De l'Art de Garder son Tact

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Ryad Assad
Espion de Rhûn - Vicieux à ses heures perdues
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Ven 31 Mar 2017 - 0:12

En ouvrant la porte, Thorondil n'avait pas pu ne pas reconnaître Alyss. La jeune servante Haradrim, qui en réalité cachait de nombreux talents martiaux, s'était présentée à lui dans la soirée à une heure qui n'éveillerait pas l'attention des curieux. Elle savait que les rumeurs avaient plu sur sa maîtresse, et elle préférait lui éviter d'avoir à subir de nouveaux désagréments. Particulièrement quand on comptait les jours avant que sa grossesse ne commençât à se voir. Était-ce d'ailleurs la raison pour laquelle Nivraya n'avait pas convoqué très officiellement le fauconnier, comme elle aurait pu aisément le faire en vertu de la position qui était la sienne ? Beaucoup de choses demeuraient floues dans l'esprit de la petite guerrière, qui n'avait entendu que des échos terrifiants et des bribes inquiétantes de ce qu'il s'était passé à Gardelame. Nivraya attaquée chez elle, des intrus armés qui avaient réussi à pénétrer jusque dans sa chambre. Ils avaient été empêchés dans leurs sombres desseins par Thorondil – toujours lui – qui avait réussi à éliminer la menace, et à protéger la dame de ces lieux. C'était la version officielle. La version officieuse, Alyss elle-même ne la connaissait pas et, si on en croyait le visage dur de la noble à chaque fois qu'elle essayait d'aborder le sujet, elle ne la connaîtrait jamais. C'était une autre de ces choses que Nivraya conservait dans le coffre-fort qui lui servait de cœur, et que la petite Haradrim acceptait de ne jamais pouvoir élucider.

Pourtant, elle aimait percer les coffres-forts.

La surprise du fauconnier passée, il l'invita à entrer et elle se glissa à l'intérieur avec la souplesse d'un chat. Dès que la porte se fût refermée sur eux deux, elle abandonna son attitude servile et effacée pour redevenir la boule d'énergie qu'elle pouvait être au quotidien. Elle s'avança au milieu de la pièce en écartant les bras comme si elle savourait de pouvoir de nouveau utiliser son corps librement, avant de se jeter en travers d'un fauteuil de cuir. Elle n'avait pas attendu d'y être invitée… elle n'avait pas demandé à son hôte ce qu'il en pensait. Elle était simplement comme ça, elle marquait son territoire et elle faisait comprendre au fauconnier qu'il n'était pas en position de lui refuser quoi que ce fût.

- Asseyez-vous, fit-elle en lui montrant l'autre siège en face.

Sans attendre, elle enchaîna en déposant un document entre eux deux. Un pli qui n'était pas scellé, et dont la jeune femme avait de toute évidence connaissance. Elle se mit d'ailleurs à lui détailler les rouages d'un plan complexe, avant même d'avoir pris la peine de lui annoncer qu'il était sur le point de partir en mission :

- Ils sont deux, apparemment. Leur identité a été confirmée, mais il reste encore à trouver où ils se cachent. Ils font des visites relativement régulières dans un village, qui se trouve dans le Rhudaur, et…

Elle nota que quelque chose clochait :

- L'Ordre, je parle de l'Ordre. De la Couronne. De Fer. Oui, non, c'est une histoire compliquée, asseyez-vous.

Elle se redressa pour lui faire face, et poursuivit tout en grattant négligemment son pied :

- Nivraya veut que vous les trouviez, et que vous vous débarrassiez d'eux. C'est simple, et c'est dans vos cordes d'après ce qu'on raconte. Le village est à une bonne semaine de marche, mais vous trouverez tous les détails dans la lettre, elle a pensé à tout.

Le « comme d'habitude » aurait été de circonstance, mais depuis les récents événements c'était une expression qu'Alyss utilisait beaucoup moins. Nivraya avait toujours été le cerveau de leur duo, et jusqu'à présent ses plans ingénieux avaient garanti le succès de toutes les affaires qu'elles avaient entreprises ensemble. Aujourd'hui pourtant, il semblait que quelque chose avait grippé le mécanisme. La vivacité d'esprit s'était émoussée, à moins que les ennemis fussent simplement devenus plus dangereux et plus retors. Quelle que fût l'explication, la noble n'apparaissait plus aussi invulnérable qu'auparavant, bien que l'épisode terrible de Gardelame semblait lui avoir donné une nouvelle vie. Elle s'était remise au travail avec ardeur, et son retour à la capitale lui avait fait le plus grand bien… du moins en apparence. Alyss n'était pas certaine que son obsession pour l'ordre, l'Ordre, et la stabilité du royaume était une bonne chose mais, « comme d'habitude », elle ne faisait aucun commentaire et se contentait de suivre.

Toute absorbée par ses réflexions, la jeune Haradrim ne s'était pas rendue compte que Thorondil avait commencé – et fini – la lecture de la brève missive. Les informations étaient toutes là, en effet : la destination, le nom et le profil des individus à localiser, et même l'adresse d'un contact local qui pouvait les aider à les identifier le cas échéant. Un « homme de confiance », terme qui paraissait particulièrement malvenu sous la plume de Nivraya, même quand il était consigné d'une écriture aux courbes élégantes. La mission semblait claire, et tout avait vraisemblablement été balisé pour faciliter la tâche du fauconnier. Elle avait même pris la liberté d'envoyer des palefreniers faire préparer sa monture, qui l'attendrait le lendemain matin. C'était le signe qu'il devait encore une fois tout abandonner pour son royaume, et filer face à un péril mortel sans avoir le temps de faire ses adieux à ses proches. Alyss s'était d'abord étonnée de ce délais exceptionnellement court, mais Nivraya lui avait rétorqué avec assurance : « je crois que s'il pouvait, il partirait plus tôt encore ».

- Vous avez tout ce qu'il vous faut, Thor'.

Elle avait usé de ce diminutif avec autant d'aisance que s'ils avaient été amis depuis des dizaines d'années, sans se préoccuper de savoir comment le vétéran de la Bataille du Nord prendrait cette marque de familiarité. A dire vrai, elle se fichait de beaucoup de choses, au nombre desquelles les états d'âme de Thorondil. Elle ne le méprisait pas, loin de là, mais elle ne pouvait s'empêcher de remarquer que les malheurs qui s'étaient abattus sur Nivraya récemment coïncidaient toujours avec sa présence. Certes, il avait le beau rôle, celui du sauveur providentiel… Mais elle n'aimait pas qu'il attirât sur sa protégée des dangers qu'elle n'était pas capable d'affronter. En outre – et cela, seul Freyloord l'avait deviné – elle n'aimait pas voir quelqu'un d'autre tenir la place de garde du corps. C'était toujours elle qui avait protégé la noble, et les exploits de Thorondil lui renvoyaient immanquablement ses propres échecs. Cette fois, les rôles étaient inversés, et elle en était bien contente. C'était le fauconnier qui allait partir à l'aventure loin d'Annúminas, et c'était elle qui allait demeurer auprès de Nivraya pour assurer sa protection.

Tout rentrait enfin dans l'ordre.

Alyss se leva brusquement, et se dirigea vers la porte sans avoir été invitée à prendre congé – mais Thorondil s'en formaliserait-il maintenant ? –, quand elle sembla se souvenir de quelque chose. Quelque chose d'important, qu'elle n'avait peut-être pas su formuler jusqu'à présent, et qu'elle n'était pas vraiment fière de devoir lâcher à haute voix. Toutefois, il le fallait, et elle savait qu'elle n'en aurait peut-être pas l'opportunité de sitôt. Observant son dos, le fauconnier put voir les frêles épaules de la jeune femme s'affaisser légèrement, au moment où elle souffla :

- Ce qu'il s'est passé à Gardelame…

Une pause. Elle aurait pu faire compliqué, mais préféra la simplicité :

- Merci. Merci d'avoir été là.

Elle inspira profondément. Elle avait l'impression de s'entendre dire « merci d'avoir été là à ma place », et ces mots lui retournaient l'estomac. Pourtant, il y avait des choses qu'elle-même ne pouvait nier, des vérités devant lesquelles elle ne pouvait pas fermer les yeux. Il avait sauvé Nivraya. D'ailleurs, elle se souvint de beaucoup de choses, des éléments qui lui revenaient en pleine figure et qu'elle se sentit obligée d'exprimer à haute. Pourquoi ?

Pourquoi pas ?

- Merci aussi pour ce que vous avez fait au mariage, et… avant… merci de m'avoir sauvée.

Elle faisait référence à l'épisode qui avait rendu célèbre le fauconnier, la fameuse prise du beffroi d'Annúminas. Ils avaient lutté vaillamment contre la garde de la ville, submergés par le nombre et retranchés dans les escaliers sinueux qui menaient aux cloches de la ville pour essayer de sonner le retour d'Aldarion. Alyss avait failli y laisser la vie. Un guerrier venu du Nord lointain avait réussi à la tirer à l'intérieur in extremis, et elle avait dû à ces braves combattants de survivre. Elle se souviendrait toujours de la crainte qu'elle avait ressentie au moment où les hommes du Roi avaient déferlé à l'intérieur, et où elle avait vu Thorondil et ses compagnons se battre comme des lions pour sauver leurs vies. Sa vie. Elle inspira profondément.

Finalement, ce n'était pas aussi difficile que ça en avait l'air.

Retrouvant un peu d'entrain, elle se retourna et lança avec un sourire malicieux :

- Ne vous méprenez pas, je ne vous dit pas tout ça parce que c'est une mission suicide. Je sais que vous allez très bien vous en sortir !

Elle se mordit la lèvre, et ajouta :

- Comme d'habitude.


▼▼


Le matin était arrivé bien trop vite, et amenant avec lui les premiers rayons du soleil qui promettait une nouvelle journée chaude et agréable. Voyager par ce temps serait un véritable plaisir. A l'heure où la capitale d'Arnor s'éveillait, Thorondil, lui, était déjà sur le pied de guerre. Habillé et armé pour aller accomplir sa mission, il n'avait bien entendu pas oublié la missive de Nivraya : un ordre de mission qu'il valait mieux ne pas laisser traîner à la portée du premier venu. Secrets d'État obligent. Il ignorait sans doute les raisons précises de son envoi sur le terrain, mais il pouvait faire l'hypothèse plus que raisonnable que si tout ceci avait été officiel, un bataillon entier de la garde royale serait parti sur le terrain pour traquer et tuer les ennemis du royaume. Si on avait besoin d'un homme tel que lui, c'était autant pour ses compétences que pour sa discrétion. Il avait trouvé sa monture dans les écuries où il l'avait laissée, prête comme le lui indiquait le message. Parfaitement équipée, pas trop chargée, elle semblait en forme et avait le poil luisant. Le temps était radieux et le cavalier progresserait à un bon rythme qui, s'il parvenait à le maintenir, lui permettrait peut-être de gagner une journée. Vraiment, il n'y avait rien à redire. Tous les détails semblaient avoir été parfaitement arrangés, et il ne lui restait plus qu'à partir désormais.

Tous les détails ? Peut-être pas.

En effet, alors que le fauconnier était sur le point de se hisser en selle, entendit arriver des bruits de pas accompagnés du claquement familier de sabots sur les pavés. Quelles étaient les chances pour que ce voyage qui s'annonçait tranquille jusqu'à présent se passât sans encombres ? Nivraya était la championne des – mauvaises – surprises, et cette fois encore elle en avait réservé une à Thorondil. Le fauconnier vit arriver un homme, relativement jeune, qui semblait chercher quelqu'un. En croisant le regard du vétéran, il devint évident qu'il avait trouvé :

- Sire de Kervras, mes hommages ! Je suis Sir Reginald Von Telsby, tout à fait enchanté de faire votre connaissance, c'est pour moi un immense honneur et un plaisir insigne que de participer auprès de votre auguste personne à la noble entreprise qui nous a été confiée par Dame de Gardelame.


Il sortit de poche un morceau de papier, et le tendit révérencieusement à Thorondil. Le message était bref, mais il confirmait les dires du jeune homme. Il avait bien été envoyé par Nivraya, et il devait accompagner le fauconnier dans sa mission.

- Sire, laissez-moi vous dire que j'ai tout entendu et tout lu à votre sujet. Vos exploits sont légendaires, et votre prise du beffroi… quelle audace ! Au nez et à la barbe de la garde de la ville, extraordinaire ! Moi-même je n'aurais sans doute pas été capable d'un tel haut fait, bien que j'aspire humblement à imiter votre seigneurie. Je suis donc, vous le comprenez, doublement heureux de participer à cette glorieuse aventure à vos côtés : j'imagine sans peine tout ce que je pourrai apprendre de vous, de votre exemplarité tant vantée et de votre sagesse digne des plus grands ! Sire, s'il m'est permis, j'aimerais vous recommander de…

Et il continua ainsi. Longtemps.

Les raisons pour lesquelles Nivraya le lui avait affecté étaient plus qu'évidentes, désormais.


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"Il n'y a pas pire tyrannie que celle qui se cache sous l'étendard de la Justice"

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Thorondil
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Sam 1 Avr 2017 - 19:45
La honte… La honte… Un simple petit mot, deux syllabes, cinq lettres, dont une qui ne servait à rien… La honte… Comment un si petit mot, si inoffensif comme ça, pouvait causer autant de souffrance, de doute et de dégoût ?… Et les cauchemars… Tellement de cauchemars…

Stupide, stupide Thorondil. Son vieux maître l’avait pourtant prévenu, dans les premières années de son apprentissage : un homme ne devait jamais se laisser aller à la sauvagerie au risque de redevenir un simple prédateur, perdre toute raison et ne jamais en revenir. Il était vraiment passé très près du point de non-retour cette nuit-là, à Gardelame. Il avait plongé au plus profond de sa rage, puisé ses forces à la source de l’instinct, dans la part la plus animale de son être, et avait perdu pied. Il avait abandonné la peur et la pitié, les deux seules émotions dont on ne devait jamais se départir sur un champ de bataille. Hûndoron lui avait si souvent répété… Si Nivraya ne l’avait pas fait revenir, Eru seul pouvait savoir ce qui se serait passé. Il s’y serait sans doute noyé. La vue lui était revenue mais ce qu’il avait fait à cette femme… Complètement soumise sous lui. Une voix effrayée qui lui parlait sans qu’il n’en saisisse le sens… La bile lui monta instantanément à la gorge et il chassa le souvenir d’un violent mouvement de tête. Ça… Tout cela ne s’effacerait pas. Ce n’était pas temporaire… S’il avait marqué leurs deux âmes au fer rouge, le résultat aurait sans doute été le même.

D’un bond, comme mordu par un serpent, le fauconnier se releva du fauteuil dans lequel il ruminait depuis des heures. Il ne restait plus rien à briser dans la pièce principale. Il avait passé ses nerfs sur tout ce qui lui passait sous la main dans les premiers jours de son retour. Maintenant il ne lui restait guère plus qu’à faire encore et encore les cent pas dans la pièce à en creuser des sillons dans les carreaux de granit qui ornaient son sol. Voilà à quoi se résumait ses jours de repos désormais. Et cette journée avait été particulièrement longue et la soirée promettait de l’être encore plus. La solitude qui avait toujours été son refuge était devenue son bourreau.

Il fut néanmoins surpris en entendant cogner à sa porte. Il n’attendait personne, encore moins à cette heure. Saisissant son épée, sagement posée sur un meuble proche, et alla ouvrir, sur le qui-vive.
Pourtant quand le battant s’ouvrit, dévoilant le visage bien connu d’Alyss, la confusion s’afficha clairement sur le visage balafré du Maître Fauconnier. Il était surpris de voir l’âme damnée de Nivraya, plus surpris encore qu’elle lui ait envoyé après des semaines de silence, et aussi un peu irrité qu’elle n’ait pas souhaité le rencontrer en personne. Car il était évident, à la façon dont la jeune haradrim entra chez lui quand il libéra le passage, qu’elle n’était pas venue pour le conduire auprès de sa patronne.

Thorondil referma la lourde porte d’entrée et, suivant le pas de la jeune femme qui faisait comme chez elle, posa de nouveau Sûliavas sur le meuble. Mais au moment de lâcher le pommeau, il eu comme un doute. Que savait précisément Alyss des évènements de Gardelame ? Et si Nivraya lui avait tout dit… L’homme avala difficilement sa salive en fixant le dos de la servante. Non, la haradrim l’aurait dépecé sur sa porte d’entrée si cela avait été le cas. Finalement, il lâcha l’arme et s’avança à sa hauteur, dans la pièce désormais épurée de toute décoration, indifférent au traitement qu’elle faisait subir à ses fournitures. Mais surtout, il sentait venir quelque chose. Il ne savait trop quoi, mais Alyss ne faisait pas de visite de courtoisie.
Il regarda le fauteuil d’invité, puisque la jeune femme s’était approprié celui du maître des lieux, l’ignora, et observa en clignant le document qu’elle lui posa sous le nez. Elle commença à parler mais, devant son regard interrogateur, précisa : l’Ordre.
Thalion sentit sa poigne, brusquement resserrée, froisser le papier entre ses doigts. Il croyait que s’en était fini de ces traitres ! Ne savaient-ils donc jamais admettre la défaite, comme il se devait ? Une fois éclairé de ce fait, le fauconnier fit signe à la jeune femme de continuer tout en plissant les yeux pour déchiffrer le document. Finalement, lassé de s’entendre invité à s’assoir sous son propre toit, il se posa dans le fauteuil d’invité.
Les explications finies, il grogna. Evidement qu’il savait se débarrasser d’ennemis du royaume ! C’était bien la seule chose qu’il faisait sans tout foutre en l’air !

« - Je connais bien le Rhudaur. » répondit-il comme si c’était la seule réponse logique, l’affirmation que l’affaire serait réglée vite et bien.

Il n’avait qu’à peine tiquer en entendant Alyss l’appeler Thor’. Personne d’autre ne se permettait ce genre de familiarité avec lui. Et s’il n’appréciait pas le surnom, il savait que c’était bien inutile de le faire valoir, tant la jeune femme ne se soucierait guère de son opinion sur le sujet. Et, il avait, après tout, déjà porté des surnoms bien pire que celui-là.

L’échange devait se terminer là. La haradrim prit congés avec aussi peu de cérémonie qu’à son entrée. Et le fauconnier fut une nouvelle fois surpris quand, au lieu d’entendre claquer la porte, il entendit une nouvelle fois sa voix s’adresser à lui. Il releva le regard.

- Ce qu'il s'est passé à Gardelame…

Thorondil fit un bruit étrange, comme s’il venait de recevoir un coup dans le ventre. Il se pétrifia instantanément. Mais, heureusement pour lui, la jeune femme lui tournait le dos et ne sembla pas prendre conscience de sa réaction.

- Merci. Merci d'avoir été là.

Par exemple ! S’il s’était attendu à ça ! Le fauconnier ouvrit la bouche, mais ne trouva rien à répondre à ça. Embourbé dans sa honte et son dégoût de lui-même, il avait l’impression de découvrir qu’il était capable de choses biens, de réussir, de sauver… Il était resté sur tous ses échecs : la mort de Lise Demeson, la destruction psychologique de Nivraya, le fiasco de Gardelame. Il en avait presque occulté les vies qu’il avait sauvées. Il avait oublié qu’il avait sauvé Alyss… Ces paroles, si sincères, étaient aussi douloureuses que revivifiantes. Il pouvait réussir encore à faire ce qui était juste, à ne pas échouer. Il avait fini par se convaincre qu’il était vraiment arrivé à la fin, qu’il n’aurait plus qu’à attendre que la cécité le rattrape et vivre le reste de sa vie au crochet des siens jusqu’à ce que la mort le prenne. Mais, juste quelques mots, pour lui rappeler qu’il avait encore à apporter, que tout ça n’était pas vain… L’homme se détendit sensiblement, comme si un poids lui était retiré des épaules, une minuscule portion de ce qui l’accablait mais assez pour se sentir plus léger.

« - Je ne suis pas immortel Alyss… » finit par souffler Thorondil en fixant toute la pièce sauf le point précis où se tenait la jeune femme, les bras croisés contre son torse « Un jour, ce sera la mission de trop, les gens comme moi… comme nous… ne vivent pas aussi longtemps… » Il hésita avant d’ajouter. « J’enverrai quelqu’un porter un mot pour… Enfin… J’ai besoin d’être sûr qu’elle le lira. »

Il le lui demandait comme un service, en quelque sorte… Il n’ajouta rien après ça, se tournant pour vérifier le tranchant de son épée. Le lendemain et les jours qui suivraient seraient différents. Cette nuit-là, il prépara son ancien matériel, celui qu’il portait déjà à l’époque où il parcourait seul les étendus sauvages pour fuir son père et son nom. Puis il prit un moment pour écrire trois missives qu’il confierait à l’aurore à Verica. Son écriture, nerveuse, en pattes de mouche et manquant de délicatesse, couvrait les pages. L’une d’elle, adressée à son frère et sa fille, était la plus longue. Les autres, concises, n’avait pas le même but. L’une d’elle avait étrangement la forme d’un testament…


***

Lith, la jument palomino balafrée, était harnachée et chargée pour le voyage, comme convenu. Thorondil ne put cependant s’empêcher de soupirer. Nivraya lui laissait de moins en moins de contrôle sur sa vie ou ses missions. Tout lui était préparé comme pour un enfant. Les fontes de sa selle était chargées de tout le nécessaire à l’exception des quelques affaires personnelles qu’il avait amené lui-même. Une vraie obsession du détail… Au moins l’animal se montra heureux de voir son maître et fourra sa grosse tête sous le bras du fauconnier.

« - Bon allez ma belle, juste toi, moi et Elei, comme au bon vieux temps. Sans surprise, pas vrai… »

S’il avait su, il n’aurait pas parlé aussi vite. L’autre homme semblait être arrivé comme par enchantement pour le contredire. Jeune, élégant, au port qui laissait entendre une maîtrise martiale honorable mais surtout…

- Sire de Kervras…

Ça commençait mal… Quand ces bandes de lèches-bottes allaient-ils comprendre qu’il n’y avait qu’un seul Sire de Kervras et que ce n’était certainement pas lui ? Le jeune homme avait à peine ouvert la bouche que le fauconnier sentait déjà poindre une migraine. Et la suite n’était certainement pas pour lui plaire, loin s’en fallait…

Thorondil marqua un temps d’arrêt conséquent en parcourant la missive que le nouveau venu lui avait tendu. Il n’arrivait pas à y croire. Elle ne pouvait pas lui faire ça ! Pas à lui ! Sa mâchoire se serra visiblement, faisant saillir les angles de ses os et la veine de son front.

« - Nivraya… » gronda bassement le fauconnier entre ses dents, menaçant.

Elle avait osé… C’était une mauvaise blague ! Oh, bien sûr, il savait que c’était une punition. Une mission certes, mais surtout et avant tout une punition pour tous ses crimes qui n’en étaient pas aux yeux de la loi mais qui l’étaient aux yeux de la jeune femme. Un autre homme, en écoutant ce moulin à paroles, se serait demandé ce qu’il avait fait pour mériter une telle compagnie. Thorondil, lui, ne se demandait pas. Il savait. C’était pour ce qu’il avait fait cette nuit-là, pour avoir détruit son sanctuaire, pour l’avoir embrassé, pour l’adultère dont il avait gardé si peu de souvenirs, c’était pour avoir campé sous ses fenêtres sitôt de retour à Annùminas pour réclamer une audience qu’il ne reçu jamais, c’était pour toutes les fois où Freyloord avait dû le raccompagner par la force hors de la rue, c’était pour les commérages des voisines qui s’interrogeaient de sa présence quotidienne, c’était pour ça et tant d’autres choses. Et si c’était sa punition, elle était à la hauteur de son crime. Le sieur ne s’arrêtait plus de parler. Sa bouche bougeait à une vitesse inhumaine pour déblatérer encore et encore. Ne s’arrêterait-il donc jamais ?

« - Stop ! » finit-il par laisser échapper, déjà à bout en à peine quelques minutes.

Il rassembla alors tout le contrôle et la retenue dont il pouvait faire preuve, inspira longuement, avant de s’adressa à ce nouveau, et passablement inopportun, compagnon de mission.

« - Sire…Von Telsby, que cela soit bien clair… Sans vouloir vous manquer de respect… » Respirer, se concentrer, clair et poli… « Je n’avais pas été averti de votre… participation à cette mission et, pour tout vous dire, j’ai l’habitude d’opérer seul. » Et de préférence en silence. « Je propose donc que nous coupions court à toute mondanité et que nous y allions sans plus attendre… »

Sec mais relativement poli. Avec un peu de chance, le jeune homme comprendrait le « La ferme ! » sous-entendu derrière ces mots, sans quoi il lui faudrait être plus explicite et radical… Von Telsby, ce nom lui disait quelque chose… Un collègue de son père si sa mémoire était bonne, un sénateur ou de cette espèce-là… Qu’importe ! Le gamin avait sans doute encore du lait derrière les oreilles et il avait intérêt à se montrer utile, s’il voulait s’en sortir sans dégât. Thorondil n’était vraiment pas d’humeur à jouer la nourrice.
Grommelant, le dùnadan monta en selle, appréciant le craquement du cuir comme un appel à l’aventure. Il allait talonner sa monture, puis à la dernière minute se ravisa et se tourna de nouveau vers Reginald.

« - Oh, dernière chose… Je ne suis pas illustre, auguste, légende ni encore moins votre seigneurie. Et si à partir de maintenant, vous arrêtiez de me parler comme si j’étais Sa Majesté en personne, je vous en serais gré. C’est simplement Thorondil, ou abstenez-vous. Et ce qu’on va faire n’a rien de glorieux, croyez moi ! En avant ! »

Cela faisait des semaines qu’il mourrait d’envie de fuir Annùminas, galoper le plus loin possible, fuir lâchement ses problèmes en espérant qu’ils auraient disparus à son retour… Et maintenant il se retrouvait avec son plus grand admirateur collé aux bottes. Sage… mieux valait être sourd qu’entendre des bêtises pareilles…

Il fallu au duo une dizaine de minutes pour passer les remparts de la Cité d’Arnor. Seulement à cet instant, Thorondil pinça les lèvres, lâchant un sifflement perçant qui fit sursauter son compagnon et sa monture. Mais, indifférent, le fauconnier scruta le ciel jusqu’à ce qu’un minuscule point, face au soleil, ne grossisse à une vitesse alarmante. En quelques secondes à peine le faucon fut sur son maître, redressant son vol piqué à la dernière seconde pour se percher sur l’épaulette en cuir de son propriétaire. L’oiseau tourna la tête, fixa Reginald les plumes hérissées avant de se détourner de lui avec un désintérêt aussi flagrant que ne lui témoignait son maître à cet instant. La route allait être très longue…
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Ryad Assad
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Sam 1 Avr 2017 - 23:32

« Les gens comme nous ».

Alyss ne pouvait s'empêcher de tourner et de retourner dans sa tête sa dernière conversation avec Thorondil. Il ne s'était pas étendu en une longue tirade, et n'avait même pas pris la peine de se moquer d'elle, de sa tentative pathétique pour lui adresser des remerciements tardifs et maladroits. Elle aurait presque préféré. Si elle s'était attendue à ses paroles pleines de gravité, peut-être n'aurait-elle pas entamé la conversation. Peut-être aurait-elle tout simplement décidé de claquer la porte et de disparaître, de le laisser filer vers son destin et d'oublier ses états d'âme. Mais il avait prononcé des mots qui ne voulaient pas la laisser en paix, et qui l'obnubilaient à une heure où tout un chacun devait être couché. Non pas qu'elle fut étrangère aux insomnies – pour ainsi dire, elles étaient son quotidien, ce qui lui permettait de monter la garde efficacement – mais elle aurait simplement préféré pouvoir reposer son esprit et le laisser voguer vers des mers plus paisibles.

Personne n'était au courant de ses pérégrinations mentales en cette douce soirée. Nivraya dormait à poings fermés dans la pièce d'à-côté, épuisée après une dure journée de travail qui ne lui avait pas laissé beaucoup de répit. Quand à Freyloord, elle s'était lovée contre son immense carcasse alors qu'il occupait un confortable fauteuil de cuir. Elle avait lu sous son menton quelques pages de l'ouvrage qu'il feuilletait, mais avait décidé de ne pas le déranger en l'amenant à une conversation compliquée. Il n'était pas bête, et il avait immédiatement compris que quelque chose la taraudait. Toutefois, il savait aussi qu'elle lui parlerait quand elle en aurait envie, et que pour l'heure elle avait simplement besoin de se reposer entre ses bras protecteurs, pour oublier pendant un instant les tourments du monde. Elle appréciait son silence autant qu'elle appréciait son aura. Il s'était finalement assoupi, son doigt épais coincé contre la reliure pour marquer l'endroit où il s'était arrêté, et elle avait calé sa respiration sur la sienne. Elle sentait son corps ridiculement petit en comparaison se soulever au rythme de ce torse massif, et avait la sensation curieuse de dormir auprès d'un gros animal des légendes de sa région. Un Mûmakil ou une autre créature fantastique qui l'avait faite rêver étant plus jeune. Elle était bien.

« Je ne suis pas immortel, Alyss ».

Elle frémit. Cet aveu de faiblesse la terrorisait. Thorondil n'était certes pas immortel, mais l'idée de le savoir mort était si… absurde ! Elle éprouvait une pointe de jalousie sincère car, dans un recoin de son esprit, elle l'admirait aussi. Ils se battaient tous les deux, et récemment leurs chemins avaient pris des directions très similaires. Protéger Nivraya des ennemis qu'elle se faisait immanquablement était devenu une sorte de devoir dans leurs vies. Toutefois… il pouvait être le seigneur valeureux et aimé de ces dames que chacun idolâtrait. Elle ne serait jamais que la servante effacée dont on oublierait le nom. Non pas qu'elle cherchât la gloire ou le prestige, non. Elle avait aujourd'hui bien plus que ce dont elle aurait pu rêver. Mais lui… il incarnait un stade encore supérieur. Il avait la noblesse chevillée au corps, quelque chose que la « petite voleuse » n'aurait jamais. Jamais.

Alors pourquoi les associait-il ? Quel point commun leur trouvait-il ? Les « gens comme nous »… Quelle réalité cela recouvrait-il ? Tout les opposait, dans cette vie, à l'exception de deux choses. Leur désir de protéger Nivraya, et leurs chances dramatiquement élevées de rencontrer une mort violente. Et encore, songea Alyss, elle aimait Nivraya profondément, quand Thorondil ne faisait qu'obéir à un sens de l'honneur particulièrement exacerbé. Non vraiment, il n'y avait que cette perspective funeste et douloureuse qui leur tendait les bras qui pouvait leur donner un avenir commun. Elle frémit de nouveau. Une bouffée d'angoisse monta en elle, alors qu'elle essayait de congédier l'image de son propre trépas derrière la vision plus heureuse de toutes les merveilles qu'elle avait encore à découvrir. Ne pouvait-elle pas encore de satisfaire de celles déjà aperçues ? Ne pouvait-elle pas se dire qu'elle avait eu de la chance, et accepter sereinement de voir sa vie prendre fin ? Elle déglutit.

Le monde lui rappela à quel point elle était jeune.


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Polaire.

Ainsi avait été l'accueil de Thorondil, qui refroidit rapidement les ardeurs du jeune Reginald. Ce « stop » lâché en plein milieu de sa tirade n'avait pas suffi à faire disparaître son sourire ravi, mais la phrase suivante avait tranché dans le vif du sujet. Le jeune noble plein d'entrain avait compris que son attitude n'était pas celle que le vétéran attendait. Il se morigéna intérieurement, conscient qu'il n'avait pas forcément pris le bon départ. Il pensait naïvement que la flatterie et la courtoisie apprise auprès de son père et de ses précepteurs serait la norme ici, mais il s'était lourdement trompé. Son visage afficha une moue sincèrement désolée, son enchantement disparut, et il se contenta d'un hochement de tête d'une réponse où l'on percevait une forme de déception :

- Bien, S… T… Thorondil. Je…

Il n'ajouta rien, de peur de commettre un nouvel impair. Il n'était pas facile pour lui de se retrouver dans cette position, et il était particulièrement déterminé à faire amende honorable. Thorondil était un guerrier, habitué à discuter avec des guerriers, à voyager avec des guerriers, et à combattre avec des guerriers. Bien sûr, sombre idiot, que les courbettes ne lui plaisent pas. Ces pensées défilaient à toute allure dans la tête de Reginald qui prenait la mesure de son erreur. Le fauconnier lui avait confié qu'il travaillait plutôt seul, d'ordinaire, et le jeune garçon était déterminé à lui prouver qu'il ne constituerait ni un obstacle ni une gêne dans leur voyage. Ça non ! Il était un noble, peut-être, mais il était désireux de prouver ce qu'il valait, et de faire – très – bonne figure devant ce héros de la cour. Pas pour impressionner quiconque, pas pour que sa famille gagne du prestige, mais simplement pour se prouver à lui-même qu'il pouvait faire quelque chose de sa vie.

Alors, silencieux, affichant sur son visage la même expression sérieuse qu'il vit Thorondil prendre, il grimpa en selle et emboîta le pas de son chef. Il avait déjà quitté Annúminas, bien entendu, mais jamais pour quelque chose d'aussi excitant qu'une aventure ! Non, pas une aventure : une mission. Ce n'était pas un simple caprice de gamin, mais bien un devoir qu'il remplissait pour l'Arnor. Pour son royaume. Il n'en était pas peu fier, et quand ils franchirent les portes il ne put s'empêcher de saluer les gardes d'un geste de la main comme pour leur dire « souhaitez-nous bonne chance, nous partons sauver le monde ! ». La réalité était sans doute un peu plus complexe, et les gardes devaient s'en ficher éperdument car aucun d'entre eux ne répondit. Reginald ne s'en formalisa pas, trop occupé à humer l'air frais du petit matin qui sentait bon la justice et l'ordre restauré. Ces malfrats qu'ils devaient prendre n'avaient qu'à bien se tenir !

Au moment où ils quittaient les remparts, Thorondil émit un son puissant en regardant le ciel. D'abord surpris, le jeune noble leva la tête à son tour, scrutant les nuages dispersés par le vent en essayant d'apercevoir ce que le vétéran observait. Il repéra finalement une silhouette racée qui plongeait vers eux à toute allure. L'animal, superbe et visiblement bien dressé, stoppa sa descente avec maîtrise et planta ses serres dans l'épaulière de cuir du fauconnier. Son titre parut immédiatement limpide à Reginald, qui rompit son vœu intérieur de silence :

- Stupéfiant… C'est… oui… stupéfiant !

Il ravala son admiration béate – quoique sincère – et tendit la main vers le faucon. La créature claqua du bec, et le jeune homme émit un petit rire nerveux. Pour lui, la situation confinait au merveilleux, et il ne pouvait pas s'empêcher d'en profiter. Peut-être pour couper court à une scène qui le dérangeait, ou tout simplement pour gagner du temps sur leur trajet, Thorondil se mit en route à une allure soutenue bien que raisonnable. Il ne souhaitait pas épuiser leurs bêtes, mais il voulait de toute évidence faire bon usage des heures qu'ils avaient à leur disposition. Un vrai vétéran du Nord ! Ils chevauchèrent ainsi dans un silence religieux, seulement ponctué de quelques remarques anodines et purement factuelles comme « attention, les pavés sont inégaux » ou « nous ne nous arrêterons pas pour déjeuner ». Surpris par le rythme que désirait conserver le fauconnier, Reginald ne se permit aucun commentaire et accepta sagement de manger en selle. Ce n'était pas une mince affaire pour qui n'y était pas habitué, mais il semblait avoir une bonne maîtrise de sa monture et il s'en sortit moins mal que d'autres.

- Tenez, ma mère m'a offert ces framboises. Elles ne se garderont pas.

Le cadeau venait du cœur, et assurément elles avaient l'air délicieuses. C’eût été un crime que de les refuser. Ce petit geste contribuait aussi à briser légèrement la glace entre les deux hommes, et Reginald sentit que l'après-midi lui offrirait davantage d'opportunités de converser. Il ne voulait pas, toutefois, poser des questions stupides qui lui attireraient immanquablement de nouvelles réactions courroucées. Non. On lui avait appris à se tenir mieux qu'un vulgaire roturier, et à faire fonctionner son esprit avant de parler. Aussi se donna-t-il quelques longues minutes pour ordonner ses préoccupations, déterminer quelles étaient les meilleures questions à formuler pour l'instant, et surtout quels étaient les mots à choisir pour paraître aussi sérieux que professionnel. Il se lança :

- Sire… Thorondil… Monsieur… euh…

Raté.

Il poursuivit néanmoins, retrouvant une contenance, déterminé à aller au bout de son effort :

- Thorondil, Dame de Gardelame ne m'a guère parlé de cette mission… Elle m'a dit que notre destination se trouvait au Rhudaur, mais je n'en sais pas plus. Sauriez-vous me dire où nous allons et… hm… ce qu'on attend de nous ?

Ce n'était pas trop mal comme entrée en matière. Il avait réussi à dissimuler sa curiosité derrière une question légitime à laquelle le fauconnier pouvait décemment répondre. Savoir ce qui les attendait n'était pas du luxe, et aiderait sans doute le jeune noble à bien se préparer mentalement pour sa mission. Toutefois, il craqua et ne put s'empêcher d'ajouter :

- Au fait… Comment connaissez-vous Dame de Gardelame ? Quand elle m'a recommandé à vous, elle avait l'air…

Il hésita, détournant le regard un instant pour chercher ses mots.

- Hm… Comment dire… ? Elle semble vous tenir en très, très haute estime. Et d'après ce que je connais d'elle, rares sont ceux qui parviennent à gagner sa confiance.


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Thorondil
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Mar 4 Avr 2017 - 21:38
Le gamin tenta, inconscient qu’il était, de toucher les plumes soyeuses du rapace… et manqua de s’en faire sectionner les doigts. Thorondil leva les yeux au ciel sans même tourner la tête. Un petit garçon en Lorien avait failli faire la même bêtise… Et celui-là était vraiment un enfant ! Toute l’éducation de cette pipelette était à refaire. Il se demanda un instant si, sa mère vivante, il aurait fini comme Reginald, baignant dans la noblesse de cette façon. Non… Aratan ne l’aurait surement pas toléré. Il en aurait fait un soldat, un brave gars au service du Roi… Mais n’était-ce pas ce qu’il était devenu, au final ? Qui a dit que l’on pouvait échapper à son destin en ce bas monde…

« - Attention à vos doigts, Messire. Elei pourrait vous les trancher d’un coup de bec avant que vous n’ayez le temps de prendre une respiration. » expliqua Thorondil d’une voix parfaitement neutre, énonçant les faits de manière très informative.

Mais malgré tout, il ne put s’empêcher de trouver amusante la stupéfaction dans la voix du jeune homme, presque flatteuse. Il était si rare qu’on flatte son ego de manière désintéressée. Car si le dialogue précédent avait été une vraie démonstration de grandiloquentes âneries, le jeune homme s’était amélioré par un silence salutaire. C’était rafraichissant comme compagnie en comparaison des nobles, des militaires... et pourtant Reginald avait un peu de ça en lui.

Mais fini que tout cela, la mission avant tout. Et plus vite elle serait fini… plus vite il serait débarrassé de Messire Moulin à Paroles. Il cliqua de la langue et sa jument se lança dans un galop lent. Une allure rapide mais mesurée que les montures pourraient gardées longtemps.
Le fauconnier avait une idée précise de l’organisation du trajet depuis la veille. Il connaissait chaque centimètre carré de ce territoire qu’il avait parcouru en long, en large et en diagonale depuis tant et tant d’années. Et ce n’était pas la présence d’un compagnon à ses côtés qui allait changer la moindre minute de son planning. Et pour le moment, il n’avait pas la moindre intention de s’arrêter avant la nuit, et de préférence une fois que le dernier rayon aurait fini par disparaitre totalement derrière l’horizon. Et si le gamin ne pouvait pas suivre le rythme, il n’avait qu’à rentrer chez lui !

Bien évidement, Elei n’était pas resté bien longtemps sur son épaule, préférant planer au dessus des deux cavaliers plutôt que de subir les cahots incessants d’une chevauchée. Reginald pouvait la voir s’éloigner et se rapprocher, tourner régulièrement autour d’eux, avant de repartir plus loin. Comme un éclaireur le ferait pour une armée. Ils la retrouvaient parfois, perchée sur la plus haute branche d’un arbre solitaire, sur le bord du sentier, après plusieurs heures d’absence.

A l’heure du déjeuner, toujours en selle, mais après avoir passé au pas les montures, le fauconnier se contorsionna pour chercher dans son sac le déjeuner qu’il s’était préparé. Frugal mais consistant pour tenir tout le jour. Un pain, de la viande séchée, un peu de fromage et une espèce de biscuits aux fruits secs et au miel. Et une gourde de vin. Il avait à peine entamé son repas que Reginald trottina à sa hauteur, un petit panier d’osier à couvercle rempli de…

- Tenez, ma mère m'a offert ces framboises. Elles ne se garderont pas.

… Des framboises ?… Des framboises… Offertes par sa mère… Impossible de savoir s’il fallait en rire ou en pleurer. C’était… Non, aucun mot ne pouvait fidèlement retranscrire ce que c’était. En fait si, c’était comme s’il avait affaire à un enfant ! Un gamin de ceux qui ont l’âge de s’écorcher les genoux et de perdre les dents de devant… Mais dans un corps d’adulte… Très étrange.
Mais il ne pouvait décemment pas laisser ces framboises, à l’air si délicieuses, se perdre, n’est-ce pas ? D’un geste hésitant, il tendit la main en direction des fruits et les porta à sa bouche. Aussi délicieuses que ce que leur aspect le laissait présager. Thorondil approuva d’un signe de tête avant de tendre au jeune homme l’outre de vin. Venant du fauconnier, cela avait des airs de signe de bonne volonté. Une façon d’effacer les comptes entre eux… enfin plus ou moins. Il le trouvait toujours aussi agaçant ce petit noble. Mais il était prêt à adoucir cette première impression. Fait rare ! La suite du voyage lui dirait s’il avait raison ou tord.

… Et il avait tord ! Les gens de cette espèce ne pouvaient pas s’empêcher de parler ! C’était dans leur nature. Et Thalion eut toutes les peines du monde à se retenir de se pincer les sinus d’un air agacé. Néanmoins, la question était légitime et méritait une réponse. Pourquoi Nivraya n’en avait-elle pas informé son nouveau protégé ? C’était une grande question aussi.
Le dùnadan recommença à fouiller dans son paquetage pour en ressortir le fameux ordre de mission que lui avait confié Alyss. Il tendit ensuite la feuille à son compagnon, attendit qu’il ait fini de lire et la récupéra aussitôt.

« - Nous allons dans un petit village. Ne vous attendez pas à y trouver plus d’une centaine d’habitants au grand maximum. J’ignore l’expansion que cette bourgade a subit depuis la dernière fois que j’y ai mis les pieds mais il ne faut guère s’attendre à plus… Les deux hommes décrits dans la missive, ce sont nos cibles. On ne s’implique pas plus que nécessaire. On fait le travail et on retourne de là où l’on vient. Simple. Efficace. On n’attire pas l’attention. Surtout, surtout, profil bas ! »

- Au fait… Comment connaissez-vous Dame de Gardelame ? Quand elle m'a recommandé à vous, elle avait l'air… Hm… Comment dire… ? Elle semble vous tenir en très, très haute estime. Et d'après ce que je connais d'elle, rares sont ceux qui parviennent à gagner sa confiance.

Le cuir des rênes crissa entre ses doigts. Thorondil émit une sorte bruit de surprise à peine étouffer avant de ricaner dans sa barbe. Un rire jaune, amer… En haute estime ? Quelle blague ! Si elle l’avait jamais tenu en haute estime, après ce qui c’était passé à Gardelame…
Du sang partout…Une monstrueuse douleur au réveil, comme une gueule de bois, mais intense, si irradiante qu’elle lui électrisait tout le corps… Justar à la porte, furieux, inquiet… Le regard de défi quand il lui expliquait que c’était lui, encore, qui avait sauvé la vie de son épouse pendant qu’il était au loin… Puéril, basique instinct animal…La jeune femme qui fuyait la pièce sans trop en avoir l’air…L’air explosif dans la pièce… Les souvenirs qui remontaient en désordre… La honte… Tellement de honte et de colère aussi…
Thorondil secoua la tête pour chasser les flashs devant ses yeux, fantômes de souvenirs qui le hantaient en boucle depuis son retour. Comme s’il n’avait déjà pas assez de fantômes…
Il lui fallut un certain temps avant de comprendre que son compagnon de voyage attendait une réponse. Ou bien croyait-il qu’il ne lui répondrait pas ? Il fallait faire simple, court, quelque chose qui n’attiserait pas d’autres questions.

« - Ce n’est pas une question de confiance, mais d’utilité ! » grogna-t-il.

Il savait, bien sûr, que ce n’était pas tout à fait vrai, mais… il y avait parfois des mensonges que l’ont préféraient se dire à soi-même, bien moins terrifiants que la réalité.

« - Elle sait ce dont je suis capable. Elle sait quand faire appelle à moi. Il n’y a pas grand-chose à dire d’autre. »

Il n’ajouta rien de plus. Il savait que cette réponse ne satisferait pas le jeune homme, qu’il n’était pas totalement dupe. Mais que dire ? Il n’allait déblatérer sur leurs missions passées, les victoires et fiascos qui avaient soudé l’étrange duo et récemment… brisé.
Gêné… passant d’un pied à l’autre devant la porte de la demeure de Nivraya… Un coup sec contre le battant… Le géant qui ouvrait et, après un instant, secouait la tête d’un air désolé… Encore et encore… La honte… la frustration… la colère…
Le fauconnier porta une main à sa tempe qui commençait à battre la mesure de ces pensées rapides, aussi vives et kaléidoscopiques que les éclairs cette nuit maudite. Et la douleur murmurait derrière son œil, celui sous sa cicatrice. Ce n’était pas avec une migraine qu’il tolèrerait mieux Reginald, bien au contraire. Et il fit appelle à tout ce qu’il pouvait pour refouler la douleur.
A ses côtés, le jeune homme semblait perplexe, à première vue. Il ne s’arrêterait vraiment pas là… ça se lisait sur son visage !
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Ryad Assad
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Dim 16 Avr 2017 - 12:30

Les yeux levés vers le ciel, le jeune noble observait avec émerveillement le vol silencieux du rapace qui leur ouvrait la voie. Il avait naturellement déjà vu de telles bêtes lors des parties de chasse auxquelles il participait avec son père, mais jamais il n'avait pu poser les yeux sur un oiseau aussi élégant et bien dressé. Il comprenait sans peine pourquoi on avait nommé Thorondil Maître Fauconnier, et il se réjouissait d'autant plus de pouvoir voyager en sa compagnie. Il lui semblait que pouvoir contempler de ses propres yeux le spectacle magnifique de cette danse aérienne valait bien toutes les séances au Sénat du monde. Il ne s'inquiétait plus désormais de voir le faucon, Elei, s'éloigner à l'horizon pour ne plus devenir qu'un point à peine perceptible sur le canevas cotonneux qui leur servait de ciel. Il savait qu'il finirait par apercevoir la superbe créature un peu plus loin, perchée négligemment sur la branche la plus confortable d'un arbre au bord du chemin, occupée à gratter son plumage soyeux de son bec acéré. Ce guide volant et attentif semblait communiquer avec le fauconnier par une série de gestes et de sons codifiés dont le sens échappait totalement à Reginald, lequel ne pouvait que tenter de déchiffrer ce qu'il pouvait en dissimulant à grand peine son sourire ravi.

Il se montrait attentif et curieux - sans doute trop -, transformant la moindre parole que lui adressait Thorondil en une véritable leçon de vie qu'il s'efforçait de retenir. Il n'avait pas souri avec l'once de mépris que bien des jeunes de son âge se seraient permis d'afficher quand le fauconnier l'avait mis en garde contre le fait de tendre les doigts négligemment vers Elei. Au lieu de quoi, il avait affiché une mine sérieuse, prenant acte de ces paroles pour ne plus refaire la même erreur. Il y avait chez lui un paradoxe difficile à démêler. Il était motivé, désireux d'apprendre, et ouvert à tout ce qu'il ne connaissait pas, autant de choses qui constituaient des forces qui lui serviraient tout au long de sa vie. Hélas, elles s'accompagnaient d'une incroyable naïveté qui semblait lui coller à la peau, et qui le rendait presque insupportable.

Toutefois son insistance avait fini par payer, et il avait eu raison de demander à son compagnon de route quelles étaient les modalités de leur mission. Il parcourut le contenu de la lettre rapidement, puis la relut plus doucement pour essayer de s'en imprégner. Il cherchait premièrement des informations qui pourraient l'aider à se préparer mentalement à la lutte épique qu'il était sur le point de débuter, et quand il comprit qu'ils s'apprêtaient à frapper le serpent infâme de l'Ordre de la Couronne de Fer, son cœur se gonfla de fierté. Alors c'était bien vrai ! Il partait pour une véritable aventure ! Il s'y voyait déjà, pourfendant de sa belle épée brillante les ennemis de la Couronne, les hommes les plus méprisables d'Arda qui avaient bien failli mettre le plus grand royaume des Hommes à genoux. Il était presque impatient d'y être, alors que la prudence aurait dû le retenir de ressentir de tels sentiments. Son père avait pourtant eu la patience de lui répéter une bonne centaine de fois que la guerre n'était pas un jeu, et qu'il n'y avait aucune raison d'espérer un combat à mort. Mais la fougue de la jeunesse l'emportait toujours sur la raison de la sagesse, et il n'était rien qui pouvait convaincre le jeune Reginald de ne pas trépigner d'impatience à l'idée de terrasser l'adversaire le plus vil et le plus ignoble qui fût.

Il y avait toutefois une autre raison pour laquelle il prit soin de relire la lettre : il souhaitait malgré découvrir quelque chose, un indice, une tournure de phrase particulière qui aurait pu le renseigner sur la nature des relations qu'entretenaient Thorondil de Kervras et Nivraya de Gardelame. Il avait entendu des rumeurs, comme un peu tout le monde de haut placé à Annuminas, même s'il n'en croyait pas le moindre mot. Les deux personnes étaient radicalement différentes, d'après le peu d'éléments qu'il avait pour en juger, et il n'imaginait pas Thorondil, noble d'âme qu'il était, se compromettre dans les bras d'une femme mariée alors que des centaines de femmes célibataires et plus jeunes lui faisaient les yeux doux. Toutefois, piqué par ces rumeurs insistantes qui étaient essentiellement colportées par les détracteurs des deux individus, il ne pouvait s'empêcher de jeter un œil critique afin de voir si elles n'avaient pas un fond de vérité. Son espoir fut déçu, et il ne trouva rien de particulier pour étayer les théories farfelues qui circulaient à la capitale, ce qui le rassura dans un sens. Il rendit le document à Thorondil, en ajoutant :

- Profil bas, je comprends. C'est une mission secrète, après tout. Je connais assez bien la région, j'y ai séjourné pendant quelques années dans ma jeunesse. Le village m'est inconnu, mais je ne serai pas dépaysé. Je suppose que c'est la raison pour laquelle Dame de Gardelame a décidé de me recommander à vous.

Il ne se trompait pas en effet. Nivraya savait qu'il se montrerait beaucoup plus compétent qu'un jeune blanc-bec qui n'avait jamais quitté la capitale, et elle comptait beaucoup sur cela pour faire passer la pilule à Thorondil. Il n'appréciait pas de partir sur ce genre de mission avec de la compagnie indésirable, alors elle avait fait au moins en sorte de choisir quelqu'un qui ne serait pas un poids à tous les niveaux. C'était sa façon à elle d'être prévenante. Reginald ignorait tout de ces motivations complexes, et il lui semblait simplement qu'il était la personne la plus indiquée pour cette mission, ce qui ne faisait que renforcer la fierté qu'il éprouvait. Il n'avait pas été choisi par défaut, ou parce que son père était quelqu'un d'influent. La Dame de Gardelame avait exigé sa présence car il était LA personne qu'il fallait. Bombant le torse sans s'en rendre compte, il enchaîna d'une voix grave :

- Nous leur ferons payer à ces salauds. Je jure sur mon honneur qu'ils ne nous échapperont pas.

La formulation était peut-être un peu théâtrale, mais il était tellement convaincu en la prononçant qu'il était difficile de lui en faire la remarque. Pour lui, toute cette affaire ressemblait à un jeu, et il paraissait ignorant des mécanismes les plus noirs de la guerre. Ceux qui transformaient l'esprit pur et courageux en celui d'un tueur impitoyable prêt à tout pour assurer sa survie. Fallait-il lui en vouloir de ne pas avoir encore assez d'expérience de la mort, ou bien au contraire déplorer le fait que sa monture le conduisait inexorablement vers la fin de l'innocence et des illusions ? Ne valait-il mieux à un homme de vivre jusqu'à la fin de ses jours en ignorant tout des affres de la guerre ? N'était-ce pas précisément pour cette raison que des hommes comme Thorondil existaient ?

Ils continuèrent leur progression dans un silence pesant, que Reginald n'osait pas rompre de peur de se montrer trop intrusif. Sa question concernant Nivraya était tombée avec la délicatesse d'une grosse pierre lâchée dans une mare. Il s'en voulait presque d'avoir ramené le sujet sur la table, mais il n'avait pas pu retenir la question et il se rendait compte qu'il avait besoin d'en savoir davantage au sujet de son compagnon de route pour que son esprit curieux cessât tout simplement de le torturer avec des interrogations qui demeuraient sans réponse. Il fit preuve de beaucoup de patience, et son effort fut récompensé, car Thorondil finit par lui donner une réponse aussi laconique qu'intéressante. Reginald hocha la tête, et répondit sans y penser :

- Peut-être qu'elle ne sait pas très bien exprimer ce qu'elle ressent...

Il comprit rapidement que ses mots n'avaient pas été bien pesés, et il fit un effort pour mieux choisir les prochains qui allaient sortir de sa bouche pour ne pas contrarier le vétéran qui avait eu l'élégance de lui répondre. Il finit par convenir que parler franchement, et lui donner son ressenti tel qu'il était, serait la meilleure solution :

- Avec toute cette affaire de l'Ordre de la Couronne de Fer, toutes ces horreurs... Ça n'est pas évident de montrer ouvertement sa confiance. Mais je suis sûr qu'elle a confiance en vous. Et moi aussi, j'ai confiance en vous.

Il accompagna sa dernière phrase d'un sourire sincère, d'une grande simplicité. Il venait de parler avec le cœur, et il semblait que depuis que Thorondil lui avait demandé de tomber les masques et de parler librement, le jeune noble ne pouvait pas faire autrement que de livrer le fond de sa pensée, sans retenue. Compensait-il de cette façon une vie entière passée à surveiller chacune de ses paroles pour ne pas commettre un impair ? Ou bien était-ce seulement dans sa nature de se livrer à des confessions qui avaient le don de donner à la conversation une tournure soudainement très solennelle ?

Ils ne s'éternisèrent pas vraiment sur la conversation, gagné par la fatigue du voyage qui tirait sur leurs organismes qui n'étaient plus habitués à chevaucher toute une journée durant. Le confort de la vie citadine avait ramolli leurs corps, et cette première journée leur servait de décrassage douloureux. Reginald s'efforça de ne pas verbaliser son inconfort, mais à force de se tortiller sur sa selle il finit par se trahir, et par précipiter le choix de leur bivouac pour la nuit. Ils auraient pu se retrouver à Fornost en faisant un léger détour, mais Thorondil avait décidé d'aller au plus court, quitte à s'éloigner temporairement des sentiers battus et à se priver d'une nuit dans un bon lit. Le jeune noble admirait cette détermination de tous les instants, et il ne pouvait que se féliciter de voyager en compagnie d'un homme qui faisait montre de pareil zèle alors qu'ils couraient face au danger. Il n'imaginait aucun des grands seigneurs qui siégeaient à la cour d'Arnor se comporter ainsi, accepter de voyager dans des conditions aussi difficiles pour réaliser une mission certes d'importance, mais qui de par son caractère secret ne leur apporterait aucun prestige particulier.

C'était ça, se dit Reginald, la noblesse.

En posant le pied à terre pour la première fois depuis le petit matin, le jeune homme ne put s'empêcher de laisser échapper un soupir de soulagement. Il avait les jambes en compote, et il lui fallut de longues secondes pour réapprendre à marcher convenablement sous le regard amusé d'Elei. Rapidement, les deux hommes eurent terminé de s'occuper de leurs belles montures, et ils préparèrent le camp avant que la nuit ne tombât définitivement. C'était comme un test pour Reginald, qui s'efforça de faire sa part du mieux possible. Il faisait assez bon pour dormir à la belle étoile sans avoir besoin de monter des tentes qui seraient longues à défaire le lendemain matin, mais il fallait néanmoins préparer un feu, délimiter un périmètre pour les chevaux, et s'assurer qu'eux-mêmes ne s'allongeraient pas malencontreusement sur une fourmilière ou près du terrier d'une famille de rongeurs qui viendrait faire une razzia sur leurs vivres. Leur inspection terminée, le feu allumé, les chevaux soigneusement attachés et les tours de garde répartis, ils s'assirent pour savourer le premier vrai repas de leur longue chevauchée.

Comme il en avait pris l'habitude auprès de son propre père, le garçon entreprit de partager ses vivres avec son compagnon de route. Il lui semblait que c'était une bonne façon de sympathiser, et il avait toujours affectionné ce geste simple que son père avait envers les personnes qui voyageaient avec lui, grands ou petits. Cela contribuait à rapprocher les âmes, disait-il il toujours, particulièrement quand elles étaient sur le point de partir au combat. Reginald n'était jamais parti à la guerre, mais il considérait que la tradition valait la peine d'être entretenue. Particulièrement aujourd'hui. Le symbole était important pour lui, et il fut heureux de voir que Thorondil acceptait la moitié d'une orange et quelques morceaux de sanglier séché au goût prononcé mais particulièrement excellent. Il lui semblait que ce faisant, ils devenaient plus complices, plus intimes, et ce fut la raison pour laquelle il se permit de demander :

- Sire... euh... Thorondil... Connaissez-vous des histoires ?

Il jeta négligemment une brindille dans les flammes crépitantes, agitant ses orteils nus en profitant de la tiédeur du soir. Sous cette lumière, il avait l'air encore plus jeune, et le vétéran aurait presque eu l'impression de se retrouver face à un fils qu'il n'avait jamais eu. Un jeune gamin avide de savoir qui se tournait vers celui qu'il voyait comme un modèle pour essayer de grandir. Grandir... Le monde ne laissait pas beaucoup d'autres choix à ces gosses... Quel choix avaient eu les Princes d'Arnor, quand le couteau avait été glissé sous leur gorge ? Quel choix avaient les enfants qui partout mouraient par le fer, fauchés trop jeunes par de vils esprits animés d'intentions mauvaises ? Ceux qui s'en sortaient étaient ceux qui grandissaient plus vite que les autres... Ceux qui apprenaient à survivre par leurs propres moyens dans ce monde violent, ceux qui comprenaient comment le monde fonctionnait et qui échappait à ses pièges mortels. Ceux qui se nourrissaient des histoires de leurs aînés pour marcher dans les traces d'illustres prédécesseurs.

- S-Si vous n'en connaissez pas, c-ce n'est pas grave. Je... Vous n'êtes pas obligé...


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Thorondil
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Ven 5 Mai 2017 - 0:26
Cette conversation était un cauchemar et remuait bien des choses que le fauconnier aurait volontiers oubliées… de préférence à jamais ! C’était lâche… Mais puisque la méthode logique – la confrontation – avait été soigneusement évitée par Nivraya, il ne lui restait plus que l’autre alternative. Il savait que rien de bon ne sortirait de cette histoire. Il le savait, et pourtant… Plus il essayait d’oublier, de repousser, plus elle le hantait. C’était un cercle sans fin, ou une chute perpétuelle. Il n’y avait nulle part assez loin où aller pour échapper à soi-même.
Cependant il n’eut rien à contredire ni à expliquer, le jeune homme semblait parfaitement ravi de tirer lui-même ses propres conclusions, comme la plupart de ceux qui ne savait pas de quoi ils parlaient et ni ne connaissaient rien à la situation. Mais au moins cela lui épargnait d’avoir à inventer un mensonge qu’il vendrait d’ailleurs très mal. Ainsi afficha-t-il son air le plus désintéressé qui eu tôt fait de faire mourir la conversation.

"Et moi aussi, j'ai confiance en vous…" Quel genre de gars disait ça d’une personne qu’il venait à peine de rencontrer et qu’il ne connaissait somme toute que par les ragots et les chansons de tavernes ? Cet idiot ne savait vraiment pas dans quoi il s’embarquait ! C’était une chance absolue qu’il n’ait pas été envoyé seul en mission. Il se serait fait tué. C’était sûr ! Les jeunes hommes naïfs ne survivaient pas longtemps dans la vraie vie… Et celui-là tenait quand même une belle place dans le palmarès. Confiance… comme s’il savait de quoi il parlait. La confiance était une chose absolue, totale. Elle ne s’accordait qu’aux méritants, ceux qui avaient prouvé leur valeur, leur utilité et leur loyauté. Là on pouvait parler de confiance !

***


La route avait été longue mais le petit groupe avait largement avancé. Thorondil en était satisfait. Même s’il aurait préféré rester encore une bonne heure ou deux en selle. Cependant, aux vues des gesticulations mal dissimulée de son compagnon de route, celui-ci ne serait sans doute pas remonté à cheval le lendemain s’ils ne faisaient pas halte.
Mais quand les deux hommes descendirent enfin de leurs bêtes… Le fauconnier n’avait plus fait de long trajet depuis son retour de Gardelame et ses muscles fourbus le lui rappelèrent bien. Et ce ne fut qu’à grand peine qu’il réussit à ravaler la grimace qu’il aurait pu esquisser en mettant pied à terre. La cicatrice encore fraiche qui lui barrait la hanche le tiraillait. La plaie infligée lors de son duel contre les deux gardes n’avait été soignée qu’avec le plus simple souci de ne pas mourir d’une infection. Et la douleur constante dont elle l’affligeait était sa juste punition pour tout ce fiasco.
Sitôt qu’il s’était redressé, il reçu de plein fouet le poids d’Elei descendu en piqué sur son épaule. Le rapace griffa consciencieusement sa protection d’épaule en essayant de pincer son oreille. L’animal avait faim. Le fauconnier grogna et donna un coup de tête en direction du faucon pour faire cesser l’attaque. L’oiseau s’envola bouder sur une branche de l’arbre sous lequel ils s’installèrent, à l’affut du moment où la nourriture serait sortie des sacoches.

Ils ne mirent pas très longtemps à installer le campement, juste le temps de coordonner leurs efforts respectifs et ce fut rapidement bouclé. Ils sortirent chacun quelques provisions puis Thorondil alla pendre le reste à l’arbre, hors d’atteinte des prédateurs et autres charognards. Elei y veillerait pour peu qu’il ne lui donne une bonne ration de viande séchée.
Ensemble, les deux hommes partagèrent leur repas, comme il était souvent coutume, dans un silence confortable. Le chemin avait été long, et ils se délassaient sur l’herbe sèche en étirant leurs jambes endolories par la chevauchée. Mais visiblement, le jeune homme n’appréciait pas le silence autant que le dùnadan.

Une… histoire ?... Le fauconnier resta un moment la bouche entrouverte, comme si une deuxième tête venait de pousser sur les épaules du jeune homme naïf qui lui faisait face. Il se reprit très vite avant de se pincer les sinus, le visage plongé dans l’obscurité. L’espace d’un long instant, Reginald crut sans doute qu’il avait offensé l’autre homme et fit aussitôt machine arrière en une seule phrase balbutiante. Il lui fallut un moment avant de repérer le tremblement étrange des épaules de son aîné. Thorondil était en train de rire ! Pas un grand rire à gorge déployé comme on voyait souvent faire les vieux guerriers mais une sorte de secousse inaudible qu’il étouffait. Puis sorti de sa poitrine une sorte de grognement saccadé. Quand il finit par relever la tête, ses yeux de mithril pétillaient étrangement à la lumière des flammes.

« - Soit ! Une histoire… » finit-il par marmonner en fixant intensément le jeune homme.

Il se racla la gorge, incertain, avant de reprendre de sa voix profonde, à peine au dessus des bruits ambiants de la campagne nocturne. Il jouait pensivement avec le pommeau de Sûliavas dont la minuscule goutte d’ithildin, qui servait d’œil à l’aigle, avait commencé à briller sous la lune.

« - Bien sûr que je connais des histoires. Des milliers d’histoires. Certaines remontent aux premiers temps du monde qui m’ont été contées par les elfes de Verbois-le-Grand. D’autres sont les derniers exploits laissés par des guerriers tombés au combat. Encore des centaines… parmi les histoires des dunedain à l’époque où ils n’étaient plus que des Rôdeurs errant dans un royaume en ruine oublié de tous, veillant dans l’ombre sur des gens qui les méprisaient ou ignoraient jusqu’à leur existence. Et celles de milliers de batailles historiques ou insignifiants… Il y a mille histoires que je pourrais te raconter dont tu ne croiras pas un seul mot tant elles sembleraient insensées… »

Sans y prêter garde, le fauconnier était passé du vouvoiement au tutoiement aussi simplement que ça. Il avait ce visage qu’il affichait quand il racontait des contes aux enfants, à sa fille et à ceux du voisinage, là-bas à Kervras, lors de la fête des récoltes. Il s’arrêta longuement de parler, jaugea le jeune homme et poussa un long soupire.
Il était temps que ce gamin apprenne la réalité du monde… Son commentaire un peu plus tôt dans la journée, d’une naïveté effrayante, fut l’élément décisif de cette décision.

« - Il nous reste une bonne semaine de voyage, bien assez de temps pour les histoires épiques et les récits du monde… Ce soir… » le fauconnier jeta un regard vague vers le ciel et les étoiles avant de recentrer son attention sur Réginald « Ce soir, ce sera une leçon sur la guerre… »

Le fauconnier but une longue gorgée de vin avant d’attaquer son récit. Il n’avait pas souvent parlé de cette période de sa vie, si ce n’était à son frère. Il s’en était servi contre lui, pour le pousser loin de la carrière militaire dans laquelle Aratan l’aurait sans doute poussé. Il savait, déjà à l’époque, que son frère n’en supporterait pas la réalité.

« - J’avais 22 ans lors de la Bataille des Champs de Pelennor – la deuxième – et c’était la première fois que j’allais prendre part, réellement, à l’assaut. J’avais déjà lancé quelques flèches, donné quelques coups d’épée, ce genre de chose mais je n’avais jamais été dans la mêlée. J’étais… excité, terrorisé, impatient, prêt à tout pour faire mes preuves.
Les Champs de Pelennor… D’immenses étendues, et là-bas, à l’Est, à perte de vue, des orques. Partout, monstrueuses choses informes, élevées pour la guerre et le meurtre. De grosses tâches noires fourmillantes sur le vert et brun. Des centaines et des centaines, entassés là. Et de tout autre côté il y avait les Hommes – gondoriens, arnoriens, rohirrim, les Nains et les Elfes, tous réunis là pour mettre fin une fois pour toute à ce massacre répété. A chaque nouvelle percée les créatures du Mordor devenaient plus audacieuses, plus intelligentes et plus violentes. Des cauchemars en armure qui ne connaissait ni douleur ni pitié. Et contre ça, les Peuples Libres au grand complet.
Avant l’assaut, il y avait toujours une ambiance particulière. Ce jour-là plus encore. De tout les gens réunis… il y aurait beaucoup de morts. Tout le monde le savait ou le ressentait. Les chants de guerre parlent toujours de l’ami tombé qu’il faudra relevé ou vengé, quelque part, dans une strophe qui n’est pas toujours chanté avant la bataille. Ce sont toujours les rohirrim qui chantent les plus forts, ça raisonne dans toute la vallée. L’ennemi entend. L’ennemi sait que nous sommes là. Depuis des jours, il nous attend. Mais les chants des hommes de la Marche distillent la peur en eux. Et il fait vibrer les alliés, comme une poussée d’adrénaline. Les chants des rohirrim insufflent le courage et la soif de combat. Ceux des elfes, la concentration et la volonté. Les Nains chantent aussi, mais pour les leurs, comme le grondement du tonnerre que l’on entend au loin, l’anticipation.
Il y a toute sorte de bruits que l’on entend, ils sont peu à parler. Il y a l’acier qui claque et siffle, et le cuir qui grince. Les animaux sont nerveux, piaffent, aboient ou crient. Il y a des clameurs dans les rangs ennemis en Noir Parlé qui fait monter la bile à la gorge et redescend le long de la colonne vertébrale comme une ligne d’eau glacée et poisseuse.
L’air avant la bataille est toujours épais, lourd. On prend conscience de chaque respiration et de chaque mouvement… »


Le fauconnier s’humecta les lèvres. Il se remémorait chaque seconde de ce moment-là, chaque mot prononcé par son maître, chaque sensation. Il retombait plus de dix années en arrière. Encore maintenant, il n’avait pas la sagesse d’Hûndoron. Son vieux mentor lui manquait plus que jamais en ces heures incertaines. A cette pensée, il resserra ses doigts autour de son épée. Encore maintenant, il l’entendait parfois, dans un coin de son esprit, l’appeler I Tarlanc et lui faire la morale.

« - Deux heures avant la charge, mon maître et moi avions rejoins le campement des hommes d’Ithilien avec lesquels nous devions nous battre. Ils avaient déjà subit de lourdes pertes avec l’avancée des Orques. Ils n’étaient plus que l’ombre d’eux-mêmes. La plupart portaient des blessures qui n’arrivaient plus à cicatriser, leurs yeux étaient cernées et leurs joues creusées. Je me souviens avoir dit à mon maître que j’aurais préféré rester avec les elfes, que nous avions plus de chance de survie avec eux qu’avec ces morts-vivants… Ce à quoi il m’a répondu qu’aucun elfe n’aurait autant besoin de nous que ces hommes-là. C’était sans appel.
Il y avait parmi eu un gars à peine plus âgé que moi. Un lieutenant. Il avait pris la tête d’une partie des hommes quand leur supérieur avait été abattu à Cair Andros. Il avait le regard hanté mais il motivait ses hommes, des gars deux ou trois fois plus vieux que lui, avec un aplomb incroyable. Il promettait vengeance pour leurs frères d’arme. Il parlait de sacrifices et de familles aussi. Il était à la tête de ses hommes. Le premier au contact quand nous avons répondu au cor et lancé la charge, juste après que nous ayons lancé notre dernière flèche. »


Dans sa tête, le fauconnier se revoyait, dix années de moins, bandant son arc à s’en démettre l’épaule, concentré, visant le monstre à la peau peinte en noir, une peinture faite de sang séchée. Il revoyait au ralenti sa flèche percer l’air au milieu de ses consœurs et venir se ficher dans la gorge de la créature, immédiatement suivie d’une autre qui lui transperça le crâne par l’œil. Une flèche dont la pointe avait une couleur bleutée. A ses côtés, le jeune lieutenant venait lui aussi d’utiliser sa dernière flèche. Il lui lança à sourire satisfait, et un brin provocateur, avant de tirer son épée et de rallier ses hommes pour la Grande Chasse comme il disait.
Le fauconnier, tout à son récit, attrapa une buchette pour asticoter le feu, faisant danser de minuscules braises au dessus des flammes comme une poignée de paillettes d’or dans l’obscurité.

« - Les hommes d’Ithilien était déjà épuisés avant même le début de la bataille. Nous en avons perdu la moitié lorsque la première vague s’est écrasée sur les défenses ennemies. Ceux qui étaient blessés n’ont pas tenue très longtemps pour la plupart.
Le combat était très dur. Et à la fin, c’est une mêlée. On n’y prend pas garde mais il y a des alliés et des ennemis tout autour, aucun repli. On se sent oppressé et piégé. Mais le pire moment, vraiment le pire c’est la première fois où l’épée tranche la chair. Quand l’acier pénètre, on ressent une vague furieuse. On arrête de respirer, puis soudain on inspire et là, c’est la puissance. Un sentiment de domination brut. Et on expire et on prend conscience de la porté de ce geste, on ressent la vie que l’on prend, le dégoût, la surprise… Et on entre dans un état second. Toutes les pensées nous assaillent une fraction de seconde puis, plus rien, le silence absolu. Là on devient autre chose, une autre personne… Complètement déconnectée de son esprit. Ce n’est pas comme dans un duel… »
Thorondil agitait sa main libre donnant l’impression qu’il cherchait physiquement ses mots dans l’air nocturne « Quand on se bat contre un, deux ou trois hommes, ce qui compte c’est la concentration, la demie seconde gagnée en anticipant le prochain mouvement… Là, c’est… de l’instinct de survie, de l’instinct de guerre. C’est quelque chose, là ! » Se disant il frappa le centre de sa poitrine de ses doigts joints.

Après un autre moment de silence, durant lequel Thalion leva le visage vers le ciel, il se résolu à reprendre.

« - Le reste est très flou, cela revient à ma mémoire en flash parfois. Je me souviens de cette étendue d’herbe devenu un marécage de boue noirâtre, les hommes qui chantaient parce que c’est ce qu’ils font toujours quoiqu’il leur arrive. Et puis il y avait le corps de ce jeune homme étendu là, au milieu des autres. Il avait une flèche bleue dans la jambe, une de ses propres flèches. Un de ses adversaires avait dû s’en saisir dans le chaos et la planter dans la première chose non-orque qui passait à porté. Une fois à terre, il avait été piétiné. Par des ennemis, par les alliés,… personne ne se soucie de ce qui est à terre sur un champ de bataille de cette taille. On ne regarde que ce qui est à la hauteur de notre visage et on ne sens que ce qui est à hauteur de notre bras. Ce gars-là, il aurait fait un grand homme avec le temps, peut-être même un bon capitaine. Ses hommes ne seraient jamais allé se battre s’il ne leur avait pas parlé, ils n’auraient pas tenu si longtemps s’il n’avait pas été avec eux. Il a eu une mort indigne de son courage et de ses combats… »

Il parlait, le regard perdu dans la danse des flammes, l’esprit perdu dans ses souvenirs. Sa voix était basse, songeuse. Si l’on n’y prenait pas garde, elle aurait fait sombrer dans le sommeil son auditoire de son bercement. Mais le sujet dont il parlait était bien trop douloureux et grave pour se laisser aller à la somnolence.

« - Personne ne le dit ça. Tout le monde préfère oublier, parler de gloire et de hauts faits. Mais la vérité c’est que ceux qui changent vraiment les choses sont comme ce gars-là, c’était un petit lieutenant qui avait redonné courage à des hommes brisés, dont aucun n’a survécu pour le raconter mais qui ont combattu bravement jusqu’à la fin et ont sans doute sauvé bien des vies. Des tas de gens biens et courageux, de ceux qui font la différence ci et là, meurent tous les jours dans l’indifférence et l’anonymat. C’est ceux-là qu’il faut admirer. Il y a plus de héros dans les cimetières qu’il n’y en a marchant acclamés par la foule… »

Thorondil avait pratiquement oublié où il voulait en venir. Ça n’avait plus vraiment d’importance, il ne savait plus très bien s’il parlait pour Reginald ou pour lui-même au fond. Le son de sa propre voix, la danse des flammes et le léger vent nocturne l’avait rendu somnolent… Les fantômes de ses souvenirs passaient devant ses yeux avec nonchalance.
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