Si la Mort a Mordu

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Ryad Assad
Espion de Rhûn - Vicieux à ses heures perdues
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Sam 7 Avr 2018 - 17:07


- Le sang…

Lucinia émergea douloureusement d'un sommeil agité en prononçant des paroles qui, pour son compagnon de route, ne devaient pas avoir beaucoup de sens. Elle frémit en sentant la griffure du vent sur son visage, et essuya quelques larmes qui venaient de perler au coin de ses yeux fatigués. Tarik l'observait distraitement, mais elle lui fit signe que tout allait bien, et qu'elle était disposée à prendre son tour de garde pour le laisser se reposer. Il n'ajouta rien, et alla s'allonger sur la couchette encore chaude que venait de quitter la marchande. L'odeur de ses cheveux, accrochée à la couverture de fortune, aiderait sans doute l'homme à se détendre en pensant à des jours meilleurs. Lucinia, quant à elle, avait besoin de réfléchir. Contrairement à ce qu'elle avait fait croire, tout n'allait pas bien. Elle ferma les yeux un instant pour chasser les réminiscences d'un songe étrange dont elle venait de sortir bien difficilement.

Un songe qui ressemblait à s'y méprendre à une vision…

La jeune femme lâcha un soupir las, en observant le ciel nocturne. Les étoiles lui renvoyaient ses interrogations muettes, sans lui montrer le moindre signe lui indiquant si son père était encore en vie ou non. Elle aurait aimé avoir la réponse. Son rêve impliquait justement cet homme mystérieux qu'elle aimait par-dessus tout… mais cette fois il n'était pas venu pour la féliciter ou pour la rassurer. Elle l'avait toujours connu paternel et protecteur, son éternel petit sourire accroché aux lèvres : jamais elle ne l'avait vu aussi froid et dur. Il était devenu un autre homme, un homme ravagé par la mort qui s'emparait peu à peu de lui. Pourtant, dans ses yeux brillait toujours la lueur déterminée qui le caractérisait, et qu'il réservait d'ordinaire à ses ennemis. Il avait adressé ce regard à sa propre fille, la chair de sa chair, son trésor le plus précieux.

Lucinia était encore pétrifiée par ce regard ambré qui l'avait clouée sur place.

Elle se souvenait avec une précision stupéfiante de ce rêve, de chaque détail, de chaque parole échangée. Elle se tenait au milieu des ruines de sa demeure, déambulant comme un spectre au milieu des souvenirs et des fantômes… Sous ses pieds, elle sentait la chaleur des braises encore rougeoyantes, que seul le temps parviendrait à éteindre. Ses mains glissaient sur un mobilier invisible, traversant le rideau de poussière qui semblait flotter tout autour d'elle en filtrant les rais d'une lumière pâle. Elle cherchait quelque chose. Elle ne savait pas quoi, mais elle cherchait quelque chose, et il lui semblait que c'était d'une importance capitale. Pourtant, elle était incapable de mettre la main sur l'objet qui occupait ses pensées. Elle avait fouillé la grande salle, où les cendres odorantes avaient pris la place des chaises exquises venues du Harondor, comme on n'en faisait plus depuis longtemps. Elle avait dû les vendre il y avait bien longtemps, acceptant de les brader pour faire perdurer un peu plus son commerce. Elle avait pris la direction de sa chambre, ensuite, où traînaient les cadavres de ses bijoux, noircis par les flammes. Les chaînes avaient fondu, laissant ici ou là quelques pendentifs déformés et sans valeur. Eux aussi, elle avait dû les vendre. Ses jouets de petite fille avaient été calcinés, emportés en même temps que tout ce qui constituait la manifestation physique de ses souvenirs. Elle avait refermé une porte invisible derrière elle, et avait pris la direction du bureau de son père.

C'était là qu'elle l'avait vu.

Il se tenait debout au milieu des décombres, les épaules voûtées, les joues creusées, les yeux enfoncés dans leurs orbites et soulignés de cernes profondes. Ses cheveux avaient perdu de leur lustre et de leur éclat, ses mains étaient devenues rabougries et crochues. Il semblait que lui-même avait vieilli rapidement, comme si les flammes avaient dévoré son corps en même temps que sa demeure. Lucinia avait mis un moment à le reconnaître… il lui avait simplement fallu plonger dans ses yeux pour comprendre. Pour comprendre et pour craindre.

- Papa ?

Sa voix fluette avait paru ridicule. Trop haut perchée. Trop fragile. Trop faible. Elle s'était presque étouffée d'émotion.

- C'est moi… C'est Lucinia… Ta fille…

Il la regardait sans paraître savoir qui elle était. Elle essayait de le lui rappeler, l'implorant presque de la prendre dans ses bras, et de la sauver du malheur comme il l'avait toujours fait. Elle avait besoin de lui, plus que jamais, et le voilà désormais qui apparaissait. Il avait ouvert la bouche, parlant d'une voix rocailleuse, croassant presque comme un corbeau annonciateur de funestes nouvelles :

- Je cherche ma fille…

Elle s'était figée. Glacée. Frappée. Meurtrie par ces paroles à la fois innocentes et cruelles. Pour une raison qu'elle ne s'expliquait pas, elle n'avait pas pu répondre. Elle n'avait pas pu lui dire « c'est moi ». Peut-être car, au fond, elle avait trahi les espoirs qu'il avait placés en elle. Elle n'avait pas su se montrer à la hauteur de ses espérances, et elle avait été incapable de protéger l'héritage de son père. Pouvait-elle encore être appelée « ma fille » quand tant de choses avaient été détruites ? Elle baissa honteusement la tête, s'efforçant de supporter le poignard qui s'enfonçait dans son cœur. Lentement.

- Pourquoi est-ce que tu pleures, Lucinia ?

Elle leva les yeux.

Le manoir avait disparu. A la place, l'océan infini, et sous ses pieds le pont d'un navire. Des marins s'affairaient autour d'elle, criant des ordres qu'elle ne comprenait pas. Elle observa son père, qui semblait avoir retrouvé sa jeunesse comme par enchantement. Les traits fins, l'esprit vif, le corps alerte, il s'approcha d'elle en la dominant de toute sa taille. Elle n'était qu'une enfant face à lui. Une enfant qui cherchait sa protection et son soutien inconditionnel.

- Lucinia, insista-t-il devant son silence. Pourquoi est-ce que tu pleures ?

Elle l'ignorait elle-même. Elle l'ignorait, et c'était peut-être cela qui la blessait le plus. Il y avait tant de choses incohérentes, tant de choses qui n'allaient pas. Pourquoi était-elle aujourd'hui dans cette situation ? Pourquoi était-elle obligée d'arpenter les plaines hostiles du Harad ? Pourquoi l'avait-il abandonnée ? Le chagrin ne répondait pas à toutes ces questions. Elle ne pleurait pas parce qu'elle était triste… Elle pleurait parce que… parce que…

- Parce que c'est injuste…

Il demeura de marbre face à la réponse de la jeune femme, qui ne se démonta pas. Elle enchaîna, puisant dans la colère qu'elle sentait poindre en elle une énergie insoupçonnée :

- Parce que tu es parti, et que tu nous a laissées, moi et ma mère ! Parce que tu as fui tes responsabilités, et que c'est moi qui suis obligée d'assumer les conséquences de tes actes ! Parce que tu as toujours fait ce que tu voulais, et que je n'ai jamais fait que mon devoir envers toi. Parce que…

Les mots se tarirent. Les larmes aussi. Elle avait désormais dans le regard la même flamme qui brûlait dans les yeux de son père. Celui-ci, à peine égratigné par ses accusations, lui répondit avec acidité :

- Pour y remédier, tu te donnes en spectacle devant un inconnu ?

Elle s'étrangla de honte. Oui, son comportement avec Tarik avait été inacceptable. Elle avait comme une idiote, comme une petite sotte, comme une enfant qu'elle n'était plus depuis longtemps. Se disputer pour des broutilles, flancher au moindre coup dur, c'était tellement pathétique qu'elle se sentit rougir. Comment avait-elle pu tomber aussi bas ? Son père n'était pas décidé à en rester là, et il lui lança violemment :

- Je ne savais pas que tu étais une faible femme…

- Je ne le suis pas ! Répondit-elle en montrant les crocs.

Elle n'avait certes pas l'éducation guerrière de ses frères, mais elle ne manquait pas de courage et de cœur. Elle avait toujours accompli son devoir fièrement, aussi bien que n'importe quel fils. Elle ne voulait plus jamais voir dans le regard de quiconque la pitié, le mépris et la condescendance. Elle s'était ridiculisée devant Tarik car, inconsciemment, elle avait considéré que tout ceci était un jeu auquel elle pouvait échapper. Ce n'était pas un jeu. C'était sa vie, et même si le monde se liguait contre elle, elle n'était pas en mesure d'abandonner. Elle n'en avait pas le droit.

- Je pensais que tu savais quel sang coule dans tes veines…

- Je le sais !

Elle serra fermement les poings, sentant ses ongles s'enfoncer dans ses paumes. Elle savait, et elle savait ce que cela impliquait. Tarik et elle, malgré tout ce qui pouvait les rapprocher aujourd'hui, n'appartiendraient jamais au même monde. Il avait ses secrets, son passé trouble, et il entendait veiller sur ce qu'il chérissait le plus au monde : son identité véritable. Elle-même n'était-elle pas similaire ? Ne cachait-elle pas, dans le flot carmin qui irriguait son corps, un mystère qu'elle n'était pas prête à partager avec Tarik ? Cette prise de conscience l'apaisa. L'homme s'était montré charmant et avenant avec elle, seulement parce qu'il espérait pouvoir accomplir une mission. Elle était tombée dans son piège, et les résidus de son attachement envers lui gouvernaient encore ses accès de folie. Mais elle savait qu'il ne lui ferait jamais confiance. Il se méfierait toujours d'elle, et elle resterait un contrat, une cible… La force de cette réalisation la transperça, et elle se tourna vers son père avec une détermination renouvelée. Il lut dans son regard, dans son attitude, dans le pli au creux de ses joues lorsqu'elle se concentrait sur un problème complexe, qu'elle avait basculé du bon côté. Elle avait retrouvé son étoile, celle de ses ancêtres, celle qui la guiderait vers qui elle était réellement : vers son destin.

- Je cherche ma fille, fit-il à nouveau.

- Je suis là, père. Le sang ne ment jamais.


~ ~ ~ ~


- Tarik ? C'est l'heure.

Elle n'ajouta rien, se contentant de terminer de préparer son paquetage avec efficacité et discipline. Le soleil se levait tranquillement, dispersant les ombres nocturnes sans les terrasser encore de ses rayons éprouvants. Ils pouvaient profiter de ce laps de temps pour marcher dans une fraîcheur relative, avant de se ménager une pause à la mi-journée, quand il serait vraiment trop difficile de progresser. La jeune femme avait très nettement changé d'attitude, mais elle ne prit pas la peine de s'en expliquer auprès de son compagnon de route. Elle avait réévalué la nature de leur relation, et puisqu'il souhaitait la conserver à un niveau strictement professionnel, elle entendait bien en faire de même. Elle concentrerait toute son énergie sur la traversée des collines, et ne perdrait plus de temps à essayer de faire parler un homme qui s'évertuait à lui demeurer fermé. Aussi, chaque fois qu'il essaya de lui faire la conversation, elle lui répondit de manière laconique, sans agressivité aucune, mais sans témoigner un intérêt particulier pour les questions qui n'étaient pas de première importance. Paradoxalement, elle s'endurcissait à son contact d'une manière qu'elle n'aurait pas pu soupçonner, alors que lui-même paraissait s'adoucir, en essayant de prendre soin d'elle. Elle entendait lui faire comprendre que son attitude puérile était derrière elle, et qu'il pouvait compter sur elle pour être une compagne de voyage résolue et, mieux, de valeur.

- D'après mes estimations, nous allons aborder la journée la plus difficile de notre voyage. Si nous progressons rapidement, nous devrions pouvoir franchir les collines les plus élevées au cours de l'après-midi, et avec de la chance atteindre les abords de la route du Sud. Selon où nous arriverons, il nous restera entre deux et trois jours de marche pour rallier Umbar. Nous ne devrions pas perdre de temps.

Sans attendre, elle prit la tête de leur duo, déterminée à prouver à Tarik qu'elle pouvait faire sa part. Lucinia n'avait pas menti, c'était bel et bien la partie la plus compliquée. Après une petite heure de marche relativement aisée, au milieu de collines douces qui s'élevaient et descendaient sans leur poser de difficulté particulière, ils tombèrent face à un premier obstacle qui ressemblait à une petite montagne, trop large pour être contournée sans accuser un regard considérable. Ils commencèrent donc leur ascension, ralentie par l'absence de sentier, les aspérités instables, et les passages trop glissants pour pouvoir être empruntés. Ils durent faire demi-tour deux fois, et perdirent un temps précieux ce faisant. Lucinia, toutefois, ne se découragea pas, et elle fit même un effort pour se montrer positive et encourageante.

- Je suis sûre que nous allons trouver un moyen, il suffit de continuer à chercher, avait-elle lâché après leur second échec.

Elle était véritablement transcendée, et même si la douleur et la lassitude se peignaient sur ses traits, dans sa démarche, elle se refusa à prendre une pause tant qu'ils ne seraient pas arrivés au sommet de ce défi minéral qui se dressait entre eux et leur destination. Son obstination leur permit de ne pas perdre davantage de temps, et ils parvinrent à atteindre le point le plus élevé peu avant la mi-journée, ce qui était parfait. Lucinia fut la première à réussir à crapahuter jusqu'au sommet, car la fin de l'ascension nécessitait de s'aider de ses mains. Elle se laissa tomber assise par terre, contemplant la vue avec un sourire de satisfaction. La sueur collait ses cheveux à son front, et lui donnait l'impression de n'avoir pas pris de bain depuis une dizaine d'années, mais présentement elle s'en souciait assez peu. Tout ce qui comptait, c'était que chaque pas la rapprochait de son objectif, et que chaque colline avalée était une victoire. Lorsque Tarik la rejoignit, elle avait déjà ôté son sac de ses épaules et entrepris de se désaltérer modérément, tout en observant les alentours à la recherche d'un endroit abrité du soleil. C'était malheureusement peine perdue. Elle sortit un turban de son sac, et le passa sur sa tête pour se protéger comme elle le pouvait. C'était mieux que rien pour l'heure, et cela lui éviterait une insolation.

Ils s'installèrent pour se délasser quelque peu, reprendre des forces, manger un morceau, mais également discuter. Contrairement à la veille, Lucinia s'efforça d'éviter toute question personnelle. Elle avait envie d'interroger Tarik, un désir qui répondait à une curiosité naturelle chez elle, mais elle se souvenait encore de ses réponses glaciales et cassantes, et n'avait pas envie de revivre la même situation. Alors, elle se résolut à ne parler que de la route et de leur mission.

- Cette nuit, j'ai essayé de déterminer notre position à partir des étoiles, commença-t-elle. Mon père m'avait montré comment faire, et même si je ne suis pas aussi experte que lui, j'ai l'impression que nous avons légèrement dévié vers le nord. Si nous pouvions corriger cela dès aujourd'hui, cela nous épargnerait peut-être une journée de marche par la suite.

Elle pointa le doigt en direction d'une élévation encore moins facile que celle qu'ils venaient de franchir.

- Le sud doit être dans cette direction, je crois. Si nous pouvions passer par là, nous gagnerions sans doute beaucoup de temps. La route qui s'ouvre plein est, droit devant nous, semble peut-être plus abordable, mais j'ai peur qu'elle nous fasse faire un large détour. Or mon père disait souvent que prendre un détour, c'est prendre le risque de rencontrer des ennuis.

Il lui avait souvent raconté des histoires qui illustraient ce point. Les détours qui évitaient les difficultés du relief signifiaient que ceux qui voyageaient, fussent-ils des marchands isolés ou une armée, n'étaient pas prêts à affronter les rigueurs d'une longue marche. Ils étaient donc fragiles mentalement, physiquement, et leur route pouvait être prédite par des individus mal intentionnés. Elle se souvenait particulièrement d'un de ses récits, quand lui et sa compagnie avaient failli être massacrés par un détachement du Gondor envoyé par Elessar. Ils avaient préféré ne pas affronter les sables du désert, et avaient fait un détour inopiné qui les rapprochait des oasis et des routes praticables. En conséquence, leurs ennemis avaient su prédire leurs mouvements, et leur avaient tendu une embuscade qui s'était révélée meurtrière. La paresse et le manque d'ambition étaient susceptibles d'attirer bien des malheurs. Lucinia ignorait si c'était le cas, mais il lui semblait que des bandits de grand chemin pouvaient les attendre dans un défilé étroit entre deux collines, alors qu'ils n'auraient aucun intérêt à surveiller un passage difficile d'accès.

- Nous risquons de souffrir aujourd'hui, mais nous serons récompensés demain.

Il se trouvait que Lucinia devait avoir raison. Après avoir repris des forces, et laissé le soleil glisser au-dessus d'eux, ils avaient repris la route. La descente leur avait donné l'impression d'avoir des ailes, et le fait de pouvoir surplomber les environs immédiats leur avait offert le choix du chemin pour aborder ce nouveau petit mont. Ils avaient associé la voie la plus praticable et la plus directe, ce qui leur avait permis de gagner une partie du temps perdu lors de l'ascension, et de reposer leurs jambes fourbues dans une certaine mesure. Dévaler une telle pente n'était pas chose aisée, et ils devaient se garder d'être emportés par leur élan dans une course effrénée, mais c'était néanmoins un soulagement bienvenu pour leurs cuisses douloureuses. Lucinia, qui n'avait pas l'habitude de tels efforts, sentait les courbatures la lancer à chaque pas, et entamer ses forces. Sa détermination, en revanche, n'était en rien affectée, et elle s'efforçait de suivre le rythme imposé par Tarik, qu'elle avait laissé prendre la tête temporairement.

Chacun s'efforçait de montrer à l'autre qu'il n'était pas prêt à abandonner, et cette compétition silencieuse les tirait vers l'avant à un rythme soutenu. L'inexpérience de la jeune femme et les blessures du jeune homme auraient dû les ralentir, mais ils paraissaient déterminés à donner le meilleur d'eux-mêmes. Alors que l'après-midi tirait dangereusement vers le soir, ils avaient déjà laissé derrière eux une grande distance, et il leur restait encore une heure ou deux pour atteindre le sommet qui se profilait devant eux. L'idée de camper au plus près des étoiles n'était pas déplaisante, et elle les poussait en avant. Lucinia, revigorée par la baisse des températures, avançait avec le sourire aux lèvres malgré son souffle court. Son visage était marqué par un rictus croisant l'expression de la pure souffrance et celle du plaisir de triompher des obstacles. Elle dépassa bientôt Tarik, dont le sac plus lourd devait lui détruire les épaules, et s'apprêta à être la première à arriver au sommet. Elle en fut toutefois empêchée par des aboiements féroces qui lui parvinrent, et qui la firent s'arrêter. Tournant la tête pour identifier la menace, elle aperçut un chien de taille modeste qui s'approchait d'elle en sortant les crocs.

- Là… là… fit-elle en montrant les mains. Tout doux.

L'animal continua à aboyer, comme pour lui demander de retourner d'où elle venait. Alors que Tarik la rattrapait pour constater lui aussi qu'ils ne pouvaient pas véritablement passer sans repousser de leur route le chien, les deux voyageurs épuisés eurent la surprise de voir arriver en face d'eux un jeune homme, qui semblait tout aussi étonné de les croiser ici. Il ne devait pas avoir la vingtaine, à en juger par son visage encore enfantin, mais il avait le corps d'un adulte en pleine possession de ses moyens. Il tenait dans sa main un bâton de marche solide, dont il pouvait sans le moindre doute se servir comme d'une arme s'il devait être amené à se défendre. En réalité, il n'était pas aussi menaçant qu'il en avait l'air à la faveur de la nuit tombante. S'il le souhaitait, Tarik pouvait s'en débarrasser sans la moindre difficulté. Ce n'était qu'un berger, comme le leur indiquèrent rapidement les bêlements qu'ils perçurent au loin. Le gamin fait pâturer ses bêtes en altitude, là où on trouvait encore un peu d'herbe, et il devait craindre de voir des voleurs essayer de s'en prendre à son cheptel. Il leur cria quelque chose, mais l'intéressé parlait un dialecte haradrim qu'ils ne comprenaient pas. Lucinia tendit la main devant Tarik pour lui signifier qu'il était plus prudent de la laisser parler. En tant que femme, elle avait plus de chances de gagner sa sympathie :

- Nous ne sommes pas des voleurs. Juste des voyageurs égarés, à la recherche d'un endroit où dormir.

Il fronça les sourcils, en regardant Tarik un instant, avant de revenir à Lucinia. Il n'avait pas l'air d'avoir tout compris, mais sa maîtrise suffisante de la langue suderone – du moins celle que l'on parlait à Umbar, qui était un mélange étrange de plusieurs langues dont l'adûnaic –, lui permit de saisir le message.

- Dormir ?

Il mima le fait de se reposer, et Lucinia eut un sourire soulagé.

- Oui, dormir. Juste dormir.

Ils ne devaient pas avoir fière allure, et il n'était pas difficile de convaincre quiconque de leur nécessité de trouver un couchage. Le gamin siffla, et son chien parfaitement dressé cessa de gronder pour venir aux pieds de son maître, docile. Il leur fit signe d'approcher, et ils s'exécutèrent, achevant les derniers mètres qui les menaient au sommet. Ils n'étaient pas très haut, quelques centaines de mètres tout au plus, mais ils avaient l'impression que l'air était plus frais et plus pur que ce qu'ils avaient jamais respiré. Il régnait ici un calme surprenant, à peine troublé par les moutons qui, nombreux, se reposaient pour la plupart. Les bêtes étaient habituées à la présence des hommes, et elles ne tournèrent pas même la tête pour s'interroger de la présence de deux nouveaux bipèdes. Si le chien n'aboyait plus, c'était qu'il n'y avait plus de danger.

Lucinia, éreintée, fut la première à déposer son sac par terre et à se laisser choir. Cela tira un sourire moqueur au berger, qui ne fit pourtant aucun commentaire. Tarik, quant à lui, avait attiré son attention. Il avait repéré ses armes, et il semblait avoir du mal à en détourner le regard, comme s'il voyait une épée pour la première fois. Ce n'était sans doute pas le cas, mais en tant qu'homme simple, il n'avait pas dû avoir l'occasion d'en manier une de toute sa vie. L'arc pour la chasse et le couteau pour le dépeçage étaient sans doute les deux seules « armes » qu'il avait pu utiliser. Pour le reste, il devait se fier à son imagination et à ce que lui avaient raconté ses aînés au sujet de la guerre, chose commune au Harad. La jeune femme était loin de ces considérations, et elle préférait observer autour d'elle, à la faveur des dernières lueurs du jour, pour essayer de voir à quel point ils avaient avancé aujourd'hui. Elle ne put lâcher une exclamation émue en apercevant un mince filet sombre qui serpentait en contrebas.

- Tarik ! On dirait la route du sud ! Je crois que nous y sommes !

Son enthousiasme était à la mesure de son état d'épuisement, et elle se trouvait dans un état d'euphorie que le jeune berger ne paraissait pas comprendre. Il se fendit cependant d'un grand sourire, en répétant avec un accent prononcé :

- La route… La route…

Pour Lucinia c'était une victoire précieuse. Ils avaient donc réalisé le plus dur, et désormais ils pouvaient se concentrer sur Umbar. Ce ne serait pas une partie de plaisir, mais désormais leur objectif était en ligne de mire, ou presque. Le berger se proposa de leur montrer les environs, qu'il paraissait connaître par cœur. Il n'avait sans doute aucune notion de géographie, encore moins de cartographie, mais il savait utiliser ses yeux, et ce n'était sans doute pas la première fois qu'il venait ici. Il pointa son doigt droit vers la nuit, et souffla :

- Umbar. Umbar.

Il y avait une part de crainte dans son ton, et on devinait qu'il n'appréciait pas trop les pirates et les gens de la ville. Il eut plus de tendresse quand il pointa le doigt vers un petit point lumineux qui se trouvait légèrement au nord de leur promontoire :

- Shubra.

Il ajouta quelque chose, qui devait signifier qu'il s'agissait de son village natal. Celui-ci se trouvait dans les collines, assez loin de la route elle-même, et ce devait être un endroit assez modeste. Ils auraient pu l'atteindre en moins d'une journée de marche, et la perspective de se reposer véritablement dans un bon lit était tentante, mais Shubra ne se trouvait pas sur leur chemin. Lucinia eut une pointe de déception en réalisant qu'elle allait devoir continuer sans pouvoir se délasser un peu, mais elle chassa rapidement ce moment de faiblesse. Elle avait décidé qu'elle ne flancherait plus, et elle comptait bien tenir sa promesse. Le berger les amena ensuite vers une petite cabane de pierre, construite à l'attention des gens comme lui qui, chaque année, venaient faire paître leurs troupeaux. Il n'y avait pas de porte, mais l'intérieur était abrité du vent et des intempéries, ce qui était plus agréable. Il pointa son doigt vers Lucinia, et lui fit comprendre qu'elle pouvait dormir à l'intérieur si elle le souhaitait. D'abord hésitante, la jeune femme se laissa convaincre, et elle remercia à profusion leur hôte qui s'évertuait à les mettre à l'aise. Tandis qu'elle s'installait aussi confortablement que possible sur paillasse, le jeune homme guida Tarik vers un petit feu de camp qu'il avait allumé avant de les rencontrer.

- Dormir, fit-il en tapotant le sol de son pied.

Il y avait dans son regard une pointe de méfiance, peut-être rehaussée par le reflet des flammes sur son visage. Une nouvelle fois, il jeta un œil vers les armes du guerrier, sans qu'il fût possible de savoir ce qu'il avait en tête. Un mélange de fascination et de crainte, peut-être. Fallait-il faire confiance à cet individu, et accepter de fermer l'œil en sa présence ? N'était-ce pas un risque trop important à prendre ? Il avait réussi à séparer Lucinia et son protecteur, mais cela pouvait aussi bien être un geste prévenant envers une jeune femme qu'un moyen pour lui de prendre l'avantage. Il n'avait pas remarqué que le guerrier était blessé, mais que se passerait-il s'il l'apprenait ? Profiterait-il de la situation, ou au contraire offrirait-il son aide ? Tout à coup, sur ce haut plateau du Harad, le temps sembla se figer, comme par enchantement.

- Dormir ? Insista le jeune berger, qui paraissait nerveux.


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"Il n'y a pas pire tyrannie que celle qui se cache sous l'étendard de la Justice"

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Issam Ibn Djamal
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Mer 20 Juin 2018 - 16:04
Lucinia réveilla Issam avec un ton qui mêlait entrain et détermination. Le jeune homme ne s’en formalisa pas, mettant cela sur le compte d’une nuit de repos qui avait été bien plus agréable que la précédente, même si c’était loin d’être comparable à un sommeil passé dans un lit à l’intérieur d’une chambre.

Les deux aventuriers firent rapidement leurs préparatifs de leur côté, en silence, et se mirent rapidement en route afin de rattraper le retard perdu.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Lucinia avait quelque peu changé. Elle marchait et grimpait sans se plaindre, ne pipait mot que par nécessité et arrivait à suivre le rythme de l’assassin. Ce dernier, interloqué par ce comportement très changeant, ne pu s’empêcher de s’en enquérir brièvement.

- Tout va bien Lucina ?

- Oui oui !

Le jeune homme n’insista pas et se contenta d’avancer. Le bon côté de la chose était que les efforts de Lucinia permirent aux deux jeunes gens de progresser assez rapidement. Issam tenta bien encore une ou deux fois d’engager la conversation, mais devant le manque d’intérêt de son interlocutrice, il renonça non sans se demander si elle n’avait pas encore quelque chose à lui reprocher, elle qui était si changeante.

La suite du périple fut de plus en plus difficile et ils furent retardés par des obstacles non négligeables, mais globalement, la traversée se passa bien, même s’ils prirent encore du retard. Il était difficile d’arpenter des contrées sauvages, hors des routes et sentiers battus, mais c’était en même temps gratifiant. Ces efforts physiques permettaient à Issam de regagner sa vigueur, même si ses blessures encore fraîches n’appréciaient pas une telle torture et Lucinia se renforçait physiquement. La jeune femme avait même réussi l’exploit de parvenir au sommet d’une colline avant son compagnon de route.

Après une brève pose et une mise au point sur leur situation actuelle, ils se remirent en route de plus belle. Malgré l’effort que cela demandait, rien ne semblait pouvoir les ralentir, encore moins leur faire renoncer. Issam, qui fermait à ce moment là la marche, ne pu s’empêcher d’esquisser un petit sourire à la vue de Lucinia qui ne ménageait pas ses efforts et ne perdait plus son temps en paroles inutiles. Elle forçait tout à coup bien plus le respect qu’auparavant et c’est cette femme là que le jeune homme préférait avoir à ses côtés. Si elle conservait la même détermination au moment où il faudrait affronter leurs adversaires, il n’aurait pas à se soucier d’assurer autant ses arrières que les siens.

Après avoir dévalé une longue descente qui leur permirent de regagner encore un peu du temps perdus, les deux jeunes gens s’évertuèrent à montrer l’un à l’autre le meilleur d’eux même dans une compétition silencieuse et éprouvante qui dura jusqu’au commencement du déclin du soleil. Leur objectif final pour cette journée était un dernier sommet à atteindre, que Lucinia fut la première à faire... Enfin presque. Issam, qui la talonnait de quelques mètres, dégaina de sa main libre l’une de ses épées courtes en entendant les aboiements d’un chien et rejoignit en hâte la jeune femme pour assurer sa protection en cas de besoin.

L’animal en question ne semblait guère représenter un défi de taille, mais il était suffisamment hargneux pour que le jeune assassin reste prêt à intervenir, même si Lucinia semblait maîtriser la situation. D’ailleurs, cette dernière lui intima de ranger son arme dans son fourreau afin d’apaiser l’animal. Grand bien lui en fasse car au moment où Issam s’exécuta, plus mal gré que bon gré, un jeune homme à la stature plutôt gaillarde pour son âge fit son apparition, sans doute alerté par les aboiements du chien, qui était sans nul doute le sien. Issam posa sa main libre sur la poignée d’une de ses lames courtes par réflexe, prêt à dégainer au cas où il viendrait la mauvaise idée à cet intrus de vouloir se servir de son bâton. Des bêlements audibles depuis le contrebas de la colline ne laissèrent plus aucune doute sur la présence du jeune homme ni son domaine d’activité. Un simple berger. Du coup, il était normal qu’il vienne s’enquérir du comportement de son chien. En fait, c’était les deux jeunes voyageurs, les intrus ici.

Lorsque le jeune homme se mit à parler dans un dialecte que Issam ne comprenait pas, ce dernier le jaugea, cherchant le moindre signe d’hostilité dans son comportement. Lucinia prit les choses en main. Autant la laisser faire. Peut-être qu’elle saurait plus se débrouiller avec le berger, la diplomatie et la négociation n’étant pas les points forts de l’Ombre.

La situation finit par se calmer alors que Lucinia et le jeune homme parvenaient tant bien que mal à se comprendre. Le berger fit revenir son chien à lui et fit signe aux deux étrangers de le rejoindre. Il fallait avouer que le spectacle qui s’offrait à eux était à la fois revigorant et apaisant. Mais si cela suffisait à Lucinia pour baisser sa garde et se laisser choir au sol, il n’en était pas de même pour Issam qui gardait à l’œil le berger et son chien. D’ailleurs, ce jeune homme semblait trop attiré par l’équipement de l’assassin, mais pouvait-on le lui reprocher ? Il voyait devant lui un étranger débarquant sur ses terres avec des armes qui lui permettraient de le tuer plusieurs fois s’il le désirait, alors il n’y avait pas spécialement de quoi être rassuré.

L’attention des deux hommes fut attirée par Lucinia qui avait reconnu la route du Sud, ce qui semblait la ravir. Auraient-ils par un heureux coup du sort prit plus d’avance qu’ils ne le pensaient ? En tout cas, le jeune homme informa les deux individus que Umbar se trouvait dans la direction qu’il pointait du doigt, comme s’il avait deviné que c’était là qu’ils désiraient se rendre. Mais tout dans l’expression de son visage et le ton de sa voix traduisait que c’était le dernier endroit où il désirait lui-même aller. Pointant son doigt dans une autre direction, il prononça un autre mot, avec plus de sérénité et de jovialité dans la voix, sans doute le lieu où il habitait.

Aller là bas n’était pas envisageable. Déjà parce que cela les éloignait de leur itinéraire et surtout de Umbar, mais en plus, si c’était bien une ville ou un village, ou au mieux une ferme, cela voulait dire que le jeune homme ne serait probablement plus seul et donc en position de force, ce qui n’était pas acceptable aux yeux de Issam. Son manque de discernement depuis le début de sa mission lui avait bien trop coûté pour qu’il se permette de baisser sa garde. Malheureusement, Lucinia ne semblait pas avoir tiré les mêmes leçons, au grand désarroi de l’Ombre qui lui fit un furtif et très léger hochement négatif de la tête lorsque la jeune femme le regarda après que le berger leur eut fit signe de les suivre. Issam ne pu s’empêcher d’exhaler un bref soupir d’agacement et de frustration en voyant Lucinia faire fi de la mise en garde et reprendre ses affaires pour suivre le jeune homme, ce qui ne laissa pas le choix à l’assassin qui maugréa quelque chose entre ses dents, suffisamment bas pour que le jeune berger n’entende rien.

Leur trajet les mena vers une sorte de refuge, construit sans doute ici pour y accueillir des voyageurs, bergers ou autres randonneurs en quête d’une étape. La nuit avait déjà bien commencé à tomber et une brise fraîche commençait à se faire sentir, mais si ils daignaient passer la nuit dans cette cabane de pierre, ils ne sentiraient pas le vent fouetter leurs visages et leurs vêtements. Lucinia ne se fit pas prier bien longtemps pour s’installer à l’intérieur en quête de confort pour y passer une nuit plus agréable que les deux précédentes. Issam inspecta l’intérieur de la bâtisse. Il n’y avait quasiment rien, à part quelques paillasses dont, l’une était occupée par la jeune femme, une vieille table sur laquelle était disposée de la vaisselle basique et sans fioriture ainsi qu’un bout de pain rassis, quelques chaises dans un tout aussi piteux état et un lustre métallique pourvu de chandelles au plafond. Tout ce qu’il y avait de plus primaire, mais qui permettait au moins de satisfaire les besoins naturels tels que manger, boire et dormir.

Quelques instants plus tard, Issam se retrouvait seul avec le jeune homme et son chien à ses côtés devant un feu de camp qui leur permettait de supporter au mieux le vent qui commençait à se faire virulent. L’atmosphère était tendue, oppressante. Le jeune homme semblait nerveux, perturbé par l’allure de cet étrange compagnon nocturne qui, en retour, le surveillait du coin de l’œil, attentif à la moindre mimique du berger. Quelque chose n’allait pas. Issam avait un très mauvais ressenti. Il avait l’impression d’être tombé dans la gueule du loup, comme si l’insistance du jeune homme à lui suggérer de dormir cachait quelque chose de très désagréable à venir. Cela était probable, mais si jamais c’était le cas et qu’il travaillait pour Shahib, Khaan, Miridas ou même Vulnir, comment savaient-ils tous que les deux voyageurs étaient là, qu’ils passeraient par là ? A moins qu’il ne travaille pour un groupe de détrousseurs, ce qui semblait plus probable. Ou peut-être que tout cela n’était que le fruit de l’imagination de Issam qui devenait trop paranoïaque. Dans une profession comme la sienne, la paranoïa était une condition indispensable pour assurer sa survie. En tout cas, le fait qu’il semble inoffensif et qu’il possède du bétail ne signifiait rien ! Les choses pouvaient être différentes de ce qu’elles paraissaient et cela, il fallait toujours le garder à l’esprit.

Si le jeune homme affichait clairement sa nervosité, Issam donnait l’impression de rester de marbre, se contentant de sourire en coin tout en ôtant sa coiffe et son cache visage, révélant son aspect jeune, dur, séduisant mais encore quelque peu amoché, et l’enroulant autour de son avant bras, à l’incompréhension du jeune homme qui se demandait bien pourquoi il faisait cela.

Le jeune homme insista une seconde fois.

- Dormir, dormir ?

Issam le regarda profondément, plongeant ses yeux aux iris noirs dans les siens avant de répondre calmement :

- Moi ? Non ! ...

Disant cela, l’Ombre bondit comme un félin sur le jeune homme tout en dégainant l’une de ses dagues avant d’en abattre violemment le pommeau sur son crâne pour l’assommer. Le berger se retrouva plongé dans l’inconscience avant même de réaliser ce qu’il lui arrivait tant cela avait été très vite.

- Mais toi oui !

Le chien finit par réagir et aboya sur Issam, montrant les crocs avant de bondir sur l’agresseur de son maître. L’assassin tendit son avant bras enroulé du tissu de sa coiffe pour que le chien referme ses mâchoires en cet endroit. Il avait prévu la réaction de l’animal, c’est pourquoi il avait protégé son avant bras ainsi quelques secondes plus tôt.

Issam frappa sèchement l’animal en plein sur la truffe, ce qui lui fit lâcher prise et pousser des piaillements plaintifs avant de le frapper du pied en plein sur le flanc, ce qui le fit fuir en gémissant.

L’assassin ne perdit pas de temps et fonça vers la cabane d’où surgit Lucinia qui avait entendu le vacarme.

- Qu’est-ce qui se passe ? – Demanda-t-elle l’esprit quelque peu embrumé par ce réveil prématuré -.

- Rassemble tes affaires, on s’en va… Vite !

La jeune femme aurait bien voulu savoir pourquoicet empressement, que s’était-il passé, mais elle eut la sagesse d’obéir et de foncer préparer ses affaires pendant que son compagnon était retourné au feu de camp pour en faire autant. Il était impossible de savoir combien de temps le berger prendrait pour se réveiller et retrouver ses esprits alors il n’y avait pas une minute à perdre.

Une fois que les deux compagnons se furent rejoints, Issam attrapa Lucinia par le bras et l’entraîna avec lui.

- Viens, on s’en va d’ici !

- Mais, dans cette nuit noire, on ne voit rien, comment…

- On ne va pas aller loin, mais dépêche toi et surtout, tais-toi s’il te plaît, pas de bruit. Je t’expliquerai.

Encore une fois, Lucinia fit preuve de sagesse et se contenta d’obéir aux instructions de son protecteur. Après tout, s’ils en étaient là, c’est qu’il devait y avoir une bonne raison. Et puis, les réponses finiraient par arriver comme Issam le lui avait promit.

Les deux jeunes gens avancèrent à tâtons, s’éloignant le plus possible du refuge et si dirigeant approximativement vers la route du Sud, sans être totalement certains de leur trajectoire.

Après s’être suffisamment éloignés, ils empruntèrent un sentier ascendant jusqu’à arriver au sommet de la colline et se mettre à plat ventre depuis l’autre versant, le regard fixé sur le feu de camp au loin, attendant de voir ce qu’il allait se passer, si les craintes de Issam étaient confirmées. Le jeune homme expliqua en chuchotant à Lucinia pourquoi ils en étaient arrivés là, en faisant part de son ressentit, de l’attitude du berger qui lui inspirait la méfiance, afin qu’elle comprenne. Il rassura également la jeune femme sur l’état de santé de la victime. Non, elle n’était pas morte, mais elle se réveillerait avec une belle bosse et un horrible mal de crâne, mais elle était bien en vie et le chien, aussi. Le chien justement, il fallait espérer que cette maudite bête n’allait pas les suivre à la trace sans quoi ils seraient obligés de s’en débarrasser et de reprendre leur route en pleine nuit. Il aurait aimé pouvoir aller plus loin, mais c’était trop risqué d’y aller à l’aveuglette. Il n’avait pas le choix que de rester caché derrière ce flanc de colline et d’espérer que la nuit serait calme pour les deux compagnons.
Pour l’heure, il ne lâchait pas le refuge du regard, attendant l’apparition d’éventuel groupe armé, ce qui confirmerait ses suspicions. A moins que rien ne se passe et qu’il ait fait tout cela pour rien.
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Ryad Assad
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Mer 4 Juil 2018 - 11:19
Lucinia ne décolérait pas.

Tirée de son sommeil par les aboiements puis les gémissements du chien de berger, elle était sortie en trombe du petit abri où elle était censée passer la nuit, craignant de découvrir qu'on venait les agresser. Tant de menaces planaient sur eux désormais que l'idée que leurs ennemis eussent été en mesure de les suivre aussi loin dans les montagnes du Harad n'était pas stupide. Abandonnant toute prudence cependant, elle avait bondi à l'extérieur en espérant pouvoir prêter main-forte à son compagnon de route si le besoin s'en faisait sentir. Elle n'avait pas même eu le temps d'observer la situation par elle-même que Tarik lui avait intimé de ramasser ses affaires et de partir sans un mot, le plus discrètement possible. Pourquoi ? Elle n'avait pas eu le privilège d'obtenir une réponse, au lieu de quoi s'était-elle retrouvée à devoir emboîter le pas au guerrier, lequel avait paru tendu, crispé, sur le qui-vive. Elle n'avait pas pu repérer la trace du jeune homme qui avait eu la bonté de les accueillir, pas davantage que celle de son chien. Étaient-ils mort ? Avaient-ils succombé à un assaillant caché ? Cette simple pensée lui avait tiré un haut-le-cœur. Combien d'innocents devraient encore mourir avant la fin de tout ceci ? Réveillés par le vacarme, les moutons s'étaient écartés de leur passage, sensibles aux accents de panique qu'ils avaient senti dans les plaintes de leur protecteur quadrupède. Les deux humains s'en étaient allés prestement, et bientôt les bêtes avaient retrouvé leur quiétude.

Mais la jeune femme n'avait toujours pas eu les réponses qu'elle attendait.

Au lieu de quoi, ils s'étaient éloignés encore. Ils avaient quitté les flammes protectrices du feu qui brûlait paisiblement, et s'étaient dirigés vers la route du sud qui leur tendait toujours les bras, comme un long et sinueux serpent les invitant à les suivre jusque dans sa gueule impitoyable : Umbar. Sots qu'ils étaient, ils se jetaient tout droit vers le piège. Mais quel autre choix avaient-ils, finalement ? Ils avaient grimpé une colline que les pieds fatigués de Lucinia n'avaient guère appréciés, puis, quand Tarik avait jugé qu'ils en avaient assez fait, ils avaient fini par s'arrêter.

- Que se passe-t-il, à la fin ? Avait-elle lancé sans ambages. Pourquoi tout cet empressement ?

Elle avait questionné Tarik avec de la colère au fond des yeux, mais aussi de l'inquiétude. Elle n'aimait pas le voir réagir de la sorte, car cela signifiait toujours des problèmes en perspective. Des problèmes sous la forme d'un assassin impitoyable envoyé pour récolter la prime que les grands marchands d'Umbar avaient dû mettre sur sa tête. Sur leur tête à tous les deux. Mais l'explication proposée par Tarik avait été pour le moins… décevante. Du point de vue de Lucinia, sa réaction était excessive, et elle n'avait pas été gouvernée par la prudence, mais par une forme de paranoïa qui l'amenait à se méfier de tout et de tout le monde. Peut-être que dans l'esprit du guerrier, les deux notions étaient d'ailleurs similaires. Elles auraient peut-être dû l'être aussi dans celui de de la jeune femme, mais elle se refusait à voir le monde seulement à travers le filtre malsain de ceux qui trahissent avant d'être trahis eux-mêmes. Elle savait que la pitié était une faiblesse dans les terres du sud, mais elle savait aussi qu'elle ne voulait pas devenir comme ceux qui en voulaient après sa vie. Son agacement se transforma en véritable colère quand Tarik essaya de la rassurer. Elle leva les yeux au ciel, et lui répliqua, acide :

- Et quel bien cela nous fait-il que vous ayez laissé l'homme et son chien en vie ? Croyez-vous que c'est de cela que je me préoccupe ?

Elle mentait. En réalité, oui, cette question la préoccupait profondément. Elle n'avait jamais voulu que tous ces malheurs s'abattissent sur sa vie, et elle savait que beaucoup avaient payé le prix fort de son opiniâtreté et de son entêtement. Des hommes qui avaient servi fidèlement son père, et qui étaient morts en refusant de l'abandonner elle, la petite fille vulnérable que tout le monde s'efforçait de protéger. Cependant, elle voulait faire comprendre à Tarik que dans cette affaire, ses réactions extrêmes et violentes risquaient de leur causer autant de problème que l'excès de confiance dont la marchande pouvait parfois faire preuve. Enchaînant :

- Si vous pensiez vraiment qu'il était une menace, alors pourquoi ne pas simplement vous débarrasser de lui, hm ? Nous aurions pu profiter d'une nuit de sommeil réparatrice, et reprendre la route demain matin avec un fardeau en moins sur les épaules.

Les poings sur les hanches, elle n'était pas très crédible à faire la leçon à Tarik sur la façon de gérer ce genre de situations, mais elle marquait tout de même un point. En laissant le berger et son chien en vie, ils conservaient une épine dans leur pied qui risquait de les empêcher de dormir sereinement pour les prochains jours. Or ils avaient cruellement besoin de repos, car le chemin vers Umbar ne serait pas de tout repos, et ce qui les attendait une fois là-bas nécessiterait d'eux un grand courage et une grande détermination. Chaque heure de sommeil gagnée, leurs moindres forces économisées seraient autant d'atouts qu'ils jetteraient dans la bataille le moment venu.

- Et si ce n'était qu'un pauvre berger innocent, un gamin des montagnes comme on en voit tant quand on arpente un peu ce pays, eh bien vous nous avez bêtement privé de l'aide qu'il semblait disposé à nous offrir.

Elle se mit à applaudit de façon ironique, rendue presque méchante par la peur que l'on sentait poindre néanmoins sous son masque courroucé :

- Il ne nous reste plus qu'à tuer tous les gens que nous croiserons jusqu'à Umbar, n'est-ce pas ? Ne demandons surtout pas l'aide d'éventuels négociants qui pourraient nous faire entrer incognito dans la ville, tuons-les simplement ! C'est la seule méthode qui vaille, n'est-ce pas ?

Elle se retourna, furieuse, mais consciente également que sa colère n'était pas toute entière tournée vers Tarik. Du moins, il n'était que la cible qu'elle avait choisi pour expulser sa frustration. Elle était épuisée, et même si elle avait retrouvé subitement le courage qui avait semblé lui manquer quelques jours auparavant, elle souffrait physiquement de ce périple auquel elle n'était pas préparée. La fatigue la rendait nerveuse, irritable, et elle aurait tout donné pour pouvoir dormir dans son lit confortable, sur un matelas soyeux, avec des oreillers qui sentaient bon le propre. Une cabane de bergers aurait aussi bien fait l'affaire d'ailleurs. La perspective de devoir fuir à nouveau devant un danger invisible tirait sur son esprit qui n'était guère habitué à de telles joutes. Elle lâcha un soupir de résignation, puisque de toute façon ils ne pouvaient pas revenir en arrière et changer le cours des choses.

- Que fait-on maintenant ? Demanda-t-elle, retrouvant la froideur efficace qu'elle avait décidé d'épouser.

Ils n'avaient pas vraiment d'options. La lune éclairait les collines, mais les arpenter dans ces conditions était dangereux : ils n'étaient pas à l'abri d'une mauvaise chute qui mettrait un terme à leur voyage. Ils pouvaient simplement attendre, et partir aux premières lueurs du jour. Ce qu'ils firent, alors que Tarik gardait un œil anxieux sur l'endroit d'où il pensait voir surgir d'éventuels mercenaires venus les tuer.


~ ~ ~ ~


La jeune femme s'éveilla, sans vraiment se souvenir de s'être endormie. Un rayon de soleil pâle pointait à l'est, à l'horizon, comme une invitation à se perdre dans les sables chauds du Khand voisin. Tarik paraissait avoir passé une mauvaise nuit, mais il n'était pas facile de savoir si c'était parce qu'il avait ruminé son action et ce que lui avait dit Lucinia, ou seulement parce qu'il s'était évertué à monter la garde seul, et qu'il s'en voulait d'avoir sacrifié une nuit de repos.

Sacrifiée pour rien, car rien n'était venu les troubler dans l'obscurité glacée des nuits du Harad.

Malgré sa veille, Tarik n'avait pas vu trace de quiconque, et le chien qu'il avait eu la bonté d'épargner n'avait pas décidé de se transformer en redoutable limier lancé à leur poursuite. Seul le vent tourbillonnant avait rompu la tranquillité des lieux. Il rebondissait dans les plaines comme un murmure étrange, peut-être les paroles criées par Melkor que les Hommes ne pouvaient pas comprendre. Lucinia ne s'était pas préoccupée des états d'âme du guerrier, et elle s'était contentée de lever le camp quand il le lui avait dit, reprenant la route sans se plaindre, en direction de la route du sud qui leur tendait les bras, et qui semblait si proche. Cependant, les distances étaient assez trompeuses, et ils n'y parvinrent qu'au milieu de l'après-midi, après avoir progressé à un rythme soutenu qui était tout à leur honneur. A mesure qu'ils avançaient, ils voyaient le paysage changer, devenir moins rocailleux et moins escarpé. Les montagnes et les collines cédèrent progressivement la place à de vastes plaines désolées où ne poussaient que quelques arbustes résistants. Ici ou là, quelques gros rochers se dressaient majestueusement, vestige d'anciens éboulements peut-être. Ils servaient de point de repère aux marchands qui arpentaient le territoire, et permettaient d'évaluer grossièrement les distances. La jeune femme, qui avait une bonne connaissance de ce genre de choses, choisit de rompre son silence pour en informer Tarik :

- Ce gros rocher, là, indique que nous sommes à une demi journée du prochain village. Si je ne me trompe pas, c'est un petit hameau sur la rive nord de la baie d'Umbar. Nous n'y arriverons pas avant la tombée de la nuit, mais au moins nous pourrions dormir dans un vrai lit.

La perspective était tentante. Surtout, elle leur permettrait de se trouver à environ une journée d'Umbar. Psychologiquement, c'était un cap important. Cependant, elle ignorait quel était l'état d'esprit de Tarik. Elle savait que les villages qui se trouvaient sur la route du sud, a fortiori quand ils étaient situés au bord des côtes, pouvaient être très peuplés et très animés. Des endroits où se côtoyaient pêcheurs, caravaniers, fermiers et vauriens de tous horizons. Il était facile d'y passer inaperçu, de se ravitailler, de se reposer, et d'y trouver quelqu'un qui pourrait soigner Tarik. Cependant, il était aussi facile d'y cacher des espions, des informateurs qui se dépêcheraient de prévenir leurs ennemis. C'était un plan à double tranchant, mais ils auraient au moins la possibilité d'arriver de nuit, s'ils se décidaient à se lancer sur cette voie. Cependant que le guerrier pesait le pour et le contre, observant en direction de la Cité du Destin, Lucinia repéra une silhouette qui approchait depuis le nord.

- On vient, fit-elle en tendant le doigt vers ce qui semblait être un attelage tiré par deux chevaux.

En réalité, s'il y avait bien deux chevaux, un seul tirait l'attelage. Le cocher était un homme d'âge mûr, dont les cheveux grisonnaient légèrement. Il avait le teint des gens du Harondor, mais l'habit des marchands du Harad, si bien qu'il était difficile de dire d'où il venait. Al'Tyr, peut-être ? Son regard perçant se posa sur les deux silhouettes qui se dressaient au milieu de la route, et sa main se rapprocha lentement du poignard qu'il avait à la ceinture. Il avait l'air de craindre une embuscade. Il fallait dire que Lucinia et Tarik avaient l'air étrangement suspects, et que les bandits s'en prenaient volontiers aux convois quand ils le pouvaient. Si près d'Umbar, les routes étaient généralement plus sûres, mais qui pouvait savoir quand le danger viendrait ? Le second cheval, qui ne faisait pas partie de l'attelage, se détacha légèrement, tandis que le cavalier qui le chevauchait examinait les environs. Ils se trouvaient sur un terrain plat, sans véritable endroit pour se cacher, mais la méfiance était de mise. En voyant la monture se rapprocher, les deux compagnons de route purent se rendre compte qu'il s'agissait en réalité d'une cavalière. Elle avait les cheveux d'un noir profonds, et elle les portait très longs, attachés simplement derrière sa tête. A la mode de certaines femmes d'ici, elle couvrait son visage d'un voile fin qui ne laissait apparaître que ses yeux, lesquels se braquèrent bientôt sur Tarik. Elle le jaugea comme il la jaugeait, et il parut rapidement évident que cette femme savait se battre.

Pour ainsi dire, elle avait même tout d'une guerrière. L'attitude à la fois prudente et confiante, l'agitation légère de ses muscles qui semblaient prêts à se mettre en action… Les deux dagues qu'elle portait bien en vue n'étaient pas une simple dissuasion, et il y avait fort à parier qu'elle savait se servir de la lance qu'elle tenait en main et avec laquelle elle pointa les deux voyageurs :

- Libérez le passage. Je ne le dirai pas deux fois.

L'homme se tourna vers la femme au voile, et l'apaisa d'un geste :

- Allons Nesrine, les pauvres ont l'air bien mal en point… Puis, à l'attention de Tarik et Lucinia : Voyageurs, souhaitez-vous de l'eau ? Des vivres ? Ce sont les seuls biens de valeur en notre possession, et nous sommes disposés à les partager.

La femme marmonna quelque chose d'inaudible, mais qui montrait clairement sa désapprobation. Lucinia voulut répondre, mais il y avait quelque chose chez cette cavalière qui la dissuada de parler à tort et à travers. La conscience aiguë du danger qu'elle représentait, et que cette lance pouvait se ficher dans sa poitrine en moins de quelques secondes. Au lieu de répondre à haute voix, elle prit le bras de Tarik et lui glissa à l'oreille :

- Il y a de la place pour nous deux sur ce chariot, et ils ont l'air d'aller au même endroit que nous… Cela nous ferait gagner un temps précieux. Peut-être que vous pourriez négocier quelque chose…

Négocier. C'était pourtant le domaine de prédilection de la jeune femme, et sans doute que dans d'autres circonstances elle aurait pris l'initiative dans cette affaire. Après tout, l'homme paraissait disposé à discuter, et il avait l'air ouvert à la perspective d'un échange mutuellement profitable.Elle ne doutait pas de pouvoir parvenir à un accord avec lui. Cependant, la femme était un autre obstacle, et c'était avec elle qu'il fallait discuter en réalité. Elle ressemblait à s'y méprendre à un garde du corps, et c'était son assentiment qu'il fallait emporter. Or, si Lucinia pouvait comprendre l'esprit de l'homme assis sur le chariot, seul Tarik pouvait trouver comment apaiser les craintes de cette Nesrine. Se contenter de l'eau et des vivres était une option envisageable, mais s'ils pouvaient obtenir plus… s'ils pouvaient s'épargner de longues heures de marche jusqu'au prochain village… Lucinia savait qu'elle se montrait gourmande, et la prudence exigeait peut-être de laisser passer cette caravane et de continuer à pied. Cependant, l'épuisement lui donnait envie de croire qu'une entente était possible. Elle avait la conviction qu'ils ne parviendraient pas à Umbar s'ils ne pouvaient pas se reposer sur quiconque. Restait à savoir si ce duo étrange était fiable ou non.

- Pourquoi conspirer à voix basse ? Siffla la femme. L'eau et le pain méritent-ils de faire tant de mystère ? Là où le sang tombe plus souvent que la pluie, comment comprendre votre hésitation ?

Son insinuation flotta dans l'air un moment. Elle s'adressait presque à l'homme sur le chariot, à qui elle semblait reprocher de faire confiance trop facilement à des étrangers qui pouvaient avoir de sombres desseins en tête. Pendant un instant, Lucinia ne put s'empêcher de voir dans ce duo un miroir de sa situation avec Tarik. Deux âmes lancées à l'aventure, rapprochées par le Destin, avec un but commun.

Un but commun…

« Quel impératif a bien pu rapprocher ces deux-là ? », se demanda Lucinia en regardant leur chariot.

Un regard que la femme au voile parut ne pas aimer…


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Issam Ibn Djamal
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Jeu 5 Juil 2018 - 21:52
On aurait pu penser que les différentes et récentes déconvenues, difficultés et épreuves qu’avaient traversée Lucinia lui aurait donné une certaine sagesse, que cela lui aurait permit de comprendre un peu mieux le point de vue de Issam. Malheureusement, l’assassin constata avec dépit et agacement qu’il n’en était rien. Ils étaient cachés, juste après que le jeune homme eut neutralisé un berger dont l’attitude lui avait suffisamment parue suspecte pour qu’il agisse et elle était là, à le fustiger alors qu’ils devaient rester silencieux et invisibles comme des ombres. Si un groupe de mercenaires ou de bandits ou que sait-on encore, était passé par là, leur position aurait très vite été trouvé, vu l’hystérie de la jeune femme.

- Mais tais toi donc ! – Tenta-t-il à plusieurs reprises... En vain –

Il aurait voulu lui donner un coup sur la tête, pour l’assomer et la faire taire, pour enfin être au calme, mais il n’en fit rien. Cela n’aurait fait que porter préjudice à leur collaboration une fois que Lucinia se serait réveillé et il valait mieux éviter en arriver là.

Dans tout ce baragouinage, l’assassin fut surprit d’entendre sa compagne faire peu de cas du sort du berger, elle qui semblait pourtant détester la violence et le sang. Puis elle enchaîna, insinuant dans tout son illogisme qu’il suffisait de se débarrasser du berger et de son chien pour profiter du confort du refuge. Etait-elle donc si stupide que cela ? Tuer ce jeune homme n’aurait absolument pas empêché ses éventuels complices de venir les égorger dans leur sommeil. Cela revenait à prendre possession d’un nid de serpent après y avoir écrasé les oeufs, sans se préoccuper du retour inévitable de la mère. Fallait-il donc être guerrier, Assassin ou très intelligent pour le comprendre? Apparemment oui. Dans d’autres circonstances, la naïveté de Lucinia aurait pu faire sourire Issam. Mais pas là, pas en cet instant. Elle ne faisait que l’agacer encore et encore, même s’il s’efforçait de ne rien y laisser paraître et luttait contre lui-même pour ne perdre son sang froid.

Enfin, Lucinia se décida à se calmer, comme si toute sa colère était passée.

- Que voulez-vous que nous fassions, dans cette obscurité ? Dormez, je m’occupe de veiller ! – Répondit-il sèchement -

Heureusement, la jeune femme ne protesta pas et finit par succomber, éreintée qu’elle était, au sommeil malgré le vent glacial qui les fouettait tous les deux. Issam, quant à lui, monta la garde, s’attendant à voir surgir le chien du berger ou voir arriver des hommes armés dans le refuge. Mais les minutes et les heures passaient, et rien ne se produisit. Il s’en voulait à lui-même d’avoir fait tout cela pour rien, mais il se remit en mémoire les leçons de ses instructeurs : « Il valait mieux faire un excès de prudence qu’un trop plein d’assurance. Baisser sa garde revenait à offrir sa gorge à une dague ». Tel était le prix d’une vie telle que la menait le jeune homme. Paranoïa et prudence allaient de pair. Il fallait sans cesse être sur le qui vive, ne jamais baisser sa garde, ne dormir que d’un œil. Il était difficile de s’y habituer les premiers temps mais on finissait par s’y faire, même si un bon sommeil réparateur n’aurait pas été de tout repos. D’autant plus que l’Ombre se sentait prit d’un début de nausée. Il se sentait faible et sa vision se troublait.

Passant la main à l’intérieur de sa tenue, il sentit le sang sur ses doigts. Ses blessures s’étaient rouvertes, mais cela ne justifiait pas son état. Il commençait à se sentir fiévreux, ses paupières s’alourdir. Il luttait contre le sommeil, mais rien n’y faisait. Les minutes défilèrent et son état ne s’améliora point. Malgré le vent qui rugissait, il se sentait de plus en plus fiévreux, ayant l’impression que ses entrailles brûlaient alors qu’extérieurement, il tremblait de froid. De la sueur vite séchée par les bourrasques perlait sur son front.

Il s’éloigna de quelques pas de Lucinia qui dormait profondément, du moins, semblait-elle. Il dégagea sa poitrine pour refroidir la température de son corps et tomba au sol, à quatre pattes juste avant de vomir son dernier repas. Il finit par se laisser choir, prenant soin de ne pas tomber tête la première dans ses déjections buccales et se laissa aller à l’inconscience, à bout de force et affaiblit par son état maladif. Temps pis si des individus mal intentionnés les trouveraient. Le jeune homme avait atteint ses limites et était à bout.

Issam se réveilla en trombe, se redressant vivement comme s’il avait entendu quelque chose. Mais non, c’était juste un réflexe. L’aube commençait à peine à poindre, ce qui signifiait qu’il avait quand même dormi plusieurs heures, presque la totalité du reste de la nuit. Il se sentait encore nauséeux et la fièvre était toujours là, même si moins intense. Il sentait ses vêtements encore humides, traduisant le fait qu’il avait transpiré toute la nuit et ce, malgré le vent. Il était mal à l’aise et barbouillé, sa bouche pâteuse et en proie à une terrible soif.

Le jeune homme se précipita vers son sac pour en sortir son outre encore à moitié pleine, la vidant de quelques gorgées. Cela ne suffit pas à étancher sa soif, mais il ne pouvait se permettre de tout boire. Le trajet était loin d’être terminé et il aurait encore besoin de s’hydrater.

Le trajet ! Il se mit à se demander pourquoi se donner la peine de continuer alors qu’il n’avait plus rien à y gagner. Pourquoi aider Lucinia alors qu’il était censé la faire courir à sa perte ? Il avait échoué dans son test et qui plus est, la jeune femme se montrait de plus en plus insupportable à mesure qu’ils se rapprochaient de la Cité du Destin. Pourquoi ne pas tout simplement la laisser là, livrée à elle-même ? Qu’elle se débrouille seule, après tout !

Mais ces tentations furent chassées par la logique qui revint le ramener à la réalité. D’une part, il s’était engagé à aider la jeune femme et même pour un assassin, un serment était un serment. De plus, même s’il se décidait à partir, comment rentrerait-il à Al’Tyr ? Le seul port le plus proche pour y acheter son trajet maritime était à Umbar, là où sa tête était mise à prix. Et vu son état actuel, il ne ferait pas long feu contre une troupe de mercenaires déterminés à empocher la prime. Et puis, retourner au Phare ne changera rien à l’échec de sa mission.

Le réveil de Lucinia acheva de le dissuader de l’abandonner à son sort, alors que les premières lueurs du soleil matinal commençaient à éclaircir l’horizon. La jeune femme prit un maigre en-cas, sans se préoccuper du fait que Issam ne mangea pas un seul morceau, se contentant de boire quelques gorgées de son outre à eau. C’était son problème après tout. Elle nota son teint pâle et sa mauvaise mine mais mit cela sur le compte de la fatigue. De toute façon, elle n’était pas disposée à lui adresser la parole, pas pour le moment, du moins. Elle lui en voulait toujours quelque peu de l’avoir privée d’une bonne nuit de sommeil dans le refuge à l’abri du vent. Un bref coup d’œil en direction de ce dernier lui révéla que son compagnon avait fait tout cela pour rien. Les moutons commençaient à paître là où il y avait de quoi le faire et le chien faisait son travail de tous les jours, comme si de rien n’était, ramenant les moutons isolés près du troupeau. Le jeune homme, quant à lui, n’était pas là ou bien on ne l’apercevait pas. Cela dit, ce n’était guère le moment de s’en inquiéter et il fallait partir au plus vite.

Issam et Lucinia rassemblèrent leurs affaires et se remirent en route, plus ou moins frais et dispos. La journée risquait d’être difficile. La jeune femme réalisait à quel point ce périple était bien plus éprouvant que ce qu’elle avait pu imaginer à bord du Mille Soleils.

Issam ne fit pas part de son état à Lucinia, encore moins du fait qu’il eut cédé à la torpeur, s’imaginant déjà la jeune femme le fustiger pour ça. Il l’entendait déjà lui reprocher de les avoir exposé à un éventuel danger alors qu’ils étaient tous les deux en train de dormir au lieu qu’il monte la garde. Peut-être avait-il tort de la diaboliser ainsi… Peut-être avait-il raison. Il préféra ne pas prendre le risque de vérifier.

En tout cas, on pouvait sentir dans son rythme qu’il n’était pas à son plein potentiel, se traînant par moment, la nausée omniprésente. Alors que Lucinia avait prit la tête, il inspecta ses blessures pour constater que certaines d’entre elles suintaient de pus. Malédiction, elles s’étaient infectées ! Voilà pourquoi il était dans cet état déplorable. Les efforts qu’il avait fournis alors qu’elles étaient encore fraîches, le manque d’hygiène et de soins appropriés avaient fini par aggraver ces dernières. Il allait lui falloir des soins d’urgence, et vite. A l’aide d’une de ses dagues, il se débarrassa comme il le pouvait du pus qui suintait depuis les plaies que son œil pouvait voir et que sa lame pouvait atteindre. Cela n’améliora pas son état, mais au moins, il espérait pouvoir se stabiliser.

Lors de leur halte pour bivouaquer, Issam préféra rester à jeun, plutôt que de manger un repas qu’il aurait fini par vomir un peu plus tard.

- Vous ne mangez pas ? Vous n’avez rien avalé depuis ce matin ! – S’enquerra sèchement Lucinia -.

- Je n’ai pas faim ! – Répondit l’assassin sur le même ton -.

- Comme vous voulez, mais vous n’avez vraiment pas bonne mine. Vos blessures, ça va ?

- Ca va aller, finissez votre repas et repartons !

- Comme vous voudrez !

Depuis l’incident qu’il y avait eu au refuge, Lucinia s’était remise à vouvoyer Issam, mais ce dernier ne s’en était pas formalisé et avait aussitôt adopté la même formule pour s’adresser à elle.

Les deux jeunes gens reprirent leur marche, progressant en escaladant et dévalant les collines, jusqu’à atteindre un relief plus plat quelques heures plus tard. Enfin ils allaient arrêter de crapahuter. Terminer le trajet en arpentant les plaines n’étaient pas pour déplaire à Issam, même si tactiquement, c’était plutôt dangereux. En effet, aucun couvert, aucun abri, ils étaient des cibles faciles à perte de vue pour quiconque les prendrait pour cible. Encore ce vieux réflexe de penser qu’ils pouvaient être actuellement traqués et ciblés.

Lucinia finit par rompre ce silence entre eux, indiquant au jeune homme qu’un village proche de quelques heures pourrait leur servir d’étape pour la nuit à venir. Bien sur, le premier réflexe de l’assassin fut de penser qu’un tel endroit était encore plus risqué que le refuge perdu dans les collines qu’ils avaient fui. Quand bien même ce ne fut qu’un hameau, qui sait ce qu’il pouvait abriter comme piège ou autre danger. Mais il pouvait également y avoir en son sein de quoi se reposer, se restaurer et pourquoi pas, se soigner.

L’Ombre n’eut guère le temps de donner son avis que Lucinia reprit, l’alertant de l’arrivée d’individus, dont l’un montait un cheval tandis que l’autre était à bord d’un attelage tiré par un second. Le cocher avait le teint mat, comme Issam avant qu’il ne soit frappé par la fièvre et donnait l’impression qu’il était un marchand ambulant ou bien un simple voyageur. Il était armé d’un simple poignard sur la garde duquel sa main se rapprocha machinalement. Tarik jaugeait l’individu, mais il ne semblait guère dangereux pour lui, même dans son état. Par contre, le cavalier, ou plutôt, la cavalière, n’était pas à prendre à la légère. Le jeune homme reconnu instinctivement en elle une guerrière expérimentée, aussi bien par sa stature athlétique et à la fois gracieuse que par la façon dont elle tenait sa lance et celle dont étaient rangées ses dagues. La garde du corps du vieillard, sans doute. Elle portait une tenue à la fois atypique et s’harmonisant avec le style vestimentaire local. Des bottes confortables, un pantalon large, un haut en tissus laissant apparaître ses bras dénudés et musclés, dont seuls les avant bras étaient recouverts de brassards épais. Malgré que son visage soit dissimulé derrière un voile, on pouvait aisément imaginer sa beauté, ses yeux sombres en amandes fixant ceux de Issam qui avait bien piètre allure, comparé à elle.

Mais de quel droit leur ordonnait cette femme de libérer le passage ? Pourquoi ne serait-ce pas à eux de laisser passer les deux jeunes gens fatigués ? La route leur appartenait-elle ? Isaam aurait certainement voulu la défier et lui poser toutes ces questions afin de bien lui faire comprendre l’illégitimité de son injonction. Mais il se savait incapable de lui tenir tête bien longtemps en cas d’altercation physique. Il était trop faible pour que son corps lui obéisse de manière optimale, ses réflexes étaient amoindris et il n’aurait guère été capable de tenir une épée correctement. La guerrière n’aurait pas eu de grandes difficultés à s’en défaire, surtout que la fièvre attaquait de nouveau, ce qui n’était vraiment pas le bon moment.

Issam s’apprêta à s’écarter, emmenant Lucinia avec lui pour laisser passer ces individus, mais le cocher répliqua aussitôt en réprimandant gentiment la jeune femme avant de leur proposer des vivres et surtout de l’eau qui était ô combien bienvenue et ce, malgré la protestation discrète de la cavalière.

A la grande surprise de l’assassin, Lucinia lui suggéra en lui murmurant à l’oreille de négocier une place pour eux dans le chariot. Pourquoi lui ? N’était-ce donc pas elle la spécialiste dans ce domaine ? Certes, le jeune homme s’était découvert un certain talent pour le bluff, mais de là à savoir interagir avec tout le monde, il y avait une marge.

Les messes basses de Lucinia ne plurent guère à la cavalière qui intervint à nouveau sur un ton sec et ferme.

- Salutation... – fit Issam, haletant comme si le fait de parler représentait un effort intense. Il hésitait également, pesant bien ses mots afin de ne pas froisser la guerrière - … Nous avons… faits une longue route…

- Que vous arrive-t-il ? Pourquoi parlez-vous ainsi ? Mais, vous êtes malade ?

Disant cela, la jeune femme fit faire reculer son cheval de quelques pas et leva sa lance.

- Non, rien de contagieux ! J’ai juste… Eté blessé… mes blessures… infectées !

Disant cela, Issam ôta sa coiffe et le morceau d’étoffe qui recouvrait son visage, laissant apparaître son teint blême et suintant de sueur. La jeune pointa par réflexe sa lance sur le jeune homme qui semblait vraiment au plus mal. Ce dernier ouvrit sa tunique pour laisser apparaître des blessures sanguinolentes et suintant de pus.

- Ne... Ne vous inquiétez pas… mes armes… resterons dans leurs fourreaux !

- N’approchez pas, ne bougez pas ! Qui êtes-vous ? Qui vous a fait ça ?

- Voyons, du clame Nesrine ! Regarde les, ils ont besoin d’aide !

- Nous ne savons pas qui ils sont. Ce sont peut-être des criminels qui ont été victimes d’un retour de bâton, nous ne devrions pas les aider. Tout cela ne me dit rien qui vaille.

- Nous allons... A Umbar... Si vous ne voulez pas nous aider… Donnez-nous… au moins… un peu d’eau.

A bout de forces, Issam se laissa choir sur le sable, assis, les jambes légèrement pliées, les bras sur les genoux et la tête enfouie à l’intérieur.

- Des soins… Il me faut… des soins !

Lucinia n’eut d’autre choix que d’intervenir afin de défendre leur cause.

- S’il vous plaît, aidez-nous. Tarik s’est retrouvé dans cet état pour me protéger. Nous avons fait un long voyage depuis la côte, nous sommes épuisés. Nous avons juste besoin d’eau, de repos et de soins pour mon compagnon.

Disant cela, elle sortit une petite bourse qui était accrochée à sa ceinture.

- Je ne possède pas grand-chose, mais je suis prête à vous payer, si cela peut vous rassurer.
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Ryad Assad
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Sam 7 Juil 2018 - 23:18

L'état de santé de Tarik se dégradait à vue d'œil, et même si Lucinia avait voulu l'ignorer pour lui faire comprendre qu'elle était en colère contre lui, elle n'avait pas pu s'empêcher de laisser l'inquiétude la saisir. Il était pâle, de toute évidence fiévreux, et son regard était malade. Elle en ignorait la raison, puisqu'il s'évertuait à ne rien lui dire, mais c'étaient probablement ses blessures qui tiraient sur ses forces et qui l'affaiblissaient. Peut-être que la fuite précipitée de la veille avait consumé ses maigres forces, à moins que le fait de monter la garde toute la nuit eût contribué à cette soudaine baisse d'énergie. Et dans tout ce malheur, son comportement entêté n'aidait pas. Plutôt que d'accepter de demander de l'aide il préférait répondre sèchement aux tentatives certes maladroites mais sincères de la jeune femme pour l'aider. Elle voulut essayer de le faire manger, mais il se renferma, et lorsqu'elle lui demanda si ses blessures allaient bien, il changea de sujet avec tant de brusquerie qu'elle ne jugea pas utile de revenir sur la question.

Pourtant, elle était inquiète.

Tarik avait beau être un tueur paranoïaque et un menteur pathologique dénué de toute compétence sociale, il n'en demeurait pas moins son compagnon de route, et ce qui se rapprochait le plus d'un allié dans les étendues désolées qu'ils traversaient. Elle veillait sur lui malgré ce qu'elle percevait être une forme de folie latente qui l'amenait à se méfier de tout et de tout le monde, et elle se préoccupait de l'évolution de ses terribles blessures. Pas uniquement parce qu'elle savait avoir besoin de lui pour rejoindre Umbar. Non. Elle avait une responsabilité importante dans leur situation, et elle s'était promise qu'ils y arriveraient tous les deux. Alors elle essaierait de le tirer d'affaire. Au sens propre comme au sens figuré.

Quand ils abordèrent des passages délicats dans les collines, elle n'hésita pas à ralentir volontairement l'allure pour le laisser souffler un peu, et quand elle se rendit compte qu'il avait besoin d'aide, elle ne se fit pas prier pour le tirer par le bras afin de franchir un obstacle, ou d'évoluer sur des pierres instables. Elle n'attendait pas le moindre remerciement de sa part, mais elle voulait lui faire comprendre qu'elle était là pour lui s'il en avait besoin. Dans toute cette affaire, et malgré leurs disputes fréquentes, elle apprenait à développer un esprit de camaraderie qu'elle n'avait jamais pu expérimenter dans sa vie. Elle avait souvent entendu son père parler de cette solidarité entre marins, entre hommes pour ainsi dire, mais elle avait toujours été tenue à l'écart de ces choses. Elle était la précieuse petite fille à qui tout le monde rendait service, mais qui ne pouvait jamais rien faire de son plein gré pour aider son prochain. On lui tenait la porte, on lui épargnait les tâches ingrates, on lui portait ses affaires… Aider Tarik le maugréeur lui donnait le sentiment de pouvoir remplir une partie de son rôle. Et sans doute que les grommellements du guerrier et son refus de recevoir de l'aide accentuaient le plaisir qu'elle ressentait à pouvoir lui tendre la main.

Parvenir à la route du sud avait été une véritable victoire pour les deux voyageurs, mais le retour à un terrain à peu près praticable s'était fait trop tard. Tarik souffrait toujours autant, et il traînait des pieds de plus en plus. Il semblait écrasé sous le poids de son barda, et son silence n'augurait rien de bon. Ce fut alors qu'ils croisèrent la route d'un duo au moins aussi étrange que le leur, qui arpentait la route fort heureusement dans la même direction qu'eux-mêmes. Tarik essaya de prendre la parole, mais Lucinia avait sous-estimé la méforme de son compagnon, qui sembla s'effondrer sur lui-même, comme si répondre à cette guerrière juchée sur son cheval venait d'aspirer la dernière goutte d'énergie à sa disposition.

La marchande lui passa une main dans le dos pour le soutenir, et elle le sentit trempé. Il transpirait abondamment, ce que révéla également son visage lorsqu'il enleva son turban. Lucinia, au comble de l'inquiétude, l'accompagna lorsqu'il se laissa tomber dans le sable et essaya de le soutenir, s'empressant de sortir son outre d'eau pour l'aider à se désaltérer. C'était donc une infection ! Elle n'aurait pas soupçonné que ses plaies auraient pu s'infecter si vite après le traitement reçu, mais probablement que le voyage avait aggravé son état et que les bandages de fortune réalisés à bord du Mille Soleils n'avaient pas tenu.

- Écoutez, fit soudain Lucinia à l'attention de l'homme qui semblait plus disposé à négocier. Nous avons besoin de rejoindre la ville la plus proche, et je suppose que vous escomptez dormir dans un vrai lit ce soir. Aidez-nous, et je aiderai en retour. Je peux vous payer.

Cependant qu'elle parlait, elle sentit que Tarik s'effondrait entre ses bras. Il n'était pas encore tout à fait inconscient, mais son esprit semblait avoir quitté son corps, comme s'il évoluait désormais dans une autre dimension, entre le sommeil et l'éveil. Lucinia avait déjà entendu parler de ce mal, et elle savait ce qu'il en ressortirait. Il serait sujet à des délires, des hallucinations, et sans doute des rêves étranges. Extérieurement, cela se traduirait par une agitation fébrile, et peut-être des spasmes qu'ils auraient besoin de calmer. Elle aida le guerrier à s'allonger par terre, à même la poussière dans le sol, et essaya de le faire boire pour l'aider à se rafraîchir. Il recracha tout immédiatement. Alors qu'elle allait s'apprêter à essayer de nouveau, une lame glissa sous son menton, la forçant à lever la tête. La guerrière avait mis pied à terre et s'était déplacée si rapidement et si silencieusement que Lucinia ne l'avait même pas vue arriver.

- Commençons par le commencement. Vos armes.

La marchande ne se fit pas prier, et enleva soigneusement les armes de Tarik, donnant elle-même l'arme qu'elle avait emportée avec elle : une épée familiale que son père avait laissée avant son départ. La femme au voile chargea les armes à bord du chariot, et les mit dans un petit coffret qu'elle ferma à l'aide d'une clé. Pendant ce temps, l'homme avait rejoint le blessé, et ils le chargèrent à bord, l'allongeant sur des sacs de toile qui contenaient de toute évidence des vêtements. Ils essayèrent de lui aménager un espace relativement confortable, mais dans son état Tarik ne se formaliserait pas de devoir dormir dans ces conditions. Il était de toute évidence épuisé, et ses muscles étaient agités de micro-contractions involontaires. La femme au voile l'examina rapidement, et s'empressa de chercher une sacoche de simples et de bandages avec lesquels elle espérait pouvoir le stabiliser.

- Votre ami va s'en sortir, ne vous inquiétez pas. Laissons Nesrine s'occuper de lui, voulez-vous ? Je m'appelle Za'Shin, et vous ?

- Lucinia, répondit-elle sans réfléchir.

- Lucinia…

L'homme médita un instant cette réponse, avant de passer à autre chose.

- Attachez le cheval de Nesrine à l'attelage, et mettons-nous en route. Chaque minute gagnée est précieuse pour votre ami.

Ce n'était que sagesse, et la jeune femme obtempéra avant que l'attelage ne se mît en route. Le sentier était de piètre qualité, mais il était toujours plus agréable d'être secoué dans tous les sens à bord d'un chariot que de devoir arpenter à pied de telles étendues. Bientôt, la guerrière acheva ses soins, et avec une souplesse étonnante elle se hissa sur son cheval qui marchait tranquillement à côté de l'attelage. Lucinia considéra qu'elle pouvait aller veiller sur Tarik, ce qu'elle fit. Nesrine avait de toute évidence de solides connaissances médicales, car elle avait appliqué des cataplasmes qui étaient censés limiter l'infection, et aider à la guérison. Ce n'était rien, mais cela permettrait sans doute au blessé de tenir jusqu'à la prochaine ville. La jeune femme laissa échapper un soupir de soulagement, et posa sa main sur le front de Tarik. Il était brûlant, et ses paupières s'agitaient comme s'il essayait de se débattre dans son rêve. Elle espérait sincèrement que son interprétation était erronée, car il aurait été réellement pesant pour un homme d'être poursuivi dans la réalité aussi bien que dans le monde des songes. Elle pria Melkor pour qu'il apaisa l'âme du guerrier, et qu'il lui accordât de trouver un peu de répit dans une existence qui semblait malheureusement faite de guerre et de sang. Cette prière achevée, Lucinia essaya de garder les yeux ouverts, mais la fatigue était telle qu'elle-même ne tarda pas à flancher. Elle s'allongea à côté de Tarik, et se laissa bercer par les cahots, avant de plonger dans un sommeil qu'elle espérait réparateur.

Mais les cauchemars n'étaient pas l'apanage du seul Tarik.


~ ~ ~ ~


- Drôle de compagnie, fit Nesrine à voix basse, en s'assurant que les deux voyageurs dormaient bien. Ils ont l'air d'en avoir vu de dures. Ses blessures… c'est une lame qui a fait ça.

L'homme hocha la tête.

- Je m'en doutais. Le Harad n'est pas un endroit où se promener à pied. Tu as remarqué que la fille avait un accent d'Umbar ?

Nouveau regard en arrière. Leurs deux passagers dormaient profondément, et n'étaient pas prêts de se réveiller. Nesrine fit « oui » de la tête.

- Tu sais comment elle s'appelle ?

Elle répondit par la négative.

- Lucinia.

Les yeux de Nesrine se plissèrent légèrement. Elle se souvenait d'avoir entendu ce nom récemment, et il lui fallut quelques secondes pour faire le lien :

- La prime ? La prime de Shahib ? Combien déjà ?

Za'Shin acquiesça :

- Dix mille vivants. Cinq mille morts. Chacun.

La guerrière jeta un nouveau regard en arrière. Dix mille pour la gamine et pour l'estropié ? Ils avaient vraiment dû taper sur les nerfs du Requin pour qu'il mette un prix aussi élevé. Cela ne serait pas suffisant pour déplacer les chasseurs de prime les plus compétents, mais avec une telle récompense tous les brigands de seconde zone seraient à l'affût pour essayer de rafler le pactole. Même morts, ils valaient encore la peine.

- Tu penses à ce que je pense ?

- Je crois… Mais c'est quand même une drôle de coïncidence, Za…

Il sourit, et répondit :

- Il n'y a pas de coïncidence… seulement le Destin.


~ ~ ~ ~


Lorsque Lucinia se réveilla, elle put observer au-dessus de sa tête le ciel étoilé. Elle s'était habituée à le voir là, suspendu à la voûte céleste comme une fresque colorée qui changeait chaque soir au gré des nuages et de la lueur que diffusait la lune solitaire. Toutefois, elle ne cessait de s'émerveiller de sa beauté, et pendant un instant elle resta à le contempler. Tout était plus simple, quand on pouvait seulement observer et se retirer en soi-même pour méditer. Agir, en revanche, impliquait des souffrances, des échecs… des morts. Le Harad était impitoyable avec ceux qui essayaient de changer le cours de leur Destin, et la mort mordait sans sommation. La jeune femme se redressa légèrement, et constata qu'ils se trouvaient encore dans le chariot, qui continuait à avancer. Cependant, l'odeur salée et le chant des mouettes lui indiqua qu'ils se trouvaient proches de la côte.

- Nous arrivons bientôt ? Demanda-t-elle, en se redressant pour examiner Tarik qui était toujours inconscient, mais plus calme.

Za'Shin, qui conduisait l'attelage, se retourna vers elle :

- Oh, vous êtes réveillée. Nous avons dû changer de plan, je suis désolé.

- Changer de plan ? Comment ça ?

Lucinia était légèrement sur la défensive, mais elle s'efforça de ne rien montrer. Elle se contenta de regarder autour d'elle, pour constater que Nesrine avait disparu. Aucune trace de son cheval non plus. L'homme sentit qu'il fallait la rassurer, et il souffla :

- Samaha est un village parfait pour faire escale quand on vient de loin, mais c'est aussi un repaire de brigands en tout genre. Nous ne pensions pas y faire véritable halte : seulement acheter quelques vivres et repartir rapidement avant d'attirer l'attention. Mais votre ami a certainement besoin de soins prolongés, et nous n'imaginions pas vous laisser seule à le surveiller. Pas au milieu d'une telle faune.

- Je m'en serais sortie, répliqua Lucinia acerbe. Et ce n'était pas notre accord. Faites demi-tour s'il-vous-plaît.

La jeune femme se redressa davantage, mais elle se rendit compte avec désespoir qu'elle n'était pas armée, et qu'elle ne pouvait pas vraiment faire plier cet homme à sa volonté. Tarik endormi, elle devait gérer seule cette situation en utilisant ses maigres ressources, notamment son esprit.

- Vous n'avez rien à gagner à nous retenir contre notre volonté. Dans son état, mon compagnon n'a aucune valeur.

L'homme rit discrètement :

- Je sais bien, je ne suis pas un marchand d'esclaves. Je ne suis même pas un brigand, vous constaterez que vous avez toujours votre or avec vous.

C'était vrai. La jeune femme était perdue. Elle ignorait ce qu'ils pouvaient bien vouloir d'elle. Ils avaient pris leurs armes, c'était un fait, mais à part cela ils ne s'étaient pas montrés agressifs ou dangereux. Elle pouvait très bien descendre de l'attelage et prendre ses jambes à son cou si elle le souhaitait, elle n'était pas sûre qu'ils essaieraient de l'en empêcher. Cependant, Za'Shin devait savoir qu'elle ne pouvait pas transporter son compagnon inconscient, et qu'elle n'irait nulle part sans lui. Il n'avait même pas besoin de la retenir prisonnière, elle était enchaînée à Tarik, et elle n'avait aucune intention de vivre un sort différent du sien.

- Suis-je votre prisonnière ? Fit-elle.

- Je ne pense pas. Vous m'avez demandé de l'aide, et je vous l'apporte dans la mesure de mes moyens. Vous laisser à Samaha aurait signé votre arrêt de mort, et vous le savez.

Elle baissa la tête. Elle aurait pu essayer de se défendre, mais elle savait pertinemment qu'il aurait suffi de quelques bandits pour venir à bout de sa résistance. Bien des choses pouvaient les motiver : si elle était reconnue, alors elle n'aurait aucun moyen de résister à d'éventuels assassins envoyés par Shahib. Elle pouvait aussi tomber sur des voleurs qui viendraient profiter de l'occasion pour la dépouiller de ses maigres biens. Tarik inconscient, ils tenteraient leur chance en se disant qu'elle n'opposerait pas une trop grande résistance. Ou bien ce pouvaient être des marchands d'esclaves à la recherche d'une femme sans défense. Ou tout simplement des porcs monstrueux qui voudraient s'amuser avec elle en profitant de ce qu'elle n'avait personne pour veiller sur son sort. La pensée de tomber aux mains de tels homme la fit frémir. Za'Shin n'était pas rassurant, mais au moins semblait-il ne pas la regarder comme un morceau de viande. A dire vrai, il ne la regardait pas le moins du monde.

Ce fut probablement ce qui l'incita à saisir sa chance.

Elle n'avait pas d'arme, pas même un objet contondant pour l'attaquer, mais elle trouva un morceau de tissu suffisamment solide. Il la prenait pour une faible femme sans danger ? Il allait voir ! Elle fondit sur lui, et enroula le tissu autour de sa gorge dans l'espoir de pouvoir l'étrangler. Il tira par réflexe sur les rênes, et immobilisa l'attelage au milieu du chemin. S'en suivit un duel de force qui, étonnamment, commença à tourner à l'avantage de Lucinia. Elle n'imaginait pas s'en sortir, mais de toute évidence la peur et le désespoir avaient décuplé ses forces et elle était capable de tenir tête à un homme qui lui rendait au moins quarante livres. Sa victoire était proche, mais elle reçut soudainement un coup d'une grande violence dans le foie qui la fit lâcher prise. Il était venu de nulle part, surgi de la nuit, accompagné du galop d'un cheval. Elle bascula sur le côté, et se retrouva face contre terre dans la poussière, alors que des pieds entraient dans son champ de vision. Une main puissance la saisit par la gorge et la releva sans la moindre difficulté.

Nesrine.

- Za ! Tu t'es fait avoir par une gamine à peine plus lourd qu'un sac de riz ?

L'homme, qui reprenait bruyamment son souffle, répondit bientôt :

- Je ne m'y attendais pas… Elle est… surprenante…

Sans attendre, Nesrine chargea Lucinia à l'intérieur du chariot, et se remit en selle en rappelant à cette dernière :

- J'ai accepté votre présence ici, c'est pas pour que vous essayiez de tuer l'un d'entre nous. J'ai eu la bonté de vous épargner cette fois, mais si vous me refaites un coup comme ça, ce n'est pas avec la hampe de ma lance que je vous frapperai, c'est clair ?

La marchande, encore un peu sonnée, opina du chef. Que pouvait-elle faire, sinon ? Elle s'était instinctivement placée entre Tarik et Nesrine, laquelle vit bien sa manœuvre et ajouta :

- Je peux aussi arrêter de soigner votre ami, et le laisser crever… J'étais partie chercher de quoi lui permettre de se remettre, mais si vous tenez absolument à ce qu'il meure…

- Non ! Cria Lucinia, avant de reprendre plus doucement. Je vous en prie, non… Je ne ferai plus rien de stupide… Mais pitié, ne le laissez pas mourir…

Nesrine planta son regard glacial dans celui implorant de la jeune marchande. Finalement, ce fut Za'Shin qui intervint pour calmer les choses, et mettre un terme à l'incident. D'une voix apaisante, il invita sa compagne de route à apporter son assistance à Tarik. A partir de ce moment, Lucinia se montra beaucoup plus docile. La vie de son compagnon était entre ses mains, et elle avait décidé de veiller sur lui sans faillir, en attendant qu'il se réveillât. Elle ne pouvait que gagner du temps jusqu'au jour où il reprendrait enfin connaissance…


~ ~ ~ ~


Tarik finit par ouvrir les yeux. Le soleil brillait et réchauffait son corps endolori, mais ne touchait pas son visage, protégé des rayons mordants par un assemblage ingénieux qui lui procurait de l'ombre. Ses mouvements attirèrent l'attention de Lucinia, qui se trouvait immédiatement à côté de lui, et qui pénétra dans son champ de vision :

- Tarik, oh par Melkor, tu es vivant !

Elle se retint de se jeter à son cou, mais lui prit la main avec tant de force qu'il sentit tout le poids de son angoisse. Elle avait les yeux brillants, mais c'était un réel soulagement pour ne pas dire une joie qu'on pouvait lire au fond de ses iris. Elle l'examina rapidement avec une aisance qui trahissait l'habitude qu'elle avait désormais à observer ses blessures pendant qu'il était demeuré inconscient. Tout semblait en ordre, et l'infection semblait avoir été contenue par les bons soins de Nesrine. La fièvre avait baissé depuis la veille, et il allait mieux désormais, même s'il était encore très affaibli sans doute. Une voix venue de l'avant du chariot parvint aux oreilles du convalescent :

- C'est bon ? Il est remis ?

- Oui ! Fit Lucinia. Passez-moi de l'eau ! Puis, ayant sans doute reçu l'outre qu'elle demandait, elle vint aider le guerrier à boire : Doucement, doucement… Ne t'étrangle pas.

La pique tira un rire léger à Nesrine, tandis que Za'Shin fronçait les sourcils. Anticipant les questions que le guerrier pouvait avoir, Lucinia essaya de l'aider à s'orienter à la fois dans le temps et l'espace. Il se souvenait sans doute de la rencontre avec le duo, mais pas davantage. Il s'était bien « réveillé » de temps en temps, quelques minutes à peine, pendant lesquelles elle avait pu lui donner à manger et à boire, mais dans son délire il ne se souvenait sans doute de rien, ou de pas grand-chose. Quelques flashes peut-être, quelques sensations, mais rien de concret. Aujourd'hui, elle le voyait à son regard qui suivait le sien et qui paraissait être connecté à la réalité, il était bel et bien présent :

- Nous sommes à quelques heures d'Umbar, tout au plus… Tu n'entends pas ?

Il y avait effectivement un bruit. Un bruit constant, assez confus pour être perturbant, mais assez unique pour être identifiable : des gens. Des tas de gens. Une longue colonne de marchands, de fermiers et de voyageurs en tout genre qui rejoignaient la Cité du Destin. Elle fourmillait d'activité, comme toujours, et la file d'humains et de bêtes s'étirait jusqu'à cette tâche sombre au loin, au bord de la baie : Umbar. Elle aida Tarik à se redresser, pour qu'il puisse constater par lui-même à quel point ils avaient progressé. Sur sa droite, au sud, il pouvait voir la mer immense qui s'étendait à perte de vue le long de la côte. Les oiseaux marins au-dessus de leurs têtes décrivaient des cercles dans les airs, en chantant. Sur sa gauche, au nord, les plaines désolées du Harad, et les collines qui marquaient la frontière avec le Désert Sans Fin.

- Tu as dormi pendant deux jours. Tu dois avoir faim.

Faim, et des questions, mais elle jugea plus utile de lui mettre une cuillère de gruau dans la bouche. C'était froid et peu ragoûtant, mais cela avait le mérite de tenir au corps, et d'avoir plus de goût que la pain rassis. A mesure qu'il mangeait et qu'il reprenait des forces, Tarik prenait conscience de son environnement. Nesrine qui, sa lance en main, le surveillait du coin de l'œil, et cet homme dont il ignorait toujours le nom qui guidait l'attelage et qui le regardait par-dessus son épaule avec un air indéchiffrable. Ce fut ce dernier qui lança :

- Bienvenue parmi les vivants, Tarik. Je m'appelle Za'Shin. Je suis content de vous voir émerger avant que nous arrivions à Umbar. Nous n'aurons pas à expliquer aux gardes pourquoi nous transportons un homme inconscient.

Lucinia baissa la tête vers le blessé, passant une main sur son front pour voir comment évoluait son état. Il allait mieux. Elle lui lança un sourire qu'elle voulait rassurant, mais ses yeux ne mentaient pas. Ils exprimaient toute son appréhension. Il semblait s'être déroulé une éternité depuis qu'ils avaient quitté Umbar, et bien que la cité eût toujours constitué leur destination, il était à la fois émouvant et effrayant de revenir ici. Face à eux, derrière ces hauts murs bâtis des âges auparavant, se trouvaient leurs ennemis. Shahib le Requin, Khaan le Serpent, et tous leurs alliés, autant de lames qui pour l'heure ignoraient leur présence ici. L'heure fatidique approchait, et la jeune femme se rendait compte douloureusement à quel point elle était mal préparée. Ici, sans arme, sans armure, sans armée, aux portes de la Cité du Destin, elle se sentait comme une condamnée à mort avançant vers l'échafaud, au rythme du cheval placide qui tirait péniblement le chariot sur lequel elle se trouvait. Tarik était blessé, à peine capable de tenir sur ses jambes, et ils avaient pour seule compagnie Nesrine et Za'Shin, deux individus dont elle ignorait les intentions. Elle aurait voulu parler à Tarik, lui exprimer ses doutes à leur sujet, et peut-être réfléchir avec lui à une solution pour entrer discrètement à Umbar. Mais les yeux acérés de la guerrière ne la lâchaient pas, et s'assuraient qu'elle ne chercherait pas à leur nuire.

Le silence dans lequel s'enfonça Lucinia était pour le moins éloquent.

Et les murs de la cité continuaient à approcher.


Membre des Orange Brothers aka The Bad Cop

"Il n'y a pas pire tyrannie que celle qui se cache sous l'étendard de la Justice"

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Issam Ibn Djamal
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Mar 9 Oct 2018 - 17:48
Issam, dans son état, ne percevait déjà plus que le son des voix des ses interlocuteurs, sans en saisir la teneur de leurs paroles. Les voix semblaient diffuses, résonner comme s’il était en train de rêver. Que pouvaient-ils se dire ? Quelle allait être l’issue de cet échange ? Il n’arrivait même plus à raisonner, encore moins à assurer sa propre sauvegarde. S’il venait à l’idée à ces deux individus des les attaquer, lui et Lucinia, il ne pourrait rien faire pour les en empêcher. C’était une situation terrible et particulièrement détestable pour l’homme qu’il était, mais il n’avait plus la force à l’heure actuelle de changer le cours des événements. Il n’avait qu’un seul désir : Lâcher prise et se laisser aller à sombrer dans l’inconscience, dans une douce torpeur où il ne ferait rien d’autre que se reposer et vagabonder dans le monde des rêves.

Dans sa presque quasi inconscience, Issam sentit qu’on le délestait de ses armes. Dans un dernier sursaut, il trouva la force de protester, mais seulement verbalement et si faiblement que ses mots étaient à peine audibles

- N…non…non…Ne faites pas…

Ces paroles furent les dernières manifestations des efforts qu’il faisait pour tenter de rester conscient, mais il finit par lâcher prise et fermer les yeux, transpirant abondamment, tremblotant malgré la chaleur, à cause de la fièvre dont il était assaillit.

Issam ne sentit pas qu’on le portait pour l’installer dans la charrette du vieil homme, ni les secousses durs aux irrégularités de la route durant le trajet. Son esprit était déjà très loin, profondément plongé dans des rêves aussi étranges qu’inquiétants, ou absurdes. Ses souvenirs les plus anciens se mélangeaient aux plus récents, tous déformés par les hallucinations du jeune homme en proie à ses délires causés par son état. Il se voyait tout jeune, dans son village d’origine. Des créatures monstrueuses qui n’avait rien d’humains, ni dans leur apparence, ni dans leur sauvagerie, attaquaient les habitants, les tuant sans pitié pour ensuite les manger. A leur tête, Uerton Khaan qui donnait ses ordres

- Tuez les, tuez les tous ! Et régalez vous de leurs chairs !

Le petit Issam était caché derrière une caisse de bois, cherchant du regard ses parents. Il vit son père se faire transpercer de part en part par les armes de ces créatures, avant qu’elles ne se jettent sur son corps encore chaud pour commencer à le dévorer. Il n’avait pu voir son visage, mais il savait que c’était lui, Djamal, celui qui l’avait conçu.

Puis, la maison dans laquelle il était caché prit subitement feu. Il quitta sa cachette pour, non pas fuir l’incendie, mais s’y engouffrer au beau milieu.

- Pas par là- lui hurlait une voix féminine -Pas par là, mon enfant !

Issam se retourna pour chercher sa mère du regard, se repérant au son de sa voix. Elle était là, pas loin, mais impossible de distinguer son visage.

C’est là que Uerton Khaan apparut à travers les flammes et commença à dévorer le cou de la femme qui avait enfanté le jeune Issam. Elle semblait ressentir une certaine extase à se faire manger ainsi car elle souriait, fermait les yeux, comme transportée. Khaan regarda le jeune homme, le bas de son visage maculé de sans qui dégoulinait le long de sa bouche.

- Regardes ce que tu as fais, tout ça, c’est ta faute ! J’ai mangé Makhtar par ta faute !

Le jeune Issam se rappela soudain de Makhtar. Il l’avait sévèrement mutilé, devant les yeux de Uerton Khaan. Mais pourquoi ce dernier l’avait-il mangé ? Pourquoi c’était sa faute ? Ce rêve était absurde et incompréhensible.

Alors qu’il regardait Khaan se remettre à dévorer le cou de sa mère qui non seulement se laissait faire, mais en plus en jouissait, Issam perçut une autre voix qui résonnait dans sa tête. Une voix masculine, calme, puissante et pleine de force, une voix qui lui semblait familière.

- N’oublies pas qui tu es, Issam, tout ce qu’on t’a apprit. N’oublies pas la Confrérie des Ombres.

- Père… Aidez moi, père !

- Non, mon fils, tu dois te débrouiller seul !

Mais pourquoi Issam l’avait-il appelé ainsi ? Il n’était pas son père, il était juste son mentor, celui qui lui avait enseigné la voie des ombres. Pourquoi l’appelait-il « Père » ? C’était aussi absurde que logique dans la mesure où il avait joué le rôle de celui qui n’avait pu le faire car tué trop tôt.

Cet étrange rêve fut interrompu par un brusque et bref réveil de Issam au moment où le chariot subissait une énième secousse. Il ouvrit les yeux, mais son esprit était encore trop endormi pour qu’il ne perçut quoi que ce soit. Le jeune homme ne se rendit pas compte que la nuit était tombée, encore moins de l’échange tendu qui s’était déroulé entre Lucinia et ses interlocuteurs. Ce brusque réveil ne dura que quelques secondes au bout desquelles il se rendormit tout aussi rapidement qu’il s’était réveillé.

Il ne fallut guère longtemps avant qu’il ne replonge dans ses étranges rêves. Cette fois, il se voyait tel qu’il était actuellement, c'est-à-dire, un adulte, un assassin formé et apte. Cela dit, il était inquiet, honteux et frustré. Il se trouvait dans la salle où le Maître Assassin lui avait donné pour mission de se rendre à Umbar pour y contacter ses commanditaires. Le Maître Assassin se trouvait là justement, devant lui, le toisant sévèrement. Mise à part eux deux, il n’y avait personne dans cette salle froide et silencieuse. L’aube venait de pointer et les rayons du soleil matinal passaient déjà au travers des fenêtres de la pièce.

- Qu’est ce que tu as fait ? Tu n’as pas honoré ton contrat !

- Maître, ce sont des traîtres, ils m’ont trahit, ils nous ont…

- Tais toi ! Tu n’as aucune excuse, tu avais une mission à remplir, tu as échoué, Issam et la honte de ton échec rejaillit sur nous. Tu seras exécuté demain !

Disant cela, le Maître Assassin tourna les talons et se dirigea vers la sortie, laissant Issam seul. Le jeune homme ne chercha même pas à fuir le phare malgré les possibilités qu’il avait de le faire. Il accepta sereinement son destin et resta debout, immobile, seul, silencieux, pour attendre l’exécution de la sentence.

Issam finit par ouvrir les yeux, après maints rêves engendrés par ses délires fiévreux et ses souvenirs. La lumière du soleil était aveuglante mais sa chaleur réconfortante. Il se sentait ballotté dans tous les sens, sans réaliser qu’il était dans un chariot. Son esprit était encore embrumé et il se sentait faible, mais sa fièvre était tombée.

- Tarik, oh par Melkor, tu es vivant !

Vivant, oui, il l’était. L’exécution qui lui était promise n’avait pas eut lieu et il semblait se trouver bien loin du berceau de la Confrérie des Ombres. Son esprit remit rapidement tout à sa place, lui permettant de distinguer le rêve et la réalité et se rappelant des derniers événements qui avaient précédé sa chute dans l’inconscience.

Avant qu’il ne réponde, une voix masculine se fit entendre, venant de derrière lui.

- C'est bon ? Il est remis ?

- Oui ! Passez-moi de l'eau ! –répondit Lucinia-.

La jeune femme reçut bien vite ce qu’elle demandait, avant d’en porter le goulot aux lèvres de l’assassin. Ce dernier bu à grandes gorgées, sa bouche et son gosier sec ne pouvant qu’accueillir avec gratitude l’eau qui s’écoulait dans son estomac.

- Doucement, doucement… Ne t'étrangle pas.

La jeune femme finit par lui ôter de force la gourde qu’il aurait sans doute vidé jusqu’à la dernière goutte si elle l’avait laissé faire. Ce faisant, elle l’aida à retrouver ses repères en lui apportant les informations qui lui permettraient de connaître leur situation actuelle. Pour l’aider à reprendre des forces, elle l’aida même à avaler un peu de gruau.

Ses réflexes d’assassins revinrent rapidement après les attentions de Lucinia et il se mit à examiner son environnement immédiat. Il reconnu Nesrine, la guerrière au visage voilé et armée d’une lance, montée sur un cheval. Sa silhouette était gracieuse et athlétique et elle ne les lâchait pas du regard, ni lui, ni Lucinia.

Le conducteur de l’attelage, qui se présenta sous le nom de Za’Shin, était là lui aussi. Son visage revint à l’esprit de Issam, ainsi que la rencontre ayant eu lieu avant qu’il ne perde conscience.

Il y avait quelque chose de pesant dans cette atmosphère. Certes, ils n’étaient pas seuls, il y avait toute une foule de personnes allant et venant de Umbar et le chariot se fondait dans la masse. Mais Lucinia semblait inquiète et le regard sévère de Nesrine qui les surveillait n’arrangeait rien. En vérité, depuis le début, il y avait quelque chose qui n’allait pas, mais Issam ne s’en était pas tout de suite rendu compte, encore trop affaiblit par son épreuve. Il inspecta ses blessures pour constater qu’elles avaient été traitées, et d’une façon plus que correct. Le jeune homme fixa Lucinia avec des yeux interrogateurs. Cette dernière lui répondit par un signe de tête en direction de Nesrine.

- C’est vous qui avez fait ça ? Merci !

- Je n’avais pas le choix. Vous n’auriez sans doute pas passé la nuit si je ne m’étais pas occupé de vos blessures. J’espère ne pas avoir commis une erreur en vous soignant, mais si tel est le cas, je préfère vous prévenir que je ne vous laisserai pas assez de temps pour me le faire regretter.

Les choses étaient claires et bien que Issam acquiesça silencieusement de la tête, il ne pu s’empêcher de penser que sa vie ainsi que celle de Lucinia étaient entre les mains de ces étrangers. Ce n’est pas parce qu’elle lui avait sauvé la vie que ses intentions étaient bonnes. Peut être avait-elle un intérêt dans cette affaire.

- Je comprends, mais à mon tour de vous prévenir. Vous m’avez rencontré dans un bien sale état, je le reconnais, mais sachez que je possède des compétences qui feront de moi un adversaire que vous n’aimeriez pas avoir à combattre et ça, même sans armes. Alors j’espère que vous avez effectivement en tête de nous aider à entrer dans Umbar sans nous porter préjudice car si tel est le cas, je ne mourrai pas avant de vous l’avoir fait payer… à tous les deux.

Issam n’était certes pas en position de force et par conséquent, savait très bien qu’il aurait peu de chances de mettre ses menaces à exécution. Il y avait beaucoup de bluff dans ses paroles, mais il connaissait ses capacités et savait qu’il était tout à fait capable de tenir ses promesses, aussi difficiles soient elles. Et puis, à l’heure actuelle, il n’avait plus grand-chose à perdre, surtout que le rêve qu’il avait fait concernant son retour au phare de la Confrérie et la sentence qui avait été décidée pour lui l’avait profondément marqué. Car si c’était un rêve prémonitoire (paraît il que cela existait), il se savait de toute façon condamné, alors autant mourir utilement et en beauté, en emmenant ses ennemis avec lui.

- Du calme, tous les deux- Intervint Za’Shin –Personne ne va tuer personne. Sauf si vous continuez à jouer à qui est le meilleur alors que nous approchons des portes de la ville. Si vous voulez nous faire tous arrêter ou tuer, continuer votre petit jeu est le meilleur moyen de le faire.

- Où sont mes armes ?

- Elles sont là, Tarik ! – Répondit Lucinia en montrant le coffre fermé à clé, chose que réalisa l’assassin lorsqu’il tenta de l’ouvrir -.

- Je ne vous demanderai pas pourquoi elles se retrouvent dans un coffre fermé à clé car la réponse est tout à fait logique, j’aurais fais la même chose à votre place, mais à présent, je vous demande de me les rendre !

- C’est hors de question ! – claqua sèchement Nesrine -.

- Ecoutez, vous ne nous connaissez pas et vous ne nous faites pas confiance, j’en conviens, mais, sachez que c’est réciproque. Vous nous avez certes apporté de l’aide et nous vous en remercions pour ça. Mais notre situation nous empêche de nous fier à vous et à qui que ce soit. Si nous n’avons rien à craindre de vous, il en sera de même pour vous, mais je veux un gage de votre bonne foi, rendez moi mes armes ou je saute du chariot avec ma campagne de route. Vu la faible distance qui nous sépare des gardes, ils verront très bien ce qu’il se passe et vous poserons des questions qui seront sans doute très embarrassantes pour vous.

- Et vous vous ferez tuer, est ce vraiment sage ?

- Et vous vous ferez vous aussi tuer. Est-ce cela que vous voulez pour vous, pour elle ?

Issam se sentait acculé, mais il faisait en sorte de tout faire pour que ses deux interlocuteurs se sentent dans la même situation. Même si Umbar accueillait des gens peu recommandables et même si il se passait de bien mauvaises choses en son sein, nul doute que la fuite de deux personnes juste avant d’arriver au poste de garde, n’allait pas passer inaperçu, encore moins laisser ces derniers indifférents. Et puis rien ne certifiait que Issam et Lucinia seraient tués au cours de cette opération.

La tension était à son comble. Chacun devait prendre une décision et vite, le chariot approchait et Issam bandait déjà ses muscles, prêt à bondir hors du chariot en entraînant Lucinia avec lui.
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