Nous Perdons Toujours

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Ryad Assad
Espion de Rhûn - Vicieux à ses heures perdues
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Mer 25 Jan 2017 - 23:50

La porte s'ouvrit doucement, laissant pénétrer l'air frais du soir à l'intérieur. Une silhouette se glissa par l'entrebâillement, jeta un regard suspicieux à l'extérieur, avant de refermer le battant. Il rejeta son capuchon, rabattit le loquet, et vérifia que les rideaux étaient bien tirés avant de s'approcher du centre de la pièce. Mû par la force de l'habitude, il souleva le tapis usé qui habillait un peu ce qui servait de salon, et glissa son doigt dans une fissure du parquet un peu plus large que les autres. Il tira de toutes ses forces, étouffant un ahanement épuisé, révélant un espace caché sous la maison. Rien de plus qu'une petite cavité destinée à cacher quelques menus biens d'éventuels pillards. Mais le trésor qui émergea de ce coffre secret était plus précieux que les bijoux ou les diamants. Une jeune femme émergea des entrailles de la terre, portant sur son visage le masque de la souffrance et de la mort. Nevä.

Chaque nuit, elle se laissait enfermer de son plein gré, et chaque matin il venait la ressusciter en espérant qu'elle n'aurait pas succombé à l'inconfort et à l’exiguïté de son cercueil. Elle soutenait toujours qu'elle allait bien, et il avait depuis longtemps cessé de l'interroger au sujet de son état, mais il ne pouvait pas s'empêcher de constater que l'épuisement prélevait son dû sur la jeune femme. Elle avait les traits tirés, à cause du manque de sommeil – qui pouvait la blâmer de ne pas réussir à fermer l'œil là-dessous ? –, et elle continuait de perdre du poids malgré tout ce que son assistant trouvait à lui offrir à manger. Pourtant, deux choses n'avaient pas changé depuis le premier jour. Son regard était toujours le même, inflexible, acéré et déterminé comme si elle était prête à affronter Melkor en personne, à l'aide d'un simple couteau. Et puis il y avait sa voix, bien entendu. C'était sans doute la partie d'elle qui était la plus envoûtante, et l'entendre parler était un plaisir. Voilà probablement la raison pour laquelle tant et tant avaient accepté de l'écouter, cinq ans auparavant…

- Kumkun, quelles nouvelles ? Interrogea-t-elle calmement.

Le rituel était immuable. Avant de songer à manger, ou à se délasser, elle voulait se mettre au travail et l'interrogeait sur ce qu'il y avait de neuf dans la cité. Depuis l'incident terrible au Temple Sharaman, le jeune affranchi était souvent revenu en lui disant que les gardes procédaient à des arrestations et à des vérifications. Ils étaient d'ailleurs passés fouiller la maison de Kumkun, mais n'avaient pas mis la main sur Nevä qui avait eu la bonne idée de s'éclipser ce jour-là. Les gardes, occupés à d'autres missions, avaient un peu levé le pied sur les vérifications, mais ils contrôlaient toujours frénétiquement les entrées et les sorties. Elle s'attendait à l'entendre lui annoncer qu'il y avait enfin du relâchement de ce côté-là, mais de toute évidence le jeune affranchi arrivait avec de mauvaises nouvelles. Il hésitait, indécis sur la façon de formuler la chose.

- Eh bien, parle donc. Est-ce que la situation a empiré ?

Elle était véritablement inquiète maintenant, et sa voix s'était légèrement durcie, contraignant son interlocuteur à lui révéler tout ce qu'il savait :

- Pas vraiment, Dame Nevä… Ou plutôt, si… Un marchand venu de Vieille-Tombe est arrivé aujourd'hui, et il achète un grand nombre d'esclaves qu'il veut revendre ensuite dans les territoires reconquis aux rebelles de l'Est. On ne parle que de ça en ville.

- Au moins ils auront une meilleure vie dans les fermes qu'ici. Ils ne risqueront pas d'y finir sacrifiés. Mais que se passe-t-il Kumkun, tu n'as pas l'air ravi ?

Il l'invita à s'installer à table, et déposa un panier de provisions devant son nez en lui faisant un geste équivoque pour qu'elle se servît. En temps normal, elle aurait refusé, mais elle mourait littéralement de faim. Alors elle attrapa une orange, et commença à la peler pendant qu'elle attendait sa réponse :

- Mon maî… mon employeur m'a demandé de me renseigner au sujet de ce marchand, car il voulait lui proposer quelques esclaves dont il n'avait pas l'utilité. Il préférait les vendre plutôt que de les voir être saisis par le Temple Sharaman sans compensation, vous comprenez…

- Pas vraiment… Souffla-t-elle, avant de le prier de poursuivre.

- Pendant que je travaillais, je… j'ai vu les esclaves qui étaient déjà acquis au marchand. Beaucoup étaient dans les mines, et il a apparemment sélectionné les plus résistants pour…

Nevä se figea, le quartier d'orange interrompant sa course à quelques centimètres de sa bouche légèrement entrouverte. Elle venait de comprendre, mais elle eût besoin que Kumkun continuât pour accepter la réalité :

- Votre ami, Kirin, faisait partie de ceux qui ont été emmenés.

- Tu en es certain ?

Il acquiesça gravement. Elle se doutait qu'il avait dû vérifier avant de venir lui porter une telle nouvelle. Kumkun savait mieux que quiconque à quel point elle était attachée à Kirin. Ils avaient été proches auparavant, et il s'était battu aussi dans cette révolte avortée qui leur avait tout coûté. Son châtiment avait été moins immédiat que ceux des chefs capturés par les forces de la Reine Lyra, mais pas moins dramatique. Il avait été envoyé dans les mines, là où l'on travaillait jusqu'à mourir d'épuisement, littéralement. Nevä avait été incroyablement soulagée de le savoir en vie, et malgré le risque que cela avait pu constituer, elle avait chargé Kumkun d'entrer en contact avec Kirin pour s'assurer qu'ils auraient un soutien à l'intérieur si les choses venaient à mal tourner. Hélas, s'il faisait partie des hommes sélectionnés pour être emmenés à l'Est, elle ne pouvait rien faire pour lui. Il aurait bien plus de chances de s'en sortir en partant là-bas… même si cela signifiait qu'elle ne le reverrait probablement plus jamais.

Elle déglutit difficilement, et lâcha, glaciale :

- On ne peut rien faire pour lui.

Kumkun sembla tomber des nues :

- Mais c'est votre ami ! Il va être emporté au loin !

- Je sais tout cela, Kumkun… Je sais… Mais nous avons une tâche à accomplir d'abord, et rien ne doit nous détourner de notre mission.

Elle n'y croyait pas elle-même, essayant seulement de se convaincre que la douleur qu'elle ressentait n'était qu'une nouvelle épreuve sur la voie vers la victoire. En réalité, elle n'était pas sûre qu'elle pourrait supporter cette perte, aussi insignifiante pouvait-elle paraître. Ce n'était qu'un homme, et pourtant elle avait besoin de le savoir là. Le jeune affranchi, loin de chercher à l'aider, enfonça le clou :

- Dame Nevä, je vous en prie… Chaque jour qui passe, je vous vois vous affaiblir, de même que notre cause. Et pendant ce temps, Jawaharlal devient plus puissant que jamais. Nous ne pouvons pas compter uniquement sur la Reine Lyra pour nous aider, et vous le savez… Quand elle saura ce qui se trame à Albyor, quel que soit le vainqueur de l'affrontement qui suivra, nous serons perdants. Nous perdons toujours.

Nevä se leva brusquement pour faire les cent pas, se frottant les yeux pour chasser les idées qui germaient dans son esprit. Non, elle ne devait pas y songer !

- Kumkun, je ne peux pas faire ça. Je n'ai pas agi pendant que Sharaman dévorait tant des nôtres. Je n'ai pas agi quand les hommes de Jawaharlal ont passé leur colère sur les esclaves du Temple. Je ne peux pas décider d'agir simplement parce que cela me touche désormais… Je ne peux pas sacrifier la cause pour laquelle nous nous battons, seulement par intérêt personnel. Kumkun, tu ne peux pas me demander ça…

Sa voix avait vacillé sur cette dernière phrase, et elle détourna le regard pour qu'il ne vît pas l'ampleur de son désarroi. Il garda le silence un instant, et elle mit à profit ces longues secondes pour réfléchir. Elle n'avait jamais demandé à devenir la Voix de la rébellion, cette femme dont ils se souvenaient tous en l'ayant pourtant oubliée. Elle avait simplement décidé de se lever pour ce qu'elle croyait être juste, et les conséquences dramatiques de sa folie lui avaient fait regretter amèrement son acte. Aujourd'hui, des attentes démesurées pesaient sur ses épaules, et venaient se conjuguer avec ses sentiments personnels. Elle ne voulait pas perdre Kirin, pour rien au monde. Et en même temps, elle savait que si elle tentait quoi que ce fût pour l'arracher à son destin, elle serait obligée de quitter Albyor. Devait-elle sauver un ami et abandonner l'entièreté de ces esclaves qui comptaient sur elle ? En même temps, si elle laissait Kirin s'éloigner, pourrait-elle un jour rendre leur liberté à tous ces malheureux, et ainsi se dire que ce sacrifice avait été utile ?

Elle enfouit la tête dans ses mains, incapable de prendre une décision. Kumkun la regardait, arborant une expression sincèrement désolée. Il savait qu'il lui faisait du mal en la soumettant à pareil dilemme, mais il n'avait pas le choix. Il ne pouvait pas cacher ce qu'il ressentait lui-même, à savoir l'envie de voir la tyrannie Melkorite prendre fin. Et pour cela, il suffisait d'une seule chose : un peu d'espoir. Il suffisait que quelqu'un eût assez de courage pour faire ce que personne n'oserait faire. Avec toute l'admiration qu'il avait pour la jeune femme, il ne voyait qu'elle pour accomplir cela, et redonner espoir à tous les esclaves d'Albyor…

- Vous ne pensez jamais à vous-même, Dame Nevä…

L'intéressée leva la tête, frappée par cette observation si juste et si précise qu'elle en était douloureuse à entendre. Kumkun la côtoyait depuis un certain temps, et s'il n'avait jamais dévalorisé son dévouement à la cause qu'elle défendait, il n'avait jamais pu s'empêcher d'éprouver une pointe de tristesse en voyant que la guerrière héroïque qu'il idolâtrait était prête à tout endurer sans jamais penser à sa propre santé, à son propre bonheur, à ses propres désirs. Il jeta un regard vers les pelures qui traînaient toujours sur la table :

- Vous n'avez même pas fini votre orange…

Elle suivit son regard, désemparée. Elle savait qu'il avait raison, et chaque fois qu'il lui demandait de prendre soin de sa santé, il appuyait précisément là où cela faisait mal. Elle n'arrivait pas à penser à elle, elle s'oubliait littéralement, et c'était curieusement ce qui lui avait permis de survivre toutes ces années dans les geôles de Blankânimad. Elle avait résisté à la torture, aux interrogatoires, et à l'isolement, parce que tout cela glissait sur sa peau marquée à jamais par la violence. Elle avait enduré tous les tourments, avant d'être oubliée et laissée de côté comme un jouet brisé. C'était encore ce qu'elle était aujourd'hui…

Elle se rassit lentement et attrapa les mains de Kumkun dans les siennes, en un geste d'une rare familiarité. Il leva les yeux, et se laissa happer par le regard de la jeune femme, buvant chacune de ses paroles :

- Kumkun, je suis sincèrement désolée… J'ai survécu à tant de choses, tu sais… Je n'ai plus d'appétit pour rien, sinon ce vieux rêve fou de libérer les esclaves d'Albyor. Sans ça…

Elle serra ses mains un peu plus fort.

- Sans ça… Sans ça, j'aurais aussi bien fait de mourir avec les autres, il y a cinq ans…

- Mais peut-être… peut-être que vous devez faire davantage que survivre. Peut-être que vous devez vivre. Et vous battre. Et faire quelque chose que personne n'oubliera. Quelles que soient vos raisons d'agir, si elles vous poussent à faire ce qui est juste, alors vous ne devez pas hésiter.

Nevä baissa la tête, atteinte par cette nouvelle estocade. Sa résolution vacillait à chaque fois que le jeune affranchi revenait à la charge, et elle sentait que sa position était de moins en moins tenable. Oui, elle mourait d'envie de faire quelque chose, de changer le destin des esclaves d'Albyor, et de leur apporter enfin la lueur d'espoir dont ils avaient besoin. Était-ce la peur qui la retenait ? Était-ce la peur d'échouer et d'emmener tous ceux qui la suivraient à la mort ? Ou bien était-ce la peur de réussir, et de devoir devenir quelque chose qu'elle n'avait jamais voulu être : la lumière vivace pour des milliers d'âmes plongées dans l'obscurité ? Elle n'aurait su le dire avec certitude. Ce qui était certain, c'était qu'elle ne voulait pas agir par seul intérêt personnel, comme ces rois et ces reines qui faisaient passer leurs amis avant le peuple qu'ils entendaient défendre. Elle ne voulait sous aucun prétexte qu'on pût l'accuser un jour d'avoir sacrifié quiconque pour atteindre ses propres objectifs, protéger ceux qu'elle aimait, et en définitive avoir le luxe de vivre sa propre vie. La seule idée qu'on pût la regarder ainsi, qu'elle pût devenir ce qu'elle avait toujours juré de combattre, était insupportable.

- Même si je pouvais sauver Kirin… Même si je pouvais sauver dix ou vingt esclaves… Combien d'autres resteraient emprisonnés à jamais, sacrifiés au nom d'une poignée ? Et quant à ceux que j'essaierais de sauver, combien parviendraient à s'en tirer ? Pense à tous ceux que nous perdrions, Kumkun…

Il hocha la tête, apparemment conscient que tenter de faire s'échapper des esclaves pouvait aboutir à une issue catastrophique.

- De toute façon je vous l'ai dit, répondit-il, nous perdons toujours. Alors quitte à perdre…


Membre des Orange Brothers aka The Bad Cop

"Il n'y a pas pire tyrannie que celle qui se cache sous l'étendard de la Justice"

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Jeu 2 Mar 2017 - 21:50

Arranger une entrevue n'avait pas été facile.

Dans la Ville-Sombre, les jours s'étaient succédé, chacun portant avec lui de nouveaux espoirs qui avaient à chaque fois été déçus. Il n'était rien de plus difficile que devoir faire preuve de patience quand une grande action devait être entreprise. L'esprit humain était ce qu'il était, et l'excitation qui accompagnait le danger était tout aussi ardue à canaliser que la peur qui s'emparait toujours d'une partie du cœur. La peur, justement, suivait chacun de leurs pas, guettait le moindre de leurs mouvements dans la cité silencieuse. Au moindre bruit suspect, au moindre regard un peu trop insistant, ils craignaient d'être repérés, démasqués, sur le point d'être semés de se rendre par une voix autoritaire. Et pour couronner le tout, ils avaient jusque là été malchanceux… La fortune avait décidé de leur tourner le dos, et ils avaient souvent été à deux doigts de payer au prix fort leurs tentatives. Par deux fois, ils avaient tenté d'approcher leur cible au soir, en supposant que la vigilance des gardes serait moindre à cette heure avancée de la journée. Hélas, les choses n'étaient pas aussi simples, et il semblait bien qu'alors que les habitants s'en retournaient dans leurs demeures, les hommes en armes qui patrouillaient étaient particulièrement attentifs à quiconque avait l'air d'un conspirateur. Ils avaient donc décidé de changer de stratégie, et après que Kumkun eut repéré un lieu et un endroit propice à la rencontre, ils s'étaient mis en route.

En plein jour.

« En plein jour » était une expression à prendre avec des pincettes à Albyor, dont la partie inférieure de la ville voyait à peine le soleil. Toutefois, elle trouvait tout son sens ici, car ils avaient décidé de donner rendez-vous à leur cible dans la Ville-Haute. Le risque était immense, mais quelque part ils supposaient que les gardes et les hommes de Jawaharlal ne penseraient jamais à les chercher là. Se mêlant facilement à un groupe d'esclaves qui vaquaient à leurs occupations matinales, ils n'eurent aucun mal à échapper à l'attention des rares hommes qui ne leur jetèrent qu'un bref coup d'œil. Ils voyaient des tatoués arriver par vagues quotidiennement, et il aurait été beaucoup trop fastidieux de tous les examiner, les fouiller, les interroger pour dénicher la femme qu'ils recherchaient. Leur laxisme profiterait aujourd'hui à Nevä et à Kumkun, qui se glissèrent sans être repérés dans les quartiers les plus huppés d'Albyor. Ils portaient sous le bras des paniers d'osier comme la plupart des autres non-libres qui allaient au marché au premières lueurs du jour.

Pour la jeune femme, tout ceci était presque déstabilisant. Évoluer au milieu de la foule de ces fronts baissés piteusement était une épreuve et un véritable soulagement. Pour celle qui n'avait longtemps connu que l'enfermement, les sévices et les menaces de mort, tout ceci avait quelque chose d'irréel. Son nez accrochait les senteurs des petits pains chauds que les commerçants préparaient à l'attention des nobles qui en étaient friands pour le premier repas du jour. Elle avait toujours réussi à garder la maîtrise d'elle-même, refusant les propositions les plus alléchantes que ses geôliers lui avaient offertes en échange de ses confessions. Pourtant à cet instant précis, la tentation était peut-être plus forte que jamais. Comme quoi, se dit-elle, même quand on croyait avoir vu le pire, on pouvait toujours se laisser happer par les choses simples de la vie. Albyor était un trou à rats, un nid de noirceur putride et dégoûtant. Et pourtant, alors qu'elle allait drapée de la liberté qui échappait à ceux qui l'entouraient, elle avait l'impression d'évoluer au milieu d'un palais d'argent baigné de lumière. Elle aurait tant voulu que les esclaves de la Cité Noire connussent eux aussi cette sensation…

- Ma Dame…

Kumkun lui avait attrapé la manche, lui désignant discrètement du menton une silhouette solitaire qui leur tournait le dos. Elle ignorait encore comment il parvenait à reconnaître les gens sans voir leur visage, mais de toute évidence il était plus physionomiste qu'elle ne le serait jamais. Essayant de faire bonne figure, ils s'approchèrent négligemment et Nevä déposa une pièce dans le panier de leur cible. C'était le signal convenu, et sans attendre d'avoir la confirmation que c'était bien la personne qu'ils recherchaient, elle poursuivit sa route en gardant la tête basse, comme si elle ne faisait qu'observer les étals et ce qu'ils avaient à offrir. Kumkun, quant à lui, était resté derrière. Il avait la tâche délicate de faire la jonction, et de s'assurer que la personne qu'ils étaient venus voir ne les trahirait pas. Tout danger reposait sur ses épaules, mais Nevä avait insisté pour l'accompagner et pour prendre les risques à ses côtés. Elle avait désormais accompli sa partie du plan, mais elle ne pouvait que craindre la suite désormais qu'elle s'était éloignée. Si la situation venait à mal tourner, le jeune affranchi le paierait de sa vie, et elle serait contrainte de continuer seule.

La jeune femme s'arrêta un instant pour observer des fruits. Elle tendit quelques piécettes au vendeur, qui lui donna en retour des oranges qui avaient l'air juteuses. Elles devaient pousser tout en haut de la cité, là où le soleil pouvait librement les gorger de sucre et d'arômes. Elles rejoignirent son panier, qu'il n'était pas prudent de garder vide de peur d'attirer l'attention des gardes qui continuaient à patrouiller. Deux d'entre eux étaient d'ailleurs stationnés un peu plus loin, immobiles, engoncés dans leurs armures épaisses qui leur donnaient l'air effrayant. Leurs hallebardes s'élevaient au-dessus de la foule, prêtre à s'abattre sur le cou du premier voleur qui essaierait de prendre la fuite. Elle les contourna prudemment, et continua à avancer au même rythme lent et saccadé. Il fallait absolument conserver sa couverture, et donner l'impression qu'elle était à la recherche de produits bien particuliers. Son objectif était pourtant droit devant.

Kumkun lui avait bien expliqué où elle devait s'arrêter. Albyor était construite sur les flancs de la montagne, et de nombreux passages avaient été percés à même le roc. Le jeune affranchi connaissait un passage dans lequel, lui avait-il dit, personne ne s'aventurait jamais. Il s'agissait d'un ancien puits de mine abandonné qui datait de plusieurs siècles. A l'époque où la cité n'était pas aussi étendue, sans aucun doute. Avant que l'on reléguât les mineurs au pied la Ville-Sombre, là où ils ne dérangeaient pas les puissants et les riches. Elle bifurqua à l'angle de septième ruelle, puis marcha en ligne droite sans se retourner, pressant légèrement le pas. Immédiatement, les ombres revinrent l'envelopper en lui fournissant une protection bienvenue. Elle tourna à gauche en se répétant à voix basse les consignes qu'elle avait dû mémoriser par cœur.

- A gauche… Je descends l'escalier… Je passe par-dessus la rambarde… Je longe la corniche… sans tomber. Sans tomber.

Elle prit une inspiration, et essaya de ne pas regarder en bas. Elle se trouvait au-dessus d'un précipice qui ne lui donnerait aucune chance si elle basculait. Kumkun lui avait épargné les détails en lui donnant ses explications, mais il lui avait bien recommandé de « rester collée à la falaise ». Elle leva les yeux au ciel, serra les dents, et continua à progresser dos à la roche en espérant que le passage minuscule sur lequel ses pieds évoluaient ne céderait pas sous son poids.

Soudain, alors qu'elle pensait ne jamais y parvenir, sa main gauche s'enfonça dans le vide. Elle adressa une prière de remerciement à qui voulait l'entendre, et fit les quelques pas qui lui manquaient pour se retrouver à l'abri du puits de mine. Il n'était pas totalement vertical, mais il descendait en pente assez raide dans les profondeurs obscures de la montagne. Kumkun lui avait dit que le tout n'était pas très profond, le site ayant été abandonné faute de pouvoir y trouver des minerais intéressants. Pourtant, elle ne parvenait pas voir à plus de quelques mètres, la lumière du jour peinant à se frayer un chemin jusque dans cette cavité. Tout à coup, l'idée de liberté qu'elle avait tant chérie en déambulant dans les rues d'Albyor lui sembla bien lointaine. Elle se trouvait de nouveau enfermée, dans un tunnel bas de plafond, froid et hostile.

Prisonnière, toujours.


~ ~ ~ ~


Des grattements caractéristiques annoncèrent l'arrivée de visiteurs, moins d'une dizaine de minutes plus tard. La jeune femme doutait sincèrement que des gardes eussent eu le courage de la suivre jusqu'ici, mais elle se méfiait de la résolution obstinée des fanatiques de Melkor qui pullulaient dans la Cité Noire. Elle ramassa une pierre que son bras n'aurait aucun mal à lancer, et se replia dans les ténèbres, en espérant de tout cœur ne pas avoir à faire usage de violence. La perspective de prendre la vie d'un homme, aussi mauvais fût-il, la répugnait purement et simplement. Elle ne voulait pas devenir comme la Reine Lyra, ou comme ce maudit Jawaharlal qui n'avaient aucun respect pour la vie humaine. Pourtant, elle savait au fond d'elle-même que si combat il devait y avoir, elle n'aurait aucun moyen de faire autrement que de tuer celui qui se présenterait face à elle. Un tir bien ajusté ferait sans doute basculer son assaillant dans le précipice, avant même qu'elle eût le temps de voir son visage. Cette simple idée lui tira un frisson déplaisant.

- Nous y sommes, murmura Kumkun qui fit son apparition dans l'entrée.

- Enfin, répondit une voix indéniablement féminine. Vous aviez oublié de mentionner la promenade au bord du vide.

L'affranchi haussa les épaules, et tendit la main à une silhouette qui se découpa sur le fond lumineux. De là où elle se trouvait, Nevä ne pouvait pas voir leur visage, et elle pariait qu'ils étaient incapables de la déceler – alors qu'elle se trouvait à quelques mètres seulement.

- Alors c'est ça votre tunnel ? Impressionnant… Est-ce que votre contact va nous retrouver ici, ou nous devons continuer ?

- Non, non, je suis sûr qu'elle nous entend en ce moment-même.

La jeune femme nota qu'il n'avait pas pris la peine de l'appeler, et elle quitta d'elle-même les ombres qui l'environnaient. Leur contact eut un léger mouvement de recul en apercevant une forme bouger dans les ténèbres, mais le stoïcisme de Kumkun la convainquit de ne pas tenter de fuir. De toute façon, il était bien trop tard pour cela. Même alors qu'ils étaient aussi proches, leurs traits difficiles à déceler, et il était certain qu'aucun d'entre eux ne pourrait reconnaître l'autre physiquement lorsqu'ils auraient quitté cet endroit. L'invitée, hésitante, souffla :

- Bon...Bonjour ? A qui ai-je l'honneur ?

- Je m'appelle Nevä, ravie de vous rencontrer.

Il y eut un bref silence, avant que le contact reprit :

- Nevä… Votre nom ne me dit rien, mais j'ai l'impression d'avoir déjà entendu votre voix quelque part. Est-ce que nous nous connaissons ?

- Je suis la Voix.

Nouveau silence. Interloqué cette fois. Et puis elle comprit ce qu'impliquait cette dernière phrase. La Voix. La Voix de la Révolte. Elle se mit à balbutier quelque chose qui n'avait ni queue ni tête, avant de se tourner vers Kumkun, incrédule. Sa réaction était un mélange d'ébahissement, de crainte et de joie. Elle semblait ne plus savoir sur quel pied danser, et elle finit par éclater de rire. Un rire derrière lequel on entendait des larmes de tristesse.

- La Voix… Par Melkor je… Vous… Pfiou, attendez c'est… C'est que… Comment ?

- Un jour nous parlerons de tout cela, je vous l'assure… Mais pour l'heure, nous sommes pressés par le temps, et nous avons besoin de rester concentrés.

Involontairement, Nevä l'avait encore fait. Elle ne savait pas s'il s'agissait d'un don ou d'une malédiction – ou plutôt, elle avait sa petite idée sur la question bien que le reste du monde continuât de lui dire le contraire –, mais elle était capable de plier les gens à sa volonté par le simple son de sa voix. Pas tout le temps, pas toujours consciemment – comme aujourd'hui –, mais à mesure qu'elle avait grandi elle avait compris quand et comment faire usage de cette capacité. Elle n'avait pas mis une once d'agressivité ou d'autorité dans son timbre, mais immédiatement la jeune femme s'était raidie, comme un soldat se mettant au garde-à-vous devant un supérieur. Elle était à sa disposition, sans avoir besoin de le formuler. Son corps parlait pour elle. Retenant un soupir désolé, la Voix continua :

- Quel est votre nom ?

- Je… Pantea. Je m'appelle Pantea.

Nevä hocha la tête, ce qui dans cette obscurité totale équivalait à ne rien dire. Elle rompit le silence de nouveau :

- Pantea… Kumkun m'a parlé de vous, et il m'a dit qu'il vous connaissait de réputation. De toute évidence, vous n'êtes pas une inconnue à Albyor…

S'ils avaient pu voir le visage de l'esclave à cet instant, ils auraient pu apercevoir son sourire désabusé. Elle n'était en effet pas une inconnue, mais pas pour les bonnes raisons. Parfois, elle aurait préféré n'être qu'une femme comme les autres, et ne pas avoir eu la vie mouvementée qui lui avait tant coûté. Elle répondit tristement :

- Hélas. Je suis actuellement au service du fils du Gouverneur d'Albyor.

Elle aurait pu en dire davantage, mais il y avait des choses qui n'appartenaient qu'à elle, et qu'elle n'avait pas besoin de confier pour le moment. Nevä, qui savait que la plupart des esclaves dissimulaient un lourd passé fait de souffrances et de tourments, eut la délicatesse de ne pas insister. A quoi bon ? Ce n'était pas leurs histoires respectives qui comptaient aujourd'hui, mais bien ce qu'ils espéraient construire tous ensemble. Pantea, qui ignorait encore les raisons précises de sa présence à cette réunion secrète, reprit :

- Je connais Kumkun depuis quelques temps maintenant. Avant qu'il n'ait été affranchi. Quand il est venu me voir, et qu'il m'a dit qu'il avait besoin de moi, je savais que c'était pour quelque chose de ce genre. Mais j'ignore ce que je peux faire pour vous… J'ai un accès très restreint au Palais, et bien que des rumeurs circulent parfois, je ne peux garantir leur fiabilité. Si vous le souhaitez, je peux vous indiquer des personnes qui…

- Non, non… C'est vous que Kumkun m'a recommandé, et c'est donc sur vous que je compte. J'ai bien peur que pour l'heure nous devions garder nos projets secrets, et restreindre le nombre de ceux qui seront au courant de ce que nous planifions.

- Et que planifiez-vous, au juste ?

Nevä sourit pour elle-même. Excellente question.

- Je ne peux pas vous donner les détails pour l'instant. Pour votre propre sécurité. Mais j'ai besoin que vous réalisiez deux missions de la plus haute importance. Est-ce que vous pensez pouvoir nous aider ?

Elle avait posé la question avant d'en dire plus sur les tâches qu'elle entendait confier à Pantea. Cette dernière garda le silence un bref instant, hésitant sans doute à s'engager sans savoir ce qu'on risquait de lui demander. Toutefois, était-elle en droit de refuser ? Kumkun lui avait assuré qu'elle ne risquait rien, et qu'elle pouvait partir quand elle le voulait, ce qui signifiait que son accord de principe ne valait pas engagement absolu. Si la mission lui paraissait impossible, ou trop dangereuse, elle pouvait toujours s'en libérer, quitter le tunnel sombre dans lequel ils se trouvaient et ne plus jamais entendre parler de la Voix. C'était sans doute la raison pour laquelle elle était aussi partagée. D'un côté, elle percevait que l'héroïne de la dernière révolte n'était pas là pour lui proposer un travail sans danger. Qu'importe ce qu'elle aurait à accomplir, ce ne serait pas une sinécure, et il était probable qu'on lui demanderait de risquer sa vie. D'un autre côté, la perspective de refuser l'effrayait presque autant que celle d'accepter. Car si elle tournait le dos à cette chance, c'était comme si elle s'enchaînait elle-même à sa condition.

Pantea n'avait pas toujours été esclave, contrairement à beaucoup de pauvres âmes à Albyor qui n'avaient jamais connu que la servitude. Elle avait eu la chance – ou le malheur – de goûter à la liberté avant de devoir connaître les chaînes et la servitude. Pas un jour ne passait sans qu'elle aspirât à retrouver son indépendance, son autonomie, et – dans ses rêves les plus fous uniquement – le statut et l'avenir qui lui avaient jadis été promis. Elle savait être déraisonnable, et elle avait que ce qu'elle avait perdu, jamais elle ne pourrait le retrouver. La faute à cette malédiction qu'elle avait chevillée au corps, et qui ne disparaîtrait pas avant encore plusieurs années. Une malédiction qui lui avait tout donné, avant de tout lui reprendre. Alors à l'heure où les ténèbres qui l'entouraient retenaient ce fléau au loin, elle se rendait compte qu'elle était face à la décision la plus importante de toute son existence.

Trop longtemps, elle s'était retrouvée privée de sa capacité de décider de son propre futur. Cela avait commencé bien avant même qu'elle fût réduite en esclavage. La vie avait tracé un chemin pour elle, et elle l'avait emprunté sans réfléchir, sans hésiter, sans penser aux conséquences et aux malheurs qui s'abattraient inévitablement sur elle. Tout avait un prix, même les choses les plus scintillantes. Aujourd'hui, pourtant, elle avait le choix. Elle pouvait renoncer, abandonner, rebrousser chemin et faire en sorte d'oublier cette folie. Ou bien… ou bien elle pouvait suivre ce que lui disait son cœur, même si sa tête lui hurlait le contraire. La vérité était que la liberté à laquelle elle aspirait n'était faite que de ce sentiment. Comment avait-elle pu l'oublier ? Comment pouvait-elle ne pas se souvenir ce que cela impliquait que d'être un être libre ? Choisir. Devoir privilégier une chose plutôt qu'une autre. Accepter de renoncer à son confort, à sa sûreté, pour essayer d'obtenir quelque chose de différent, de meilleur. Et prendre des risques. Les prendre. Les attraper à bras le corps, les faire siens, les défier du regard et leur faire face sans faillir. Il aurait été tellement plus simple qu'on lui ordonnât de se mettre au pas, qu'on la menaçât pour qu'elle n'eût, précisément, pas le choix. Mais Nevä n'était pas de ces gens qui mettaient le couteau sous la gorge de leur prochain, et qui leur forçaient la main. La Voix qui se battait pour la liberté de son peuple asservi ne pouvait pas leur imposer de prendre part à la lutte. Ils devaient se libérer par eux-mêmes, s'ils aspiraient un jour à prendre les rênes de leur vie…

Pantea déglutit. Elle inspira profondément et, choisissant ses mots avec le plus grand soin, répondit simplement :

- Je choisis de vous aider.

Sa langue s'était déliée d'elle-même.

Elle venait de faire son premier pas.


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Ryad Assad
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Jeu 9 Mar 2017 - 23:49
Le linge sentait bon le propre. C'était un privilège des classes les plus aisées d'Albyor que de pouvoir faire sécher leurs habits précieux au soleil, l'astre du jour que les plus pauvres de la cité ne voyaient qu'à peine. Pantea n'était pas mécontente de la tâche qui lui avait été confiée. Étendre les draps, les vestes de ces messieurs et les robes de ces dames n'était pas la mission la plus difficile, ni la plus rébarbative. Et puis elle était dehors. Elle était baignée d'une douce lumière, et devant elle s'ouvraient les superbes montagnes qui se perdaient dans le lointain. La région était absolument superbe, et toute la violence des Hommes n'avait pas réussi à faire disparaître la beauté du Rhûn, de ces collines qui se transformaient en monts aux pics vertigineux. Les plaines que l'on apercevait plus loin, le fleuve qui courait comme un mince fil argenté tombé de la chevelure d'un vénérable sage à la connaissance infinie… qui pouvait ne pas s'émerveiller devant pareil spectacle ? A chaque fois que la jeune femme en avait l'occasion – ce qui n'arrivait pas souvent – elle flânait dans la cour du Gouverneur, se délassant sur un banc à l'abri des regards, là où elle pouvait enfin retirer le voile qui dissimulait constamment son visage et laisser la chaleur du soleil réchauffer sa peau.

Presque guillerette, elle se prit à fredonner une vieille comptine que ses nourrices lui chantaient autrefois. Dans une autre vie. Ses gestes précis étaient langoureux, alors qu'elle prenait tout son temps pour profiter de ces quelques minutes de calme et de détente dans une journée sinon morose. Le vent léger qui soufflait entre les branches des arbres fruitiers faisait battre doucement le linge qui diffusait les douces senteurs de fleurs au parfum envoûtant. Pendant un instant, elle fut prise dans un tourbillon de sensations qui lui donnèrent le vertige. Un vertige agréable, grisant. Elle se laissa aller à un demi-sourire presque ingénu, et glissa ses pieds hors de ses chaussures pour savourer le contact de la pierre tiède. Ses orteils menus semblaient presque timides, comme si cette liberté soudaine et inattendue les effrayait en même temps qu'elle les tentait. En levant les yeux au ciel, la jeune femme constata que celui-ci était du bleu le plus pur, dépourvu du moindre nuage. Des oiseaux dont elle ne pouvait discerner que la forme grossière volaient en un large groupe, en direction de l'Ouest. Ils battaient des ailes dans un bel ensemble, et filaient vers les territoires inconnus. Au-delà de la mer, sans doute.

- On rêvasse ?

Elle sursauta malgré elle, s'empressant de retrouver ses chaussures et de s'atteler à son travail.

- N-Non, maître. Je suis désolée.

Baissant les yeux, elle se mit à suspendre le linge avec plus de célérité que n'importe quelle autre esclave de la cité. Toutefois, ses mains agiles furent captées par celles de l'homme qui s'était approché subrepticement pour la surprendre. Elle s'immobilisa, le souffle court, le laissant parcourir du pouce la douceur de sa peau veloutée. En retour, elle n'éprouvait qu'un dégoût mêlé d'une crainte absolue. Cela dut se voir dans ses yeux, car il changea immédiatement d'attitude, abandonnant son sourire enjôleur pour adopter une expression contrariée :

- Allons, qu'ai-je fait encore pour mériter ce regard ?

La question était rhétorique, et elle garda le silence en serrant les dents. Elle ne devait surtout pas répondre. Surtout pas. Raffermissant brutalement sa prise, il transforma la caresse en étreinte, et tira la jeune femme vers lui. Incapable de résister même si elle l'avait voulu, elle se sentit immédiatement plaquée contre ce torse massif. Il approcha son visage de ses cheveux dissimulés, et inspira profondément pour s'imprégner de leur odeur. Elle, à l'inverse, retenait son souffle comme si elle se trouvait face à un charnier.

- Tout pourrait être tellement différent… Susurra-t-il dans son oreille en lui tirant un mouvement de recul.

Consumé par le désir, il plaqua une main contre ses reins et la pressa contre lui comme s'il voulait la posséder entièrement. Elle le sentit enfouir la tête dans le creux de son cou, déposant un baiser enflammé sur un coin de sa chair dénudée. Puis un autre. Il en voulait toujours davantage. Elle se tortilla pour essayer d'échapper à sa prise, sans oser crier de peur de donner l'alarme. Sachant qu'il refuserait probablement d'être vu dans cette position indélicate auprès d'une de ses esclaves, elle tenta de faire appel à sa raison :

- Si quelqu'un nous voyait…

Ce fut comme s'il avait été frappé par la foudre. Il se redressa brusquement, et recula comme si la simple perspective de se tenir près d'elle le mettait en difficulté. Pourtant, on sentait encore brûler en lui la flamme de la passion qui le dévorait de l'intérieur et menaçait de prendre le pas sur tout le reste. Il mit quelques longues secondes avant de reprendre contenance, et de finalement lâcher :

- Pourquoi vous obstinez-vous à refuser ?

Elle serra les dents de nouveau. Sans son voile, il aurait sans doute pu voir qu'elle faisait tout pour ne pas lui hurler ce qu'il savait déjà. Il y avait tant de choses qu'elle souhaitait lui dire, mais elle ne le pouvait pas. Quand il comprit qu'elle ne répondrait pas, il tourna les talons et avec un geste rageur envoya valdinguer le panier de linge, lequel s'écrasa sur le sol. Pantea attendit qu'il fût hors de vue pour s'effondrer, littéralement. Tout ce qu'elle avait retenu en elle explosa soudainement, et elle se retrouva à genoux avant d'avoir compris ce qu'il venait de se passer. Les larmes ne vinrent pas, cependant. Elles ne venaient plus depuis longtemps.

Elle resta là un moment, désespérée. La conversation qu'elle avait eue la veille lui revint alors en mémoire…

~

- Quelle est la seconde mission que vous vouliez me confier ? S'était-elle entendu demander.

Nevä n'avait pas hésité avant de répondre :

- Le fils du Gouverneur risque de représenter un obstacle qui devra être neutralisé. Il suffira d'empoisonner légèrement son repas pour le mettre hors-jeu. Cela nous donnera la possibilité d'agir sans que la garde puisse s'organiser.

Pantea avait pensé qu'il s'agissait d'un bon plan, car le fils du Gouverneur commandait à la garde de la cité. Si quelque chose de grande ampleur devait se produire, alors les hommes du rang auraient besoin d'être organisés. Ils pouvaient répondre à la menace immédiate, mais ils ne pouvaient pas d'eux-mêmes répondre à l'inattendu. Si les soldats étaient privés de leur tête pensante, cela donnerait davantage de chances au plan de Nevä de réussir. Cependant, l'esclave avait une seule objection à formuler :

- Je peux m'arranger pour empoisonner sa boisson, je suis sûre de pouvoir y parvenir. Mais je ne le ferai qu'à une seule condition.

Elle avait marqué une pause lourde de sens, et personne n'avait rien dit, attendant qu'elle conclût.

- Donnez-moi un poison qui soit mortel…


~

Pantea s'était relevée, et s'affairait désormais à ramasser les linges éparpillés par terre. Fort heureusement, la plupart n'étaient pratiquement pas salis, et elle pourrait quand même les suspendre. Elle laverait les autres plus tard. Au fond d'elle-même, l'injustice qu'elle vivait au quotidien, de même que la violence à laquelle elle faisait face, celle qui pesait sur ses épaules et celle qu'elle voyait perpétuellement, rongeaient sa détermination et son désir de simplement rester en vie. Pourtant aujourd'hui, elle avait une bonne raison de continuer à courber l'échine, de continuer à subir et à endurer les tourments que le destin lui réservait. Elle savait que tout cela prendrait fin, d'une manière ou d'une autre.

Car s'il n'avalait pas le poison… elle était bien déterminée à le faire.


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Ven 7 Juil 2017 - 17:29
- Je suis surpris que vous ayez accepté… Faites-vous enfin preuve de raison ?

La tête baissée, Pantea ne pouvait réfugier ce que trahissaient ses yeux derrière le voile qui couvrait son visage et ses cheveux, aussi choisit-elle de détourner le regard. Il valait mieux cela qu'être découverte. Une main douce se glissa sous son menton, et elle fut contrainte de faire face à l'homme qui la dominait de la tête et des épaules. Si proche de lui, elle se sentait vulnérable, à sa totale merci. Fort heureusement, il n'était pas d'humeur massacrante aujourd'hui, et elle se doutait bien qu'il ne lui ferait pas de mal. Elle connaissait la valeur qu'elle avait pour lui, et elle ne le croyait pas encore assez fou pour la brutaliser. Un mal pour un bien, car il y avait beaucoup d'autres façons de faire souffrir quelqu'un, et elle était bien placée pour savoir que l'esprit humain savait se montrer particulièrement inventif le cas échéant. Elle tut son irrépressible envie de lui hurler ce qu'elle pensait de lui, et répondit avec une résignation non feinte :

- Ai-je vraiment le choix ?

Il tiqua. Il s'efforçait de vivre dans l'illusion qu'il pouvait encore conquérir son cœur après avoir piétiné sans merci tout ce à quoi elle tenait. Dans d'autres circonstances, elle aurait ri de ses efforts ridicules, mais puisqu'il gouvernait désormais son existence, elle préférait ne pas se risquer à pousser davantage son audace. Son refus permanent de donner la réciproque à ses sentiments était déjà un supplice en soi pour cet homme qui pouvait tout avoir, sauf ce qu'il convoitait réellement. Fronçant légèrement les sourcils, le fils du gouverneur d'Albyor considéra plus prudent de changer de sujet. Il s'effaça galamment, et proposa son bras à Pantea qui n'eut d'autre choix que d'accepter. Par convenance.

- Ce qui compte, c'est que vous soyez là. Croyez-bien que j'apprécie. Je suis même honoré de vous avoir en ma compagnie.

- Merci.

Elle ne comptait pas en dire beaucoup plus que nécessaire. Il la mena à travers ses vastes appartements, prenant tout son temps pour lui laisser admirer le luxe de ses quartiers. Les yeux experts de la jeune femme ne purent qu'apprécier la magnificence des lieux. Même si celui qui les occupait était la personne la plus répugnante qui lui avait été donné de rencontrer, elle ne pouvait nier que tout ce confort lui manquait. Quand elle observait les canapés exquis, les tapis si doux que l'on pouvait y déambuler pieds nus, et les rideaux diaphanes qui laissaient pénétrer une douce lueur orangée – si rare dans la Cité Noire ! – on ne pouvait que se sentir apaisé, lentement conquis par le plaisir d'une vie facile. Quelque part, une petite voix murmurait à Pantea qu'elle avait mérité de se délasser après avoir tant pleuré et tant souffert. A quoi bon lutter, quand le combat est perdu d'avance ? Cette voix lui susurrait de lâcher prise, et d'accepter les menus désagréments d'une vie globalement enviable. Le reste du monde vivait dans la misère, dans la crasse et dans la fange. Elle avait la chance de pouvoir aspirer à mieux, de pouvoir s'extraire à une condition servile dont la plupart des infortunés esclaves ne pouvaient pas se libérer de leur vivant.

Il n'était pas possible de résister à l'appel du confort, de l'or, de l'opulence.

Elle voulait pouvoir enfiler de belles robes, et que le monde puisse enfin voir son sourire étincelant. Elle voulait rire, danser, chanter, et cesser de pleurer ce qu'elle avait perdu et qui ne reviendrait jamais. Les années passaient, et qu'avait-elle gagné en s'arc-boutant sur ses positions, sinon le sentiment étrange d'avoir perdu un temps précieux de son existence qu'elle ne retrouverait jamais ? Parfois, elle se réveillait le matin et se demandait s'il ne valait pas mieux en finir sur-le-champ plutôt que de faire durer trop longtemps l'agonie… Observer le monde autour d'elle une dernière fois, graver dans sa mémoire la beauté de celui-ci, et puis fermer les yeux… s'endormir… de sombrer.

- Je vous ai fait apporter des fleurs… et des robes également. Vous trouverez tout le nécessaire pour vous préparer ici. Je suis tellement heureux que nous puissions dîner ensemble ! J'ai décidé que nous donnerions une réception, cela sera beaucoup plus amusant. Mon père ne peut y participer, mais j'ai convié des amis proches, tous de bonne famille naturellement. Je veux qu'ils vous voient, je veux qu'ils vous admirent et qu'ils me jalousent pour vous avoir à mon bras.

Cependant qu'il parlait, il s'était rapproché en tendant les doigts vers son voile. Elle se déroba, car s'il avait vu son visage en cet instant, il aurait compris que quelque chose n'allait pas. Son expression s'était déformée en entendant qu'il voulait la faire participer à une réception, et elle crut qu'elle allait vomir. Elle ? Au milieu d'une foule d'inconnus ? Ce soir ? Levant les mains pour calmer les ardeurs de son hôte, elle souffla :

- Sire, je ne pense pas que…

- Appelez-moi Nixha. Si nous devons dîner ensemble, cessons les formalités.

Elle soupira, et reprit :

- Nixha… Je ne crois pas qu'il soit bon de participer à une réception. Pas si tôt. Je…

Elle essaya de se rendre convaincante, en trouvant des arguments qui lui parleraient spécifiquement. Elle le savait attaché à son image, et il ne voulait rien faire qui pût la ternir. Elle fit de son mieux pour expliquer :

- Si on nous pose des questions… Que répondrons-nous ? Les gens découvriront tôt ou tard que vous vous êtes enamouré d'une esclave, et ils parleront dans votre dos. Votre père ne…

- Mon père est un imbécile ! Et un lâche ! Pour vous, j'affronterai le regard de tout Albyor s'il le faut, et pour ce qui est des détracteurs et des moqueurs, je les enverrai à Melkor les uns après les autres jusqu'à ce qu'ils vous acceptent !

Malgré son dégoût, Pantea dut admettre que cette envolée l'avait touchée. Aucune femme ne pouvait rester insensible face à une telle déclaration, et en d'autres circonstances elle aurait questionné la nature des sentiments qu'elle éprouvait à l'endroit d'un homme capable de mettre au second plan ce à quoi il tenait le plus au monde pour elle. Il y avait chez lui une force de caractère redoutable, dont elle avait souffert par le passé, mais qu'elle pouvait peut-être utiliser pour se protéger désormais. Avoir Nixha Hagan de son côté était un atout terrible, et peut-être que… si elle cédait à ses avances, et acceptait de devenir son épouse… Oui, c'était une possibilité. Elle pouvait bien devenir la femme la plus influente d'Albyor, car le gouverneur en place ne tarderait pas à quitter ce monde, et à laisser son fils à la baguette. Pendant un instant, Pantea se sentit défaillir devant l'avenir qui lui était promis. Elle atteindrait un statut dont elle n'aurait pas pu rêver, même dans sa vie antérieure. Il lui suffisait de dire oui, d'offrir un enfant à Nixha pour assurer sa descendance, et la cité entière danserait dans la paume de sa main.

- Est-ce que je risque de connaître certains des invités ? Demanda-t-elle.

Il sourit, conscient que sa question signifiait qu'il gagnait peu à peu du terrain. D'une voix redevenue apaisante, il souffla :

- Non, personne. Il n'y aura que vous, moi, et quelques unes de mes connaissances.

Un soupir s'échappa de ses lèvres, faisant vibrer légèrement le voile devant son visage. Les perles délicates qui y étaient accrochées cliquetèrent en s'entrechoquant. Que pouvait-elle répondre à cela ?

- J'accepte, s'entendit-elle lâcher.

- Fantastique !

Nixha était sincèrement heureux, et elle le vit se diriger d'un pas guilleret vers une porte dérobée, à laquelle il toqua plusieurs fois. Quelques secondes plus tard, celle-ci s'ouvrit, et une jeune esclave pénétra dans la pièce. C'était encore une enfant, du moins n'avait-elle pas l'air d'avoir plus de quatorze ou quinze ans. Son visage était vierge de toute marque de possession, mais on voyait dépasser du col de sa robe l'encre infâme que l'on avait injectée dans sa peau, au niveau de la clavicule. Pantea, qui ne comprenait pas, lança un regard interrogateur au fils du gouverneur qui s'empressa de lui expliquer :

- Elle est à votre disposition, vous avez la journée pour vous préparer. Commandez-lui ce que vous voulez, je lui ai donné l'autorisation de se rendre partout et de tout faire pour vous satisfaire aujourd'hui.

Pantea revint à la jeune fille qui hocha la tête silencieusement, pleine de servilité comme tous ceux qui étaient nés avec des chaînes aux poignets et qui n'envisageaient même pas de les voir retirées un jour. Nixha, satisfait, prit congé des deux femmes et les laissa seules à leurs occupations. La plus âgées, sitôt qu'elles furent seules, demanda :

- Comment t'appelles-tu ?

- On m'appelle A'shar'a.

- « La jeune fille au cœur d'enfant ».

Les yeux de la petite s'illuminèrent un instant, et Pantea s'expliqua :

- Il faut croire que nous venons de la même tribu… Heureuse de te rencontrer, A'shar'a. Je suis Pantea…


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