[Tales] - Les chroniques de la Cité Blanche

Aller en bas 
Hadhod Croix-de-Fer
Seigneur de la Moria
Seigneur de la Moria
avatar

Nombre de messages : 3168
Age : 26

~ GRIMOIRE ~
- -: Nain de la Maison des Sigin-tarâg.
- -: 189 ans.
- -:

Mar 19 Juil 2016 - 21:17
Les chroniques de la Cité Blanche





- Vous dites que cette femme, cette...

- Adaira, Intendant.

Le Général n'avait répété ce nom qu'à contrecœur. Il avait déjà mal digéré le fait qu'elle ait été présentée devant lui pour parlementer comme si elle était son égale. Qu'un haut placé comme l'était l'Intendant d'Illicis redemande son nom ne faisait que lui accorder encore davantage d'importance. Cela lui donnait un crédit et une légitimité que Cartogan, lui, ne reconnaîtrait jamais à cette sauvageonne.

- Oui. Vous dites qu'elle aurait été prête à négocier davantage ?

Cartogan regrettait presque de lui avoir livré autant de détails. Pourtant c'était la meilleure chose à faire, car s'il n'apprenait pas les détails de sa bouche, l'Intendant d'Illicis les obtiendrait par le truchement des officiers ou par le bouche à oreille, ce qui serait bien pire. Même maintenant qu'il se trouvait à l'abri dans la fraîcheur bienfaisante des appartements du palais, le souvenir de ces négociations revenait s'emparer de son esprit comme un mauvais rêve qui réapparaissait sans cesse. Il s'était vu chargé de plusieurs missions aussi délicates par le passé, contre des ennemis bien définis, des ennemis héréditaires du Gondor. Là, les choses avaient été bien différentes. Tout lui paraissait si irréel, si bizarre : la peau crasseuse de ses interlocuteurs qu'on aurait cru sortis tout droit de quelque sombre mine ou caverne de sous la terre, leur organisation hiérarchique si déconcertante, leur stratégie de faire passer leur peuple pour la victime et le Gondor comme un fautif, l'obscur mystère de leurs origines... on aurait presque dit des spectres vengeurs et morbides venus les hanter.

- C'est exact oui, si elle en avait eu l'autorité, ce qui n'est pas le cas. Je vois maintenant clairement leur petit jeu : ils ont convié autant de grandes figures de leur peuple qu'il leur était possible pour impressionner le Général de Minas Tirith. Cinq. Cinq ! Comme si de cette manière ils avaient pu me forcer la main... Mais ça ne changera pas grand chose : les renforts de nos provinces écraserons ces envahisseurs... – sans crier gare il frappa de façon fulgurante de la paume de la main sur le bureau verni de l'Intendant. Ce geste soudain et le bruit qui s'ensuivit provoquèrent un léger sursaut chez ce dernier, mais le Général continua sa phrase comme si de rien n'était – ... avec la même facilité que je viens d'écraser cette mouche sur votre bureau.

- Oh, nous aurons la victoire, Général Cartogan, cela ne fait aucun doute... fit une voix.

Les yeux de Cartogan lancèrent des éclairs. La porte s'ouvrait lentement pour dévoiler celui qui venait de s’immiscer de façon intempestive dans la discussion. La longue robe bleue ne laissait déjà que peu de doute quant à son identité, mais lorsque se dessinèrent la barbe soigneusement peignée et les longs cheveux grisonnants, le Général de Minas Tirith se demanda comment le vieux conseiller avait pu passer outre le corps robuste de l'officier en faction.

- Erelas, aboya-t-il, est-ce ainsi que vous protégez notre confidentialité !?

L'homme incriminé se présenta au seuil de la pièce. Il portait une armure de très bonne façon, une cape noire impeccable qui lui pendait dans le dos, et sur le visage une expression qui trahissait sa gêne. Il n'eut toutefois pas le temps de se justifier devant son supérieur.

- Laissez, Général ! fit la voix claire de l'Intendant. Le sieur Alatar m'avait demandé une audience durant cette matinée, j'ai donc signifié à votre capitaine de le laisser entrer sans protocole, lui et lui seul. Je n'ai pas vu le temps passer. – puis se tournant vers le nouvel arrivant – J'avais à m'entretenir de nombreuses choses pressantes avec le Général, tant et si bien que son entrevue avec moi a légèrement empiété sur la vôtre, vous m'en voyez navré.

- Sa présence ne m'importune point, mon bon Intendant. Mais je ne suis pas venu critiquer la manière dont ont été menées les négociations avec ces gens, encore que je pourrai avoir quelques mots à dire si j'en avais le loisir. Elles ont eu une fin prématurée, et c'est bien regrettable. Mais ce sont des choses encore plus importantes que je veux aborder avec vous.

Le dos bien calé contre le rembourrage de son grand fauteuil, Alcide ne bougea pas le corps d'un pouce, se contentant de hocher légèrement la tête pour l'inviter à poursuivre. Objectivement, il n'avait pas à craindre ce que le vieil homme allait dire. Il était l'Intendant de Gondor, personne la plus haut placée après le Haut Roy, et n'avait pas à avoir peur de quiconque, encore moins lorsque ce quiconque n'avait aucune fonction officielle dans la hiérarchie. Et pourtant... pourtant... peut-être était-ce justement parce que le vieux sage n'était pas son subordonné qu'une once de culpabilité s'insinua en lui. Il savait quel sujet l'autre était sur le point d'aborder, et il savait aussi qu'en l'occurrence lui, Alcide d'Illicis, était pris en faute, un peu comme un petit garçon doucement réprimandé par sa gouvernante pour n'être pas à jour dans ses devoirs d'école.

- Je suis venu vous parler de la Missive qui vous a été apportée par le sieur Makiaveel, et que j'ai co-signée. Je sais pertinemment que je n'ai pas le pouvoir de vous dicter une marche à suivre, et l'aurais-je que je ne m'en servirais pas pour vous forcer à agir contre votre volonté, ou forcer le roy Méphisto à agir contre sa volonté. Mais j'ai le souci du devenir des peuples de cette terre, et du peuple gondorien en particulier. C'est pourquoi me voici à nouveau devant vous, mon bon Intendant. – Il marqua une courte pause, juste le temps de passer la main dans sa longue barbe – L'envoi d'expéditions pour rechercher ces « artéfacts des temps anciens » ne devrait pas être ajourné d'avantage, si vous voulez mon avis...

- Ah oui, vraiment ?

Et l'Intendant et le vieux conseiller se tournèrent vers Cartogan, de la bouche duquel s'étaient échappés ces trois mots au ton plein de dédain.

- Pour quelqu'un qui dit ne pas vouloir nous dicter la marche à suivre, c'est un peu fort ! Je n'ai jamais eu confiance en vous, vieille barbe, toujours à vous mêler de ce qui ne vous regarde pas, à arpenter les couloirs et à écouter aux portes, à disparaître pendant un temps puis à réapparaître quand la situation vous semble la plus profitable... et à nous annoncer sans cesse le malheur. A nous l'annoncer, ou à nous l'apporter, on ne sait pas trop au juste. Je vous le dit bien en face, ce n'est que parce qu'elle est signée de huit autres noms, dont la plupart sont réputés et dignes de confiance, que nous voulons bien croire tant soit peu à la véracité de votre lettre. Mais nous agirons selon notre bon vouloir et quand nous le déciderons. Pourquoi ? Parce que quelle que soit l'importance de ces mises en garde, des événements bien plus préoccupants se déroulent à seulement quelques lieues d'ici !

- Messieurs !


Alcide s'était levé de son siège, la main droite en l'air pour empêcher les choses de dégénérer. Son visage était grave, mais on n'y voyait nulle trace de courroux.

- Je vous en prie, rappelez-vous que nous sommes tous dans le même camp. Alatar, je vous l'assure, les mises en garde contenues dans cette missive ne sont pas restées lettres mortes. Mais nous partions presque de zéro : il nous a fallu récupérer des renseignements, choisir les personnes de confiances qui pouvaient être mises dans la confidence et qui avaient le profil adéquat à ce type de mission au long cours. Les équipes se forment, croyez-moi ; il ne s'agit que d'une histoire de jours, ou tout au plus de semaines, pour qu'elles soient fin prête. Soyez bien conscient des efforts de notre Général ici présent pour que tout puisse être préparé dans le plus grand secret. Cela prend du temps.

- Justement,
rétorqua doucement Alatar avec un sourire à la fois bienveillant et empli de tristesse. Cette affaire concerne le Gondor dans son ensemble, et pas seulement les soit-disant hautes sphères d'initiés. C'est toujours la même chose, ce sont ceux qui sont les plus concernés par ce danger qui en savent toujours le moins : les petites gens, les habitants de Minas Tirith, le peuple gondorien dans son ensemble. Oui, le peuple ! Mais je me doute bien que le Général tienne à ce que nul autre que lui ne soit au courant de ces choses...

Le vieil homme salua respectueusement l'Intendant d'Illicis avant de se tourner vers Cartogan. Il le regarda droit dans les yeux tout en levant l'index en signe d'avertissement.

- Si vous continuez à agir de la sorte, Général, cela va vous retomber dessus. Ce ne sera pas faute de vous avoir mis en garde.

Après quoi il tourna les talons et marcha d'un pas déterminé en direction de la porte, les pans bleus de sa robe voletant derrière lui tout comme les longues mèches de sa chevelure.




The Half Cop
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Hadhod Croix-de-Fer
Seigneur de la Moria
Seigneur de la Moria
avatar

Nombre de messages : 3168
Age : 26

~ GRIMOIRE ~
- -: Nain de la Maison des Sigin-tarâg.
- -: 189 ans.
- -:

Lun 26 Sep 2016 - 17:48

La porte n'était pas bien épaisse et la Dame de Ronce pouvait entendre les gémissements qui s'élevaient de l'autre côté. Les Maisons de Guérison avaient subi un réaménagement il y a quelques années, après l'épisode de la grande peste qui avait fait trembler le peuple, les dirigeants et presque les murs de la Cité Blanche. Aux grandes salles où étaient allongés les blessés et les malades qui n'étaient pas contagieux avaient été ajoutées des pièces de taille bien plus réduites, qui devaient accueillir les patients susceptibles de transmettre leurs maux par voie aérienne. Mais également ceux dont le mode de transmission de la maladie n'était pas encore connu, autrement dit les malheureux qui avaient attrapé quelque chose que les guérisseurs ne connaissaient pas. La superficie des bâtiments n'avait pas été agrandie faute de place : les tailleurs de pierre et les maçons avaient simplement reçu l'ordre de bâtir de nouvelles cloisons pour créer ces salles spéciales.

- Son état a-t-il évolué depuis ce matin ? demanda-t-elle au guérisseur qui lui faisait face.

- La fièvre vient de redescendre, madame, mais il se plaint maintenant de douleurs intenses dans l'abdomen. Il a l'impression qu'on fait des nœuds avec ses boyaux, ce sont ses termes. Ça se passe exactement comme... comme...

Dalia perçut avec une certaine compassion son regard et son discours alarmés. Il avait toujours été très professionnel dans son travail, soignant aussi bien dans l'enceinte des Maisons que partout ailleurs dans la cité lorsque les cas l'exigeaient. Sa volonté de bien faire et son caractère consciencieux lui avaient valu bien des éloges de la part des guérisseurs-en-chef, et la Grande Guérisseuse de Minas Tirith n'allait pas sans le savoir. Mais cette fois la maladie semblait résister à ses talents.

- Comme pour ce pauvre garçon d'écurie ?

Le médecin acquiesça d'un hochement de tête.

- Oui madame, et comme les cinq autres. Je lui ai administré une décoction d'angélique autour de midi, mais il n'y a pas eu d'amélioration notable. Je viens de lui donner de la cannelle pour éviter les spasmes, mais j'ai bien peur que qu'elle ne fasse qu'atténuer les symptômes et retarder l'inévitable. Je n'ai jamais vu de maladie si fulgurante depuis l'apparition des symptômes jusqu'au décès.

Les nouvelles qu'elle venait d'entendre à travers le cache-nez du guérisseur étaient loin d'être engageantes. Et fait, elles étaient franchement mauvaises et la Dame de Ronce sentit monter en elle une bouffée de chaleur, toute Grande Guérisseuse qu'elle fût. L'enchaînement de symptômes inédit et la nature foudroyante de ce mal faisaient de cette pathologie une dangereuse inconnue, une inconnue qui pouvait semer la terreur et la désolation parmi le peuple. On en était pas encore là, mais on pouvait vite prendre le chemin de l'épidémie. Il y avait eu six cas dans les bas quartiers, tous plus ou moins près des écuries. Mais aujourd'hui la maladie avait semble-t-il gagné les niveaux intermédiaires. Le malade qui avait eu le droit d'être amené ici était un bourgeois d'une cinquantaine d'années qui s'était rendu chez un maréchal pour faire ferrer à neuf les chevaux de son attelage.

Dalia resta muette un instant, les sourcils froncés et l'air grave.

- Essayez la ronce, dit-elle enfin.

- Je vous demande pardon ?

- La ronce, Iohil, la ronce. Elle est méconnue en tant que telle, mais a le pouvoir de traiter les coliques. Ça ne le guérira pas, mais ça peut lui faire gagner du temps et vous permettre de tester d'autres procédés. Et en désespoir de cause, perdu pour perdu, quand tout ce que vous aurez tenté se sera révélé vain je vous autorise à essayer...

- Dame de Ronce !

Pris qu'ils étaient dans leurs discussion, Dalia et Iohil ne purent réprimer un sursaut devant l'arrivée impromptue du gardien des Maisons de Guérison.

- Dame de Ronce, répéta ce dernier, le conseiller Alatar souhaiterait s'entretenir avec vous. Je l'ai guidé jusqu'à votre bureau, où il vous attend. J'espère ne pas avoir outrepassé mes fonctions ?

- Vous avez bien fait, rassurez-vous. Je tiens Alatar en grande estime et je me serais sentie assez mal à l'aise de devoir faire attendre une personne de sa qualité sur le pas de la porte.

Le gardien, visiblement soulagé, la salua avec respect et tourna les talons.

- Navrée Iohil, une autre affaire m'appelle. Je vous souhaite bon courage, et ne désespérez pas. Souvenez-vous que dans notre métier la persévérance est l'un des maîtres mots. Je reviendrai vers vous aussi vite que possible.

Elle fila à son tour jusqu'à l'escalier qui descendait à l'étage d'en-dessous, jetant un dernier regard en arrière pour voir le guérisseur entrouvrir la porte de la chambre et se glisser prestement à l'intérieur avant de la refermer. La pratique de la médecine demandait parfois bien du courage. Tandis qu'elle descendait les volées de marches, son esprit essayait vainement de conjecturer quant à l'origine de cette nouvelle maladie, puisqu'apparemment c'en était bien une : un phénomène de ce genre ne pouvait venir de nulle part, ni s'être créé à partir de rien. Il était évident que les équidés avait quelque chose à voir dans l'histoire, mais à quel niveau elle l'ignorait. Elle s'apprêtait à réfléchir aux mesures à prendre pour contrer cette menace lorsqu'elle s'aperçut qu'elle était arrivée devant la porte de la pièce qui lui était réservée. Le vieil homme à robe d'azur se trouvait déjà à l'intérieur.

- Je suis désolée de n'avoir pu vous rendre visite Alatar... la situation est plus que préoccupante pour moi avec ces nouveaux décès. Une épidémie comme celle d'il y a sept ans serait une épreuve abominable pour le Gondor et pour son peuple.

- Je comprends, chère Dame de Ronce. C'est justement en vertu de votre volonté de toujours servir le peuple que je viens m'adresser à vous, plutôt qu'à un autre signataire.

Voyant qu'elle n'opposait pas d'objection et se contentait d'attendre la suite, le vieil homme poursuivit :

- Comme je vous en avait fait part la semaine dernière, je suis désespéré par la position attentiste de nos dirigeants et indigné par leur choix de ne pas révéler l'information. Nulle chance de retrouver le moindre artéfact sans recherche, que diable ! Mais voyez... Cette lettre, c'est Pallando qui vient de me la faire parvenir...

Il lui tendit le plis qu'il avait en main. La Grande Guérisseuse prit le temps de le lire de bout en bout avant de darder ses yeux dans ceux d'Alatar. Son regard s'était durci.

- Oui, se dépêcha de dire le conseiller, je sais que la manœuvre n'est guère délicate, mais quel autre choix avons-nous ? Nous le faisons pour une cause juste, c'est ce qui compte. Peu importe si le chemin est tordu pourvu qu'on arrive à destination. Révélons le danger des objets de pouvoir au peuple, vous et moi ! Les informations contenues dans cette lettre justifieront amplement notre action et nul ne pourra nous blâmer. Pas même l'Intendant !

L'expression sur son visage était à la fois implorante et anxieuse. Dalia de Ronce pouvait considérer à tort le subterfuge comme une action mauvaise et le dénoncer, il le savait. Il avait choisi de prendre le risque afin d'obtenir son appui, l'appui de la Guérisseuse tant aimée par les habitants et tant respectée par les grands de la cité. Que choisirait-elle d'être maintenant qu'il venait de lui faire part de son projet, la noble gondorienne intransigeante avec la loi, ou l'avisée signataire prête à tout pour la morale ?

- Alatar, écoutez-moi. Je... je sais pourquoi vous agissez ainsi, mais nous ne pouvons pas outrepasser tous les protocoles pour y arriver. Pas tant que nous ne serons pas totalement au pied du mur. Faire une annonce publique de notre propre chef sera jugé comme étant de la trahison, sans doute même de la haute trahison et vous savez fort bien comment nous finirons.

- Alors nous allons laisser passer l'occasion, c'est ce que vous êtes en train de me dire ?

- Non, répliqua-t-elle. Mais il faut agir selon la loi. Il faut donner cette... information à l'Intendant Alcide. Quand il sera au courant, il comprendra la nécessité de hâter les choses. En tout cas je l'espère.




The Half Cop
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Alcide d'Illicis
Intendant du Gondor
avatar

Nombre de messages : 8
Rôle : Comte de Linhir

~ GRIMOIRE ~
- -: Homme de Gondor
- -: 41 ans
- -:

Jeu 29 Sep 2016 - 21:41
La salle du trône n'avait pas connu pareille affluence depuis le mariage royal. Tous les notables de la cité y avaient été convoqués à la quatrième heure après le lever du soleil, et l'écrasante majorité avait répondu présent. Il y avait là les hauts-gradés de l'armée et un grand nombre de gradés plus modestes. Le récent rappel des troupes avait eu pour effet de concentrer une partie des officiers gondoriens provinciaux dans la capitale, et tout comme leurs homologues exerçant ici ils avaient reçu un pli les conviant à ce rassemblement. Le plus puissant d'entre les militaires, le Général Cartogan, ne faisait pas exception. Était également présente toute la noblesse, et parmi eux Alcide discernait certaines personnes dont il avait craint le regard ces derniers temps : Marco Volo et son costume fantasque, Niklas Makiaveel avec son air toujours aussi sérieux, la grande guérisseuse Dalia de Ronce qui semblait avoir l'esprit ailleurs, et le conseiller Alatar dont la barbe poussait toujours plus longue. De nombreux représentants de la haute et de la moyenne bourgeoisie avaient aussi été conviés. Les personnes les plus importantes avaient eu le droit de s'assoir sur des sièges capitonnés aux pieds galbés, tandis que les autres devaient faire le pied de grue sous les alcôves tout autour de la salle avec les statues des rois de jadis.

Alcide appréhendait ce moment. Ce n'était pas tant le fait de prendre la parole devant un si large public qui l'impressionnait, car son titre l'avait habitué à ce type de performance et il se débrouillait fort bien dans cet exercice. C'était autre chose... Il savait qu'il y avait dans l’assistance des personnes qui remettaient presque ouvertement en cause sa politique et la façon dont il avait traité les dernières affaires et il se demandait comment ces gens-là réagiraient à son annonce si tardive. Ce sentiment de crainte lui déplût : il était l'Intendant de ce royaume, il ne devait pas se laisser aller à ce genre de pensées. Seul le Roy pouvait juger ses actes et ses décisions, et personne d'autre. Ce n'était pas sous la pression qu'il avait décidé de faire cette allocution, mais au vu d’éléments nouveaux.

Assis sur le trône des Intendants, d'Illicis savait que les informations qu'il était sur le point de révéler à son peuple amèneraient de grands bouleversements dans les temps à venir, pour le bien ou pour le mal. Pour le bien, il l'espérait sincèrement. Et comme si l'atmosphère n'était pas déjà assez pesante comme ça, le souvenir de la soirée de l'avant-veille refit surface, tel un malin fantôme revenant le hanter...

♦ ♦ ♦

- Voulez-vous quelque chose à boire ? demanda-t-il à ses deux hôtes.

Tandis qu'il posait cette question, il ne put s'empêcher de se demander ce qu'ils pouvaient bien vouloir de lui, pour avoir réclamé en urgence une audience dans ses appartements privés. Certes il avait bien une idée du sujet qu'ils allaient aborder, mais il ne voyait pas en quoi la donne pouvait avoir changé depuis qu'il avait opposé son refus aux érudits. Chacun des deux attendit poliment que l'autre formule sa réponse, tant et si bien qu'Alcide commença à croire qu'il n'en obtiendrait aucune. Finalement Alatar écouta sa galanterie et fit signe à Dalia de parler en premier. Pour elle se serait un vin de pêche ; le vieux conseiller opta quant à lui pour un verre d'hypocras. Lorsque tous deux furent servis, Alcide se versa une goutte de vin rouge des Côteaux du Dor-en-Ernil et ils trinquèrent machinalement à la prospérité du royaume comme le voulait la coutume.

Le Comte de Linhir termina rapidement son verre et le posa sans grand ménagement sur le guéridon à côté d'eux, comme pour enjoindre ses deux visiteurs d'en venir au fait. Le conseiller et la guérisseuse échangèrent un regard furtif et cette fois-ci se fut Alatar qui prit la parole en premier...

- Monsieur l'Intendant, nous sommes venus vous faire part d'une information de la plus haute importance...


♦ ♦ ♦

L'Intendant d'Illicis se leva lentement de son siège et prit une profonde inspiration. Les murmures qui parcouraient indistinctement la grande salle s'évanouirent aussitôt. Son visage sévère, sa mâchoire serrée et l'intensité de son regard de saphir donnaient l'impression qu'il était sur le point d'annoncer qu'Eru Ilúvatar lui-même avait décidé d'engloutir le Gondor sous les flots grondants de Belegaer.

- Peuple de Minas Tirith et de Gondor. Si je vous ai réunis aujourd'hui, c'est pour vous faire part d'une information de la plus haute importance.

Clair. Direct. Pragmatique et sans fioriture. C'est ainsi qu'il voulait son discours. Il ne voulait pas avoir l'air de ces historiens passionnés et de ces mystiques éthérés qui ne cessaient de déblatérer leurs tirades  sur l'ancien temps, sur le pouvoir de la magie et sur l'insignifiance des gouvernements humains en comparaison. Non, il laissait cela aux romantiques et à ceux qui avaient le temps de s'accorder ces épanchements.

- Une missive vient de nous être adressée, au Roy, à moi-même, ainsi qu'aux suzerains de plusieurs autres royaumes. Une missive pour nous mettre en garde face à un danger qui nous menace. Elle a été signée de neuf noms prestigieux, dont certains des porteurs sont présents ici, en ce moment-même.

Son regard s'attarda sur les premiers rangs, sans pour autant qu'il ne précise de qui il s'agissait. De nombreuses têtes se tournèrent d'un côté puis de l'autre dans l'assistance, puis revinrent peu à peu dans leur position initiale. Tous étaient suspendus aux graves paroles de l'Intendant, souhaitant ardemment connaître la nature du nouveau danger qui les menaçait. S'il venait leur annoncer la présence d'une armée ennemie aux alentours de Cair Andros, il s'y prenait un peu tard...

♦ ♦ ♦

- Mon ami Pallando, qui se trouve actuellement à Annúminas, vient de m'adresser une lettre qui m'a à la fois réjoui et inquiété.

Passant sa main dans les plis bleus de sa robe, il en sortit un petit bout de papier plié d'une manière sophistiquée.

- Il m'y raconte les événements récents dans le royaume du nord et son point de vue sur ces événements. Entre autres choses, il me fait part de sa joie et de son espoir de voir des aventuriers, solitaires ou en groupes, quitter de temps à autres la capitale sans en donner la raison et partir dans des directions diverses. Il y eut par exemple un dénommé Thorondil qui partit un beau jour en compagnie de son serviteur et qui, escorté par deux soldats, prit le chemin des Hauts des Galgals où s'élèvent les tombes des anciens seigneurs de Cardolan. Les Galgals, région à l'atmosphère ésotérique s'il en est. Et que dire de ce groupe de...

- Montrez-moi cette lettre, coupa Alcide, ce sera plus simple.

- Oui, bien entendu. Tenez monsieur l'Intendant.


♦ ♦ ♦

Alcide quitta un instant la foule des yeux. Il porta sa main droite sur l'imposant accoudoir de marbre du Trône des Intendants. On aurait dit qu'il se saisissait de quelque chose qui y avait été déposé au préalable mais qui était jusqu'alors resté inaperçu de la foule en contrebas. Lorsqu'il leva la main vers les clés de voûte du plafond, tous purent voir qu'il s'agissait d'une feuille de parchemin.

- Ceci, poursuivit-t-il, est la Missive envoyée par les grands érudits de la Terre du Milieu. Il y est dit que plusieurs événements récents laissent à penser qu'un groupe de personnes formant une organisation cherchent à mettre la main sur des objets du passé... des artéfacts aux puissantes propriétés qui demeurent aux quatre coins du monde et qui leur seraient d'une grande utilité. Si c'est le cas, ne nous faisons pas d'illusion sur les desseins de ces individus, et imaginons simplement quelles catastrophes pourraient provoquer les membres de la Fraternité de Yavannamirë – puisque leur communauté semble être connue sous cette dénomination – s'ils venaient à user d'objets aussi puissants que celui qui apparut à la fin du Troisième Âge pour notre malheur.

Ce dernier mot se répercuta en échos sous le haut plafond. Au bout de quelques secondes s'installa un silence tendu et pesant, pendant lequel chaque gondorien ici présent, chaque capitaine, chaque commandant, chaque noble et chaque bourgeois, chaque homme et chaque femme essaya d'assimiler, de réaliser ce qu'il venait d'entendre.

- Notre seule chance est de les prendre de vitesse, de dénicher ces objets avant eux pour le bien de tous !

Il se sentit presque ridicule. Quelques semaines plus tôt il considérait encore tout ce qui touchait au surnaturel comme des histoires de bonnes femmes ou des vérités n'appartenant qu'aux Âges précédents. Aujourd'hui il n'était sûr de rien. Mais il préférait ne pas prendre de risque, le Gondor se devait de ne pas être à la traîne.

♦ ♦ ♦

Les verres de vin de pêche et d'hypocras étaient vides, mais le maître des lieux ne proposa pas de nouvelle rasade. Il n'aurait jamais cru que l'Arnor, le royaume frère, l'éternel allié dans la paix comme dans la guerre, pût d'une part prendre assez au sérieux les avertissements des érudits pour envoyer des équipes de recherche, et d'autre part qu'il n'ait pas cherché à collaborer avec le Gondor.

Soit. Il allait devoir employer les grands moyens.

- Si Aldarion est passé maître dans l'art du secret et des cachoteries, je vais lui montrer que la transparence peut s'avérer bien plus efficace. Une annonce... Je vais faire une annonce publique !
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Contenu sponsorisé




Revenir en haut Aller en bas
Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» Cité Soleil, Evens serait le plus riche des pauvres
» Fort-St Michel lieu macabre devenu le Cité Soleil du Cap-Haitien
» L'intervention ratée à cité soleil, à qui la faute ?
» Jeune artiste kidnappé , blessé par balle et laissé pour mort à Cité Soleil
» La cité de Thelxépia

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Bienvenue à Minas Tirith ! :: - Minas Tirith et Gondor - :: Minas Tirith - Le Haut de la Cité-
Sauter vers: