Nous Perdons Toujours

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Ryad Assad
Espion de Rhûn - Vicieux à ses heures perdues
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Mer 25 Jan 2017 - 23:50

La porte s'ouvrit doucement, laissant pénétrer l'air frais du soir à l'intérieur. Une silhouette se glissa par l'entrebâillement, jeta un regard suspicieux à l'extérieur, avant de refermer le battant. Il rejeta son capuchon, rabattit le loquet, et vérifia que les rideaux étaient bien tirés avant de s'approcher du centre de la pièce. Mû par la force de l'habitude, il souleva le tapis usé qui habillait un peu ce qui servait de salon, et glissa son doigt dans une fissure du parquet un peu plus large que les autres. Il tira de toutes ses forces, étouffant un ahanement épuisé, révélant un espace caché sous la maison. Rien de plus qu'une petite cavité destinée à cacher quelques menus biens d'éventuels pillards. Mais le trésor qui émergea de ce coffre secret était plus précieux que les bijoux ou les diamants. Une jeune femme émergea des entrailles de la terre, portant sur son visage le masque de la souffrance et de la mort. Nevä.

Chaque nuit, elle se laissait enfermer de son plein gré, et chaque matin il venait la ressusciter en espérant qu'elle n'aurait pas succombé à l'inconfort et à l’exiguïté de son cercueil. Elle soutenait toujours qu'elle allait bien, et il avait depuis longtemps cessé de l'interroger au sujet de son état, mais il ne pouvait pas s'empêcher de constater que l'épuisement prélevait son dû sur la jeune femme. Elle avait les traits tirés, à cause du manque de sommeil – qui pouvait la blâmer de ne pas réussir à fermer l'œil là-dessous ? –, et elle continuait de perdre du poids malgré tout ce que son assistant trouvait à lui offrir à manger. Pourtant, deux choses n'avaient pas changé depuis le premier jour. Son regard était toujours le même, inflexible, acéré et déterminé comme si elle était prête à affronter Melkor en personne, à l'aide d'un simple couteau. Et puis il y avait sa voix, bien entendu. C'était sans doute la partie d'elle qui était la plus envoûtante, et l'entendre parler était un plaisir. Voilà probablement la raison pour laquelle tant et tant avaient accepté de l'écouter, cinq ans auparavant…

- Kumkun, quelles nouvelles ? Interrogea-t-elle calmement.

Le rituel était immuable. Avant de songer à manger, ou à se délasser, elle voulait se mettre au travail et l'interrogeait sur ce qu'il y avait de neuf dans la cité. Depuis l'incident terrible au Temple Sharaman, le jeune affranchi était souvent revenu en lui disant que les gardes procédaient à des arrestations et à des vérifications. Ils étaient d'ailleurs passés fouiller la maison de Kumkun, mais n'avaient pas mis la main sur Nevä qui avait eu la bonne idée de s'éclipser ce jour-là. Les gardes, occupés à d'autres missions, avaient un peu levé le pied sur les vérifications, mais ils contrôlaient toujours frénétiquement les entrées et les sorties. Elle s'attendait à l'entendre lui annoncer qu'il y avait enfin du relâchement de ce côté-là, mais de toute évidence le jeune affranchi arrivait avec de mauvaises nouvelles. Il hésitait, indécis sur la façon de formuler la chose.

- Eh bien, parle donc. Est-ce que la situation a empiré ?

Elle était véritablement inquiète maintenant, et sa voix s'était légèrement durcie, contraignant son interlocuteur à lui révéler tout ce qu'il savait :

- Pas vraiment, Dame Nevä… Ou plutôt, si… Un marchand venu de Vieille-Tombe est arrivé aujourd'hui, et il achète un grand nombre d'esclaves qu'il veut revendre ensuite dans les territoires reconquis aux rebelles de l'Est. On ne parle que de ça en ville.

- Au moins ils auront une meilleure vie dans les fermes qu'ici. Ils ne risqueront pas d'y finir sacrifiés. Mais que se passe-t-il Kumkun, tu n'as pas l'air ravi ?

Il l'invita à s'installer à table, et déposa un panier de provisions devant son nez en lui faisant un geste équivoque pour qu'elle se servît. En temps normal, elle aurait refusé, mais elle mourait littéralement de faim. Alors elle attrapa une orange, et commença à la peler pendant qu'elle attendait sa réponse :

- Mon maî… mon employeur m'a demandé de me renseigner au sujet de ce marchand, car il voulait lui proposer quelques esclaves dont il n'avait pas l'utilité. Il préférait les vendre plutôt que de les voir être saisis par le Temple Sharaman sans compensation, vous comprenez…

- Pas vraiment… Souffla-t-elle, avant de le prier de poursuivre.

- Pendant que je travaillais, je… j'ai vu les esclaves qui étaient déjà acquis au marchand. Beaucoup étaient dans les mines, et il a apparemment sélectionné les plus résistants pour…

Nevä se figea, le quartier d'orange interrompant sa course à quelques centimètres de sa bouche légèrement entrouverte. Elle venait de comprendre, mais elle eût besoin que Kumkun continuât pour accepter la réalité :

- Votre ami, Kirin, faisait partie de ceux qui ont été emmenés.

- Tu en es certain ?

Il acquiesça gravement. Elle se doutait qu'il avait dû vérifier avant de venir lui porter une telle nouvelle. Kumkun savait mieux que quiconque à quel point elle était attachée à Kirin. Ils avaient été proches auparavant, et il s'était battu aussi dans cette révolte avortée qui leur avait tout coûté. Son châtiment avait été moins immédiat que ceux des chefs capturés par les forces de la Reine Lyra, mais pas moins dramatique. Il avait été envoyé dans les mines, là où l'on travaillait jusqu'à mourir d'épuisement, littéralement. Nevä avait été incroyablement soulagée de le savoir en vie, et malgré le risque que cela avait pu constituer, elle avait chargé Kumkun d'entrer en contact avec Kirin pour s'assurer qu'ils auraient un soutien à l'intérieur si les choses venaient à mal tourner. Hélas, s'il faisait partie des hommes sélectionnés pour être emmenés à l'Est, elle ne pouvait rien faire pour lui. Il aurait bien plus de chances de s'en sortir en partant là-bas… même si cela signifiait qu'elle ne le reverrait probablement plus jamais.

Elle déglutit difficilement, et lâcha, glaciale :

- On ne peut rien faire pour lui.

Kumkun sembla tomber des nues :

- Mais c'est votre ami ! Il va être emporté au loin !

- Je sais tout cela, Kumkun… Je sais… Mais nous avons une tâche à accomplir d'abord, et rien ne doit nous détourner de notre mission.

Elle n'y croyait pas elle-même, essayant seulement de se convaincre que la douleur qu'elle ressentait n'était qu'une nouvelle épreuve sur la voie vers la victoire. En réalité, elle n'était pas sûre qu'elle pourrait supporter cette perte, aussi insignifiante pouvait-elle paraître. Ce n'était qu'un homme, et pourtant elle avait besoin de le savoir là. Le jeune affranchi, loin de chercher à l'aider, enfonça le clou :

- Dame Nevä, je vous en prie… Chaque jour qui passe, je vous vois vous affaiblir, de même que notre cause. Et pendant ce temps, Jawaharlal devient plus puissant que jamais. Nous ne pouvons pas compter uniquement sur la Reine Lyra pour nous aider, et vous le savez… Quand elle saura ce qui se trame à Albyor, quel que soit le vainqueur de l'affrontement qui suivra, nous serons perdants. Nous perdons toujours.

Nevä se leva brusquement pour faire les cent pas, se frottant les yeux pour chasser les idées qui germaient dans son esprit. Non, elle ne devait pas y songer !

- Kumkun, je ne peux pas faire ça. Je n'ai pas agi pendant que Sharaman dévorait tant des nôtres. Je n'ai pas agi quand les hommes de Jawaharlal ont passé leur colère sur les esclaves du Temple. Je ne peux pas décider d'agir simplement parce que cela me touche désormais… Je ne peux pas sacrifier la cause pour laquelle nous nous battons, seulement par intérêt personnel. Kumkun, tu ne peux pas me demander ça…

Sa voix avait vacillé sur cette dernière phrase, et elle détourna le regard pour qu'il ne vît pas l'ampleur de son désarroi. Il garda le silence un instant, et elle mit à profit ces longues secondes pour réfléchir. Elle n'avait jamais demandé à devenir la Voix de la rébellion, cette femme dont ils se souvenaient tous en l'ayant pourtant oubliée. Elle avait simplement décidé de se lever pour ce qu'elle croyait être juste, et les conséquences dramatiques de sa folie lui avaient fait regretter amèrement son acte. Aujourd'hui, des attentes démesurées pesaient sur ses épaules, et venaient se conjuguer avec ses sentiments personnels. Elle ne voulait pas perdre Kirin, pour rien au monde. Et en même temps, elle savait que si elle tentait quoi que ce fût pour l'arracher à son destin, elle serait obligée de quitter Albyor. Devait-elle sauver un ami et abandonner l'entièreté de ces esclaves qui comptaient sur elle ? En même temps, si elle laissait Kirin s'éloigner, pourrait-elle un jour rendre leur liberté à tous ces malheureux, et ainsi se dire que ce sacrifice avait été utile ?

Elle enfouit la tête dans ses mains, incapable de prendre une décision. Kumkun la regardait, arborant une expression sincèrement désolée. Il savait qu'il lui faisait du mal en la soumettant à pareil dilemme, mais il n'avait pas le choix. Il ne pouvait pas cacher ce qu'il ressentait lui-même, à savoir l'envie de voir la tyrannie Melkorite prendre fin. Et pour cela, il suffisait d'une seule chose : un peu d'espoir. Il suffisait que quelqu'un eût assez de courage pour faire ce que personne n'oserait faire. Avec toute l'admiration qu'il avait pour la jeune femme, il ne voyait qu'elle pour accomplir cela, et redonner espoir à tous les esclaves d'Albyor…

- Vous ne pensez jamais à vous-même, Dame Nevä…

L'intéressée leva la tête, frappée par cette observation si juste et si précise qu'elle en était douloureuse à entendre. Kumkun la côtoyait depuis un certain temps, et s'il n'avait jamais dévalorisé son dévouement à la cause qu'elle défendait, il n'avait jamais pu s'empêcher d'éprouver une pointe de tristesse en voyant que la guerrière héroïque qu'il idolâtrait était prête à tout endurer sans jamais penser à sa propre santé, à son propre bonheur, à ses propres désirs. Il jeta un regard vers les pelures qui traînaient toujours sur la table :

- Vous n'avez même pas fini votre orange…

Elle suivit son regard, désemparée. Elle savait qu'il avait raison, et chaque fois qu'il lui demandait de prendre soin de sa santé, il appuyait précisément là où cela faisait mal. Elle n'arrivait pas à penser à elle, elle s'oubliait littéralement, et c'était curieusement ce qui lui avait permis de survivre toutes ces années dans les geôles de Blankânimad. Elle avait résisté à la torture, aux interrogatoires, et à l'isolement, parce que tout cela glissait sur sa peau marquée à jamais par la violence. Elle avait enduré tous les tourments, avant d'être oubliée et laissée de côté comme un jouet brisé. C'était encore ce qu'elle était aujourd'hui…

Elle se rassit lentement et attrapa les mains de Kumkun dans les siennes, en un geste d'une rare familiarité. Il leva les yeux, et se laissa happer par le regard de la jeune femme, buvant chacune de ses paroles :

- Kumkun, je suis sincèrement désolée… J'ai survécu à tant de choses, tu sais… Je n'ai plus d'appétit pour rien, sinon ce vieux rêve fou de libérer les esclaves d'Albyor. Sans ça…

Elle serra ses mains un peu plus fort.

- Sans ça… Sans ça, j'aurais aussi bien fait de mourir avec les autres, il y a cinq ans…

- Mais peut-être… peut-être que vous devez faire davantage que survivre. Peut-être que vous devez vivre. Et vous battre. Et faire quelque chose que personne n'oubliera. Quelles que soient vos raisons d'agir, si elles vous poussent à faire ce qui est juste, alors vous ne devez pas hésiter.

Nevä baissa la tête, atteinte par cette nouvelle estocade. Sa résolution vacillait à chaque fois que le jeune affranchi revenait à la charge, et elle sentait que sa position était de moins en moins tenable. Oui, elle mourait d'envie de faire quelque chose, de changer le destin des esclaves d'Albyor, et de leur apporter enfin la lueur d'espoir dont ils avaient besoin. Était-ce la peur qui la retenait ? Était-ce la peur d'échouer et d'emmener tous ceux qui la suivraient à la mort ? Ou bien était-ce la peur de réussir, et de devoir devenir quelque chose qu'elle n'avait jamais voulu être : la lumière vivace pour des milliers d'âmes plongées dans l'obscurité ? Elle n'aurait su le dire avec certitude. Ce qui était certain, c'était qu'elle ne voulait pas agir par seul intérêt personnel, comme ces rois et ces reines qui faisaient passer leurs amis avant le peuple qu'ils entendaient défendre. Elle ne voulait sous aucun prétexte qu'on pût l'accuser un jour d'avoir sacrifié quiconque pour atteindre ses propres objectifs, protéger ceux qu'elle aimait, et en définitive avoir le luxe de vivre sa propre vie. La seule idée qu'on pût la regarder ainsi, qu'elle pût devenir ce qu'elle avait toujours juré de combattre, était insupportable.

- Même si je pouvais sauver Kirin… Même si je pouvais sauver dix ou vingt esclaves… Combien d'autres resteraient emprisonnés à jamais, sacrifiés au nom d'une poignée ? Et quant à ceux que j'essaierais de sauver, combien parviendraient à s'en tirer ? Pense à tous ceux que nous perdrions, Kumkun…

Il hocha la tête, apparemment conscient que tenter de faire s'échapper des esclaves pouvait aboutir à une issue catastrophique.

- De toute façon je vous l'ai dit, répondit-il, nous perdons toujours. Alors quitte à perdre…


Membre des Orange Brothers aka The Bad Cop

"Il n'y a pas pire tyrannie que celle qui se cache sous l'étendard de la Justice"

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Jeu 2 Mar 2017 - 21:50

Arranger une entrevue n'avait pas été facile.

Dans la Ville-Sombre, les jours s'étaient succédé, chacun portant avec lui de nouveaux espoirs qui avaient à chaque fois été déçus. Il n'était rien de plus difficile que devoir faire preuve de patience quand une grande action devait être entreprise. L'esprit humain était ce qu'il était, et l'excitation qui accompagnait le danger était tout aussi ardue à canaliser que la peur qui s'emparait toujours d'une partie du cœur. La peur, justement, suivait chacun de leurs pas, guettait le moindre de leurs mouvements dans la cité silencieuse. Au moindre bruit suspect, au moindre regard un peu trop insistant, ils craignaient d'être repérés, démasqués, sur le point d'être semés de se rendre par une voix autoritaire. Et pour couronner le tout, ils avaient jusque là été malchanceux… La fortune avait décidé de leur tourner le dos, et ils avaient souvent été à deux doigts de payer au prix fort leurs tentatives. Par deux fois, ils avaient tenté d'approcher leur cible au soir, en supposant que la vigilance des gardes serait moindre à cette heure avancée de la journée. Hélas, les choses n'étaient pas aussi simples, et il semblait bien qu'alors que les habitants s'en retournaient dans leurs demeures, les hommes en armes qui patrouillaient étaient particulièrement attentifs à quiconque avait l'air d'un conspirateur. Ils avaient donc décidé de changer de stratégie, et après que Kumkun eut repéré un lieu et un endroit propice à la rencontre, ils s'étaient mis en route.

En plein jour.

« En plein jour » était une expression à prendre avec des pincettes à Albyor, dont la partie inférieure de la ville voyait à peine le soleil. Toutefois, elle trouvait tout son sens ici, car ils avaient décidé de donner rendez-vous à leur cible dans la Ville-Haute. Le risque était immense, mais quelque part ils supposaient que les gardes et les hommes de Jawaharlal ne penseraient jamais à les chercher là. Se mêlant facilement à un groupe d'esclaves qui vaquaient à leurs occupations matinales, ils n'eurent aucun mal à échapper à l'attention des rares hommes qui ne leur jetèrent qu'un bref coup d'œil. Ils voyaient des tatoués arriver par vagues quotidiennement, et il aurait été beaucoup trop fastidieux de tous les examiner, les fouiller, les interroger pour dénicher la femme qu'ils recherchaient. Leur laxisme profiterait aujourd'hui à Nevä et à Kumkun, qui se glissèrent sans être repérés dans les quartiers les plus huppés d'Albyor. Ils portaient sous le bras des paniers d'osier comme la plupart des autres non-libres qui allaient au marché au premières lueurs du jour.

Pour la jeune femme, tout ceci était presque déstabilisant. Évoluer au milieu de la foule de ces fronts baissés piteusement était une épreuve et un véritable soulagement. Pour celle qui n'avait longtemps connu que l'enfermement, les sévices et les menaces de mort, tout ceci avait quelque chose d'irréel. Son nez accrochait les senteurs des petits pains chauds que les commerçants préparaient à l'attention des nobles qui en étaient friands pour le premier repas du jour. Elle avait toujours réussi à garder la maîtrise d'elle-même, refusant les propositions les plus alléchantes que ses geôliers lui avaient offertes en échange de ses confessions. Pourtant à cet instant précis, la tentation était peut-être plus forte que jamais. Comme quoi, se dit-elle, même quand on croyait avoir vu le pire, on pouvait toujours se laisser happer par les choses simples de la vie. Albyor était un trou à rats, un nid de noirceur putride et dégoûtant. Et pourtant, alors qu'elle allait drapée de la liberté qui échappait à ceux qui l'entouraient, elle avait l'impression d'évoluer au milieu d'un palais d'argent baigné de lumière. Elle aurait tant voulu que les esclaves de la Cité Noire connussent eux aussi cette sensation…

- Ma Dame…

Kumkun lui avait attrapé la manche, lui désignant discrètement du menton une silhouette solitaire qui leur tournait le dos. Elle ignorait encore comment il parvenait à reconnaître les gens sans voir leur visage, mais de toute évidence il était plus physionomiste qu'elle ne le serait jamais. Essayant de faire bonne figure, ils s'approchèrent négligemment et Nevä déposa une pièce dans le panier de leur cible. C'était le signal convenu, et sans attendre d'avoir la confirmation que c'était bien la personne qu'ils recherchaient, elle poursuivit sa route en gardant la tête basse, comme si elle ne faisait qu'observer les étals et ce qu'ils avaient à offrir. Kumkun, quant à lui, était resté derrière. Il avait la tâche délicate de faire la jonction, et de s'assurer que la personne qu'ils étaient venus voir ne les trahirait pas. Tout danger reposait sur ses épaules, mais Nevä avait insisté pour l'accompagner et pour prendre les risques à ses côtés. Elle avait désormais accompli sa partie du plan, mais elle ne pouvait que craindre la suite désormais qu'elle s'était éloignée. Si la situation venait à mal tourner, le jeune affranchi le paierait de sa vie, et elle serait contrainte de continuer seule.

La jeune femme s'arrêta un instant pour observer des fruits. Elle tendit quelques piécettes au vendeur, qui lui donna en retour des oranges qui avaient l'air juteuses. Elles devaient pousser tout en haut de la cité, là où le soleil pouvait librement les gorger de sucre et d'arômes. Elles rejoignirent son panier, qu'il n'était pas prudent de garder vide de peur d'attirer l'attention des gardes qui continuaient à patrouiller. Deux d'entre eux étaient d'ailleurs stationnés un peu plus loin, immobiles, engoncés dans leurs armures épaisses qui leur donnaient l'air effrayant. Leurs hallebardes s'élevaient au-dessus de la foule, prêtre à s'abattre sur le cou du premier voleur qui essaierait de prendre la fuite. Elle les contourna prudemment, et continua à avancer au même rythme lent et saccadé. Il fallait absolument conserver sa couverture, et donner l'impression qu'elle était à la recherche de produits bien particuliers. Son objectif était pourtant droit devant.

Kumkun lui avait bien expliqué où elle devait s'arrêter. Albyor était construite sur les flancs de la montagne, et de nombreux passages avaient été percés à même le roc. Le jeune affranchi connaissait un passage dans lequel, lui avait-il dit, personne ne s'aventurait jamais. Il s'agissait d'un ancien puits de mine abandonné qui datait de plusieurs siècles. A l'époque où la cité n'était pas aussi étendue, sans aucun doute. Avant que l'on reléguât les mineurs au pied la Ville-Sombre, là où ils ne dérangeaient pas les puissants et les riches. Elle bifurqua à l'angle de septième ruelle, puis marcha en ligne droite sans se retourner, pressant légèrement le pas. Immédiatement, les ombres revinrent l'envelopper en lui fournissant une protection bienvenue. Elle tourna à gauche en se répétant à voix basse les consignes qu'elle avait dû mémoriser par cœur.

- A gauche… Je descends l'escalier… Je passe par-dessus la rambarde… Je longe la corniche… sans tomber. Sans tomber.

Elle prit une inspiration, et essaya de ne pas regarder en bas. Elle se trouvait au-dessus d'un précipice qui ne lui donnerait aucune chance si elle basculait. Kumkun lui avait épargné les détails en lui donnant ses explications, mais il lui avait bien recommandé de « rester collée à la falaise ». Elle leva les yeux au ciel, serra les dents, et continua à progresser dos à la roche en espérant que le passage minuscule sur lequel ses pieds évoluaient ne céderait pas sous son poids.

Soudain, alors qu'elle pensait ne jamais y parvenir, sa main gauche s'enfonça dans le vide. Elle adressa une prière de remerciement à qui voulait l'entendre, et fit les quelques pas qui lui manquaient pour se retrouver à l'abri du puits de mine. Il n'était pas totalement vertical, mais il descendait en pente assez raide dans les profondeurs obscures de la montagne. Kumkun lui avait dit que le tout n'était pas très profond, le site ayant été abandonné faute de pouvoir y trouver des minerais intéressants. Pourtant, elle ne parvenait pas voir à plus de quelques mètres, la lumière du jour peinant à se frayer un chemin jusque dans cette cavité. Tout à coup, l'idée de liberté qu'elle avait tant chérie en déambulant dans les rues d'Albyor lui sembla bien lointaine. Elle se trouvait de nouveau enfermée, dans un tunnel bas de plafond, froid et hostile.

Prisonnière, toujours.


~ ~ ~ ~


Des grattements caractéristiques annoncèrent l'arrivée de visiteurs, moins d'une dizaine de minutes plus tard. La jeune femme doutait sincèrement que des gardes eussent eu le courage de la suivre jusqu'ici, mais elle se méfiait de la résolution obstinée des fanatiques de Melkor qui pullulaient dans la Cité Noire. Elle ramassa une pierre que son bras n'aurait aucun mal à lancer, et se replia dans les ténèbres, en espérant de tout cœur ne pas avoir à faire usage de violence. La perspective de prendre la vie d'un homme, aussi mauvais fût-il, la répugnait purement et simplement. Elle ne voulait pas devenir comme la Reine Lyra, ou comme ce maudit Jawaharlal qui n'avaient aucun respect pour la vie humaine. Pourtant, elle savait au fond d'elle-même que si combat il devait y avoir, elle n'aurait aucun moyen de faire autrement que de tuer celui qui se présenterait face à elle. Un tir bien ajusté ferait sans doute basculer son assaillant dans le précipice, avant même qu'elle eût le temps de voir son visage. Cette simple idée lui tira un frisson déplaisant.

- Nous y sommes, murmura Kumkun qui fit son apparition dans l'entrée.

- Enfin, répondit une voix indéniablement féminine. Vous aviez oublié de mentionner la promenade au bord du vide.

L'affranchi haussa les épaules, et tendit la main à une silhouette qui se découpa sur le fond lumineux. De là où elle se trouvait, Nevä ne pouvait pas voir leur visage, et elle pariait qu'ils étaient incapables de la déceler – alors qu'elle se trouvait à quelques mètres seulement.

- Alors c'est ça votre tunnel ? Impressionnant… Est-ce que votre contact va nous retrouver ici, ou nous devons continuer ?

- Non, non, je suis sûr qu'elle nous entend en ce moment-même.

La jeune femme nota qu'il n'avait pas pris la peine de l'appeler, et elle quitta d'elle-même les ombres qui l'environnaient. Leur contact eut un léger mouvement de recul en apercevant une forme bouger dans les ténèbres, mais le stoïcisme de Kumkun la convainquit de ne pas tenter de fuir. De toute façon, il était bien trop tard pour cela. Même alors qu'ils étaient aussi proches, leurs traits difficiles à déceler, et il était certain qu'aucun d'entre eux ne pourrait reconnaître l'autre physiquement lorsqu'ils auraient quitté cet endroit. L'invitée, hésitante, souffla :

- Bon...Bonjour ? A qui ai-je l'honneur ?

- Je m'appelle Nevä, ravie de vous rencontrer.

Il y eut un bref silence, avant que le contact reprit :

- Nevä… Votre nom ne me dit rien, mais j'ai l'impression d'avoir déjà entendu votre voix quelque part. Est-ce que nous nous connaissons ?

- Je suis la Voix.

Nouveau silence. Interloqué cette fois. Et puis elle comprit ce qu'impliquait cette dernière phrase. La Voix. La Voix de la Révolte. Elle se mit à balbutier quelque chose qui n'avait ni queue ni tête, avant de se tourner vers Kumkun, incrédule. Sa réaction était un mélange d'ébahissement, de crainte et de joie. Elle semblait ne plus savoir sur quel pied danser, et elle finit par éclater de rire. Un rire derrière lequel on entendait des larmes de tristesse.

- La Voix… Par Melkor je… Vous… Pfiou, attendez c'est… C'est que… Comment ?

- Un jour nous parlerons de tout cela, je vous l'assure… Mais pour l'heure, nous sommes pressés par le temps, et nous avons besoin de rester concentrés.

Involontairement, Nevä l'avait encore fait. Elle ne savait pas s'il s'agissait d'un don ou d'une malédiction – ou plutôt, elle avait sa petite idée sur la question bien que le reste du monde continuât de lui dire le contraire –, mais elle était capable de plier les gens à sa volonté par le simple son de sa voix. Pas tout le temps, pas toujours consciemment – comme aujourd'hui –, mais à mesure qu'elle avait grandi elle avait compris quand et comment faire usage de cette capacité. Elle n'avait pas mis une once d'agressivité ou d'autorité dans son timbre, mais immédiatement la jeune femme s'était raidie, comme un soldat se mettant au garde-à-vous devant un supérieur. Elle était à sa disposition, sans avoir besoin de le formuler. Son corps parlait pour elle. Retenant un soupir désolé, la Voix continua :

- Quel est votre nom ?

- Je… Pantea. Je m'appelle Pantea.

Nevä hocha la tête, ce qui dans cette obscurité totale équivalait à ne rien dire. Elle rompit le silence de nouveau :

- Pantea… Kumkun m'a parlé de vous, et il m'a dit qu'il vous connaissait de réputation. De toute évidence, vous n'êtes pas une inconnue à Albyor…

S'ils avaient pu voir le visage de l'esclave à cet instant, ils auraient pu apercevoir son sourire désabusé. Elle n'était en effet pas une inconnue, mais pas pour les bonnes raisons. Parfois, elle aurait préféré n'être qu'une femme comme les autres, et ne pas avoir eu la vie mouvementée qui lui avait tant coûté. Elle répondit tristement :

- Hélas. Je suis actuellement au service du fils du Gouverneur d'Albyor.

Elle aurait pu en dire davantage, mais il y avait des choses qui n'appartenaient qu'à elle, et qu'elle n'avait pas besoin de confier pour le moment. Nevä, qui savait que la plupart des esclaves dissimulaient un lourd passé fait de souffrances et de tourments, eut la délicatesse de ne pas insister. A quoi bon ? Ce n'était pas leurs histoires respectives qui comptaient aujourd'hui, mais bien ce qu'ils espéraient construire tous ensemble. Pantea, qui ignorait encore les raisons précises de sa présence à cette réunion secrète, reprit :

- Je connais Kumkun depuis quelques temps maintenant. Avant qu'il n'ait été affranchi. Quand il est venu me voir, et qu'il m'a dit qu'il avait besoin de moi, je savais que c'était pour quelque chose de ce genre. Mais j'ignore ce que je peux faire pour vous… J'ai un accès très restreint au Palais, et bien que des rumeurs circulent parfois, je ne peux garantir leur fiabilité. Si vous le souhaitez, je peux vous indiquer des personnes qui…

- Non, non… C'est vous que Kumkun m'a recommandé, et c'est donc sur vous que je compte. J'ai bien peur que pour l'heure nous devions garder nos projets secrets, et restreindre le nombre de ceux qui seront au courant de ce que nous planifions.

- Et que planifiez-vous, au juste ?

Nevä sourit pour elle-même. Excellente question.

- Je ne peux pas vous donner les détails pour l'instant. Pour votre propre sécurité. Mais j'ai besoin que vous réalisiez deux missions de la plus haute importance. Est-ce que vous pensez pouvoir nous aider ?

Elle avait posé la question avant d'en dire plus sur les tâches qu'elle entendait confier à Pantea. Cette dernière garda le silence un bref instant, hésitant sans doute à s'engager sans savoir ce qu'on risquait de lui demander. Toutefois, était-elle en droit de refuser ? Kumkun lui avait assuré qu'elle ne risquait rien, et qu'elle pouvait partir quand elle le voulait, ce qui signifiait que son accord de principe ne valait pas engagement absolu. Si la mission lui paraissait impossible, ou trop dangereuse, elle pouvait toujours s'en libérer, quitter le tunnel sombre dans lequel ils se trouvaient et ne plus jamais entendre parler de la Voix. C'était sans doute la raison pour laquelle elle était aussi partagée. D'un côté, elle percevait que l'héroïne de la dernière révolte n'était pas là pour lui proposer un travail sans danger. Qu'importe ce qu'elle aurait à accomplir, ce ne serait pas une sinécure, et il était probable qu'on lui demanderait de risquer sa vie. D'un autre côté, la perspective de refuser l'effrayait presque autant que celle d'accepter. Car si elle tournait le dos à cette chance, c'était comme si elle s'enchaînait elle-même à sa condition.

Pantea n'avait pas toujours été esclave, contrairement à beaucoup de pauvres âmes à Albyor qui n'avaient jamais connu que la servitude. Elle avait eu la chance – ou le malheur – de goûter à la liberté avant de devoir connaître les chaînes et la servitude. Pas un jour ne passait sans qu'elle aspirât à retrouver son indépendance, son autonomie, et – dans ses rêves les plus fous uniquement – le statut et l'avenir qui lui avaient jadis été promis. Elle savait être déraisonnable, et elle avait que ce qu'elle avait perdu, jamais elle ne pourrait le retrouver. La faute à cette malédiction qu'elle avait chevillée au corps, et qui ne disparaîtrait pas avant encore plusieurs années. Une malédiction qui lui avait tout donné, avant de tout lui reprendre. Alors à l'heure où les ténèbres qui l'entouraient retenaient ce fléau au loin, elle se rendait compte qu'elle était face à la décision la plus importante de toute son existence.

Trop longtemps, elle s'était retrouvée privée de sa capacité de décider de son propre futur. Cela avait commencé bien avant même qu'elle fût réduite en esclavage. La vie avait tracé un chemin pour elle, et elle l'avait emprunté sans réfléchir, sans hésiter, sans penser aux conséquences et aux malheurs qui s'abattraient inévitablement sur elle. Tout avait un prix, même les choses les plus scintillantes. Aujourd'hui, pourtant, elle avait le choix. Elle pouvait renoncer, abandonner, rebrousser chemin et faire en sorte d'oublier cette folie. Ou bien… ou bien elle pouvait suivre ce que lui disait son cœur, même si sa tête lui hurlait le contraire. La vérité était que la liberté à laquelle elle aspirait n'était faite que de ce sentiment. Comment avait-elle pu l'oublier ? Comment pouvait-elle ne pas se souvenir ce que cela impliquait que d'être un être libre ? Choisir. Devoir privilégier une chose plutôt qu'une autre. Accepter de renoncer à son confort, à sa sûreté, pour essayer d'obtenir quelque chose de différent, de meilleur. Et prendre des risques. Les prendre. Les attraper à bras le corps, les faire siens, les défier du regard et leur faire face sans faillir. Il aurait été tellement plus simple qu'on lui ordonnât de se mettre au pas, qu'on la menaçât pour qu'elle n'eût, précisément, pas le choix. Mais Nevä n'était pas de ces gens qui mettaient le couteau sous la gorge de leur prochain, et qui leur forçaient la main. La Voix qui se battait pour la liberté de son peuple asservi ne pouvait pas leur imposer de prendre part à la lutte. Ils devaient se libérer par eux-mêmes, s'ils aspiraient un jour à prendre les rênes de leur vie…

Pantea déglutit. Elle inspira profondément et, choisissant ses mots avec le plus grand soin, répondit simplement :

- Je choisis de vous aider.

Sa langue s'était déliée d'elle-même.

Elle venait de faire son premier pas.


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Ryad Assad
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Jeu 9 Mar 2017 - 23:49
Le linge sentait bon le propre. C'était un privilège des classes les plus aisées d'Albyor que de pouvoir faire sécher leurs habits précieux au soleil, l'astre du jour que les plus pauvres de la cité ne voyaient qu'à peine. Pantea n'était pas mécontente de la tâche qui lui avait été confiée. Étendre les draps, les vestes de ces messieurs et les robes de ces dames n'était pas la mission la plus difficile, ni la plus rébarbative. Et puis elle était dehors. Elle était baignée d'une douce lumière, et devant elle s'ouvraient les superbes montagnes qui se perdaient dans le lointain. La région était absolument superbe, et toute la violence des Hommes n'avait pas réussi à faire disparaître la beauté du Rhûn, de ces collines qui se transformaient en monts aux pics vertigineux. Les plaines que l'on apercevait plus loin, le fleuve qui courait comme un mince fil argenté tombé de la chevelure d'un vénérable sage à la connaissance infinie… qui pouvait ne pas s'émerveiller devant pareil spectacle ? A chaque fois que la jeune femme en avait l'occasion – ce qui n'arrivait pas souvent – elle flânait dans la cour du Gouverneur, se délassant sur un banc à l'abri des regards, là où elle pouvait enfin retirer le voile qui dissimulait constamment son visage et laisser la chaleur du soleil réchauffer sa peau.

Presque guillerette, elle se prit à fredonner une vieille comptine que ses nourrices lui chantaient autrefois. Dans une autre vie. Ses gestes précis étaient langoureux, alors qu'elle prenait tout son temps pour profiter de ces quelques minutes de calme et de détente dans une journée sinon morose. Le vent léger qui soufflait entre les branches des arbres fruitiers faisait battre doucement le linge qui diffusait les douces senteurs de fleurs au parfum envoûtant. Pendant un instant, elle fut prise dans un tourbillon de sensations qui lui donnèrent le vertige. Un vertige agréable, grisant. Elle se laissa aller à un demi-sourire presque ingénu, et glissa ses pieds hors de ses chaussures pour savourer le contact de la pierre tiède. Ses orteils menus semblaient presque timides, comme si cette liberté soudaine et inattendue les effrayait en même temps qu'elle les tentait. En levant les yeux au ciel, la jeune femme constata que celui-ci était du bleu le plus pur, dépourvu du moindre nuage. Des oiseaux dont elle ne pouvait discerner que la forme grossière volaient en un large groupe, en direction de l'Ouest. Ils battaient des ailes dans un bel ensemble, et filaient vers les territoires inconnus. Au-delà de la mer, sans doute.

- On rêvasse ?

Elle sursauta malgré elle, s'empressant de retrouver ses chaussures et de s'atteler à son travail.

- N-Non, maître. Je suis désolée.

Baissant les yeux, elle se mit à suspendre le linge avec plus de célérité que n'importe quelle autre esclave de la cité. Toutefois, ses mains agiles furent captées par celles de l'homme qui s'était approché subrepticement pour la surprendre. Elle s'immobilisa, le souffle court, le laissant parcourir du pouce la douceur de sa peau veloutée. En retour, elle n'éprouvait qu'un dégoût mêlé d'une crainte absolue. Cela dut se voir dans ses yeux, car il changea immédiatement d'attitude, abandonnant son sourire enjôleur pour adopter une expression contrariée :

- Allons, qu'ai-je fait encore pour mériter ce regard ?

La question était rhétorique, et elle garda le silence en serrant les dents. Elle ne devait surtout pas répondre. Surtout pas. Raffermissant brutalement sa prise, il transforma la caresse en étreinte, et tira la jeune femme vers lui. Incapable de résister même si elle l'avait voulu, elle se sentit immédiatement plaquée contre ce torse massif. Il approcha son visage de ses cheveux dissimulés, et inspira profondément pour s'imprégner de leur odeur. Elle, à l'inverse, retenait son souffle comme si elle se trouvait face à un charnier.

- Tout pourrait être tellement différent… Susurra-t-il dans son oreille en lui tirant un mouvement de recul.

Consumé par le désir, il plaqua une main contre ses reins et la pressa contre lui comme s'il voulait la posséder entièrement. Elle le sentit enfouir la tête dans le creux de son cou, déposant un baiser enflammé sur un coin de sa chair dénudée. Puis un autre. Il en voulait toujours davantage. Elle se tortilla pour essayer d'échapper à sa prise, sans oser crier de peur de donner l'alarme. Sachant qu'il refuserait probablement d'être vu dans cette position indélicate auprès d'une de ses esclaves, elle tenta de faire appel à sa raison :

- Si quelqu'un nous voyait…

Ce fut comme s'il avait été frappé par la foudre. Il se redressa brusquement, et recula comme si la simple perspective de se tenir près d'elle le mettait en difficulté. Pourtant, on sentait encore brûler en lui la flamme de la passion qui le dévorait de l'intérieur et menaçait de prendre le pas sur tout le reste. Il mit quelques longues secondes avant de reprendre contenance, et de finalement lâcher :

- Pourquoi vous obstinez-vous à refuser ?

Elle serra les dents de nouveau. Sans son voile, il aurait sans doute pu voir qu'elle faisait tout pour ne pas lui hurler ce qu'il savait déjà. Il y avait tant de choses qu'elle souhaitait lui dire, mais elle ne le pouvait pas. Quand il comprit qu'elle ne répondrait pas, il tourna les talons et avec un geste rageur envoya valdinguer le panier de linge, lequel s'écrasa sur le sol. Pantea attendit qu'il fût hors de vue pour s'effondrer, littéralement. Tout ce qu'elle avait retenu en elle explosa soudainement, et elle se retrouva à genoux avant d'avoir compris ce qu'il venait de se passer. Les larmes ne vinrent pas, cependant. Elles ne venaient plus depuis longtemps.

Elle resta là un moment, désespérée. La conversation qu'elle avait eue la veille lui revint alors en mémoire…

~

- Quelle est la seconde mission que vous vouliez me confier ? S'était-elle entendu demander.

Nevä n'avait pas hésité avant de répondre :

- Le fils du Gouverneur risque de représenter un obstacle qui devra être neutralisé. Il suffira d'empoisonner légèrement son repas pour le mettre hors-jeu. Cela nous donnera la possibilité d'agir sans que la garde puisse s'organiser.

Pantea avait pensé qu'il s'agissait d'un bon plan, car le fils du Gouverneur commandait à la garde de la cité. Si quelque chose de grande ampleur devait se produire, alors les hommes du rang auraient besoin d'être organisés. Ils pouvaient répondre à la menace immédiate, mais ils ne pouvaient pas d'eux-mêmes répondre à l'inattendu. Si les soldats étaient privés de leur tête pensante, cela donnerait davantage de chances au plan de Nevä de réussir. Cependant, l'esclave avait une seule objection à formuler :

- Je peux m'arranger pour empoisonner sa boisson, je suis sûre de pouvoir y parvenir. Mais je ne le ferai qu'à une seule condition.

Elle avait marqué une pause lourde de sens, et personne n'avait rien dit, attendant qu'elle conclût.

- Donnez-moi un poison qui soit mortel…


~

Pantea s'était relevée, et s'affairait désormais à ramasser les linges éparpillés par terre. Fort heureusement, la plupart n'étaient pratiquement pas salis, et elle pourrait quand même les suspendre. Elle laverait les autres plus tard. Au fond d'elle-même, l'injustice qu'elle vivait au quotidien, de même que la violence à laquelle elle faisait face, celle qui pesait sur ses épaules et celle qu'elle voyait perpétuellement, rongeaient sa détermination et son désir de simplement rester en vie. Pourtant aujourd'hui, elle avait une bonne raison de continuer à courber l'échine, de continuer à subir et à endurer les tourments que le destin lui réservait. Elle savait que tout cela prendrait fin, d'une manière ou d'une autre.

Car s'il n'avalait pas le poison… elle était bien déterminée à le faire.


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Ryad Assad
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Ven 7 Juil 2017 - 17:29
- Je suis surpris que vous ayez accepté… Faites-vous enfin preuve de raison ?

La tête baissée, Pantea ne pouvait réfugier ce que trahissaient ses yeux derrière le voile qui couvrait son visage et ses cheveux, aussi choisit-elle de détourner le regard. Il valait mieux cela qu'être découverte. Une main douce se glissa sous son menton, et elle fut contrainte de faire face à l'homme qui la dominait de la tête et des épaules. Si proche de lui, elle se sentait vulnérable, à sa totale merci. Fort heureusement, il n'était pas d'humeur massacrante aujourd'hui, et elle se doutait bien qu'il ne lui ferait pas de mal. Elle connaissait la valeur qu'elle avait pour lui, et elle ne le croyait pas encore assez fou pour la brutaliser. Un mal pour un bien, car il y avait beaucoup d'autres façons de faire souffrir quelqu'un, et elle était bien placée pour savoir que l'esprit humain savait se montrer particulièrement inventif le cas échéant. Elle tut son irrépressible envie de lui hurler ce qu'elle pensait de lui, et répondit avec une résignation non feinte :

- Ai-je vraiment le choix ?

Il tiqua. Il s'efforçait de vivre dans l'illusion qu'il pouvait encore conquérir son cœur après avoir piétiné sans merci tout ce à quoi elle tenait. Dans d'autres circonstances, elle aurait ri de ses efforts ridicules, mais puisqu'il gouvernait désormais son existence, elle préférait ne pas se risquer à pousser davantage son audace. Son refus permanent de donner la réciproque à ses sentiments était déjà un supplice en soi pour cet homme qui pouvait tout avoir, sauf ce qu'il convoitait réellement. Fronçant légèrement les sourcils, le fils du gouverneur d'Albyor considéra plus prudent de changer de sujet. Il s'effaça galamment, et proposa son bras à Pantea qui n'eut d'autre choix que d'accepter. Par convenance.

- Ce qui compte, c'est que vous soyez là. Croyez-bien que j'apprécie. Je suis même honoré de vous avoir en ma compagnie.

- Merci.

Elle ne comptait pas en dire beaucoup plus que nécessaire. Il la mena à travers ses vastes appartements, prenant tout son temps pour lui laisser admirer le luxe de ses quartiers. Les yeux experts de la jeune femme ne purent qu'apprécier la magnificence des lieux. Même si celui qui les occupait était la personne la plus répugnante qui lui avait été donné de rencontrer, elle ne pouvait nier que tout ce confort lui manquait. Quand elle observait les canapés exquis, les tapis si doux que l'on pouvait y déambuler pieds nus, et les rideaux diaphanes qui laissaient pénétrer une douce lueur orangée – si rare dans la Cité Noire ! – on ne pouvait que se sentir apaisé, lentement conquis par le plaisir d'une vie facile. Quelque part, une petite voix murmurait à Pantea qu'elle avait mérité de se délasser après avoir tant pleuré et tant souffert. A quoi bon lutter, quand le combat est perdu d'avance ? Cette voix lui susurrait de lâcher prise, et d'accepter les menus désagréments d'une vie globalement enviable. Le reste du monde vivait dans la misère, dans la crasse et dans la fange. Elle avait la chance de pouvoir aspirer à mieux, de pouvoir s'extraire à une condition servile dont la plupart des infortunés esclaves ne pouvaient pas se libérer de leur vivant.

Il n'était pas possible de résister à l'appel du confort, de l'or, de l'opulence.

Elle voulait pouvoir enfiler de belles robes, et que le monde puisse enfin voir son sourire étincelant. Elle voulait rire, danser, chanter, et cesser de pleurer ce qu'elle avait perdu et qui ne reviendrait jamais. Les années passaient, et qu'avait-elle gagné en s'arc-boutant sur ses positions, sinon le sentiment étrange d'avoir perdu un temps précieux de son existence qu'elle ne retrouverait jamais ? Parfois, elle se réveillait le matin et se demandait s'il ne valait pas mieux en finir sur-le-champ plutôt que de faire durer trop longtemps l'agonie… Observer le monde autour d'elle une dernière fois, graver dans sa mémoire la beauté de celui-ci, et puis fermer les yeux… s'endormir… de sombrer.

- Je vous ai fait apporter des fleurs… et des robes également. Vous trouverez tout le nécessaire pour vous préparer ici. Je suis tellement heureux que nous puissions dîner ensemble ! J'ai décidé que nous donnerions une réception, cela sera beaucoup plus amusant. Mon père ne peut y participer, mais j'ai convié des amis proches, tous de bonne famille naturellement. Je veux qu'ils vous voient, je veux qu'ils vous admirent et qu'ils me jalousent pour vous avoir à mon bras.

Cependant qu'il parlait, il s'était rapproché en tendant les doigts vers son voile. Elle se déroba, car s'il avait vu son visage en cet instant, il aurait compris que quelque chose n'allait pas. Son expression s'était déformée en entendant qu'il voulait la faire participer à une réception, et elle crut qu'elle allait vomir. Elle ? Au milieu d'une foule d'inconnus ? Ce soir ? Levant les mains pour calmer les ardeurs de son hôte, elle souffla :

- Sire, je ne pense pas que…

- Appelez-moi Nixha. Si nous devons dîner ensemble, cessons les formalités.

Elle soupira, et reprit :

- Nixha… Je ne crois pas qu'il soit bon de participer à une réception. Pas si tôt. Je…

Elle essaya de se rendre convaincante, en trouvant des arguments qui lui parleraient spécifiquement. Elle le savait attaché à son image, et il ne voulait rien faire qui pût la ternir. Elle fit de son mieux pour expliquer :

- Si on nous pose des questions… Que répondrons-nous ? Les gens découvriront tôt ou tard que vous vous êtes enamouré d'une esclave, et ils parleront dans votre dos. Votre père ne…

- Mon père est un imbécile ! Et un lâche ! Pour vous, j'affronterai le regard de tout Albyor s'il le faut, et pour ce qui est des détracteurs et des moqueurs, je les enverrai à Melkor les uns après les autres jusqu'à ce qu'ils vous acceptent !

Malgré son dégoût, Pantea dut admettre que cette envolée l'avait touchée. Aucune femme ne pouvait rester insensible face à une telle déclaration, et en d'autres circonstances elle aurait questionné la nature des sentiments qu'elle éprouvait à l'endroit d'un homme capable de mettre au second plan ce à quoi il tenait le plus au monde pour elle. Il y avait chez lui une force de caractère redoutable, dont elle avait souffert par le passé, mais qu'elle pouvait peut-être utiliser pour se protéger désormais. Avoir Nixha Hagan de son côté était un atout terrible, et peut-être que… si elle cédait à ses avances, et acceptait de devenir son épouse… Oui, c'était une possibilité. Elle pouvait bien devenir la femme la plus influente d'Albyor, car le gouverneur en place ne tarderait pas à quitter ce monde, et à laisser son fils à la baguette. Pendant un instant, Pantea se sentit défaillir devant l'avenir qui lui était promis. Elle atteindrait un statut dont elle n'aurait pas pu rêver, même dans sa vie antérieure. Il lui suffisait de dire oui, d'offrir un enfant à Nixha pour assurer sa descendance, et la cité entière danserait dans la paume de sa main.

- Est-ce que je risque de connaître certains des invités ? Demanda-t-elle.

Il sourit, conscient que sa question signifiait qu'il gagnait peu à peu du terrain. D'une voix redevenue apaisante, il souffla :

- Non, personne. Il n'y aura que vous, moi, et quelques unes de mes connaissances.

Un soupir s'échappa de ses lèvres, faisant vibrer légèrement le voile devant son visage. Les perles délicates qui y étaient accrochées cliquetèrent en s'entrechoquant. Que pouvait-elle répondre à cela ?

- J'accepte, s'entendit-elle lâcher.

- Fantastique !

Nixha était sincèrement heureux, et elle le vit se diriger d'un pas guilleret vers une porte dérobée, à laquelle il toqua plusieurs fois. Quelques secondes plus tard, celle-ci s'ouvrit, et une jeune esclave pénétra dans la pièce. C'était encore une enfant, du moins n'avait-elle pas l'air d'avoir plus de quatorze ou quinze ans. Son visage était vierge de toute marque de possession, mais on voyait dépasser du col de sa robe l'encre infâme que l'on avait injectée dans sa peau, au niveau de la clavicule. Pantea, qui ne comprenait pas, lança un regard interrogateur au fils du gouverneur qui s'empressa de lui expliquer :

- Elle est à votre disposition, vous avez la journée pour vous préparer. Commandez-lui ce que vous voulez, je lui ai donné l'autorisation de se rendre partout et de tout faire pour vous satisfaire aujourd'hui.

Pantea revint à la jeune fille qui hocha la tête silencieusement, pleine de servilité comme tous ceux qui étaient nés avec des chaînes aux poignets et qui n'envisageaient même pas de les voir retirées un jour. Nixha, satisfait, prit congé des deux femmes et les laissa seules à leurs occupations. La plus âgées, sitôt qu'elles furent seules, demanda :

- Comment t'appelles-tu ?

- On m'appelle A'shar'a.

- « La jeune fille au cœur d'enfant ».

Les yeux de la petite s'illuminèrent un instant, et Pantea s'expliqua :

- Il faut croire que nous venons de la même tribu… Heureuse de te rencontrer, A'shar'a. Je suis Pantea…


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Lun 9 Oct 2017 - 20:35

Durant les quatre derniers jours, Nevä avait travaillé sans relâche à peaufiner les détails de son plan. Elle avait profité de l'agitation commerciale en ville et de l'afflux d'esclaves dans les rues pour se faufiler incognito, et récupérer les informations dont elle avait besoin et que son précieux Kumkun ne pouvait pas lui fournir. Il lui apparaissait que leur mission serait encore plus compliquée que prévu, et elle voyait de moins en moins comment mener les esclaves à s'échapper. Elle savait parfaitement que tous les non-libres de la cité ne pourraient pas s'en tirer en vie, hélas, mais elle doutait sérieusement de pouvoir en sauver ne fût-ce qu'un seul. Elle-même était convaincue, secrètement, qu'elle ne survivrait pas à cette tentative désespérée et irrationnelle. Elle n'en avait pas parlé au jeune Kumkun, qui semblait avoir retrouvé un peu d'espoir, et qui comptait sur elle pour l'alimenter comme on soufflait sur les braises d'un feu vacillant. La tâche était plus ardue que ce que la métaphore laissait supposer. Si elle voulait préserver la flammèche, elle devait faire en sorte de parer à toutes les éventualités, tout en étant parfaitement consciente qu'il y aurait forcément quelque chose d'imprévu… Et quatre jours de réflexion ne permettaient pas de tout envisager.

Elle aurait voulu avoir davantage de temps.

Davantage de temps pour rallier les esclaves, peut-être essayer de leur trouver des armes afin qu'ils pussent se frayer un chemin plus efficacement à travers la ville d'Albyor et ses gardes. Elle n'était pas sans ignorer que les hommes du gouverneur étaient de terribles adversaires, et quelques poignards ne changeraient pas fondamentalement le sort des fuyards, mais cela donnerait au moins le sentiment à ces hommes et à ces femmes enfermés depuis trop longtemps qu'ils auraient une chance. Charger face à un bataillon armé de longues lances effilées porteuses de la promesse d'une mort certaine n'était pas donné à tout le monde, et le nombre ne jouait pas toujours en la faveur des insurgés. Nevä était bien placée pour le savoir.

- Dame Nevä ?

Elle sursauta. Elle n'avait pas entendu Kumkun rentrer. Ce n'était pas prudent de sa part de se laisser distraire ainsi, alors qu'ils étaient si proches du but. N'importe qui aurait pu la surprendre et l'égorger sans difficulté. Elle avait eu de la chance. Le jeune esclave s'excusa presque d'être entré sans faire de bruit, et elle l'apaisa immédiatement :

- Ce n'est rien… Je pensais juste à ce maudit plan. Le chemin que nous devons emprunter est long. Ardu. Les gardes ne nous feront pas de cadeaux, et nous avons toutes les chances de nous faire rapidement encercler.

Kumkun s'assit. Il connaissait bien la ville, et n'avait pas besoin qu'elle lui expliquât de nouveau l'itinéraire prévu. Il l'avait mémorisé la première fois qu'elle lui en avait fait part, prenant sur lui d'ajouter quelques subtiles modifications. Albyor avait quelque peu changé depuis la dernière fois que Nevä s'était retrouvée ici, et elle avait pu constater de ses yeux que ses idées étaient valables. Il répondit à ses doutes par une confiance exacerbée :

- Si la tête est coupée, alors les gardes risquent d'hésiter. C'est sur cela que repose notre effet de surprise. Pour le reste, il faudra nous frayer un passage par la force de toute façon, et nous n'avons plus rien d'autre à perdre que la vie.

- La vie est précieuse, Kumkun. Plus précieuse que l'on peut imaginer.

Il hocha la tête en faisant une moue difficile à qualifier. Ils gardèrent tous les deux le silence un moment, chacun absorbé par la perspective de l'épreuve qu'ils devraient surmonter tous les deux. Rien de réjouissant.

Quelques coups frappés à la porte vinrent les tirer de leur torpeur, et ils se regardèrent avec un brin d'angoisse. Kumkun n'avait jamais de visite. Nevä envisagea un instant de partir se cacher sous le plancher, là où elle avait passé chaque nuit depuis qu'elle avait rencontré le jeune affranchi, mais elle savait qu'elle n'aurait pas le temps de s'éclipser. Au lieu de quoi, elle se leva précipitamment, et s'approcha de la fenêtre de l'autre côté de la petite maison. Si des gardes pénétraient en force, elle pouvait toujours espérer s'enfuir par là en ouvrant les volets rapidement. Il fallait simplement espérer que des hommes armés ne se trouvaient pas de l'autre côté, attendant de la voir surgir sur leurs épées brandies. De toute façon, elle n'avait pas le choix. S'ils venaient pour elle, elle devait courir et essayer de les semer. Kumkun connaissait les risques, et il savait également qu'il n'avait pas le choix que d'aller ouvrir. Il se dirigea vers la porte, et Nevä suivit chacun de ses mouvements. Ses doigts étaient déjà refermés sur le volet, tandis que sa poitrine se soulevait à un rythme accéléré. Ses réflexes de survie se réactivaient et lui donnaient l'impression que le temps ralentissait. Le jeune affranchi ouvrit le battant, et son regard trahit immanquablement sa surprise.

Il y eut une longue seconde de pause, puis une voix s'éleva.

- Bonjour…

C'était la voix d'une enfant. Une enfant ? Kumkun hésita, s'efforçant de ne pas se retourner vers Nevä pour puiser conseil auprès d'elle, trahissant dans le même temps qu'il n'était pas seul. Au lieu de quoi, il demeura les yeux fixés sur la petite, lui demandant en retour :

- Que puis-je pour toi ?

- J'ai une lettre pour vous.

- Pour moi ?

Toute cette affaire devenait vraiment étrange. Nevä décrocha un instant pour observer par la fenêtre subrepticement. Rien. Pas de signe de vie dans les alentours. Elle s'attendait presque à voir des hommes armés essayer de les prendre à revers en profitant de cette diversion inattendue. Mais non. Rien. Kumkun ouvrit le pli, et commença à le lire. Ses yeux allaient d'un bout à l'autre du petit papier, et à mi-chemin de sa lecture il attrapa la fillette par le bras et la fit entrer, avant de refermer brusquement la porte.

- Kumkun ? Interrogea Nevä.

La gamine sursauta en se rendant compte de la présence de cette femme tatouée à la voix impérieuse. Elle jeta un regard inquiet à l'affranchi, qui s'était détourné d'elle pour s'approcher de la Voix, brandissant le billet comme s'il s'agissait du message le plus important qu'il avait jamais lu – et c'était bien le cas.

- C'est Pantea ! Fit-il avec une excitation non feinte. C'est pour ce soir ! C'est ce soir !

- Tu es sûr ? Répondit la jeune femme.

Elle ne s'attendait pas à ce que l'occasion d'éliminer le fils du gouverneur se présentât si rapidement, ni à voir une jeune esclave leur apporter un message aussi capital. Les choses prenaient d'ores et déjà une tournure compliquée, et elle se mit à réfléchir à toute vitesse :

- Kumkun, nous devons nous tenir prêts. Que fait-on de la fille ?

Nevä sentit que son ton était plus dur et plus cassant qu'elle n'aurait voulu, et l'éclair de terreur qui passa dans ces jeunes yeux innocents lui fendit le cœur. Ressemblait-elle tant aux bourreaux qu'elle s'évertuait à combattre depuis tant d'années ? Elle s'essaya à un sourire amical, qui n'arrangea pas vraiment la situation. L'affranchi répondit avec empressement :

- C'est écrit là… Elle veut que nous prenions soin d'elle.

- Mais je dois rentrer auprès de mon maître… fit la gamine, un peu déboussolée.

- Non ma chérie, souffla Nevä en prenant une voix aussi douce que du miel. C'est beaucoup trop dangereux pour toi de rentrer. Je suis désolée, mais tu vas devoir rester avec Kumkun. Tout ira bien.

Mensonge. Tout n'irait pas bien. Cependant, il était important de préserver cet esprit juvénile du déferlement de violence qui risquait de s'abattre sur eux quand ils auraient l'occasion de mettre leur plan à exécution. Mais que restait-il à préserver ? N'était-il pas évident qu'elle en avait déjà vu bien trop à son âge ? Elle avait dû voir, pourquoi pas subir, assez de violences pour toute une vie. Que restait-il encore à sauver de son âme déjà brisée en mille morceaux ? Nevä lui caressa la joue. Pauvre petite. Elle se redressa, et se retourna vers Kumkun.

- Je dois y aller sur-le-champ. Si Pantea doit agir ce soir, alors le temps nous est compté, et je dois être en position avec nos hommes. Ils auront besoin de tout le soutien nécessaire. Kumkun, je compte sur toi pour être au point de rendez-vous quand viendra l'heure. Peu importe ce que tu devras faire, trouve un moyen d'être là.

Cela ressemblait presque à des adieux, et elle sentit une vague d'émotion lui monter aux yeux. Kumkun l'avait suivie et l'avait épaulée depuis qu'elle était arrivée ici. Il avait souvent été son seul réconfort dans les ténèbres éternelles d'Albyor. Il devait s'échapper avec eux. Ce n'était pas négociable. Elle aurait voulu avoir le temps de lui exprimer sa gratitude avec des louanges à la hauteur de ce qu'elle ressentait réellement. Elle, la Voix, celle qui savait trouver les mots pour soulever les foules et galvaniser les hommes, se retrouvait comme une idiote à ne savoir quoi dire le moment venu. Elle se contenta de prendre le jeune homme dans ses bras, l'étreignant avec force. Elle lui chuchota un « merci » qui venait du fond du cœur, avant de s'arracher à lui pour rejoindre la ville. Elle enfila une longue cape noire, et s'éclipsa dans la nuit sans un regard en arrière.

Elle ne voulait pas qu'il la vît ainsi, car s'il avait pu lire dans ses yeux, fût-ce pour une seconde, il aurait su.

Il aurait su qu'elle trouverait la mort ce soir, et il aurait tout fait pour l'empêcher…


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Ryad Assad
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Mer 11 Oct 2017 - 21:05
- Alors il est arrivé, et m'a dit très sérieusement : « si vous oubliez encore de polir votre armure, fils de gouverneur ou pas, je vous botterai l'arrière-train ! ». Que répondre à ça ?

Il y eut des éclats de rire tout autour de la table, partagés par tous les convives. Même Pantea se permit un sourire que l'on voyait poindre à travers son voile diaphane. Nixha n'avait pas réussi à la convaincre de passer tout le dîner le visage découvert, mais il avait insisté auprès d'elle, alors qu'ils n'étaient que tous les deux, pour la présenter officiellement à tous les convives autour de la table. Elle savait ne pas vraiment avoir le choix de toute façon. Elle n'était pas seulement là car il l'aimait passionnément, mais aussi car il voulait exhiber sa beauté comme un trophée, et susciter l'admiration de ses pairs. Elle ne serait en définitive qu'un trophée de plus à ajouter à la longue liste de ses possessions. Ainsi était le fils du gouverneur, et c'était une des raisons pour lesquelles elle ne le supportait pas. Elle avait en horreur son avidité, son désir de posséder son entourage, et de détruire ce dont il ne pouvait s'emparer ou ce qui lui fait obstacle. Il y avait un caractère malsain à l'adoration qu'il lui portait, et un forme de noirceur profonde derrière l'amour qu'il disait ressentir pour elle. Elle n'avait aucun doute sur la nature de la relation qu'ils entretiendraient. Elle serait son épouse, certes, mais elle serait surtout son esclave. Il la dominerait sans vergogne, il l'écraserait jusqu'à ce qu'elle ne fût plus qu'un objet sur lequel il avait tout pouvoir. Et quand la beauté qu'il chérissait temps fanerait, il l'abandonnerait pour une concubine plus jeune… ou bien la ferait exécuter pour pouvoir s'emparer d'une nouvelle épouse.

Elle n'était pas sans ignorer cela, et pourtant elle ne pouvait pas nier que ce banquet donné en son honneur était en train de la conquérir. Depuis combien de temps n'avait-elle pas goûté nourriture aussi délicieuse ? Pouvait-elle réellement rester indifférente devant les sublimes couverts qui habillaient la table, devant les œuvres d'art exquises qui décoraient les murs ? Les tapisseries aux couleurs vives étaient plongées dans une pénombre intimiste retenue seulement par les chandeliers qui procuraient un éclairage fascinant aux convives. Elle se sentait revivre, de nouveau à sa place. Était-ce un plaisir coupable, ou était-il normal de préférer vivre comme une reine, fût-ce pour quelques jours, que de passer une vie entière en tant qu'esclave ? Cette pensée lui laissa un goût amer sur la bouche. Sa liberté valait-elle donc moins que les superbes boucles d'oreille qui mettaient en valeur la finesse de son cou ? Son honneur pouvait-il être acheté par quelques robes soyeuses, douces comme la peau d'un nourrisson ? N'était-elle qu'une vulgaire prostituée que l'on couvrait de cadeaux en échange de passes régulières ?

Tout à coup, la viande lui sembla moins appétissante.

Elle avait le goût de la trahison.

Pantea déglutit, et une main se posa bientôt sur son poignet. C'était Nixha, qui semblait sincèrement préoccupé :

- Ça ne va pas ? Fit-il avec une sollicitude touchante.

- Si, si… C'est juste que tout ça est tellement différent de ce dont j'ai l'habitude…

Un des convives, un officier de l'armée, intervint sans fioritures et demanda :

- Vous ne mangez pas de viande par chez vous ?

Le cauchemar commençait. Durant toute la soirée, la jeune femme avait réussi à esquiver les questions en laissant Nixha prendre toute la place qu'il désirait, et elle s'était contentée d'être un objet décoratif soigneusement posé à ses côtés. Rien de plus. La donne venait de changer, et c'était désormais elle le centre de l'attention : une situation qui ne lui plaisait guère. Elle s'efforça de se montrer naturelle, ce qui lui demanda un effort surhumain :

- Oh si, bien entendu. Seulement, pas dans des plats aussi raffinés, ou avec tellement de gens importants.

La flatterie. Cela fonctionna bien, et l'assistance ronronna de plaisir tandis que Nixha se plaisait à voir sa conquête mettre ses invités à l'aise. Ils n'auraient que des compliments à lui faire, et cela ne risquait pas de s'arranger quand ils la verraient sans son voile. Il se cala dans son fauteuil, la laissant réagir à la question qui ne manqua pas d'arriver :

- Et d'où venez-vous exactement ? C'est que Nixha ne nous a pas parlé de vous, quel goujat !

Elle eut un sourire gêné, et répondit malicieusement :

- Je suis née dans un jardin,
Tout là-haut, dans les cieux,
Et je suis tombée un beau matin,
Dans un fleuve aux eaux bleues.
Élevée par les blanches colombes,
Éprise d'honneur et de liberté,
J'ai suivi la course des palombes,
Qui m'ont conduit à l'être aimé.


Il y eut des applaudissements admiratifs, et elle éprouva un plaisir coupable à se sentir ainsi être le centre de l'attention. Toutefois, les hommes autour de la table étaient pour la plupart des membres de la haute noblesse qui, s'ils portaient l'armure et maniaient l'épée, n'en aimaient pas moins la poésie et les arts. Ce n'était pas digne des plus grands auteurs du royaume à l'imagination infinie, naturellement, mais ils surent féliciter chaleureusement Pantea pour son inspiration.

- Une femme d'esprit ! Attention Nixha, tu t'aventures en terrain dangereux ! Plaisanta un des convives.

Il y eut de nouveaux rires, et on commanda de nouveau du vin pour remplir les verres qui se vidaient plus rapidement qu'il était recommandé. Pantea, quant à elle, s'efforçait de ne pas se laisser enivrer. Elle devait garder les idées claires, et conserver le contrôle sur la situation. Sa mission en dépendait. Elle surveilla du regard la cruche de vin qui arriva, comme toutes les autres qui avaient défilé jusque là. Le serviteur la posa sur la table, et s'éclipsa comme une ombre, sans un mot. Une main assoiffée se jeta dessus, et en s'emparant du nectar, révéla une marque discrète qu'on avait tracée au couteau près de l'anse. Une simple rayure innocente, qui en réalité cachait un lourd secret. On remplit copieusement les verres des uns et des autres, et comme à chaque fois, un des invités se leva pour rendre hommage à un quelconque événement. Nixha avait trinqué à la prospérité de la ville d'Albyor, un officier avait rendu grâce aux efforts des soldats qui combattaient sur le front oriental pour repousser les rebelles… Chacun essayait d'apaiser sa conscience, alors que tous se vautraient dans le luxe le plus indécent au quotidien, ce repas n'en étant qu'une nouvelle démonstration.

- Je voudrais célébrer l'amitié, qui nous rassemble ici ce soir. Ce sentiment merveilleux qui nous rappelle à quel point nous sommes riches de nos amis et de nos proches.

- A l'amitié ! Répondirent les convives comme un seul.

C'était une formulation classique pour quiconque voulait se faire bien voir, mais personne ne pouvait décemment remettre en cause l'amitié, alors tout le monde but une grande gorgée pour fêter ce « sentiment merveilleux ». Tout le monde, excepté Pantea. Elle porta effectivement le gobelet à ses lèvres, mais fit bien attention que le liquide carmin ne touchât pas sa peau. Elle reposa le récipient sur la table, et observa les invités qui continuaient à discuter. Soudain, l'un d'entre eux fronça les sourcils :

- Oh, Nixha… Ce vin a une drôle de texture. Je me sens tout drôle.

- Maintenant que tu le dis, moi aussi… J'ai… Oh, quelle horreur, j'ai l'impression d'avoir des pierres dans l'estomac…

Bientôt, tous les invités se mirent à se plaindre de divers maux, et il ne fallut pas longtemps avant qu'on se mît à crier au poison. Nixha lui-même semblait atteint, et il bascula sur le côté en renversant assiettes hors de prix, couverts en argent, et le fameux liquide maudit qui tâcha sa belle tunique. Les mots avaient du mal à sortir de sa gorge gonflée, mais ses yeux exorbités crachaient une fureur sans nom. Une fureur dirigée contre Pantea.

Il n'était pas besoin d'être un génie pour deviner qui avait été l'instigateur de tout ceci, il suffisait de regarder qui étaient les personnes qui n'étaient pas affectées par le mystérieux poison introduit dans la boisson. En l'occurrence, une seule silhouette se tenait debout, horrifiée, au milieu du carnage. Une silhouette si parfaite que, même aux portes de la mort, Nixha hésitait encore à lui planter un couteau dans le cœur. Il rassembla ses forces, et trouva le moyen de se relever malgré la douleur atroce qui le transperçait. Son souffle était lourd, comme celui d'un bœuf peinant sous l'effort. Ses appuis n'étaient pas sûrs, son pas maladroit, mais il avançait dans la direction de la jeune femme, qui reculait d'autant, persuadée qu'il allait tomber. Il allait forcément s'écrouler. Il allait cesser d'avancer, et s'effondrer face contre terre.

- Tombe ! Cria-t-elle.

Il refusa d'écouter, et continua à s'avancer jusqu'à ce qu'elle fût dos au mur, bloquée, à sa merci. Il glissa une main terrible sous sa gorge, refermant ses doigts comme les mâchoires d'un piège à ours sur sa gorge, et immédiatement Pantea sentit le souffle lui manquer. Elle ouvrit grand la bouche, désespérée, cherchant un peu d'air. En vain. Son voile fut soudainement arraché par les doigts tremblants de son bourreau, de son maître, de son tourmenteur. Il le jeta à travers la pièce, les yeux toujours rivés sur la femme qu'il aimait le plus au monde, et qu'il haïssait le plus au monde en cet instant précis. Son poing rêvait de défigurer l'insolente, de lui faire souffrir mille morts avant de finalement l'étrangler pour sentir sa vie s'échapper de ses lèvres entrouvertes. Pourtant, une part de lui révérait sa beauté, et se refusait à commettre un acte aussi cruel.

- Pute ! Grogna-t-il.

Il jeta Pantea à terre de toutes ses forces, prenant appui sur le mur pour ne pas tomber. La jeune femme, tétanisée, était incapable de réagir. Elle ne pouvait ni parler, ni crier, ni pleurer. Elle était tout simplement choquée. Choquée d'avoir été appelée ainsi par un homme qui quelques secondes auparavant l'aimait passionnément. Elle était choquée que le poison ne l'eût pas terrassé, et qu'il fût encore là à la dominer de toute sa taille. Elle était choquée enfin de savoir que la seule chose qui la séparait de la mort était le bon vouloir d'un homme qu'elle venait d'essayer d'assassiner. A quoi bon implorer ? A quoi bon supplier ? Elle l'ignorait. Les mots méprisants qu'elle aurait voulu cracher à son visage déformé par la douleur restèrent cloués sur sa langue. Elle répondit à sa fureur par un silence assourdissant :

- Comment !? Comment as-tu osé !?

Il enrageait, littéralement, et s'était mis à hurler comme un dément. Les effets du breuvage finirent par le faire vaciller, et il tomba à genoux au sol, la peau blême, le souffle rauque et court. Ses yeux semblaient vitreux. Il poussa un nouveau rugissement, comme une bête blessée cherchant à mordre dans un dernier sursaut d'orgueil. Il ne cherchait pas à comprendre les raisons de son acte : il savait parfaitement ce qui avait pu la motiver. Il enrageait seulement de la voir ainsi, si proche et à la fois si loin. Hors de portée de sa vengeance immédiate. Pourtant, Pantea n'était pas sauvée pour autant. Les hurlements de Nixha alertèrent des gardes et des serviteurs qui se trouvaient dans les parages, et qui pénétrèrent comme une tornade dans la pièce. Il y eut soudainement des cris, des ordres distribués. On s'agita, on vint voir les malades, dont certains étaient déjà dans un état critique. On appela des guérisseurs, d'autres gardes. Pantea ne voyait rien de tout cela. Son univers se résumait au fils du gouverneur qui, encadré d'hommes qui s'inquiétaient de son état, n'avait d'yeux en retour que pour elle. Il inspira profondément, et souffla :

- Donnez cette putain à Sharaman…

Il y avait de la déception dans son regard. Et une froideur mortelle. Ces paroles glacèrent le sang de la jeune femme, mais eurent paradoxalement le mérite de la ramener à la vie. Elle sentit l'aiguillon terrible de la peur la saisir, et tout à coup il lui apparut qu'elle devait partir, qu'elle devait fuir. Elle ne pouvait pas rester là. Elle ne devait pas. Se levant en toute hâte, elle s'élança vers la porte, promesse de liberté. Hélas, elle en fut empêchée par deux hommes qui s'emparèrent d'elle et mirent un terme à son embryon d'évasion.

- Non ! Lâchez-moi ! Lâchez-moi ! Se mit-elle à hurler.

Elle ne pouvait pas être prise maintenant ! Pas si près du but ! Pas alors qu'il lui restait encore une mission à accomplir pour la Voix…


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Ven 13 Oct 2017 - 2:06

Ils étaient une petite dizaine, le poing tremblant refermé sur de simples dagues acérées. Des armes qui pouvaient paraître dérisoires eu égard à ce qu'ils s'apprêtaient à accomplir, mais les miliciens qui gardaient les esclaves n'étaient pas des foudres de guerre, comme en témoignait leur embonpoint. Ils n'auraient pas le temps de réagir qu'ils seraient déjà transpercés, et leurs corps grassouillets finiraient sur le bas côté. Sans un cri. Sans un bruit. Dans le silence absolu qui accompagnait la nuit éternelle de la Cité Noire. Nevä, le visage dévoré par les ombres, ne se réjouissait pas de ce déchaînement de violence. Toutefois, ses idéaux de paix ne pouvaient pas lui faire oublier la cruauté du monde, et ce qu'il en coûtait d'arracher sa liberté à ceux qui se plaisaient à maintenir leur prochain dans la servitude. Il y avait des sacrifices qui devaient être consentis si l'on voulait accomplir de grandes choses. Or, ne s'apprêtait-elle pas à affronter toute une ville ? De toutes les mains tremblantes, la sienne était de toute évidence la plus agitée. Elle avait les lames en horreur, et la perspective de s'en prendre à quelqu'un la rendait malade. Elle s'était un jour fait la promesse qu'elle ne deviendrait jamais comme les hommes qu'elle combattait, et qu'elle préférerait mourir que de devenir un monstre comme eux. C'était la raison pour laquelle il avait été convenu qu'elle resterait en arrière pendant l'assaut, et qu'elle se contenterait de garder son arme pour se défendre en cas de besoin. C'était un moindre mal, même si le bruit de l'acier déchirant la chair parviendrait tout de même jusqu'à ses oreilles lorsqu'elle et ses compagnons fondraient sur les gardes. Une mélodie atroce qu'elle avait trop souvent entendue par le passé…

Elle devrait tenir bon encore un peu, et bientôt la liberté viendrait la cueillir.

Nevä inspira profondément, et se tourna vers les hommes qui lui faisaient face. Tous des tatoués. Tous d'anciens esclaves, qui avaient finalement été remis en liberté, mais qui étaient prêts à tout pour libérer leurs frères. Elle lisait dans leur chair bien plus qu'elle lisait dans leurs yeux. Les stigmates de leur condition sociale parlaient sans qu'ils eussent à ouvrir la bouche, et elle pouvait presque compter combien de maîtres ils avaient eu dans leur vie, au nombre de tatouages qu'ils arboraient. Certains portaient des marques de torture sur le corps, les signes d'une âme rebelle, matée par la force. Ils arboraient les cicatrices d'une époque où ils avaient cru pouvoir briser leurs chaînes et s'émanciper. Quelle folie. D'autres avaient dans leur silhouette voûtée ou dans leur peau meurtrie le poids de leurs années passées à travailler. Il était facile de distinguer les mains abîmées par les années d'effort, des mains refermées sur une pioche dans les mines d'Albyor qui frappaient la pierre dans l'espoir de survivre jusqu'au lendemain. Leurs dos devaient arborer les traces infâmes des coups de fouet que des sadiques leur avaient infligés pour les faire travailler plus vite. Nevä compatissait avec eux. Elle était passée par là elle aussi, et son corps conserverait à jamais la signature de ses bourreaux. Elle ne pouvait s'empêcher de déplorer leur état pathétique, leurs muscles atrophiés, leurs visages émaciés, ou bien leur peau pâle de n'avoir jamais vu le soleil.

Leurs yeux, cependant, affichaient tous la même détermination inflexible. Ils iraient jusqu'au bout. Kumkun avait personnellement été chercher chacun d'eux, en se fiant à leur réputation, et en prenant grand soin de ne pas les faire se rencontrer les uns les autres. Il était important de conserver le secret jusqu'au moment fatidique, et ils avaient tous tenu parole en abandonnant ce qu'ils étaient en train de faire pour rejoindre leur lieu de rendez-vous : une rue déserte à cette heure, dans laquelle s'entassaient des ordures. Ils arrivèrent chacun à leur tour, méfiants mais résolus à remettre leur sort dans les mains d'un « Guide ». C'était comme ça que Kumkun avait parlé de Nevä à ces hommes, et elle avait souri devant cette inspiration subite de la part du jeune affranchi. Il y eut quelques mines surprises en découvrant que leur Guide était en réalité une femme relativement jeune, dont le visage arborait plus de marques de tatouage qu'eux tous. Il fallait dire que Nevä n'avait jamais été une âme docile, et qu'elle avait été battue et malmenée plus souvent qu'elle ne pouvait s'en rappeler. Derrière cette histoire écrite sous forme de signes complexes dans sa chair, on pouvait lire toute la résolution qui l'habitait, et les esclaves d'Albyor savaient qu'ils pouvaient lui faire confiance. Toutefois, ils semblèrent particulièrement interloqués lorsqu'elle prit la parole :

- Bonsoir messieurs… Je suis heureuse que vous soyez tous là…

Ils se regardèrent, s'interrogeant du regard, comme s'ils voulaient s'assurer qu'ils avaient bien entendu. Il fallait dire qu'elle avait une voix particulièrement unique. L'un d'entre eux ne put s'empêcher de lui demander :

- J'ai l'impression de vous connaître… Vous n'avez pas participé à la rébellion il y a quelques années ?

Elle hocha la tête sans en dire davantage, laissant leurs souvenirs leur rappeler l'espoir que la Voix avait su insuffler à leurs cœurs vacillants. Pourquoi ne souhaitait-elle pas leur dire simplement qui elle était et les laisser se rallier à sa cause ? Probablement par pudeur… Sans doute aussi car elle se souvenait très bien de la dernière révolte, et de tout ce qu'elle y avait perdu. Elle ne souhaitait pas qu'on lui rappelât trop souvent cet échec cuisant, la mort de ses compagnons, la répression incroyablement brutale qui s'était abattue sur eux… et le fait qu'elle eût survécu à tout cela alors qu'elle aurait dû mourir. Il y avait des choses dans son passé qui n'étaient pas aussi glorieuses que les légendes pouvaient le raconter. Les tatoués n'évoquèrent plus la question, mais à mesure que leurs esprits réalisaient à qui ils avaient affaire, ils gagnaient en assurance, conscients qu'ils se battaient non plus pour la folie d'un idéal, mais pour l'Espoir.

L'Espoir.

C'était ainsi qu'on l'appelait à l'époque. Parce qu'elle s'efforçait toujours de conserver le sourire. Les choses avaient bien changé.

- Messieurs, reprit-elle. Ce soir est notre unique chance d'agir et de réussir ce que personne n'a accompli avant nous…

Elle ignorait si des esclaves avaient déjà réussi à s'enfuir d'Albyor en si grand nombre. Il y avait bien des rumeurs qui se perdaient sans doute aux origines de la Cité Noire elle-même, mais les geôliers s'arrangeaient pour ne pas laisser circuler des histoires au sujet de rebelles qui auraient réussi à s'en sortir. On évoquait toujours leur mort atroce dans les vastes plaines et la façon dont les cavaliers de la Milice les traquaient et les mettaient à mort quand ils les trouvaient. Et si l'on racontait que certains miraculés avaient été aperçus près de la Mer de Rhûn, on les décrivait comme si faibles et décharnés après avoir marché si longtemps qu'ils en devenaient la proie des animaux errants et des corbeaux qui les dévoraient vivants. Il était réputé impossible de s'échapper des geôles de la cité, pourtant Nevä était bien déterminée à forcer la chance.

- Notre ami commun vous a dit de me faire confiance, poursuivit-elle, mais c'est en tant qu'hommes libres que vous vous engagez ici et maintenant. Venez avec moi parce que votre cœur vous le commande, ou bien partez.

Elle leur laissa le temps de considérer la question, guettant leurs réactions, cherchant la lueur de doute au fond de leur regard. Toutefois, il y avait chez elle un tel charisme qu'ils semblaient subjugués, et qu'elle ne les vit pas vaciller. Bien au contraire, ils semblaient galvanisés. Encore une fois, cela la mit incroyablement mal à l'aise, car elle n'avait jamais désiré assumer cette responsabilité. Commander des gens, les emmener sciemment vers la mort, et accepter leur sort funeste… Qui était-elle pour décider d'une chose pareille ? Parfois, elle avait envie de tout abandonner, mais elle devait tenir bon. Pour la cause. Personne ne se désista, et elle vit à leur attitude qu'ils étaient prêts à aller jusqu'au bout. Avec elle, et non pour elle.

- Bien. Alors voici le plan…


~ ~ ~ ~


Nevä et ses deux compagnons de route filaient à travers les rues d'Albyor. Leurs regards s'étaient depuis longtemps habitués à la crasse de la Ville Sombre, et ils ne s'étonnaient plus de voir ici ou là des chiens malingres grogner à leur approche, prêts à défendre chèrement les restes qu'ils mangeaient avidement. Les trois ombres se contentaient de les éviter, et de les laisser à leurs affaires sans les déranger, comme toute personne sensée. Les approcher était probablement plus risqué que d'affronter les gardes des esclaves, car ces derniers avaient moins de chances de leur transmettre une infection mortelle d'une simple morsure. Encore que. Les conjurés profitaient de l'obscurité pour rejoindre leur objectif défini à l'avance, sans se laisser ralentir par quoi que ce fût. Les esclaves de la ville n'étaient bien entendu pas tous enfermés au même endroit, et c'était la raison pour laquelle ils s'étaient séparés. Ils avaient constitué cinq groupes, qui avaient chacun une cible particulière à atteindre. Nevä et les siens avaient laissé aux autres le soin de s'occuper des quais où s'entassaient les esclaves en transit – ceux qui, en général, étaient les plus vigoureux. De leur côté, ils se dirigeraient vers les mines, où l'on trouvait une foule hétéroclite d'esclaves généralement mal nourris et assez faibles. Cela réduisait considérablement leurs chances de survie, mais ils ne pouvaient pas laisser ces hommes et ces femmes sans espoir. Nevä était parfaitement consciente des risques qu'ils encouraient à se disperser, mais ils avaient ainsi moins de chances d'être tous pris au même moment, et s'ils libéraient cinq groupes d'esclaves déterminés à s'enfuir, la garde n'aurait d'autre choix que de parer au plus urgent, ce qui laisserait à certains des fuyards une opportunité.

- Attendez… fit soudainement l'homme qui les menait, en tendant son bras pour les inviter à s'arrêter.

Ils s'immobilisèrent, et Nevä se plaqua contre le mur le plus proche, sentant la peur s'emparer de chaque fibre de son être. Elle devait rester calme. Elle n'avait encore rien vu, mais elle faisait confiance au tatoué qui menait leur petit groupe, et qui connaissait Albyor comme sa poche. Pendant un instant, il n'y eut rien que le silence, puis des bruits de pas leur indiquèrent que quelques individus approchaient. Peut-être des gardes de la cité en patrouille, songea la jeune femme. Il suffisait de les laisser passer en s'assurant de ne pas être vus, puis ils pourraient poursuivre tranquillement leur chemin. Un jeu d'enfant. Néanmoins leurs oreilles les trompèrent, et ils ne se rendirent compte que trop tard qu'il ne s'agissait pas des pas lourds et rythmés de militaires, mais plutôt de la course effrénée de quelques individus apparemment pressés.

Pressés à cette heure ?

Ils déboulèrent dans la rue en face de Nevä et de son groupe, et se séparèrent pour s'engouffrer dans les artères de toute la Ville Basse. Ils portaient de petites cloches sonores, et leur rôle apparut très clair aux trois conspirateurs qui les regardèrent se déployer. Soudainement, ils sonnèrent leurs cloches, et se mirent à hurler à pleins poumons :

- On a empoisonné le fils du gouverneur ! On a empoisonné le fils du gouverneur !

Les crieurs publics ne se reposaient jamais, et pour une nouvelle aussi importante, ils n'allaient pas attendre le matin. Ils n'étaient certainement pas employés par le pouvoir, qui aurait très probablement voulu cacher cette information, et ce devaient être des petits qui gravitaient autour du pouvoir en espérant glaner quelques rumeurs qu'ils se dépêchaient d'aller vendre en ville. Ils devaient espérer se faire payer grassement pour en révéler davantage au sujet des maigres informations qu'ils avaient dû entendre au palais, et pour maximiser leur profit, il leur fallait faire le plus de bruit possible, et attirer au-dehors toute la ville. Nevä jura intérieurement. Ils ne pouvaient pas plus mal tomber ! Leur volonté de passer inaperçu tombait à l'eau, maintenant qu'Albyor toute entière allait être au courant de la nouvelle. Des nez commencèrent à pointer aux fenêtres, curieux, attirés par le chahut. Les crieurs avaient réussi leur coup, car déjà des individus ensommeillés sortaient de leur torpeur nocturne pour venir aux nouvelles, encore emmitouflés dans leurs habits de nuit :

- Que se passe-t-il ? Demanda l'un d'eux.

- C'est vrai ? Interrogea un autre. On a vraiment empoisonné le gouverneur ?

- Le fils du gouverneur, corrigea le crieur. Et oui c'est vrai. Et il faudra payer pour en savoir plus messieurs dames !

Il agita encore sa clochette, et bientôt les voisins firent cercle autour de lui. Nevä se tenait assez près de la petite troupe qui se rassemblait, mais elle ne porta pas la main à sa poche comme d'autres, pour en apprendre davantage. Ce n'était pas cela qui la préoccupait. Elle était davantage concernée par le fait qu'un élément crucial de son plan venait de tomber à l'eau, et que toute son entreprise risquait d'être compromise. Se tournant vers les deux affranchis qui l'accompagnaient, et qui étaient visiblement anxieux à l'idée d'être pris, elle leur lança :

- Continuez sans moi, comme prévu. Je dois régler une affaire urgente. Attendez le signal ! Nous n'aurons pas d'autre chance.

Puis, sans rien ajouter, elle s'éclipsa. Ils ne posèrent pas la moindre question : habitude servile. Nevä s'arracha à la foule, et se mit à courir de toutes ses forces vers la Ville Haute. Sa vie en dépendait. Leur vie à tous, en réalité. Les quartiers les plus huppés de la Cité Noire avaient déjà été avertis du malheur qui était arrivé au fils du gouverneur, et on discutait abondamment dans les rues, ce qui compliquait largement le passage de la jeune femme. Elle essaya de se faufiler, mais en tant qu'esclave il ne lui était pas permis de se faire remarquer bêtement dans cette section où se trouvaient probablement quelques miliciens occupés à surveiller les allées et venues des indésirables. Elle décida donc de prendre son mal en patience, et d'avancer à un rythme moins soutenu, non sans regarder prudemment autour d'elle pour s'assurer que personne ne la filait.

Bientôt, derrière elle, il y eut des cris agressifs et un brouhaha indescriptible. La foule commença à bouger latéralement, comme si elle s'écartait pour laisser passer un cortège. Des gardes armés qui remontaient de la Ville Sombre en toute hâte, probablement afin de venir assurer la sécurité des élites de la population. Le haut commandement de l'armée d'Albyor devait être en panique, et distribuait ses ordres conformément à ce que Nevä avait prévu. Ils rapatriaient des troupes au palais, dégarnissant ainsi les quartiers dans lesquels les tatoués allaient agir. Tout aurait pu être parfait, mais il lui manquait encore Pantea… Cette dernière devait jouer un rôle décisif, et pour l'heure elle ne s'était pas encore manifestée, ce qui pouvait signifier le pire. Or, si elle avait été tuée, ils étaient condamnés. Les gardes passèrent bientôt en appelant la foule à s'écarter de leur chemin, et disparurent dans le lointain, laissant la population d'Albyor revenir à son emplacement initial comme une mer humaine se refermant dans le sillage d'un navire. Prise par la marée, Nevä continua sa progression en profitant que l'attention des gens autour d'elle fût ailleurs. Néanmoins, elle fut rapidement contrainte de s'écarter de nouveau, car un second cortège venait, en descendant vers la Ville Sombre cette fois.

« Ce n'est sans doute rien », se dit la jeune femme. « Seulement quelques messagers qui vont porter leurs ordres aux différentes portes de la ville ».

Elle eut tort pour la seconde fois. Il s'agissait de deux gardes du palais armés, qui écartaient la foule d'un bras, tout en tenant une jeune femme de l'autre. Le cœur de Nevä manqua un battement.


Elle fut d'abord frappée par la beauté extraordinaire de cette femme, magnifique malgré les chaînes qui enserraient cruellement ses poignets et son cou. En dépit de l'humiliation, elle demeurait la plus belle créature qu'il avait été donné de voir à la Voix. Elle n'avait jamais rencontré d'Elfes de son existence, mais elle se figura que c'était ce à quoi ils ressemblaient, en y ajoutant des oreilles pointues. Il y avait quelque chose chez cette déesse aux longues boucles brunes et au regard triste, une mélancolie infinie qui répondait à sa splendeur, et qui, sans la ternir pour autant, rappelait qu'elle était à la fois une bénédiction et une malédiction. De toute évidence, la ravissante inconnue n'avait pas laissé la foule indifférente, et hommes et femmes se retrouvèrent plongés instantanément sous son charme, peinant à détourner les yeux de son visage parfait. Ils semblaient ne même pas voir les menottes qui l'entravaient, et indiquaient clairement qu'elle était une esclave – quoique non tatouée. Nevä, contrairement à ses voisins, avait l'avantage de connaître l'identité de la séduisante silhouette, et dans le silence qui s'était abattu sur le passage de la prisonnière et de ses deux geôliers, son murmure devint un cri :

- Pantea ?

L'intéressée, réagissant à son nom, leva la tête.

Oui. Point de doute. C'était bien elle.

Sans réfléchir, Nevä s'élança, fendant la foule qui ne lui prêtait aucune attention. Dans sa main, serré fermement, le poignard effilé qu'elle s'était promis de tout faire pour ne pas utiliser. Elle allait devoir trahir sa parole…


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Ryad Assad
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Dim 22 Oct 2017 - 0:03

Il y eut un cri strident dans la foule, reprit rapidement par des dizaines d'autres. On jeta des accusations pleines de violence, des poings indignés se levèrent, mais globalement le mouvement dominant consista à s'écarter de la scène que certains pointaient encore du doigt avec effroi. Le premier garde s'était effondré en sentant une froide langue d'acier glisser dans son flanc, dans le défaut de sa cuirasse. Son compagnon n'avait pas eu le temps de réagir qu'il devait déjà faire face à la morsure d'une lame qui lui avait sectionné prestement trois doigts de la main droite. Le malheureux s'était effondré en gémissant comme un enfant, essayant de collecter les pièces éparpillées de son corps à jamais meurtri. Nevä, gonflée d'adrénaline, était bien incapable de s'émouvoir de son sort, et elle s'empara rapidement du bras de Pantea pour l'emmener à l'écart. Les habitants paniqués et horrifiés voyaient en elle l'incarnation de leur plus terrible cauchemar, et ils se dispersèrent comme une nuée de corbeaux chassés par l'arrivée d'un loup au pelage noir. Une tatouée s'en prenant à des gardes n'annonçait rien de bon, et bien que les esclaves d'Albyor fussent demeurés tranquilles pendant quelques années, personne n'oubliait qu'une société qui reposait massivement sur une main d'œuvre servile pouvait à tout moment exploser. Se désintéressant d'elle pour courir à l'abri de leurs maisons, ils laissèrent le champ libre aux deux jeunes femmes qui quittèrent l'artère principale, et empruntèrent de petites rues sinueuses qui remontaient lentement mais sûrement vers le haut de la cité. Lorsque les gardes arriveraient, ils ne trouveraient que deux de leurs compagnons blessés grièvement, et devraient ratisser les lieux à la recherche de fantômes qui s'étaient déjà évanouis.

Essayant de ne pas céder à la panique, Nevä continuait à courir à en perdre haleine, mais elle fut bientôt arrêtée par Pantea qui peinait à suivre son rythme infernal. La tatouée accepta de faire une pause, et en profita pour reprendre son souffle. Les mains sur les hanches, chaque inspiration lui brûlait la gorge et la poitrine. Le goût amer de la liberté chèrement acquise, comme en témoignait son poignard encore couvert de sang, qu'elle serrait dans sa main tremblante. Ce fut Pantea qui prit la parole en premier :

- Pourquoi ? Elle marqua une pause, elle aussi peinant à faire battre son cœur à un rythme normal. Pourquoi avoir pris tant de risques pour me sauver ?

Elle semblait sincèrement surprise, et l'émotion donnait à son visage une expression encore plus désirable. Nevä l'observa, sans pouvoir s'empêcher de la trouver magnifique en dépit des circonstances. Cela lui renvoyait en miroir l'image malheureuse de son propre visage mangé par les marques infâmes de sa condition servile. Que n'aurait-elle pas donné pour avoir cette peau de pêche, ces yeux expressifs, ce visage aux traits fins et racés ! Elle reprit ses esprits rapidement, et s'approcha pour examiner les menottes qui entravaient la prisonnière. Celles-ci ne s'ouvriraient pas avec un simple poignard, hélas. Nevä écarta ce problème de la liste de ses priorités, et répondit :

- Les cloches, Pantea ! Les cloches ! Nous n'avons pas beaucoup de temps !

L'intéressée sembla revenir à la réalité, et elle afficha soudainement une expression coupable :

- Pardon, je n'ai pas réussi à faire ce que vous m'aviez demandé… Je pensais que le poison serait une formalité, mais… ce n'était pas aussi facile que je le pensais…

- Tuer n'est jamais facile. Mais nous aurons cette conversation plus tard si Melkor le permet. Allons, nous devons aller faire sonner ces maudites cloches !

Nevä fit deux pas dans la direction du sommet de la cité, avec la ferme intention d'aller réveiller l'ensemble d'Albyor. Le temps leur était compté, et elle essayait désespérément de s'accrocher à son plan initial, malgré tout. Elle fut empêchée dans son entreprise par le bras de Pantea qui lui barra la route.

- Nous ne pouvons plus aller par là. La citadelle doit être sous bonne garde à l'heure actuelle : le plan était que je sois à l'intérieur pour déclencher l'alarme, mais désormais il est impossible de rentrer.

Pendant une fraction de seconde, les espoirs de Nevä s'envolèrent. Toute sa stratégie reposait sur cet élément. Les gardes de la cité étaient chargés de veiller à la sécurité des habitants, mais surtout à ceux de la Ville Haute et de la noblesse d'Albyor. Si un danger imminent était décelé, la garde avait ordre de se replier dans les beaux quartiers et de les défendre à tout prix, abandonnant ainsi la Ville Sombre à d'éventuels envahisseurs. Il suffisait de faire sonner les cloches pour ordonner la retraite des soldats vers le bastion. Un tel mouvement de retraite laisserait le champ libre aux esclaves qui souhaiteraient s'enfuir, ou du moins leur donnerait un peu plus de temps pour le faire. Nevä ne parvint pas à contenir sa colère, et elle lança un juron sonore, ce qui n'était pas dans ses habitudes. Elle était plus paniquée que jamais, et il lui semblait sentir les mâchoires d'acier de la Cité Noire se refermer lentement sur elle et ses compagnons serviles. Cette attaque surprise sur le fils du gouverneur était leur chance, et s'ils la laissaient passer, ils se feraient massacrer en grand nombre en représailles. Pantea ne sortirait jamais vivante de la ville, et tous ceux qui l'avaient aidée seraient exécutés publiquement sans autre forme de procès.

- Nous sommes donc condamnés… souffla la tatouée en prenant sa tête dans ses mains.

- Je suis désolée, répondit Pantea.

Nevä réfléchissait à toute vitesse, incapable de se laisser mourir même quand toutes les chances semblaient contre elles. Sotte qu'elle était, elle n'avait pas pensé à un plan de secours, et il lui fallait désormais improviser quelque chose. N'importe quoi. Tout plutôt que de rester inactive et de voir ses rêves d'évasion être disloqués. Elle passa en revue ses options, et se rendit compte qu'aucune d'entre elles n'était plus avantageuse que les autres. Forcer l'entrée du bastion était une véritable mission suicide, et ils n'avaient aucune chance de parvenir jusqu'aux cloches de la ville en un seul morceau. Il n'était pas non plus envisageable de contacter des esclaves qui se trouveraient à l'intérieur du palais, car qui serait prêt à risquer sa vie pour une cause apparemment impossible ? Leurs maigres ressources combinées ne parviendraient jamais à les conduire à destination, et ces cloches semblaient condamnées à demeurer muettes. Pendant que la tatouée s'absorbait dans ses réflexions, Pantea observait dans les environs, pour s'assurer qu'il n'y avait personne. Les ombres leur fournissaient une couverture idéale, mais il ne fallait pas négliger la roublardise de la Milice, des hommes spécialisés dans la traque d'esclaves.

- Nous ne devrions pas traîner ici, fit-elle. Nous pouvons encore espérer nous échapper si nous partons maintenant, mais chaque seconde perdue nous condamne un peu plus. Le gouverneur nous fera bientôt pourchasser, et son fils nous offrira à Melkor s'il nous trouve.

Nevä leva la tête :

- Vous n'avez pas réussi à l'empoisonner ?

- Si, si… Mais la dose n'a pas réussi à le tuer sur le coup, et j'ai bien peur qu'il ait été pris en charge à temps.

Quelque chose s'enclencha dans l'esprit de la jeune femme au visage marqué. Elle avait cru naïvement que Pantea avait réussi son coup en entendant les crieurs publics annoncer la nouvelle dans toute la ville. Le poids de la rumeur pesait plus lourd que celui de la vérité, et l'information s'était répandue comme une traînée de poudre, si bien que désormais chaque foyer d'Albyor devait commenter un événement en se fondant sur des données erronées. Peut-être… peut-être y avait-il alors moyen d'exploiter ces rumeurs pour les tourner à leur avantage. Peut-être que pour une fois, cette voix si unique dont Nevä avait été dotée pouvait lui servir à faire quelque chose de bien. Les éléments d'un plan s'assemblèrent dans son esprit, et elle s'y raccrocha de toutes ses forces en essayant de se convaincre qu'il s'agissait de la meilleure chose à faire. Peut-être aussi parce que c'était sa seule option.

- Tenez, lança-t-elle soudainement, enfilez ça. Allez, allez ! Et couvrez ces chaînes !

Elle avait donné son long manteau à capuchon à Pantea, qui l'enfila tant bien que mal par-dessus sa robe particulièrement élégante. La jeune femme ne comprit pas, mais elle s'exécuta. Les deux fugitives firent chemin en sens inverse, en évitant soigneusement les rues principales, pour rallier les quartiers les pauvres de la cité. Une foule compacte s'était rassemblée à la frontière symbolique des deux mondes, essentiellement des habitants pauvres qui cherchaient des informations et qui essayaient de pénétrer dans la Ville Haute pour en savoir davantage. Ils étaient tenus en respect par un détachement de gardes qui leur interdisaient l'accès.

- Comment allons-nous passer ? Murmura Pantea en observant la scène.

Nevä lui fit signe de la suivre, et sortit au grand jour en se mettant à crier :

- Au secours ! Au secours ! Le gouverneur a été tué !

Un silence de mort s'abattit sur la foule aussi bien que sur les soldats, alors que les deux femmes les rejoignaient en continuant à crier, sans avoir besoin de faire un effort particulier pour avoir l'air paniquées et échevelées. Les gardes, interdits, se tournèrent vers elles pour les enjoindre de donner davantage d'explications. Pantea, qui avait l'esprit vif et avait cerné les grandes lignes du plan de Nevä, expliqua :

- Le gouverneur a été tué, vous devez faire quelque chose. On a même failli tuer mon esclave !

- Ils sont des dizaines, enchaîna la tatouée en se faisant entendre du plus grand nombre. Peut-être davantage. Ils attaquent le Palais en ce moment, ils tuent tout le monde !

Un vent de panique passa dans l'assistance, qui sembla soudainement être animée d'un frisson de colère. Le danger que les deux femmes présentaient leur semblait incroyablement réel, mais surtout elles s'étaient exprimées avec tant de force et de charisme que les premiers crieurs s'en allaient déjà dans la Ville Sombre répandre la triste nouvelle. Des assaillants, le gouverneur assassiné, l'équilibre d'Albyor en péril. Il fallait faire quelque chose. Pendant que les gardes hésitaient, les habitants les plus téméraires forcèrent leur blocus et se répandirent dans la Ville Haute au cri de « mort aux insurgés ! ». Si tout le monde avait ses propres griefs contre la famille dirigeant la cité, personne n'aimait le désordre et les assassins, si bien que les soldats furent rapidement submergés par une masse de justiciers bien décidés à marcher sur le bastion pour en extirper les tueurs. Nevä s'écarta de leur route, et observa les hommes d'armes impuissants qui en étaient réduits à escorter la populace enragée pour éviter tout débordement. Des hommes furent appelés en renforts car à mesure que nouvelle se répandait, des dizaines de de nouveaux habitants rejoignaient le cortège, sans véritablement savoir de quoi il retournait. Le plan avait fonctionné, et les deux femmes en profitèrent pour s'éclipser discrètement en sens inverse, promptes à rejoindre les quais où se trouvaient les esclaves.

- Et maintenant ? Fit Pantea.

- Et maintenant, il nous faut libérer ces esclaves. C'est le moment de vérité. Les officiers vont rapidement devoir amener d'autres hommes vers la Ville Haute grâce à notre bluff, ce qui ne nous donne que quelques minutes. C'est durant ce moment de flottement que nous devons agir.

- Comment ?

Nevä regarda autour d'elle. Il leur fallait un signal. Un signal suffisamment visible pour être compris par les tatoués chargés de libérer leurs frères et sœurs esclaves. Un signal. Un signal…

- Du feu, finit-elle par répondre. Du feu, il nous faut du feu. Il faudrait incendier quelque chose…

- Mais incendier quoi ?

La jeune femme au visage tatoué s'arrêta un instant, en observant un symbole frappé sur une tenture. C'était un symbole sombre et maudit, qui avait causé tant de tort aux siens. Elle en avait peur, comme tout le monde de sensé en Rhûn, mais elle avait surtout cette religion méprisable en horreur. Les cultistes de Melkor lui donnaient froid dans le dos, et plus encore ceux qui avançaient frappés du signe du nouveau tribunal mis en place par Jawaharlal : l'Ogdâr. On y condamnait à tour de bras des incroyants, des opposants politiques, mais aussi des innocents que l'on forçait à confesser des crimes qu'ils n'avaient jamais commis, simplement pour maintenir une pression maximale sur la population et forcer les moins pieux à embrasser le culte avec davantage de ferveur. Le Grand Prêtre de Melkor était un malin, qui avait compris que la peur gardait les gens dociles et qui n'hésitait pas à user de toute son autorité pour cela. Le tribunal de l'Ogdâr était un bâtiment particulièrement austère, même au regard des standards de la cité. Il avait aussi l'avantage d'avoir été agrandi récemment par de nouvelles sections de bois, qui brûleraient facilement avec un peu d'aide. Quand le doigt de Nevä se pointa dans la direction des Melkorites, le sourire de Pantea s'élargit.

Elles ne sortiraient peut-être pas vivantes de tout ceci… mais jamais Albyor n'oublierait qu'elles avaient vécu ici.


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Sam 28 Oct 2017 - 0:04

Elles étaient loin désormais.

Loin de leur œuvre et de leur méfait, à observer de fines silhouettes qui se débattaient avec les flammes. Leurs ombres projetées par le brasier semblaient démesurées, soulignant le contraste de leurs efforts apparemment ridicules. Il y avait chez eux une forme de désespoir confinant à la folie, qui les poussait à aller de l'avant. Ils étaient terrifiants. Melkor les avait-il abandonnés ? L'agression contre les symboles terrestres de son pouvoir marquait-elle le déclin de son règne ? Ses deux immenses statues qui gardaient l'entrée du bâtiment, sculptées dans une pierre sombre aux détails saisissants, étaient léchées par les langues orangées qui couraient sur les muscles du Dieu maléfique. Il ne vacillait pas le moins du monde, pourtant, à peine gêné par cette morsure indélicate. Même de là où elle se trouvait, Nevä sentit le regard de la statue la transpercer, et elle essaya d'oublier son blasphème et de se souvenir au nom de quoi elle avait commis son geste. Au nom d'un peuple oublié et méprisé qu'elle s'était jurée de guider vers un avenir meilleur. Si Melkor devait se dresser sur son chemin, bien qu'elle ne fût ni guerrière ni magicienne, elle se tiendrait devant lui et lutterait jusqu'au bout de ses maigres forces pour ce en quoi elle croyait. Sa foi égalait, sinon dépassait, celle des cultistes de Melkor. Et dans cette affaire de folie, la foi était bien sa meilleure arme.

Elle et Pantea attendaient. Tendues. Leurs mains serrées nerveusement l'une contre l'autre. Elles partageaient un silence éloquent, coupable, mais étaient incapables de formuler les angoisses qui les dévoraient. Elles étaient consumées de l'intérieur par la peur la plus primaire, mais chacune s'efforçait de faire bonne figure, de tenir bon. Craquer maintenant n'aurait servi à rien. Elles patientèrent donc ce qui leur parut être une éternité. Elles guettaient. Elles espéraient. Elles redoutaient. Les ombres d'Albyor, plongée dans la nuit éternelle, ne leur révélaient pour l'heure aucun signe, ami ou ennemi. Elles ne voyaient toujours pas les gardes venus les arrêter et les mener à Jawaharlal qui leur ferait payer leurs crimes impies. Chaque seconde de gagnée, chaque nouvelle bouffée de liberté prise au nez et à la barbe de leurs ennemis, gorgeait leurs poumons, leurs veines et leurs esprits d'une audace nouvelle qu'elles ne contenaient qu'à grand peine. L'euphorie de la révolte gagnait leurs cœurs indociles, et maintenant qu'elles avaient fait basculer la première pierre de l'édifice fragile sur lequel reposait la Cité Noire, elles étaient curieuses de voir jusqu'où vacilleraient ses fondations répugnantes.

L'attente était insoutenable, mais elles étaient résolues à ne pas abandonner, à conserver l'espoir qu'elles avaient placé dans d'autres. Leur sort reposait désormais dans les mains d'un peuple épris de liberté, mais peut-être trop faible pour s'en saisir même si l'occasion lui était donnée. La Voix leva les yeux au ciel, sans trop savoir ce qu'elle cherchait. Peut-être un signe du destin. Peut-être seulement le courage de ne pas abandonner, malgré les épreuves inévitables qui se dresseraient encore devant elles. Elle était à l'écoute du monde, et de Melkor qui se réveillait peut-être de sa torpeur pour venir la châtier. Elle ferma les yeux un instant, pour s'imprégner du bourdonnement des flammes lointaines, et du chant du vent dans les montagnes… Puis vint le tonnerre. Il grondait depuis, semblait-il, les profondeurs de la terre elle-même. Il y eut bientôt des cris étouffés par la distances, des chocs, des chutes, des hurlements rageurs. On courait, on venait. Ils venaient. Ils étaient là.

Ils étaient enfin libres.

Nevä se retourna, et vit venir à elle une foule hétéroclite, dégingandée, des centaines et des centaines d'hommes et de femmes dépenaillés, épuisés, misérables. Ses frères et ses sœurs. En une fraction de seconde, la bulle de paix qu'elle avait tenté de construire autour d'elle vola en éclats, et ce fut soudainement le chaos. Les esclaves à peine libérés se battaient tels des diables, submergeant comme une marée humaine les quelques miliciens qui essayaient encore de leur barrer la route. Les plus malins, conscients qu'ils n'arrêteraient pas l'hémorragie, se repliaient dans le plus grand désordre vers les points stratégiques de la ville où ils pourraient se retrancher et contenir les esclaves en attendant des renforts. Déjà, des cloches se mettaient à sonner dans la Ville Sombre, sur une tonalité que Nevä avait déjà entendue cinq années auparavant. C'était la mélodie de l'appel au massacre, qui leur vrillait les tympans, et accompagnait le rythme de leur fuite. Les chiens allaient bientôt être lâchés, des cavaliers armés allaient dévaler dans les rues en brandissant des javelots et de longues lances, des bataillons de fantassins dans leurs armures lourdes les suivraient, tuant tout sur leur passage. Albyor allait devenir la Cité Rouge.

- ICI ! Cria la jeune femme d'une voix de tempête qui couvrit pour un temps le vacarme de la cohue.

Les esclaves étaient paniqués, terrifiés, et ils se reposèrent sur cette figure presque épique qui les observait depuis un promontoire, en leur indiquant le fleuve. Le doigt tendu comme une flèche transperçant la nuit, Nevä leur désignait la marche à suivre, et ils se précipitèrent dans cette direction tandis qu'elle dévalait la pente, Pantea à sa suite, pour les rejoindre. Le plan était simple. Un marchand particulièrement puissant qui était arrivé en ville récemment pour y acheter une grande cargaison d'esclaves avait amené son navire de transport dans la cité, afin de débuter le chargement. Elle comptait s'emparer du navire par la force, charger un maximum d'esclaves à son bord et mettre les voiles vers l'Est. Là-bas, disait-on, une rébellion tenait tête à la Reine Lyra. Là-bas, des hommes se battaient contre sa tyrannie, rejetant tout à la fois les Melkorites et les royalistes. Sans doute accueilleraient-ils des esclaves cherchant asile, d'autant que beaucoup seraient prêts à les aider à faire tomber le régime de Lyra, et à mettre un terme à la domination de Jawaharlal. Ce pouvaient être mille ou deux mille âmes vaillantes qui embarqueraient, entassées sur un navire trop petit, pour un périple si difficile qu'ils ne seraient pas autant à l'arrivée qu'au départ. Des renforts non négligeables cependant, pour une rébellion que l'on disait volontiers mal en point. La Voix comptait sur leur générosité, leur appui, mais elle savait aussi que s'ils refusaient de l'aider, alors elle aurait conduit ces hommes et ces femmes à la mort pour rien.

« Essaie de ne pas y penser pour le moment », se répétait-elle en boucle. « Tu aviseras le moment venu. Comme toujours ».

Nevä et Pantea avaient rejoint la cohorte nombreuse, et se retrouvaient au milieu de vieillards paniqués, de femmes effrayées, et d'hommes perdus. Tous suivaient le mouvement, sans savoir qui les menaient, espérant simplement que les courageux qui les guidaient parviendraient à les sortir du piège infernal de la Cité Noire. De temps à autre, ils jetaient un regard anxieux derrière eux, s'attendant presque à voir déjà les lames assoiffées des miliciens taillader ceux qui les suivaient. De toute évidence, les troupes chargées de réprimer le mouvement n'avaient pas encore eu l'occasion de s'organiser, et les hommes disponibles devaient être occupés à barricader les portes de la ville. Nevä plaignait les esclaves qui, se pensant plus malins que les autres, fonceraient tête baissée vers ce piège désigné. Certains essaieraient de s'échapper de leur côté, et elle savait pertinemment qu'ils seraient massacrés jusqu'au dernier. Cependant, elle ne pouvait pas tous leur garantir la liberté, et elle devait se focaliser sur l'essentiel. Sauver ceux qui pouvaient l'être.

Elle ne vit pas ce qu'il advint des gardes qui se trouvaient à bord du navire marchand, mais elle devina qu'ils avaient été prestement éliminés – s'ils n'avaient pas fui tout simplement – car elle n'en vit pas trace quand elle approcha du bâtiment. Des tatoués armés s'étaient positionnés autour du ponton qui permettait de monter à bord, et ils incitaient les esclaves à embarquer rapidement et en bon ordre, tandis que certains s'occupaient déjà de larguer les amarres et de s'emparer des rames. Nevä s'arrêta auprès des combattants, sur les berges, et leur demanda :

- Avez-vous vu passer Kirin ?

La plupart d'entre eux ne voyaient pas de qui elle parlait, et l'exhortaient à monter, mais l'un d'entre eux finit par lui répondre :

- Kirin ? Oui, il est à bord ! Il commande les rameurs !

Nevä s'empressa de grimper à bord, jouant des coudes pour essayer de se frayer un passage parmi les âmes égarées qui, maintenant qu'elles se trouvaient sur ce navire, ignoraient quoi faire, où aller. Dans le chaos absolu, la jeune femme essayait de chercher la trace de ceux qu'elle aimait, mais pour l'heure son esprit était tout entier concentré sur Kirin au point qu'elle avait oublié Kumkun et la petite fille dont il avait la garde. Pantea avait eu la même réaction, mais puisqu'elle semblait être très proche de l'enfant, elle resta en arrière pour demander de ses nouvelles, tandis qu'un homme avec une hache lui proposait de briser les chaînes qui l'entravaient. La Voix ne vit rien de tout cela, et elle se précipita à bord en essayant de trouver sa route parmi la multitude d'esclaves qui essayaient de s'entasser sans s'écraser.

- Kirin ! Appela-t-elle.

Mais elle n'était pas la seule à chercher un proche, et les larmes et les cris résonnaient de toutes parts. Elle continua à appeler, dans l'espoir qu'il finît par l'entendre, quand soudainement elle se sentit bousculée dans le dos par une force irrésistible. C'était la peur. La peur absolue. Il y eut un sifflement terrible, comme le cri perçant d'un dragon, puis une boule de feu gigantesque s'écrasa à côté d'elle, emportant tout sur son passage. Le bastingage vola en éclats qui allèrent se ficher dans les malheureux qui se trouvaient non loin, tandis que le projectile en lui-même s'était écrasé sur des dizaines d'innocents. Ceux qui n'avaient pas péri consécutivement à l'impact se retrouvèrent couverts d'un liquide poisseux et combustible qui leur collait à la peau. Leurs hurlements étaient déchirants. Une odeur âcre et désagréable se dégagea de leurs corps, et Nevä, qui avait été jetée à terre par la force de l'impact, était bien en peine de comprendre ce qu'il s'était passé. Elle se redressa en s'appuyant sur ses coudes, seulement pour observer une seconde boule de feu fendre le ciel nocturne, et frapper leur navire marchand en plein flanc, y creusant un trou aussi large que son bras. Dans les cales, où se trouvaient les rameurs, il y eut soudainement des hurlements, et des fumées inquiétantes se mirent à sortir des entrailles du navire.

- Qu'est-ce que… ?

Nevä ne termina pas sa question. La réponse lui parvint sous la forme menaçante d'un grand navire de guerre aux voiles carmin, amarré de l'autre côté des quais, sur lequel un équipage réduit manœuvrait pour continuer à les pilonner. C'étaient des marins experts, et un vaisseau de guerre de la marine du Rhûn, dont les balistes étaient pointées sur eux. Le troisième tir ne se fit pas attendre, et pulvérisa le mât, tuant au moins une quinzaine d'esclaves, tout en répandant une traînée de flammes en travers du pont. Il y eut un craquement sinistre, et un cri annonça soudainement :

- On prend l'eau ! On coule ! Abandonnez le navire !

Ce fut tout à coup la panique.

Nevä eut l'impression de se retrouver prise au milieu d'un ouragan, alors que de toutes parts on se jetait à l'eau, on essayait de fuir, de sauver sa vie. Elle-même résista à son premier instinct, qui lui commandait de s'éloigner des flammes et du pont sur lequel elle faisait une cible idéale, pour continuer à chercher Kirin, qui se trouvait sans doute dans les cales. Elle avait vu un projectile les frapper, elle savait qu'un incendie devait s'y être déclaré, mais elle voulait le retrouver. Elle le devait !

- Kirin ! Kirin ! S'époumonait-elle.

Mais toujours aucune réponse. Un nouveau projectile emporta sa part de victimes, et elle tomba à genoux, étourdie, avant de se relever péniblement en prenant appui sur ce qui devait être un corps. Elle n'y prêta pas attention, cherchant désespérément à retrouver son équilibre et ses esprits. Les flammes tout autour d'elle rendaient sa progression difficile, mais elle finit par arriver jusqu'à une écoutille par laquelle elle entreprit de descendre, en espérant rejoindre les rameurs. Elle fut toutefois cueillie par la chaleur mordante de flammèches qui lui léchèrent les jambes, et elle fut contrainte de se retirer rapidement au risque de tomber dans la fournaise. L'intérieur du navire brûlait allègrement, et le bois hurlait sous la pression de cette tempête de feu qui grandissait en son sein. Le cœur de la jeune femme manqua un battement, quand elle comprit que malgré toute sa volonté, toute sa détermination, elle ne pourrait pas braver les éléments déchaînés contre elle et retrouver la trace de celui qu'elle cherchait. Elle se mit à hurler de toutes ses forces :

- Kirin ! Kirin où es-tu !?

Elle n'entendit que des cris, des appels à l'aide désespérés. Des hommes étaient en train de mourir, là en bas. Si proches et pourtant irrémédiablement hors de portée. Avant de s'en rendre compte, Nevä sentit son regard s'emplir de larmes, et elle chercha autour d'elle quelqu'un qui pouvait l'aider. N'importe qui ! Mais tout ce qu'elle vit fut la désolation. Des flammes, des cadavres carbonisés, des hommes, des femmes et des enfants gisants, baignant dans leur propre sang. Des blessés par dizaines, qui cherchaient la force de ramper jusqu'au bord du navire pour se laisser glisser dans les eaux sombres, afin d'éteindre le feu qui dévorait leur chair. D'autres, hagards comme elle, erraient à la recherche d'un proche. Ou peut-être attendaient-ils la prochaine volée en espérant qu'elle ne les raterait pas, cette fois.

Nevä était seule.

- Kirin ! Sanglota-t-elle.

Depuis quand n'avait-elle pas pleuré. Depuis combien d'années ? Elle se sentit soudainement craquer, et toutes ces peines accumulées se liquéfièrent soudainement pour se mettre à couler le long de ses joues. Elle ne voulait pas y croire. Ses hurlements répétés lui déchiraient la poitrine, de douleur et de désespoir. Quelque chose en elle se fissurait en même temps que la coque du navire. Elle mourait peu à peu, elle aussi. Prostrée, incapable de rien faire, elle observait les flammes qui dévoraient l'intérieur du vaisseau, reflet de cette souffrance incommensurable qui étreignait ses propres tripes.

- Dame Nevä ! Dame Nevä !

Il lui fallut un moment pour comprendre qu'on la cherchait, et pour lever la tête, le visage défait. C'était Kumkun. Le fou ! Que faisait-il là ? Il bravait la mort et le danger pour venir la chercher, avec un courage dont lui-même ne soupçonnait pas l'existence. Ses yeux indiquaient son inquiétude profonde, et lorsqu'il parvint enfin à elle, il la prit dans ses bras de toutes ses forces, comme s'il retrouvait sa propre mère. Elle fut bien incapable de lui rendre son étreinte.

- Dame Nevä, vous ne pouvez pas rester ici ! Le navire est en train de sombrer !

- Kirin est toujours là… Fit-elle en désignant l'écoutille.

Il parut accuser le coup de cette sombre nouvelle, mais comme à son habitude il se fit la voix de la raison, et il la prit par les épaules pour lui rappeler son véritable devoir :

- Nous avons besoin de vous, Dame Nevä ! Nous avons tous besoin de vous ! La Milice arrive déjà, les portes sont barricadées. Nous avons besoin de vous ! Guidez-nous !

- Où ça ?

Il lui prit le menton, et la força à tourner la tête en direction du navire qui continuait à tirer ses projectiles incendiaires.

- Il y a encore un navire que nous pouvons prendre…

Nevä sentit les larmes refluer peu à peu. C'était un plan encore plus fou et encore plus dangereux que celui auquel elle avait pensé. Mais Kumkun avait su trouver les mots. Malgré toute la noirceur de ce monde, il restait encore un peu d'espoir.

Et tant qu'il y aurait de l'espoir, elle n'abandonnerait pas…


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Ryad Assad
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Lun 6 Nov 2017 - 13:38

Nevä sentit quelque chose lui heurter douloureusement le visage. Quelque chose de solide, lancé avec force dans sa direction avec l'intention évidente de la rejeter en arrière. L'objet en question, gigantesque, obstrua son champ de vision pendant un bref instant, avant qu'un flash lumineux vînt l'éblouir, et qu'elle fût emportée dans les ténèbres. Ses jambes cédèrent sous la pression, et elle s'écroula comme une poupée de chiffon. Sonnée. Autour d'elle, dans la nuit flamboyante, résonnaient encore les cris et les hurlements des âmes qui se battaient pour leur liberté. Ce n'étaient que des vagues floues qui ondulaient autour d'elle, des formes bruyantes qui se déplaçaient trop vite. Elle ignora combien de temps elle demeura ainsi inconsciente, allongée sur le dos, les mains crispées comme des araignées mourantes refermant leurs pattes ridiculement fines autour de leur dernier soupir invisible. Elle sentait le goût métallique du sang qui ruisselait de son nez et de sa lèvre. Ce fut la première chose qu'elle ressentit, et qui lui rappela qu'elle venait de revenir dans le monde des vivants… ou peut-être celui des morts, tant l'univers autour d'elle empestait la charogne. Elle grogna, en sentant des mains puissantes la traîner elle ne savait où. Même dans son demi-coma, elle restait encore cruellement consciente de l'injustice de sa situation, d'être encore transportée comme une vulgaire marchandise sans pouvoir s'opposer à la force de celui ou celle qui l'emportait. Pour pathétique que fût sa tentative de résister à la traction, celle-ci se révéla efficace, et elle sentit qu'on l'immobilisait sur place, son dos reprenant douloureusement contact avec le sol malgré les efforts évidents pour la reposer délicatement. Elle profita de cette accalmie pour pousser un soupir, et ouvrir les yeux.

Ce qu'elle vit autour d'elle l'horrifia, et elle regretta de n'avoir pas simplement perdu la vie pour ne plus jamais avoir à poser les yeux sur un spectacle aussi innommable. Les esclaves qui avaient lutté de toutes leurs forces avaient payé le prix fort leur tentative de s'emparer du navire de la flotte royale. De nombreuses silhouettes inertes, capturées en plein élan par les bras graciles de la mort, gisaient là en étreignant le sillon fin et régulier qu'une lame ennemie avait creusée dans leur chair meurtrie. La jeune femme essaya de se redresser sur ses coudes, malgré les étoiles qui dansaient devant ses yeux et qui l'empêchaient de prendre la mesure de l'ampleur du chaos. Il lui fallut encore de longues secondes pour entendre la voix inquiète et particulièrement proche qui s'adressait à elle :

- Nevä ! Nevä, vous m'entendez ?

Elle se retourna, sans cacher sa surprise :

- Pantea ? Que… Que s'est-il passé ?

Ce fut sa première question, et peut-être la plus importante de toutes. Elle était perdue, incapable de mettre du sens sur ce qu'elle observait péniblement autour d'elle. Sa vue brouillée et le mal de crâne atroce qui lui vrillait le cerveau ne lui permettaient pas d'analyser la situation et d'en tirer des conclusions logiques. Ce fut la voix de la jeune femme, à la fois enthousiaste, soulagée et préoccupée qui lui permit de mettre de l'ordre dans le chaos de ses propres pensées.

- Le navire est à nous ! Je pensais que vous n'aviez pas survécu, et… oh par Melkor, vous n'avez rien ?

Elle fit « non » de la tête, mais il n'était pas facile de chasser l'inquiétude des yeux qui lui faisaient face. Elle y voyait son propre reflet, ses traits mangés par un hématome qui violaçait déjà la moitié de son visage qui n'était pas couverte de tatouages. Le sang qui avait coulé sur son menton et ses joues ajoutait une touche de couleur à ce tableau de désolation. Il faudrait davantage que des mots pour rassurer Pantea… En s'efforçant de dissimuler ses vertiges et l'impression désagréable d'avoir les jambes en coton, elle se releva pour prouver qu'elle allait bien. Ce fut une entreprise plus difficile qu'elle l'avait imaginé, et elle sut gré à la jeune femme de l'aider à se stabiliser en station verticale. Toutefois, son calvaire n'était rien à côté de celui des autres esclaves. Elle pouvait s'estimer heureuse, pour ne pas dire incroyablement chanceuse, de s'en sortir avec de simples contusions quand d'autres avaient perdu la vie. En observant autour d'elle, la jeune femme se rendit compte à quel point tout ceci n'avait été que folie…

Les souvenirs de leur charge désespérée lui revinrent peu à peu en mémoire, par fragments désordonnés qu'elle tentait de réorganiser pour leur donner un sens. Elle se remémora l'échec de la prise du navire marchand, et sa destruction par le navire de guerre de la marine du Rhûn. Lui revint également en mémoire son cri de ralliement, quand elle avait traversé la foule rassemblée sur les quais pour l'empêcher de se disperser. Elle avait harangué ses compagnons, et avait su les mener vers un dernier baroud contre le vaisseau qui les menaçait. Elle avait su transformer leur peur en rage, leur tristesse en violence, leur désespoir en frénésie. En faisant appel à ce qu'ils avaient au plus profond de leurs tripes et de leurs cœurs, ils avaient cessé d'être des esclaves dominés par le fouet, et avaient décidé de faire face à la mort en hommes et en femmes libres. Nevä elle-même avait puisé dans une haine dont elle ne soupçonnait même pas l'existence, et elle avait totalement perdu le contrôle sur ses propres émotions. Les événements qui avaient suivi demeuraient flous dans son esprit. Elle se rappelait surtout de la folie furieuse qui s'était emparée d'elle, de l'absence de peur, et du désir qu'elle avait ressenti à ce moment. Pas un désir de tuer, car elle n'était pas faite de ce bois… mais un désir de mourir en martyr pour la cause en laquelle elle croyait. Hélas, elle se relevait encore des cendres de de l'utopie. Melkor n'était pas décidé à la laisser périr. Pas encore, tout du moins.

Elle ne put s'empêcher de se demander pourquoi.

La réponse lui sembla évidente quand elle observa autour d'elle les dizaines d'esclaves qui pénétraient en toute hâte à l'intérieur du navire. Beaucoup la regardaient, et lui adressaient des remerciements discrets. Ils n'étaient pas encore tirés d'affaire, et ils avaient toujours besoin d'elle pour les guider loin de la Cité Noire, loin de la nuit éternelle d'Albyor, vers un avenir meilleur. Elle n'avait pas été seule dans cette entreprise, et elle savait que les tatoués qui avaient participé à la libération des esclaves étaient pour beaucoup dans la prise du navire. Combien avaient d'ailleurs perdu la vie dans l'entreprise ? Toutefois, elle était la Voix de la Révolte, et c'était autour d'elle que les espoirs des esclaves se cristallisaient, c'était elle qui était capable de soulever leurs cœurs, et nul autre. Elle avait encore la responsabilité de les amener vers une terre où ils pourraient enfin abandonner leurs chaînes pour enfin vivre, et non plus seulement survivre…

- Vous avez été incroyable, souffla Pantea. Sans vous…

Nevä, mal à l'aise face aux compliments, la coupa rapidement :

- Nous devons partir le plus rapidement possible. Si les tatoués ont déjà pris les commandes du navire, nous devons nous préparer au départ. La garde ne tardera pas à nous encercler. Oh, et dites à Kumkun que j'ai besoin de lui immédiatement.

- Eh bien… fit l'esclave sans cacher son souci. Je n'ai pas vu trace de Kumkun jusqu'à présent. J'ignore où il se trouve.

La jeune femme, qui réfléchissait déjà à la meilleure manière de quitter le port d'Albyor, se sentit trébucher dans ses pérégrinations mentales, comme si quelqu'un avait tendu une corde invisible en travers de son chemin. Elle se retourna, et lança un regard incrédule à Pantea :

- C'est impossible ! C'est lui qui est venu me sortir des flammes ! Il est forcément ici, il est peut-être blessé !

- J'ai cherché partout, Nevä. Il n'est nulle part. A'shar'a est ici, mais elle est incapable de me dire où il se trouve… Je peux me renseigner si vous voulez…

- Oui, je vous en prie, faites donc. Il faut que vous le retrouviez. Je… Je ne peux pas quitter le navire, je dois m'assurer que nous pourrons bien quitter la ville. Je compte sur vous.

Les deux femmes se séparèrent sans rien ajouter de plus. Pantea était elle-même très attachée à Kumkun, mais elles comprenaient sans qu'il fût besoin de le formuler à haute voix que leurs impératifs du moment nécessitaient de faire des sacrifices. La disparition du jeune affranchi pouvait s'expliquer aisément. Il avait pu participer à l'assaut, et être la victime innocente des soldats qui défendaient le pont. Le même pont que les bras les plus courageux débarrassaient des corps en les jetant purement et simplement dans les eaux sombres du fleuve. Kumkun était-il de ceux-là ? Appartenait-il à ces silhouettes que l'on voyait s'éloigner au gré du courant ? Son âme avait-elle déjà commencé le voyage pour rejoindre Melkor? Nevä ne voulait pas y croire. Elle déglutit péniblement, et se retourna vers les esclaves qui s'affairaient autour de la tour située à l'arrière du navire, sur laquelle se trouvait l'équivalent d'un poste de commandement. Elle mit le cap dans cette direction, sans prendre le temps d'essuyer son visage qui portait toujours les stigmates de son affrontement peu glorieux. Elle se retrouva bientôt nez à nez avec deux tatoués qui la reconnurent et ne l'empêchèrent pas de monter à la rencontre de ceux qui se disputaient vivement tout en haut.

- Que se passe-t-il ? Lança-t-elle en arrivant.

Malgré elle, ses mots jetèrent un froid sur l'assistance, et elle se rendit compte que son entrée venait de changer la donne dans une conversation entre deux groupes aux vues opposées. Les divisions commençaient déjà. Les deux camps se faisaient face, et dans leurs yeux elle avait lu le germe de la dissension et de la méfiance, qui de toute évidence parvenait à pousser même dans le terreau de la servitude. Sa déception ne dura qu'un temps, car elle devait parer au plus urgent, mais elle demeura bien réelle. Elle n'imaginait pas les esclaves se transformer si rapidement en roitelets avides de pouvoir, prêts à se déchirer pour une peu de prestige alors même que leurs vies n'étaient pas encore sauvées.

- Que se passe-t-il ? Répéta-t-elle. Pourquoi ne sommes-nous pas en train de préparer le départ ? Les gardes sont en train de se regrouper à l'heure qu'il est.

L'un des hommes s'avança. Ce n'était pas un des tatoués, et Nevä ne le connaissait pas. La réciproque était sans doute vraie, car il lui jeta un regard particulièrement condescendant en sifflant :

- Nous avons la situation en main, vous pouvez repartir vous occuper des enfants avec les autres. Cette conversation ne vous concerne pas.

Il tendit le doigt vers le pont avec l'intention évidente de la congédier comme une vulgaire matrone impétueuse. Pendant une fraction de seconde, elle demeura interdite, perplexe face à la marche à suivre. Elle n'avait jamais apprécié user de son autorité pour s'imposer. Si elle avait pu, elle aurait probablement préféré se retirer humblement pour laisser ces hommes décider. Seulement, elle savait désormais que leurs querelles risquaient de tous les condamner, et elle ne pouvait pas le permettre. Au moment où elle s'apprêtait à répondre quelque chose, l'un des esclaves du camp opposé prit la parole :

- La ferme, Akkhis, grogna-t-il sur un ton si tranchant que l'intéressé eut un mouvement de recul. Sans cette dame tu ne serais sans doute pas ici à nous casser les pieds, alors surveille tes paroles.

L'intéressé eut un regard surpris, mais en voyant que tous les hommes, même parmi ses soutiens, semblaient se ranger à cette idée, il se tut et ravala sa rancœur. Son regard mauvais en disait cependant long, et il n'était de toute évidence pas prêt à pardonner cette petite humiliation. L'orgueil. Les autres prirent la peine d'expliquer à Nevä de quoi il retournait :

- Nous avons un souci, ma Dame…

- Nevä…, rectifia-t-elle. Juste Nevä.

Ils se regardèrent, puis reprirent, visiblement gênés d'appeler quelqu'un pour qui ils avaient autant de respect simplement par son prénom :

- Très bien… Nevä… Le navire de guerre est positionné dans la mauvaise partie du quai. Cela signifie qu'il se dirige vers l'Ouest. Nous discutons de la meilleure marche à suivre pour lui faire faire demi-tour. Nous pouvons manœuvrer à l'entrée de la ville, ce serait sans doute le plus simple, mais cela nous rendra vulnérables à la riposte des gardes. Ils ont des archers, et ils feront un carnage… L'autre option consisterait à nous éloigner d'Albyor jusqu'à trouver un point du fleuve assez large où nous pourrions effectuer la manœuvre en sécurité, mais si nous ne sommes pas vigilants, nous risquons de nous ensabler, et de nous retrouver coincés au milieu de nulle part. Pour ma part, je préconise de nous éloigner d'Albyor pour ensuite faire tourner ce rafiot. Nous avons assez de bras libérer le navire s'il se retrouve piégé.

- Et bien entendu, les soldats nous laisseront faire ! Répliqua Akkhis. Quand ils verront que nous sommes coincés, ils déferleront sur nous comme centaines, et nous cribleront de flèches. Je préfère encore que nous manœuvrions dans le port d'Albyor, même si certains doivent mourir pour cela. C'est un sacrifice à faire !

- Ah oui ? Lança un des tatoués. Et tu resteras évidemment sur le pont pour ce noble sacrifice, je suppose. Il ne te viendra pas à l'idée de te réserver une place à l'abri dans les cales pour éviter les tirs des archers.

Akkhis pâlit, et se lança dans une explication peu cohérente et dans des accusations qui firent monter le ton de la conversation de nouveau. La jeune femme, quant à elle, resta silencieuse un moment, considérant les options qui lui étaient proposées. Il n'y avait pas de bonne solution, en réalité. Dans les deux cas, ils devaient traverser Albyor, avec tous les risques que cela entraînait. La liberté avait-elle encore un sens si elle s'achetait au prix de toutes ces vies innocentes ? Elle observa en contrebas les pauvres hères s'amasser sur le pont du navire qui peinait sous leur poids, des hommes, des femmes, des enfants, des valides et des blessés, considérablement affaiblis par des années de servitude. Ils n'étaient pas encore sortis d'Albyor qu'on parlait déjà de les y faire rentrer à nouveau par la force, en sacrifiant allègrement leurs vies, avec l'espoir infime de rejoindre une rébellion qui s'épuisait dans l'Est du pays…

- Nous pourrions aussi aller vers l'Ouest, glissa-t-elle presque pour elle-même.

Son commentaire jeta un froid.

- Vers l'Ouest ? S'insurgea Akkhis. Vers ces chiens d'Occidentaux ? Ils détestent notre peuple, et ils ne nous accueilleront jamais !

Nevä ne pouvait pas nier qu'il y avait un fond de vérité dans ses paroles. Elle-même n'appréciait pas les gens de l'Ouest, qui avaient maintenu les gens du Rhûn sous leur domination pendant si longtemps, et qui étaient considérés par tous comme des ennemis héréditaires. Pourtant, quelle autre choix avaient-ils ?

- J'ignore s'ils nous feront bon accueil. Je sais en revanche que Lyra nous fera traquer et éliminer jusqu'au dernier plutôt que de nous laisser rejoindre la rébellion à l'Est. Une rébellion qui, pour autant que nous le sachions, a peut-être déjà été écrasée. Qui nous dit que nous ne tomberons pas sur les ruines fumantes de leurs bastions, et que nous n'aurons pas accompli tout ce périple pour rien ? Je n'ai pas la science du monde, mais il est possible que ce navire nous emmène assez loin à l'Ouest pour que nous puissions échapper à l'emprise de la Reine. Un endroit où ses troupes n'oseront pas nous suivre.

Un des esclaves, qui devait avoir quelques notions de navigation justifiant sa présence ici, lança :

- Vieille-Tombe commerce parfois avec les peuples de l'Ouest, par voie fluviale. On dit que l'on peut rejoindre les royaumes de l'Ouest sans avoir à poser pied à terre, et que le trajet est plus rapide et plus sûr qu'à cheval.

- Et comment ferons-nous pour les convaincre de nous laisser passer ? Renchérit Akkhis. Qui parlera en notre nom pour négocier avec eux ? Hm ? Je vois, personne ne veut assumer cette responsabilité… Vous pensez sérieusement que nous pourrons les convaincre de nous aider alors que nous n'avons pas de chef, et sans doute personne qui sache parler leur langue convenablement pour nous aider à négocier ?

Il y eut un moment d'hésitation, et quelques regards insistants se tournèrent vers Nevä, presque implorants. Elle comprit qu'aucun d'entre eux, pour courageux qu'ils fussent, ne serait prêt à devenir un chef. Les esclaves désiraient leur liberté plus que tout, et ils étaient pris dans un double paradoxe à la fois noble et handicapant. En effet, ils avaient besoin de quelqu'un pour les guider, alors même qu'ils revendiquaient la liberté la plus totale ; en outre, en dépit de leur volonté de s'en sortir, ils n'avaient jamais appris à commander, à gouverner ou à prendre des décisions pour autrui, et le chef dont ils avaient cruellement besoin ne semblait pas pouvoir émerger de leurs rangs. La Voix semblait être la seule susceptible de parler avec assez d'autorité pour convaincre des chefs étrangers de les épargner. Peut-être même était-elle la seule à pouvoir réconcilier les camps qui s'opposaient déjà, et dont les divisions risquaient de saboter leur entreprise. Pour certains d'entre eux, l'idée de s'appuyer sur elle revêtait un caractère particulièrement pragmatique, elle le savait. Envoyer une femme à la table des négociations était également un moyen d'attendrir les Occidentaux, qui voyaient ces dernières comme plus fragiles.

- Il serait normal que la Voix parle en notre nom…

Pour des raisons très différentes, qui n'avaient pas forcément à voir avec la noblesse ou la reconnaissance de sa capacité à les sortir de là, ils se rangèrent bon gré mal gré cette idée. Elle avait organisé leur libération, elle avait redonné la foi à une foule désespérée, et elle avait couru au combat sans arme, sans se soucier de son propre sort, simplement parce qu'elle voulait être à leurs côtés. Elle n'avait pas fait ça à la recherche d'une quelconque gloire. Non. Elle cherchait davantage à se libérer de ce fardeau qu'à en assumer un nouveau… Mais puisque son heure n'était pas encore venue, alors elle devait continuer à aller là où son destin lui commandait de se trouver. L'un d'entre eux leva la main bien haut pour montrer son assentiment, et d'autres l'imitèrent bientôt. Nevä observa ces paumes tendues, qui lui confiaient symboliquement la responsabilité de les mener à destination. Peu importe où, peu importe ce qui se trouvait au bout du chemin, ils acceptaient de la suivre. Elle ne put s'empêcher de s'émouvoir de leur geste. Elle savait que pour la première fois de leur existence, ces hommes venaient de faire un choix en toute liberté.


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Jeu 9 Nov 2017 - 0:46

Assise à même le sol, dans les cales sombres et humides du navire, Nevä s'était murée dans un silence inquiétant. Elle ne souhaitait parler à personne, et c'était à peine si elle daignait lever la tête quand quelqu'un venait l'interrompre dans sa mélancolie avec une question qui lui apparaissait d'une importance ridicule. Les tatoués qui avaient pris les commandes du navire, et qui organisaient méthodiquement les rameurs, avaient convenu qu'il était préférable de la laisser se reposer, et ils assumaient la direction des opérations avec efficacité, se mettant à pied d'œuvre pour leur permettre de s'éloigner toujours plus d'Albyor. La Cité Noire était derrière eux désormais, et il flottait à bord une atmosphère étrange dans laquelle la Voix était prise elle-même sans le vouloir. A l'instar de tous ses compagnons, une partie d'elle ne pouvait s'empêcher de se réjouir de cette évasion exceptionnelle.

Ils avaient réussi !

Ils avaient quitté Albyor au nez et à la barbe de la garde, emportant avec eux plus d'un millier d'esclaves qui s'entassaient bon gré mal gré partout où ils le pouvaient sur le pont du navire. Un millier ! C'était sans aucun doute la plus grande fuite d'esclaves de la cité de mémoire d'homme, et il y avait fort à parier que le pouvoir de certains personnages influents déclinerait du fait de leur incapacité à gérer ce soulèvement. Des fortunes s'effondreraient, des réputations se terniraient, et des dizaines d'esclavagistes allaient se retrouver ruinés du jour au lendemain, contraints d'abandonner leur sombre activité pour se consacrer à quelque chose de moins abject. Autant de motifs de satisfaction auxquels tous étaient sensibles. Chacun se prenait à imaginer ses maîtres… ses anciens maîtres en grande difficulté, soumis à des créanciers impitoyables qui viendraient récupérer leur dû, et s'empareraient de leurs somptueuses propriétés dans la Ville Haute pour les condamner à errer comme les rats qu'ils étaient dans les quartiers ignobles de la Ville Sombre.

Et puis, il y avait l'espoir.

L'espoir, cette arme puissante qu'ils maniaient avec un panache et une audace incroyables. Ils n'étaient pas encore tirés d'affaire, bien entendu, mais leur évasion avait fait passer un message à l'aristocratie dominante de la Cité Noire : une révolte servile était davantage qu'un fantasme de fou. C'était désormais une réalité avec laquelle il fallait compter, et les esclaves de toute la ville allait désormais cesser de craindre Melkor en tremblant, pour rêver d'arracher leur propre liberté. C'était du moins ce que Nevä espérait, même si elle savait pertinemment que les habitudes bien ancrées des âmes depuis trop longtemps en captivité ne leur permettraient pas de se soulever. Face à la perspective d'une mort certaine, il en était qui ruaient et se jetaient contre les barreaux de leurs cages de toutes leurs forces ; d'autres, à l'inverse, se contentaient d'attendre docilement le couteau du boucher qui viendrait leur entailler la gorge. Un couteau frappé du sceau des Melkorites…

C'était justement cela qui soulevait un paradoxe chez les esclaves, et qui laissait à la plupart d'entre eux un goût amer dans la bouche… Ils étaient un peu plus d'un millier, sur ce gros navire de guerre au ventre distendu… Mais combien d'entre eux demeuraient encore dans les griffes d'Albyor ? Combien d'entre eux avaient couru désespérément vers le vaisseau qui flottait sur les eaux sombres du fleuve, alors que celui-ci s'éloignait ? Car non, ils n'avaient pas pu faire embarquer tous ceux qui s'étaient pressés sur le bastingage. Ils avaient fait grimper autant de monde que possible, mais bientôt les gardes avaient fait irruption, tuant tout sur leur passage, et les révoltés avaient dû fuir en abandonnant tant des leurs à une mort certaine. La garde ne faisait pas de cadeaux, mais les Miliciens encore moins. Ces hommes d'armes lâchés comme des fauves compensaient leur manque de discipline par une férocité sans nom, et il y avait fort à parier que tous ceux qui ne seraient pas emprisonnés convenablement par les troupes royales seraient passés par les armes par des sauvages assoiffés de sang qui n'attendaient qu'une révolte pour assouvir leur soif de carnage. Nevä voyait leurs visages, alors qu'elle essayait d'attraper les mains qui se tendaient vers elle, pour essayer d'en sauver un de plus. Toujours un de plus. Des tatoués avaient attrapé des enfants que des mères éplorées leur tendaient. Elles se sacrifiaient pour leur progéniture dans un geste d'amour maternel à nul autre pareil. Qu'y avait-il de plus noble que de se séparer de sa chair et de son sang pour lui permettre de continuer à vivre, quand on se savait soi-même condamné ? D'autres avaient tenté de sauter à bord malgré la distance qui se creusait inexorablement, et beaucoup avaient dérapé sur les flancs du navire pour se retrouver à l'eau. Combien parmi eux savaient nager ? Tout le monde gardait ces terribles images en tête, et à bord personne n'avait le cœur à la fête, car chacun mesurait sa chance à l'aulne du sort qui était promis à ceux qui n'avaient pas couru assez vite, à ceux qui avaient trébuché, à ceux qui avaient hésité… à ceux qui avaient mystérieusement disparu.

Nevä frissonna.

Elle n'était pas la seule à avoir perdu quelqu'un, bien entendu. Elle aurait été stupide de le croire, et elle ne s'apitoyait pas sur son sort. Toutefois, la disparition de Kumkun lui avait porté un coup plus dur qu'elle l'aurait cru. Le jeune affranchi avait été avec elle depuis le début, il l'avait nourrie, il l'avait protégée, il avait pris tous les risques pour elle, pour sa cause. Il avait eu foi en elle, même dans les pires moments… même sur ce navire enflammé qui avait failli la consumer. Même quand Kirin était perdu, et qu'elle avait voulu se perdre dans le brasier à ses côtés… Il aurait dû être là. Il avait mérité sa place à bord. Elle ne comprenait pas son absence, qui lui donnait l'impression de ne pas trouver les mots pour formuler une réalité qu'elle n'acceptait pas. Elle avait le sentiment de devoir décrire un monde où les couleurs n'existeraient pas. Son sourire lui manquait… ses yeux enfantins pétillant d'admiration… sa voix angélique aux accents légers… Elle s'était prise d'affection pour lui comme on aimait un jeune frère plein de belles qualités, et elle s'en voulait terriblement d'être à bord sans lui… car elle aurait dû être morte, et pas lui.

La Voix essuya ses larmes en entendant quelqu'un arriver. Elle n'avait même pas réalisé qu'elle pleurait… Ses yeux encore embués se posèrent sur une petite silhouette vêtue d'une jolie robe. C'était une vision tout à fait incongrue dans cette cale puante où se reposaient des centaines d'hommes et de femmes entassés les uns sur les autres, dans des conditions particulièrement précaires. Cette enfant immaculée aux grands yeux expressifs n'était pas à sa place dans ce chaos. En vérité, aucun d'entre eux n'était à sa place ici, mais ils n'avaient pas le choix. Sa surprise passée, Nevä retrouva une contenance, et souffla :

- A'shar'a…

C'était à la fois un salut, une question, et la marque d'une profonde lassitude. La gamine ne se formalisa pas, et elle s'assit à côté de Nevä. Il n'y avait pas beaucoup de place, et elles étaient obligées de murmurer pour préserver un peu d'intimité.

- Qu'est-ce qui t'amène ?

- Dame Pantea m'a dit de venir vous voir…

La Voix hocha la tête, et l'invita à poursuivre d'un geste du menton. La petite semblait avoir du mal à s'exprimer librement. Toute son éducation l'avait conditionnée à ne parler que quand elle y était autorisée, et à en dire le moins possible. S'exprimer ainsi n'avait rien de naturel pour elle, et elle devait visiblement faire de gros efforts pour surmonter des garde-fous mentaux solidement ancrés dans son caractère :

- Je viens vous parler de Sire Kumkun…

Le cœur de Nevä manqua un battement. Elle n'avait pas envie d'en parler, pas le moins du monde. Et pourtant, elle ne trouva pas la force de repousser cette petite fille si douce et si gentille. Il n'était pas étonnant que Pantea eût insisté pour la faire monter à bord : la gamine dégageait quelque chose, une sorte de grande maturité pour son jeune âge, qui n'entachait en rien la pureté de son cœur d'enfant. D'après la femme au voile, c'était le sens du nom que l'on avait attribué à la petite, dans la langue qu'elle parlaient toutes les deux puisque, coïncidence, elles venaient de la même tribu. La jeune fille au cœur d'enfant. Celui lui allait à ravir. Face à l'invitation silencieuse, A'shar'a tira de sa robe un petit objet sphérique enveloppé dans un tissu fin. Elle le tendit au creux de ses paumes ouvertes, et laissa Nevä s'en saisir délicatement :

- Sire Kumkun m'a dit de prendre soin de vous…

La Voix déplia le tissu. Ses yeux s'agrandirent malgré elle.

- …Il m'a dit de veiller à ce que vous mangiez correctement…

La jeune femme ne pouvait détourner son regard de ce qu'elle tenait en main. Une orange. Cette fois elle ne fit aucun effort pour retenir les larmes qui ruisselèrent le long de son visage. Ses épaules secouées par des sanglots retenus à grand peine trahissaient son état de dévastation intérieur. Un simple fruit, qui en disait long sur la nature de leur relation… Il n'aurait pas pu viser plus juste, et derrière la tristesse de Nevä qui tombait comme une cascade, se cachait un timide sourire. Même disparu, Kumkun demeurait Kumkun, et il veillait sur elle…

- Merci, A'shar'a… Merci beaucoup…

La petite fille eut un sourire compatissant, mais elle n'ajouta rien. Sa présence silencieuse avait quelque chose d'apaisant.


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