demeure en main, et il s'était retourné à demi pour répondre à l'étrangère qui était venue le solliciter. Au départ, il avait cru qu'il s'agissait d'une mendiante ou d'une prostituée – même si celles-ci faisaient en sorte d'éviter les beaux quartiers de la ville d'où elles étaient chassées par la garde. En vérité, il avait posé les yeux sur une créature bien plus ravissante que les mendiantes des bas-fonds de la ville, et de toute évidence mieux éduquée que les catins qui couraient parmi le peuple en vendant leur chair contre quelques pièces. Cette jeune fille l'intriguait assez – pour ne pas dire qu'il la trouvait superbe –, et il s'était donc enquis de son identité après avoir négligemment ignoré la question qu'elle lui avait posé en premier, et qui en substance était identique. Elle se mordit la lèvre, hésitante.

- Camila. Vous êtes bien Uerton Khaan ?

Ignorant de nouveau la question, le marchand haussa légèrement les sourcils, avant de répondre :

- Camila ? Intéressant, c'est le prénom de la fille d'un… A-Attendez, vous êtes Camila ?

L'intéressée hocha la tête.

- Vous êtes la fille de… ?

Nouveau hochement de tête.

- Nom de… Entrez, entrez, votre père est à l'intérieur !

Khaan s'empressa d'ouvrir et de tenir la porte à sa jeune invitée. Camila ! Par Melkor, ce vieux Makhtar lui avait caché que sa fille était aussi âgée : il n'aurait jamais pu se douter de son identité si elle n'avait pas pris soin de la lui révéler. Sitôt qu'elle eût pénétré à l'intérieur, il lui montra diligemment la chambre où reposait le vétéran. Camila étouffa un cri en voyant l'état dans lequel se trouvait son père. Un des guérisseurs était parti, tandis que l'autre demeurait sur place en surveillant l'état du patient. Ils avaient de toute évidence fait de leur mieux pour le stabiliser, panser ses plaies et le traiter convenablement à l'aide d'onguents qui parfumaient la pièce, mais il avait perdu beaucoup de sang pendant le trajet, et rien ne permettait de garantir qu'il se remettrait un jour. La jeune fille, qui s'était jetée au chevet de son géniteur en serrant affectueusement ses mains bandées, tourna un regard empli de larmes vers Khaan et lui demanda :

- Est-ce qu'il va s'en sortir ? Un garde est venu me trouver, mais il n'a rien voulu me dire…

Décidément, Makhtar était bien plus connu qu'il y paraissait au premier abord, si un garde anonyme de la Cité du Destin avait pensé à aller prévenir sa fille. Étonnant. Le marchand, parlant sous le contrôle du guérisseur qui se trouvait à quelques pas, répondit tristement :

- Pour l'heure, j'ai bien peur que nous ne puissions rien en dire. Votre père a été sauvagement attaqué, et je crains que même s'il devait survivre, ce serait pour demeurer infirme à jamais.

- Il ne pourra plus jamais marcher, et encore moins se battre, confirma le savant.

Camila, qui les regardait tour à tour, ne put retenir ses larmes cette fois. Avec beaucoup de dignité, elle les chassa d'un revers de main et essaya de penser à une autre question dont la réponse ne lui apporterait pas davantage de souffrance. Hélas, qu'y avait-il à dire ? Son père gisait, aux portes de la mort, et elle ne pouvait qu'espérer qu'il allait s'en sortir pour continuer à s'occuper d'elle.

- Votre père est un ami très cher, et quel que soit le sort que l'avenir lui réserve, je vous fais la promesse que je m'occuperai de vous. Vous ne manquerez jamais de rien.

La jeune fille baissa la tête poliment, acceptant ce cadeau qu'elle aurait préféré ne jamais avoir besoin de recevoir. Toutefois, ses pensées avaient glissé vers un tout autre sujet qui s'était mis à gonfler dans son esprit, jusqu'à emplir l'entièreté de ses pensées. Elle était incapable de détacher une seconde seconde ses préoccupations de cette question cruciale qui lui brûlait les lèvres, et qu'elle fut obligée de poser :

- Sire Khaan… Qui a fait cela à mon père ?

A l'instant précis où elle posa cette question, le marchand vit dans son regard quelque chose qui l'avait toujours conquis. Une flamme brillante qui dansait au fond des prunelles les plus pures, et qui conférait une aura indescriptible à quiconque laissait ce brasier grandir au fond de lui. Aujourd'hui, il s'agissait de la flamme de la vengeance, qui faisait écho à celle qui brûlait derrière le masque figé du serpent.

Il sut alors qu'il venait de gagner une alliée précieuse, et pour la première fois depuis bien longtemps son cœur se mit à battre pour quelqu'un.


~ ~ ~ ~


Le poignard qui s'était glissé sous la gorge de Tarik était glacé comme la langue de la mort elle-même, qui déposait un tendre baiser sur ce cou qu'elle s'apprêtait à ouvrir. L'homme, seul face à quatre adversaires particulièrement déterminés, n'avait sans doute pas prévu que les trois costauds qui lui faisaient face bénéficieraient d'une aide tout à fait inattendue. En fait, aurait-il pu prévoir que les mâchoires impitoyables d'un prédateur se cachaient sous le sourire jadis enjôleur de Lucinia Nakâda ? Car c'était bien elle qui portait la lame qui le tenait en respect, tandis que les trois marins qui étaient entrés dans la pièce s'étaient empressés de s'emparer de ses armes. A cet instant précis, peut-être les mots prononcés par ses employeurs lui revinrent-ils en mémoire. Ne lui avaient-ils pas dit qu'il valait mieux se méfier de la jeune femme ?

- Asseyez-vous, fit-elle sur un ton grave, forçant l'assassin à retrouver son fauteuil.

Privé de ses armes, il ne constituait plus vraiment une menace pour autant d'adversaires. Il était trop affaibli après son combat contre Makhtar pour encore s'essayer à un baroud d'honneur héroïque, qui se serait probablement soldé par une issue funeste. En outre, les trois marins qu'il avait en face de lui ne lui donnaient pas envie de plaisanter, avec leurs physique athlétiques et leurs mines patibulaires. En parlant de marins, il avait déjà eu l'occasion de les voir… juste devant la fenêtre de Lucinia ! C'étaient les hommes apparemment avinés qui chantaient et faisaient du bruit, les mêmes qui lui avaient permis de se glisser discrètement chez la jeune femme. Il n'y avait plus aucune trace d'alcool en eux désormais, et ils se tenaient bien droit, attentifs, le regard alerte. Ils avaient joué la comédie de belle manière, et il était évident qu'ils avaient été placés là à dessein…

- Ma Dame, nous avons vu votre signal, fit celui qui se tenait au centre.

- Vous avez fait vite, merci. J'ai bien peur que la situation ne se soit compliquée : savez-vous où se trouve votre capitaine ?

Tarik avait peut-être vu en Lucinia une jeune femme fragile et perdue dans un monde trop hostile pour elle, mais aujourd'hui il la percevait telle qu'elle était réellement : une marchande d'Umbar. Elle rendait peut-être une bonne tête à ses hommes, mais elle leur parlait avec la même assurance que si elle était un général et qu'ils étaient de simples soldats. Et ce n'était pas l'argent qui achetait leur loyauté, car sa fortune avait de toute évidence disparu. Ils lui étaient dévoués pour d'autres raisons. Le marin expliqua brièvement que son supérieur se trouvait probablement sur les quais, à superviser les préparatifs pour la prochaine expédition, ce qui sembla contrarier un peu plus Lucinia. Elle chassa d'un geste de la main les pensées négatives qui obscurcissaient son esprit, et se rappela subitement qu'elle venait de constituer quelqu'un prisonnier dans sa propre demeure, ce qui l'obligeait à agir contrairement à son plan.

- C'est lui ?

La question pouvait paraître vague, mais de toute évidence les hommes savaient de quoi elle parlait car ils répondirent :

- Oui. Il a mis trois des hommes de Khaan en déroute avant de s'enfuir.

Celui qui avait pris la parole, le plus petit des trois, ressemblait vraiment à n'importe quel matelot que l'on pouvait croiser à Umbar. Les mêmes cheveux mi-longs coupés à la va-vite, les mêmes bras aux muscles noueux habitués à manœuvrer les élégants navires de la Cité du Destin. Pourtant, lui n'avait pas oublié le visage de Tarik quand il l'avait vu entrer chez Khaan. Au cours d'une partie de dés qui s'était éternisée, il avait gardé un œil attentif sur les affaires du marchand, et n'avait pas pu manquer de noter que trois types louches étaient sortis en courant, terrifiés, peu après l'entrée du messager que Lucinia avait pris soin de lui décrire en détails.

- Trois hommes en plus de Makhtar ? Fit-elle surprise. Ils étaient quatre, et vous avez quand même survécu ?

Son admiration se transforma en une légère inquiétude quand elle constata que le schéma dans lequel elle se trouvait était étrangement similaire. Quatre contre un. Raffermissant la prise sur son poignard, elle serra les dents pour endiguer sa peur. Elle était profondément partagée. D'un côté, elle savait que l'homme qu'elle avait en face d'elle représentait une véritable menace, et qu'il pouvait à tout moment l'attaquer, la neutraliser et s'emparer de ce qu'il restait de sa fortune. Toutefois, elle ne pouvait pas s'empêcher de voir en lui Tarik, le jeune homme innocent et plein de bonté qui l'avait galamment abordée dans les rues d'Umbar. Les deux images se superposaient, et elle fit un choix qui la surprit elle-même lorsqu'elle s'entendit souffler :

- J'ai besoin que vous contactiez immédiatement votre capitaine. Dites-lui de se tenir prêt, nous sommes désormais en guerre.

Elle jouait sur la corde raide, et elle avait été obligée d'abattre ses cartes bien plus rapidement que prévu afin de récupérer les erreurs que Tarik avait pu commettre malencontreusement. Cela ne l'arrangeait guère, et elle devait désormais expliquer au jeune homme la raison de tout ceci si elle voulait espérer pouvoir poursuivre son plan. Elle attendit que les trois hommes eussent déposé les armes de son prisonnier dans un coin de la pièce, et que la porte se fût refermée derrière eux, pour poursuivre :

- Personne n'est dénué d'intérêts, ici à Umbar. Pas plus moi que vous, d'ailleurs. Pensiez-vous réellement que j'allais faire entièrement confiance à un parfait inconnu ? Dès notre rencontre, je me suis prise d'affection pour vous, pour vos manières, pour votre générosité… mais je suppose que rien de tout cela n'était vrai, n'est-ce pas ?

Sa déception était bien réelle. Elle aurait sincèrement aimé pouvoir compter sur Tarik dans ces moments durs, mais elle n'était que moyennement surprise de constater qu'il l'avait trahie. Comment le savait-elle ? Elle prit la peine de le lui expliquer, comme pour enfin se délester du lourd fardeau du mensonge :

- Il se trouve que vous êtes une personne bien difficile à suivre, et aucun de ces messieurs n'a réussi à vous filer convenablement, si bien que j'ai dû les placer à des endroits stratégiques en espérant que vous y passeriez. Quand on m'a dit que vous aviez été aperçu près de la demeure Miridas, j'ai compris que vous cachiez quelque chose… Cela ne pouvait pas être une coïncidence.

Elle prit note de son étonnement :

- Miridas ? Ce nom ne vous dit rien ? Andrar Miridas ? Je connais mes ennemis bien mieux que vous ne connaissez vos « alliés », Tarik. Je sais quelles familles sont particulièrement intéressées à l'idée de me voir chuter, mais vous n'aviez pas semblé connaître leur nom quand je vous en ai parlé la première fois.

Elle marqua une brève pause, avant de reprendre :

- C'est précisément là que vous me perdez, Tarik. Je vous ai envoyé chez Khaan pour une mission que vous ne pouviez pas mener à bien, afin de tester votre loyauté… Vous étiez ignorant du fait que la femme de Khaan avait été assassinée par certains de ses ennemis, et je présume qu'il a pris vos paroles pour une menace à peine voilée. En outre, si vous avez parlé avec Miridas, il a sans doute dû vous dissuader d'agir dans mon intérêt… Et pourtant, vous êtes revenu en vie, avec une partie de l'argent qu'il me devait, en laissant Makhtar grièvement blessé.

Elle tourna négligemment le dos à Tarik pour faire le tour de son bureau. En fait, alors qu'elle feignait la désinvolture la plus totale, elle était terrifiée. Cela se lisait facilement dans la tension de son dos et dans son incapacité à fixer son regard plus de quelques secondes sur son interlocuteur. Elle savait qu'il pouvait se lever à n'importe quel moment, récupérer ses armes, et la mettre à mort si l'envie lui en prenait. Pourtant, elle escomptait qu'il ne le ferait pas. Et pas uniquement parce qu'elle avait un poignard ridicule qu'elle déposa doucement sur la table. Non. Elle comptait sur autre chose…

- Pourquoi avez-vous défié Khaan ? Pourquoi avez-vous signé votre arrêt de mort, et le mien avec ? Il y avait des façons plus simples de m'abattre…

C'était la première estocade, et elle espérait que cela serait suffisant pour rallier Tarik. Elle ignorait comment lui faire comprendre qu'ils étaient dorénavant dans le même bateau. Khaan et ses alliés ne s'embarrasseraient pas d'un homme qui se retournait contre eux, et ils étaient bien trop prudents pour laisser des témoins en vie. Elle inspira profondément, et s'installa dans son propre fauteuil. Du bout du doigt, elle tapota sur le carnet scellé qui reposait à côté d'elle, en disant :

- Je sais que vous y avez pensé. Vous êtes plus intelligent que la plupart des mercenaires.

Le compliment n'était pas feint, et il lui tira même un sourire léger. Tout cela n'avait plus d'importance désormais. Il était certain que les marchands se fichaient éperdument de son carnet à présent, et qu'ils ne se contenteraient pas de quelques chiffres. Sans le vouloir, Lucinia les avait défiés, et Tarik avait été l'instrument de sa revanche. Ils n'auraient de cesse de les voir morts tous les deux. Le sourire de la jeune femme disparut bien vite lorsqu'une voix appela « Ma Dame » depuis l'escalier. Elle se leva et alla à la rencontre de ses marins qui de toute évidence n'avaient pas accompli leur mission mais revenaient avec des informations de la plus haute importance. Pendant un bref instant, elle sentit une bouffée d'espoir revenir : la seule raison pour laquelle ils pouvaient l'appeler ainsi était pour lui annoncer le retour de son père, un homme qui avait l'habitude de ce genre de situations de crises et qui saurait rapidement remettre au pas les Miridas et les Vulnir. Elle ouvrit la porte en grand, s'attendant presque à découvrir son regard pétillant de malice et son sourire perpétuel, auquel elle aurait répondu par une moue désapprobatrice et probablement une gifle bien méritée.

- Qui…

« … êtes-vous ? ». Elle aurait voulu dire quelque chose de ce genre, mais avant de pouvoir comprendre une lame argentée jaillit de nulle part et lui entailla profondément la hanche, tranchant la chair et le tissu précieux qui la couvrait avec autant de facilité que s'il s'agissait de papier. Le flot de sang qui se déversa de cette plaie apparue comme par enchantement stupéfia littéralement Lucinia, qui ne trouva même pas la force de crier. Elle recula de quelques pas, choquée, et ne vit pas venir le coup magistral qui la cueillit en plein visage et l'envoya s'écraser contre la bibliothèque la plus proche. Le bois grinça, les livres vacillèrent dans leurs étagères, alors que les parchemins quittaient leurs alcôves pour s'écraser par terre dans le plus grand désordre. L'obstacle que la jeune femme avait constitué avait été balayé en l'espace de deux battements de cils.

L'homme responsable de cette entrée fracassante était de toute évidence un mercenaire, engagé pour faire le sale boulot. Sa tunique de cuir usée n'était pas de celle que les matelots affectionnaient particulièrement. Il n'avait pas non plus la carrure type, il était plus fin, plus nerveux. Un tueur entraîné à se battre plutôt qu'un gros costaud qui cognait fort. Il se désintéressa immédiatement du corps inerte de Lucinia, et reporta son attention sur sa seconde cible. Un sourire se dessina sur ses lèvres, en constatant qu'elle n'était pas armée. Il fallait dire que, comble de malchance, les marins avaient déposé les sabres et les dagues de Tarik près de l'entrée, juste derrière le nouveau venu qui avait dégainé une seconde lame courte.

- A moi la prime, lâcha-t-il en souriant, et en s'approchant prudemment.

Il avait eu raison de ne pas hésiter, de ne pas attendre la nuit comme la plupart des autres hommes que Shahib avait mis sur le coup. Premier arrivé, premier servi. Il n'y avait pas d'issue pour sa cible, et il faisait durer le plaisir, savourant de voir Tarik acculé, isolé, prendre conscience que sa fin était proche. De là où il se trouvait, le mercenaire ne pouvait cependant pas voir le poignard que Lucinia avait laissé sur son bureau. Une arme dérisoire, mais sans doute le seul espoir de rééquilibrer les débats.

La journée s'annonçait mouvementée pour le jeune assassin…


Membre des Orange Brothers aka The Bad Cop

"Il n'y a pas pire tyrannie que celle qui se cache sous l'étendard de la Justice"

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Issam Ibn Djamal
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Ven 10 Mar 2017 - 23:29
Tout en jouant son rôle et en exprimant des émotions simulées, l’Assassin qui était en Issam, bien que novice, ne cessait de jauger discrètement du regard Lucinia à chaque fois que le récit des évènements de la journée sortait de sa bouche. La jeune femme semblait complètement dépassée, si bien qu’elle paraissait se détacher complètement de la conversation alors qu’elle se levait pour se diriger vers la fenêtre du bureau et se perdre dans le spectacle qui s’offrait à elle de l’autre côté de la vitre. Elle resta ainsi, tournant le dos au jeune homme, jusqu’à qu’il lui tendit la lettre qu’avait écrit Uerton Khaan à son attention. Le document eut au moins pour mérite de faire revenir l’esprit de Lucinia à la conversation de manière totale. Le compromis que proposait le marchand ne semblait pas satisfaire la jeune femme. Il était difficile de comprendre quel était son état d’esprit, surtout pour un novice qui n’avait eu que très peu d’expériences sociales avec les gens hors des murs du phare de la Confrérie des Ombres. Les subtilités du langage, du comportement ou autres langages du corps étaient des concepts encore assez étrangers pour lui, des lacunes à combler avec le temps et la patience.

C’est alors que Issam entendit frapper à la porte d’entrée de la demeure de Lucinia. Son sang ne fit qu’un tour. Vu la manière dont la journée avait commencé, il ne s’attendait pas du tout à ce que la suite soit de bon augure. Qui était-ce ? Les gardes ? Déjà !? Ils avaient été rapides. Sans doute que Khaan ou même les Hyènes Sauvages s’étaient empressés de dénoncer le jeune homme ainsi que ses liens avec Lucinia. En tout cas, cette dernière ne sembla pas se préoccuper qu’on frappait à sa porte car elle restait absente, pas comme la fois précédente, mais désormais absorbée par la lettre de Khaan qu’elle ne lâchait plus des yeux, avant de déposer le papier sur son bureau, non loin de ce carnet sur lequel l’assassin ne pouvait s’empêcher de poser quelques regards furtifs.

Peu après, le bruit de la porte d’entrée qui s’ouvrait se fit entendre facilement, suivit de pas dans l’escalier. Plusieurs hommes ! Combien ? Impossible à savoir. Là aussi il y avait des lacunes dans les acquis de Issam. Certaines personnes étaient capables de déterminer le nombre d’une troupe rien qu’en écoutant attentivement chaque bruit ou en regardant tout aussi attentivement chaque trace laissée. Sur ce coup là, l’assassin manquait également d’expérience. En tout cas, quel que soit le nombre de personnes qui arrivaient, elles allaient entrer dans le bureau incessamment sous peu, mais cette fois, l’Ombre se préparait à réagir à la situation. Il se leva de sa chaise, prêt à faire face malgré la douleur qui parcourait son corps. Il était certes diminué, mais pas dans l’incapacité de rendre coup pour coup au cas où cela s’avérerait nécessaire. A cet instant, plus rien d’autre ne semblait exister autour de lui, pas même Lucinia Nakâda qui semblait toujours aussi effacée, tant son attention était focalisée sur la porte qui était sur le point de s’ouvrir. Mais était-ce bien raisonnable ? Il s’agissait de la garde de la ville, l’autorité de Umbar. S’en prendre aux forces de l’ordre, même celles de la cité du destin, n’était pas une option à prendre à la légère. Se mettre à dos la garde de la ville n’était pas le meilleur moyen d’assurer le succès de sa mission, succès déjà bien compromis depuis sa visite chez Khaan, d’ailleurs. Mais que pouvait-il faire d’autre ? Se laisser arrêter n’était pas non plus un choix envisageable. Il pouvait toujours sauter par la fenêtre en brisant la vitre du poids de tout son corps, d’autant plus que la hauteur le séparant du sol pavé de la rue n’était pas particulièrement risquée pour lui. Mais pour aller où ? Pour faire quoi ensuite ? Se cacher de tout le monde car devenu un suspect en fuite, un fugitif ? A chaque possibilité se présentait un problème, mais il allait falloir choisir, car…

- Vous ne pouvez pas quitter Umbar !

La voix de Lucinia, alors qu’elle venait de déclarer ceci à son interlocuteur, rappela à ce dernier la présence de la jeune femme. Que voulait-elle dire ? Et pourquoi un tel changement dans son attitude et le ton de sa voix ? Ses dernières paroles semblaient tout à coup sonner comme une menace, comme si c’était elle qui venait l’arrêter pour le conduire au cachot. Le jeune homme ne pu s’empêcher de froncer légèrement les sourcils, fixant brièvement la marchande avec un regard interrogateur.

Mais il n’eut pas le temps d’interroger son interlocutrice car la porte s’ouvrit, ce qui détourna aussitôt l’attention de l’assassin de ses questions pour la ramener à nouveau vers l’entrée du bureau. Instinctivement, il dégaina ses deux sabres d’un geste rapide et les serra fermement, pointés vers l’avant, avant même d’identifier les intrus qui s’avérèrent être les marins qui se disputaient en bas de chez Lucinia, quelques minutes plus tôt. Ils n’étaient pas armés, mais ils étaient les dernières personnes que l’Ombre s’attendait à voir apparaître. La surprise de l’assassin l’empêcha d’anticiper la réaction de Lucinia qui colla la lame d’un poignard contre sa gorge. D’abord Makhtar, à présent Nakâda. Par deux fois dans la même journée, Issam venait d’être prit au dépourvu, comme si tout à coup, toutes ses années de formation n’avaient servi à rien.

C’est alors que lui revinrent les paroles d’un de ses commanditaires qui l’avait mis en garde contre sa cible :

- Oui, méfiez-vous d'elle. Elle est jeune, pas déplaisante à regarder, mais c'est une vraie manipulatrice au fond. Elle vous retourne le cerveau en quelques secondes, vous ne devez surtout pas la laisser faire. Elle a essayé de jouer avec moi, de me faire danser dans sa paume, mais… mais j'ai résisté.

Finalement, Issam n’avait pas été le seul à jouer un rôle dans cette histoire. Lucinia s’était joué de lui depuis le début, se donnant l’apparence d’une femme fragile et naïve alors que se cachait en elle une vipère prête à mordre au moment où sa victime baisserait sa garde. Le chasseur venait de découvrir qu’il était également le gibier.

- Ne tentez rien de stupide, Tarik, l’avertit-elle d’un ton ferme alors qu’elle faisait un signe de tête au trois marins qui s’approchèrent de lui.

Issam se savait perdant pour l’heure et ne résista pas lorsque les marins vinrent le délester de ses dont chacun en garda une ou deux en main pour inciter le prisonnier à se tenir tranquille. Il était dépité de s’être fait ainsi avoir comme un débutant, mais n’en laissa rien paraître, gardant son sang froid. Si seulement il avait mieux analysé le comportement de son interlocutrice. Ah, si seulement il avait eu plus d’expérience avec les gens, il aurait ressentit qu’il y avait quelque chose de suspect dans l’attitude de la marchande lorsqu’elle s’était approchée de la fenêtre quelques instants plus tôt. Il aurait pu déceler le geste téléguidé de sa main et l’interpréter comme un signal. Il aurait du se méfier, garder à l’esprit qu’il n’était pas sur son terrain, mais bel et bien sur celui de sa cible.

Pour l’heure, il n’avait pas d’autre choix que d’obtempérer et attendre la suite, mais il devait rester cohérent avec ce personnage de Tarik qu’il s’était inventé petit à petit. C’est pourquoi il feignit d’être légèrement outré et confus quant à la tournure des évènements, sans pour autant surjouer ses émotions.

- Que faites-vous, Lucinia ? Que signifie…

- Ne vous fatiguez pas !

Le ton de la voix de la jeune femme était toujours aussi ferme et autoritaire. A présent, c’était elle qui devait se sentir puissante. Il faut dire qu’elle était en position de force, un fait indéniable pour l’heure.

- Asseyez-vous !

Elle ponctua cet ordre par une pression de son arme sur le cou de Issam pour l’obliger à reprendre place sur la chaise qu’il avait quittée. S’ensuivit un bref échange entre elle et un des marins qui confirma par ses propos que le petit manège de la marchande avait bel et bien été un signal. Par ailleurs, les trois marins présents dans la pièce ne semblaient plus du tout altérés par l’alcool. Il était évident qu’eux aussi avaient joué la comédie tout à l’heure et ils n’étaient pas plus éméchés que Issam ou Lucinia.

- C'est lui ?

- Oui. Il a mis trois des hommes de Khaan en déroute avant de s'enfuir.

Lorsque Issam était parti à la rencontre de Uerton Khaan sur les quais, il avait été bien plus occupé à chercher le bureau du marchand plutôt qu’à dévisager les dizaines, voire les centaines de personnes qu’il avait croisé en chemin là bas. Il avait certes remarqué les marins qui jouaient à un jeu de dés près du bureau de Khaan, mais il ne s’était pas attardé sur eux. Pourquoi aurait-il fait cela à cet instant précis ? Ces hommes ne semblaient guère dignes d’intérêt à ce moment là et puis, il était normal que l’assassin ne remette pas le visage de celui qui venait de répondre à la question de Lucinia. Il ressemblait à n’importe quel marin et n’avait rien de particulièrement significatif dans son apparence ou son comportement. Pourtant, Issam aurait du se méfier au moment où il les a trouvés près du bureau de Khaan, ne serait-ce que pour l’éventualité que ces marins eussent été des employés de ce dernier. Mais il était trop tard pour conjecturer sur le passé tout comme il semblait inutile désormais de graver dans son esprit les visages des trois marins qui lui faisaient face actuellement. Pourtant, c’est bel et bien ce qu’il fit, dévisageant chacun des individus en commençant par celui qui venait de parler, de manière à pouvoir les reconnaître si jamais il les croiserait à nouveau. Cela pourrait toujours s’avérer utile pour la suite, s’il tant est qu’il y ait une suite car pour le moment, rien n’était certain.

Suite à la réponse du marin à sa question, Lucinia s’adressa à nouveau à Issam, visiblement surprise, peut-être même incrédule, quant à ce qu’elle venait d’apprendre.

- Trois hommes en plus de Makhtar ? Ils étaient quatre, et vous avez quand même survécu ?

Issam sentit une nouvelle pression de la lame sur son cou. Le métal était à présent moins froid, voire tiédit, réchauffé par la chaleur du corps avec lequel le poignard était en contact.

- Je n’ai pas eu à les combattre, répondit-il calmement, ils ont détalés quand ils ont vus ce que j’ai fais à Makhtar.

Suite à sa réponse, l’assassin et la marchande se fixèrent profondément, se jaugeant du regard, chacun cherchant des réponses au fond de l’esprit de l’autre, avant que le jeune homme ne rajoute que les trois fuyards n’étaient armés que de pauvres couteaux.

Lucinia ne lui répondit pas et reporta à nouveau son attention sur les marins, leur donnant pour instruction de contacter leur capitaine pour l’informer de la situation dans laquelle elle se trouvait. Après un hochement de tête approbateur, les trois hommes déposèrent les lames de Issam près de la porte dans un coin de la pièce et quittèrent la demeure de Lucinia, prenant soin de refermer la porte du bureau.

A présent, il était seul, seul avec sa tortionnaire. Avait-elle conscience que ce n’était pas avec sa petite lame qu’elle pouvait désormais assurer sa sécurité ? Sans doute non, à moins qu’elle n’eut encore d’autres cordes à son arc, d’autres atouts dans sa manche. Même désarmé et affaiblit, l’assassin pouvait à présent aisément, s’il le voulait, se défaire de l’emprise de sa tortionnaire et la maîtriser, voire la tuer. Au pire, cela lui aurait valu une belle entaille. Cela dit, s’en prendre physiquement à la marchande n’était pas dans ses intentions. D’une part parce que sa mission consistait justement à faire tout pour ne pas en arriver là et d’autre part parce qu’il était curieux de savoir pourquoi son interlocutrice s’était mise à le menacer. Et il était temps que les explications arrivent.

- Personne n'est dénué d'intérêts, ici à Umbar. Pas plus moi que vous, d'ailleurs. Pensiez-vous réellement que j'allais faire entièrement confiance à un parfait inconnu ? Dès notre rencontre, je me suis prise d'affection pour vous, pour vos manières, pour votre générosité… mais je suppose que rien de tout cela n'était vrai, n'est-ce pas ?

Si Issam comprenait tout à fait le fait que Lucinia ne pouvait faire confiance à un étranger débarqué de nulle part, il se demandait comment en était-elle arrivée à la conclusion qu’il l’avait menée en bateau depuis le début. Où avait-il fait une erreur ? S’était-il finalement montré beaucoup moins crédible que ce qu’il s’était imaginé ? A quel moment avait-il été démasqué.

Comme si Lucinia était capable de lire dans ses pensées, elle poursuivit en répondant à son interrogation, sans lui laisser le temps de protester.

- Il se trouve que vous êtes une personne bien difficile à suivre, et aucun de ces messieurs n'a réussi à vous filer convenablement, si bien que j'ai dû les placer à des endroits stratégiques en espérant que vous y passeriez. Quand on m'a dit que vous aviez été aperçu près de la demeure Miridas, j'ai compris que vous cachiez quelque chose… Cela ne pouvait pas être une coïncidence.

Apprendre que Lucinia l’avait fait surveiller ne le surprit guère. Il avait déjà envisagé cette possibilité lors de leur première rencontre sur les quais de Umbar, alors qu’elle lui avait proposé un rendez-vous dans l’auberge « Chez Anne ». C’est pour cela qu’il avait fait mine de s’intéresser à l’activité du port, pour ne susciter aucun soupçon dans son attitude. Mais suite à cela, une fois qu’il s’était engagé à l’aider, il avait perdu de vue cette possibilité et ne s’était plus méfié, trop occupé à vouloir l’aider pour mieux se rapprocher d’elle et la mordre, au sens figuré du terme. Par contre, il ne remettait pas le nom de Miridas, même s’il lui semblait familier, cela dit, il était fort probable qu’il s’agisse de la maison de son commanditaire dans laquelle il s’était rendu en plein jour un peu plus tôt dans la journée. De quoi d’autre pouvait-il s’agir ? Pour en avoir le cœur net, Issam afficha sur son visage une expression interloquée, ne sortant pas un seul mot de sa bouche, cela dit, son silence trahissait autant sa culpabilité que les mensonges qu’il aurait pu prononcer. Il valait mieux pour le moment laisser parler Lucinia et attendre qu’elle n‘en eut terminée de ses explications pour trouver une porte de sortie.

- Miridas ? Ce nom ne vous dit rien ? Andrar Miridas ? Je connais mes ennemis bien mieux que vous ne connaissez vos « alliés », Tarik. Je sais quelles familles sont particulièrement intéressées à l'idée de me voir chuter, mais vous n'aviez pas semblé connaître leur nom quand je vous en ai parlé la première fois.

Voilà pourquoi ce nom lui semblait familier. Effectivement, lors de leur conversation à l’auberge, Lucinia avait mentionné les noms de famille de tous ceux qui voulaient lui nuire. En tout cas, cela ne faisait que le conforter dans sa conviction que Miridas était bien l’un de ses commanditaires et que c’était au moment où il s’était rendu chez lui pour lui montrer la lettre que Lucinia avait écrite à l’attention de Uerton Khaan qu’il s’était fait surprendre. Pourtant, il s’était assuré que personne ne l’avait suivi ou ne passait par là au moment où il se dirigeait vers la porte. Cela dit, il était impossible de couvrir la totalité des alentours d’une demeure dans une ville. Il suffisait que quelqu’un soit déjà dissimulé dans une ruelle ou qu’un résident d’une maison voisine ne fasse un bête balayage visuel depuis l’une de ses fenêtres. A ce moment là, Issam n’avait pas pu certifier à 100% que personne ne l’avait vu. C’était donc à ce moment précis qu’il avait commis sa première erreur. Mais cela n’expliquait pas pourquoi la marchande l’avait envoyé pour ainsi dire à la mort, dans l’antre du serpent puisque sa visite chez Miridas s’était passée après.

- C'est précisément là que vous me perdez, Tarik. Je vous ai envoyé chez Khaan pour une mission que vous ne pouviez pas mener à bien, afin de tester votre loyauté… Vous étiez ignorant du fait que la femme de Khaan avait été assassinée par certains de ses ennemis, et je présume qu'il a pris vos paroles pour une menace à peine voilée. En outre, si vous avez parlé avec Miridas, il a sans doute dû vous dissuader d'agir dans mon intérêt… Et pourtant, vous êtes revenu en vie, avec une partie de l'argent qu'il me devait, en laissant Makhtar grièvement blessé.

Donc, c’était bien ce que Issam avait supposé. Lucinia l’avait envoyé dans un guet-apens. Mais encore une fois, ça n’avait pas de sens puisqu’à se moment là, il ne s’était pas trahit. En d’autre termes, il était toujours ce même Tarik dans l’esprit de la marchande au moment où elle l’avait envoyé là bas. D’ailleurs, vu qu’elle lui avait donné directement la lettre sans l’écrire devant lui, il était probable qu’elle l’eut rédigée cette nuit alors qu’il filait cet ouvrier qui l’espionnait sous sa fenêtre depuis des jours. Au plus tard, elle aura écrit cette lettre ce matin, mais en tout cas, avant de retrouver Issam sur les lieux de l’assassinat du pauvre bougre dans cette auberge, donc on ne pouvait aisément pas en conclure que ses intentions soient nées suite au soupçon qu’elle avait eut sur le jeune homme concernant la mort de cet ouvrier. Non, la vérité était qu’elle avait fait preuve d’inconscience et de stupidité en envoyant un innocent dans un tel piège… pour le tester. Finalement, elle n’avait guère plus de scrupules que Miridas, Vulnir ou tout autre acteur de toute cette affaire autour d’elle.

A présent, l’idée que Issam se faisait de Lucinia n’était plus la même. Ce sentiment furtif de compassion et de culpabilité qui l’avait traversé de temps en temps depuis leur rencontre avait totalement disparu et désormais, il n’éprouvait plus aucun scrupule pour elle. Un mal pour un bien, sans doute. Cela ne le rendrait que plus efficace pour l’accomplissement de ses objectifs. En un sens, elle venait de lui rendre service. Cela dit, il n’était pas question de changer d’attitude vis-à-vis d’elle. Il fallait qu’il retrouve grâce aux yeux de la marchande à tout prix.

Lucinia avait relâché sa prise, s’éloignant de Issam pour y déposer la lame légèrement ensanglantée de sa dague sur le bureau. La jeune femme ne s’en était sans doute pas rendu compte, mais en raffermissant sa prise à plusieurs reprises, elle avait fini par enfoncer suffisamment le tranchant de sa lame sur le cou de son prisonnier pour lui faire une infime entaille d’où tombait une larme de sang chaud, parcourant sa clavicule pour se perdre dans sa tunique. Heureusement, cette blessure, si tant est que l’on pouvait la qualifier ainsi, n’avait rien de grave et n’aurait aucune incidence pour la victime. En comparaison des lésions dont Makhtar avait été l’auteur, cette entaille n’était guère plus nuisible qu’une piqûre de moustique.

Issam jaugea son adversaire, cherchant dans sa posture, ses mouvements et ses paroles tout ce qui pouvait trahir ses émotions. Mais encore une fois, ce n’était pas un exercice facile. S’il était vrai que certaines personnes étaient facilement « lisibles », Lucinia semblait être imperturbable, malgré l’absence de ses hommes de main.

- Pourquoi avez-vous défié Khaan ? Pourquoi avez-vous signé votre arrêt de mort, et le mien avec ? Il y avait des façons plus simples de m'abattre…

- Peut-être parce qu’encore une fois, vous vous méprenez sur mon compte, Lucinia.

Disant cela sur un ton calme et assuré, Issam fixait la marchande, sans la lâcher du regard. Il venait de trouver un moyen de justifier sa présence chez Miridas, un moyen qui, il l’espérait, allait convaincre la jeune femme de sa bonne foi.

- Vous tirez des conclusions bien trop hâtives, Lucinia. Après que vous m’ayez confié la lettre que je devais remettre à Uerton Khaan, j’ai été abordé en chemin par quelqu’un qui m’a fait part d’une requête de son employeur qui désirait s’entretenir avec moi. Je suppose que c’est ce Miridas dont vous parlez. En tout cas, il ne m’a jamais dit son nom lorsque je suis allé le rencontrer chez lui. Il m’a proposé une belle somme pour quitter la ville et effectivement, me dissuader de défendre vos intérêts. Je ne sais pas comment il a pu être au courant, mais je suppose que comme vous, il doit avoir beaucoup de relations et que l’une d’entre elles lui aura rapporté nos conversations sur le port ou à l’auberge. Il n’a pas insisté malgré que j’ai décliné son offre, même si il n’était pas seul. Il y avait quelques hommes armés avec lui, cela dit, il n’a pas cherché à me mettre une quelconque pression…

Lucinia l’interrompit alors qu’elle tapota sur son carnet, ce carnet que convoitait tant Issam, après s’être assise sur sa chaise de bureau.

- Je sais que vous y avez pensé. Vous êtes plus intelligent que la plupart des mercenaires.

Elle ponctua son accusation par un léger sourire. C’était embarrassant. L’assassin avait pourtant prit la précaution de ne pas montrer son intérêt pour ce document, cela dit, la récurrence de ses regards, même brefs, ne devait pas être passée aussi inaperçue qu’il le pensait. Il fallait qu’il ramène son interlocutrice au sujet précédent, ne pas lui laisser la possibilité de l’interroger sur ce carnet.

- Vous m’écoutez quand je vous parle, Lucinia ? Je suis en train de vous expliquer la raison de ma présence chez cet individu et cela semble tout à coup vous indifférer totalement. Comment puis-je espérer me défendre de vos accusations si vous ne prêtez pas attention à mes paroles ?

Il n’y eut pas de réponse car une voix attira l’attention des deux interlocuteurs depuis l’escalier.

- Ma Dame !

Issam n’avait pas entendu la porte d’entrée s’ouvrir. Le bruit avait ans doute été étouffé par le son de sa propre voix. A présent, un nouvel intrus… ou plusieurs, se trouvaient dans l’escalier. En tout cas, ce n’était pas la voix d’un des deux marins qui avaient parlé tout à l’heure. Peut-être le troisième. Il semblait peu probable que ce soit un garde dans la mesure où il n’aurait sans doute pas appelé Lucinia de cette façon. C’était sans doute encore un de ses employés ou même les trois marins qui revenaient.

En tout cas, cela suffit amplement pour que Lucinia se détourne définitivement de la conversation avec son prisonnier. La jeune femme se leva pour se diriger vers la porte d’entrée du bureau qu’elle ouvrit en grand pour accueillir le ou les nouveaux arrivants.

- Qui…

La seule chose que vit Issam fut une lame qui entaillait les chairs de Lucinia. Son sang ne fit qu’un tour et il se leva prestement de sa chaise. Même si la jeune femme l’empêchait de distinguer qui se tenait de l’autre côté de la porte, il était évident que cette personne n’était pas animée de bonnes intentions.

Tout se passa très vite. Quelques secondes après la premier coup, l’individu frappa violemment la marchande au visage, qui fut projetée contre une bibliothèque avant de s’effondrer au sol, accompagnée par quelques parchemins qui avaient été délogés de leurs emplacements à la suite du choc.

A présent, Issam pu voir clairement à qui il avait affaire alors que plus rien ne se trouvait entre lui et cet assaillant. Un homme dont la carrure était semblable à la sienne, vêtu d’une tenue de cuir et armé de deux lames courtes. Il avait le teint mât, une barbe de quelques jours et les cheveux noirs épais plaqués en arrière. Son sourire mauvais et les deux lames qu’il tenait dans ses mains ne laissaient aucun doute quant à ses intentions.

- A moi la prime !

L’heure n’était pas à se demander qui l’avait envoyé, bien que cela ne soit évident dans l’esprit de Issam. Une seul personne pouvait lui en vouloir, actuellement : Uerton Khaan. Mais ce n’était pas cela qui focalisait l’assassin. Ce qui occupait son esprit, c’était l’urgence de la situation. Il était sur le point d’être purement et simplement exécuté par un homme qui ne montrerait aucune compassion, pas plus que lui si les rôles avaient été inversés. Le problème était que l’Ombre n’était pas armé. Son équipement était bien là, dans la pièce, près de la porte, mais son adversaire se trouvait entre les deux. De plus, Issam souffrait toujours de ses blessures, donc il était diminué. Se battre à mains nues dans un tel état était risqué, cela dit, il fallait bien faire quelque chose pour s’en sortir.

Il était étrange de constater à quel point le corps humain devenait efficace dans les situations critiques, à quel point les informations pouvaient être assimilées de manière rapide, aussi nombreuses et fugaces puissent-elles être. Issam voyait Lucinia inerte au sol, ne sachant pas si cette dernière était encore en vie, s’apprêtait à esquiver les premiers coups de lames du mercenaire qui en voulait à sa tête et pourtant, du coin de l’œil, il perçut un bref éclat venant du bureau. Le reflet du soleil sur la lame de la courte dague de Lucinia avait était bref, mais suffisant pour attirer l’attention de Issam, comme si le Créateur Lui-même avait décidé de faire pencher la balance du destin en faveur de l’assassin. Cela dit, il fallait avant tout se défaire de l’emprise de son adversaire qui ne lui laissait que peu de liberté dé mouvement.

Le mercenaire attaqua par des coups de taille et d’estoc, déchirant l’air de ses lames, sans que ces dernières ne trouvent leur cible. Issam esquivait par des bons en arrière et sur le côté pour se mettre hors de portée des lames courtes. En guise de riposte, il saisit par le haut du dossier la chaise sur laquelle il avait été assit quelques secondes plus tôt et frappa son adversaire avec. Ce dernier leva son coude et son avant bras en guise de bouclier, la chaise se fracassant à son contact. La douleur lui arracha une plainte, mais cela ne suffit pas pour le désarmer, encore moins le faire tomber. Mais cela permit à Issam de le frapper d’un coup de pied en plein dans l’abdomen. Le mercenaire fut projeté en arrière, ce qui laissa le champ libre à l’assassin pour bondir sur le bureau de l’autre côté duquel il passa par une roulade souple, s’emparant du poignard dans le même mouvement et mettant le meuble entre lui et son assaillant.

L’homme se releva, son sourire mauvais arborant toujours son expression faciale, et se remit en garde, prêt à en découdre. Issam pouvait toujours bondir vers ses armes pour tenter d’en récupérer une ou deux, mais le temps qu’il se remette debout et en garde, l’autre aurait le temps de frapper malgré sa rapidité et son agilité. Pour le moment, le jeune homme devait se contenter de cette petite dague dont la portée d’attaque était inférieure à celle de son adversaire. Au moins, il pourrait toujours parer les coups.

Faisant fi de la douleur qu’il ressentait encore suite à la correction que lui avait infligé Makhtar, Issam serra les dents et fit appel à ses réflexes et la distance qu’il avait mise entre lui et son adversaire grâce au bureau pour dévier et esquiver les attaques. Le revers de la médaille était qu’il ne pouvait riposter, encore moins saisir l’un des poignets du mercenaire pour tenter de le désarmer et retourner sa lame contre lui. Le mercenaire ne tenta pas de bondir par-dessus le bureau, préférant rester campé sur ses jambes. Sans doute avait-il calculé que le risque de se faire avoir était trop grand et qu’il fallait avoir son adversaire déjà mal en point à l’usure.

Le talon de Issam heurta quelque chose et l’assassin réalisa en se retournant qu’il avait à portée de main la chaise sur laquelle était assise Lucinia avant que l’intrus ne se manifeste. Il s’en empara rapidement et la jeta en direction de son adversaire qui se baissa à temps pour éviter l’objet qui heurta violemment le mur du fond. Se baisser pour esquiver fut une erreur que le jeune homme exploita aussitôt lorsqu’il saisit le bord du bureau pour le pousser vers son adversaire. Ce dernier protégea sa tête en levant ses avants bras, mais il fut déséquilibré par le choc et tomba en arrière. Issam en profita pour renverser le bureau sur son adversaire de façon à le coincer au sol avec le meuble. En profiter pour l’attaquer avec le poignard était trop risqué dans la mesure où le mercenaire tenait toujours ses lames en main et qu’il était en mesure de se défendre et riposter malgré sa position désavantageuse, mais par contre, il avait à présent le temps de récupérer ses sabres afin de renverser le cours du combat. Avant cela, il lança sa dague contre le mercenaire qui la dévia à l’aide d’une de ses lames. Sa tentative de tuer ou blesser son assaillant avait échoué, mais cela ne changeait rien.

Pendant que le mercenaire se dégageait rapidement, l’assassin s’éloigna vers le coin de la pièce pour s’emparer de ses deux sabres, laissant ses dagues où elles étaient pour le moment.

A présent, le combat allait prendre une autre tournure, chacun des deux combattants possédant désormais des chances équivalentes. Le mercenaire qui s’était remit debout ne souriait plus et arborait une expression grave sur le visage, mais il se tenait prêt à en découdre. De toute façon, il n’avait pas le choix, sa vie étant désormais aussi menacée que celle de celui qu’il avait été payé pour tuer.

Les lames s’entrechoquèrent à un rythme effréné dans un balai aussi gracieux que mortel, chacun des deux adversaires faisant montre de son talent. Contrairement à la fois précédente où Issam s’était laissé prendre au dépourvu par Makhtar, cette fois-ci, il s’était préparé, connaissant pertinemment les intentions de son agresseur. L’homme n’était pas une furie incontrôlable comme l’était le garde du corps de Uerton Khaan, mais il n’en était pas moins une menace. Cela se confirma lorsqu’il réussit à créer et exploiter une ouverture pour faire faire une belle entaille horizontale sur la poitrine de Issam, qu’il doubla d’un estoc en direction de son cœur avec sa deuxième arme. Heureusement, Issam dévia cette attaque qui aurait été mortelle si elle eut trouvé sa cible.

L’échange de coups reprit de plus belle, les lames s’entrechoquant les unes contre les autres toujours avec vivacité, jusqu’à ce que Issam réussisse à son tour à créer une ouverture qu’il ne manqua pas d’exploiter lorsqu’il entailla verticalement le pectoral droit de son adversaire par un coup de taille du haut vers le bas.

Le mercenaire recula pour se mettre hors de portée d’attaque et se remit en garde, fronçant les sourcils alors qu’il prenait conscience que sa prime, encore moins sa victoire, n’était plus acquise.

Les deux adversaires se tournaient autour, tels deux félins se disputant un territoire, se défiant du regard, sabres en position de garde offensive.

- Bien joué, petit, mais tu ne fais que retarder l’inévitable, tu…

- Tu parles trop !

Non content d’interrompre verbalement le mercenaire, Issam passa à nouveau à l’attaque, harcelant son adversaire de coups de lames d’estoc et de taille que ce dernier dévia ou évita pour riposter à son tour sans plus de succès et ainsi de suite pendant ce qui sembla être une éternité pour les deux combattants. Pour renverser la balance, il fallait que l’assassin emploie des techniques moins conventionnelles, des techniques propres à son enseignement.

Pour ce faire, il esquiva une attaque qui ciblait son cou au lieu de la parer en se baissant soudainement et faisant un tour complet sur lui-même dans le même mouvement, jambe gauche tendue en avant pour balayer celles de son adversaire qui émit un petit cri de surprise lorsqu’il se fit mettre à terre, percutant violement le sol avec son dos, serrant les dents pour supporter le choc.

Issam, quant à lui, bondit sur ses jambes et se plaça au dessus de son adversaire qu’il dominait de toute sa hauteur, ses deux pieds posés de part et d’autre des hanches de ce dernier. Cela dit, le bougre était coriace car il réussit à se défendre tant bien que mal des attaques qu’il subissait. Il ne pouvait riposter, mais il se défendait comme un diable, mettant en échec toutes les tentatives de sa cible pour le mettre hors de combat. Issam non plus ne lâchait pas son rythme et déchaînait une déferlante de coups de lames d’acier dans l’espoir de faire plier la défense de son adversaire, jusqu’à l’affaiblir assez pour le transpercer… en vain. Malgré les efforts du jeune homme, le mercenaire refusait de plier, mu par son instinct de survie. Dans un élan désespéré, ce dernier asséna un coup de pied dans le dos de Issam, le faisant basculer vers l’avant avant de tenter de lui transpercer le flanc. Dans un réflexe désespéré, Issam dévia la lame pour éviter le pire, mais pas suffisamment pour empêcher le tranchant de l’arme de son adversaire de lui entailler l’abdomen, le faisant grimacer de douleur. Heureusement, il réagit à temps face à la seconde lame du mercenaire s’apprêtait déjà à frapper, mettant en échec cette attaque.

Issam s’éloigna de celui-ci par un saut périlleux arrière pour mettre de la distance entre les deux combattants, sa position actuelle étant compromise. Le tueur semblait être fait du même bois que Makhtar, mais l’Ombre était également un dur à cuir, même s’il était moins expérimenté.

Issam, qui s’était déjà remit en garde fixait son adversaire qui se relevait pour en faire autant. La blessure que le jeune homme venait de se voir infliger n’était pas grave, mais assez sérieuse pour nécessiter des soins le plus rapidement possible. Le sang qui en coulait maculait sa tunique déjà bien abîmée depuis son affrontement contre Makhtar. Il avait à présent une bien piètre allure, mais sa férocité n’en avait pas diminué pour autant.

Le mercenaire sembla réfléchir, jetant un furtif coup d’œil vers la fenêtre, ce que Issam ne manqua pas de remarquer. Il n’était pas question de le laisser s’enfuir. Lorsque le tueur tenta de se précipiter vers la fenêtre pour la traverser et tenter de se tirer de ce mauvais pas, l’assassin bondit pour s’interposer, annonçant le commencement d’un nouvel échange de lames, toujours aussi rapide et furieux.

Depuis combien de temps durait ce combat ? Quelques minutes, quelques dizaines de minutes ? Impossible à savoir, mais cela semblait durer depuis une éternité alors que les deux adversaires ne faisaient pas la différence malgré la vilaine blessure que le mercenaire avait infligé à son adversaire. Issam en avait vu d’autres dans sa vie. Il avait apprit à gérer la douleur et aller au bout de ses limites. Même si l’expérience de la vie réelle lui faisait encore défaut, ses acquis au sein de la confrérie ne s’étaient pas avérés inutiles et lui étaient même capitaux pour le coup.

Mais il fallait mettre un terme à ce combat qui ne durait que trop. Il fallait mettre hors d’état ce nuire ce gêneur, de manière définitive, pour ne plus lui laisser l’occasion de représenter une menace par la suite. Le garder en vie paraissait inutile. Et puis, pour apprendre quoi de sa bouche ? Que le mercenaire ne lui révéla ce dont était persuadé Issam d’instinct ? Que ce n’était autre que Uerton Khaan qui était le commanditaire de ce massacre ? Une perte de temps. Non, il fallait un coup décisif, précis, mortel, pour en finir avec cet individu.

Puisque aucune ruse ni aucune botte ne fonctionnait efficacement sur l’un comme sur l’autre, la victoire reviendrait à celui qui aurait la plus forte volonté de vaincre. Les deux hommes échangeaient coup pour coup, chaque attaque mise en échec par une parade ou une esquive. Tout semblait devenir blanc autour des deux adversaires, tant leur concentration l’un sur l’autre était à son paroxysme. Vu la situation, l’assassin n’avait plus grand-chose à perdre à prendre le risque d’employer les arts martiaux combinés au maniement de ses armes. Bien sur, c’était risqué dans la mesure où il pouvait fort bien se faire entailler, voire trancher un membre, mais cela pouvait aussi s’avérer payant. Il fallait juste frapper au bon moment, créer une occasion favorable.

Cette occasion se présenta lorsque Issam dévia le coup de son adversaire vers l’intérieur de sa garde au lieu de l’extérieur. Cette action eu deux résultats. Le premier fut d’empêcher le mercenaire d’enchaîner sa seconde attaque puisque son bras était gêné par l’autre. Le deuxième fut que cela permit à l’assassin de frapper du pied sans risquer de se faire contrer.

Issam envoya alors un magistral coup de pied fouetté de sa jambe gauche sur le côté droit de la tête du mercenaire qui encaissa l’attaque sans rien pouvoir y faire. Le choc fut si violent qu’il se retrouva déséquilibré, basculant légèrement sur le côté. Issam en profita pour faire un tour complet sur lui-même se terminant par un coup d’estoc de son premier sabre tenu en main gauche dans le flanc de son adversaire et un coup de taille de son deuxième sabre tenu en main droite au niveau de son cou, entaillant la chair si profondément que le lame entra au contact des vertèbres cervicales, le décapitant presque à moitié.

Le mercenaire recula en titubant , la bouche et les yeux grands ouverts, un flot de sang s’écoulant de la plaie à son cou sur laquelle il avait posé la main après avoir laissé tomber son arme. Des raclements étouffés furent les seuls sons qui sortirent de sa bouche avant qu’il ne s’effondre au sol, sans vie, baignant dans son propre sang.

Issam, épuisé et haletant, n’avait cessé de le fixer jusqu’à ce qu’il tombe au sol. L’assassin se pencha sur sa victime pour en essuyer les lames de ses deux sabres sur sa tunique avant de les ranger dans leurs fourreaux, dans son dos. Après s’être assuré de la mort du mercenaire, il s’empara de ses armes et les jeta en direction de l’endroit où étaient encore posées ses propres dagues, par mesure de précaution. Il en profita d’ailleurs pour récupérer et ranger ces dernières, elles aussi dans leurs fourreaux.

A présent, il fallait s’assurer que personne d’autre ne pouvait entrer au cas où quelqu’un d’autre de mal intentionné ne pénètre la demeure. Pour ce faire, l’assassin se dirigea vers le corps inerte de Lucinia, la prit par les poignets et la traîna au milieu de la pièce, laissant une traînée de sang qui s’écoulait de la blessure de la jeune femme.

Ensuite, il remit le bureau sur ses pieds et le poussa pour le coller contre la porte. Dans le meilleur des cas, cela ralentirait suffisamment tout éventuel intrus pour lui permettre de s’enfuir, même si cela signifiait abandonner la marchande à son sort.

Lucinia, justement. Etait-elle encore en vie ? Le jeune homme alla aussitôt s’enquérir de son état et prit son pouls pour connaître son état. Apparemment, elle semblait toujours vivante, mais elle avait besoin d’aide, tout comme lui. Elle était dans un sale état, son joli visage à présent marqué par le coup de poing direct qu’elle avait encaissé. D’un autre côté, il avait là une belle occasion de faire avancer sa mission en fouillant le bureau déjà bien en désordre, à la recherche de tout ce qui pourrait la compromettre, même si il ne pouvait s’accorder que très peu de temps pour cela.

Le premier réflexe du jeune homme fut bien sur de retrouver le carnet qui avait été envoyé valdinguer lorsque le bureau avait été retourné et éventuellement, chercher d’autres éléments, peut être parmi les parchemins ou la bibliothèque ou même le bureau. Cette fouille rapide ne serait peut être pas très efficace, mais c’est tout ce qu’il pouvait faire pour l’heure, pendant que Lucinia était inconsciente.
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Ryad Assad
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Mer 15 Mar 2017 - 21:08

Une douleur fulgurante traversa son corps, redonnant vie au patin désarticulé qu'elle était encore quelques secondes plus tôt. Tremblant comme une feuille, elle ouvrit les yeux brutalement et porta la main à son flanc qui  continuait à vomir du sang à gros bouillons. Son premier gémissement ne passa pas inaperçu, et elle se mit à paniquer en pensant que sa dernière heure était venue. Elle essaya maladroitement de se relever, pressant ses deux mains contre sa chair meurtrie pour comprimer la blessure. A l'instar de sa robe coûteuse, ses doigts délicats se couvrirent rapidement d'un sang chaud et gluant qui lui collait à la peau, tâchant tout ce qu'il touchait irrémédiablement. Son souffle rapide faisait écho aux battements affolés de son cœur, car la perspective de mourir ainsi soulevait en elle une crainte parfaitement rationnelle. Elle songea à ses parents, à cette entreprise qu'elle avait tout sacrifié pour faire tenir debout, et à ce qu'il adviendrait de tout ça si elle devait finir sur ce plancher, figée, livide. En vérité, elle ne mourrait pas de sa blessure. La lame avait ouvert sa hanche en lui laissant une belle estafilade, mais aucun organe vital n'avait été touché et elle n'aurait besoin que de repos pour se remettre de la perte de sang et du choc. D'ailleurs, à mesure qu'elle retrouvait la maîtrise de ses sens, elle se rendit compte que l'univers ne s'arrêtait pas aux frontières de sa personne, et qu'il lui fallait pousser l'exploration plus loin pour comprendre ce qu'il s'était passé. Ses souvenirs étaient flous, hantés par le regard meurtrier d'un homme sadique, avant que tout ne basculât vers le rouge puis le noir, puis plus rien.

En tournant la tête, elle croisa alors ce regard. Son cri terrifié partit dans les aigus, et elle recula tant bien que mal en hurlant de terreur et de dégoût. Devant elle, devant ses yeux innocents, gisait le cadavre d'un homme dont la tête était à moitié arrachée. Les détails lui jaillirent au visage comme un monstre surgi des profondeurs d'un lac à la surface parfaitement lisse. Tout à coup, elle vit sa peau qui avait déjà pris une teinte atrocement pâle ; les chairs qui s'étaient séparées apparaissaient boursouflées, et il lui semblait entendre le bruissement répugnant des fluides vitaux qui coulaient le long de cette viande rosie. L'angle anormal que produisait son cou lui donnait la sensation d'avoir devant elle une créature invertébrée qui aurait pu se mettre à ramper voracement dans sa direction, cette bouche ouverte aux lèvres blanchies faisant claquer ces mâchoires saillantes pour planter ses dents larges comme des pierres tombales dans son cœur palpitant. Elle hurla de plus belle. La vie avait quitté ses pupilles qui observaient fixement la jeune femme, mais le sang continuait à dégouliner lentement de la plaie, se répandant sous lui comme un linceul carmin dans lequel il flottait négligemment.

Lucinia n'était pas une guerrière. Peu importe ce que Tarik avait pu croire, peu importe l'image qu'elle pouvait renvoyer, elle n'était pas et ne serait jamais une de ces âmes insensibles à la vision d'un cadavre mutilé. Ses sanglots incontrôlables attestaient de la violence du spectacle qui s'offrait à elle, et il lui fallut tout le courage du monde et l'aide de son meilleur ennemi pour détourner les yeux de la Mort qui la regardait en face, après avoir mordu le cou de cet inconnu qui avait terminé d'agoniser sur son plancher. La jeune femme ne chercha pas à savoir pourquoi l'homme s'était approché d'elle. Était-ce un élan de compassion soudain pour cette petite chose fragile et terrorisée qui faisait peine à voir ? Était-ce, de manière plus prosaïque, car il avait besoin d'elle lucide pour les projets qui étaient les siens ? Ou était-ce parce qu'il savait que ses hurlements attireraient immanquablement l'attention d'individus qui étaient particulièrement indésirables actuellement ? Difficile à estimer avec certitude. Quoi qu'il en fût, cette présence suffit à la jeune femme qui se jeta dans les bras de Tarik, oubliant sa douleur pendant un instant pour enfouir la tête contre son torse et se laisser aller aux larmes qui la submergeaient. Elle le serra de toutes ses maigres forces contre elle, et il put percevoir sa frayeur à travers ses tremblements qui ressemblaient presque à des convulsions. Ses pleurs ne semblaient pas vouloir s'interrompre, mais les raisons de son chagrin semblaient évoluer à mesure qu'elle reprenait misérablement conscience de ce qu'il s'était produit dans son bureau.

- Je suis désolée… Je suis désolée… Se mit-elle à répéter.

Il était probable qu'elle ne s'adressait pas seulement à Tarik, même si une partie de ses remords lui étaient destinés. Elle semblait perdre pied, oscillant entre la réalité et le rêve, entre le présent et le souvenir. Son quotidien difficile, dans lequel elle devait se battre vigoureusement pour ne pas voir sa vie telle qu'elle l'avait toujours connue sombrer dans le néant, s'était mué en un cauchemar atroce qui l'entourait des pires horreurs. Son avenir peu reluisant, qui lui promettait au mieux une survie arrachée à grand-peine, et au pire une vie pathétique sans saveur, était devenu brusquement sanglant et habité par la mort. Peut-être que ce qui la terrifiait le plus était qu'elle ne voyait tout simplement pas comment se sortir de la situation terrible dans laquelle Tarik l'avait placée. Lorsque ce dernier se releva, elle essaya vainement de le retenir, rattrapée par la douleur à son flanc.

- Tarik…

Elle ne put le retenir, et baissa les yeux pleine de honte, avant de regarder autour d'elle éperdue. Le carnage était total. Son bureau avait dû servir de champ de bataille, car tout ce qui se trouvait dessus s'était retrouvé par terre dans le plus absolu désordre. Le même bureau avait été poussé contre la porte, et compte-tenu de son poids il retiendrait un moment d'éventuels assaillants. Elle nota presque malgré elle que les tiroirs avaient été ouverts, et elle en conclut que Tarik avait fouillé son bureau, sans doute à la recherche de documents. Son carnet avait également disparu, et elle eut un sourire triste. Son plan de départ était si bien huilé, si bien réfléchi, si audacieusement conçu qu'il en devenait maintenant ridicule. Elle s'installa en position assise dos à un mur, essayant de respirer profondément pour endiguer les signaux de douleur que lui envoyait son corps :

- Tarik… Arrêtez… C'est fini, maintenant…

Elle aurait voulu pouvoir lui dire autre chose que la vérité douloureuse :

- Mon carnet… Vous pouvez bien le leur livrer, ça ne changera rien. Ils s'en fichent désormais. En plus, ils ne parviendront pas à le déchiffrer.

Elle aurait dû le lui dire avec fierté, avec une pointe de défi, comme pour lui montrer qu'elle avait réussi à lui damer le pion encore une fois. Lucinia avait rapidement compris que son isolement dans la Cité du Destin était sa plus grande faiblesse, et elle avait fait en sorte de se rendre indispensable. Elle avait conçu elle-même un code complexe qu'elle avait mis des années à perfectionner et à maîtriser, afin d'être la seule à pouvoir lire ce carnet. C'était la raison pour laquelle elle avait pris le risque de le poser négligemment sous le nez de son invité, espérant qu'il essaierait de s'en emparer, révélant ainsi sa véritable nature. Elle avait escompté le manipuler encore un peu, pour l'amener exactement où elle le souhaitait. Lui, Tarik, avait été l'instrument qu'elle avait utilisé pour se débarrasser de l'espion que ses ennemis avaient placés pour la surveiller – même s'il niait l'avoir tué –, et elle avait espéré pouvoir se servir de lui pour porter un coup décisif à Uerton Khaan, ce serpent qui travaillait à la saborder. En toute autre circonstance, marchande d'Umbar qu'elle était, elle aurait dû éclater d'un rire malsain et lui montrer qu'en fin de compte il avait perdu. Mais elle ne pouvait pas rire. Elle ne pouvait pas se satisfaire de la situation dans laquelle ils se trouvaient tous les deux, car elle avait joué avec des forces qu'elle ne maîtrisait pas, et désormais le retour de flammes s'annonçait incommensurable.

- Je ne sais pas quelles sont vos véritables intentions, Tarik… Vous dites que vous ne travaillez pas pour Miridas, admettons un instant que ce soit vrai… est-ce que cela changerait quelque chose ? Uerton Khaan est convaincu que vous avez agi en mon nom, et vous avez pu constater qu'il fera tout pour nous éliminer.

Elle fit un effort pour ne pas regarder le cadavre de nouveau, mais le simple fait d'évoquer sa présence la mettait terriblement mal à l'aise. Sa lèvre inférieure se mit à trembler, et elle ferma les yeux un instant. Lorsqu'elle les rouvrit, ils étaient emplis de larmes d'une sincérité désarmante :

- Je nous ai condamnés à mort, Tarik, je suis désolée… Ils ne vous laisseront jamais quitter Umbar en vie après ce qu'il s'est passé.

Grimaçant de douleur, la jeune femme observa un instant sa blessure, avant de détourner les yeux. Elle ne pouvait pas la recoudre elle-même, et bien qu'elle eût le nécessaire pour panser sa plaie dans la pièce, elle n'imaginait pas réussir à froidement percer sa propre chair pour résorber l'ouverture dans son flanc. Faisant abstraction du froid qui commençait à se répandre dans son organisme, et de la fatigue qui la gagnait progressivement, elle fit signe au guerrier de s'écarter de la fenêtre :

- Ils ont peut-être un tireur embusqué.

Pour une femme qui semblait aussi désarçonnée face à la vision d'un cadavre, sa réflexion pragmatique concernant les tactiques de ses adversaires était très élaborée. Cela avait de quoi surprendre, mais elle prit la peine de s'en expliquer :

- Mon père, vous savez… c'était un archer exceptionnel. Il m'a appris à me méfier des gens qui tuent à distance…

Il n'était pas sûr que Tarik se souciât réellement de ses états d'âme, mais il évita néanmoins de se tenir devant la fenêtre par laquelle ils pouvaient voir que le soir était en train de s'emparer de la ville d'Umbar. Lucinia inspira profondément, et reprit le fil d'un argumentaire qu'elle avait abandonné sans raison quelques instants plus tôt. Elle avait du mal à tenir un propos cohérent sur la durée, affaiblie qu'elle était :

- Miridas voudra vous faire taire… Surtout si vous travaillez pour lui. Il vous sacrifiera pour protéger son alliance avec ce maudit Shahib… Khaan veut votre tête, il sera le premier à la lui offrir…

Elle sentait que Tarik ne la croyait pas. Qu'il ne la croirait plus jamais. Pourtant, à mesure qu'elle essayait de lui expliquer la situation dans laquelle ils se trouvait, elle se rendait compte que leur seule chance de s'en sortir – si on pouvait même appeler cela une « chance » – nécessitait qu'ils acceptassent de travailler l'un avec l'autre. Sans quoi ils mourraient tous les deux dans cette pièce exiguë. Essayant de refouler l'image qui essayait de s'imposer dans son esprit, celle de son cadavre démembré par un des sbires envoyé au nom de Khaan, elle jugea que si elle voulait bâtir une relation nouvelle avec Tarik elle devait faire le premier pas :

- Je suppose que vous préférerez tenter votre chance par vous-même… Vous pouvez essayer. Les Shahib ont assez de relations pour nous empêcher de quitter la cité. Inutile de préciser qu'ils ont dû verser de grosses sommes aux gardes pour qu'ils ferment les yeux, voire leur fournissent un coup de main. Vous vous demandez pourquoi je vous dit tout ça ?

Elle marqua une pause, touchant précautionneusement son visage du bout des doigts pour évaluer la taille du bel hématome qui commençait à gonfler sur sa joue. Elle y laissa de petites traces ensanglantées, qui furent bientôt diluées par les larmes discrètes qui n'avaient pas cessé de couler pour autant, mais que la pénombre ambiante avait jusque là occultée.

- Je vous ai envoyé chez Khaan pour que vous vous en fassiez chasser, pas pour que vous y soyez agressé. Je n'aurais jamais pensé que les choses dégénéreraient à ce point, et je pensais que dans le pire des cas vous parviendriez à vous enfuir sans trop de peine…

Elle sentit un frisson d'horreur lui passer dans le dos. Elle s'était toujours juré qu'elle ne deviendrait pas comme ces marchands effroyables qui sacrifiaient impitoyablement ceux qui les servaient pour se hisser toujours plus haut. Elle n'avait jamais vu les choses sous cet angle, mais s'était-elle comporté différemment de ces hommes qu'elle abhorrait ? Croire que tout se passerait bien pouvait-il excuser le risque qu'elle avait envoyé Tarik prendre à sa place ? Elle fut obligée de marquer une brève pause, gagnée par le dégoût d'elle-même qui la prit à la gorge, avant de reprendre d'une voix nouée :

- Vous n'auriez jamais dû avoir à subir tout ça… Je voulais juste m'assurer que… m'assurer que…

Elle domina ses sanglots, sentant bien que ses paroles étaient puériles. Pourtant, elle prit le risque de continuer :

- Je voulais m'assurer que vous étiez bien un ami…

Elle se sentit ridicule. Un ami ? A Umbar ? Quelle folie était-ce là ? Pourtant, dans les ténèbres de son existence, elle avait voulu croire que Tarik pouvait représenter la lumière qui lui manquait pour se guider hors du tunnel dans lequel elle était enfermée. Elle avait espéré qu'il pourrait chasser l'angoisse qui la tenaillait perpétuellement, lui fournir le réconfort dont elle pouvait avoir besoin. Pourtant, en voulant vérifier qu'il était bel et bien qui il prétendait être, elle avait détruit tout ce qu'elle avait essayé de construire. Comment pouvait-on bâtir de la confiance sur des fondations soupçonneuses ? Comment la graine de l'amitié pouvait-elle germer du terreau du mensonge ? Elle déglutit péniblement, se laissant aller à un hoquet de chagrin qu'elle ne put retenir.

- Je vous ai trompé, je vous ai trahi, je vous ai menti… Et si vous souffrez de mon attitude autant que je souffre de la vôtre, alors peut-être refuserez-vous ma proposition, mais…

Nouvelle pause. Elle voulait choisir ses mots avec soin. Elle finit par dire les choses telles qu'elles lui vinrent :

- Si vous voulez toujours fuir Umbar, et abandonner cette cité de malheur, je crois pouvoir vous y aider. Mais pour cela vous devrez me faire confiance…

Ses paroles restèrent suspendues dans les airs, flottant au-dessus de leurs têtes comme un contrat de sang immatériel qui avait sans doute une valeur très différente de tous ceux qu'ils avaient pu signer dans leur vie auparavant. Lucinia, faisant en sorte de dominer sa honte, soutint fermement le regard de Tarik qui la fixait en retour. Les secondes se dilatèrent, et ils restèrent ainsi un moment, sans qu'il fût possible de dire combien de temps. Leur échange silencieux se rompit brusquement sur un bruit absolument incongru.

Un feulement.

Il fut immédiatement suivi d'un cri de surprise, et d'un juron sonore. Les deux venant de l'intérieur de la demeure. Les assaillants avaient sans doute pensé se rapprocher subrepticement de leurs proies, guidés par le son de leurs voix. Hélas, ils avaient fait une rencontre à laquelle ils ne s'attendaient pas, et avaient révélé leur position.

- Lumière ! Ombre ! S'écria Lucinia dans la seconde, en semblant tout à coup paniquée. Ils sont là !

Cette dernière phrase s'adressait clairement à Tarik, et elle entreprit de se lever aussi rapidement que le lui permettait sa blessure pour appuyer de tout son poids sur le bureau qui retenait la lourde porte de chêne fermée. Elle n'apporterait qu'une aide dérisoire, mais face au danger qui se pressait de l'autre côté, elle ne pouvait tout simplement pas rester inactive. La souffrance la cisaillait, mais elle tint bon.

- Tarik !

Un coup sourd la fit vaciller sur ses appuis, et elle tourna un regard désespéré vers l'homme, en lui faisant signe de venir tenir la porte à ses côtés. Il n'avait pas le choix. Ils devraient travailler en équipe cette fois…


Membre des Orange Brothers aka The Bad Cop

"Il n'y a pas pire tyrannie que celle qui se cache sous l'étendard de la Justice"

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Issam Ibn Djamal
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Lun 24 Avr 2017 - 18:14
Issam ne tarda pas à retrouver le fameux carnet qui était au sol avec d’autres babioles qui avaient été projetés dans la pièce lorsque le bureau sur lequel ils reposaient avait été renversé sur son assaillant. Il ne prit pas le temps de dénouer la cordelette qui le maintenait fermé pour en vérifier le contenu et le dissimula dans sa tunique. Le temps lui manquait cruellement, Lucinia pouvait revenir à elle d’une minute à l’autre. En même temps, ne pas vérifier le contenu du carnet était hasardeux. Et si ce n’était qu’un leurre ? Et si Lucinia avait délibérément attiré l’attention de Issam sur cet objet pour le tromper et le détourner de quelque chose de plus important, quelque chose qui serait réellement compromettant pour elle ? Après tout, il était étrange qu’un document susceptible de faire couler son affaire puisse traîner négligemment sur un bureau.

Un gémissement venant de Lucinia interrompit ses réflexions et l’empêcha par la même de poursuivre son investigation. Tant pis pour les parchemins. Elle était mal en point et perdait toujours du sang, mais, la douleur qu’elle exprimait sur son visage indiquait au moins qu’elle était en vie. Mais pourquoi était-ce important pour lui ? La jeune femme n’était qu’un contrat, une cible et pourtant, il se sentit soulagé à l’idée de la savoir toujours de ce monde, même si il ne ressentait plus vraiment de compassion pour elle.

Le jeune homme resta figé, silencieux, l’observant, réfléchissant à ce qu’il allait lui dire, quel mensonge allait-il inventer pour se disculper des suspicions de la marchande à son égard. Lucinia ne semblait pas encore se rendre compte de sa présence, ni du désordre dans lequel se trouvait son lieu de travail. Par contre, lorsqu’elle tourna la tête vers le cadavre sanguinolent et pâle du mercenaire qui gisait au sol à côté d’elle, elle poussa des cris aigus, horrifiée qu’elle était, avant que Issam ne se décide à intervenir. Le jeune homme se précipita vers elle pour détourner son attention de ce cadavre qui la perturbait tant :

- Calmez-vous, Lucinia, ça va, c’est fini. Tout va bien… Regardez-moi. Regardez-moi, Lucinia, ça va. Il est mort, il ne peut plus vous nuire.

Les paroles de l’assassin semblèrent faire l’effet escompté, Lucinia cessant ses cris et semblant s’apaiser au son de sa voix et à la vue de son visage, même si celui-ci était marqué par les récents évènements de la journée. Il la laissa se blottir contre lui, l’entourant de ses bras secs et musclés pour finir de la calmer. Cela dit, il restait parfaitement conscient de la situation et ne pouvait s’empêcher de tourner la tête régulièrement vers la fenêtre et la porte pour savoir si personne ne tentait de s’introduire dans la demeure de la marchande.

Lucinia était tremblante et sanglotante, comme une enfant apeurée après avoir fait un cauchemar. Elle était pathétique à se comporter de la sorte, mais il était vrai qu’elle n’était pas de la même trempe que le jeune homme qui avait connu une vie rude, faite de violence et de sang. Malgré ses conflits perpétuels avec ceux qui oeuvraient dans l’ombre à sa chute, il était clair qu’elle n’avait jamais été confrontée personnellement à ce genre de situation, ou bien n’arrivait-elle pas à s’y habituer. Elle n’avait pas les épaules qu’il fallait pour surmonter ces épreuves et il s’en fallait de peu désormais pour que tout bascule pour elle. Pourtant, il n’était pas question pour lui d’en finir avec elle de cette façon. Déjà parce que ses commanditaires ne souhaitaient pas sa mort, mais uniquement son abdication. Et deuxièmement, parce qu’il ne pouvait personnellement s’y résoudre. Lui qui auparavant ne ressentait ni pitié ni hésitation à tuer, il ne pouvait assassiner froidement cette personne avec qui il avait eut ces échanges, même si elle l’avait mis dans une situation des plus inconfortables. A quoi cela était il du ? Impossible à savoir, mais la chose dont il était certain, c’était son intention d’accomplir sa mission sans en arriver à devoir verser le sang de la jeune femme, même si cela lui aurait facilité les choses. Par ailleurs, il n’était pas non plus question qu’il laisse ses émotions le guider. Malgré que son cœur était gagné à la cause de la jeune femme, son esprit restait déterminé et surtout loyal à ce qu’il était et à ceux qui l’avaient forgé.

Lucinia reprit quelque peu ses esprits pour se confondre en excuses. Désolée, mais de quoi ? De l’avoir manipulé ou de l’avoir mis dans cette situation ? Quelque peu confus, Issam relâcha prise pour se relever, sans que son interlocutrice ne pu y faire quoi que ce soit, malgré son désir de rester à l’abri dans ses bras. Elle n’eut donc d’autre choix que de reprendre le cours de la discussion là où il en était avant l’arrivée de cet intrus qui gisait non loin d’eux.

- Mon carnet… Vous pouvez bien le leur livrer, ça ne changera rien. Ils s'en fichent désormais. En plus, ils ne parviendront pas à le déchiffrer.

Issam ne répondit pas, mais tout dans les paroles de Lucinia semblait confirmer que ce carnet était bien ce qu’il cherchait, à moins que ce ne fût une nouvelle ruse de sa part. Bien qu’elle semblait sincère, il était plus judicieux d’appréhender tout cela avec un certain recul. De toute façon, il ne pouvait pour le moment poursuivre ses investigations donc il allait devoir se contenter du document dissimulé dans sa tunique.

- Je ne sais pas quelles sont vos véritables intentions, Tarik… Vous dites que vous ne travaillez pas pour Miridas, admettons un instant que ce soit vrai… est-ce que cela changerait quelque chose ? Uerton Khaan est convaincu que vous avez agi en mon nom, et vous avez pu constater qu'il fera tout pour nous éliminer… dit-elle avant de marquer une pause, les larmes coulant de ses joues avant de poursuivre… Je nous ai condamnés à mort, Tarik, je suis désolée… Ils ne vous laisseront jamais quitter Umbar en vie après ce qu'il s'est passé.

- C’est ce que nous verrons ! Répondit froidement Issam, fixant la jeune femme dont l’attention était attirée par sa blessure.

- Personne ne me retiendra prisonnier ici.

- Ils ont peut-être un tireur embusqué.

Etonné de constater que l’esprit de Lucinia pouvait être vif malgré sa fragilité apparente et surtout son état, l’assassin s’écarta machinalement de la fenêtre afin de parer à toute éventuelle attaque à distance.

- Mon père, vous savez… c'était un archer exceptionnel. Il m'a appris à me méfier des gens qui tuent à distance…

- Je vois ! Votre père a eu raison de vous enseigner ces quelques fondamentaux.

- Miridas voudra vous faire taire… Surtout si vous travaillez pour lui. Il vous sacrifiera pour protéger son alliance avec ce maudit Shahib… Khaan veut votre tête, il sera le premier à la lui offrir…

Issam se contenta de fixer Lucinia sans démentir ses accusations. Plus il l’écoutait parler, plus il en arrivait à la conclusion que continuer à lui mentir serait vain. Après tout, ce n’était plus la peine, il avait ce qu’il voulait, peu importait le reste. Cela dit, il resta plutôt attentif aux mises en garde de la jeune femme. Khaan ne lâcherait pas si facilement. Il était même probable que d’autres mercenaires étaient déjà en chemin. La journée se terminait doucement à mesure que le soleil baissait dans l’horizon, mais la soirée ne s’annoncerait pas de tout repos. Par ailleurs, il venait d’apprendre l’existence d’un certain Shahib. Et il était fort probable que cet individu soit quelqu’un de particulièrement puissant dans la cité, le genre de personne à qui il valait mieux ne pas se frotter. Mais c’était trop tard. Miridas avait fait un pacte avec la Confrérie des Ombres et il allait devoir honorer sa part du contrat ou les conséquences pour lui seraient particulièrement néfastes.

- Je suppose que vous préférerez tenter votre chance par vous-même… Vous pouvez essayer. Les Shahib ont assez de relations pour nous empêcher de quitter la cité. Inutile de préciser qu'ils ont dû verser de grosses sommes aux gardes pour qu'ils ferment les yeux, voire leur fournissent un coup de main. Vous vous demandez pourquoi je vous dit tout ça ?

Non ! Il ne se posait pas la question, dont la réponse était évidente. Elle cherchait un moyen de se sortir de ce mauvais pas et l’assassin était sa seule option pour le moment. Ses hommes étaient bien trop loin de sa demeure pour agir et quand bien même, ils n’étaient pas des combattants. Il ne lui restait que Tarik, ce Tarik dont elle soupçonnait l’imposture, mais qui pourtant, était sa seule chance de voir le soleil se lever demain.

- Je vous ai envoyé chez Khaan pour que vous vous en fassiez chasser, pas pour que vous y soyez agressé. Je n'aurais jamais pensé que les choses dégénéreraient à ce point, et je pensais que dans le pire des cas vous parviendriez à vous enfuir sans trop de peine…

- Vous… pensiez !? C’est étonnant, Lucinia. Je croyais pourtant que vous connaissiez vos ennemis bien mieux que je ne connais mes soit disant alliés. Lorsque vous m’avez demandé de transmettre ce message, il est devenu complètement hystérique mais ça vous prétendiez que vous ne le saviez pas, vous espérez que je vais vous croire ? Vous avez fait preuve d’une grande stupidité et cela nous a coûté cher à tous les deux. Khaan est une furie et Makhtar est une brute et vous vous imaginiez que cette entrevue allait se dérouler d’une autre façon ?

Issam ne confirma ni n’infirma son affiliation avec Miridas, jouant sur la carte de l’ambiguïté. Cela semblait inutile, mais il resta sur ses positions, inversant même la situation pour rendre Lucinia coupable et la faire réaliser son erreur de jugement et sa stupidité.

- Vous n'auriez jamais dû avoir à subir tout ça… Je voulais juste m'assurer que… m'assurer que… Je voulais m'assurer que vous étiez bien un ami…

Les paroles de Lucinia touchèrent profondément le cœur de Issam et lui ramenèrent sa culpabilité en plein visage. Elle semblait à cet instant tellement sincère. Elle cherchait en lui quelque chose qu’il ne pouvait lui apporter, pas dans ces circonstances en tout cas. Il se retrouvait à nouveau tiraillé entre son devoir et ses sentiments. Quelle position horrible cela était.

- L.. Lucinia, je...

- Je vous ai trompé, je vous ai trahi, je vous ai menti… Et si vous souffrez de mon attitude autant que je souffre de la vôtre, alors peut-être refuserez-vous ma proposition, mais…

Non, c’est moi qui vous ai trahit ! Ses lèvres figées ne purent exprimer ces aveux, mais il savait que c’était la vérité. Le traître c’était lui et uniquement lui. Pour la première fois de sa vie, il ressentait l’effet d’être la mauvaise personne, l’ennemi, le fourbe. Mais qu’y pouvait-il ? Il n’était qu’un exécutant, du moins, c’est ce dont il se persuadait pour justifier l’injustifiable.

- Si vous voulez toujours fuir Umbar, et abandonner cette cité de malheur, je crois pouvoir vous y aider. Mais pour cela vous devrez me faire confiance…

Confiance, voilà bien un terme qui n’avait plus sa place ni pour l’un, ni pour l’autre à présent. Au moins, ils étaient quittes, même si il n’avait pas fini de la tromper. Il désirait jouer carte sur table, tout lui avouer, retourner sa veste, pour l’aider et surtout se venger de Khaan, mais après ? Cela lui aurait-il rendu service ? Cela lui aurait-il fait réussir sa mission ? C’est alors que les paroles de l’un de ses mentors lui revinrent à nouveau en tête, comme si les membres de la Confrérie des Ombres eux-mêmes étaient au courant de la situation et lui rappelaient quelles devaient être ses priorités.

- Lorsque l’on vous désigne une cible, vous n’avez pas besoin de savoir pourquoi vous devez l’exécuter. Il n’y a pas de place pour la pitié ni l’hésitation. Qu’importe que la personne que vous devez tuer soit une crapule, un bon père de famille ou un prêtre, un manant ou un roi. La seule chose qui doit vous importer, c’est de faire ce pour quoi on vous a sollicité, que cela soit juste ou non.

Dans la plupart des cas, c’était vrai. Mais le problème à présent était que Issam était devenu une cible au même titre que Lucinia et malgré ses compétences, il fallait se rendre à l’évidence. Il avait autant besoin de l’aide de la jeune femme que cette dernière avait besoin de la sienne. S’il voulait s’en sortir, il devait travailler avec elle tout en espérant remplir ses objectifs. Comment réussir à concilier les deux ? Cela semblait presque impossible et il allait falloir faire un choix.

Issam et Lucinia se fixaient intensément, la jeune femme attendant la décision du jeune homme, ce dernier réfléchissant bien à ce qu’il avait l’intention de lui dire. En tout cas, il n’était pas question de quitter Umbar, pas les mains vides. Plutôt mourir ou ne jamais retourner au siège de la guilde plutôt que d’y revenir en y apportant la honte de son échec. Non, autant n’être plus rien.

Un bruit sourd le tira de ses réflexions et attira son attention vers la porte que quelqu’un essayait d’ouvrir en vain, bloquée par le bureau qu’il avait prit soin de caler contre l’ouverture pour prévenir toute intrusion. Un cri de surprise suivit d’un juron de dépit se firent entendre, les deux sons ne provenant apparemment pas de la même bouche. Au moins deux personnes, donc. Ils n’avaient pas lambiné. A peine le premier mercenaire vaincu que d’autres arrivaient quelques minutes après. Peu importait leurs compétences. S’ils étaient plusieurs, c’était déjà un gros problème.

Lucinia réagit elle-même promptement malgré la peur et la douleur qui l’étreignaient et se précipita vers le bureau pour tenter de le repousser et bloquer la porte, mais qu’avait-elle voulu dire par lumière et ombre ? Ce n’était pas le moment de chercher à comprendre car l’heure était à nouveau à l’action. Issam se précipita à son tour pour aider la jeune femme à faire barrage, poussant sur le bureau de toutes ses forces. Les deux hommes derrière la porte poussaient également de toute leurs forces, sans compter qu’ils étaient peut être plus que deux et Issam était pour ainsi dire tout seul, tant Lucinia ne servait pas à grand-chose dans son état, mais le bureau permettait de compenser un peu ce désavantage.

- Personne ne viendra nous aider, Lucinia, on ne tiendra pas éternellement.

La situation était à nouveau critique. Les ennemis de Lucinia et désormais de Issam semblaient déterminés à ne pas leur laisser de répit. Il fallait absolument faire quelque chose et dans ce cas là, il n’y avait qu’une seule solution : A situation désespérée, mesure désespérée.

- Tenez bon !

Sans même laisser le temps à Lucinia d’émettre une quelconque objection, Issam se précipita vers le coin de la pièce où il avait jeté les armes du mercenaire vaincu pour s’en emparer. Pendant ce temps, la jeune femme faisait ce qu’elle pouvait pour maintenir la porte fermée, mais seule et affaiblie, elle ne pouvait faire grand-chose. La porte en chêne commençait à s’entrebâiller dangereusement, mais c’est exactement ce que voulait Issam. En effet, le chêne était un bois trop solide pour qu’une lame puisse le traverser de part en part et il fallait absolument une ouverture pour attaquer en contournant la porte.

Issam bondit sur le bureau pour atterrir à califourchon et passa vivement son bras gauche armé à travers l’entrebâillement et à l’aveuglette pour sentir son arme transpercer et pénétrer profondément quelque chose. Vu le hurlement qui s’ensuivit, il avait visé juste. Le jeune homme ne chercha pas à récupérer l’arme qu’il tenait et la lâcha pour ramener son bras vers lui, tandis que la porte cessait de s’ouvrir.

Les plaintes que Lucinia et son « allié » pouvaient entendre indiquaient que la victime était toujours en vie, mais sûrement incapable de faire quoique ce soit désormais.

- Chien puant, fils de… fit un mercenaire en colère, sans doute celui qui essayait d’ouvrir la porte avec son comparse désormais blessé avant de poursuivre… Faites gaffe, il a eu Fasil. Venez m’aider, j’y arriverai pas tout seul.

La lutte reprit de plus belle alors que l’autre mercenaire recevait du renfort. Vu qu’il s’était adressé à plusieurs interlocuteurs, ils étaient encore au moins trois, Fasil, dont l’intensité des plaintes allait décroissant, étant hors combat. Il n’était pas question de refaire contre eux la même manœuvre car ce genre de coup bas ne fonctionnait en général qu’une seule fois. Non, il allait falloir désormais prendre de très gros risques car il n’était pas envisageable de rester là pendant des heures à pousser sur le bureau pour bloquer la porte, le combat étant perdu d’avance au fil du temps.

- Il va falloir que vous me fassiez confiance, vous aussi.

- Q… Que voulez-vous dire ?

- On ne peut pas rester comme ça. Essayez de tenir le plus longtemps que vous pouvez, si ils arrivent à entrer, servez-vous de ça.

Disant cela, Issam posa la seconde arme du mercenaire vaincu sur le bureau, à la disposition de Lucinia.

- Si j’ai bien compris, c’est à moi qu’ils en veulent principalement, mais dans le doute, n’hésitez pas à frapper de votre lame pour sauver votre tête.

Issam relâcha sa prise et se dirigea vers la fenêtre, faisant fi des mises en garde de Lucinia concernant un éventuel tireur, afin de sortir de la pièce. De toute façon, c’était la seule et unique issue possible désormais.

- Tariiiik !

Issam bondit pour traverser la vitre qui vola en éclat lorsque l’assassin passa au travers, cela dit, il prit la précaution de se recroqueviller sur lui-même, se servant de ses avant bras et de ses tibias, les coudes et les genoux se touchant les uns les autres, pour faire bouclier et protéger ainsi sa tête et une grande partie de son torse. Grand bien lui en fasse car en plein saut, il sentit quelque chose lui entailler l’avant bras et l’épaule, ce qui confirma la présence d’un tireur embusqué sur le toit de la maison d’en face. Le carreau d’arbalète poursuivit sa course pour aller se planter dans le mur du bureau en face de la fenêtre brisée après être passé par celle-ci.

Issam atterrit sur les pavés de la rue tel un félin en même temps que les éclats de verre brisé et les jointures de bois qui formaient auparavant l’unique fenêtre du bureau de Lucinia. Il avait calculé les risques et bien que la hauteur du saut était relativement importante, c’était faisable pour un individu entraîné physiquement tel que lui, sans compter que l’adrénaline qui parcourait chaque parcelle de son corps faisait son effet.

- Qu’est ce que c’était ? interrogea l’un des mercenaire qui avait entendu le vacarme du verre brisé.

- Va voir en bas, on s’occupe de la porte.

- D’accord !

Dans la rue, Issam bondit vers la porte d’entrée de la demeure de Lucinia pendant que le tireur chargeait un nouveau carreau tout en pestant de na pas avoir tiré plus à gauche et pénétra vivement à l’intérieur en refermant la porte violemment, ce qui le protégea du tir qui vint s’y encastrer au moment où celle-ci se claquait.

Issam du aussitôt esquiver le coup de taille du mercenaire qui avait dévalé les escaliers pour connaître la cause du bruit qu’il avait entendu avec ses comparses.

- Il est là, en bas ! S’écria l’agresseur à l’attention de ses deux collègues, pendant que l’assassin dégainait ses deux épées courtes pour faire front. Il attaqua aussitôt son adversaire pour le repousser et le forcer à rejoindre l’escalier. Ainsi, l’étroitesse du passage ne permettrait pas aux trois mercenaires d’agir de concert contre lui. Le revers de la médaille était que le mercenaire était en position surélevée par rapport à Issam grâce à l’escalier sur lequel il se battait, mais c’était autant un désavantage qu’un atout. Désavantage qu’exploita aussitôt l’Ombre lorsqu’il se baissa vivement pour entailler profondément la cheville du mercenaire qui hurla de douleur tout en trébuchant. Issam fit un bond en arrière pour ne pas laisser son adversaire lui tomber dessus et l’acheva d’un coup d’estoc entre les omoplates lorsqu’il tomba en avant au sol, enfonçant profondément sa lame dans ses entrailles avant de la ressortir pour faire face aux deux autres qui avaient aussitôt rejoints le premier suite à son appel et avaient eu le temps de bondir hors de l’escalier pour se retrouver dans la pièce d’entrée où se tenait Issam. Le jeune homme allait devoir les affronter simultanément. Heureusement pour lui, il disposait de deux armes, ce qui lui permettait de gérer la situation. Les deux mercenaires attaquèrent de concert, forçant Issam à se défendre plus qu’il ne pouvait contre attaquer. Les deux hommes n’étaient pas des manches et leurs attaques étaient adroites et vives. Issam n’avait pas vraiment de mal à les dévier, mais il était quelque peu affaiblit par ses nombreuses lésions, ce qui le diminuait quelque peu et le ralentissait. Du coup, ses deux adversaires ne lui laissaient que de maigres chances de contre attaquer, contre attaques qui étaient elles aussi déviées. Les trois combattants se rendaient coup pour coup, sans qu’aucun ne parvienne à créer une ouverture, cela dit, Issam reculait lentement mais sûrement vers la porte d’entrée contre laquelle il se retrouverait très bientôt acculé et donc en très mauvaise posture. Ajouté à cela la pointe du deuxième carreau du tireur embusqué sur le toit qui dépassait dangereusement de la porte, cela ne ferait qu’empirer les choses pour l’assassin, d’autant plus que ses assaillant le forçaient à se rapprocher dangereusement de ce piège

Issam bloqua de chacune de ses lames une attaque simultanée de ses deux adversaires. Un duel de force commença alors que les armes des combattants étaient les unes contre les autres, mais l’Ombre n’avait que deux bras contre quatre et malgré sa résistance, il reculait, ployant sous la force de ses ennemis qui tenaient eux leurs armes avec les deux mains. Le jeune homme ressentit le pointe du carreau commencer à lui transpercer les chairs juste au dessous de son omoplate gauche. C’est alors qu’un des mercenaires hoqueta de surprise, le souffle coupé, la pointe ensanglanté d’une lame ressortant par son plexus, lui faisant relâcher la pression exercée contre son adversaire.

- Que... Fit son compagnon, surpris par ce retournement de situation.

Issam, se remettant plus vite de sa surprise, repoussa son deuxième adversaire en s’aidant de son bras armé désormais libre et se jeta sur ce dernier pour attaquer. Celui-ci ne se laissa pas surprendre et réussi à dévier la première attaque qui aurait été meurtrière si elle avait touché au but. Le duel se poursuivit cette fois à un contre un, mais au désavantage du mercenaire qui affrontait un adversaire armé de deux épées dont il se servait pour faire pleuvoir un déluge d’attaques. Armé de sa seule épée, le mercenaire finit par se retrouver débordé au bout d’un certain temps. Il commença à subir quelques entailles avant de voir une des lames de son adversaire dévier la sienne pour créer une ouverture et la seconde s’enfoncer en plein dans son cœur. La bouche ouverte et le regard se figeant à mesure que sa vie le quittait, sa dernière vision fut celle de la mort incarnée par son adversaire, un jeune homme blessé vêtu d’une tenue bleue maculée de sang et à quelques mètres derrière lui, le cadavre de son compagnon traversé de part en part par un sabre à lame courte, gisant au pieds d’une jeune femme brune blessée à la hanche et le visage salement marqué par un coup.

Issam ôta sa lame du corps de son dernier adversaire qui s’affaissa aussitôt sur le sol, sans vie et se retourna en position défensive dans l’éventualité d’un autre assaut. Au lieu de cela, il vit Lucinia qui fixait le cadavre de l’homme qu’elle venait d’assassiner en lui plantant sa lame dans le dos. Issam essuya aussitôt ses deux armes et les rangea dans leur fourreaux. Vu que la jeune femme semblait hébétée et horrifiée, absorbée par sa victime dont elle ne pouvait détacher le regard de son corps sans vie, le jeune assassin prit les choses en main et verrouilla la porte d’entrée grâce à la clé qui était restée dans la serrure.

- Venez, nous ne sommes pas tirés d’affaires.

Disant cela, il saisit la jeune femme par le poignet pour la forcer à le suivre dans les escaliers, enjambant le cadavre du mercenaire qu’il avait lui-même tué d’un coup d’épée dans le dos après lui avoir sévèrement entaillé la cheville. Arrivée en haut, son regard se posa sur Fasil baignant dans son sang, ne donnant aucun signe de vie. Il avait un sabre planté dans le côté droit au niveau des cotes, le regard figé et une expression sur le visage trahissant une douloureuse agonie. L’assassin s’approcha prudemment de lui pour s’assurer de sa mort et une fois qu’il en eut confirmation, il bifurqua à la recherche d’une autre pièce plutôt que le bureau. Il finit par trouver la chambre de Lucinia et la fit entrer pour la faire asseoir sur son lit. La pièce était plongée dans la pénombre que le jeune homme ne prit pas le soin d’éclairer. Au contraire, le fait de se retrouver ainsi dans cette obscurité leur éviterait à tous les deux d’être des cibles faciles au cas où un autre tireur se tiendrait prêt à tirer au travers de la fenêtre de la chambre. D’ailleurs, le jeune homme prit soin de Pousser une armoire contre la fenêtre pour en obstruer le passage, ce qui accentua la pénombre de la chambre. Le meuble était difficile à déplacer et engendra un vacarme assourdissant, mais l’assassin réussi à faire ce qu’il avait en tête. A présent qu’il n’y avait plus de risque de se faire tirer dessus depuis l’extérieur, Issam éclaira la chambre et quitta la pièce quelques minutes avant de revenir avec une bassine remplie d’eau en main et un linge propre baignant dedans. Il attrapa le tissu imbibé d’eau chaude pour nettoyer le visage de Lucinia qui semblait toujours déconnectée de la réalité. Sans doute était-ce la première fois qu’elle ôtait la vie à quelqu’un et elle accusait le coup.

- Vous m’avez sauvé, Lucinia. fit Issam pour tenter d’apaiser son interlocutrice et lui faire accepter son geste.

- Et vous aviez raison, il y avait bien un tireur embusqué sur le toit. Je ne sais pas s’il est toujours là, mais on est coincé ici, d’autant plus qu’il y en a peut être d’autres déjà présents ou qui vont venir. Il faut vous reprendre, Lucinia, nous n’en avons pas fini.

Issam se sentait las lui aussi. La douleur et le sang perdu commençaient à le fatiguer et peu s’en fallait qu’il ne se laisse aller à sombrer dans l’inconscience, si ce n’était sa volonté qui prenait la relève du corps qui ne demandait qu’à lâcher prise. Il fallait qu’il s’accorde un peu de répit lui aussi. Les deux protagonistes n’étaient plus que l’ombre d’eux-mêmes, mais la volonté de Issam lui permettait de ne pas flancher. Il était dans de sales draps, mais tant qu’il était encore en vie et apte à se battre, tout n’était pas perdu, même s’il savait que la prochaine vague d’assaut, s’il devait y en avoir une, serait très difficile à gérer… peut-être même impossible.

- Je reviens !

Issam laissa à nouveau la jeune femme seule pour descendre les escaliers, traînant au passage le corps inanimé de Fasil pour le regrouper avec les cadavres de ses trois congénères une fois en bas. Ensuite, il entreprit de visiter le rez de chaussée de la maison, à la recherche de la cuisine qu’il trouva. N’étant pas un cordon bleu, il se contenta de remplir un plat de pain, de fruits et d’une bouteille d’eau avec deux verres.

Une fois à nouveau en compagnie de Lucinia, il lui prépara un maigre en-cas avant d’en faire de même pour lui.

- Mangez, vous devez reprendre des forces.

Le ton et le comportement de Issam n’avaient plus la bienveillance de la veille. Désormais, c’était le professionnel à l’esprit pragmatique qui s’exprimait en lui. Ce dernier combat contre les mercenaires lui avait au moins permis de renflouer ses émotions et ses passions. La raison, la prudence et le bon sens étaient désormais ce qui l’animait.

- Nous pouvons nous en sortir, si nous travaillons ensembles, mais cela impliquera peut-être qu’il vous faille accepter d’avoir du sang sur les mains.

Issam marqua une pause pour laisser à la jeune femme le temps d’appréhender ses paroles et surtout leur gravité. Il n’était toujours pas disposé à révéler sa vraie nature ni les raisons de sa présence à Umbar. Il avait besoin de Lucinia et nul ne sait comment elle aurait pu réagir face à la vérité.

- Lucinia, je ne vous demande pas de porter l’estocade à nos ennemis, mais de m’aider à le faire. Pour cela, je dois savoir où habitent Uerton Khaan et ce Shahib.

Ses intentions étaient claires, envoyer un message fort à Shahib en lui faisant parvenir la tête de Khaan et s’il le fallait, le tuer lui aussi et par extension, faire réfléchir Miridas. Il était grand temps qu’il agisse à nouveau comme un assassin, un tueur d’élite servant indirectement Lucinia mais directement ses propres intérêts. Il était temps qu’il écarte définitivement la menace engendrée par Khaan.

- Par ailleurs, il nous faut toute l’aide disponible dont vous pouvez bénéficier. Vous devez rassembler vos forces, nous en aurons besoin. Nous sommes coincés ici tant que nous n’avons pas la certitude qu’il n’y à plus de mercenaire sur les toits ou prêts à enfoncer la porte et vu mon état, je ne pourrais pas faire grand-chose. J’ai fais ce que j’ai pu pour nous protéger… mais je ne sais pas… combien de temps nous tiendront… enfermés ici. Si vous avez des suggestions… c… c’est… c’est maintenant.

Le jeune homme haletait et serrait les dents sous l’effort de rester debout, mais pour le moment, c’en était trop. Il ne pouvait plus s’empêcher plus longtemps de ressentir pleinement les effets de ses nombreuses blessures et il se laissa lentement choir sur le plancher de la chambre, adossé contre l’armoire qu’il venait de déplacer contre la fenêtre, serrant toujours les dents. Ses paupières étaient lourdes et se fermaient presque toutes seules. Il était fâcheux que ses forces l’abandonnent à un moment aussi inopportun, à la merci de ses ennemis, à commencer par Lucinia elle-même qui avait là l’occasion de récupérer son carnet et se débarrasser de lui si elle le voulait, mais il était trop affaiblit pour pouvoir encore tenir debout et même rester éveillé.

Malgré le danger que cela représentait dans cette situation, il se laissa sombrer dans l’inconscience, avec l’incertitude qu’il rouvrirait les yeux. Ses dernières pensées allèrent vers ses congénères de la Confrérie des Ombres et il ressentit un profond regret d’avoir échoué dans sa mission, si près du but et par la même d’avoir éventuellement perdu la vie pour y parvenir.
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Ryad Assad
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Ven 28 Avr 2017 - 23:37

La confiance…

Lucinia aurait sans doute affiché un rictus désabusé si elle avait été dans une situation appropriée. Et par situation appropriée, elle entendait naturellement une situation où elle n'était pas en train de pousser de toutes ses forces sur le bureau de son père qui barrait une porte qu'essayaient d'enfoncer des mercenaires assoiffés de sang. Lesdits mercenaires qui, était-il encore utile de le rappeler, avaient été envoyés par un homme dont elle venait de se faire un ennemi et qui souhaitait l'éliminer parce qu'elle avait été… comment avait dit Tarik, déjà ? Ah oui, d'une « grande stupidité ». Le mot était faible pour qualifier son comportement, elle s'en rendait compte pleinement, et endossait toute la responsabilité. Elle qui avait voulu s'essayer aux subtilités des intrigues à la sauce Umbarite – intrigues que son père maîtrisait à merveille –, elle devait désormais payer le prix de son inexpérience. Et dans la cité du Destin, ce prix pouvait rapidement excéder ce que les veines d'un individu pouvaient verser. Désormais, après avoir truqué et menti et joué avec la vie d'un homme dont elle ignorait tout, elle se retrouvait à devoir lui faire confiance. Et de quelle manière ? Elle n'eut pas le temps de formuler la question à haute voix qu'elle se retrouvait déjà avec une lame en main, et le devoir de tenir la porte le plus longtemps possible. Ne voyait-il pas, de ses yeux acérés qui semblaient transpercer tous les faux-semblants, qu'elle était blessée et qu'elle n'avait de toute évidence pas la force de résister aux sicaires qui montaient à leur rencontre ? Ne sentait-il pas que sa lucidité déclinait plus vite que le soleil se couchait à l'horizon, et qu'elle serait incapable d'accomplir l'exploit qu'il lui demandait de réaliser ?

Les sbires de Khaan envoyés en renfort avaient attaqué derechef, montant à l'assaut comme des démons enragés. Ils avaient tambouriné férocement contre l'huis qui n'avait pas voulu leur céder le passage, et leurs épées avaient fini par réaliser qu'elles ne perceraient pas aisément le chêne épais et massif qui leur barrait la route. S'ils ne pouvaient entailler la porte, ils pouvaient toujours l'enfoncer, et ce fut de tout leur poids qu'ils avaient essayé de forcer l'entrée. Lucinia avait fait de son mieux pour contenir leur poussée, cambrée inélégamment pour essayer d'ancrer ses pieds dans le sol et de ne pas perdre de terrain à chaque nouvelle tentative. Les secousses colossales remontaient en autant d'ondes de choc violentes dans ses bras, dans son dos, dans son crâne jusqu'à lui donner l'impression qu'on la martelait de coups. La porte s'était ouverte légèrement, emportée par une charge plus rude que les précédentes, mais avant de pouvoir réaliser la situation, la jeune femme avait vu son allié jaillir comme l'éclair, et plonger sa lame dans l'entrebâillement. Un rugissement de douleur avait répondu à son estocade, et des cris alarmés leur avaient rapidement indiqués qu'il avait fait mouche. La marchande s'était soudainement prise à espérer, mais voilà que le guerrier était venu disperser les illusions naïves qu'elle se faisait. Non, ils n'étaient pas encore tirés d'affaire. Et pour y parvenir, elle devait lui faire confiance. Lui faire confiance, et se débrouiller seule...

- Je n'y arriverai pas, souffla-t-elle en serrant les dents, pour endiguer la douleur.

Le regard qu'il lui lança en retour exprimait quelque chose comme « vous n'avez pas le choix ». Elle le devina immédiatement, car c'était le même regard que lui lançait son père quand il voulait la voir réaliser quelque chose qu'elle pensait jusque là impossible. Il durcissait l'expression de son visage, et pouvait alors dire en une image tout ce que les mots ne pouvaient exprimer. Consciente qu'il avait raison, elle ravala une partie de la peur qui lui dévorait les entrailles et rongeait sa détermination, hocha la tête en essayant de se faire violence, et s'engagea solennellement à faire de son mieux. Pour lui. Parce que c'était peut-être la dernière chose qu'elle ferait de son existence, et qu'elle ne voulait pas mourir sans avoir tout tenté pour rester en vie.

- Comptez sur moi.

Ce n'était pas les mots les plus faciles qu'elle avait eus à prononcer dans sa vie, mais c'était peut-être ceux dans lesquels elle avait mis le plus de conviction. Dans cet enfer de sang et d'acier, elle voulait pouvoir compter sur quelqu'un… et que le jeune homme pût compter sur elle en retour. Elle souhaitait simplement sentir qu'au milieu du carnage, elle n'était pas seule. Scellant ce pacte étrange, pour ne pas dire impensable quelques instants plus tôt, elle se sentit soudainement libérée d'un poids. Elle savait que la mort allait venir les chercher, mais elle s'estimait prête à l'affronter et à ne pas se laisser faire si facilement. Elle était une Nakâda, et sa famille n'avait pas prospéré sur les racines de la couardise. Elle s'arrangerait pour faire la fierté de son père, ou mourir en essayant ! Forte de cette conviction, elle se prépara à défendre chèrement leur position retranchée, s'attendant à voir son compagnon d'infortune en faire de même à l'aide des lames qu'il maniait bien mieux que son jeune âge le laissait penser.

Toutefois, elle n'aurait jamais imaginé que Tarik réagirait ainsi. Mû par une force de caractère extraordinaire, il s'élança et bondit comme un tigre à travers la fenêtre, indifférent aux éclats de bois et de verre qui menaçaient de lui trancher la chair. Lucinia poussa un cri à la fois inquiet et surpris, qui se mua en glapissement apeuré quand elle entendit le sifflement d'un trait propulsé à toute vitesse en sens inverse. Le carreau jeté comme une lance d'acier vint s'enfoncer profondément dans le mur en produisant un bruit sourd, à quelques mètres seulement de la porte. La jeune femme, qui s'était recroquevillée par réflexe, s'arc-bouta de nouveau pour barrer la porte que ses ennemis continuaient à essayer d'enfoncer inlassablement. Véritables béliers humains, ils chargeaient de l'épaule ou donnaient du pied pour la faire reculer, satisfaits à chaque fois que le battant s'ouvrait légèrement et que les grincements du bureau sur le sol indiquaient qu'ils progressaient dans leur entreprise. Ils avaient perdu un homme dans la manœuvre, mais ce n'était qu'un modeste prix à payer pour eux qui souhaitaient empocher une belle prime et qui se souciaient assez peu de leurs compagnons. C'était peut-être leur point faible d'ailleurs. Ils travaillaient tous pour leur compte, et aucun d'entre eux ne se préoccupait réellement de ce qui pouvait arriver au voisin. Lucinia, en revanche, était prête à aider Tarik de son mieux… et elle se plaisait à croire qu'il ferait de même en retour.

C'était peut-être fou, mais elle voulait croire qu'il n'avait sauté de cette fenêtre pour s'enfuir sans elle dans les rues d'Umbar.

Elle en eut la confirmation lorsqu'elle entendit les hommes d'armes envoyés par Khaan se détourner de la porte pour se concentrer sur la principale menace. Issam avait été fin, il avait souhaité les contourner pour les affronter dans les escaliers, là où leur nombre ne pourrait pas jouer en leur faveur. Elle n'était pas stratège, mais elle pressentait que ce coup pouvait leur permettre de se sortir de cette mauvaise passe. Hélas, elle savait aussi que Tarik n'avait aucune chance de s'en sortir seul. Il était déjà mal en point avant de se jeter du premier étage, et elle n'imaginait pas que sa réception avait été si parfaite que son état se serait amélioré par enchantement. Il terrasserait peut-être un de leurs adversaires, mais les autres – Melkor savait combien ils étaient ! – auraient tôt fait de l'occire, et de terminer leur tâche en mettant à mort la jeune femme acculée dans son bureau indéfendable.

A moins que…

Sans réfléchir, Lucinia se mit à tirer sur le bureau qu'elle s'était jusque là employée à garder plaqué contre la porte. Les tueurs avaient fait une partie du travail en s'acharnant contre le lourd battant de chêne, mais elle sentit néanmoins ses muscles protester sous l'effort. Elle n'était pas très épaisse, et quoi qu'elle fût d'une taille respectable pour une femme, elle n'avait jamais été très douée dans les épreuves de force auxquelles les jeunes se livraient quand ils apprenaient à se découvrir. Aujourd'hui pourtant, la nécessité faisait loi, et elle devait réussir sous peine de perdre bien davantage qu'un stupide pari. Avec la rage du désespoir, elle finit par reculer le bureau suffisamment pour glisser sa frêle silhouette dans l'entrebâillement, et sans la moindre hésitation elle se jeta au dehors en s'attendant presque à être fauchée immédiatement par une lame vicieuse surgie de nulle part. Mais aucun coup mortel ne vînt la surprendre, et elle perçut devant elle des bruits de lutte, des grognements virils et les claquements secs de lames s'entrechoquant. Sa résolution vacilla un instant, comme la flamme d'une bougie soudainement exposée au vent froid du dehors. L'image de sa propre mort lui traversa l'esprit, et elle se figea, incapable de faire un pas de plus. Paralysée de terreur à l'idée de plonger, pour la première fois de sa vie, dans le monde froid et impitoyable de la bataille, elle hésita. Elle pouvait encore faire demi-tour, se cacher, s'enfuir. Elle pouvait disparaître, et abandonner Tarik à son sort, le laisser affronter seul les conséquences de ses actes. Pendant une longue seconde, cette idée lui traversa l'esprit et resta ancrée là, comme une gangrène prompte à nécroser les restes de sa bravoure.

Puis elle entendit un gémissement lâché par son champion, et tous ses doutes disparurent d'un seul coup.

Balayés.

Elle ne le laisserait pas mourir. Pas tant qu'elle pourrait y changer quelque chose. Chaton devenue lionne, elle bondit sur le dos du premier homme et lui planta sauvagement la lame entre les épaules. Le fil d'acier coupa la peau avec une aisance qui la stupéfia, avant de peiner à se frayer un chemin entres les chairs et les os. Elle était loin d'avoir enfoncé le poignard jusqu'à la garde, mais la blessure profonde et – par chance ! - précise tira un grognement de douleur à son adversaire qui sembla accuser le coup. Toutefois, il se débattait encore, loin d'être mort comme elle l'imaginait. Lucinia, prise de panique, donna un coup sec sur le manche de son arme, qui s'enfonça avec un craquement sinistre en ripant sur une colonne vertébrale désormais inutile. Le corps du mercenaire se raidit brusquement, et ses yeux agrandis se révulsèrent en même temps que son corps s'effondrait comme une poupée de chiffon.

Il lui fallut cinq bonnes minutes pour prendre la mesure de son acte.

Durant ces cinq minutes, Tarik eut le temps de venir à bout de son adversaire direct, et de reprendre ses esprits après le combat. Elle avait les yeux rivés sur le cadavre, horrifiée par son propre geste sans vraiment réaliser ce qu'il signifiait. Elle venait, consciemment, de supprimer une vie. Plus jamais cet homme ne marcherait, ne parlerait, ne respirerait. A cause d'elle. Elle venait de le tuer. A mesure que la pensée prenait corps dans son esprit, la réalité de son crime lui apparut, et elle se sentit brusquement souillée. Salie. Elle était une tueuse. Une tueuse. Un monstre. Une créature ignoble. Incapable de contrôler ses émotions convenablement, elle se mit brusquement à trembler, et leva les yeux vers Tarik avec l'air implorant. Qu'aurait-elle donné pour pouvoir revenir dans le passé, et changer tout ça ? Tout effacer. Tout oublier. Ses pensées tourbillonnaient comme les feuilles de hêtre prises par le vent, et lui fouettaient le visage douloureusement. Ce n'était peut-être qu'une hallucination, après tout. Un simple cauchemar dont elle allait se réveiller. Après tout, elle ne se souvenait pas avoir quitté l'escalier ensanglanté, et pourtant elle se trouvait désormais dans sa chambre, assise sur son lit. Seule. Tarik n'était-il pas là, une seconde plus tôt ?

Son regard glissa vers son oreiller immaculé. Elle frémit, en pensant qu'elle n'était pas digne d'entrer en contact avec le tissu soyeux et opalin, elle qui était couverte du sang de ceux qui étaient venus pour la tuer. Monstrueuse. Elle était monstrueuse. Comme si le monde tournait à la vitesse de son cerveau égaré, elle sentit des doigts fins s'emparer de son visage, et là où il n'y avait personne un instant auparavant se trouvait désormais Tarik. En le voyant, elle sentit sa cuirasse se fendre et des larmes chaudes coulèrent sur ses joues tandis que son menton se mettait à trembler, peinant à retenir ses sanglots. Le guerrier, faisant preuve d'une tendresse qu'elle n'estimait pas mériter, entreprit de lui nettoyer le visage comme il l'aurait fait avec sa propre fille. Elle le sentit appliqué, doux, consciencieux, et le contact de l'eau fraîche et de ses mains chaudes eut le don de la ramener quelque peu au présent. Leur situation ne s'était pas améliorée.

- Je ne me souviens pas de son visage, souffla-t-elle. Je ne connais même pas son nom…

Elle monologuait, mais les paroles de Tarik finirent par s'imposer et elle finit par le voir, le suivre du regard, et finalement comprendre ce qu'il voulait. Qu'elle mangeât. Mais quand était-il parti leur chercher de quoi se nourrir ? Et quand Lumière et Ombre avaient-ils fait leur apparition ? Les deux chats aux oreilles pointues, cadeau de son père, s'étaient tapis en entendant le chaos tout autour d'eux. Ils se méfiaient d'ailleurs toujours de Tarik, dont ils ne connaissaient ni l'odeur ni le visage, mais ils s'étaient approchés de leur maîtresse qui prenait seulement maintenant conscience de leur présence. Elle voulut les caresser, mais ses mains tâchées de carmin la pétrifièrent. Elle s'empara de la bassine et du chiffon que Tarik avait laissés, et entreprit avec une vigueur peu commune de récurer sa peau. Elle s'acharna comme si elle était possédée, sentant presque la souillure s'insinuer en elle par la moindre pore de sa peau, et il fallut l'intervention du guerrier pour qu'elle abandonnât son entreprise et qu'elle commençât à manger.

- Du sang sur les mains ? Réagit-elle non sans ironie.

Elle se rendit compte avec retard qu'elle avait commencé à manger, et que sans s'en apercevoir elle avait suivi ce que son interlocuteur lui assénait. Cette prise de conscience la dérouta un peu. Elle avait l'impression que son cerveau fonctionnait à deux vitesses : la première était calée sur le temps normal, et suivait le cours d'une conversation à laquelle elle ne participait que sporadiquement ; la seconde dilatait le temps à l'infini, lui donnant l'impression qu'une seconde durait un millénaire, pendant lequel elle ressassait son crime odieux encore et encore, jusqu'à n'en plus pouvoir. Elle passait d'une vitesse à l'autre aléatoirement, et avait l'impression de perdre pied, comme si elle se noyait dans un verre d'eau. Un verre de sang. Inspirant profondément pour garder la tête hors de l'eau, elle fit un effort surhumain pour rester focalisée sur Tarik, et entendre ce qu'il avait à lui dire. Elle parvint à reprendre la maîtrise d'elle-même juste à temps pour voir le jeune homme vaciller à son tour.

- Tarik ?

Il s'affaissa, terrassé par la fatigue et la douleur. Ses blessures se rappelaient à lui de la plus sournoise des façons, et il se mit brusquement à dodeliner de la tête.

- Non, non, non, Tarik !

Lucinia paniqua, le croyant mort. Cette pensée, par contraste, la ramena à la vie et elle se jeta sur l'homme en essayant de le secouer pour le maintenir éveillé. Il semblait pourtant qu'il n'y avait rien à faire, et il bascula sur le flanc, à même le sol.

- Tarik, non, ne me faites pas ça ! Pas maintenant, pas à moi ! Vous n'avez pas le droit de mourir ! Tu m'entends ! Tu n'as pas le droit de mourir, je t'en prie ! Je t'en supplie…

Elle s'échinait à lui faire ouvrir les yeux, mais il restait prisonnier du royaume des songes, trop loin pour qu'elle pût l'atteindre avec des mots ou des gestes. Elle finit par se rappeler de ce qu'elle avait appris, et elle posa délicatement la main sur son cou, où elle put sentir que son cœur battait toujours. Un « ouf » de soulagement quitta ses poumons, et elle sentit la tension quitter ses épaules un bref instant, avant de revenir brusquement. Tarik le lui avait dit, ils n'étaient pas sortis d'affaire… sauf que pour l'heure, c'était à elle de gérer.

Seule.

La jeune femme inspira profondément, en se demandant ce qu'il était le plus sage de faire. Pouvaient-ils rester indéfiniment ici, et attendre sagement que quelqu'un – qui ? – vînt les sortir du traquenard ? Ils ne pouvaient compter que sur eux-mêmes, et les gardes de la ville ne viendraient pas leur prêter main-forte avant le lever du jour. Les rayons du soleil ne pourraient dissimuler plus longtemps les actions odieuses des assassins, et ils se devraient d'intervenir pour faire appliquer la loi des Seigneurs Pirates. Mais ce ne serait pas avant plusieurs heures, et Lucinia doutait que leurs adversaires attendissent jusque là. Les mercenaires semblaient attirés par l'or, et ils se battaient pour la mettre à mort, elle et Tarik. Ils n'auraient de cesse d'y parvenir, et ne reculeraient devant aucun moyen pour cela.

Elle avait inspiré profondément, mais quelque chose la dérangea soudainement.

Comme une odeur.

Quelque chose était en train de brûler.


~ ~ ~ ~


Le jour se levait à peine sur Umbar, mais Uerton Khaan attendait avec impatience les nouvelles. Des rumeurs lui étaient parvenues, mais il préférait en avoir confirmation par les principaux intéressés, qui avaient convenu de venir le retrouver sur les quais, à l'abri des regards indiscrets. Alors il s'était levé tôt, et avait abandonné sa demeure en s'entourant d'une demi-douzaine de gardes mis à sa disposition par Shahib. Le Requin avait placé ces hommes à sa disposition pour « assurer sa protection », mais quelque part le petit marchand savait qu'ils étaient également là pour le surveiller, et lui rappeler qu'il n'était qu'un poisson parmi d'autres dans l'océan. Un poisson dont les dents n'étaient pas assez acérées pour se défendre tout seul. D'autres encore étaient restés chez lui, et il ne se félicitait pas vraiment de les savoir seuls avec Camila, mais il n'avait pas envie de l'avoir dans les pattes alors qu'il allait rencontrer des mercenaires de bas étage. D'ailleurs, elle n'aurait sans doute pas quitté le chevet de son père si facilement : elle y passait autant de temps qu'elle le pouvait, et ne se soumettait que bien modérément aux obligations sociales en dînant et en déjeunant avec son hôte. Khaan désespérait de pouvoir lui tirer enfin un sourire, mais il ne perdait pas espoir. Il était persuadé qu'en lui rapportant la tête de Lucinia et celle de son homme de main, il parviendrait à gagner ses faveurs.

Ses pas le conduisirent au lieu de rendez-vous, où l'attendaient trois assassins à la mine patibulaire. Ils pâlirent tout de même légèrement devant le déploiement de forces, et portèrent la main à leurs armes :

- Restez calmes, ces hommes m'accompagnent. Alors racontez-moi tout, et faites vite. J'ai entendu de drôles de choses toute la matinée.

Ils se regardèrent, et celui avec une barbe fournie commença :

- Ils se sont défendus, et pas mal des gars que vous aviez embauchés y sont passés. Le type… un vrai lion, j'avais jamais vu ça. Quand on a vu qu'ils s'étaient retranchés, et qu'ils étaient pas prêts à se laisser faire, on a… on a foutu le feu à la baraque…

Khaan fronça les sourcils, mais n'ajouta rien. Qui n'avait pas entendu parler de l'incendie qui avait détruit la demeure des Nakâda ? Il n'en restait désormais que des ruines, et le peu de choses qui avaient encore de la valeur étaient parties en fumée. Mais ce n'étaient pas les meubles et les immeubles qui intéressaient le marchand :

- Est-ce que la pétasse et son chien de garde sont morts ?

- On espérait les voir sortir, mais ils ont pas dû avoir le temps. Ils sont sans doute morts dans l'incendie. Je vois pas d'autre explication.

Silence. Pesant. Khaan ne semblait pas convaincu, et son regard de serpent glissa sur le mercenaire en essayant de discerner s'il essayait de se moquer de lui ou s'il croyait vraiment à ce qu'il disait. « Sans doute morts » ? C'était là le mieux qu'il pouvait faire ? Certes, ils n'avaient pas eu le temps de fouiller la demeure à la recherche de cadavres qui, de toute façon, seraient sans doute carbonisés. Mais quand même ! Il ne pouvait pas simplement supposer qu'ils y étaient restés, et les payer grassement comme il le leur avait promis. Pourtant les trois types semblaient attendre quelque chose de cet acabit. Quelque chose que Khaan n'était pas prêt à leur offrir si facilement. Il aimait le travail bien fait. Réfléchissant intensément, il se mit à observer les quais non loin, les yeux dans le vague. Soudain, quelque chose attira son attention.

Un détail.

- Bande d'incapables, par Melkor fourbissez vos armes et préparez-vous ! Faites donc ce pour quoi vous êtes payés !

Derrière sa colère, il y avait une pointe d'inquiétude. Il aurait voulu annoncer à Camila – et à Shahib – que toute cette affaire était réglée. Toutefois, il semblait qu'il y aurait encore quelques rebondissements avant le dénouement. Ce contre-temps n'était pas pour lui plaire… ça non.


~ ~ ~ ~


En ouvrant les yeux, la première chose que vit Tarik fut Lucinia. Elle s'était assoupie sur une chaise, le menton dans la main, avec l'air d'avoir passé la pire nuit de son existence. Ses traits étaient tirés, sa peau était pâle, et elle n'avait pas eu l'occasion de se laver convenablement si bien que du sang maculait encore par endroits ses avant-bras et son visage. Malgré tout, sa respiration profonde et régulière ajoutait à la vision de son visage juvénile une note touchante. On aurait dit une enfant plongée trop tôt dans la violence du monde. Si elle n'avait pas pu s'allonger, c'était parce que la pièce exiguë dans laquelle ils se trouvaient seuls tous les deux ne disposait que d'un seul lit. Le reste était occupé par un bureau, la fameuse chaise, et une étagère de livres et de parchemins. De la lumière provenait d'une petite fenêtre qui jetait un rai chaleureux, signe qu'ils approchaient de la mi-journée à grands pas.

En le sentant bouger, Lucinia finit par s'éveiller aussi. Elle cligna des yeux à plusieurs reprises, s'étira longuement comme un chat, avant de se pencher vers le guerrier, la mine inquiète. Son visage affichait une moue peinée, gênée. Triste également. Un mélange d'émotions difficile à déchiffrer, mais qui n'augurait rien de bon. Et pourtant, ils étaient en vie.

- Tu m'as fait peur… Souffla-t-elle en abandonnant le vouvoiement spontanément.

Elle l'avait déjà fait la veille au soir dans un moment de panique, mais il lui semblait déplacé désormais de maintenir une distance artificielle, après tout ce qu'ils traversés ensemble.

- Tu veux quelque chose à manger ? A boire ?

Sa sollicitude était sincère, mais il y avait quelque chose dans son ton qui ne collait pas. Elle semblait ailleurs, hantée par une blessure profonde qui lui minait le moral. Elle avait déposé un verre d'eau derrière elle, et elle n'eut pas besoin de se lever pour s'en saisir, et aider Tarik à se désaltérer un peu. Il y eut un silence un peu gênant, qu'elle rompit en sortant quelque chose de sa poche :

- Oh, j'oubliais…

Elle présenta son carnet. Le carnet. Non sans hésiter longuement, elle le déposa sur la poitrine du guerrier. Ce seul geste semblait lui coûter, comme si elle se défaisait de son bouclier en pleine bataille, et qu'elle présentait son flanc vulnérable à l'ennemi :

- J'espère que cela t'aidera à avoir confiance… Je sais que je n'ai pas fait beaucoup pour le mériter.

Elle baissa les yeux un instant, et se tut. A cet instant seulement, Tarik put identifier ce qu'il n'avait cessé d'entendre depuis le réveil. Un son particulier, discret, mais qui lui donnait un renseignement crucial sur sa situation. Lucinia, semblant lire dans ses pensées, lui répondit avec un sourire dans lequel ne transparaissait nulle joie, nulle lumière :

- Tu as deviné : nous sommes en mer. A l'abri.

Elle frottait nerveusement ses mains l'une contre l'autre, comme si elle souhaitait encore en chasser les traces de sang. L'abri leur offrait une protection contre leurs ennemis. La mer, en revanche, leur donnait tout le temps de méditer sur leurs actions.

Et d'en souffrir.


Membre des Orange Brothers aka The Bad Cop

"Il n'y a pas pire tyrannie que celle qui se cache sous l'étendard de la Justice"

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Issam Ibn Djamal
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Dim 6 Aoû 2017 - 20:42
Emmergeant lentement des ténèbres léthargiques dans lesquelles il était profondément ancré, Issam Ibn Djamal ouvrit péniblement les yeux, se réveillant dans un océan de douleurs qui parcourait tout son corps. Son esprit aiguisé et la vision de Lucinia Nakâda assoupie à son chevet sur une chaise lui rafraîchirent aussitôt la mémoire. Sa mission, les derniers évènements avant qu’il ne sombre dans l’inconscience, tout lui revint en quelques secondes. Mais, que s’était-il passé ? Comment s’en étaient-ils sortis tous les deux ? Comment était-il arrivé là, depuis combien de temps était-il resté inconscient ? Tant de questions l’assaillirent alors qu’il tentait péniblement d’explorer du regard son environnement.

Il se trouvait dans une petite pièce modestement meublée. Des craquements à intervalles irréguliers lui donnaient l’impression qu’il se trouvait à bord d’un bateau. Mais comment ? Cela dit, il ne ressentait pas les balancements et tangages que l’on pouvait ressentir à bord d’un tel moyen de transport. Cela dit, à l’heure actuelle, il ne ressentait pas grand-chose tout court, à part une douleur lancinante et des courbatures qui le dissuadèrent de quitter sans lit alors qu’il essayait à peine de se redresser. Cela dit, les faibles mouvements qu’il était capable de faire avaient suffits à réveiller Lucinia qui s’étira de tout son long. En la regardant de plus près, la jeune femme faisant toujours autant peine à voire, le visage miné et encore quelques traces de sang séché dispersées ça et là sur ses avant bras et son visage, qui portait d’ailleurs toujours les stigmates du violent coup qu’elle avait reçu par le premier mercenaire qui les avait assaillis. La pauvre n’avait pas encore récupéré de sa superbe qui la faisant tant rayonner la première fois que l’Assassin avait fait sa connaissance. Pourtant, malgré cela et malgré le meurtre qu’elle avait du commettre pour sauver la vie du jeune homme, il restait encore une certaine pureté en elle, quelque chose de beau qui n’avait point tari malgré la situation. Le meurtre ! Le terme était mal choisi. Dans le cas présent, c’était de la légitime défense. Elle en avait été très affectée certes, mais si elle prenait conscience qu’elle avait défendu sa vie face à un individu qui n’aurait eu aucun cas de conscience à lui prendre la sienne, peut être finirait-elle par relativiser, même si ce n’était pas aisé la première fois.

Cela lui rappela son premier assassinat, « sa première fois », comme il se la présentait à l’esprit chaque fois qu’il y pensait. A l’époque, il était encore un jeune novice au sein de la Confrérie des Ombres, mais il avait suffisamment maîtrisé les bases de sa formation pour passer à la phase suivante, c'est-à-dire, faire ses premières sorties en compagnie d’un assassin plus expérimenté pour l’encadrer. Une mission facile selon les Maîtres de la guilde. Mais était-ce vraiment facile de tuer un être humain lorsque l’on ne l’avait jamais fait de sa vie ? En tout cas, il se souvenait de cette première fois comme si c’était hier. Un marchand d’Al Tyr nommé Kareem Abu Kais qui avait réussi à se faire une petite fortune dans la ville, mais dont la réussite avait été en partie due à des fréquentations douteuses, fréquentations dont il ne s’était toujours pas acquitté des dettes qu’il avait contractées auprès de ces personnes. Pire, s’étant montré ingrat, il leur avait craché au visage, au sens figuré, affirmant qu’il ne leur devait rien. Se croyant à l’abri de toute représailles par la présence de ses gardes du corps, ses adversaires voulurent lui montrer qu’il avait tort en faisant appel à la confrérie et qu’il en paye le prix fort.

Arrivés au niveau de la demeure de Abu Kais, l’assassin qui encadrait Issam s’était occupé des 4 gardes du corps du marchand afin de faciliter la mission du novice, avec une facilité qui traduisait une très grande maîtrise de son art. On était très loin de la pagaille qu’avait faite Issam à Umbar.

- La voie est libre, jeune novice ! Va et accomplis ta mission !

La voie basse et dénuée d’émotion de l’assassin n’avait laissé aucune place à la contestation. Il avait été temps pour Issam de faire tout ce pour quoi il avait passé toutes ces années au sein de la Confrérie des Ombres.

Pendant le court trajet qui le séparait de sa cible, le jeune adolescent avait été partagé entre son appréhension qui lui serrait et lui pesait sur la poitrine et sa détermination qui l’avait fait progresser sans regarder en arrière. L’escalade jusqu’à la fenêtre de la chambre du marchand avait été aussi aisée que l’ouverture silencieuse de la fenêtre pour pénétrer dans la pièce. Une fois à l’intérieur, il s’était approché silencieusement de sa victime, le bruit des ronflements de ce dernier facilitant. Issam avait dégainé sa dague autant silencieusement et s’était apprêté à frapper lorsqu’il s’était soudainement retenu, ne pouvant s’empêcher de regarder Kareem Abu Kais qui dormait dans son lit, ronflant comme un damné. Le marchand bedonnant était à porté, inconscient de la mort qui le contemplait, incarnée par un jeune homme hésitant, apeuré, qui avait à ce moment là réalisé qu’il avait été beaucoup plus facile durant toutes ces années de s’entraîner à frapper des mannequins fait de paille et de sacs que de le faire sur un être vivant. Le temps semblait s’être arrêté à ce moment là pour Issam, qui en avait oublié la présence de celui qui attendait son retour sur le toit du bâtiment voisin afin de regagner le phare qui servait de forteresse à la confrérie.

C’est alors que le destin avait décidé que Kareem Abu Kais se réveilla, pour quelle raison, impossible de s’en souvenir. Ses yeux avaient cligné difficilement et son esprit encore embrumé par le sommeil n’avait pas réalisé de suite la menace qui se tenait debout à côté de lui. Issam s’était arrêté de respirer, immobile et muet de surprise et de peur au moment où le marchand était sorti de sa torpeur. Ce dernier avait écarquillé grands les yeux de surprise et n’avait dit mot lui non plus, mais les deux protagonistes s’étaient fixés intensément pendant ce qu’il avait semblé être une éternité, le temps semblant être toujours suspendu et ne semblant pas vouloir reprendre sa course

Issam, mu par l’adrénaline et son instinct de survie comme si les rôles s’étaient inversés et que c’était lui dont la vie avait été à présent menacée, avait saisit de manière vive et virulente la gorge de Abu Kareem et, serrant les dents et fronçant les sourcils pour dominer sa peur et son hésitation, s’était mit à frapper à plusieurs reprises le crâne et le visage du marchand, plantant et replantant la lame de sa dague comme un possédé. Un véritable massacre. Lorsqu’il s’était arrêté, reprenant peu à peu ses esprits, il avait réalisé ce qu’il venait de faire alors que ses yeux n’avaient pu quitter le cadavre atrocement défiguré de sa victime. Il avait franchi le pas, il s’était véritablement engagé sur une voie sans retour, celle pour laquelle il avait été formé. A ce moment là, il aurait voulu mourir… ou fuir, loin, très loin, ou encore revenir en arrière, mais rien de tout cela n’était arrivé.

Il avait essuyé sa lame en tremblotant nerveusement et l’avait rangé dans son étui avant de quitter précipitamment la demeure de Kareem Abu Kais, refaisant le parcours en sens inverse tant bien que mal à cause de son état de stress intense, afin de rejoindre son instructeur. Ce dernier n’avait fait aucune remarque concernant le temps qu’il avait du passer à attendre le retour du jeune novice et s’était contenté de déclarer qu’il était temps de retourner à la Forteresse des Ombres.

Une fois arrivés sur place, l’assassin avait brisé le silence pour la dernière fois de la nuit :

- Va dormir, Issam ! Je te reverrai demain pour te parler.

Il était d’usage pour un mentor d’assurer le suivi psychologique d’un novice après ses premières sorties. L’instructeur de Issam n’était pas dupe. Il avait bien lu en lui une forte détresse suite à cette première sortie. A présent, son rôle allait être de l’aider à surmonter cela et à le faire relativiser, tout comme lui-même aiderait à présent Lucinia au besoin.

Le reste de la nuit avait été long car Issam n’avait pu trouver le sommeil, ressassant sans cesse cette mission. Qu’avait-il fait ? Quelque chose de monstrueux. Rien dans ses années de formation ne l’avait véritablement préparé à cela, c’était comme si ça n’avait servit à rien. Le jeune homme avait fini par s’assoupir alors que l’aube avait commencé à pointer, mais à peine moins de deux heures après, l’assassin qui l’avait accompagné était venu le réveiller pour s’entretenir avec lui.

- Tu y as mis le temps, jeune novice. Je ne t’en blâme pas. Tu n’es pas le seul à qui ça arrive. Raconte moi ce qu’il s’est passé.

- Maître, je... J’ai hésité... J’ai pris peur et il s’est réveillé. Je l’ai frappé, encore et encore et encore et…

L’assassin avait posé ses mains puissantes sur les épaules du jeune Issam pour l’interrompre et l’apaiser.

- Calme toi, Issam ! C’est fini ! Ta réaction est normale, c’est ce qui arrive à la majorité d’entre nous lors de nos premières fois. Tu dois apprendre à faire abstraction de tes émotions, à les maîtriser et accepter le meurtre comme faisant partie intégrante de ta vie. Tu y arriveras.

- Vous... Vous avez eu peur vous aussi, Maître ?

Un léger rictus s’était affiché sur le visage du vétéran, mais il n’avait jamais répondu à cette question.

- Repose toi, jeune homme. Prends ta journée pour méditer sur tout ça, oublie le, ce n’était qu’un contrat parmi tant d’autres à venir. Et prépare toi car cette nuit, nous ressortons !

La meilleure chose à faire était de remettre en selle les novices après leur première expérience, c’est pourquoi on ne leur accordait que très peu de répit avant de les renvoyer accomplir leur sinistre besogne. C’était le meilleur moyen de les forger psychologiquement. Et bien que les missions suivantes furent plus ou moins difficiles dans ce domaine, cela avait très vite fini par fonctionner sur Issam qui était très vite devenu ce pour quoi on l’avait formé, mais jamais il n’avait oublié cette première expérience, encore moins le nom de sa victime, Kareem Abu Kais, qui avait été l’incarnation du changement qui s’était opéré en la personne du jeune homme, un changement irréversible, jusqu’à ce qu’il rencontre Lucinia dont l’approche avait été bien différente de celle habituelle consistant à approcher une victime anonyme et se contenter de l’éliminer sans établir de quelconque relation avec. La jeune femme lui avait redonné une infime partie de ce qu’il avait perdu toutes ces années : Son humanité. Mais pas encore assez pour qu’il renonce à son objectif.  

Lucinia, justement. La voix de la jeune femme tira l’Ombre de ses pensées et le ramena au présent.

- Tu m’as fais peur… Tu veux quelque chose à manger, à boire ?

Ce tutoiement à son égard ne plaisait pas à Issam. Non pas qu’il était outré par une telle attitude, mais ce rapprochement ne lui plaisait pas dans la mesure où, malgré la situation, malgré qu’ils étaient tous les deux sur le même bateau, au sens propre et figuré, elle restait un contrat, un contrat déjà suffisamment difficile à accomplir comme ça sans entretenir et même renforcer un lien entre les deux personnes qui s’était déjà créé, il fallait l’avouer.

Issam se redressa un peu, serrant les dents pour supporter la douleur et tendit la main pour saisir le verre d’eau que lui offrait son interlocutrice. Il en vida le contenu à grandes gorgées afin de s’humidifier le palais et la gorge, tous deux très secs. Le jeune homme se redressa ensuite un peu plus et appuya sa tête contre le mur en bois contre lequel se trouvait le lit. Il n’était pas tout à fait en position assise, mais en meilleure posture pour discuter plutôt qu’allongé.

C’est à ce moment que Lucinia sortit son fameux carnet, l’objet de quête de l’assassin qu’il était censé apporter à Miridas. Lucinia eut clairement du mal à lui confier le document, mettant du temps à le déposer sur son torse nu. C’est d’ailleurs à cet instant que le jeune homme réalisa qu’il ne portait plus ses vêtements. Plus sa tenue en tout cas. Passant sa main sous le drap, il constata qu’on lui avait quand même laissé son sous vêtement. Mais qui avait donc trouvé la force de le porter et le déshabiller ? Et où était son équipement ?

Un nouveau craquement le fit sortir de sa pensée et Lucinia confirma qu’ils se trouvaient bel et bien en mer.

- Donnez-moi encore de l’eau, s’il vous plaît, Lucinia, dit-il en tendant son verre vide à la jeune femme. Contrairement à elle, il avait gardé le vouvoiement, autant par automatisme que par désir de garder ses distances

- Oui, bien sur !

Ce faisant, Lucinia remplit à nouveau le verre et le tendit à Issam qui en vida goulûment le contenu.

- Merci !

La jeune femme répondit par un furtif rictus qui s’effaça très vite, son regard empli de la même mélancolie qu’au réveil de l’assassin. Encore une fois, Issam fut pris de compassion en la voyant ainsi et il en était en grande partie responsable. Certes, elle n’a pas eu besoin de lui pour se faire des ennemis, ces derniers étant déjà avides de la déposséder de son entreprise, mais il avait contribué à faire empirer les choses.

- Comment allez-vous, Lucinia ? Et comment sommes nous arrivés ici ? Combien de temps suis-je resté inconscient ? Que s’est-il passé là bas ?

Tant de questions auxquelles Issam souhaitait connaître les réponses avant de passer à autre chose.


Dernière édition par Issam Ibn Djamal le Jeu 28 Sep 2017 - 11:46, édité 1 fois
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Ryad Assad
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Lun 18 Sep 2017 - 15:36
Si mille soleils de métal prennent voile



Le roulis agréable du navire berçait les deux rescapés de cette nuit de folie, tandis que le chant des mouettes emplissait les silences éloquents qu'ils partageaient d'une note marine. Il y avait tant à dire, et pourtant si peu de mots pour l'exprimer. Lucinia avait jeté un voile sur les événements qui s'étaient déroulés dans son manoir, duquel ne devaient rester que des cendres désormais. Elle s'efforçait de se concentrer sur autre chose, pour ne pas percevoir de nouveau le craquement du bois rongé par les flammes, pour ne pas sentir l'odeur âcre des meubles calcinés qui se disloquaient en poussière sous ses yeux. Elle sentait encore le goût amer de la fumée dans sa gorge, le goût de la mort et de la désolation qui s'abattait sur son petit univers, menaçant d'emporter tout ce à quoi elle tenait. Sa demeure était perdue, ravagée jusqu'aux fondations à l'heure qu'il était. Issam ne pouvait pas imaginer le poids d'une telle perte pour la jeune femme, qui avait lutté de toutes ses forces pour préserver ce dernier vestige de ce que son père avait mis tant de temps à bâtir. Elle avait tout sacrifié pour conserver sa demeure, espérant que le jour où il reviendrait, il saurait la féliciter d'avoir tenu bon malgré tout. Mais désormais, tout avait disparu…

Les questions de Tarik réveillaient en elle une forme d'angoisse qu'elle s'efforçait de retenir derrière les barreaux de la raison. Elle aurait voulu lui répondre sincèrement, mais comment pouvait-elle lui expliquer ce qu'elle ressentait en cet instant ? Allait-elle bien ? Ce mot avait-il encore un sens désormais qu'elle avait tout perdu ou presque ? Elle n'aurait su lui expliquer à quel point elle se sentait abattue, à peine soulagée d'avoir survécu au carnage alors qu'une partie d'elle-même regrettait de ne pas avoir péri dans les flammes, aux côtés des souvenirs auxquels elle s'était accrochée désespérément depuis tant d'années. Il y avait quelque chose de brisé dans son regard, dans son attitude, dans sa façon de bouger… Comme si plus rien ne serait jamais pareil, comme si le forces qui s'agitaient dans l'ombre avaient propulsé sa conscience vers le refuge de Melkor, où elle ne trouverait jamais le repos. Elle avait l'impression d'être tiraillée, menacée de toutes parts. C'était la première fois que le monde lui paraissait aussi hostile, dangereux, prêt à bondir sur elle pour lui déchirer la gorge et se repaître de son désespoir.

- Je survivrai, s'entendit-elle répondre machinalement.

Les mots quittaient sa bouche librement maintenant que les larmes s'étaient taries, et elle n'ajouta rien pendant un moment. Ils savaient tous les deux que c'était un mensonge, mais la frêle branche sur laquelle elle se reposait de tout son poids était la seule chose qui l'empêchait de dégringoler dans les limbes de son esprit torturé. Elle s'y accrochait, faisant de son mieux pour se concentrer sur ce qui pouvait être fait, et non sur ce qu'elle avait finalement perdu. Elle inspira profondément, et entreprit de replonger dans ses souvenirs pour éclairer la lanterne de Tarik, qui semblait avide de comprendre comment il en était arrivé là :

- Nous avons reçu l'aide des marins du Mille Soleils. Ils ont réussi à forcer une entrée connue d'eux seuls, et nous ont fait sortir au péril de leur vie. Sans eux, nous ne serions plus là ni l'un ni l'autre…

Elle consentit à lui raconter un peu plus en détail comment, dans le chaos de la nuit, les marins avaient réussi à les transporter de manière suffisamment discrète pour que les assassins ne les vissent pas. Il s'en était fallu de peu, mais ils avaient réussi à s'éloigner à la faveur de l'obscurité, et à rejoindre les quais sans être vus. Le Mille Soleils était déjà prêt à partir, Lucinia l'avait ordonné car elle pressentait qu'elle pourrait en avoir besoin, et ils avaient pris la mer sans délai. L'océan était encore le seul endroit où le bras de Uerton Khaan ne pouvait pas les atteindre, et cela leur donnait le temps d'envisager la suite.

- Tu sais tout, conclut-elle. Notre fuite rocambolesque n'avait pas été anticipée, mais je suis persuadée que Khaan nous donnera la chasse dès qu'il aura compris que nous sommes toujours en vie. C'est le genre d'homme qui n'abandonne jamais…

Le ton de cette dernière phrase était à glacer le sang. Lucinia paraissait le craindre autant qu'elle le méprisait, et de la part d'une femme qui assumait de telles responsabilités, c'était très mauvais signe. Le Mille Soleils leur offrait un abri, mais s'ils venaient à être rattrapés par leurs ennemis, ils se rendraient vite compte à quel point ils étaient enfermés sur ce navire, sans la moindre chance d'échapper à leurs poursuivants.

- Nous sommes en mer depuis deux jours, Tarik. J'espérais que tu te réveillerais plus tôt, mais il faut croire que tes blessures étaient graves, et la fatigue réelle. Nous sommes désormais face à un choix, toi et moi.

Elle était devenue particulièrement sérieuse, et Tarik comprit qu'elle n'avait pas passé ces deux jours à pleurer et à se morfondre. Non. Dans ses veines coulait le sang des aventuriers d'Umbar, et même si son minois était plus doux que celui du Requin Shahib ou du serpent Khaan, elle demeurait une marchande à l'esprit affûté et à l'ambition prononcée. Elle était touchée, mais pas encore vaincue, et dans ses yeux brûlait la lueur inquiétante de ceux qui n'avaient plus rien à perdre. Des individus qui pouvaient accomplir de grandes et terribles choses s'il leur en était donné la possibilité. Lucinia, comme un animal acculé, était plus dangereuse que jamais :

- Je n'ai plus rien, Tarik. Sans un quai où accoster, sans une clientèle à satisfaire, ce navire m'est aussi utile qu'une enclume en plein désert. Nous pouvons essayer de rallier un port quelconque, nous débarrasser du Mille Soleils, et partir chacun de notre côté pour refaire nos vies loin d'Umbar, loin de tout ça… Ou alors, nous pouvons nous battre, et changer les choses. Je ne suis pas encore prête à abandonner, Tarik. Je ne les laisserai pas s'en tirer à si bon compte. Je parie que Khaan a lancé ses hommes à nos trousses. Ils doivent écumer les mers dans toutes les directions, attirés par la prime sur nos têtes. Cela signifie que nos ennemis sont vulnérables, pour l'heure.

Elle était consciente que son plan était fou, mais elle n'avait pu penser à rien d'autre depuis qu'elle avait mis le pied sur le Mille Soleils. Disparaître dans la nature, et abandonner tout ce qu'elle avait passé tant d'années à défendre était certes la décision la plus logique et la plus simple, mais elle ne pouvait tout simplement pas s'y résoudre. Pas tant qu'il lui resterait un souffle de vie. Et tant pis pour les conséquences :

- Je vais aller trouver Uerton Khaan, et tous ceux qui ont travaillé à abattre ma famille. Et je les ferai répondre de leurs actes, publiquement. Je les accuserai d'avoir coulé les navires de mon père, d'avoir massacré ses équipages, d'avoir dispersé ses cargaisons, et d'avoir terni son honneur. Les Seigneurs Pirates ne se préoccupent pas des affaires ordinaires des marchands, mais ils seront bien obligés de me prêter une oreille attentive maintenant que Khaan a révélé sa perfidie au grand jour en nous attaquant chez moi.

Naïve, elle l'était sans doute. Si Khaan apprenait sa présence à Umbar, jamais il ne la laisserait rejoindre la citadelle des Seigneurs Pirates en vie. Elle-même savait que le conflit était une option qu'elle devait prendre en considération, et elle s'en défendit devant Tarik :

- Peut-être que les choses ne se passeront pas aussi bien que prévu, j'en suis consciente. Mais je me dois d'essayer. Je ne veux pas faire couler le sang inutilement, et s'il existe une chance de prouver la culpabilité de Khaan et de ses complices sans violence, je veux m'en tenir à cette option. Même si cela signifie qu'un risque plus grand encore pèsera sur mes épaules.

Elle n'osait pas y songer véritablement, mais la perspective de perdre la vie dans cette mission suicidaire lui glaçait le sang. Elle avait vécu toute son existence dans le monde protégé des grandes familles marchandes, et ce n'était que depuis l'arrivée de Tarik dans son existence qu'elle avait pris la mesure de la cruauté et de la noirceur des hommes. L'or appelait le sang, et le sang appelait l'or. Tant qu'il y aurait de l'or en jeu dans cette affaire, le sang était voué à couler. Lucinia avait passé les deux derniers jours à rassembler son courage, et à décider qu'elle était prête à accomplir ce sacrifice. Si son sang devait couler sur les pavés inégaux de la Cité du Destin, elle mourrait au moins en ayant le sentiment d'avoir tout tenté. Pour son honneur. Pour son père. Et peut-être pour prouver à Tarik, d'une manière ou d'une autre, qu'elle n'était pas comme ces marchands crapuleux prêts à employer les moyens les plus vils pour arriver à leurs fins. Elle ne resterait sans doute qu'une vulgaire négociante sans valeur à ses yeux, mais au fond d'elle, elle espérait. Oui, elle espérait qu'il pourrait voir derrière les masques et les artifices, la jeune femme terrifiée et seule qu'elle n'avait jamais vraiment cessée d'être. Elle ne voulait pas mourir haïe et méprisée de tous…

Cette pensée glaçante la paralysa un instant, mais elle se ressaisit et reprit :

- C'est à Umbar que tout a commencé, et c'est à Umbar que tout finira. D'une manière ou d'une autre. Tu n'as aucune raison de m'accompagner dans cette entreprise, Tarik, pourtant j'ai le sentiment que ta présence ici n'est pas fortuite…

Elle marqua une pause, pesant ses mots avec soin :

- J'ignore encore quel est ton rôle exact dans cette affaire : je ne crois hélas pas aux coïncidences dans la cité du Destin. Nous ne sommes pas pris dans cette aventure par hasard, et je suis persuadée que nous pouvons arranger les choses. Ensemble. Tu as prouvé à plusieurs reprises que Khaan avait raison de te craindre, et s'il est si déterminé à m'abattre, c'est qu'il sait que je représente encore une menace.

Lucinia inspira profondément. Elle savait que, sans Tarik, ses chances de réussite étaient presque inexistantes. Même avec le brave guerrier de son côté, les choses ne seraient pas faciles. Pourtant, elle se devait d'essayer. Avec, ou sans lui.

- Viendras-tu avec moi, pour cette dernière aventure ?


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Issam Ibn Djamal
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Jeu 28 Sep 2017 - 19:08
- Je survivrai.

Une réponse claire et concise, mais qui cachait en réalité une grande détresse. Il n’était nul besoin d’être particulièrement malin pour se rendre compte à quel point Lucinia était très affectée derrière cette façade qu’elle affichait. Elle semblait perdue. Que s’était-il passé cette nuit, après que Issam eut perdu connaissance ? Sans doute des événements très graves.

Les réponses ne se firent pas attendre bien longtemps. Après un court silence, Lucinia reprit pour informer son interlocuteur de tout ce qui avait suivi après sa chute dans les ténèbres de l’inconscience. L’incendie, le sauvetage héroïque par les marins, la fuite, tout. Elle n’omit aucun détail, ce qui permit au jeune assassin d’y voir un peu plus clair et surtout de constater à quel point les ennemis de la marchande étaient déterminés et jusqu’où ils étaient capables d’aller.

- Tu sais tout. Notre fuite rocambolesque n'avait pas été anticipée, mais je suis persuadée que Khaan nous donnera la chasse dès qu'il aura compris que nous sommes toujours en vie. C'est le genre d'homme qui n'abandonne jamais…

Le ton qu’employa Lucinia pour affirmer ceci ainsi que le peu que Issam avait pu voir et apprendre de Uerton Khaan ne laissait aucun doute à ce sujet. Ce chien enragé et déterminé restait un nuisible et ça, malgré que son garde du corps Makhtar ne soit à présent plus jamais capable de lui servir de bras armé, en tout cas, plus jamais contre un individu comme Isaam, encore moins contre quelqu’un de mieux (ou de pire, selon le point de vue) que lui.

- Merci, Lucinia. Je vous dois la vie.

- Je n’ai rien fait… Ce sont plutôt mes marins que vous devez remercier.

- Certes, et je le ferai. Mais ils n’avaient aucune raison de risquer leurs vies pour moi. Je suppose que si ils ont accepté de m’emmener avec vous, c’est que vous y êtes pour quelque chose.

Issam n’était pas dupe. Il se doutait que les marins ne devaient pas être disposés à le secourir en même temps que Lucinia et qu’ils l’auraient volontiers laissé brûler avec le manoir. Il s’imaginait la jeune marchande en train d’insister pour que ses hommes ne le laissent pas à ce funeste destin. Cette dernière ne répondit pas et enchaîna en reprenant le sujet initial de la conversation.

- Nous sommes en mer depuis deux jours, Tarik. J'espérais que tu te réveillerais plus tôt, mais il faut croire que tes blessures étaient graves, et la fatigue réelle. Nous sommes désormais face à un choix, toi et moi.

Issam prit le carnet que Lucinia avait posé sur sa poitrine et qui avait légèrement glissé vers son estomac lorsqu’il s’était redressé et le déposa sur le lit, entre lui et son interlocutrice. Il prit un moment pour examiner plus en détail ses blessures. Les hématomes que lui avait fait Makhtar étaient toujours là et il était à supposer que son visage en portait encore également la marque, mais cela importait peu. A l’heure actuelle, ces lésions ne le faisaient plus souffrir et elles finiraient assez rapidement par se résorber jusqu’à redonner au jeune homme l’apparence qu’il avait avant cet incroyable confrontation. Par contre, les blessures qu’il avait reçues de la part des lames et des flèches des mercenaires étaient elles encore fraîches, mais apparemment, quelqu’un les avait traité en appliquant quelque baume ou onguent. La douleur était encore vivace et il valait sûrement mieux éviter de trop bouger sous peine de rouvrir ces blessures à peine en train de cicatriser. Mais aurait-il le loisir de prendre le temps nécessaire pour ça ? C’était peu probable, pour le moment en tout cas, surtout d’après les derniers mots de Lucinia.

Issam se redressa pour se mettre en position assise sur le matelas, prêt à écouter avec attention ce que Lucinia avait à lui dire. C’est alors qu’il se rappela sa quasi nudité lorsque le drap glissa vers le bas. Le jeune homme reprit vivement le tissu et le rabattit machinalement de façon à se couvrir le mieux possible. Une vive douleur dans le dos lui rappela également la blessure qu’il avait contractée par la pointe du carreau d’arbalète planté dans la porte d’entrée du manoir contre laquelle il avait été plaqué par les mercenaires. Le jeune homme ne grimaça cependant pas et endura cette vive et furtive douleur avec dignité.

- Je n'ai plus rien, Tarik. Sans un quai où accoster, sans une clientèle à satisfaire, ce navire m'est aussi utile qu'une enclume en plein désert. Nous pouvons essayer de rallier un port quelconque, nous débarrasser du Mille Soleils, et partir chacun de notre côté pour refaire nos vies loin d'Umbar, loin de tout ça… Ou alors, nous pouvons nous battre, et changer les choses. Je ne suis pas encore prête à abandonner, Tarik. Je ne les laisserai pas s'en tirer à si bon compte. Je parie que Khaan a lancé ses hommes à nos trousses. Ils doivent écumer les mers dans toutes les directions, attirés par la prime sur nos têtes. Cela signifie que nos ennemis sont vulnérables, pour l'heure.

Issam plongea son regard profondément dans celui de Lucinia, le temps semblant à nouveau se suspendre pendant un moment. Il ne pouvait s’empêcher de compatir à la situation dans laquelle la jeune marchande était plongée, situation qu’il avait lui-même contribué à empirer. Mais il n’avait pas eu le choix. Il ne cessait de se répéter qu’il ne faisait qu’obéir aux ordres afin de sauver du mieux qu’il pouvait sa conscience et se libérer du poids d’une quelconque culpabilité qui se faisait quelquefois sentir en lui mais qui finissait par disparaître aussi vite lorsqu’il se rappelait à lui-même qu’il ne faisait que ce pour quoi il avait été sollicité.

- Je suis sincèrement désolé. Désolé de ce qu’ils vous… de ce qu’ils t’ont fait.

Pourquoi acceptait-il soudain ce rapprochement alors qu’il venait de la tutoyer ? Difficile à dire. Même lui avait du mal à trouver une véritable réponse. Peut-être était-il temps d’arrêter de jouer à ce petit jeu et jouer cartes sur table. De toute façon, sa mission n’était pas bien partie pour être accomplie et puis, à présent que Lucinia ne possédait presque plus rien, ce fameux carnet qui était posé à côté de lui était-il toujours utile ? Probablement pas car finalement, c’était Uerton Khaan avait fait ce que Andrar Miridas attendait de l’assassin, de manière bien moins subtile certes, mais le résultat était là. On pouvait dire que Miridas avait eu ce qu’il voulait et qu’en plus, il n’aurait même pas besoin de se ruiner pour reprendre ce qu’il restait de l’entreprise de Lucinia. Du coup, il n’avait plus aucune raison de poursuivre ses relations avec Issam et la Confrérie des Ombres. Même si il avait déjà payé le contrat, il ne serait sans doute pas disposé à informer l’organisation que leur agent s’était acquitté de sa tâche comme il se devait. Pire, il pourrait même leur indiquer son mécontentement et exiger le remboursement de ce contrat qui n’avait pas été mené à bien. Retourner à Al’Tyr avec la honte de cet échec et ses conséquences éventuellement désastreuses s’annonçait comme sonner le glas de la courte carrière de Issam en tant qu’Assassin de la Confrérie des Ombres. On pouvait dire que lui aussi était sur le point d’avoir tout perdu. Que lui restait-il à présent ? La proposition que Lucinia était sur le point de lui faire.  

- Je vais aller trouver Uerton Khaan, et tous ceux qui ont travaillé à abattre ma famille. Et je les ferai répondre de leurs actes, publiquement. Je les accuserai d'avoir coulé les navires de mon père, d'avoir massacré ses équipages, d'avoir dispersé ses cargaisons, et d'avoir terni son honneur. Les Seigneurs Pirates ne se préoccupent pas des affaires ordinaires des marchands, mais ils seront bien obligés de me prêter une oreille attentive maintenant que Khaan a révélé sa perfidie au grand jour en nous attaquant chez moi.

Lucinia semblait déterminée à ne pas baisser les bras, telle une lionne blessée grièvement, mais encore capable de mordre. Tout cela était bien beau, en théorie, mais en pratique. Pensait-elle vraiment que cela serait facile ? Comment comptait-elle s’y prendre pour leur faire avouer leurs crimes, eux qui étaient prêts à employer les méthodes les plus violentes pour se débarrasser de ceux qui les gênaient ? N’avait-elle rien apprit depuis ces derniers jours ? N’avait-elle pas compris que ses adversaires, malgré leur statut social, leurs moyens et leurs méthodes, ne comprenaient qu’une seule chose ? Le même langage que Nacer et ses hyènes Sauvages.

Le jeune homme était sur le point de faire part de son avis sur la question lorsque Lucinia fit un geste de la main afin de l’en dissuader et reprit aussitôt :

- Peut-être que les choses ne se passeront pas aussi bien que prévu, j'en suis consciente. Mais je me dois d'essayer. Je ne veux pas faire couler le sang inutilement, et s'il existe une chance de prouver la culpabilité de Khaan et de ses complices sans violence, je veux m'en tenir à cette option. Même si cela signifie qu'un risque plus grand encore pèsera sur mes épaules.

Elle marqua une courte pause, bien trop courte pour permette à Issam de répondre. Ce n’était pas la première fois qu’elle se lançait dans un long monologue avec lui, parlant sans tenir compte de ses réponses et réactions, comme si elle n’en avait que faire et que la seule chose que devait faire le jeune homme était de l’écouter. Cela dit, l’assassin ne s’en formalisait pas, c’est pourquoi, il se contenta encore une fois de la laisser parler, de la laisser finir de dire tout ce qu’elle avait à dire :

- C'est à Umbar que tout a commencé, et c'est à Umbar que tout finira. D'une manière ou d'une autre. Tu n'as aucune raison de m'accompagner dans cette entreprise, Tarik, pourtant j'ai le sentiment que ta présence ici n'est pas fortuite… J'ignore encore quel est ton rôle exact dans cette affaire : je ne crois hélas pas aux coïncidences dans la cité du Destin. Nous ne sommes pas pris dans cette aventure par hasard, et je suis persuadée que nous pouvons arranger les choses. Ensemble. Tu as prouvé à plusieurs reprises que Khaan avait raison de te craindre, et s'il est si déterminé à m'abattre, c'est qu'il sait que je représente encore une menace.

Après une énième pause aussi brève que les précédentes, elle en vint au fait, à ce que Issam savait déjà. Bien sur qu’elle attendait de lui son aide, sinon, pourquoi lui raconter tout ça et surtout, pourquoi le sauver ? C’est d’ailleurs à cet instant précis qu’il se souvint qu’il lui devait la vie, à elle et ses marins sans qui il ne serait qu’un tas de cendres encore fumantes mélangé à celles du manoir de Lucinia. Il était peut-être un assassin, mais la Confrérie des Ombres avait un certain code d’honneur. Il avait une dette envers elle et quel meilleur moyen de s’en acquitter si ce n’était de l’aider dans cette entreprise, toute suicidaire qu’elle était ? Et puis, cela lui offrait une belle opportunité de se venger. Se venger de Khaan, de ce Shahib qu’il n’avait encore jamais vu et de Miridas et ses deux comparses ? A défaut de revenir au phare de Al’Tyr auréolé du succès de sa mission, il pourrait au moins faire payer un lourd tribut à ces vermines et envoyer ainsi un message fort à tous ceux qui s’imagineraient pouvoir duper ou s’attaquer à la Confrérie des Ombres sans en payer le prix.

- Je ne m’appel pas Tarik et je ne vient pas d’un village au beau milieu du désert, mais tout ça, je pense que tu le savais déjà. Au fond de toi, tu t’en doutais…

Le ton de Issam était étrange, inquiétant, mais sincère, comme s’il révélait des informations à Lucinia avant de s’apprêter à la tuer. C’était de manière inconsciente qu’il parlait ainsi, mais l’heure était aux vérités, cela dit, il pesa ses paroles, s’abstenant de révéler ce qui lui était interdit.

- Je ne peux pas te dire qui je suis réellement, encore moins te parler de l’organisation à laquelle j’appartiens. Certaines informations peuvent être dangereuses pour des gens comme toi qui ne sont pas censés en avoir connaissance. La seule chose que je peux te dire, c’est que Andrar Miridas a fait appel à nous pour qu’on envoie quelqu’un t’approcher et trouver un moyen de pression sur toi, un moyen sans violence. Tu t’en doutes, cette personne, c’était moi.

Issam marqua une pause pour laisser à Lucinia le temps d’assimiler ces révélations. Il fixait la jeune femme avec un calme et une froideur à toute épreuve, comme si la moindre trace de compassion avait disparue, comme si il n’en avait que faire des conséquences de ses paroles sur son interlocutrice. Lucinia, quant à elle, restait silencieuse, attentive et toujours affichant cette allure de femme abattue. Que se passait-il à ce moment là ? La haine et le mépris animaient-ils le cœur de la jeune femme à mesure que Issam lui révélait ce que son esprit savait déjà alors que son cœur n’acceptait pas cette réalité ? Difficile à savoir, surtout pour quelqu’un comme le jeune ombre qui n’était pas spécialiste dans l’art d’interpréter le langage du corps.

D’ailleurs, il ne chercha pas à comprendre et il poursuivit :

- Tout était calculé. Notre première rencontre, ma bienveillance envers toi, ma détermination à te venir en aide, tout cela n’avait pour but que de te faire baisser ta garde et trouver ce qui pourrait permettre à Miridas et ces deux autres marchands que je ne connais pas d’obtenir ce qu’ils voulaient : le moyen de t’obliger à leur vendre ton entreprise pour une somme dérisoire. Je pensais bien m’en sortir et avoir le contrôle de la situation jusqu’à ce que tu m’envoies rencontrer Uerton Khaan. J’ai compris mon erreur lorsque je suis revenu te voir et cela a également marqué mon échec dans mon contrat.

Issam saisit le carnet et le tendit à Lucinia :

- Reprends le ! C’était peut-être ce qui aurait permis de mener à bien ma mission et leurs manoeuvres, mais à présent que ta demeure a été réduite en cendre, ils n’ont plus besoin de ça, ils ont eu ce qu’ils voulaient et Khaan veut ma tête autant que la tienne. Et ce n’est sans doute ni Miridas, ni ses deux partenaires qui vont intervenir d’une quelconque manière en ma faveur. A l’heure qu’il est, Miridas doit déjà avoir envoyé un messager pour faire part à ma guilde de mon échec et de son mécontentement quant aux résultats. J’étais novice au sein de cette guilde, réussir ce contrat m’aurait permis de gravir un échelon, mais j’ai échoué. Peut-être est-ce mieux ainsi. Ta cause est noble et légitime, contrairement à la leur et je dois t’avouer que je ne prenais aucun plaisir à imaginer leur victoire sur toi. Mais je ne suis qu’un exécutant et je ne faisais que ce pour quoi on avait payé ma guilde.      

Encore une fois, Issam cherchait à se dédouaner de toute faute envers Lucinia. Certes, il n’avait pas son mot à dire et son contentait d’obéir, mais était-ce une excuse pour autant ? Pour quelqu’un comme Lucinia qui n’appartient pas à ce monde, elle qui est pour ainsi dire sa propre patronne, pouvait-elle comprendre le point de vue du jeune homme ?

- Nous autres, nous ne sommes censés prendre ni plaisir, ni dégoût à faire ce que nous devons faire, mais cette mission était… particulièrement inhabituelle pour moi. C’est la première fois qu’on me demande de nouer une quelconque relation avec ma cible et je ne m’attendais pas à… à ressentir de la sympathie, encore moins de la compassion. Tu dois sans doute te demander pourquoi je te dis tout ça, n’est-ce pas ? Nous sommes à présent dans la même situation tous les deux. Voilà que je me retrouve être la cible de mes commanditaires, tout comme toi. Etrange, n’est-ce pas ?

Il était vrai que le destin était capricieux. Comment Issam aurait-il pu croire que les événements le forceraient à retourner sa veste. De chasseur, il était passé à gibier et il se retrouvait là, à présent sur le point de prendre fait et cause pour celle dont il devait causer la perte. Il ne pu s’empêcher d’en rire discrètement.
 
- J’ai échoué dans ma mission. Et lorsque je retournerai à Al… il se pinça les lèvres et se maudit pour avoir faillit prononcer le nom de la ville, avant de reprendre, cherchant à rattraper son erreur au sein de ma guilde, dans le meilleur des cas, j’y serai banni, dans le pire… Je ne sais pas. Mais je suis comme toi à présent, j’ai tout perdu. Mais également, je ne suis pas encore vaincu, tout comme toi. Alors après tout ce que tu viens d’entendre, si la proposition tient toujours, je t’aiderai à te venger de tes ennemis, car moi aussi j’ai un compte à régler avec eux, en particulier Khaan. Je te dois bien ça, tout comme je te devais la vérité pour m’avoir sauvé la vie. La décision t’appartient.

Issam remettait sciemment son sort entre les mains de Lucinia. Elle pouvait aussi bien accepter son aide tout comme elle pouvait faire intervenir ses marins afin qu’ils le jettent à l’eau. De toute façon, de son point de vue, il n’avait plus grand-chose à perdre. Au fond de lui-même, il espérait se tromper, il espérait que Miridas n’eut pas contacté la Confrérie des Ombres, mais cela paraissait peu probable. Quant à espérer trouver un moyen de sauver la face et réussir sa mission, aux yeux de la confrérie en tout cas, il n’avait pas grande conviction que cela soit possible. Mais pour l’heure, la priorité était de connaître la décision de Lucinia.


Dernière édition par Issam Ibn Djamal le Lun 2 Oct 2017 - 16:26, édité 1 fois
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Lun 2 Oct 2017 - 15:04
Lucinia ignorait si Tarik lui devait réellement la vie. Après tout, elle était pour partie responsable de leur situation catastrophique, et elle avait été à la source de toute violence en envoyant le jeune homme dans les griffes d'un marchand peu scrupuleux. Certes, elle n'avait jamais voulu que la situation évoluât de la sorte, et jamais dans ses pires cauchemars elle n'aurait pu imaginer que Khaan réagirait avec tant de brutalité. Pour autant, comme le lui avait soigneusement fait comprendre son compagnon d'infortune avant cette soirée de malheur, elle ne pouvait pas se réfugier derrière ses bonnes intentions pour excuser son comportement indigne. C'était de sa faute si tout avait dégénéré, et elle ne devait pas se dédouaner aussi facilement. Son cœur et son âme meurtries lui rappelaient sans cesse qu'elle avait tout détruit, et que par sa faute l'héritage de son père était parti en fumée. Des cendres et des larmes… Voilà quelles étaient ses possessions pour l'heure, à l'exception notable du Mille Soleils et des quelques marins qui lui étaient toujours fidèles. Fidèles à son père, plutôt. Les remerciements du guerrier lui apparaissaient d'autant plus ironiques qu'elle se sentait ridicule à n'avoir pas su le sauver elle-même. Trop chétive pour le traîner hors de la maison, trop idiote pour l'abandonner à son sort et sauver sa vie, elle avait dû se résoudre à accepter l'aide de plus fort qu'elle. Encore. Alors la remercier elle ? Vraiment ? Méritait-elle qu'on la traitât avec tant de considération ? Légèrement gênée, mais pas insensible à cette réponse plus apaisée qu'elle ne l'espérait, Lucinia poursuivit son explication en essayant de se montrer aussi honnête que possible.

Les mots quittaient ses lèvres comme une nuée de perdrix levées par les bottes indélicates d'un chasseur maladroit. Elle avait du mal à retenir leur envol, évacuant par le verbe le choc intense qu'elle avait subi et qu'elle ne pouvait exprimer autrement. Elle parlait, elle parlait, elle parlait encore, incapable de s'arrêter, comme si à mesure qu'elle concevait ce plan délirant qui consistait à récupérer sa fortune, elle ramassait les pièces éparses de sa vie pour les sauvegarder précieusement. A cet instant, elle s'efforçait d'apparaître aussi forte que possible, de se projeter vers un avenir incertain avec confiance et détermination. En réalité, elle laissait entrevoir à travers les trous béants de sa carapace l'ampleur de son désarroi. Sa peur. Son égarement. Lucinia était une jeune femme élevée dans un certain confort, avec la certitude qu'elle aurait toujours un endroit où rentrer, et un repas chaud à manger. Bien des âmes n'avaient pas ce luxe en Terre du Milieu. Elle avait voyagé, certes, mais jamais elle ne s'était retrouvée dans la situation où elle était ainsi privée d'un port ami où accoster. Jamais elle n'avait fait face à pareille épreuve, et à chaque instant elle semblait sur le point de s'écrouler.

Mais elle tenait bon.

Elle tenait bon, car elle voyait dans Tarik la solution à son problème, le dernier espoir qui lui était confié pour réussir à se sortir de cette situation inextricable. Seule, elle était condamnée à l'échec et très probablement à la mort. Avec lui, elle pouvait envisager une issue favorable… Elle pouvait au moins espérer arriver en vie jusqu'au palais des Seigneurs Pirates, pour leur exposer ses griefs, et parvenir à faire tomber Khaan et ceux qui travaillaient avec lui. Toutefois, s'ils pouvaient pouvoir travailler ensemble, ils Tarik et elle devaient accepter de se faire confiance. Accepter de se dire la vérité, et de confier leur sort dans les mains de l'autre. Elle avait demandé cela à son compagnon, mais s'attendait-elle pour autant à ce qu'il fît preuve d'une sincérité aussi désarmante sans prévenir ? Certainement pas. Les premiers mots qu'il prononça lui glacèrent le sang.

« Je ne m'appelle pas Tarik ».

Elle sentit son cœur manquer un battement, comme un lecteur novice trébuchant sur un mot compliqué, ou un musicien hésitant sur une note complexe. Au moment où il commença, elle comprit que la situation avait changé fondamentalement. Et plus il poursuivait, plus elle se rendait compte de la douleur que ces révélations lui occasionnaient. Elle ne bougeait pas, s'efforçant de rester droite et de soutenir le regard du guerrier. Toutefois, elle ne pouvait pas empêcher les larmes d'inonder son regard brisé. Elles se mirent à dévaler sur ses joues en deux longues colonnes salines qui donnaient naissance à de petites perles scintillantes, lesquelles allaient s'écraser sur le parquet. A chaque phrase, Lucinia sentait un nouveau poignard venir taillader les lambeaux de sa confiance malmenée. Tarik… ou plutôt l'inconnu qui avait pris ce nom pour l'approcher… était en réalité l'arme de Miridas… Il avait raison, elle s'en doutait depuis longtemps. Elle s'en doutait, et pourtant une partie d'elle-même avait continué à espérer secrètement qu'elle s'était trompée. Elle s'en voulait d'avoir eu raison. Elle s'en voulait, et ses larmes attestaient de son état de désolation intérieure.

Néanmoins, Lucinia se fit violence pour ne pas se laisser aller au sentiment naturel de colère et d'outrage qu'elle aurait pu éprouver. Tarik… L'inconnu… lui avait menti sur toute la ligne et avait joué double jeu pour la mener dans le piège tendu par les Miridas. Pouvait-elle pour autant lui en vouloir ? Dans ce monde de brutalité et de violence, il n'avait fait que suivre ce en quoi il croyait. Il n'avait fait qu'obéir aux ordres, et suivre le chemin qu'il s'était tracé. Avait-elle agi différemment en l'envoyant vers Khaan ? Avait-elle agi différemment en essayant de le prendre en otage pour lui arracher la vérité ? Elle aussi avait menti, elle aussi avait truqué, et finalement elle ne pouvait pas lui reprocher d'avoir fait ce qu'elle-même aurait fait sans la moindre hésitation. Cela n'en demeurait pas moins douloureux, et elle essuya du poignet ses yeux trempés, pour mieux voir revenir de nouvelles larmes silencieuses.

Il lui rendit son carnet, et elle baissa les yeux vers l'objet de cuir qui avait été le centre de leurs préoccupations pendant si longtemps, et qui désormais se révélait parfaitement inutile. Le guerrier avait raison. Miridas et ses alliés n'avaient plus besoin de ces informations maintenant que ses biens avaient été réduits en poussière. Ils pouvaient facilement s'emparer des rares éléments qui n'avaient pas disparu, à savoir le précieux entrepôt commercial que son père avait fait construire sur le port. Il était inutile à l'heure actuelle, puisqu'il était vide de marchandises, mais pour des commerçants avides de pouvoir et de richesses, il représenterait une acquisition de choix. Lucinia serra le carnet entre ses mains, en essayant de ne pas penser à la façon dont les vautours se jetteraient sur le cadavre de la fortune de son père pour la dépecer de leurs serres meurtrières. Il ne restait presque plus rien à prendre, mais ils s'en empareraient malgré tout, conscients que rien ne devait être laissé à l'abandon, que tout pouvait servir. Ces gens n'avaient aucun scrupule.

Sans trouver quoi dire, Lucinia écouta son interlocuteur poursuivre ses explications. Il lui semblait tout à coup être une autre personne, à la fois plus fort et plus fragile. Il parlait d'une guilde, un groupe auquel il appartenait et qui semblait être sa véritable famille. Elle pouvait sentir le respect dont il faisait preuve envers ces gens, et aussi la peur de les décevoir. Elle avait pu constater par elle-même qu'il était fine lame, aussi fut-elle surprise de l'entendre dire qu'il n'était qu'un novice, et que cet échec signait peut-être la fin de son parcours. Un homme tel que lui, au service d'une grande cause, pouvait accomplir de véritables miracles. Mais seul, livré à lui-même… il pouvait sans doute se transformer en un bandit, ou bien mourir poignardé au bord du chemin par des hommes qui craindraient sa puissance. Dans les deux cas, ce serait un véritable gâchis de ses talents, car elle avait conscience qu'il était à la fois talentueux, mais aussi plus humain que la moyenne. Même s'il ne lui révélait pas exactement la nature de son allégeance, elle pouvait deviner plus ou moins quelle était la nature de son travail, et elle était certaine qu'il n'était pas comme ces tueurs sanguinaires et fous qui arpentaient les territoires méridionaux. Umbar regorgeait de meurtriers sans scrupules, et l'homme qu'elle avait en face d'elle n'en était pas un. En l'entendant défendre ses actes, elle ne put s'empêcher de le croire sur parole. Lui aussi se battait pour une cause qui lui importait, pour l'affection d'une guilde qui lui servait de repère, comme elle se battait pour son propre père.

- Je sais… S'entendit-elle souffler.

Et oui, elle savait. Elle savait ce que cela signifiait d'être tiraillé entre sa raison et son cœur, entre ses espoirs personnels et ses obligations professionnelles, ces dernières primant sur tout le reste. Dans le monde dans lequel évoluait Lucinia, il n'était pas possible de se permettre le luxe du sentimentalisme. Le guerrier évoluait dans un monde à la fois très différent et très semblable. Elle ne pouvait que compatir avec lui, et déplorer de voir ce que les mauvais choix qu'elle avait pu commettre auraient comme conséquence sur le jeune homme. Il restait naturellement des aspects qu'elle ne comprenait pas, et qu'elle ne comprendrait jamais. Elle n'avait pas été élevée avec le meurtre pour perspective, et ses mains tremblaient encore au souvenir de ce qu'elle avait dû accomplir pour survivre à cette nuit atroce. Elle ne serait jamais lui, et il ne serait jamais elle. Mais cette situation désastreuse avait tissé entre eux un lien curieux, à la fois ténu et résistant, comme un fil auquel ils s'accrochaient de toutes leurs forces, mais qu'ils ménageaient de peur qu'il ne se brisât. Sans lui, qu'adviendrait-il d'eux ? Dériveraient-ils dans l'océan infini, jusqu'aux portes de la folie ? S'envoleraient-ils en spiralant dans les cieux, aspirés par la tornade de leurs émotions ?

Lucinia laissa le guerrier terminer, notant presque malgré elle qu'il avait failli lui révéler l'endroit d'où il était originaire. Al… Al'Noor ? Al'Tyr ? Al'Nikr ? Ce n'était pas un indice particulièrement décisif, mais elle jugea préférable de ne pas pousser l'enquête. Il venait de lui révéler des choses particulièrement importantes à son sujet, et elle n'avait guère envie de le forcer à dévoiler des éléments qui constituaient sans doute pour lui un secret sacré. Elle n'aurait pas non plus trahi sa famille si on le lui avait demandé. Elle ne put s'empêcher cependant de lui lancer un sourire à la fois radieux et triste quand il acheva son récit. Ses larmes d'abattement se muèrent en un battement de cil en larmes d'espoir. Il acceptait. Il acceptait de la rejoindre dans ce baroud d'honneur. Il acceptait, et elle ne serait pas seule. La jeune femme résista à l'envie de lui sauter au cou, à la fois car elle s'efforçait de conserver un peu de dignité dans cette affaire, et parce qu'elle avait conscience qu'il était blessé et que son corps n'apprécierait sans doute pas de recevoir une étreinte maladroite. Enfin, ce qu'elle n'osait pas véritablement avouer, c'était qu'elle ne voulait pas risquer que son geste fût mal interprété. Elle n'avait pas pu manquer que le jeune homme était presque nu sous ce drap fin qui couvrait de manière opportune sa virilité. Elle s'était appliquée à ne pas l'observer avec trop d'insistance, mais elle n'avait pas pu s'empêcher de laisser ses yeux glisser sur son corps sec et musclé, dont les plaies et les hématomes ne faisaient que souligner la force. Elle se fit la réflexion qu'il n'était pas déplaisant à observer, mais elle devait gérer des considérations plus urgentes.

- J'accepte. J'accepte mille fois. Merci infiniment.

Elle était sincère, et elle lui prit la main pour lui témoigner de son affection à ce moment précis. C'était un geste chaleureux, et elle garda la main posée sur celle du guerrier alors qu'elle continuait :

- Je suis consciente que la situation est difficile pour toi également… Miridas a le pouvoir de détruire ton avenir au sein de cette « guilde » que tu mentionnais. Cependant, je connais les marchands, je sais comment ils raisonnent. J'ai de bonnes raisons de croire que Miridas n'a pas encore envoyé cette lettre, et qu'il ne le fera pas tant que toi et moi ne serons pas morts. Cela nous donne encore un espoir te concernant.

L'espoir. C'était bien tout ce qui leur restait. Toutefois, l'espoir pouvait se révéler une arme particulièrement puissante quand elle était entre les mains d'êtres déterminés. Et à voir le regard de Lucinia, sa détermination était sans faille. Elle laissa son interlocuteur digérer cette information, et l'incita à s'allonger pour se détendre un peu.

- Je dois aller voir le capitaine, pour lui faire part de mes dernières consignes. Si nous voulons surprendre Khaan et Miridas, il faut aller vite, et j'ai bien que nous ne puissions pas attendre ton rétablissement complet pour nous mettre en route. Chaque jour compte désormais.

Elle se leva, et prit le temps de vérifier qu'elle n'avait rien oublié concernant le blessé. De l'eau pour lui permettre de se désaltérer si le besoin s'en faisait sentir, et elle déposa une petite clochette sur son chevet pour le cas où il aurait besoin de quelqu'un en urgence. Pour le reste, il devrait se débrouiller, mais elle savait qu'il était plus solide qu'il en avait l'air. Lucinia n'avait pas à lui dire quoi faire, elle estimait qu'il était parfaitement conscient des impératifs de leur mission. Elle lui précisa tout de même que ses affaires se trouvaient dans son sac, qui avait été posé non loin. Les marins avaient même pris soin de récupérer ses armes, et de les nettoyer pour éviter que le métal s'usât au contact du sang qu'il avait goûté.

- Je souhaite que tu n'aies pas besoin de tirer l'épée, mais j'ai bien peur que cela ne dépende pas de notre volonté…

Elle eut un sourire sans joie, sur le pas de la porte. En l'ouvrant, les bruits et les senteurs de la mer parvinrent jusqu'au blessé, qui entendit également les allées et venues des marins dont il pouvait distinguer les silhouettes. Les hommes s'affairaient, et ne semblèrent pas cesser de travailler lorsqu'une voix de stentor cria :

- Navire en vue ! Corsaire !

La jeune femme, qui connaissait bien la mer, conserva une expression composée :

- Pas de panique. Ils sont encore loin et nous les perdrons à la faveur de la nuit. Je reviendrai te voir lorsque le soleil sera couché, si cela te convient…

Elle s'apprêtait à refermer la porte derrière elle, quand elle se souvint de quelque chose :

- Si tu souhaites rédiger un mot à l'attention de quelqu'un… Un proche… Mes hommes le feront transmettre. Tu n'auras qu'à le laisser au capitaine.

Son regard glissa vers la table de chevet, à l'intérieur de laquelle se trouvaient quelques papiers épars et un morceau de charbon fin. En mer, l'encre avait tendance à se renverser. Elle n'ajouta rien, laissant le guerrier méditer seul sur le dernier baroud qu'ils s'apprêtaient à mener. Elle ignorait s'il adresserait des prières à ses ancêtres, ou s'il se contenterait de rester là, les yeux dans le vague, à réfléchir sur le sort du monde et sur son destin dans l'après-vie. L'homme sans-nom lui était finalement bien étranger, et elle n'aurait su dire à quoi il se raccrocherait pour continuer à avancer. Paradoxalement, il était la seule personne en qui elle pouvait avoir réellement confiance. Un inconnu, blessé et hagard, qui allait la conduire dans la gueule béante de la Cité du Destin…

La morsure de l'audace résonnait étrangement des accents de la folie.


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Issam Ibn Djamal
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Mer 4 Oct 2017 - 0:46
A mesure que Issam avait annoncé toutes ces révélations en bloc à Lucinia, cette dernière s’était comporté plutôt dignement. Elle était restée figée, hagarde, certes, mais avait gardé la tête froide malgré les larmes qui lui coulaient le long des joues. Même si elle se doutait quelque peu de l’imposture de Tarik, il n’avait pas été facile d’encaisser tout ça, surtout après tout ce qu’elle avait perdu. Cela aurait pu être comme si le jeune homme lui assénait le coup de grâce, mais elle n’avait pas fléchit. C’était admirable de sa part, mais cela ne touchait pas le jeune homme. Non, au contraire, il ressentait une certaine satisfaction. Pas sur l’effet qu’il produisait à la jeune femme, mais sur l’effet que cela produisait sur lui. C’était comme si il s’allégeait d’un poids, comme si avouer la vérité libérait sa cosncience.

Lucinia n’avait pas réussi à trouver les mots pour répondre à cela. Que dire de toute façons. Ces deux naufragés de la vie qui avaient œuvré ensembles pour à leur propre chute bien malgré eux s’étaient rencontrés dans de bien mauvaises circonstances. Et si les choses avaient été autrement ? Si Lucinia avait été la commanditaire qui avait contacté la Confrérie des Ombres afin que Issam la débarrasse de ses ennemis ? Cela aurait sans doute été plus simple. Pas d’approche subtile, juste se glisser dans les ombres, attendre le bon moment et apporter une mort silencieuse et sans gloire à sa cible, rien que la routine en somme. Cela aurait été préférable, mais Issam n’aurait jamais retrouvé en lui ce semblant d’humanité qu’il pensait avoir définitivement perdue quelque temps après « sa première fois ». Cette expérience était à la fois déroutante et fascinante. Quelque chose en lui avait changé ou avait refait surface. Il ne se voyait à présent plus vraiment comme une simple lame, un pantin stupide dont le seul but était de tuer. Il commençait petit à petit à reprendre conscience de son moi profond. Il était certes toujours une ombre de la confrérie, du moins, jusqu’à son retour à Al’Tyr, mais il était aussi un individu devant prendre son destin en main et le choix qu’il venait de faire en changeant de camp était la manifestation de son évolution. Il s’adaptait à la situation. Peut-être était-ce le but final de cette ultime épreuve, qui sait. Peut-être que la Confrérie des Ombres l’avait envoyé remplir une mission bien au dessus des capacités d’un novice pour qu’il apprenne de nouvelles leçons. Du moins, c’est ce qu’il se plu à imaginer à ce moment précis. S’imaginer qu’il n’avait point failli mais appris. Qu’il retournerait au phare de la guilde fort de sa nouvelle expérience, accueilli par les maîtres et prêt à embrasser pleinement sa carrière. A moins que le destin n’avait d’autres projets pour lui.

- J'accepte. J'accepte mille fois. Merci infiniment.

La voix de Lucinia le tira de ses pensées apaisantes et lui rappela que l’histoire était encore loin d’être terminée. Bien que loin de Umbar, les deux compagnons d’infortune n’étaient pas tirés d’affaire et que le plus difficile restait à venir. Issam ne répondit pas et écouta avec attention son interlocutrice poursuivre :

- Je suis consciente que la situation est difficile pour toi également… Miridas a le pouvoir de détruire ton avenir au sein de cette « guilde » que tu mentionnais. Cependant, je connais les marchands, je sais comment ils raisonnent. J'ai de bonnes raisons de croire que Miridas n'a pas encore envoyé cette lettre, et qu'il ne le fera pas tant que toi et moi ne serons pas morts. Cela nous donne encore un espoir te concernant.

- Puisse-tu avoir raison. Tu fais partie de ce monde des affaires qui m’est quasiment étranger alors je gage que tu sais de quoi tu parles.

Ce que venait de dire Lucinia avait redonné du baume au cœur à Issam. Certes, ça ne rattrapait pas la situation, ni l’échec de sa mission, mais le fait de savoir que la Confrérie des Ombres n’était pas encore au fait de ce désastre faisait l’effet d’une bouffée d’oxygène et un espoir aussi pathétique que vain d’inverser la tendance se manifestait dans le cœur du jeune homme. Parallèlement, il nota le changement d’attitude de Lucinia qui semblait avoir retrouvé du poil de la bête. Il se laissa docilement manipuler lorsque celle-ci l’incita à se rallonger de tout son long sur le matelas, rabattant le drap sur lui pour couvrir sa quasi nudité.

- Je dois aller voir le capitaine, pour lui faire part de mes dernières consignes. Si nous voulons surprendre Khaan et Miridas, il faut aller vite, et j'ai bien peur que nous ne puissions pas attendre ton rétablissement complet pour nous mettre en route. Chaque jour compte désormais.

Issam hocha légèrement la tête en signe d’approbation avant de répondre pendant que Lucinia s’assurait qu’il ne manquait de rien dans sa cabine :

- Ne t’inquiètes pas, ça ira. Je serais vite sur pieds.

- Je n’en doute pas ! Tes vêtements et tes armes sont ici, pour le moment où tu te sentiras de quitter cette cabine.

Issam regarda dans la direction indiquée par Lucinia. Son sac était gonflé à bloc et renfermait sa tenue et ses armes étaient déposées à côté. Rien n’avait été oublié, ce qui était une bonne chose. Makhtar lui ayant clairement et durement fait comprendre qu’il n’était pas encore assez doué au combat à mains nues pour se mesurer à tout le monde, se retrouver sans ses lames aurait été fort handicapant pour lui. Il aurait été comparable à un tigre dépourvu de griffes et de crocs.

- Je souhaite que tu n'aies pas besoin de tirer l'épée, mais j'ai bien peur que cela ne dépende pas de notre volonté…

Disant cela, Lucinia ouvrit la porte de la cabine, l’air marin s’engouffrant aussitôt dans l’habitacle, accompagné du bruit généré par l’activité de l’équipage du Mille Soleils qui s’affairait sur le navire. Il était peu probable que la suite se passe pacifiquement et Issam doutait fortement de ne pas avoir à recourir à ses armes. Il avait déjà expliqué à la marchande qu’elle allait sans doute devoir accepter du sang sur ses mains et cette affirmation était toujours d’actualité.

Une voix masculine lointaine mais suffisamment forte pour que Issam en perçoive les mots cria, avertissant de l’apparition d’un navire Corsaire, ce à quoi Lucinia répondit, sur d’elle-même :

- Pas de panique. Ils sont encore loin et nous les perdrons à la faveur de la nuit. Je reviendrai te voir lorsque le soleil sera couché, si cela te convient…

- Fort bien ! Tu penses qu’il est là pour nous ? Que c’est un des navires de Khaan ?

- Probablement, mais ça n’a aucune importance, ils ne nous rattraperont pas, du moins, pas dans l’immédiat.

Issam répondit par un bref hochement de tête approbatif.

Avant de quitter la cabine, Lucinia ajouta, désignant la table de chevet, qu’il y avait tout le nécessaire pour écrire une lettre à qui il voudrait s’il le désirait et que les hommes du Mille Soleils se chargeraient de la transmettre à son destinataire. Drôle d’idée que Lucinia avait là, mais elle ne pouvait pas savoir que l’assassin n’avait personne à contacter, ses seules relations se limitant à ses confrères les Ombres. Or, il n’avait rien à leur déclarer pour le moment. A moins que ce ne fut un nouveau test de la marchande pour s’assurer des intentions de son interlocuteur. Cela dit, l’attention était louable.

- Merci, Lucinia ! Oh, j’y pense. Si tu pouvais faire venir ton apothicaire avec tout ce qu’il possède comme matériel, ça serait aimable de ta part.

Issam avait une idée en tête pour réduire au maximum les chances que ses plaies se rouvrent s’il devait réaliser des prouesses physiques dans son état, ce qui serait sûrement le cas au vu des événements à venir. Bien sur, pour cela, il fallait que l’apothicaire en question, ou le marin, peu importe, dispose de bandages suffisamment longs pour les enrouler et les serrer autour de son torse après avoir appliqué de nouveaux soins afin de maintenir les plaies fermées. Ce n’était pas la solution miracle, mais cela serait d’une grande aide.

Une fois seul dans sa cabine, Issam s’allongea, les yeux rivés au plafond, se laissant bercer par le doux tangage du navire et les craquements de bois à intervalle irrégulier. Ecrire à un proche. Cette proposition de la part de Lucinia avait ravivé des souvenirs en lui, le souvenir de ses parents, tout du moins, le peu qu’il en restait dans son esprit. Il ne les avait connu que les 5 premières années de sa vie et ne se souvenait plus de la chaleur des bras bienveillants de sa mère lorsqu’elle le consolait quand il pleurait, lorsqu’elle le berçait de sa douce voix mélodieuse pour l’endormir. Il ne se souvenait plus de la force qu’il puisait dans le soutien de son père lorsqu’il apprenait petit à petit à marcher, à gambader et à surmonter ses premières difficultés. Mêmes les traits de leurs visages étaient ténus et n’apparaissaient plus avec précision dans l’esprit du jeune homme. Leur apparence s’estompait petit à petit à mesure que le temps passait.

Qu’aurait été sa vie si son village n’avait pas été attaqué par ces brigands sanguinaires et impitoyables ? Il aurait sûrement reprit le commerce de son père, aurait trouvé une jeune femme de son village à épouser et enfanter. Une vie paisible dans un petit village paisible du Harad. Car oui, il était bien originaire du Harad, ça il s’en souvenait, même s’il avait passé la majeure partie de sa vie dans le Harondor à Al’Tyr. Cette mission à Umbar était en quelque sorte un retour aux sources. Lucinia était pour ainsi dire une compatriote, même si elle le prenait pour un étranger, ce dont il se sentait lui-même être, lui qui n’a jamais vécu dans sa patrie d’origine. Si tel aurait été le cas, peut-être aurait-il connu Umbar dans d’autres circonstances. Peut-être serait-il devenu marchand dans la cité du destin, lui aussi et peut-être aurait-il rencontré Lucinia pour faire affaire avec elle.

Le destin en avait voulu autrement pour Issam, une vie bien différente. Une vie de danger, de meurtre, de fourberie et de trahison. Il ne se plaignait nullement de sa vie. Il aurait pu tomber bien pire ce jour où il a été acheté par cet homme qui l’a conduit au phare de la Confrérie des Ombres et qu’il n’a jamais revu depuis. Il aurait pu être acheté par un noble ou un marchand et il se serait retrouvé à faire des tâches ingrates et éprouvantes pour une bouchée de pain en compagnie d’autres esclaves. Quoique ce mystérieux inconnu ait pu voir en lui pour le choisir lui et le confier aux mains de la confrérie, lui plutôt qu’un autre parmi les pauvres âmes perdues étalées telles de vulgaires marchandises sur cette estrade, Issam lui en était gré. Cet homme dont les traits s’étaient effacés depuis longtemps de sa mémoire l’avait sauvé d’un destin d’esclave sans importance et condamné à vivre et mourir misérablement. Tant d’autres êtres dans ce monde n’avaient pas eut cette bénédiction. Cette pensée apaisa le jeune homme qui se contenta de son sort, même si son avenir était plus qu’incertain.

Trois coups frappés vigoureusement à la porte de sa cabine tirèrent Issam de ses pensées.

- Oui ?

- Mademoiselle Nakâda m’a envoyé m’occuper de vos blessures sur votre demande, répondit une voie bourrue derrière la porte.

Issam fronça les sourcils et se redressa péniblement, pliant légèrement les jambes sur le matelas. Ses vieux réflexes d’assassin couplé à son instinct de préservation affûtés et exacerbés par les derniers événements qu’il avait vécu le forcèrent à rester sur ses gardes et ne pas se relâcher tant qu’il n’aurait pas la certitude de voir à qui il avait affaire. Depuis que Lucinia l’avait envoyé rencontrer Uerton Khaan, il n’avait cessé d’avoir de mauvaises surprises et il fallait envisager, même si c’était peu probable, que la personne derrière cette porte soit animée d’intentions malveillantes, ce à quoi il serait nécessaire d’apporter une réponse, même quasiment nu et désarmé.

- Entrez !

La porte s’ouvrit sur un homme trapu et musclé, dans la force de l’âge et arborant une barbe grisonnante. Un marin dont le corps avait été sculpté par des années de labeur en pleine mer et apparemment, guérisseur à ses heures d’après ce qu’estimait Issam en voyant que l’individu apportait avec lui tout un nécessaire de soins. A bien y regarder, le visage de cet homme lui était familier. Mais bien sur, il faisait partie du groupe de marins qui avaient maîtrisé et désarmé le jeune assassin lorsque ce dernier avait regagné le manoir de Lucinia. Il n’avait certes pas prononcé mot à ce moment là, mais Issam avait bien détaillé les visages de chacun d’entre eux et il ne faisait aucun doute que celui-là avait fait partie du groupe.

Tout cela suffit pour que le jeune assassin baisse sa garde, en partie du moins. Il n’en tenait pas rigueur au marin d’avoir aidé sa patronne, mais il préférait rester méfiant. Cet homme restait un inconnu et tant qu’il n’aurait pas la certitude qu’il ne dissimulait une arme quelconque dans ses vêtements ou sa trousse, Issam resterait vigilant.

Le marin referma la porte et déposa tout son attirail sur le lit sur lequel Issam s’était recroquevillé pour libérer de l’espace.

- Asseyez-vous au bord du lit, je dois examiner vos blessures.

- C’est vous le médecin à bord ?

- Disons que je suis ce qui s’en rapproche le plus ici. Je suis marin comme les autres, mais j’ai du apprendre sur le tas à soigner mes collègues et je me suis montré assez doué pour ça alors, au fil du temps, j’ai acquis un certain savoir. Il faudra vous en contenter. Ne vous inquiétez pas, vos blessures sont largement dans mes cordes et puis je dois aussi vous dire que j’ai eut l’occasion de rencontrer quelques médecins dans mes voyages qui m’int apprit quelques trucs.

- Je suppose que c’est vous qui m’avez appliqué les premiers soins quand j’étais inconscient, fit Issam tout en s’asseyant au bord du matelas pour montrer son torse et son dos au marin, ces parties de son corps ayant le plus souffert et étant les seules à porter des entailles. Les hématomes sur son visage et ses jambes n’étaient pas une priorité, ce n’était pas ça qui empêcherait le jeune homme de se mouvoir correctement.

Tout en examinant les lésions de « son patient », le marin répondit à la question de ce dernier :

- Oui, comme je vous l’ai dit, je suis le seul qui possède les compétences en matière de soins ici, même si je suis loin d’égaler un médecin. Vos blessures ne sont pas belles à voir, mais j’ai réussi à éviter l’infection. Je pense même qu’à ce stade, je peux vous recoudre, si vous êtes capable de supporter la douleur.

C’était bien plus que n’en attendait Issam. Il est vrai qu’il n’avait pas pensé à ça, mais cette petite opération chirurgicale était plus que bienvenue, même si cela risquait d’être plus ou moins douloureux.

- C’est justement ce que j’espérais de votre part. Je veux pouvoir bouger sans risquer de rouvrir mes plaies.

- Très bien, alors allons-y.

Le marin fouilla dans son sac et en sortit du fil et une aiguille. Il s’intéressa d’abord à la blessure au dos de Issam, celle occasionnée par la pointe d’un carreau d’arbalète. Elle était petite, trop petite pour être recousue, de même que les entailles sur son avant bras et son épaule n’étaient pas assez profondes pour nécessiter d’être recousues. Les lèvres et la pommette gauche tuméfiée et entaillée de Issam souffraient toujours des coups de poing reçus par Makhtar mais recoudre les lèvres était trop complexe et le marin ne voulait pas se risquer à une telle opération par crainte de défigurer son patient encore plus qu’il ne l’était déjà. Il se contenta de recoudre la pommette par un fil fin. Issam ne broncha pas. La douleur était largement supportable, surtout que son seuil de tolérance s’était grandement amélioré ces derniers jours.

A présent, il fallait s’occuper des plaies sur l’abdomen et la poitrine du jeune homme. Elles étaient suffisamment profondes pour nécessiter un fil plus épais. Cette opération dura plusieurs minutes pendants lesquelles aucun des deux hommes n’échangèrent la moindre parole, le marin étant concentré sur sa tâche et Issam endurant la douleur avec dignité.

Une fois terminé, le marin appliqua du baume sur toutes les lésions du visage et du torse de l’assassin, ainsi que son avant bras et son épaule entaillés. L’étape suivante consista à enserrer le corps de Issam avec des bandages sans que ce dernier n’eut à le demander. Le marin déroula une longue bobine qu’il appliqua sur l’Ombre, enfermant son torse sous ces bandages blancs qui allaient contribuer à maintenir les plaies fermées.

- Voilà, c’est terminé. Ce n’est pas grand chose, mais au moins, ça vous maintiendra le plus possible.

- Vous avez fait ce qu’il fallait. Merci à vous…

- Naheem !

- Merci à vous, Naheem, pour ça et pour m’avoir tiré d’affaire l’autre nuit.

- Vous en faites pas pour ça. Quant à l’autre nuit, c’est pas moi qui vous a porté, je me suis occupé de Mademoiselle Nakâda.

- D’accord. Je ne vous retiens pas plus longtemps, j’imagine que vous avez à faire.

- Oui ! Essayez d’éviter de trop bouger, au moins ces deux prochains jours. Vous devriez commencer à aller mieux d’ici là et vos hématomes commenceront à s’estomper.

Issam hocha la tête en signe d’approbation, laissant Naheem ranger ses affaires avant de quitter la cabine après un bref signe de tête en guise de salutation. Deux jours. Issam doutait de disposer de ce délai, selon les dires de Lucinia et puis, il n’avait pas non plus envie de rester cloué au lit à ne rien faire pendant tout ce temps. D’ailleurs, il estimait avoir assez dormi comme ça et ressentait le besoin de prendre l’air.

Le jeune homme se leva. Il se sentait mou suite à sa longue période d’inactivité due à son inconscience. De plus, il avait des courbatures qui lui faisait grincer des dents, mais cela ne suffit pas à le démotiver. Au contraire, aller prendre l’air ne pouvait lui faire que du bien.

Issam fouilla dans son sac et en ressorti sa tenue d’assassin, entaillée et maculée de son propre sang. Elle faisait autant peine à voir que son porteur, mais c’est tout ce qu’il possédait comme vêtement alors il l’enfila et s’attela à se rendre le plus présentable possible de manière à ne pas avoir l’air d’un mendiant. Par habitude ou par précaution ou un peu des deux, il s’équipa de ses armes et une fois s’être assuré ne rien avoir oublié, il quitta à son tour la cabine, accueillit par l’air marin et la fraîcheur de la nuit tombante en ouvrant la porte.

Le Mille Soleil était un navire de bonne taille n’ayant rien à envier aux autres navires marchands transportant des cargaisons à travers les océans. Les marins qui s’affairaient sur le pont étaient comme Naheem, forgés par des années de dur labeur en mer. Ils semblaient tous forts et vigoureux, mais cela serait-il suffisant s’ils devaient se battre ? Il fallait l’espérer tout comme il fallait espérer qu’ils disposent d’armes pour ce faire. En voyant le jeune assassin apparaître, certains ne lui accordèrent qu’une furtive attention, d’autres le regardaient avec méfiance, sans pour autant afficher une quelconque hostilité. Issam reconnu parmi eux le reste du groupe formé par ceux d’entre eux qui l’avaient maîtrisé au manoir de Lucinia. Ne sachant trop comment réagir, il leur adressa un signe de tête avant de se désintéresser d’eux pour chercher du regard Lucinia, mais ne la trouva pas. Elle devait sans doute s’affairer à l’intérieur du navire à préparer ses plans ou coordonner le labeur de ses employés. Il ne valait sans doute mieux pas la déranger.

Le jeune homme s’approcha du bastingage pour s’y accouder et regarder l’horizon. Pour le moment, à part le navire signalé par la vigie quelques minutes plus tôt et qui était maintenu à bonne distance, rien d’autre ne venait perturber ce paisible panorama marin. Même la mer semblait relativement calme. Etait-ce le calme avant la prochaine tempête ? Probablement. Il fallait espérer que cette tempête soit celle qu’incarneraient Lucinia et Issam et que les naufragés seraient cette fois-ci leurs adversaires. En tout cas, le jeune homme était déterminé à faire en sorte que les choses se passent ainsi. Il n’avait plus grand-chose à perdre de toute façon et il brûlait de leur faire payer le prix de son échec.

Tout en se demandant quelle était la position exacte du Mille Soleils à ce moment précis, il essayait de planifier la suite des opérations. La décision la plus sage semblait être de faire de Uerton Khaan leur priorité, le mettre hors d’état de nuire. Si Lucinia ne voulait pas le tuer, il fallait au moins l’empêcher d’agir. Un enlèvement ? Pourquoi pas. Si parmi ces marins il y en avait qui étaient capables de faire preuve d’agilité et de discrétion, Issam pourrait partir avec eux afin de se rendre au domicile du marchand, éviter ou neutraliser les gardes potentiels et s’introduire dans sa demeure pour le maîtriser et le ramener sur le Mille Soleil, tout cela pendant la nuit, pendant qu’il dormirait. Si l’opération réussissait, il faudrait ensuite définir la prochaine étape. Les Miridas ou bien Shahib ? Si Issam connaissait un tout petit peu le premier, il n’avait encore jamais vu le second. Impossible donc de savoir à qui il avait affaire et de quelle trempe il était mais d’après les dires de Lucinia, il avait le bras long et était un homme très puissant et très dangereux. Peut-être même puissant au point que seuls les Seigneurs Pirates soient au dessus de lui. Quoiqu’il en soit, il fallait réunir tout ce beau monde et les forcer à avouer leur perfidie en public. Leur sort dépendrait de la décision des Seigneurs Pirates.

En théorie, tout cela semblait parfait mais dans les faits, rien ne se passait jamais comme prévu. Si les choses venaient à dégénérer et échapper à leur contrôle, Issam serait déterminé à faire couler le sang.

La bête était blessée, mais toujours capable de mordre.

Issam, percevant un bruit de pas se rapprochant de lui, tourna la tête dans leur direction pour voir Lucinia qui venait à sa rencontre.

- Tar… Tu es déjà debout !? Mais, tes blessures, tu devrais éviter de forcer.

- Je me suis déjà bien assez reposé pour le moment. J’avais envie de profiter de l’air marin et des dernières lueurs du crépuscule. Et puis, Naheem a fait du bon travail, ça devrait aller. Tu peux continuer à m’appeler Tarik… C’est mieux comme ça.

Lucinia prit une profonde inspiration tout en serrant brièvement la mâchoire, fixant son interlocuteur avec un regard que Issam définissait comme mêlant compréhension mais aussi déception.

- Très bien, comme tu voudras… Tarik !

Il fallait qu’elle comprenne que c’était pour sa propre sécurité. Il ne pouvait en être autrement. Après tout, le deuxième commandement du Code des Ombres ne stipulait-il pas qu’il était interdit de divulguer l’existence de la Confrérie des Ombres ? Même si ce commandement était loin d’être respecté (sinon, comment des commanditaires comme Andrar Miridas pourraient faire appel à une organisation si ils ne connaissaient pas son existence ?), Issam n’avait pas à remettre en question cette restriction. Le peu qu’il avait révélé à Lucinia était déjà trop à ses yeux, inutile donc d’en rajouter.

- Tu m’as dis que le Mille Soleils ne peut plus accoster nulle part. Il faudrait donc changer de navire. Plus facile à dire qu’à faire certes, mais cela nous permettrait de passer inaperçu. Par ailleurs, je ne pense pas que l’influence de Shahib aille jusqu’au Harondor, peut-être pourrions nous y accoster pour vendre tes marchandises, nous réapprovisionner et étudier nos options.

En tout cas, une chose était certaine : Al’Tyr était imperméable à l’influence et au pouvoir de Shahib. La ville représentait donc un ultime recours si besoin était.

Issam cessa de fixer Lucinia pour tourner à nouveau son regard en direction de l’océan et du navire qui, bien que perdant du terrain, était encore trop proche du Mille Soleils à son goût.

- Il faut d’abord nous assurer de semer ce navire corsaire.

Issam resta figé quelques secondes, accoudé au bastingage avant de se tourner à nouveau vers Lucinia.

- As-tu déjà quelque chose en tête concernant les représailles à venir ?
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Ryad Assad
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Ven 6 Oct 2017 - 14:11


Lucinia avait songé un instant à s'isoler, pour se préparer mentalement à l'épreuve qui l'attendait. C'était probablement ce qu'aurait fait son père, pour essayer d'établir un plan parfait qui ne serait contrarié par aucun imprévu. Elle n'était pas son père, cependant. Elle n'avait pas le même sang-froid, le même calme face au danger, ni la même maîtrise de ses émotions. Chaque fois qu'elle se laissait aller à divaguer, elle revoyait en boucle les images de la nuit terrible. La mort. Le sang. Elle sentait de nouveau le poignard s'enfoncer dans les chairs de cet homme dont elle ignorait le nom mais pas les intentions. Elle entendait presque la voix de ses ancêtres lui murmurer qu'elle était une meurtrière. D'après ce qu'elle avait pu en tirer de son paternel, guère loquace sur la question, ses aïeux n'étaient pas bien placés pour la juger, et ils avaient dû commettre leur lot de mauvaises actions. Elle s'était imaginée pouvoir construire quelque chose de différent, vivre une vie honnête – aussi honnête que pouvait l'être une marchande d'Umbar. Il fallait croire que le sang qui coulait dans ses veines la poussait vers un avenir carmin qu'elle ne pouvait éviter. Elle ne redoutait pas tant d'être traitée de meurtrière par ceux qui étaient venus avant elle que d'entendre la satisfaction dans leurs voix désincarnées… comme s'ils savaient qu'elle était vouée à chuter, et qu'ils se réjouissaient de la voir enfin basculer.

Elle frémit.

- Capitaine, appela-t-elle en voyant le maître à bord passer non loin.

Elle devait rester active. Faire quelque chose. N'importe quoi. Mais une femme à bord ? Les hommes n'étaient pas superstitieux, et ils connaissaient suffisamment leur patronne pour lui épargner des regards désobligeants. Toutefois, que pouvait-elle bien faire pour les aider ? Elle ne savait pas manier les voiles avec la même dextérité qu'eux, et ses bras étaient bien trop fins pour manœuvrer la lourde embarcation. Elle ne pouvait que rester là, et donner des ordres en espérant être obéie. C'était bien trop peu pour occuper son esprit. Le capitaine du navire s'avança vers elle, essayant tant bien que mal de cacher son inquiétude. Elle n'était pas dupe, et lui en fit la remarque :

- Vous vous inquiétez pour le navire corsaire ?

- Pas vraiment, fit-il. Si près des côtes, nous pouvons encore nous défendre convenablement en les emmenant vers une cité bien défendue des environs. Ils feront demi-tour, de peur d'être pris à partie par d'autres navires. Ce n'est pas ce qui me préoccupe. Je me soucie davantage de votre plan. Ce n'est pas bien sûr… Permettez au moins que j'envoie des hommes avec vous.

Lucinia avait considéré la question longuement. Devait-elle retourner à Umbar avec une escorte ? Il y avait parmi les matelots des gaillards costauds qui pourraient effectivement l'aider à rallier Umbar. Cependant, elle savait aussi qu'elle leur demandait un gros sacrifice, et qu'ils risquaient de perdre la vie dans cette entreprise. Elle n'avait pas envie de voir un seul d'entre eux mourir pour sa cause à elle. En outre, elle savait qu'elle ne pourrait pas les rétribuer de leur engagement. Elle n'avait plus rien. Le Capitaine, comme s'il suivait le cours de ses pensées, ajouta :

- Ils vous suivront, si vous le leur demandez.

- Je sais, répondit-elle, sombre. Je sais cela. Je sais aussi que j'en ai demandé bien trop à ces hommes, depuis trop longtemps. J'ai utilisé le nom de mon père pour exiger d'eux ce que je ne pouvais demander, et ils ont toujours répondu présent. Désormais, vous êtes tout ce qui me reste. Vous êtes ma seule famille. C'est pourquoi je ne peux pas accepter.

Son interlocuteur hocha la tête. Il comprenait. Il avait lui-même une femme et des enfants à nourrir, et cela faisait longtemps qu'il se serrait la ceinture pour continuer à servir la fille Nakâda. Il ne pouvait pas ignorer le fait que tous ses marins subissaient le même sort, mais ils le devaient bien à celui qui les avait tirés de la misère et avait su en faire un équipage efficace et discipliné. Son départ les avait tous affectés. Lucinia prit la peine d'ajouter :

- Capitaine, le Mille Soleils est à vous désormais. C'est ce que mon père aurait voulu, et c'est ce que je veux aussi. Qu'il vous serve à payer ces hommes, et à leur donner l'avenir qu'ils méritent.

Sa voix s'était légèrement brisée sur ces derniers mots, et elle sentit l'étreinte presque paternelle du marin qui venait l'entourer de ses bras protecteurs. Pendant un instant, elle eut l'impression qu'il s'agissait de son père, et elle lui rendit son étreinte comme pour lui dire de ne plus jamais partir, de ne plus jamais la laisser seule dans ce monde de requins à la morsure terrible et de serpents aux crochets venimeux. L'illusion s'envola, balayée par le rire des mouettes, et Lucinia s'écarta. Cette familiarité lui rappelait sa jeunesse quand, petite, elle observait de ses grands yeux les allées et venues sur le pont du navire. Le Capitaine, qu'elle n'avait jamais appelé que par ce nom, la prenait alors dans ses bras en lui expliquant qui était qui, et ce qu'ils faisaient. Dans ses souvenirs, le soleil brillait, le ciel était bleu, et elle revoyait ses parents sur le quai, un sourire aux lèvres, confiants dans l'avenir doré qu'ils construisaient à leur fille.

Tout avait disparu aujourd'hui. Sauf le soleil et le ciel bleu, qui la toisaient.

- Je dois aller veiller à la manœuvre, nous abordons une passe difficile et je veux m'assurer que nous ne rencontrerons aucun rocher.

- Allez-y, souffla-t-elle en retrouvant sa dignité.

Il s'éloigna. Elle resta là. Statue d'albâtre aux cheveux battus par les vents de la côte. En tournant la tête, elle finit par voir Tarik… ou plutôt le guerrier inconnu… debout au dehors. Il avait l'air de simplement vouloir respirer autre chose que l'air de sa cabine, pour s'oxygéner les poumons, mais quand on savait par quoi il était passé, on ne pouvait que s'inquiéter de le voir aussi soudainement recommencer à marcher. Elle s'approcha de lui, et s'enquit de sa santé. Envoyer Naheem le remettre sur pied ne signifiait pas qu'il devait littéralement se remettre à marcher, même si elle n'ignorait pas qu'il leur faudrait reprendre la route bien trop tôt. Il la rassura rapidement sur son état de santé, et prit soin de remettre certaines choses au clair entre eux.

Tarik.

Ce nom semblait tellement absurde désormais qu'elle savait que ce n'était pas ainsi qu'il s'appelait réellement. Elle l'observait, et elle songeait « tu n'as pas une tête de Tarik ». Son raisonnement était curieux, puisque aucune pensée analogue ne lui était venue en tête plus tôt, quand elle ignorait encore sa véritable nature. Mais désormais, ce nom lui semblait associé au mensonge et à la tromperie. Elle aurait simplement voulu pouvoir l'appeler autrement, pour tourner la page. Mais il restait encore un chapitre à écrire, en lettres de sang très vraisemblablement, avant de pouvoir véritablement passer à autre chose. Tarik semblait déjà se projeter sur le futur bien sombre qui les attendait, et elle se laissa glisser dans ses conjectures et ses plans, espérant y puiser un peu de réconfort :

- Je ne pense pas que Shahib ait le bras assez long pour rallier à lui les autorités des villes du Sud du Harondor, en effet. Cependant, il lui suffirait d'un seul assassin pour nous atteindre, et l'arrivée du Mille Soleils ne passera pas inaperçue si nous débarquons dans un port important.

Elle avait déjà réfléchi à la question longuement, et il lui semblait qu'il n'y avait pas de bonne solution. A part s'ils réussissaient à rallier le Gondor, ils n'auraient aucune chance d'échapper totalement au danger qui planait sur leurs têtes. Et elle n'était pas encore prête à abandonner sa terre natale.

- Ton plan est bon. Sans doute trop. Nos ennemis y auront pensé également, et les pigeons voyagent plus vite que les navires. Ils ont peut-être déjà payé des hommes pour nous dénoncer. J'ai bien peur que nous ne puissions pas accoster sans risque… Et c'est justement cette certitude que je veux faire voler en éclats.

Sa détermination renouvelée était surprenante, et elle répondit à la question de Tarik :

- Oui, j'ai une idée. Et nous n'aurons pas à nous soucier bien longtemps de ce navire corsaire… Ce soir, à la tombée de la nuit, nous débarquerons clandestinement toi et moi, et nous rallierons Umbar par la terre. Shahib sait que le seul endroit sûr pour nous est sur ce navire, et il ne s'attendra pas à nous voir le quitter… Il est convaincu que nous voulons nous enfuir, et il cherche à nous prendre de vitesse : il n'a aucune idée que nous allons nous faufiler entre les mailles du filet, et revenir sous son nez, là où il ne pensera jamais à nous chercher.

Elle eut un sourire félin, un sourire de prédateur. Elle n'était plus la proie, chassée et acculée sur un navire qui ne lui laissait aucune porte de sortie. Elle était le lynx qui s'approchait furtivement de sa proie pour mieux la surprendre au moment où elle ne s'y attendait pas. Trop faible pour attaquer de face, mais assez intelligente pour contourner l'obstacle et frapper dans son angle mort. Lucinia n'était peut-être pas une guerrière, mais elle avait hérité de son père un sens de la navigation et une connaissance des cartes tout à fait exceptionnels. Elle posa sa main sur le bras de Tarik pour le rassurer, et lui souffla :

- Si tout se passe comme prévu, nous serons à Umbar dans trois ou quatre jours.

Elle hocha la tête, comme pour se convaincre elle-même qu'elle n'était pas en train de faire une erreur monumentale. Quelque chose, dans son esprit, lui disait que non. Qu'elle faisait ce qui était juste, et qu'elle n'avait de toute façon plus la main sur les événements. Alors il ne lui restait plus qu'à se laisser porter, et se concentrer sur sa mission.


~ ~ ~ ~


Le soir vint plus rapidement que ne l'avaient espéré les deux jeunes gens. Le soleil avait achevé sa lente chute vers l'horizon, et s'était immergé dans l'océan infini en jetant de derniers rayons colériques vers le ciel qui s'était paré de rouge, comme s'il avait eu vent du carnage à venir. Lucinia n'aimait pas les présages, mais elle voyait des signes partout depuis peu, et elle avait secrètement adressé une prière à Melkor pour l'enjoindre de la prendre en pitié et de la protéger de ses ennemis. Elle n'était jamais rassurée d'invoquer le Dieu Sombre, mais la situation l'exigeait. Finalement, elle avait ramassé les quelques affaires qu'elle avait décidé d'emporter, et avait rejoint Tarik qui n'avait pas pu cacher sa surprise en la voyant. Elle avait troqué ses vêtements élégants – quoi que tâchés de sang – pour une sorte de ganache sans capuchon, un peu trop large pour elle. Elle l'avait serrée à la taille avec une ceinture de chanvre, et s'était chaussée de bottes de marche qui avaient connu des jours meilleurs. Enfin, elle avait délié ses cheveux, qui cascadaient autour de son visage et lui donnaient l'air curieusement plus jeune, et plus rebelle. La fille de bonne famille, engoncée dans des robes précieuses, avait cédé la place à un personnage travesti dont les formes féminines étaient absorbées par ce vêtement pratique mais surtout très masculin. En l'observant, il était difficile de reconnaître Lucinia Nakâda, et l'hésitation muette de Tarik fit monter le rouge aux joues de la jeune femme :

- J'ai pensé que cela aiderait… pour la discrétion… Ne me regarde pas comme ça !

Elle eut un sourire qui, pour la première fois depuis bien longtemps, semblait dénué de la tristesse infinie dans laquelle elle semblait nager. L'espoir et la perspective de l'action à venir l'aidaient à abandonner le passé douloureux derrière elle, pour se concentrer sur ce qu'elle pouvait encore changer. La jeune femme s'approcha du guerrier, en transportant sur son épaule un sac de voyage de cuir et un objet long et fin enveloppé dans une serviette de toile, serrée aux deux extrémités par une cordelette. De toute évidence, en dépit de son discours pacifique, Lucinia n'excluait pas la perspective du combat, et il n'était pas difficile d'imaginer ce qu'elle transportait ainsi. Il aurait été fou d'arpenter les terres du Harad sans avoir de quoi se défendre. Avec la souplesse de ceux qui avaient grandi en connaissant sous leurs pieds le roulis de la marée, elle se laissa glisser de l'autre côté du bastingage, le long d'une échelle de corde instable à laquelle elle se tenait fermement.

- Viens, la barque est déjà à l'eau.

Elle avait fait arranger son départ par le Capitaine, qui lui avait fait ses adieux quelques instants plus tôt. Il lui avait confié ne pas pouvoir être là au moment où elle partirait, sans quoi il tenterait quelque chose pour la retenir. Elle l'avait serré dans ses bras encore une fois, et était partie sans un regard en arrière. Désormais, il n'y avait plus qu'elle et Tarik. Et leur mission. Rien d'autre ne comptait. Le guerrier entreprit de descendre à sa suite, gérant comme il le pouvait l'équilibre précaire dans lequel il se trouvait. Il était impossible à quiconque n'avait jamais posé le pied sur un navire d'anticiper le mouvement des vagues, et si Lucinia y parvenait avec une aisance insolente, son gabarit plus menu lui donnait un net avantage. Elle atterrit dans la barque qui tanguait dangereusement sous ses pieds, mais sur laquelle elle arrivait miraculeusement à trouver son équilibre. Celle-ci était retenue au Mille Soleils par une corde qui les traînait à la même vitesse que le navire, et leur permettait d'évoluer dans son ombre. Tarik la rejoignit bientôt, et alors qu'il posait ses affaires, elle sortit un couteau pour trancher le dernier lien qui la retenait aux biens de son père. Il y eut un claquement sec, et tout à coup elle eut l'impression de plonger dans l'inconnu.

Elle l'avait fait.

Elle était partie en guerre.

Elle ignorait si son père serait fier d'elle à cet instant, ou s'il lui reprocherait de s'embarquer dans un combat perdu d'avance… Trois de ses fils lui avaient déjà été enlevés ainsi, et il ne tenait certainement pas à ce que sa dernière héritière payât de sa vie un engagement puéril dans une entreprise aussi risquée que futile. Mais agissait-elle encore exclusivement pour son père ? Agissait-elle encore pour qu'il fût fier d'elle, ou bien s'était-elle embarquée dans cette histoire pour se prouver qu'elle valait quelque chose par elle-même… qu'elle était capable de défendre ce en quoi elle croyait, même si le reste du monde lui criait qu'elle avait échoué ? Difficile à dire. Elle s'assit sans paraître incommodée par le balancement de la barque ballottée par les flots, et pointa le doigt vers le Sud de leur position.

- Notre destination se trouve là-bas. Nous allons débarquer au Nord d'Umbar, sur le bras de terre qui protège le golfe. A vol d'oiseau, nous avons une vingtaine de parasanges à couvrir, mais nous aurons avant tout à franchir une région de petites montagnes qui devraient nous retarder d'une bonne journée.

Elle parlait comme si elle avait lu toutes les cartes de la région, ce qui était vraisemblablement le cas. Il n'était pas nécessaire de révéler à Tarik toutes les difficultés inhérentes à un tel voyage, mais il était bien connu que les régions montagneuses pouvaient se révéler assez hostiles. Avec de la chance, ils rencontreraient des marchands qui les traverseraient, et auprès de qui ils pourraient trouver protection. Sinon, ils devraient compter sur la chance et espérer ne pas faire de mauvaises rencontres en chemin. Trois ou quatre jours de voyage n'étaient pas trois ou quatre mois, mais depuis la prise de Dur'Zork et le pillage méthodique du Harondor, les bandits avaient fait des routes commerciales du Harad leur cible principale. Deux voyageurs isolés pouvaient toujours transporter quelques objets précieux, ou être vendus comme esclaves quelque part pour une somme rondelette. Il leur faudrait être prudents.

Lucinia s'empara d'une rame, laissant l'autre à Tarik, et elle s'appliqua pour les amener sur le rivage le plus rapidement possible. Ils n'eurent pas grande distance à parcourir, car le Mille Soleils s'était approché autant que possible du rivage à la faveur de l'obscurité, pour s'en éloigner désormais qu'il avait largué ses précieux passagers. Les corsaires retrouveraient le navire un peu plus proche d'eux dès le lever du soleil, mais ils n'auraient aucune idée que leurs cibles avaient déjà filé. Fort heureusement, la marée montante aida les deux jeunes gens, même s'ils n'avaient pas l'impression de ménager leurs efforts. Ils arrivèrent les bras fourbus, en nage, saisis par le froid de la nuit qui les cueillit sitôt qu'ils posèrent le pied au sol. Le Harad était une terre hostile, et la région ne semblait pas disposée à leur faciliter la tâche. Sans un mot, ils traînèrent leur embarcation de fortune à l'abri sur le rivage, et la dissimulèrent derrière une dune afin qu'elle ne fût pas visible depuis la mer, si d'aventure les corsaires avaient l'idée de venir jeter un œil par ici.

La jeune femme s'efforçait d'accomplir sa part, mais elle se rendait compte à chaque instant que sa vie de dame dans un manoir au cœur de la cité d'Umbar ne l'avait pas préparée à la réalité du quotidien le plus dur qui fût. Elle s'était habituée à vivre avec peu de serviteurs, mais passer du confort urbain à la rudesse de la vie sur les routes était un choc qu'elle avait encore un peu de mal à digérer. Elle avait beaucoup lu, certes, mais ses connaissances théoriques ne l'aidaient pas à faire passer la douleur dans ses bras, à apaiser la brûlure du bois contre ses paumes, et à soulager ses épaules déjà meurtries par les lanières du sac. Elle avait voyagé à de nombreuses reprises, mais à chaque fois dans une voiture qui la tenait à l'abri du froid, de la chaleur, et qui n'exigeait pas d'elle qu'elle marchât. C'étaient autant de sensations nouvelles qu'elle aurait aimé découvrir dans d'autres circonstances, mais qui aujourd'hui lui apparaissaient comme des obstacles à surmonter.

- Nous ne pouvons pas allumer de feu, fit-elle presque pour elle-même avec une pointe de regret dans la voix.

Après avoir transpiré abondamment pour manier cette rame, elle commençait à être véritablement gelée, et la perspective de passer la nuit dans ces conditions l'inquiétait quelque peu. Il faisait trop sombre pour essayer de trouver un abri, et un feu risquait surtout de révéler leur position à quiconque se trouvait dans les parages, avec peut-être des intentions hostiles. Ses dents commençaient à claquer, et elle rangea ses mains dans ses manches pour essayer de préserver ses doigts du vent qui s'engouffrait dans le moindre interstice laissé par ses vêtements.

- Que devrions-nous faire ?

Elle ne s'attendait pas à être aussi démunie face à l'ampleur de la tâche, et elle se rendit compte soudainement que si Tarik n'avait pas accepté de l'accompagner, jamais elle n'aurait pu accomplir ne fût-ce que la moitié du trajet. Sa reconnaissance envers lui, décuplée par les circonstances, l'incita à abandonner sa fierté et son instinct du commandement pour s'en remettre au jeune guerrier. Elle connaissait parfaitement la région… grâce aux cartes. Lui était peut-être un étranger, mais il connaissait la terre et ce qu'elle avait à leur offrir. Ils n'arriveraient jusqu'au bout que s'ils unissaient leurs compétences plutôt que de les opposer.


Membre des Orange Brothers aka The Bad Cop

"Il n'y a pas pire tyrannie que celle qui se cache sous l'étendard de la Justice"

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