De l'Art de Garder son Tact

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Ryad Assad
Espion de Rhûn - Vicieux à ses heures perdues
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Ven 31 Mar 2017 - 0:12

En ouvrant la porte, Thorondil n'avait pas pu ne pas reconnaître Alyss. La jeune servante Haradrim, qui en réalité cachait de nombreux talents martiaux, s'était présentée à lui dans la soirée à une heure qui n'éveillerait pas l'attention des curieux. Elle savait que les rumeurs avaient plu sur sa maîtresse, et elle préférait lui éviter d'avoir à subir de nouveaux désagréments. Particulièrement quand on comptait les jours avant que sa grossesse ne commençât à se voir. Était-ce d'ailleurs la raison pour laquelle Nivraya n'avait pas convoqué très officiellement le fauconnier, comme elle aurait pu aisément le faire en vertu de la position qui était la sienne ? Beaucoup de choses demeuraient floues dans l'esprit de la petite guerrière, qui n'avait entendu que des échos terrifiants et des bribes inquiétantes de ce qu'il s'était passé à Gardelame. Nivraya attaquée chez elle, des intrus armés qui avaient réussi à pénétrer jusque dans sa chambre. Ils avaient été empêchés dans leurs sombres desseins par Thorondil – toujours lui – qui avait réussi à éliminer la menace, et à protéger la dame de ces lieux. C'était la version officielle. La version officieuse, Alyss elle-même ne la connaissait pas et, si on en croyait le visage dur de la noble à chaque fois qu'elle essayait d'aborder le sujet, elle ne la connaîtrait jamais. C'était une autre de ces choses que Nivraya conservait dans le coffre-fort qui lui servait de cœur, et que la petite Haradrim acceptait de ne jamais pouvoir élucider.

Pourtant, elle aimait percer les coffres-forts.

La surprise du fauconnier passée, il l'invita à entrer et elle se glissa à l'intérieur avec la souplesse d'un chat. Dès que la porte se fût refermée sur eux deux, elle abandonna son attitude servile et effacée pour redevenir la boule d'énergie qu'elle pouvait être au quotidien. Elle s'avança au milieu de la pièce en écartant les bras comme si elle savourait de pouvoir de nouveau utiliser son corps librement, avant de se jeter en travers d'un fauteuil de cuir. Elle n'avait pas attendu d'y être invitée… elle n'avait pas demandé à son hôte ce qu'il en pensait. Elle était simplement comme ça, elle marquait son territoire et elle faisait comprendre au fauconnier qu'il n'était pas en position de lui refuser quoi que ce fût.

- Asseyez-vous, fit-elle en lui montrant l'autre siège en face.

Sans attendre, elle enchaîna en déposant un document entre eux deux. Un pli qui n'était pas scellé, et dont la jeune femme avait de toute évidence connaissance. Elle se mit d'ailleurs à lui détailler les rouages d'un plan complexe, avant même d'avoir pris la peine de lui annoncer qu'il était sur le point de partir en mission :

- Ils sont deux, apparemment. Leur identité a été confirmée, mais il reste encore à trouver où ils se cachent. Ils font des visites relativement régulières dans un village, qui se trouve dans le Rhudaur, et…

Elle nota que quelque chose clochait :

- L'Ordre, je parle de l'Ordre. De la Couronne. De Fer. Oui, non, c'est une histoire compliquée, asseyez-vous.

Elle se redressa pour lui faire face, et poursuivit tout en grattant négligemment son pied :

- Nivraya veut que vous les trouviez, et que vous vous débarrassiez d'eux. C'est simple, et c'est dans vos cordes d'après ce qu'on raconte. Le village est à une bonne semaine de marche, mais vous trouverez tous les détails dans la lettre, elle a pensé à tout.

Le « comme d'habitude » aurait été de circonstance, mais depuis les récents événements c'était une expression qu'Alyss utilisait beaucoup moins. Nivraya avait toujours été le cerveau de leur duo, et jusqu'à présent ses plans ingénieux avaient garanti le succès de toutes les affaires qu'elles avaient entreprises ensemble. Aujourd'hui pourtant, il semblait que quelque chose avait grippé le mécanisme. La vivacité d'esprit s'était émoussée, à moins que les ennemis fussent simplement devenus plus dangereux et plus retors. Quelle que fût l'explication, la noble n'apparaissait plus aussi invulnérable qu'auparavant, bien que l'épisode terrible de Gardelame semblait lui avoir donné une nouvelle vie. Elle s'était remise au travail avec ardeur, et son retour à la capitale lui avait fait le plus grand bien… du moins en apparence. Alyss n'était pas certaine que son obsession pour l'ordre, l'Ordre, et la stabilité du royaume était une bonne chose mais, « comme d'habitude », elle ne faisait aucun commentaire et se contentait de suivre.

Toute absorbée par ses réflexions, la jeune Haradrim ne s'était pas rendue compte que Thorondil avait commencé – et fini – la lecture de la brève missive. Les informations étaient toutes là, en effet : la destination, le nom et le profil des individus à localiser, et même l'adresse d'un contact local qui pouvait les aider à les identifier le cas échéant. Un « homme de confiance », terme qui paraissait particulièrement malvenu sous la plume de Nivraya, même quand il était consigné d'une écriture aux courbes élégantes. La mission semblait claire, et tout avait vraisemblablement été balisé pour faciliter la tâche du fauconnier. Elle avait même pris la liberté d'envoyer des palefreniers faire préparer sa monture, qui l'attendrait le lendemain matin. C'était le signe qu'il devait encore une fois tout abandonner pour son royaume, et filer face à un péril mortel sans avoir le temps de faire ses adieux à ses proches. Alyss s'était d'abord étonnée de ce délais exceptionnellement court, mais Nivraya lui avait rétorqué avec assurance : « je crois que s'il pouvait, il partirait plus tôt encore ».

- Vous avez tout ce qu'il vous faut, Thor'.

Elle avait usé de ce diminutif avec autant d'aisance que s'ils avaient été amis depuis des dizaines d'années, sans se préoccuper de savoir comment le vétéran de la Bataille du Nord prendrait cette marque de familiarité. A dire vrai, elle se fichait de beaucoup de choses, au nombre desquelles les états d'âme de Thorondil. Elle ne le méprisait pas, loin de là, mais elle ne pouvait s'empêcher de remarquer que les malheurs qui s'étaient abattus sur Nivraya récemment coïncidaient toujours avec sa présence. Certes, il avait le beau rôle, celui du sauveur providentiel… Mais elle n'aimait pas qu'il attirât sur sa protégée des dangers qu'elle n'était pas capable d'affronter. En outre – et cela, seul Freyloord l'avait deviné – elle n'aimait pas voir quelqu'un d'autre tenir la place de garde du corps. C'était toujours elle qui avait protégé la noble, et les exploits de Thorondil lui renvoyaient immanquablement ses propres échecs. Cette fois, les rôles étaient inversés, et elle en était bien contente. C'était le fauconnier qui allait partir à l'aventure loin d'Annúminas, et c'était elle qui allait demeurer auprès de Nivraya pour assurer sa protection.

Tout rentrait enfin dans l'ordre.

Alyss se leva brusquement, et se dirigea vers la porte sans avoir été invitée à prendre congé – mais Thorondil s'en formaliserait-il maintenant ? –, quand elle sembla se souvenir de quelque chose. Quelque chose d'important, qu'elle n'avait peut-être pas su formuler jusqu'à présent, et qu'elle n'était pas vraiment fière de devoir lâcher à haute voix. Toutefois, il le fallait, et elle savait qu'elle n'en aurait peut-être pas l'opportunité de sitôt. Observant son dos, le fauconnier put voir les frêles épaules de la jeune femme s'affaisser légèrement, au moment où elle souffla :

- Ce qu'il s'est passé à Gardelame…

Une pause. Elle aurait pu faire compliqué, mais préféra la simplicité :

- Merci. Merci d'avoir été là.

Elle inspira profondément. Elle avait l'impression de s'entendre dire « merci d'avoir été là à ma place », et ces mots lui retournaient l'estomac. Pourtant, il y avait des choses qu'elle-même ne pouvait nier, des vérités devant lesquelles elle ne pouvait pas fermer les yeux. Il avait sauvé Nivraya. D'ailleurs, elle se souvint de beaucoup de choses, des éléments qui lui revenaient en pleine figure et qu'elle se sentit obligée d'exprimer à haute. Pourquoi ?

Pourquoi pas ?

- Merci aussi pour ce que vous avez fait au mariage, et… avant… merci de m'avoir sauvée.

Elle faisait référence à l'épisode qui avait rendu célèbre le fauconnier, la fameuse prise du beffroi d'Annúminas. Ils avaient lutté vaillamment contre la garde de la ville, submergés par le nombre et retranchés dans les escaliers sinueux qui menaient aux cloches de la ville pour essayer de sonner le retour d'Aldarion. Alyss avait failli y laisser la vie. Un guerrier venu du Nord lointain avait réussi à la tirer à l'intérieur in extremis, et elle avait dû à ces braves combattants de survivre. Elle se souviendrait toujours de la crainte qu'elle avait ressentie au moment où les hommes du Roi avaient déferlé à l'intérieur, et où elle avait vu Thorondil et ses compagnons se battre comme des lions pour sauver leurs vies. Sa vie. Elle inspira profondément.

Finalement, ce n'était pas aussi difficile que ça en avait l'air.

Retrouvant un peu d'entrain, elle se retourna et lança avec un sourire malicieux :

- Ne vous méprenez pas, je ne vous dit pas tout ça parce que c'est une mission suicide. Je sais que vous allez très bien vous en sortir !

Elle se mordit la lèvre, et ajouta :

- Comme d'habitude.


▼▼


Le matin était arrivé bien trop vite, et amenant avec lui les premiers rayons du soleil qui promettait une nouvelle journée chaude et agréable. Voyager par ce temps serait un véritable plaisir. A l'heure où la capitale d'Arnor s'éveillait, Thorondil, lui, était déjà sur le pied de guerre. Habillé et armé pour aller accomplir sa mission, il n'avait bien entendu pas oublié la missive de Nivraya : un ordre de mission qu'il valait mieux ne pas laisser traîner à la portée du premier venu. Secrets d'État obligent. Il ignorait sans doute les raisons précises de son envoi sur le terrain, mais il pouvait faire l'hypothèse plus que raisonnable que si tout ceci avait été officiel, un bataillon entier de la garde royale serait parti sur le terrain pour traquer et tuer les ennemis du royaume. Si on avait besoin d'un homme tel que lui, c'était autant pour ses compétences que pour sa discrétion. Il avait trouvé sa monture dans les écuries où il l'avait laissée, prête comme le lui indiquait le message. Parfaitement équipée, pas trop chargée, elle semblait en forme et avait le poil luisant. Le temps était radieux et le cavalier progresserait à un bon rythme qui, s'il parvenait à le maintenir, lui permettrait peut-être de gagner une journée. Vraiment, il n'y avait rien à redire. Tous les détails semblaient avoir été parfaitement arrangés, et il ne lui restait plus qu'à partir désormais.

Tous les détails ? Peut-être pas.

En effet, alors que le fauconnier était sur le point de se hisser en selle, entendit arriver des bruits de pas accompagnés du claquement familier de sabots sur les pavés. Quelles étaient les chances pour que ce voyage qui s'annonçait tranquille jusqu'à présent se passât sans encombres ? Nivraya était la championne des – mauvaises – surprises, et cette fois encore elle en avait réservé une à Thorondil. Le fauconnier vit arriver un homme, relativement jeune, qui semblait chercher quelqu'un. En croisant le regard du vétéran, il devint évident qu'il avait trouvé :

- Sire de Kervras, mes hommages ! Je suis Sir Reginald Von Telsby, tout à fait enchanté de faire votre connaissance, c'est pour moi un immense honneur et un plaisir insigne que de participer auprès de votre auguste personne à la noble entreprise qui nous a été confiée par Dame de Gardelame.


Il sortit de poche un morceau de papier, et le tendit révérencieusement à Thorondil. Le message était bref, mais il confirmait les dires du jeune homme. Il avait bien été envoyé par Nivraya, et il devait accompagner le fauconnier dans sa mission.

- Sire, laissez-moi vous dire que j'ai tout entendu et tout lu à votre sujet. Vos exploits sont légendaires, et votre prise du beffroi… quelle audace ! Au nez et à la barbe de la garde de la ville, extraordinaire ! Moi-même je n'aurais sans doute pas été capable d'un tel haut fait, bien que j'aspire humblement à imiter votre seigneurie. Je suis donc, vous le comprenez, doublement heureux de participer à cette glorieuse aventure à vos côtés : j'imagine sans peine tout ce que je pourrai apprendre de vous, de votre exemplarité tant vantée et de votre sagesse digne des plus grands ! Sire, s'il m'est permis, j'aimerais vous recommander de…

Et il continua ainsi. Longtemps.

Les raisons pour lesquelles Nivraya le lui avait affecté étaient plus qu'évidentes, désormais.


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"Il n'y a pas pire tyrannie que celle qui se cache sous l'étendard de la Justice"

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Thorondil
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Sam 1 Avr 2017 - 19:45
La honte… La honte… Un simple petit mot, deux syllabes, cinq lettres, dont une qui ne servait à rien… La honte… Comment un si petit mot, si inoffensif comme ça, pouvait causer autant de souffrance, de doute et de dégoût ?… Et les cauchemars… Tellement de cauchemars…

Stupide, stupide Thorondil. Son vieux maître l’avait pourtant prévenu, dans les premières années de son apprentissage : un homme ne devait jamais se laisser aller à la sauvagerie au risque de redevenir un simple prédateur, perdre toute raison et ne jamais en revenir. Il était vraiment passé très près du point de non-retour cette nuit-là, à Gardelame. Il avait plongé au plus profond de sa rage, puisé ses forces à la source de l’instinct, dans la part la plus animale de son être, et avait perdu pied. Il avait abandonné la peur et la pitié, les deux seules émotions dont on ne devait jamais se départir sur un champ de bataille. Hûndoron lui avait si souvent répété… Si Nivraya ne l’avait pas fait revenir, Eru seul pouvait savoir ce qui se serait passé. Il s’y serait sans doute noyé. La vue lui était revenue mais ce qu’il avait fait à cette femme… Complètement soumise sous lui. Une voix effrayée qui lui parlait sans qu’il n’en saisisse le sens… La bile lui monta instantanément à la gorge et il chassa le souvenir d’un violent mouvement de tête. Ça… Tout cela ne s’effacerait pas. Ce n’était pas temporaire… S’il avait marqué leurs deux âmes au fer rouge, le résultat aurait sans doute été le même.

D’un bond, comme mordu par un serpent, le fauconnier se releva du fauteuil dans lequel il ruminait depuis des heures. Il ne restait plus rien à briser dans la pièce principale. Il avait passé ses nerfs sur tout ce qui lui passait sous la main dans les premiers jours de son retour. Maintenant il ne lui restait guère plus qu’à faire encore et encore les cent pas dans la pièce à en creuser des sillons dans les carreaux de granit qui ornaient son sol. Voilà à quoi se résumait ses jours de repos désormais. Et cette journée avait été particulièrement longue et la soirée promettait de l’être encore plus. La solitude qui avait toujours été son refuge était devenue son bourreau.

Il fut néanmoins surpris en entendant cogner à sa porte. Il n’attendait personne, encore moins à cette heure. Saisissant son épée, sagement posée sur un meuble proche, et alla ouvrir, sur le qui-vive.
Pourtant quand le battant s’ouvrit, dévoilant le visage bien connu d’Alyss, la confusion s’afficha clairement sur le visage balafré du Maître Fauconnier. Il était surpris de voir l’âme damnée de Nivraya, plus surpris encore qu’elle lui ait envoyé après des semaines de silence, et aussi un peu irrité qu’elle n’ait pas souhaité le rencontrer en personne. Car il était évident, à la façon dont la jeune haradrim entra chez lui quand il libéra le passage, qu’elle n’était pas venue pour le conduire auprès de sa patronne.

Thorondil referma la lourde porte d’entrée et, suivant le pas de la jeune femme qui faisait comme chez elle, posa de nouveau Sûliavas sur le meuble. Mais au moment de lâcher le pommeau, il eu comme un doute. Que savait précisément Alyss des évènements de Gardelame ? Et si Nivraya lui avait tout dit… L’homme avala difficilement sa salive en fixant le dos de la servante. Non, la haradrim l’aurait dépecé sur sa porte d’entrée si cela avait été le cas. Finalement, il lâcha l’arme et s’avança à sa hauteur, dans la pièce désormais épurée de toute décoration, indifférent au traitement qu’elle faisait subir à ses fournitures. Mais surtout, il sentait venir quelque chose. Il ne savait trop quoi, mais Alyss ne faisait pas de visite de courtoisie.
Il regarda le fauteuil d’invité, puisque la jeune femme s’était approprié celui du maître des lieux, l’ignora, et observa en clignant le document qu’elle lui posa sous le nez. Elle commença à parler mais, devant son regard interrogateur, précisa : l’Ordre.
Thalion sentit sa poigne, brusquement resserrée, froisser le papier entre ses doigts. Il croyait que s’en était fini de ces traitres ! Ne savaient-ils donc jamais admettre la défaite, comme il se devait ? Une fois éclairé de ce fait, le fauconnier fit signe à la jeune femme de continuer tout en plissant les yeux pour déchiffrer le document. Finalement, lassé de s’entendre invité à s’assoir sous son propre toit, il se posa dans le fauteuil d’invité.
Les explications finies, il grogna. Evidement qu’il savait se débarrasser d’ennemis du royaume ! C’était bien la seule chose qu’il faisait sans tout foutre en l’air !

« - Je connais bien le Rhudaur. » répondit-il comme si c’était la seule réponse logique, l’affirmation que l’affaire serait réglée vite et bien.

Il n’avait qu’à peine tiquer en entendant Alyss l’appeler Thor’. Personne d’autre ne se permettait ce genre de familiarité avec lui. Et s’il n’appréciait pas le surnom, il savait que c’était bien inutile de le faire valoir, tant la jeune femme ne se soucierait guère de son opinion sur le sujet. Et, il avait, après tout, déjà porté des surnoms bien pire que celui-là.

L’échange devait se terminer là. La haradrim prit congés avec aussi peu de cérémonie qu’à son entrée. Et le fauconnier fut une nouvelle fois surpris quand, au lieu d’entendre claquer la porte, il entendit une nouvelle fois sa voix s’adresser à lui. Il releva le regard.

- Ce qu'il s'est passé à Gardelame…

Thorondil fit un bruit étrange, comme s’il venait de recevoir un coup dans le ventre. Il se pétrifia instantanément. Mais, heureusement pour lui, la jeune femme lui tournait le dos et ne sembla pas prendre conscience de sa réaction.

- Merci. Merci d'avoir été là.

Par exemple ! S’il s’était attendu à ça ! Le fauconnier ouvrit la bouche, mais ne trouva rien à répondre à ça. Embourbé dans sa honte et son dégoût de lui-même, il avait l’impression de découvrir qu’il était capable de choses biens, de réussir, de sauver… Il était resté sur tous ses échecs : la mort de Lise Demeson, la destruction psychologique de Nivraya, le fiasco de Gardelame. Il en avait presque occulté les vies qu’il avait sauvées. Il avait oublié qu’il avait sauvé Alyss… Ces paroles, si sincères, étaient aussi douloureuses que revivifiantes. Il pouvait réussir encore à faire ce qui était juste, à ne pas échouer. Il avait fini par se convaincre qu’il était vraiment arrivé à la fin, qu’il n’aurait plus qu’à attendre que la cécité le rattrape et vivre le reste de sa vie au crochet des siens jusqu’à ce que la mort le prenne. Mais, juste quelques mots, pour lui rappeler qu’il avait encore à apporter, que tout ça n’était pas vain… L’homme se détendit sensiblement, comme si un poids lui était retiré des épaules, une minuscule portion de ce qui l’accablait mais assez pour se sentir plus léger.

« - Je ne suis pas immortel Alyss… » finit par souffler Thorondil en fixant toute la pièce sauf le point précis où se tenait la jeune femme, les bras croisés contre son torse « Un jour, ce sera la mission de trop, les gens comme moi… comme nous… ne vivent pas aussi longtemps… » Il hésita avant d’ajouter. « J’enverrai quelqu’un porter un mot pour… Enfin… J’ai besoin d’être sûr qu’elle le lira. »

Il le lui demandait comme un service, en quelque sorte… Il n’ajouta rien après ça, se tournant pour vérifier le tranchant de son épée. Le lendemain et les jours qui suivraient seraient différents. Cette nuit-là, il prépara son ancien matériel, celui qu’il portait déjà à l’époque où il parcourait seul les étendus sauvages pour fuir son père et son nom. Puis il prit un moment pour écrire trois missives qu’il confierait à l’aurore à Verica. Son écriture, nerveuse, en pattes de mouche et manquant de délicatesse, couvrait les pages. L’une d’elle, adressée à son frère et sa fille, était la plus longue. Les autres, concises, n’avait pas le même but. L’une d’elle avait étrangement la forme d’un testament…


***

Lith, la jument palomino balafrée, était harnachée et chargée pour le voyage, comme convenu. Thorondil ne put cependant s’empêcher de soupirer. Nivraya lui laissait de moins en moins de contrôle sur sa vie ou ses missions. Tout lui était préparé comme pour un enfant. Les fontes de sa selle était chargées de tout le nécessaire à l’exception des quelques affaires personnelles qu’il avait amené lui-même. Une vraie obsession du détail… Au moins l’animal se montra heureux de voir son maître et fourra sa grosse tête sous le bras du fauconnier.

« - Bon allez ma belle, juste toi, moi et Elei, comme au bon vieux temps. Sans surprise, pas vrai… »

S’il avait su, il n’aurait pas parlé aussi vite. L’autre homme semblait être arrivé comme par enchantement pour le contredire. Jeune, élégant, au port qui laissait entendre une maîtrise martiale honorable mais surtout…

- Sire de Kervras…

Ça commençait mal… Quand ces bandes de lèches-bottes allaient-ils comprendre qu’il n’y avait qu’un seul Sire de Kervras et que ce n’était certainement pas lui ? Le jeune homme avait à peine ouvert la bouche que le fauconnier sentait déjà poindre une migraine. Et la suite n’était certainement pas pour lui plaire, loin s’en fallait…

Thorondil marqua un temps d’arrêt conséquent en parcourant la missive que le nouveau venu lui avait tendu. Il n’arrivait pas à y croire. Elle ne pouvait pas lui faire ça ! Pas à lui ! Sa mâchoire se serra visiblement, faisant saillir les angles de ses os et la veine de son front.

« - Nivraya… » gronda bassement le fauconnier entre ses dents, menaçant.

Elle avait osé… C’était une mauvaise blague ! Oh, bien sûr, il savait que c’était une punition. Une mission certes, mais surtout et avant tout une punition pour tous ses crimes qui n’en étaient pas aux yeux de la loi mais qui l’étaient aux yeux de la jeune femme. Un autre homme, en écoutant ce moulin à paroles, se serait demandé ce qu’il avait fait pour mériter une telle compagnie. Thorondil, lui, ne se demandait pas. Il savait. C’était pour ce qu’il avait fait cette nuit-là, pour avoir détruit son sanctuaire, pour l’avoir embrassé, pour l’adultère dont il avait gardé si peu de souvenirs, c’était pour avoir campé sous ses fenêtres sitôt de retour à Annùminas pour réclamer une audience qu’il ne reçu jamais, c’était pour toutes les fois où Freyloord avait dû le raccompagner par la force hors de la rue, c’était pour les commérages des voisines qui s’interrogeaient de sa présence quotidienne, c’était pour ça et tant d’autres choses. Et si c’était sa punition, elle était à la hauteur de son crime. Le sieur ne s’arrêtait plus de parler. Sa bouche bougeait à une vitesse inhumaine pour déblatérer encore et encore. Ne s’arrêterait-il donc jamais ?

« - Stop ! » finit-il par laisser échapper, déjà à bout en à peine quelques minutes.

Il rassembla alors tout le contrôle et la retenue dont il pouvait faire preuve, inspira longuement, avant de s’adressa à ce nouveau, et passablement inopportun, compagnon de mission.

« - Sire…Von Telsby, que cela soit bien clair… Sans vouloir vous manquer de respect… » Respirer, se concentrer, clair et poli… « Je n’avais pas été averti de votre… participation à cette mission et, pour tout vous dire, j’ai l’habitude d’opérer seul. » Et de préférence en silence. « Je propose donc que nous coupions court à toute mondanité et que nous y allions sans plus attendre… »

Sec mais relativement poli. Avec un peu de chance, le jeune homme comprendrait le « La ferme ! » sous-entendu derrière ces mots, sans quoi il lui faudrait être plus explicite et radical… Von Telsby, ce nom lui disait quelque chose… Un collègue de son père si sa mémoire était bonne, un sénateur ou de cette espèce-là… Qu’importe ! Le gamin avait sans doute encore du lait derrière les oreilles et il avait intérêt à se montrer utile, s’il voulait s’en sortir sans dégât. Thorondil n’était vraiment pas d’humeur à jouer la nourrice.
Grommelant, le dùnadan monta en selle, appréciant le craquement du cuir comme un appel à l’aventure. Il allait talonner sa monture, puis à la dernière minute se ravisa et se tourna de nouveau vers Reginald.

« - Oh, dernière chose… Je ne suis pas illustre, auguste, légende ni encore moins votre seigneurie. Et si à partir de maintenant, vous arrêtiez de me parler comme si j’étais Sa Majesté en personne, je vous en serais gré. C’est simplement Thorondil, ou abstenez-vous. Et ce qu’on va faire n’a rien de glorieux, croyez moi ! En avant ! »

Cela faisait des semaines qu’il mourrait d’envie de fuir Annùminas, galoper le plus loin possible, fuir lâchement ses problèmes en espérant qu’ils auraient disparus à son retour… Et maintenant il se retrouvait avec son plus grand admirateur collé aux bottes. Sage… mieux valait être sourd qu’entendre des bêtises pareilles…

Il fallu au duo une dizaine de minutes pour passer les remparts de la Cité d’Arnor. Seulement à cet instant, Thorondil pinça les lèvres, lâchant un sifflement perçant qui fit sursauter son compagnon et sa monture. Mais, indifférent, le fauconnier scruta le ciel jusqu’à ce qu’un minuscule point, face au soleil, ne grossisse à une vitesse alarmante. En quelques secondes à peine le faucon fut sur son maître, redressant son vol piqué à la dernière seconde pour se percher sur l’épaulette en cuir de son propriétaire. L’oiseau tourna la tête, fixa Reginald les plumes hérissées avant de se détourner de lui avec un désintérêt aussi flagrant que ne lui témoignait son maître à cet instant. La route allait être très longue…
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Sam 1 Avr 2017 - 23:32

« Les gens comme nous ».

Alyss ne pouvait s'empêcher de tourner et de retourner dans sa tête sa dernière conversation avec Thorondil. Il ne s'était pas étendu en une longue tirade, et n'avait même pas pris la peine de se moquer d'elle, de sa tentative pathétique pour lui adresser des remerciements tardifs et maladroits. Elle aurait presque préféré. Si elle s'était attendue à ses paroles pleines de gravité, peut-être n'aurait-elle pas entamé la conversation. Peut-être aurait-elle tout simplement décidé de claquer la porte et de disparaître, de le laisser filer vers son destin et d'oublier ses états d'âme. Mais il avait prononcé des mots qui ne voulaient pas la laisser en paix, et qui l'obnubilaient à une heure où tout un chacun devait être couché. Non pas qu'elle fut étrangère aux insomnies – pour ainsi dire, elles étaient son quotidien, ce qui lui permettait de monter la garde efficacement – mais elle aurait simplement préféré pouvoir reposer son esprit et le laisser voguer vers des mers plus paisibles.

Personne n'était au courant de ses pérégrinations mentales en cette douce soirée. Nivraya dormait à poings fermés dans la pièce d'à-côté, épuisée après une dure journée de travail qui ne lui avait pas laissé beaucoup de répit. Quand à Freyloord, elle s'était lovée contre son immense carcasse alors qu'il occupait un confortable fauteuil de cuir. Elle avait lu sous son menton quelques pages de l'ouvrage qu'il feuilletait, mais avait décidé de ne pas le déranger en l'amenant à une conversation compliquée. Il n'était pas bête, et il avait immédiatement compris que quelque chose la taraudait. Toutefois, il savait aussi qu'elle lui parlerait quand elle en aurait envie, et que pour l'heure elle avait simplement besoin de se reposer entre ses bras protecteurs, pour oublier pendant un instant les tourments du monde. Elle appréciait son silence autant qu'elle appréciait son aura. Il s'était finalement assoupi, son doigt épais coincé contre la reliure pour marquer l'endroit où il s'était arrêté, et elle avait calé sa respiration sur la sienne. Elle sentait son corps ridiculement petit en comparaison se soulever au rythme de ce torse massif, et avait la sensation curieuse de dormir auprès d'un gros animal des légendes de sa région. Un Mûmakil ou une autre créature fantastique qui l'avait faite rêver étant plus jeune. Elle était bien.

« Je ne suis pas immortel, Alyss ».

Elle frémit. Cet aveu de faiblesse la terrorisait. Thorondil n'était certes pas immortel, mais l'idée de le savoir mort était si… absurde ! Elle éprouvait une pointe de jalousie sincère car, dans un recoin de son esprit, elle l'admirait aussi. Ils se battaient tous les deux, et récemment leurs chemins avaient pris des directions très similaires. Protéger Nivraya des ennemis qu'elle se faisait immanquablement était devenu une sorte de devoir dans leurs vies. Toutefois… il pouvait être le seigneur valeureux et aimé de ces dames que chacun idolâtrait. Elle ne serait jamais que la servante effacée dont on oublierait le nom. Non pas qu'elle cherchât la gloire ou le prestige, non. Elle avait aujourd'hui bien plus que ce dont elle aurait pu rêver. Mais lui… il incarnait un stade encore supérieur. Il avait la noblesse chevillée au corps, quelque chose que la « petite voleuse » n'aurait jamais. Jamais.

Alors pourquoi les associait-il ? Quel point commun leur trouvait-il ? Les « gens comme nous »… Quelle réalité cela recouvrait-il ? Tout les opposait, dans cette vie, à l'exception de deux choses. Leur désir de protéger Nivraya, et leurs chances dramatiquement élevées de rencontrer une mort violente. Et encore, songea Alyss, elle aimait Nivraya profondément, quand Thorondil ne faisait qu'obéir à un sens de l'honneur particulièrement exacerbé. Non vraiment, il n'y avait que cette perspective funeste et douloureuse qui leur tendait les bras qui pouvait leur donner un avenir commun. Elle frémit de nouveau. Une bouffée d'angoisse monta en elle, alors qu'elle essayait de congédier l'image de son propre trépas derrière la vision plus heureuse de toutes les merveilles qu'elle avait encore à découvrir. Ne pouvait-elle pas encore de satisfaire de celles déjà aperçues ? Ne pouvait-elle pas se dire qu'elle avait eu de la chance, et accepter sereinement de voir sa vie prendre fin ? Elle déglutit.

Le monde lui rappela à quel point elle était jeune.


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Polaire.

Ainsi avait été l'accueil de Thorondil, qui refroidit rapidement les ardeurs du jeune Reginald. Ce « stop » lâché en plein milieu de sa tirade n'avait pas suffi à faire disparaître son sourire ravi, mais la phrase suivante avait tranché dans le vif du sujet. Le jeune noble plein d'entrain avait compris que son attitude n'était pas celle que le vétéran attendait. Il se morigéna intérieurement, conscient qu'il n'avait pas forcément pris le bon départ. Il pensait naïvement que la flatterie et la courtoisie apprise auprès de son père et de ses précepteurs serait la norme ici, mais il s'était lourdement trompé. Son visage afficha une moue sincèrement désolée, son enchantement disparut, et il se contenta d'un hochement de tête d'une réponse où l'on percevait une forme de déception :

- Bien, S… T… Thorondil. Je…

Il n'ajouta rien, de peur de commettre un nouvel impair. Il n'était pas facile pour lui de se retrouver dans cette position, et il était particulièrement déterminé à faire amende honorable. Thorondil était un guerrier, habitué à discuter avec des guerriers, à voyager avec des guerriers, et à combattre avec des guerriers. Bien sûr, sombre idiot, que les courbettes ne lui plaisent pas. Ces pensées défilaient à toute allure dans la tête de Reginald qui prenait la mesure de son erreur. Le fauconnier lui avait confié qu'il travaillait plutôt seul, d'ordinaire, et le jeune garçon était déterminé à lui prouver qu'il ne constituerait ni un obstacle ni une gêne dans leur voyage. Ça non ! Il était un noble, peut-être, mais il était désireux de prouver ce qu'il valait, et de faire – très – bonne figure devant ce héros de la cour. Pas pour impressionner quiconque, pas pour que sa famille gagne du prestige, mais simplement pour se prouver à lui-même qu'il pouvait faire quelque chose de sa vie.

Alors, silencieux, affichant sur son visage la même expression sérieuse qu'il vit Thorondil prendre, il grimpa en selle et emboîta le pas de son chef. Il avait déjà quitté Annúminas, bien entendu, mais jamais pour quelque chose d'aussi excitant qu'une aventure ! Non, pas une aventure : une mission. Ce n'était pas un simple caprice de gamin, mais bien un devoir qu'il remplissait pour l'Arnor. Pour son royaume. Il n'en était pas peu fier, et quand ils franchirent les portes il ne put s'empêcher de saluer les gardes d'un geste de la main comme pour leur dire « souhaitez-nous bonne chance, nous partons sauver le monde ! ». La réalité était sans doute un peu plus complexe, et les gardes devaient s'en ficher éperdument car aucun d'entre eux ne répondit. Reginald ne s'en formalisa pas, trop occupé à humer l'air frais du petit matin qui sentait bon la justice et l'ordre restauré. Ces malfrats qu'ils devaient prendre n'avaient qu'à bien se tenir !

Au moment où ils quittaient les remparts, Thorondil émit un son puissant en regardant le ciel. D'abord surpris, le jeune noble leva la tête à son tour, scrutant les nuages dispersés par le vent en essayant d'apercevoir ce que le vétéran observait. Il repéra finalement une silhouette racée qui plongeait vers eux à toute allure. L'animal, superbe et visiblement bien dressé, stoppa sa descente avec maîtrise et planta ses serres dans l'épaulière de cuir du fauconnier. Son titre parut immédiatement limpide à Reginald, qui rompit son vœu intérieur de silence :

- Stupéfiant… C'est… oui… stupéfiant !

Il ravala son admiration béate – quoique sincère – et tendit la main vers le faucon. La créature claqua du bec, et le jeune homme émit un petit rire nerveux. Pour lui, la situation confinait au merveilleux, et il ne pouvait pas s'empêcher d'en profiter. Peut-être pour couper court à une scène qui le dérangeait, ou tout simplement pour gagner du temps sur leur trajet, Thorondil se mit en route à une allure soutenue bien que raisonnable. Il ne souhaitait pas épuiser leurs bêtes, mais il voulait de toute évidence faire bon usage des heures qu'ils avaient à leur disposition. Un vrai vétéran du Nord ! Ils chevauchèrent ainsi dans un silence religieux, seulement ponctué de quelques remarques anodines et purement factuelles comme « attention, les pavés sont inégaux » ou « nous ne nous arrêterons pas pour déjeuner ». Surpris par le rythme que désirait conserver le fauconnier, Reginald ne se permit aucun commentaire et accepta sagement de manger en selle. Ce n'était pas une mince affaire pour qui n'y était pas habitué, mais il semblait avoir une bonne maîtrise de sa monture et il s'en sortit moins mal que d'autres.

- Tenez, ma mère m'a offert ces framboises. Elles ne se garderont pas.

Le cadeau venait du cœur, et assurément elles avaient l'air délicieuses. C’eût été un crime que de les refuser. Ce petit geste contribuait aussi à briser légèrement la glace entre les deux hommes, et Reginald sentit que l'après-midi lui offrirait davantage d'opportunités de converser. Il ne voulait pas, toutefois, poser des questions stupides qui lui attireraient immanquablement de nouvelles réactions courroucées. Non. On lui avait appris à se tenir mieux qu'un vulgaire roturier, et à faire fonctionner son esprit avant de parler. Aussi se donna-t-il quelques longues minutes pour ordonner ses préoccupations, déterminer quelles étaient les meilleures questions à formuler pour l'instant, et surtout quels étaient les mots à choisir pour paraître aussi sérieux que professionnel. Il se lança :

- Sire… Thorondil… Monsieur… euh…

Raté.

Il poursuivit néanmoins, retrouvant une contenance, déterminé à aller au bout de son effort :

- Thorondil, Dame de Gardelame ne m'a guère parlé de cette mission… Elle m'a dit que notre destination se trouvait au Rhudaur, mais je n'en sais pas plus. Sauriez-vous me dire où nous allons et… hm… ce qu'on attend de nous ?

Ce n'était pas trop mal comme entrée en matière. Il avait réussi à dissimuler sa curiosité derrière une question légitime à laquelle le fauconnier pouvait décemment répondre. Savoir ce qui les attendait n'était pas du luxe, et aiderait sans doute le jeune noble à bien se préparer mentalement pour sa mission. Toutefois, il craqua et ne put s'empêcher d'ajouter :

- Au fait… Comment connaissez-vous Dame de Gardelame ? Quand elle m'a recommandé à vous, elle avait l'air…

Il hésita, détournant le regard un instant pour chercher ses mots.

- Hm… Comment dire… ? Elle semble vous tenir en très, très haute estime. Et d'après ce que je connais d'elle, rares sont ceux qui parviennent à gagner sa confiance.


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Thorondil
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Mar 4 Avr 2017 - 21:38
Le gamin tenta, inconscient qu’il était, de toucher les plumes soyeuses du rapace… et manqua de s’en faire sectionner les doigts. Thorondil leva les yeux au ciel sans même tourner la tête. Un petit garçon en Lorien avait failli faire la même bêtise… Et celui-là était vraiment un enfant ! Toute l’éducation de cette pipelette était à refaire. Il se demanda un instant si, sa mère vivante, il aurait fini comme Reginald, baignant dans la noblesse de cette façon. Non… Aratan ne l’aurait surement pas toléré. Il en aurait fait un soldat, un brave gars au service du Roi… Mais n’était-ce pas ce qu’il était devenu, au final ? Qui a dit que l’on pouvait échapper à son destin en ce bas monde…

« - Attention à vos doigts, Messire. Elei pourrait vous les trancher d’un coup de bec avant que vous n’ayez le temps de prendre une respiration. » expliqua Thorondil d’une voix parfaitement neutre, énonçant les faits de manière très informative.

Mais malgré tout, il ne put s’empêcher de trouver amusante la stupéfaction dans la voix du jeune homme, presque flatteuse. Il était si rare qu’on flatte son ego de manière désintéressée. Car si le dialogue précédent avait été une vraie démonstration de grandiloquentes âneries, le jeune homme s’était amélioré par un silence salutaire. C’était rafraichissant comme compagnie en comparaison des nobles, des militaires... et pourtant Reginald avait un peu de ça en lui.

Mais fini que tout cela, la mission avant tout. Et plus vite elle serait fini… plus vite il serait débarrassé de Messire Moulin à Paroles. Il cliqua de la langue et sa jument se lança dans un galop lent. Une allure rapide mais mesurée que les montures pourraient gardées longtemps.
Le fauconnier avait une idée précise de l’organisation du trajet depuis la veille. Il connaissait chaque centimètre carré de ce territoire qu’il avait parcouru en long, en large et en diagonale depuis tant et tant d’années. Et ce n’était pas la présence d’un compagnon à ses côtés qui allait changer la moindre minute de son planning. Et pour le moment, il n’avait pas la moindre intention de s’arrêter avant la nuit, et de préférence une fois que le dernier rayon aurait fini par disparaitre totalement derrière l’horizon. Et si le gamin ne pouvait pas suivre le rythme, il n’avait qu’à rentrer chez lui !

Bien évidement, Elei n’était pas resté bien longtemps sur son épaule, préférant planer au dessus des deux cavaliers plutôt que de subir les cahots incessants d’une chevauchée. Reginald pouvait la voir s’éloigner et se rapprocher, tourner régulièrement autour d’eux, avant de repartir plus loin. Comme un éclaireur le ferait pour une armée. Ils la retrouvaient parfois, perchée sur la plus haute branche d’un arbre solitaire, sur le bord du sentier, après plusieurs heures d’absence.

A l’heure du déjeuner, toujours en selle, mais après avoir passé au pas les montures, le fauconnier se contorsionna pour chercher dans son sac le déjeuner qu’il s’était préparé. Frugal mais consistant pour tenir tout le jour. Un pain, de la viande séchée, un peu de fromage et une espèce de biscuits aux fruits secs et au miel. Et une gourde de vin. Il avait à peine entamé son repas que Reginald trottina à sa hauteur, un petit panier d’osier à couvercle rempli de…

- Tenez, ma mère m'a offert ces framboises. Elles ne se garderont pas.

… Des framboises ?… Des framboises… Offertes par sa mère… Impossible de savoir s’il fallait en rire ou en pleurer. C’était… Non, aucun mot ne pouvait fidèlement retranscrire ce que c’était. En fait si, c’était comme s’il avait affaire à un enfant ! Un gamin de ceux qui ont l’âge de s’écorcher les genoux et de perdre les dents de devant… Mais dans un corps d’adulte… Très étrange.
Mais il ne pouvait décemment pas laisser ces framboises, à l’air si délicieuses, se perdre, n’est-ce pas ? D’un geste hésitant, il tendit la main en direction des fruits et les porta à sa bouche. Aussi délicieuses que ce que leur aspect le laissait présager. Thorondil approuva d’un signe de tête avant de tendre au jeune homme l’outre de vin. Venant du fauconnier, cela avait des airs de signe de bonne volonté. Une façon d’effacer les comptes entre eux… enfin plus ou moins. Il le trouvait toujours aussi agaçant ce petit noble. Mais il était prêt à adoucir cette première impression. Fait rare ! La suite du voyage lui dirait s’il avait raison ou tord.

… Et il avait tord ! Les gens de cette espèce ne pouvaient pas s’empêcher de parler ! C’était dans leur nature. Et Thalion eut toutes les peines du monde à se retenir de se pincer les sinus d’un air agacé. Néanmoins, la question était légitime et méritait une réponse. Pourquoi Nivraya n’en avait-elle pas informé son nouveau protégé ? C’était une grande question aussi.
Le dùnadan recommença à fouiller dans son paquetage pour en ressortir le fameux ordre de mission que lui avait confié Alyss. Il tendit ensuite la feuille à son compagnon, attendit qu’il ait fini de lire et la récupéra aussitôt.

« - Nous allons dans un petit village. Ne vous attendez pas à y trouver plus d’une centaine d’habitants au grand maximum. J’ignore l’expansion que cette bourgade a subit depuis la dernière fois que j’y ai mis les pieds mais il ne faut guère s’attendre à plus… Les deux hommes décrits dans la missive, ce sont nos cibles. On ne s’implique pas plus que nécessaire. On fait le travail et on retourne de là où l’on vient. Simple. Efficace. On n’attire pas l’attention. Surtout, surtout, profil bas ! »

- Au fait… Comment connaissez-vous Dame de Gardelame ? Quand elle m'a recommandé à vous, elle avait l'air… Hm… Comment dire… ? Elle semble vous tenir en très, très haute estime. Et d'après ce que je connais d'elle, rares sont ceux qui parviennent à gagner sa confiance.

Le cuir des rênes crissa entre ses doigts. Thorondil émit une sorte bruit de surprise à peine étouffer avant de ricaner dans sa barbe. Un rire jaune, amer… En haute estime ? Quelle blague ! Si elle l’avait jamais tenu en haute estime, après ce qui c’était passé à Gardelame…
Du sang partout…Une monstrueuse douleur au réveil, comme une gueule de bois, mais intense, si irradiante qu’elle lui électrisait tout le corps… Justar à la porte, furieux, inquiet… Le regard de défi quand il lui expliquait que c’était lui, encore, qui avait sauvé la vie de son épouse pendant qu’il était au loin… Puéril, basique instinct animal…La jeune femme qui fuyait la pièce sans trop en avoir l’air…L’air explosif dans la pièce… Les souvenirs qui remontaient en désordre… La honte… Tellement de honte et de colère aussi…
Thorondil secoua la tête pour chasser les flashs devant ses yeux, fantômes de souvenirs qui le hantaient en boucle depuis son retour. Comme s’il n’avait déjà pas assez de fantômes…
Il lui fallut un certain temps avant de comprendre que son compagnon de voyage attendait une réponse. Ou bien croyait-il qu’il ne lui répondrait pas ? Il fallait faire simple, court, quelque chose qui n’attiserait pas d’autres questions.

« - Ce n’est pas une question de confiance, mais d’utilité ! » grogna-t-il.

Il savait, bien sûr, que ce n’était pas tout à fait vrai, mais… il y avait parfois des mensonges que l’ont préféraient se dire à soi-même, bien moins terrifiants que la réalité.

« - Elle sait ce dont je suis capable. Elle sait quand faire appelle à moi. Il n’y a pas grand-chose à dire d’autre. »

Il n’ajouta rien de plus. Il savait que cette réponse ne satisferait pas le jeune homme, qu’il n’était pas totalement dupe. Mais que dire ? Il n’allait déblatérer sur leurs missions passées, les victoires et fiascos qui avaient soudé l’étrange duo et récemment… brisé.
Gêné… passant d’un pied à l’autre devant la porte de la demeure de Nivraya… Un coup sec contre le battant… Le géant qui ouvrait et, après un instant, secouait la tête d’un air désolé… Encore et encore… La honte… la frustration… la colère…
Le fauconnier porta une main à sa tempe qui commençait à battre la mesure de ces pensées rapides, aussi vives et kaléidoscopiques que les éclairs cette nuit maudite. Et la douleur murmurait derrière son œil, celui sous sa cicatrice. Ce n’était pas avec une migraine qu’il tolèrerait mieux Reginald, bien au contraire. Et il fit appelle à tout ce qu’il pouvait pour refouler la douleur.
A ses côtés, le jeune homme semblait perplexe, à première vue. Il ne s’arrêterait vraiment pas là… ça se lisait sur son visage !
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Ryad Assad
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Dim 16 Avr 2017 - 12:30

Les yeux levés vers le ciel, le jeune noble observait avec émerveillement le vol silencieux du rapace qui leur ouvrait la voie. Il avait naturellement déjà vu de telles bêtes lors des parties de chasse auxquelles il participait avec son père, mais jamais il n'avait pu poser les yeux sur un oiseau aussi élégant et bien dressé. Il comprenait sans peine pourquoi on avait nommé Thorondil Maître Fauconnier, et il se réjouissait d'autant plus de pouvoir voyager en sa compagnie. Il lui semblait que pouvoir contempler de ses propres yeux le spectacle magnifique de cette danse aérienne valait bien toutes les séances au Sénat du monde. Il ne s'inquiétait plus désormais de voir le faucon, Elei, s'éloigner à l'horizon pour ne plus devenir qu'un point à peine perceptible sur le canevas cotonneux qui leur servait de ciel. Il savait qu'il finirait par apercevoir la superbe créature un peu plus loin, perchée négligemment sur la branche la plus confortable d'un arbre au bord du chemin, occupée à gratter son plumage soyeux de son bec acéré. Ce guide volant et attentif semblait communiquer avec le fauconnier par une série de gestes et de sons codifiés dont le sens échappait totalement à Reginald, lequel ne pouvait que tenter de déchiffrer ce qu'il pouvait en dissimulant à grand peine son sourire ravi.

Il se montrait attentif et curieux - sans doute trop -, transformant la moindre parole que lui adressait Thorondil en une véritable leçon de vie qu'il s'efforçait de retenir. Il n'avait pas souri avec l'once de mépris que bien des jeunes de son âge se seraient permis d'afficher quand le fauconnier l'avait mis en garde contre le fait de tendre les doigts négligemment vers Elei. Au lieu de quoi, il avait affiché une mine sérieuse, prenant acte de ces paroles pour ne plus refaire la même erreur. Il y avait chez lui un paradoxe difficile à démêler. Il était motivé, désireux d'apprendre, et ouvert à tout ce qu'il ne connaissait pas, autant de choses qui constituaient des forces qui lui serviraient tout au long de sa vie. Hélas, elles s'accompagnaient d'une incroyable naïveté qui semblait lui coller à la peau, et qui le rendait presque insupportable.

Toutefois son insistance avait fini par payer, et il avait eu raison de demander à son compagnon de route quelles étaient les modalités de leur mission. Il parcourut le contenu de la lettre rapidement, puis la relut plus doucement pour essayer de s'en imprégner. Il cherchait premièrement des informations qui pourraient l'aider à se préparer mentalement à la lutte épique qu'il était sur le point de débuter, et quand il comprit qu'ils s'apprêtaient à frapper le serpent infâme de l'Ordre de la Couronne de Fer, son cœur se gonfla de fierté. Alors c'était bien vrai ! Il partait pour une véritable aventure ! Il s'y voyait déjà, pourfendant de sa belle épée brillante les ennemis de la Couronne, les hommes les plus méprisables d'Arda qui avaient bien failli mettre le plus grand royaume des Hommes à genoux. Il était presque impatient d'y être, alors que la prudence aurait dû le retenir de ressentir de tels sentiments. Son père avait pourtant eu la patience de lui répéter une bonne centaine de fois que la guerre n'était pas un jeu, et qu'il n'y avait aucune raison d'espérer un combat à mort. Mais la fougue de la jeunesse l'emportait toujours sur la raison de la sagesse, et il n'était rien qui pouvait convaincre le jeune Reginald de ne pas trépigner d'impatience à l'idée de terrasser l'adversaire le plus vil et le plus ignoble qui fût.

Il y avait toutefois une autre raison pour laquelle il prit soin de relire la lettre : il souhaitait malgré découvrir quelque chose, un indice, une tournure de phrase particulière qui aurait pu le renseigner sur la nature des relations qu'entretenaient Thorondil de Kervras et Nivraya de Gardelame. Il avait entendu des rumeurs, comme un peu tout le monde de haut placé à Annuminas, même s'il n'en croyait pas le moindre mot. Les deux personnes étaient radicalement différentes, d'après le peu d'éléments qu'il avait pour en juger, et il n'imaginait pas Thorondil, noble d'âme qu'il était, se compromettre dans les bras d'une femme mariée alors que des centaines de femmes célibataires et plus jeunes lui faisaient les yeux doux. Toutefois, piqué par ces rumeurs insistantes qui étaient essentiellement colportées par les détracteurs des deux individus, il ne pouvait s'empêcher de jeter un œil critique afin de voir si elles n'avaient pas un fond de vérité. Son espoir fut déçu, et il ne trouva rien de particulier pour étayer les théories farfelues qui circulaient à la capitale, ce qui le rassura dans un sens. Il rendit le document à Thorondil, en ajoutant :

- Profil bas, je comprends. C'est une mission secrète, après tout. Je connais assez bien la région, j'y ai séjourné pendant quelques années dans ma jeunesse. Le village m'est inconnu, mais je ne serai pas dépaysé. Je suppose que c'est la raison pour laquelle Dame de Gardelame a décidé de me recommander à vous.

Il ne se trompait pas en effet. Nivraya savait qu'il se montrerait beaucoup plus compétent qu'un jeune blanc-bec qui n'avait jamais quitté la capitale, et elle comptait beaucoup sur cela pour faire passer la pilule à Thorondil. Il n'appréciait pas de partir sur ce genre de mission avec de la compagnie indésirable, alors elle avait fait au moins en sorte de choisir quelqu'un qui ne serait pas un poids à tous les niveaux. C'était sa façon à elle d'être prévenante. Reginald ignorait tout de ces motivations complexes, et il lui semblait simplement qu'il était la personne la plus indiquée pour cette mission, ce qui ne faisait que renforcer la fierté qu'il éprouvait. Il n'avait pas été choisi par défaut, ou parce que son père était quelqu'un d'influent. La Dame de Gardelame avait exigé sa présence car il était LA personne qu'il fallait. Bombant le torse sans s'en rendre compte, il enchaîna d'une voix grave :

- Nous leur ferons payer à ces salauds. Je jure sur mon honneur qu'ils ne nous échapperont pas.

La formulation était peut-être un peu théâtrale, mais il était tellement convaincu en la prononçant qu'il était difficile de lui en faire la remarque. Pour lui, toute cette affaire ressemblait à un jeu, et il paraissait ignorant des mécanismes les plus noirs de la guerre. Ceux qui transformaient l'esprit pur et courageux en celui d'un tueur impitoyable prêt à tout pour assurer sa survie. Fallait-il lui en vouloir de ne pas avoir encore assez d'expérience de la mort, ou bien au contraire déplorer le fait que sa monture le conduisait inexorablement vers la fin de l'innocence et des illusions ? Ne valait-il mieux à un homme de vivre jusqu'à la fin de ses jours en ignorant tout des affres de la guerre ? N'était-ce pas précisément pour cette raison que des hommes comme Thorondil existaient ?

Ils continuèrent leur progression dans un silence pesant, que Reginald n'osait pas rompre de peur de se montrer trop intrusif. Sa question concernant Nivraya était tombée avec la délicatesse d'une grosse pierre lâchée dans une mare. Il s'en voulait presque d'avoir ramené le sujet sur la table, mais il n'avait pas pu retenir la question et il se rendait compte qu'il avait besoin d'en savoir davantage au sujet de son compagnon de route pour que son esprit curieux cessât tout simplement de le torturer avec des interrogations qui demeuraient sans réponse. Il fit preuve de beaucoup de patience, et son effort fut récompensé, car Thorondil finit par lui donner une réponse aussi laconique qu'intéressante. Reginald hocha la tête, et répondit sans y penser :

- Peut-être qu'elle ne sait pas très bien exprimer ce qu'elle ressent...

Il comprit rapidement que ses mots n'avaient pas été bien pesés, et il fit un effort pour mieux choisir les prochains qui allaient sortir de sa bouche pour ne pas contrarier le vétéran qui avait eu l'élégance de lui répondre. Il finit par convenir que parler franchement, et lui donner son ressenti tel qu'il était, serait la meilleure solution :

- Avec toute cette affaire de l'Ordre de la Couronne de Fer, toutes ces horreurs... Ça n'est pas évident de montrer ouvertement sa confiance. Mais je suis sûr qu'elle a confiance en vous. Et moi aussi, j'ai confiance en vous.

Il accompagna sa dernière phrase d'un sourire sincère, d'une grande simplicité. Il venait de parler avec le cœur, et il semblait que depuis que Thorondil lui avait demandé de tomber les masques et de parler librement, le jeune noble ne pouvait pas faire autrement que de livrer le fond de sa pensée, sans retenue. Compensait-il de cette façon une vie entière passée à surveiller chacune de ses paroles pour ne pas commettre un impair ? Ou bien était-ce seulement dans sa nature de se livrer à des confessions qui avaient le don de donner à la conversation une tournure soudainement très solennelle ?

Ils ne s'éternisèrent pas vraiment sur la conversation, gagné par la fatigue du voyage qui tirait sur leurs organismes qui n'étaient plus habitués à chevaucher toute une journée durant. Le confort de la vie citadine avait ramolli leurs corps, et cette première journée leur servait de décrassage douloureux. Reginald s'efforça de ne pas verbaliser son inconfort, mais à force de se tortiller sur sa selle il finit par se trahir, et par précipiter le choix de leur bivouac pour la nuit. Ils auraient pu se retrouver à Fornost en faisant un léger détour, mais Thorondil avait décidé d'aller au plus court, quitte à s'éloigner temporairement des sentiers battus et à se priver d'une nuit dans un bon lit. Le jeune noble admirait cette détermination de tous les instants, et il ne pouvait que se féliciter de voyager en compagnie d'un homme qui faisait montre de pareil zèle alors qu'ils couraient face au danger. Il n'imaginait aucun des grands seigneurs qui siégeaient à la cour d'Arnor se comporter ainsi, accepter de voyager dans des conditions aussi difficiles pour réaliser une mission certes d'importance, mais qui de par son caractère secret ne leur apporterait aucun prestige particulier.

C'était ça, se dit Reginald, la noblesse.

En posant le pied à terre pour la première fois depuis le petit matin, le jeune homme ne put s'empêcher de laisser échapper un soupir de soulagement. Il avait les jambes en compote, et il lui fallut de longues secondes pour réapprendre à marcher convenablement sous le regard amusé d'Elei. Rapidement, les deux hommes eurent terminé de s'occuper de leurs belles montures, et ils préparèrent le camp avant que la nuit ne tombât définitivement. C'était comme un test pour Reginald, qui s'efforça de faire sa part du mieux possible. Il faisait assez bon pour dormir à la belle étoile sans avoir besoin de monter des tentes qui seraient longues à défaire le lendemain matin, mais il fallait néanmoins préparer un feu, délimiter un périmètre pour les chevaux, et s'assurer qu'eux-mêmes ne s'allongeraient pas malencontreusement sur une fourmilière ou près du terrier d'une famille de rongeurs qui viendrait faire une razzia sur leurs vivres. Leur inspection terminée, le feu allumé, les chevaux soigneusement attachés et les tours de garde répartis, ils s'assirent pour savourer le premier vrai repas de leur longue chevauchée.

Comme il en avait pris l'habitude auprès de son propre père, le garçon entreprit de partager ses vivres avec son compagnon de route. Il lui semblait que c'était une bonne façon de sympathiser, et il avait toujours affectionné ce geste simple que son père avait envers les personnes qui voyageaient avec lui, grands ou petits. Cela contribuait à rapprocher les âmes, disait-il il toujours, particulièrement quand elles étaient sur le point de partir au combat. Reginald n'était jamais parti à la guerre, mais il considérait que la tradition valait la peine d'être entretenue. Particulièrement aujourd'hui. Le symbole était important pour lui, et il fut heureux de voir que Thorondil acceptait la moitié d'une orange et quelques morceaux de sanglier séché au goût prononcé mais particulièrement excellent. Il lui semblait que ce faisant, ils devenaient plus complices, plus intimes, et ce fut la raison pour laquelle il se permit de demander :

- Sire... euh... Thorondil... Connaissez-vous des histoires ?

Il jeta négligemment une brindille dans les flammes crépitantes, agitant ses orteils nus en profitant de la tiédeur du soir. Sous cette lumière, il avait l'air encore plus jeune, et le vétéran aurait presque eu l'impression de se retrouver face à un fils qu'il n'avait jamais eu. Un jeune gamin avide de savoir qui se tournait vers celui qu'il voyait comme un modèle pour essayer de grandir. Grandir... Le monde ne laissait pas beaucoup d'autres choix à ces gosses... Quel choix avaient eu les Princes d'Arnor, quand le couteau avait été glissé sous leur gorge ? Quel choix avaient les enfants qui partout mouraient par le fer, fauchés trop jeunes par de vils esprits animés d'intentions mauvaises ? Ceux qui s'en sortaient étaient ceux qui grandissaient plus vite que les autres... Ceux qui apprenaient à survivre par leurs propres moyens dans ce monde violent, ceux qui comprenaient comment le monde fonctionnait et qui échappait à ses pièges mortels. Ceux qui se nourrissaient des histoires de leurs aînés pour marcher dans les traces d'illustres prédécesseurs.

- S-Si vous n'en connaissez pas, c-ce n'est pas grave. Je... Vous n'êtes pas obligé...


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Thorondil
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Ven 5 Mai 2017 - 0:26
Cette conversation était un cauchemar et remuait bien des choses que le fauconnier aurait volontiers oubliées… de préférence à jamais ! C’était lâche… Mais puisque la méthode logique – la confrontation – avait été soigneusement évitée par Nivraya, il ne lui restait plus que l’autre alternative. Il savait que rien de bon ne sortirait de cette histoire. Il le savait, et pourtant… Plus il essayait d’oublier, de repousser, plus elle le hantait. C’était un cercle sans fin, ou une chute perpétuelle. Il n’y avait nulle part assez loin où aller pour échapper à soi-même.
Cependant il n’eut rien à contredire ni à expliquer, le jeune homme semblait parfaitement ravi de tirer lui-même ses propres conclusions, comme la plupart de ceux qui ne savait pas de quoi ils parlaient et ni ne connaissaient rien à la situation. Mais au moins cela lui épargnait d’avoir à inventer un mensonge qu’il vendrait d’ailleurs très mal. Ainsi afficha-t-il son air le plus désintéressé qui eu tôt fait de faire mourir la conversation.

"Et moi aussi, j'ai confiance en vous…" Quel genre de gars disait ça d’une personne qu’il venait à peine de rencontrer et qu’il ne connaissait somme toute que par les ragots et les chansons de tavernes ? Cet idiot ne savait vraiment pas dans quoi il s’embarquait ! C’était une chance absolue qu’il n’ait pas été envoyé seul en mission. Il se serait fait tué. C’était sûr ! Les jeunes hommes naïfs ne survivaient pas longtemps dans la vraie vie… Et celui-là tenait quand même une belle place dans le palmarès. Confiance… comme s’il savait de quoi il parlait. La confiance était une chose absolue, totale. Elle ne s’accordait qu’aux méritants, ceux qui avaient prouvé leur valeur, leur utilité et leur loyauté. Là on pouvait parler de confiance !

***


La route avait été longue mais le petit groupe avait largement avancé. Thorondil en était satisfait. Même s’il aurait préféré rester encore une bonne heure ou deux en selle. Cependant, aux vues des gesticulations mal dissimulée de son compagnon de route, celui-ci ne serait sans doute pas remonté à cheval le lendemain s’ils ne faisaient pas halte.
Mais quand les deux hommes descendirent enfin de leurs bêtes… Le fauconnier n’avait plus fait de long trajet depuis son retour de Gardelame et ses muscles fourbus le lui rappelèrent bien. Et ce ne fut qu’à grand peine qu’il réussit à ravaler la grimace qu’il aurait pu esquisser en mettant pied à terre. La cicatrice encore fraiche qui lui barrait la hanche le tiraillait. La plaie infligée lors de son duel contre les deux gardes n’avait été soignée qu’avec le plus simple souci de ne pas mourir d’une infection. Et la douleur constante dont elle l’affligeait était sa juste punition pour tout ce fiasco.
Sitôt qu’il s’était redressé, il reçu de plein fouet le poids d’Elei descendu en piqué sur son épaule. Le rapace griffa consciencieusement sa protection d’épaule en essayant de pincer son oreille. L’animal avait faim. Le fauconnier grogna et donna un coup de tête en direction du faucon pour faire cesser l’attaque. L’oiseau s’envola bouder sur une branche de l’arbre sous lequel ils s’installèrent, à l’affut du moment où la nourriture serait sortie des sacoches.

Ils ne mirent pas très longtemps à installer le campement, juste le temps de coordonner leurs efforts respectifs et ce fut rapidement bouclé. Ils sortirent chacun quelques provisions puis Thorondil alla pendre le reste à l’arbre, hors d’atteinte des prédateurs et autres charognards. Elei y veillerait pour peu qu’il ne lui donne une bonne ration de viande séchée.
Ensemble, les deux hommes partagèrent leur repas, comme il était souvent coutume, dans un silence confortable. Le chemin avait été long, et ils se délassaient sur l’herbe sèche en étirant leurs jambes endolories par la chevauchée. Mais visiblement, le jeune homme n’appréciait pas le silence autant que le dùnadan.

Une… histoire ?... Le fauconnier resta un moment la bouche entrouverte, comme si une deuxième tête venait de pousser sur les épaules du jeune homme naïf qui lui faisait face. Il se reprit très vite avant de se pincer les sinus, le visage plongé dans l’obscurité. L’espace d’un long instant, Reginald crut sans doute qu’il avait offensé l’autre homme et fit aussitôt machine arrière en une seule phrase balbutiante. Il lui fallut un moment avant de repérer le tremblement étrange des épaules de son aîné. Thorondil était en train de rire ! Pas un grand rire à gorge déployé comme on voyait souvent faire les vieux guerriers mais une sorte de secousse inaudible qu’il étouffait. Puis sorti de sa poitrine une sorte de grognement saccadé. Quand il finit par relever la tête, ses yeux de mithril pétillaient étrangement à la lumière des flammes.

« - Soit ! Une histoire… » finit-il par marmonner en fixant intensément le jeune homme.

Il se racla la gorge, incertain, avant de reprendre de sa voix profonde, à peine au dessus des bruits ambiants de la campagne nocturne. Il jouait pensivement avec le pommeau de Sûliavas dont la minuscule goutte d’ithildin, qui servait d’œil à l’aigle, avait commencé à briller sous la lune.

« - Bien sûr que je connais des histoires. Des milliers d’histoires. Certaines remontent aux premiers temps du monde qui m’ont été contées par les elfes de Verbois-le-Grand. D’autres sont les derniers exploits laissés par des guerriers tombés au combat. Encore des centaines… parmi les histoires des dunedain à l’époque où ils n’étaient plus que des Rôdeurs errant dans un royaume en ruine oublié de tous, veillant dans l’ombre sur des gens qui les méprisaient ou ignoraient jusqu’à leur existence. Et celles de milliers de batailles historiques ou insignifiants… Il y a mille histoires que je pourrais te raconter dont tu ne croiras pas un seul mot tant elles sembleraient insensées… »

Sans y prêter garde, le fauconnier était passé du vouvoiement au tutoiement aussi simplement que ça. Il avait ce visage qu’il affichait quand il racontait des contes aux enfants, à sa fille et à ceux du voisinage, là-bas à Kervras, lors de la fête des récoltes. Il s’arrêta longuement de parler, jaugea le jeune homme et poussa un long soupire.
Il était temps que ce gamin apprenne la réalité du monde… Son commentaire un peu plus tôt dans la journée, d’une naïveté effrayante, fut l’élément décisif de cette décision.

« - Il nous reste une bonne semaine de voyage, bien assez de temps pour les histoires épiques et les récits du monde… Ce soir… » le fauconnier jeta un regard vague vers le ciel et les étoiles avant de recentrer son attention sur Réginald « Ce soir, ce sera une leçon sur la guerre… »

Le fauconnier but une longue gorgée de vin avant d’attaquer son récit. Il n’avait pas souvent parlé de cette période de sa vie, si ce n’était à son frère. Il s’en était servi contre lui, pour le pousser loin de la carrière militaire dans laquelle Aratan l’aurait sans doute poussé. Il savait, déjà à l’époque, que son frère n’en supporterait pas la réalité.

« - J’avais 22 ans lors de la Bataille des Champs de Pelennor – la deuxième – et c’était la première fois que j’allais prendre part, réellement, à l’assaut. J’avais déjà lancé quelques flèches, donné quelques coups d’épée, ce genre de chose mais je n’avais jamais été dans la mêlée. J’étais… excité, terrorisé, impatient, prêt à tout pour faire mes preuves.
Les Champs de Pelennor… D’immenses étendues, et là-bas, à l’Est, à perte de vue, des orques. Partout, monstrueuses choses informes, élevées pour la guerre et le meurtre. De grosses tâches noires fourmillantes sur le vert et brun. Des centaines et des centaines, entassés là. Et de tout autre côté il y avait les Hommes – gondoriens, arnoriens, rohirrim, les Nains et les Elfes, tous réunis là pour mettre fin une fois pour toute à ce massacre répété. A chaque nouvelle percée les créatures du Mordor devenaient plus audacieuses, plus intelligentes et plus violentes. Des cauchemars en armure qui ne connaissait ni douleur ni pitié. Et contre ça, les Peuples Libres au grand complet.
Avant l’assaut, il y avait toujours une ambiance particulière. Ce jour-là plus encore. De tout les gens réunis… il y aurait beaucoup de morts. Tout le monde le savait ou le ressentait. Les chants de guerre parlent toujours de l’ami tombé qu’il faudra relevé ou vengé, quelque part, dans une strophe qui n’est pas toujours chanté avant la bataille. Ce sont toujours les rohirrim qui chantent les plus forts, ça raisonne dans toute la vallée. L’ennemi entend. L’ennemi sait que nous sommes là. Depuis des jours, il nous attend. Mais les chants des hommes de la Marche distillent la peur en eux. Et il fait vibrer les alliés, comme une poussée d’adrénaline. Les chants des rohirrim insufflent le courage et la soif de combat. Ceux des elfes, la concentration et la volonté. Les Nains chantent aussi, mais pour les leurs, comme le grondement du tonnerre que l’on entend au loin, l’anticipation.
Il y a toute sorte de bruits que l’on entend, ils sont peu à parler. Il y a l’acier qui claque et siffle, et le cuir qui grince. Les animaux sont nerveux, piaffent, aboient ou crient. Il y a des clameurs dans les rangs ennemis en Noir Parlé qui fait monter la bile à la gorge et redescend le long de la colonne vertébrale comme une ligne d’eau glacée et poisseuse.
L’air avant la bataille est toujours épais, lourd. On prend conscience de chaque respiration et de chaque mouvement… »


Le fauconnier s’humecta les lèvres. Il se remémorait chaque seconde de ce moment-là, chaque mot prononcé par son maître, chaque sensation. Il retombait plus de dix années en arrière. Encore maintenant, il n’avait pas la sagesse d’Hûndoron. Son vieux mentor lui manquait plus que jamais en ces heures incertaines. A cette pensée, il resserra ses doigts autour de son épée. Encore maintenant, il l’entendait parfois, dans un coin de son esprit, l’appeler I Tarlanc et lui faire la morale.

« - Deux heures avant la charge, mon maître et moi avions rejoins le campement des hommes d’Ithilien avec lesquels nous devions nous battre. Ils avaient déjà subit de lourdes pertes avec l’avancée des Orques. Ils n’étaient plus que l’ombre d’eux-mêmes. La plupart portaient des blessures qui n’arrivaient plus à cicatriser, leurs yeux étaient cernées et leurs joues creusées. Je me souviens avoir dit à mon maître que j’aurais préféré rester avec les elfes, que nous avions plus de chance de survie avec eux qu’avec ces morts-vivants… Ce à quoi il m’a répondu qu’aucun elfe n’aurait autant besoin de nous que ces hommes-là. C’était sans appel.
Il y avait parmi eu un gars à peine plus âgé que moi. Un lieutenant. Il avait pris la tête d’une partie des hommes quand leur supérieur avait été abattu à Cair Andros. Il avait le regard hanté mais il motivait ses hommes, des gars deux ou trois fois plus vieux que lui, avec un aplomb incroyable. Il promettait vengeance pour leurs frères d’arme. Il parlait de sacrifices et de familles aussi. Il était à la tête de ses hommes. Le premier au contact quand nous avons répondu au cor et lancé la charge, juste après que nous ayons lancé notre dernière flèche. »


Dans sa tête, le fauconnier se revoyait, dix années de moins, bandant son arc à s’en démettre l’épaule, concentré, visant le monstre à la peau peinte en noir, une peinture faite de sang séchée. Il revoyait au ralenti sa flèche percer l’air au milieu de ses consœurs et venir se ficher dans la gorge de la créature, immédiatement suivie d’une autre qui lui transperça le crâne par l’œil. Une flèche dont la pointe avait une couleur bleutée. A ses côtés, le jeune lieutenant venait lui aussi d’utiliser sa dernière flèche. Il lui lança à sourire satisfait, et un brin provocateur, avant de tirer son épée et de rallier ses hommes pour la Grande Chasse comme il disait.
Le fauconnier, tout à son récit, attrapa une buchette pour asticoter le feu, faisant danser de minuscules braises au dessus des flammes comme une poignée de paillettes d’or dans l’obscurité.

« - Les hommes d’Ithilien était déjà épuisés avant même le début de la bataille. Nous en avons perdu la moitié lorsque la première vague s’est écrasée sur les défenses ennemies. Ceux qui étaient blessés n’ont pas tenue très longtemps pour la plupart.
Le combat était très dur. Et à la fin, c’est une mêlée. On n’y prend pas garde mais il y a des alliés et des ennemis tout autour, aucun repli. On se sent oppressé et piégé. Mais le pire moment, vraiment le pire c’est la première fois où l’épée tranche la chair. Quand l’acier pénètre, on ressent une vague furieuse. On arrête de respirer, puis soudain on inspire et là, c’est la puissance. Un sentiment de domination brut. Et on expire et on prend conscience de la porté de ce geste, on ressent la vie que l’on prend, le dégoût, la surprise… Et on entre dans un état second. Toutes les pensées nous assaillent une fraction de seconde puis, plus rien, le silence absolu. Là on devient autre chose, une autre personne… Complètement déconnectée de son esprit. Ce n’est pas comme dans un duel… »
Thorondil agitait sa main libre donnant l’impression qu’il cherchait physiquement ses mots dans l’air nocturne « Quand on se bat contre un, deux ou trois hommes, ce qui compte c’est la concentration, la demie seconde gagnée en anticipant le prochain mouvement… Là, c’est… de l’instinct de survie, de l’instinct de guerre. C’est quelque chose, là ! » Se disant il frappa le centre de sa poitrine de ses doigts joints.

Après un autre moment de silence, durant lequel Thalion leva le visage vers le ciel, il se résolu à reprendre.

« - Le reste est très flou, cela revient à ma mémoire en flash parfois. Je me souviens de cette étendue d’herbe devenu un marécage de boue noirâtre, les hommes qui chantaient parce que c’est ce qu’ils font toujours quoiqu’il leur arrive. Et puis il y avait le corps de ce jeune homme étendu là, au milieu des autres. Il avait une flèche bleue dans la jambe, une de ses propres flèches. Un de ses adversaires avait dû s’en saisir dans le chaos et la planter dans la première chose non-orque qui passait à porté. Une fois à terre, il avait été piétiné. Par des ennemis, par les alliés,… personne ne se soucie de ce qui est à terre sur un champ de bataille de cette taille. On ne regarde que ce qui est à la hauteur de notre visage et on ne sens que ce qui est à hauteur de notre bras. Ce gars-là, il aurait fait un grand homme avec le temps, peut-être même un bon capitaine. Ses hommes ne seraient jamais allé se battre s’il ne leur avait pas parlé, ils n’auraient pas tenu si longtemps s’il n’avait pas été avec eux. Il a eu une mort indigne de son courage et de ses combats… »

Il parlait, le regard perdu dans la danse des flammes, l’esprit perdu dans ses souvenirs. Sa voix était basse, songeuse. Si l’on n’y prenait pas garde, elle aurait fait sombrer dans le sommeil son auditoire de son bercement. Mais le sujet dont il parlait était bien trop douloureux et grave pour se laisser aller à la somnolence.

« - Personne ne le dit ça. Tout le monde préfère oublier, parler de gloire et de hauts faits. Mais la vérité c’est que ceux qui changent vraiment les choses sont comme ce gars-là, c’était un petit lieutenant qui avait redonné courage à des hommes brisés, dont aucun n’a survécu pour le raconter mais qui ont combattu bravement jusqu’à la fin et ont sans doute sauvé bien des vies. Des tas de gens biens et courageux, de ceux qui font la différence ci et là, meurent tous les jours dans l’indifférence et l’anonymat. C’est ceux-là qu’il faut admirer. Il y a plus de héros dans les cimetières qu’il n’y en a marchant acclamés par la foule… »

Thorondil avait pratiquement oublié où il voulait en venir. Ça n’avait plus vraiment d’importance, il ne savait plus très bien s’il parlait pour Reginald ou pour lui-même au fond. Le son de sa propre voix, la danse des flammes et le léger vent nocturne l’avait rendu somnolent… Les fantômes de ses souvenirs passaient devant ses yeux avec nonchalance.
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Ryad Assad
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Mer 12 Juil 2017 - 18:31
HRP : Désolé du retard !

__________



Pendant les trois jours qui suivirent, il ne fut plus jamais question d'histoire.

Reginald avait participé à suffisamment de rassemblement de jeunes hommes pour avoir entendu conter les plus grandes batailles de leur âge et du précédent, mais c'était la première fois qu'un vétéran acceptait de se confier à lui sur la réalité de la guerre. Dans les paroles du fauconnier, il n'y avait pas eu le moindre accent chantant, le moindre signe de triomphe et de gloire. A aucun moment il n'avait mentionné les superbes oriflammes qui claquaient dans le vent frais du matin, ni le son puissant des trompettes qui faisaient vibrer les cœurs et insufflaient le courage chez ceux qui vacillaient. Il avait décrit la boue, les blessures qui n'auraient jamais l'occasion de guérir. La douleur, aussi. L'injustice. Reginald avait senti son enthousiasme s'évaporer comme la neige à midi, balayé par la réalité visqueuse et putride de la mort. Les mots de Thorondil lui donnaient l'impression d'assister lui-même au carnage, de prendre part à la mêlée où les corps serrés, hurlants, meurtris, se pressaient les uns contre les autres dans l'espoir de faire barrage aux abominations vomies par le Mordor aux sombres montagnes.

Et lui, pétrifié, se tenait là.

Il ne pouvait plus bouger, et le quartier d'orange qu'il s'était réservé resta coincé entre ses doigts tandis que ses yeux contemplaient le visage de son interlocuteur. Thorondil, cueillit sous le menton par la chaude lumière de l'âtre, ressemblait à l'un de ces spectres dont on parlait dans les légendes. Il était comme surgi d'un autre temps, couvert de cicatrices qui n'apparaissaient plus aussi belles au jeune noble désormais. Il parlait d'une voix caverneuse, désincarnée, de laquelle toute vie semblait avoir disparu. Et ses mots terrifiants ne pouvaient que glacer le sang. Bientôt vint la fin de l'histoire, du moins ce qui semblait être la conclusion de cet épisode dramatique impliquant un jeune lieutenant sans nom, sans histoire autre que celle de son honorable sacrifice, et dont la mémoire ne serait jamais saluée comme celle des grands généraux. Un silence s'installa entre les deux hommes, que ni l'un ni l'autre ne semblait disposé à rompre.

Reginald accusait franchement le coup, tandis que Thorondil semblait avoir remué la noirceur de ses souvenirs et chercher à faire disparaître le goût amer qu'il avait sur la langue. Le jeune homme ne savait comment réagir, ni quoi dire. « Merci » ? Des remerciements auraient été tellement malvenus… Il ne pouvait pas non plus féliciter le fauconnier pour son histoire, car qu'y avait-il à célébrer sinon la cruauté de la vie et du destin qui emportait les plus braves dans la tombe sans leur donner l'occasion de vivre assez longtemps pour savoir si leur bravoure avait réussi à changer le sort du monde ? Le malheureux lieutenant était mort sans avoir la certitude que son sacrifice avait permis à ses hommes de triompher. Et comme le notait Thorondil, aucun des combattants qu'il avait pu mener avec lui à la guerre n'avait survécu pour témoigner…

Aucun, sauf le fauconnier naturellement.

Le regard du jeune noble changea. Pendant un instant, il cessa de voir son compagnon de route comme un noble preux et valeureux au courage sans faille et à la loyauté sans pareille. Il le fit pour ce qu'il était peut-être vraiment… Le dépositaire de la souffrance et de la mémoire de tous ces héros oubliés, qui vivaient dans son esprit et mourraient pour de bon avec lui. Il portait sur ses épaules, dans sa chair et dans son âme, le récit de guerres que tant d'autres avaient vécues, mais que si peu pouvaient encore raconter. Reginald, à l'inverse, n'avait jamais eu à s'occuper de personne. Il n'avait jamais rien fait dans son existence qui eût amené quelqu'un à lui confier une si haute responsabilité. Bien entendu, il devrait prendre la suite de son père et gérer les affaires familiales. Il ne devait pas ternir le nom de sa famille, et il ne devait pas s'enamourer d'une roturière pour le bien de la lignée. Mais il n'avait jamais tenu la main d'un compagnon rendant son dernier souffle, en se promettant de vivre pour que perdure le souvenir de cet ami tombé. En songeant à ses proches, à ses amis qui n'étaient pas tous attirés par la guerre comme il pouvait l'être, le noble se demanda ce que cela lui ferait de les perdre. Après une seconde de réflexion, la réponse lui vint naturellement.

Il serait dévasté.

Il ne pourrait pas supporter de perdre l'un d'entre eux, et il savait que le monde ne serait plus jamais le même s'il venait à leur arriver malheur. La perspective de voir des centaines, des milliers d'hommes à la bonté exemplaire périr en quelques heures, ou quelques jours, le terrifiait. Il comprit pourquoi le fauconnier s'efforçait de ne pas s'attacher… Un homme pouvait surmonter la douleur de perdre un proche dans de telles circonstances. Avec le temps. Avec beaucoup de baume au cœur, et d'affection. Dans les bras d'une femme aimante, auprès d'enfants radieux, dans la quiétude d'une ferme baignée de soleil. Il était impossible d'oublier, mais il était possible de surmonter… d'apprendre à sourire de nouveau. De ré-apprendre à vivre. Mais face à la mort dans de telles proportions, il n'était pas possible de se reconstruire. Alors il fallait se couper. Chasser l'amitié et la camaraderie à défaut de pouvoir faire disparaître la mort. Se couper de l'autre avant d'en être privé violemment. Ne pas s'attacher au risque de sombrer dans les ténèbres.

Il n'y eut pas d'autre parole prononcée ce soir-là, et les deux hommes allèrent se coucher, chacun hanté par ses pensées. Par ses doutes. Par ses craintes. Et par la peur de ce qui les attendait au bout du chemin.


▼▼▼
▲▲


Les jours passèrent à une lenteur accablante.

A mesure qu'ils avançaient, Thorondil put constater des changements notables dans l'attitude de Reginald. Le jeune homme n'avait pas perdu son côté insupportable, loin de là, mais durant quelques temps il se montra plus réservé, gardant ses pensées pour lui et se contentant d'agir avec simplicité et efficacité. La leçon semblait être rentrée, et le fauconnier pouvait se féliciter d'avoir su modeler un nouvel esprit. Peut-être pas de la façon la plus douce, mais au moins le garçon montrait des signes encourageants. Il faisait toujours sa part des tâches quotidiennes, s'occupait fort bien de sa monture, et parlait beaucoup moins qu'au début de leur voyage. Il fallait dire que les conditions dans lesquelles ils chevauchaient n'étaient pas idéales.

A mesure qu'ils progressaient vers leur destination, l'air devenait de plus en plus lourd. La chaleur étouffante qui régnait à Annúminas, et sur le pays en règle générale, se heurtait au climat capricieux et plus frais des régions montagneuses. Cela faisait surgir dans le ciel d'épais nuages qui déversaient régulièrement sur leurs épaules voûtées des torrents d'une eau tiède. Les averses ne duraient jamais longtemps, et les orages étaient encore loin devant eux, mais le climat jouait avec leurs nerfs, les obligeant à sécher chaque soir leurs vêtements au coin du feu. Les difficiles conditions de voyage, associées au rythme soutenu que maintenait le fauconnier, n'étaient pas propices à la conversation mais à un autre type de rapprochement.

Le troisième jour, Reginald se réveilla un matin en surprenant un canard qui les observait l'air de rien. Poussé par la faim et le désir de s'offrir un repas de luxe pour la soirée, il se précipita sur l'animal qui battit en retraite. Tout aurait pu très bien terminer si emporté par son élan il n'avait pas dérapé et fini dans l'eau du petit lac sur les berges duquel ils avaient établi leur campement. Il en était ressorti trempé, jurant, mais à sa plus grande surprise en tenant fermement le canard combatif par le cou. Cela avait contribué à réchauffer un peu l'atmosphère entre les deux hommes, et le soir venu ils convinrent de parler un peu plus de leurs histoires respectives alors qu'ils s'occupaient de mettre le canard à la broche.

Reginald parla de ses amis, des fils de bonne famille qui aspiraient à devenir des administrateurs zélés du royaume. Il était pour ainsi dire le seul qui prenait vraiment au sérieux la chevalerie, quand les autres prenaient des cours de calcul, de comptabilité et de politique. Il était un peu un original parmi les siens, héritier de traditions que tout le monde autour de lui considérait comme dépassées. A quoi bon risquer sa vie pour des quêtes insensées quand des soldats anonymes pouvaient être envoyés faire le même travail ? Voilà ce qu'ils pensaient. Reginald s'efforçait de leur prouver qu'il pouvait en être autrement, et que la noblesse devait aussi se battre pour ce en quoi elle croyait. Le jour suivant, il aborda un sujet plus personnel encore. Sa mère, qui s'inquiétait toujours pour lui et qui avait menacé d'aller voir Dame Nivraya pour lui interdire de convoquer son fils. Le jeune noble avait dû utiliser tous les arguments pour la convaincre de ne rien en faire, et de le laisser partir. Il lui avait dit que cette expérience serait formatrice, qu'il ne partirait pas seul, et qu'il serait accompagné par un des plus valeureux héros du pays. Il ne pouvait décemment rien lui arriver. Elle lui avait fait comprendre que toutes ces aventures risquaient de lui causer du souci, alors qu'il devait songer à son mariage. En effet, les fiançailles avaient été arrangées avec une jeune vicomtesse du nom de Callie, et ses parents pouvaient se féliciter de lui avoir trouvé un excellent parti. Callie était une jeune femme tout à fait charmante, bien éduquée, et elle ferait une épouse parfaite. Pour l'heure, Reginald cherchait à échapper à cette vie le plus longtemps possible, bien qu'il confiât qu'il avait énormément d'affection pour la jeune fille qu'il avait déjà emmenée galoper dans les plaines entourant Annúminas sans avoir reçu l'autorisation de ses parents.

Ils avaient bien ri, ce jour là.

De gaffes en confidences, les deux hommes apprirent à mieux se connaître. De toute évidence, le cadet en révélait beaucoup plus que son aîné, mais ces sept jours passés à affronter les difficultés du quotidien et de la vie dans les terres hostiles de l'Arnor contribua à les rapprocher. Reginald commençait à mieux connaître le fauconnier, à anticiper ses réactions et à savoir ce qu'il valait mieux éviter de dire. Il n'avait pas perdu sa curiosité, mais il la déguisait un peu mieux et parvenait à obtenir des informations par fragments. Morceau par morceau, il recomposait un portrait de Thorondil plus fidèle à la réalité, sans pour autant renoncer à ses idéaux bien ancrés.

Et puis vint finalement le huitième jour, qui s'ouvrit sur un ciel d'encre et avec le rugissement du tonnerre. La mi-journée, pourtant, leur apporta une surprise excellente quand ils repérèrent la silhouette d'une bourgade de belle taille dans laquelle ils pourraient se reposer. A mesure qu'ils se rapprochèrent, la conviction s'ancra dans l'esprit de Reginald qu'ils étaient au bon endroit.

- Je ne connais pas ce village, mais je pense que c'est là. Nous sommes bien à l'Est de là où mon père m'emmenait, et je ne crois pas qu'il y ait d'autre hameau que celui-ci dans les parages. A moins que nous ayons dévié de notre route, je pense que nous y sommes.

Il n'avait pas tort.

En approchant de l'entrée du village, ils furent accueillis par des miliciens à l'allure patibulaire qui leur demandèrent qui ils étaient et d'où ils venaient. Ils étaient lourdement armés, et malgré la pluie qui trempait leurs capuchons ils faisaient preuve d'une certaine rigueur. Ils ne souhaitaient certainement pas laisser entrer n'importe qui. Reginald, qui avait retenu qu'il s'agissait d'une mission secrète, laissa le fauconnier prendre la parole et choisit de ne pas trop en révéler à ces hommes qui n'avaient pas besoin de connaître les motifs exacts de leur présence. La conversation fut brève, sans doute du fait de la pluie diluvienne, et les gardes finirent par les laisser passer en leur indiquant une auberge convenable qui se trouvait non loin, laquelle accueillait des visiteurs. Les deux voyageurs rentrèrent la tête dans leurs épaules, et conduisirent leurs montures dans dans les rues crasseuses et mal entretenues, jusqu'à l'endroit qu'on leur avait indiqué. Ils longèrent la place centrale, au milieu de laquelle se dressait une lourde construction de bois dont l'utilité leur apparut après quelques secondes d'observation au travers des trombes d'eau qui noyaient leur vision. Une potence. La structure était archaïque, mais la corde qui pendait avec son nœud caractéristique ne laissait guère de place au doute quand à la fonction de l'ensemble. Réjouissant. Reginald déglutit avec difficulté, en se demandant pourquoi les gens d'ici laissaient le cœur de leur hameau être occupé par un symbole aussi macabre. Les cavaliers finirent par arriver à destination, et ils descendirent de selle accompagnés par le claquement de la pluie sur leurs vêtements déjà imbibés. Ils laissèrent leurs chevaux à l'abri d'un enclos de fortune, et cependant qu'ils récupéraient leurs effets le plus jeune ne put s'empêcher d'observer :

- Dans mes souvenirs, les hommes n'étaient pas aussi tendus auparavant. J'espère que nous n'aurons pas de soucis avec eux.

Le commentaire valait ce qu'il valait, mais il était vrai que les gens du coin semblaient nerveux et pas franchement accueillants. L'impression se confirma quand ils pénétrèrent dans l'auberge, où ils furent accueillis par des regards sombres et méfiants des clients déjà installés. Reginald, tout en essuyant ses bottes, ne put s'empêcher de constater que la plupart des villageois étaient armés. De simples coutelas pour la plupart, mais l'un d'entre eux conservait à portée de main un gourdin épais, tandis que les plus hardis avaient apporté avec eux faux et fléaux. Les conversations s'étaient tues, et seul le bruit des chopes que l'on reposait lentement sur la table fit écho aux pas des deux nouveaux arrivants. Dans la pénombre, Thorondil avait-il remarqué les regards peu amènes qu'on leur jeta ? Difficile à dire. Le jeune homme suivit son compagnon comme son ombre alors que celui-ci se dirigeait vers l'aubergiste, un type à la grande carcasse qui posa deux verres devant eux sans même leur demander leur avis.

- Qu'est-ce qui vous amène ? Demanda-t-il avec rudesse.

Reginald nota que le silence déplaisant semblait s'être installé durablement, comme si toute la salle attendait leur réponse. Il s'efforça de conserver la maîtrise de lui-même, et de ne pas paraître ni menaçant ni effrayé. Subtil équilibre.

- C'est que, poursuivit le tenancier, y a pas grand monde à venir dans les parages. Sauf les gens de mauvaise vie… et les brigands.

La potence revint à l'esprit du jeune homme. Il valait mieux que Thorondil trouvât une explication satisfaisante, car les gens d'ici semblaient pas être du genre à plaisanter…


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Thorondil
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Sam 4 Nov 2017 - 23:42
Ce ne fut que le lendemain que Thorondil prit conscience de l’impact réelle qu’avait eu son histoire sur son compagnon de route. Un changement assez significatif pour qu’il n’ait pas besoin de le voir pour le ressentir.

A la fin de ses ruminations ce soir-là, Thorondil avait avalé une rasade d’alcool et s’était couché sans un mot de plus. Et sa nuit le hanta de cauchemars fiévreux. Il savait pourtant qu’il n’était pas bon de remuer ce genre de souvenirs. Il avait déjà trop à porter. Mais on ne pouvait pas éternellement fermer les portes sur d’aussi nombreux et envahissants stigmates mentaux. Ses erreurs et ses pertes défilaient devant ses yeux clos avec une clarté dont ils n’étaient plus capables à la lumière du jour. A une vitesse qui défiait l’entendement, sa mémoire allait et venait d’un épisode à l’autre, inlassablement. Il se réveilla rapidement, nauséeux, une impression de fatigue plus grande que l’instant où il avait sombré dans le sommeil. Et quand Reginald vient lui signaler son tour de garde, le fauconnier avait déjà les yeux grands ouverts, tourné vers le ciel noir ponctué d’étoiles floues.

Le lendemain, le petit-déjeuner fut plus morne qu’à l’habitude. Et quand les deux hommes se remirent en selle, ils s’étaient à peine adressés quelques mots.
Cependant, l’entrain naïf de Réginald reprit vite le dessus sur l’histoire macabre qui lui avait été conté. Il redevint vite irritant pour Thorondil, mais il affichait néanmoins dans son attitude un changement notable. Pas que Thalion ait descendu dans son estime… plutôt descendu d’un piédestal bien trop haut pour lui. Le jeune homme semblait avoir remis son aîné à sa juste place dans le grand schéma de la vie. Moins héros que survivant, plus ravagé que lumineux. Et le dunadàn n’allait pas se plaindre du changement, qu’il avait lui-même engagé.
Thorondil savait que cette prise de conscience était pénible. Son propre maître aurait sans doute trouvé les mots plus appropriés et moins violents pour de telles révélations. Mais il n’était pas Hûndoron. Il n’avait jamais rien enseigné à personne des choses de la guerre et des batailles. Et il n’était pas particulièrement habile de ses mots.

Le climat n’avait pas été généreux pour les voyageurs. Des journées interminables, à l’atmosphère pesante qui ne craquait que pour laisser place à des averses aussi fulgurantes que violentes, laissant les deux hommes trempés jusqu’à la moelle des os pour repartir aussitôt. Et le premier soir, quand il fallut retirer leurs frusques de voyage dégoulinantes, Thalion hésita. Il avait déjà bien assez traumatisé le jeune homme avec son histoire, était-il vraiment utile d’en rajouter avec toutes ses cicatrices, et les cicatrices sur ses cicatrices, les gigantesques brûlures, les coups d’épées, de haches, de fouets d’Umbar, les morsures de bêtes sauvages et les griffures… Toutes ces marques qui disaient de lui qu’il était un ami proche de la Mort elle-même, ou qu’il ne devrait déjà plus être des vivants. Chez les soldats, ce genre de marques achetait le respect, voir l’admiration. Mais pour un cœur moins bien accroché… Finalement, il finit par retirer sa chemise, la perspective d’attraper une pneumonie bien moins réjouissante que de voir un jeunot tourner de l’œil à la vue de sa chair massacrée.
A sa grande stupéfaction, Réginald resta relativement impassible, quoiqu’un peu verdâtre pendant un moment. Pas même un mouvement de recul, ce qui impressionna assez le fauconnier. Le jeune homme ne fit aucune remarque ni ne laissa son regard s’attarder trop longtemps sur les stigmates hideux. C’était déjà bien plus que la plupart des gens. Thorondil resta cependant tendu tout le reste de la soirée jusqu’à ce qu’il pu récupérer ses vêtements.
Le deuxième jour, ce fut plus facile. La surprise passée, ce fut sans doute plus simple de faire mine de rien.

L’épisode du canard, qui avait tiré à Thorondil son premier vrai rire aux éclats depuis une éternité, finit par alléger considérablement l’atmosphère et rapprocher un peu les deux hommes. Et délia les langues. Surtout celles de Réginald, qui ne se faisait jamais prier pour raconter un épisode de sa vie, ou dix, ou vingt. C’était un rêveur certes, mais un rêveur avec des principes. Thalion se prit à penser qu’il pourrait finir par faire un serviteur de l’Arnor tout à fait décent. Et il lui semblait bien plus vivant et vrai que la plupart des personnes qu’il avait eu à côtoyer ces derniers temps. C’était rafraichissant finalement, maintenant qu’il avait cessé de se comporter comme un faon qui découvrait le monde.

Thorondil avait écouté, beaucoup. Et il avait parlé, un peu. Il avait évoqué sa fille, montré avec une fierté toute paternelle le médaillon sur lequel elle était représentée... mais l’avait refermé sèchement quand Réginald l’avait interrogé à propos de la femme peinte sur l’autre face. Il avait longuement évoqué son frère et les accomplissements du jeune homme, de son côté chevaleresque dissimulé derrière les livres. Il avait survolé des histoires plus légères d’aventures et de voyage que le jeune homme avait pris plaisir à écouter. Il avait discuté de ses rapaces, de leur dressage et de quelques avantages. Il avait décrit les elfes, les hommes du sud, les nains et les étonnants hobbits. Et surtout, il avait pris le temps de se mettre face à Réginald, épée à la main, pour lui apprendre quelques bottes et parades bien utiles.
Mais le fauconnier avait refusé d’évoquer sa vie sentimentale, la mère de son enfant, sa propre jeunesse ou les origines de ses cicatrices.
Sans parler d’amitié, les deux hommes avaient commencé à développer une camaraderie qui rendit le reste du voyage bien plus agréable, malgré le temps, le rythme et les mauvais chemins.

***
Et puis finalement :

- Je ne connais pas ce village, mais je pense que c'est là. Nous sommes bien à l'Est de là où mon père m'emmenait, et je ne crois pas qu'il y ait d'autre hameau que celui-ci dans les parages. A moins que nous ayons dévié de notre route, je pense que nous y sommes.

« - Il y a de fortes chances, oui… » répondit Thorondil, incertain.

Cela faisait partie des choses qu’il n’avait pas franchement envie de partager avec le jeune homme. Ce que Réginald avait décrit comme un village n’était pour lui qu’une vague tâche sombre à l’horizon. Il avait renoncé depuis longtemps à sa vision périphérique mais la dégradation récente du reste de son champs de vision le mettait de plus en plus mal à l’aise. Parfois il se sentait 20 ans plus vieux qu’il ne l’était réellement. Il était dunadàn, et il n’avait que 35 ans, en d’autres termes il était à l’aube de sa vie du point de vue de son sang. Et pourtant, ses chances de survie étaient bien plus faibles que celles d’un simple mortel. Et si ce n’était pas le cas, il était condamné à vivre le reste de sa très longue vie dans le noir total, en tête à tête avec ses démons.

« - Notre direction est bonne. Et le seul autre hameau se trouve à plusieurs kilomètres au nord. Les chances d’erreurs sont minimes. Allons-y ! »

Et quand ils arrivèrent enfin à l’entrée du petit village, l’accueil fut pour le moins glacial. Encore plus que la sensation du déluge qui coulait sur eux. S’il restait un seul doute sur leur localisation, il se dissipait comme neige au soleil. La mine peu avenante, la posture agressive, les armes à portée de main, voilà une attitude loin d’être innocente !

- HALTE LA !!! hurla l’un des individus.

Les deux voyageurs stoppèrent leurs montures et se laissèrent docilement interroger sur les raisons de leur visite. Le fauconnier, sans se laisser impressionner, pointa le ciel noir au dessus de leur tête.

« - Nous n’avancerons pas plus aujourd’hui et nous cherchons un endroit sec pour passer la nuit ! » cria Thorondil pour couvrir le grondement de la pluie.

Forcément, sous une telle déferlante, il était difficile de ne pas croire sur parole deux voyageurs fatigués et trempés. Les cerbères leur cédèrent finalement le passage en grognant, leur indiquant même l’emplacement de l’auberge.
Le village était lugubre, sinistre et tout autres adjectifs synonymes. Ce qui était très inquiétant pour un si petit nombre d’âmes, dans la campagne arnorienne. La potence les jaugeait du centre du village, ombre massive au milieu d’un gris sale.

- Dans mes souvenirs, les hommes n'étaient pas aussi tendus auparavant. J'espère que nous n'aurons pas de soucis avec eux.

« - Inutile d’avoir de trop grands espoir. » grogna Thorondil.

Depuis son départ d’Annùminas, il avait un mauvais pressentiment sur cette mission, et cette intuition n’allait pas en s’améliorant, loin de là.
Elei, qui avait jusque là volé à bonne distance, se posa comme une ombre derrière les chevrons d'un toit.

En poussant la porte de l’auberge, l’atmosphère ne se réchauffa guère. Un rapide coup d’œil parmi les clients éclairés suffit à renseigner Thorondil sur le niveau d’armement de la pièce. Ici, il n’y avait pas de simples villageois. Il y avait des hommes, tous armés comme s’ils se préparaient à une attaque d’orques prochaine.
Mais il en fallait bien plus pour impressionner le fauconnier qui avait déjà trainé dans des lieux bien plus mal famé. Sans montrer le moindre signe d’hésitation, il se dirigea d’un geste ferme vers le comptoir et y commanda immédiatement deux grandes chopes d’hydromel malgré les verres déjà déposés pour eux.

« - Rassurez-vous sur ce point, nous ne sommes ni l’un ni l’autre. Mon apprenti et moi sommes sur la route depuis une quinzaine, nous sommes fatigués et nous espérions un peu d’alcool fort, un repas chaud et un lit sec. Nous allons rester prendre un peu de repos, un ou deux jours, et nous repartirons. » répondit-il d’un ton bourru à l’aubergiste. « A ce propos, une seule chambre, deux lits – des paillasses feront bien l’affaire si vous n’avez plus de lits – et ce que vous avez comme ragoût au menu. Et une bassine d’eau chaude pour ce soir. Et si vous vous posez la question, oui, j’ai de quoi payer. »

Et il tendit l’oreille pour jauger les réactions autour de lui. Il n’avait plus confiance en ses yeux, mais ses autres sens marchaient à merveille. Et il pouvait entendre qui autour de lui s’était détendu et retournait à ses activités, et qui, d’un autre côté devenait plus nerveux… A l’image de Réginald qui ne semblait pas vraiment à son aise, même s’il ne le dissimulait pas trop mal.
L’hydromel claqua devant eux dans ces grosses chopes en bois qui fuyait un peu. Une technique bien connue des taverniers pour obliger les clients à boire plus vite et consommer plus. Qu’à cela ne tienne, Thorondil avait une bonne descente. Plus qu’à se remplir l’estomac de la tambouille infâme qu’ils allaient leur servir puis s’éclipser dans la chambre qui leur serait attribuée pour établir un plan d’action. La méfiance locale ne leur permettrait jamais de flâner et fureter l’air de rien. Ils allaient devoir faire preuve de beaucoup plus de subtilité.

Un coup d’œil à Reginald lui fit comprendre le stress ressentit par le jeune homme. Il lui donna un coup de talon dans le mollet et lui indiqua de la tête la chope qu’il avait à peine touchée. S’il ne buvait pas, ou pas assez vite, les autres en déduirait qu’il avait la gorge serrée et donc qu’il y avait anguille sous roche. Autrement dit, signerait leur arrêt de mort.

« - Il est meilleur qu’à notre dernière étape ! »
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Ryad Assad
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Lun 6 Nov 2017 - 12:23

Reginald apprenait chaque jour aux côtés de Thorondil de Kervras, le preux héros d'Arnor. Il ne s'agissait pas toujours de leçons formelles, mais en observant le vétéran et en mimant ses gestes et ses attitudes, il s'efforçait de suivre les traces d'un homme qui incarnait tout ce qu'il y avait de bon et de noble dans le royaume. Même dans une auberge miteuse perdue aux confins du pays, il semblait savoir comment se comporter pour ne pas s'attirer trop d'ennuis. La confiance en lui qu'il dégageait sans en avoir l'air apaisa quelque peu le tenancier, qui leur servit deux chopes de bière en acceptant les explications à la fois simples et convaincantes. Deux hommes, un maître et son apprenti, qui traversaient le pays. Maître de quoi ? Apprenti de quoi ? Là n'était pas la question. Le type n'était pas forcément amène, mais il n'allait pas faire fuir les rares clients qui venaient se perdre dans ce coin paumé. Avec un geste évasif de la main, il lâcha :

- Installez-vous, je vais vous faire apporter de quoi vous réchauffer. Il doit bien me rester une chambre de libre, mais elle est pas bien grande. Vous devrez vous serrer un peu.

Cela ne semblait pas poser de problème, et les deux voyageurs s'éloignèrent avec leur chope. Un regard circulaire autour de la pièce leur apprit que leur bref échange n'était pas passé inaperçu, et qu'ils avaient apaisé une partie de la petite communauté… mais une partie seulement. Quelques hommes à la mine sombre continuaient à les observer sans douceur, mais sans agressivité non plus. Ils ne pouvaient pas ignorer que les deux nouveaux arrivants portaient de belles épées au côté, alors qu'eux-mêmes n'avaient que des armes de fortune. Leur nombre ne leur donnait qu'un avantage tout relatif. Reginald apprécia sincèrement de pouvoir s'asseoir sur un siège qui n'avait rien de confortable, mais qui lui paraissait infiniment plus agréable que la selle de cuir de son étalon. Il se laissa aller à un soupir de soulagement, et étendit ses jambes en cueillant la chope au creux de ses mains. Il avait tellement froid que le liquide lui donna l'impression d'être chaud, ce qui n'était pas déplaisant quand on venait de chevaucher pendant si longtemps. Après s'être accordé un bref instant de détente, il se retourna pour voir arriver son repas chaud, servi par une jeune femme qui n'était pas dénuée d'un certain charme. Reginald était par trop épuisé pour lui prêter attention, mais il ne manqua pas de noter le regard qu'elle leur jeta à tous les deux au moment où elle déposait leurs écuelles. Un regard préoccupé. Comme si elle s'inquiétait de leur présence ici… ou, plus exactement, comme si elle s'inquiétait de ce qui pouvait leur arriver…

- Je vous remercie, mademoiselle, fit le plus jeune.

Sa politesse et ses manières ne passèrent pas inaperçues parmi certains clients, mais ils pouvaient sans doute mettre cela sur le compte de l'éducation que lui inculquait son « maître ». La jeune femme eut un sourire un peu pincé, avant de s'éloigner. Sans attendre, Reginald attaqua son repas. La première bouchée qu'il engloutit avec appétit lui donna l'impression de goûter au banquet le plus délicat et le plus extraordinaire qu'on eût jamais préparé. Ce n'était qu'un ragoût simple, mais il lui semblait être une merveille culinaire à côté des rations de viande séchée, de pain et de fromage dont il avait dû se contenter jusque là. Il mangea tant et si bien qu'il ne s'interrogea pas même de savoir ce qu'on lui avait servi. Sans doute était-ce préférable, d'ailleurs, car dans ces régions où bien peu de choses poussaient et où la chasse était peu fructueuse, on avait tendance à agrémenter les repas avec du gibier… étonnant.

Les deux nobles terminèrent leur repas sans converser sur des sujets sensibles, car des oreilles indiscrètes traînaient tout autour d'eux. Il leur fallait préserver leur couverture pour l'heure, et attendre d'être dans l'intimité toute relative de leur chambre pour évoquer leurs plans pour la journée du lendemain. Reginald s'était d'abord inquiété d'entendre Thorondil annoncer qu'ils ne resteraient que quelques jours, mais il s'était dit que le fauconnier savait ce qu'il faisait, et qu'il retrouverait bien rapidement la trace des ennemis du royaume qu'ils pourchassaient. Il évoqua néanmoins la question lorsqu'ils refermèrent derrière leurs corps las et fourbus la porte qui les séparait du couloir :

- Sire, quelle est la prochaine étape ? Savez-vous d'ores et déjà où nous devons nous rendre, ou à qui nous devons nous adresser pour avoir des renseignements ?

Il s'assit sur la paillasse qui était posée au sol, calant son sac pour en faire un oreiller de fortune. Il avait naturellement laissé le seul lit de la pièce à Thorondil, son supérieur, son aîné et son mentor pour cette mission. De toute façon, en en juger par la qualité du sommier grinçant, il ne passerait pas une nuit bien plus confortable que lui… Et puis Reginald était si fatigué qu'il ne se formalisait pas de dormir par terre, tant qu'il pouvait fermer les yeux et se laisser aller à un sommeil réparateur. La conversation ne s'éternisa guère, car malgré tous leurs efforts pour rester en alerte, leurs yeux se fermaient inexorablement. Terrassés par la fatigue, ils s'endormirent lourdement, et le bruit constant de leur respiration fut bientôt tout ce que l'on entendit dans le réduit de leur petite chambre.


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Pendant que les deux hommes se reposaient de leur longue chevauchée, le reste de l'auberge avait repris ses conversations animées. L'arrivée de Thorondil avait interrompu les discussions qui, pour la plupart, tournaient autour des récents événements dans le village. C'était la raison pour laquelle tout le monde conservait sur lui une arme de fortune, et la raison pour laquelle personne ne s'attarda trop longtemps. Il était préférable de rester auprès des siens, de fermer les volets et de barrer les portes tant que la nuit était là. De drôles de choses rôdaient dans l'obscurité, et on racontait que des Gobelins avaient été aperçus pas très loin, maraudant en bandes armées qui déferlaient sur les villages mal défendus pour les mettre à feu et à sang. Les villageois avaient organisé des milices pour les dissuader d'approcher, mais depuis quelques temps il y avait une nouvelle menace à laquelle ils devaient faire face. Alors que tout le monde était parti, un des hommes était resté attablé. La tête basse, penchée sur son verre vide, il observait quelque chose que lui seul pouvait voir. Le tenancier quitta son comptoir en boitillant à cause d'une jambe blessée, et vint s'asseoir lourdement en face de lui :

- Tu devrais rentrer chez toi, lui dit-il.

- Pour faire quoi ? Répondit l'ivrogne sèchement. Hein ? Pour faire quoi ?

Le propriétaire des lieux haussa ses larges épaules en secouant la tête :

- Demain matin, on repart en battue. Vers l'Est. Vers l'Est, cher cousin… C'est dire à quel point tout le monde est déterminé à la retrouver.

- Elle est morte, Arno. Tu comprends ? Morte !

Il avait élevé la voix, mais sa colère soudaine retomba brusquement. Pendant un moment, il menaça de basculer de sa chaise, mais il fut retenu par la main puissante de l'aubergiste, qui s'efforça de le raisonner une nouvelle fois :

- Ça on n'en sait rien. Disparue oui, mais rien ne nous dit qu'elle est… Il hésita. Elle est peut-être toujours en vie, et si c'était le cas, tu voudrais l'abandonner ?

Ces paroles semblèrent faire de l'effet à l'ivrogne, qui sortit la tête de son verre avec l'air tout à coup de voir à qui il s'adressait. Son regard embrumé par l'alcool devint plus lucide pendant un bref instant, et il se leva en titubant. Sa chaise se renversa avec fracas derrière lui, mais par miracle il parvint à conserver son équilibre. Il hocha la tête, et donna un grand coup de poing sur la table :

- T'as raison… On peut pas abandonner comme ça ! Demain… Faut que j'y aille aussi… Oui, t'as raison Arno. Merci mon cousin !

Ils se serrèrent dans les bras brièvement, avant que le plus costaud des deux n'intimât au plus alcoolisé de rentrer chez lui :

- Demain, on s'est donné rendez-vous ici même. Tous les volontaires viendront prendre le repas, et puis on partira en battue. Si tu veux en être, il va falloir décuver, et te lever… alors va dormir, et rends-toi présentable. D'accord ?

L'intéressé hocha la tête, et s'éclipsa dans la nuit et la tempête qui continuait à souffler au dehors. On aurait dit le rugissement d'un gros animal désireux d'entrer dans les chaumières, et dont les griffes invisibles se jetaient contre les murs fragiles des petites demeures serrées contre les autres. Arno regarda son cousin partir avec une mine inquiète, puis se pencha sur sa jambe valide pour ramasser la chaise et la remettre en place. Lui aussi avait besoin de sommeil…


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Thorondil
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Jeu 9 Nov 2017 - 0:38
La politesse de Réginald dénotait dans ce genre d’endroit. Thorondil fronça les sourcils. Il n’aimait pas trop ça, des phrases de ce genre attiraient l’attention à la fois des gens suspicieux et des voleurs. Avoir l’air éduqué donne une idée souvent erronée de la taille de nos poches. Mais pour cette fois, le dùnadan ne fit aucun commentaire. Etant donné que la serveuse était jolie, l’élégance des paroles du jeune homme pouvaient aisément passer pour une tentative de se faire bien voir par la demoiselle. Il pouvait bien lui accorder ça tant que cela ne mettait pas en danger leur mission.
Mais quelque chose dans l’attitude de la jeune femme clochait. Thalion avait de l’instinct pour détecter les dangers cachés derrière des sourires crispés et des postures tendues. Il se passait quelque chose ici. Etait-ce en rapport avec l’Ordre ?

Le repas était un peu plus acceptable que dans la plupart des auberges dans lesquelles Thorondil s’était arrêté, mais aurait-il été infecte, le fauconnier l’aurait mangé avec exactement le même entrain. Rapidement, sans prendre le temps de savourer, pour ressentir la chaleur se diffuser de son estomac au reste de son corps. C’était un sentiment plus que bienvenue maintenant que ses vêtements dégoulinants l’empêchaient de profiter du bon feu de bois qui ronronnait dans l’âtre non loin. Mais avec cette sensation de chaleur vint aussi la fatigue. Les huit jours de chevauchées intensives sous la chaleur, la pluie et les nuits à la belle étoile, tombèrent sur ses épaules d’un seul bloc. Il étouffa à grand peine un bâillement et se hâta de finir son assiette pour monter à l’étage où les attendait une chambre et de quoi se laver.


Sitôt la porte refermée derrière eux, Réginald ouvrit immédiatement la bouche.

- Sire, quelle est la prochaine étape ? Savez-vous d'ores et déjà où nous devons nous rendre, ou à qui nous devons nous adresser pour avoir des renseignements ?

Et Thorondil leva les yeux au ciel. Encore ce "Sire" ! C'était une véritable manie ! N’en avait-il donc jamais assez de politesse et de ronds de jambes ? Il grogna et se dirigea vers le baquet fumant qu’il avait réclamé plus tôt à l’aubergiste pour se débarbouiller. Il parla à voix très basse, afin que ses paroles ne soient pas compréhensibles par quelqu’un qui les écouterait de l’autre côté de la porte.

« - Nous avons un contact ici que nous irons voir demain matin. Mais dans ce genre de petits villages, les comportements inhabituels se repèrent très vite, il ne coûte rien d’ouvrir l’œil. Et nous avons déjà une description assez précise des hommes que nous cherchons. Mais nous devons également attendre de voir avec qui ils interagissent. Ils ne viennent pas ici par hasard et nous devons en savoir plus si nous ne voulons pas que notre mission se finisse en fiasco… »

Il avait assez donné dans les fiascos ces derniers temps. Il était las des victoires à la saveur amer des défaites. Ou était-il simplement maudit comme ces hommes dont les elfes chantaient parfois les tristes mésaventures ? Il y avait des moments où il se posait la question…
Il avait prévu de discuter plus avant mais la fatigue contre laquelle il luttait de plus en plus commençait à gagner. A peine sa tête reposa-t-elle sur l’oreiller déformé que ses yeux se fermèrent. Il sombra rapidement dans le sommeil malgré l’inconfort du lit.

Mais son repos fut bien plus léger et agité que celui de son compagnon de voyage. Il ne restait jamais plus de trois heures de suite endormi ces derniers temps et se réveillait au moindre bruit. Il fut d’abord tirer de son sommeil par les hommes quittant l’auberge, puis par les bruits d’une conversation en bas, suivi d'un autre départ. Encore une fois quand le propriétaire des lieux alla lui-même se coucher.

Et enfin au petit matin, quand une agitation inhabituelle se fit entendre au dehors. Elle dura un moment avant que les pas de l’aubergiste ne fassent grincer le plancher et que le brouhaha de conversation ne se déplace à l’intérieur du bâtiment. Il se passait quelque chose en bas. Il ne fallut pas longtemps pour le guerrier aguerri qu’il était pour chasser les restes de sommeil de son esprit et se pencher pour secouer l’épaule de son compère.

« - Debout ! On descend, maintenant ! » pressa-t-il.

Le temps de s’habiller à la hâte les deux hommes gagnèrent la salle principale où était massé ce qui semblait être la majorité des hommes du village, armés comme ils le pouvaient. La détermination se lisait sur leurs visages. Il se préparait ici quelque chose d’énorme à l’échelle d’une si petite bourgade. Et l’histoire derrière tout ça pourrait très bien être plus inquiétante encore.
Thalion se tourna vers l’aubergiste et demanda le plus légitimement du monde :

« - Mais que se passe-t-il donc ici ? »

Ce n’est qu’à ce moment-là que les autres individus semblèrent prendre conscience de la présence des deux étrangers. Ils se tournèrent comme un seul homme dans leur direction. Toute conversation cessa. La tension monta d’un cran dans la pièce. Et le dùnadan ne broncha pas, se contentant de fixer son interlocuteur dans l’attente d’une réponse qui tardait. Pourquoi l’aubergiste hésitait-il à répondre ? Etait-ce la peur ? La méfiance ? Ou la fierté de gens qui voulaient régler leurs problèmes entre eux, comme le suggérait la sinistre potence qui décorait la place du village ?
La sensation de Sûliavas contre sa hanche le rassurait, à l’inverse de tout ce qui se passait autour de lui. Cette mission, d’apparence si simple, qui les avait menés jusqu’ici, prenait une tournure qui lui déplaisait de plus en plus. Et vu comment les choses avaient eu tendance à dégénérer systématiquement ces dernières années, le fauconnier préférait s’attendre au pire et être prêt à tout.
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Ryad Assad
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Jeu 9 Nov 2017 - 13:30

La fatigue ne favorisait jamais les longues conversations, mais Reginald avait tenu à se renseigner sur les modalités de leur mission avant d'aller se coucher. Probablement car il savait qu'il ne parviendrait pas à trouver le sommeil s'il n'avait pas au moins une petite idée de ce qu'il devrait affronter le lendemain. Le village dans lequel ils venaient de débarquer était de toute évidence sur ses gardes, et la menace à affronter ne se limitait pas uniquement aux séides de la Couronne de Fer, mais également à l'hostilité constante des villageois qui risquait d'être un frein supplémentaire à leur enquête. Reginald n'était pas sans savoir que la mentalité des gens des confins du royaume était quelque peu particulière, mais il ne se souvenait pas d'une telle tension et d'une telle froideur. Bien au contraire, il avait en mémoire plusieurs épisodes où son père et lui avaient trouvé bon accueil, car la menace gobeline qui planait sur la région incitait à la solidarité entre Hommes. Les choses avaient-elle changé à ce point en quelques années seulement ? N'était-ce qu'une spécificité de cette bourgade, différente des autres du fait de circonstances qui lui étaient propres ? Difficile à dire. Ce n'était d'ailleurs pas véritablement l'objet de leurs préoccupations, et Thorondil se contenta de donner des détails factuels qui concernaient leur mission, sans s'attarder inutilement sur le comportement des villageois qui, de toute façon, ne les concernait pas véritablement.

Il expliqua seulement à Reginald qu'ils devraient rencontrer un contact, sans préciser de qui il s'agissait. La lettre de Nivraya donnait quelques renseignements au sujet de l'intéressé, assez pour le retrouver, mais trop peu pour savoir à quel point il pourrait les aider. Ce serait leur point de départ dans la matinée, et à partir des informations qu'il leur communiquerait ils se mettraient en chasse. Le jeune homme avait hâte de pouvoir enfin partir en croisade contre ces maudits ennemis de la royauté, pour leur porter l'estocade. Il dissimula son impatience et son excitation derrière un masque de tempérance que son épuisement rendait crédible. Un simple hochement de tête, et il laissa Thorondil poursuivre. Le fauconnier s'inquiétait de voir la mission dégénérer s'ils ne maîtrisaient pas tous les facteurs auxquels ils feraient face. Reginald applaudit intérieurement sa prudence, car lui-même n'aurait sans doute pas réfléchi avant de se porter à la rencontre de leurs ennemis. Mais effectivement, il y avait des risques à prendre en compte, et l'expérience de Thorondil le mettait en garde contre les décisions irréfléchies… Était-ce cela que signifiaient toutes ses cicatrices ? Avait-il, gravé dans sa chair, le souvenir douloureux de chaque petit moment d'inattention ? Reginald avait toujours trouvé que les marques qui abîmaient le visage du fauconnier – qui avait dû être beau par le passé –, avaient quelque chose de noble et de viril. Lui-même déplorait parfois de ne point avoir de manifestation de son courage ainsi ancrée dans sa peau. Il s'était pris à rêver d'une petite cicatrice sur sa tempe, assez discrète pour ne pas le défigurer purement et simplement, mais assez visible pour que les dames de la cour s'émussent de son sort en le voyant rentrer à la capitale. Le fauconnier lui avait rapidement fait comprendre, à la faveur d'une soirée où il avait négligemment dévoilé ses marques de guerrier tandis qu'il se changeait, que l'on ne choisissait pas ses cicatrices. On ne choisissait pas leur emplacement, pas davantage qu'on ne choisissait leur nombre, leur taille et leur forme. Elles étaient la marque d'une volonté étrangère, d'une agression déterminée à tuer, qui laissait en signature les réminiscences d'une peur viscérale… la peur de la mort, à laquelle on avait échappé de peu. Les crocs de la nuit s'étaient refermés plus d'une fois sur le vétéran, à en juger par les lignes plus ou moins fines, plus ou moins régulières, qui semblaient dessiner un entrelacs complexe sur tout son corps. Reginald avait déglutit difficilement, et avait détourné le regard, gêné. Tout à coup, il lui semblait que la perspective d'avoir une cicatrice n'était plus aussi réjouissante et aussi glorifiante. Elles ne lui apparaissaient pas horribles, ni honteuses, mais terribles et douloureuses. Alors que leur mission touchait au but, il se rendait compte qu'il n'y avait pas de gloire à les rechercher, car à quelques centimètres près, une cicatrice boursouflée que l'on exhibait fièrement se transformait en un coup mortel. Thorondil les cumulait, et devait sans doute sa survie à ses extraordinaires talents de bretteur, dont on discutait tant à la cour. Sa prudence raisonnable devait lui éviter une bonne partie des dangers également, car il était plus facile de se prémunir d'une menace que l'on avait anticipée. Peut-être devait-il cela aussi, et cela frappa Reginald comme si on lui avait jeté une pierre en plein visage, à la chance.

Pour la première fois, il se prit à penser que survivre sur un champ de bataille ne dépendait pas uniquement de son entraînement, de la force de son bras et du courage dans son cœur, mais aussi de la chance. De la décision des Valar qui lui accorderaient ou non le droit de se relever après avoir reçu un trait en pleine poitrine, dont la pointe dévasterait sa chair et ses os, mais laisserait miraculeusement intacts ses organes vitaux. Un guerrier pouvait tout affronter s'il était convaincu que son destin reposait entre ses mains, refermées sur la poignée de son épée… Mais que pouvait-il faire si son sort était décidé par la fortune ?

Reginald s'endormit rapidement ce soir-là, mais sa nuit fut agitée par des cauchemars inhabituels. Il se vit en songes, affrontant un enfant qui ne devait pas encore avoir atteint l'âge de raison. Un bambin armé d'un simple couteau qui avait dans les yeux une lueur malicieuse, et qui semblait déterminé à lui arracher la vie. Et lui, dans son armure de guerre, brandissait son épée sans pouvoir faire un seul geste. Son bras bloqué ne répondait pas, ses mains moites ne parvenaient pas à assurer sa prise, et il se contentait de reculer. Lourd. Maladroit. Incroyablement vulnérable malgré l'acier qui le recouvrait. Et l'enfant se jetait sur lui comme un frelon, le tailladant avec une précision mortelle. Dans son rêve, la douleur le transperçait, et il sentit la morsure d'une lame lui ouvrir la joue. Immédiatement, la plaie sembla s'agrandir, comme si une créature maléfique allait jaillir de son visage. Et puis elle se résorba en lui laissant une odieuse cicatrice qui déformait son visage. Il vit son reflet, son visage boursouflé, sa bouche qui pendait, débile. Son œil se retrouva à dégouliner au niveau de son menton, comme si sa peau était devenue un bouillon liquide dans lequel surnageaient deux îlots de nacre aux pupilles dilatées de terreur. Et le gamin continuait de l'attaquer, et chaque nouvelle blessure semblait accélérer sa liquéfaction. Il se décomposait, fondait comme neige au soleil, et ne pouvait émettre en tout et pour tout qu'un glougloutement ridicule. Il avait l'impression de se noyer en lui-même, et d'être secoué par des spasmes incroyablement violents alors que son corps essayait de purger ses poumons pour continuer à respirer. Le gamin s'avança, le dominant de toute sa taille. Avait-il jamais été aussi grand ? Il le toisa, et leva le bras comme pour l'achever. Sa bouche s'ouvrit en un sourire carnassier, et il cria :

« Debout ! On descend, maintenant ! »

Reginald ouvrit les yeux en sursaut.

- Ou-Oui, pardon…

Il était en nage, et il lui fallut un moment pour retrouver ses esprits. Thorondil. La pluie qui tapait à l'extérieur, moins fort que la veille. La chambre réduite dans laquelle ils avaient tous les deux dormis. Le jeune homme passa la main sur son visage, et lâcha un soupir de soulagement en sentant que ses yeux et son nez étaient à la bonne place. Fébrilement, il s'empara de sa tunique de cuir qu'il enfila maladroitement par-dessus la chemise qu'il n'avait pas quittée. Il boucla sa ceinture avec des doigts qui tremblaient encore, et passa de l'eau sur son visage pour essayer de chasser les relents de ce cauchemar qui lui collaient à la peau. Intérieurement, il ne cessait de se répéter que ce n'était qu'un mauvais rêve, mais il se sentait faible, presque nauséeux. Il descendit à la suite du fauconnier, qui pour sa part semblait entièrement concentré sur l'agitation que l'on percevait à l'intérieur de l'auberge, et qui n'augurait rien de bon.

En arrivant, ils remarquèrent immédiatement qu'une bonne partie du village s'était massée à l'intérieur. Beaucoup étaient attablés, profitant du repas que déposait devant eux une serveuse débordée. Elle capta l'arrivée des deux étrangers, et tourna sur elle-même à la recherche d'une place libre pour eux, sans parvenir à en trouver. Cela ne semblait pas incommoder Thorondil, qui demanda à haute voix de quoi il retournait. La question était tout à fait pertinente, car un tel rassemblement à cette heure n'était pas normal. Il y avait là un groupe fort de six ou sept douzaines d'hommes, tous équipés pour une longue marche et armés du peu qu'ils avaient pu emporter. Leurs visages durs trahissaient la gravité de leur mission, et pourtant aucun d'entre eux ne semblait vouloir répondre. L'aubergiste se tourna vers un homme qui avait de toute évidence passé une nuit difficile, et qui s'appuyait lourdement sur un bâton de marche. Lui-même regardait ses compagnons, cherchant quelqu'un qui pût parler pour lui. Un des types du premier rang, à la voix rocailleuse, grinça :

- C'est pas tes oignons, le balafré.

Il y eut un murmure d'assentiment de la part de certains. D'autres hochèrent la tête en lançant un regard noir à Thorondil.

- Ouais, restez en-dehors de ça ! Lança un autre en levant le poing.

La vindicte populaire grondait, et les deux voyageurs risquaient de se retrouver rapidement pris au milieu d'une vendetta qui ne les concernait pas. Ils furent sauvés par la jeune serveuse, qui s'interposa et leur trouva une place où ils pouvaient s'asseoir. Elle ramassa les rares mèches blondes qui s'étaient échappées de son chignon, et leur intima du regard de rester assis, tandis qu'elle leur lançait d'une voix faussement joyeuse :

- Un peu de soupe ? Avec un morceau de pain, ça ira ?

Reginald hocha la tête sans mot dire. Il ne pouvait s'empêcher de garder un œil attentif sur les villageois, qui en retour leur lançaient des regards pleins de condescendance. Ils n'appréciaient sûrement pas de voir des étrangers venir se mêler de leurs affaires, et poser des questions dérangeantes. Thorondil avait essayé de se renseigner ouvertement, et on lui avait fermé la porte. Il ne restait plus qu'à écouter les conversations pour se faire une idée. L'aubergiste essaya de calmer tout le monde en évoquant la mission :

- Allons, allons, restons calmes. Est-ce que vous avez formé vos groupes de trois ?

- Est-ce qu'on ne pourrait pas faire des groupes de cinq plutôt ? Demanda un autre.

Le tenancier écarta les bras :

- Si on fait des groupes de cinq, vous ne couvrirez pas assez de terrain.

- Oui mais les Gobelins se déplacent en bande en général…

L'inquiétude était palpable. Personne ne répondit, tous les regards tournés vers le propriétaire des lieux qui se retrouvait à devoir organiser une expédition à laquelle il ne pouvait pas participer. La faute à une jambe blessée. Il essaya d'apaiser tout le monde :

- Ce ne sont pas les Gobelins que nous recherchons, et tu sais bien qu'ils ne sortent pas en plein jour. Il faudrait plus de nuages pour qu'ils osent s'aventurer dehors. Personne ne vous demande de jouer les héros. On cherche juste une tanière, un repaire, ou quelque chose du genre. Si vous trouvez quelque chose d'intéressant, vous prévenez les autres. Est-ce que c'est compris ?

Il y eut un « ouais » général.

- Vous avez bien pris tout le matériel ?

Quelques gars montrèrent des cordes épaisses, d'autres agitèrent des filets confectionnés à la hâte. La menace qu'ils partaient affronter demeurait inconnue, mais l'œil expert de Thorondil et – dans une moindre mesure – de Reginald ne pouvait pas manquer de remarquer qu'il s'agissait d'un équipement dérisoire. Une lame affûtée aurait tôt fait de se débarrasser de cette corde et de ces filets, ces derniers risquant même de se rompre sous une pression trop importante. Hélas, les hommes pensaient que ce serait suffisant, et ils se mirent bientôt en route. Ceux qui s'étaient attablés pour prendre des forces après une journée de battue se levèrent et rabattirent leurs capuchons sur leurs têtes pour se préparer à affronter la pluie. Un vent froid s'infiltra dans la pièce quand ils sortirent, et on entendit distinctement les aboiements de quelques chiens qui les aideraient à repérer les traces que les conditions climatiques n'avaient pas encore effacées.

Bientôt, la pièce retrouva un calme surnaturel.

Reginald mangeait avec appétit la soupe que la serveuse avait amenée discrètement. Il n'avait presque pas prêté attention à son retour, trop concentré qu'il était sur la conversation qu'entretenaient les villageois. Le regard qu'il adressa à Thorondil après leur départ était éloquent. Quelque chose de grave se tramait ici. A voix basse il souffla :

- Vous pensez qu'ils sont au courant que… vous savez… qu'« ils » sont dans les parages ? Vous pensez qu'ils les cherchent ?

Penché sur la table comme un conspirateur, pour s'assurer que personne n'entendrait sa question, il sursauta quand un grand coup de poing rageur s'abattit sur le comptoir, de l'autre côté de la pièce. Thorondil et lui se levèrent comme un seul homme, portant la main à leur arme, prêt à tout. Pourtant, il n'y avait pas de menace à affronter. Il ne s'agissait que de l'aubergiste qui venait d'exprimer violemment sa rage en frappant de toutes ses forces son plan de travail. Son visage trahissait ses émotions. Ce n'était pas tant la colère qui l'animait, que le désespoir de ne pas pouvoir se joindre aux autres. Sa jambe boiteuse l'en empêchait. La serveuse sortit en trombe des cuisines, craignant que quelque chose ne fût arrivé. Son regard inquiet avisa les deux voyageurs prêts à dégainer, et glissa vers le tenancier.

- Arno ? Interrogea-t-elle.

C'était peut-être le bon moment pour glaner des informations…


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Thorondil
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Lun 13 Nov 2017 - 0:05
Comme il s’y attendait, l’accueil fut glacial. De nombreux villageois se révélèrent même particulièrement hostiles à leur égard, signe que l’affaire était d’importance. Thorondil encaissa critiques et menaces sans broncher ni paraitre le moins du monde impressionné. Il jaugea même le plus agressif du regard, l’histoire de lui rappeler qu’il n’avait pas la moindre chance contre lui et que le nombre d’alliés pour le suivre ne lui épargnerait pas une bonne fracture de la mâchoire s’il se décidait d’aller plus loin dans ses menaces. L’atmosphère devint particulièrement électrique. Les autres hommes debouts se rapprochèrent instinctivement de lui, formant un groupe compact face aux étrangers.
La situation aurait pu facilement dégénérer en bagarre tant les locaux étaient sur les nerfs et bien décidés à ne laisser personne se mêler de leurs affaires. Heureusement, pour les uns comme pour les autres, la serveuse s’interposa presque aussitôt.
Les deux voyageurs la suivirent jusqu’à une table libre où elle prit rapidement leur commande. Tout son langage corporel leur hurlait de ne pas intervenir, de ne pas même s’adresser aux hommes en colère qui planifiaient leur mission.

La méthode directe ayant échoué, le Maître Fauconnier s’isola dans un silence de plomb. En quelques secondes, il se conditionna à capter toutes les conversations alentours. Il devait absolument savoir ce qu’il se passait ici. Tout cela lui paraissait suspect et son instinct lui disait qu’il devait se pencher sur la question.
Et la conclusion était sans appel ! Ces hommes se préparaient à une traque. Mais quelque soit l’individu ou la bête qu’ils avaient l’intention de chasser, leur matériel dérisoire ainsi que leur manque d’expérience et de préparation flagrantes ne pouvaient les mener qu’à une catastrophe… si ce n’était au tombeau. Et s’il n’avait fallu qu’un coup d’œil à Thorondil pour s’en apercevoir, leur adversaire n’en aurait sans doute pas besoin de beaucoup plus. Quant à savoir ce qu’il adviendrait des trios s’ils venaient à croiser la route de gobelins particulièrement téméraires… Le fauconnier avait déjà vu ce genre de cas, et ce qu’il resterait des malheureux ne serait certainement pas beau à voir.

Il  accepta son bol de soupe sans même un regard à la serveuse, et se mit à manger le repas chaud mécaniquement, toujours totalement absorbé par son écoute. Et quand la foule quitta l’auberge, tous ces hommes déterminés s’éparpillèrent aux quatre vents.

« - Merde ! » marmonna le fauconnier « … Ces gars sont des morts en sursis… »

- Vous pensez qu'ils sont au courant que… vous savez… qu'« ils » sont dans les parages ? Vous pensez qu'ils les cherchent ?

Thalion braqua son regard couleur mithril en direction de Reginald, comme s’il se réveillait d’une transe. Il en avait presque oublié la présence du jeune homme dans sa concentration. Le jeune noble n’avait d’ailleurs pas fier allure ce matin-là. Il semblait pâle, et un peu faible. Cela avait sans doute un rapport avec l’agitation qu’il avait affiché au réveil. Un agitation bien connue du dùnadan qui connaissait depuis bien longtemps les symptômes que laissaient les cauchemars terribles que l’on était incapable d’oublier au réveil.
Thorondil réfléchit néanmoins à ce que venait de dire Reginald, avant d’agiter la tête avec hésitation. Il n’était pas vraiment sûr que les deux choses soient liées, mais il n’avait aucun moyen d’en être certain. Cependant, avant qu’il n’ait le temps de développer sa réponse, un bruit sourd et vif le fit sauter sur ses pieds, la main sur le pommeau de Sûliavas, prêt à dégainer au moindre signe de danger.

Ce n’était que l’aubergiste qui, de rage ou de frustration, avait abattu son poing sur le comptoir, le visage crispé. Le fauconnier lâcha sa garde, se redressa et croisa les bras devant sa poitrine en fixant le fameux Arno. Il laissa planer un moment avant de prendre la parole.
Dans l’auberge il n’y avait plus qu’eux, Arno et la serveuse. Plus personne pour l’empêcher d’obtenir des réponses. Et pour ça, il fallait taper là où ça faisait mal. Thorondil n’appréciait pas cette technique, mais parfois il fallait savoir pousser les gens dans leurs retranchements pour avoir des réponses honnêtes. Et cet homme-là ne demandait qu’à obtenir de l’aide, même si c’était seulement inconsciemment.

« - J’ignore ce que vous cherchez… ou ce que vous chassez… mais je doutes que vous soyez idiot. Ces gars que vous avez envoyé là dehors, ils ne sont ni prêts ni équipés. A moins d’être à la poursuite d’un simple voleur de poules, ils ne feront pas le poids… contre rien de ce qui peut parcourir ces terres d’ailleurs… »

Ce n’était pas bien difficile. Car à moins que certains ne soient d’anciens mercenaires ou ne possèdent des talents bien cachés, même Elendîn, son demi-frère rat de bibliothèque, pourrait en venir à bout ! Même le nombre pouvait parfois se révéler plus un handicap qu’une force si l’on n’était pas habitué à se battre ensemble. En réalité, après avoir observé ces hommes, le guerrier avait acquis la conviction que tout ce qui se révèlerait plus gros ou intelligent qu’un sanglier ne leur laisserait pas la moindre chance. Et encore, il aurait parié sur le sanglier, dans le doute…
Avec un peu d'espoir, le propriétaire de l’auberge serait assez sage pour voir l’intérêt de se confier à deux hommes qui semblaient bien plus expérimentés dans l’art du combat que ne l’était tous les autres réunis.

Leur mission était capitale mais s’il y avait des vies en jeu, aucun des deux nobles arnoriens ne pouvaient l’ignorer. Sans compter que l’avance confortable qu’ils avaient gagnée en maintenant une allure de marche quasi martiale sur le chemin leur permettait d’envisager d’aider ces gens s’ils le jugeaient utile sans compromettre leur objectif.
Après tout, ce que Nivraya ignorait… Encore elle ! Même à l’autre bout du pays, Thorondil ne pouvait s’empêcher de se soucier des opinions de la Dame de Gardelame. Cela l’agaça plus que de raison, ce qu’il l’agaça encore plus !  Cette femme avait creusé un trou dans son esprit, comme un ver, et refusait de s’en extraire. Et maintenant qu’elle était venue tenir compagnie aux autres fantômes qui le hantaient déjà, elle semblait ne plus vouloir en partir…

Heureusement pour eux, le cheminement des pensées du fauconnier resta inconnu des autres occupants de la pièce. Et l’aubergiste ne semblait pas encore se décider à parler. Qu’à cela ne tienne, ils avaient tout leur temps. Thorondil s’appuya plus négligemment sur le coin de la table, prouvant par son attitude qu’il ne partirait pas sans réponse.


Dernière édition par Thorondil le Lun 13 Nov 2017 - 22:08, édité 1 fois
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Ryad Assad
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Lun 13 Nov 2017 - 21:35

« Des morts en sursis »

L'expression était bien choisie, même si elle renseignait sur l'issue funeste de leur expédition punitive. Il fallait encore espérer qu'ils reviendraient bredouille et entier, qu'ils auraient la chance de ne pas croiser ce qu'ils traquaient. Les Gobelins étaient des adversaires redoutables, disait-on, et si Reginald n'avait jamais eu l'occasion d'en affronter, il croyait son père sur parole quand celui-ci lui disait qu'il fallait se méfier de leur fourberie, et leur perfidie, mais aussi de leur prodigieuse ingéniosité. Ces créatures étaient capables de merveilles quand il s'agissait d'inventer des armes horribles, des dispositifs de mort, et des pièges élaborés. Le nombre les effrayait moins que la bravoure de leurs adversaires, car les Gobelins se nourrissaient de la peur qu'ils inspiraient. Des villageois qui ne faisaient pas les fiers face à un vétéran presque aveugle et un nobliau à peine adulte n'opposeraient pas une résistance acharnée. Des victimes aisées pour ces monstres. Et, de toute évidence, les habitants d'ici en avaient bien conscience.

C'était du moins ainsi que Reginald interprétait l'accès de colère du tenancier. Sa propre incapacité à participer à la traque, mais sans doute aussi la conscience aiguë qu'il venait peut-être de dire adieu à bon nombre de ses connaissances. Dans un tel endroit, les rapports humains étaient bien plus solidaires que dans une grande cité comme Annúminas, et il y avait fort à parier qu'il connaissait personnellement tous les braves qui s'étaient embarqués dans la battue. Assurément, il pleurerait à chaudes larmes chaque mort comme s'il s'agissait de son propre frère.

Thorondil avait lâché son arme, un signe que le jeune homme capta du coin de l'œil, et qui l'incita à se détendre également. De toute évidence, il n'y avait pas de danger, et ce n'était certainement pas la jeune serveuse qui allait les malmener ; pas davantage que l'aubergiste dont la jambe ne lui permettrait même pas de résister à une bonne poussée. Non, décidément il n'était pas lieu d'intimider ces gens plus que nécessaire. Ils semblaient déjà bouleversés par des événements d'une grande importance à l'échelle de leur petite communauté. Les paroles du fauconnier visaient l'apaisement, mais elles ne se montraient pas non plus inutilement complaisantes. Il n'y était pas allé par quatre chemins, et en brandissant la perspective d'une mort certaine pour ces chasseurs, il faisait preuve d'un manque de tact que les courtisans de la capitale auraient pu qualifier de dommageable, mais qui en la circonstance se révéla particulièrement utile. Le propriétaire des lieux, d'abord surpris qu'un étranger se montrât aussi direct et aussi franc, ravala son envie de lui dire de se mêler de ses affaires pour gronder :

- Je sais tout ça ! Vous croyez que j'ignore de quoi les Gobelins sont capables ? A qui croyez-vous que je dois cette blessure ?

Il avait désigné sa jambe avec un geste de dégoût, comme si sa faiblesse était une maladie répugnante qui le rongeait de l'intérieur. A voir la façon dont il se déplaçait, il avait dû subir les effets des poisons gobelins, qui avaient dû ravager ses chairs de manière irrémédiable avant qu'on parvînt à arrêter leur effet. Il avait eu de la chance d'être pris en charge rapidement, et sans doute que d'autres que lui n'avaient pas eu la même fortune. Ce détail incitait à penser l'homme en question était un ancien soldat, car les créatures de la nuit n'utilisaient pas de poisons lorsqu'elles sortaient en quête de butin. Les maraudeurs se faufilaient à la faveur de l'obscurité, et descendaient dans les villages pour s'emparer du bétail, des récoltes, et des enfants. Ils ne tuaient pas inutilement, sans quoi ils n'auraient pas eu de victimes à ponctionner lors de leur prochain raid. L'équilibre subtil qu'entretenaient les Gobelins était presque malsain, et ils agissaient comme des parasites sur leur corps d'un animal : ils exploitaient en toute impunité la force de celui-ci, mais s'arrangeaient pour lui laisser juste assez de vigueur pour ne pas mourir. L'économie de pillage qu'ils mettaient en place rendait toute défense militaire délicate, sauf à maintenir en permanence de très fortes garnisons dans tous les villages qui se trouvaient aux frontières des montagnes.

Or l'armée d'Arnor avait fort à faire ailleurs, notamment sécuriser les voies entre les principales cités, assurer la stabilité des régions du cœur du pays qui avaient été touchées par une agitation inhabituelle du fait de la crise de succession, et assurer la sécurité de la famille royale. Ce dernier point signifiait que l'on avait augmenté les effectifs de la garde à Annúminas, au détriment de villages comme celui-ci. On murmurait même que certaines des régions les plus délaissées vivaient sous un régime presque autonome, et refusaient d'accueillir les garnisons royales lorsqu'elles se présentaient à leurs portes. L'heure était sombre pour l'Arnor, même si la quiétude de la capitale occultait les réalités des régions les plus marginales. L'aubergiste laissa échapper un soupir las qui englobait toutes ces préoccupations, avant de lâcher :

- Je sais reconnaître une belle épée quand j'en vois une, messire.

La politesse lui était venue naturellement, maintenant qu'il s'était apaisé.

- Je me doute que vous n'êtes pas étranger au monde des armes, et sans doute que votre lame ne serait pas de trop. Mais je sais aussi que les gens comme vous vont au devant des ennuis, et je préférerais vous savoir loin d'ici. Ces gars ne sont « ni prêts ni équipés », comme vous dites, mais contrairement aux soldats qu'on entraîne et qu'on arme, eux n'abandonneront pas facilement… Ils ne disparaîtront pas au bout de quelques jours, avec le sentiment d'avoir tout arrangé. Vous avez l'air de vouloir aider, c'est un noble sentiment… Mais à moins d'en toucher deux mots au Roi lui-même, vous ne changerez pas la situation ici.

Son ton était sans appel. Dans un sens, il n'avait pas tort. Il n'était pas difficile de deviner que Thorondil et Reginald ne s'éterniseraient pas dans les parages. Il avait eu la délicatesse de ne pas leur demander ce pour quoi ils étaient ici, mais dès qu'ils auraient achevé leurs affaires, ou pris assez de repos pour repartir, ils abandonneraient ce qui n'était même pas un point sur une carte, et se rendraient vers des terres plus sûres, où la menace des Gobelins n'était qu'une simple histoire que l'on racontait autour d'un verre de bière en hochant la tête de manière entendue. Reginald considéra cette réflexion pendant une bonne seconde. Faisait-il réellement partie de ces gens qui arrivaient dans un endroit en amenant avec eux leurs certitudes et leur bonne volonté, mais qui repartaient sans rien réussir à changer ? Il se revoyait chevaucher fièrement avec son père, dans des régions similaires à celles-ci, avec la certitude que sa présence et celle d'une escorte armée tenait les bandits éloignés des routes, des chemins et des bois. Mais n'était-ce qu'une illusion qu'il entretenait pour lui-même ? Dès son départ, les malandrins revenaient-ils plus forts, riant du ridicule de ces hommes en armure qui pavanaient du haut de leurs montures ?

Ses poings se serrèrent, et il répondit sans en avoir reçu la permission de la part de Thorondil :

- Vous pensez qu'il est préférable de ne rien faire ? Mais si tout le monde pensait ainsi, alors…

Reginald fut interrompu par Thorondil. Était-ce parce qu'il était allé trop loin ? Était-ce parce qu'il risquait d'emmener la conversation dans une direction trop douloureuse pour l'aubergiste ? Ou bien était-ce seulement car en s'émouvant ainsi de l'injustice fondamentale à laquelle ces gens étaient soumis, il menaçait de révéler leur véritable identité, et de trahir le secret de leur mission ? Le fauconnier n'avait pas le temps de le lui expliquer, mais Reginald comprit qu'il avait eu tort, et ravala son indignation en essayant de se dominer. Il n'arriverait à rien en laissant ses émotions parler, et on lui avait répété plus d'une fois qu'il fallait être capable de faire preuve de pragmatisme… mais mis en situation, il n'était pas facile pour lui de réduire au silence son intuition et ses valeurs. Son père l'avait bien éduqué… sans doute trop bien. Il y eut un moment de silence, durant lequel Thorondil et l'aubergiste s'observèrent, avant qu'une autre voix prît la parole. C'était la serveuse. Elle serrait ses coudes, et son regard allait des deux voyageurs à son employeur, sans parvenir à soutenir le regard d'aucun d'entre eux. Sa voix frémissante commença :

- Arno… Tu devrais au moins leur dire pour Susan… Ils ont peut-être vu quelque chose…

- Jude…

La jeune fille se recroquevilla sur elle-même, mais elle trouva le courage d'aller jusqu'au bout de son idée :

- Peut-être qu'ils pourront nous aider… Je t'en prie, Arno. C'est ma cousine…

- Ça suffit, maintenant ! Va donc faire le plein de bois, et laisse les hommes parler.

L'intéressée baissa la tête tristement, pour cacher ses larmes derrière ses boucles blondes. Elle n'ajouta rien, et s'empara d'un manteau avant de sortir précipitamment à la recherche du bois de chauffage que l'on stockait dehors. Par ce temps, il devait être imbibé d'eau, aussi était-il préférable de le rentrer largement à l'avance pour lui donner le temps de sécher, sans quoi ils risquaient de se retrouver privés de feu. La porte se referma sans que Jude pût voir le visage désolé de Arno. Son autorité était incontestable, et il aurait perdu la face s'il lui avait présenté des excuses, mais il était indéniable qu'il s'en voulait de s'être emporté ainsi après elle. Elle n'avait fait qu'exprimer une inquiétude parfaitement compréhensible, et sans doute qu'à sa place il aurait également voulu croire en ces deux étrangers qui, étonnamment, se montraient désireux de participer à une entreprise dangereuse sans même savoir de quoi il retournait. Il les observa des pieds à la tête. Ni l'un ni l'autre n'étaient très impressionnants. Le plus âgé, avec son visage marqué par la guerre, verrait-il à plus de quelques pas sous le déluge qui s'abattait du ciel ? Son jeune acolyte plein de fougue devait lui servir de guide, mais il n'avait pas l'air très expérimenté. Or, dans ces terres sauvages, l'expérience faisait bien souvent la différence entre la vie et la mort. Arno avait eu l'occasion de voir des mercenaires dans son existence, et s'il avait eu le choix, il n'aurait jamais choisi d'embaucher ces deux-là. Toutefois, ce n'était pas comme si les bonnes âmes pullulaient dans les environs. Le tenancier se mordit la lèvre, et finit par jurer à voix basse, abandonnant son attitude défensive pour se montrer plus ouvert. Finalement, les paroles de Jude avaient eu un impact positif, et il glissa :

- Je vous préviens, la récompense ne sera pas élevée.

Il préférait commencer par là. Si ces hommes étaient attirés par l'argent, ils pouvaient partir immédiatement. Le village n'était pas très riche, et même en combinant toutes leurs économies, ils auraient à peine eu de quoi embaucher les services d'un bon mercenaire de la capitale. Il ne fallait pas s'attendre à une fortune en pièces d'or pour service rendu. Quelques remerciements, un bon repas chaud, et peut-être une chèvre. A la mention de cette dernière, Reginald ne put s'empêcher de sourire. Il voulut rétorquer que de toute façon, ils ne faisaient pas ça pour l'or, mais il se ravisa. Il aurait affiché trop ouvertement qu'ils n'étaient pas dans le besoin, et aurait sans doute divulgué qu'ils appartenaient à la noblesse – et qu'ils n'étaient pas là par hasard. Il lança un regard en coin à Thorondil, calquant instinctivement son attitude sur la sienne. Il progressait.

- C'est arrivé il y a cinq jours, finit par déclarer Arno sur un ton solennel. Susan est… c'est une femme bien. C'est une bonne épouse. Elle était partie avec son frère, vers un village un peu au Sud d'ici, pour y visiter de la famille. Ils ne sont jamais arrivés à destination. On a retrouvé un corps, celui d'un homme, apparemment dévoré par une… créature… Il y avait des empreintes immenses tout autour. Mais on n'a pas retrouvé le corps de Susan, ni le poney qui tirait leur chariot, pas plus que les quelques cadeaux qu'ils amenaient avec eux.

Il marqua une pause lourde, le temps de leur laisser se représenter la situation, avant de poursuivre :

- On a bien envoyé des hommes fouiller les environs, mais vraiment il n'y avait aucune trace d'elle. On a commencé à reprendre espoir, à croire qu'elle avait pu s'échapper… Mais ça fait cinq jours maintenant, et on n'a toujours repéré aucune trace. Les empreintes de la… chose… se sont mystérieusement évanouies, sans doute à cause de la pluie, mais de toute façon elles ne menaient nulle part. Elles tournaient en rond, c'est tout. Si Susan s'était échappée, elle aurait probablement essayé de rejoindre un village, ou bien elle se serait cachée quelque part… Aujourd'hui, les hommes sont partis à l'Est, en se rapprochant des montagnes. C'est la seule direction que nous n'ayons pas encore explorée, mais… pourquoi aurait-elle décidé de fuir en allant droit vers les Gobelins ?

- Ça n'aurait pas de sens, fit Reginald presque pour lui-même.

- En effet. Si c'étaient des Gobelins, ils l'auraient sûrement ramenée vers leurs repaires, mais ça ne colle pas… Les Gobelins se déplacent en bandes nombreuses, et laissent des traces très faciles à repérer. Ils ne prennent même pas la peine de les effacer. Mais nous n'en avons vu aucune. Seulement ces grandes empreintes qui ne vont nulle part, comme une grosse bête.

Arno, sentant que sa jambe le démangeait, se rapprocha des deux voyageurs et s'assit à leur table en les incitant à terminer leur repas qui refroidissait :

- Voilà tout ce que je sais. Je présume que vous avez des chevaux, donc si vous souhaitez rejoindre les chasseurs, vous n'avez qu'à aller vers le Sud-Ouest, et vous finirez par les rattraper. Ils sont à pied, et ils n'iront pas très vite. Pas certain qu'ils vous fassent bon accueil, cela dit.

Il eut un sourire désolé, comme s'il les envoyait dans un traquenard. A vrai dire, c'était peut-être le cas, car son histoire semblait relativement inquiétante. Le fait de la raconter semblait avoir apaisé la conscience de l'aubergiste, qui avait l'impression de transmettre ses préoccupations à quelqu'un de relativement compétent. C'était rassurant, dans un sens. Il posa sa main sur l'épaule de Thorondil, et lança :

- Je ne sais pas d'où vous venez, messire, mais si vous pouvez nous aider à trouver Susan, vous aurez fait quelque chose de bien ici. Mais prenez votre temps pour manger, je vais demander à Jude de vous préparer quelque chose pour la route, afin que nous mouriez pas de faim aujourd'hui.

Il se retourna vers les cuisines :

- Jude ? … Jude ?

Reginald se retourna vers la porte que fixait Arno, s'attendant à voir la serveuse apparaître de derrière les fourneaux. L'aubergiste n'obtint pour toute réponse, cependant, qu'un silence assourdissant.

- Elle est encore dehors ? Demanda le plus jeune en fronçant les sourcils.

- Les bûches sont tout à côté, pourtant… elle devrait déjà être rentrée… Jude ?

Le maître et l'apprenti échangèrent un regard pesant. Leur sixième sens de guerrier venait de leur signaler que quelque chose ne tournait pas rond. Ils avaient des raisons d'être inquiets, car avec la pluie diluvienne qui continuait de s'abattre au dehors, s'il était arrivé malheur à la pauvre Jude, les maigres indices risquaient de s'estomper en quelques minutes. Reginald hocha la tête lentement. Il était prêt.


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Thorondil
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Dim 19 Nov 2017 - 23:38
Thorondil avait encaissé sans ciller les accusations d’Arno. C’était une chose qu’il avait entendu pratiquement toute sa vie, depuis qu’il était adolescent auprès d’Hûndoron. La force de l’habitude le rendait insensible à genre de remarques. Même s’il les comprenait. Les habitants de régions isolées avaient souvent la sensation que l’on ne les écoutait pas assez, que l’on ne les protégeait pas assez, qu’on les oubliait tout simplement. Difficile de comprendre que le royaume ne comptait pas assez de soldats pour placer un bataillon dans chaque village, surtout quand les gobelins et les brigands écumaient la campagne à deux pas de chez soi… Cela, le fauconnier le comprenait parfaitement. C’était juste… qu’il n’y avait rien à faire. C’était une situation impossible à gérer pour le moment. Après la grave crise politique que l’Arnor avait traversée, il lui faudrait encore des mois, voir des années, pour retrouver sa stabilité passée. Et c’était sans compter les menaces extérieures, les gobelins et cette fichue hydre de l’Ordre de la Couronne de Fer qui refusait de mourir une bonne fois pour toute !

Mais… il n’appréciait pas spécialement d’être taxé de "soldat". Cela lui semblait réducteur et peu représentatif de ce qu’il était ou avait été. Un soldat obéissait sans se poser de question, allait là où on lui demandait, faisait ce qu’on lui disait de faire sans aucune initiative… Etait-ce cela qu’il était devenu ? Soldat personnel de la Dame de Gardelame. Son toutou de combat… Il se dégoutait parfois ! Mais c’était pour l’Arnor, et un homme qui tournait le dos à sa patrie était-il encore vraiment un homme ?
Quelque chose le consolait pourtant. Tant qu’il saignait pour l’Arnor, Aldarion ou même Nivraya, alors il n’était pas encore dépendant d’une longue cane ou d’un serviteur pour se déplacer. En était-il réduit à ça ? A décompter chaque nouvelle entaille dans sa chair comme un de plus dans le grand compte à rebours effroyable vers sa déchéance. Le fauconnier était encore terrorisé par ce qui c’était passé à Gardelame. Et tous les évènements et toutes ses fautes n’étaient rien comparées à ce qu’il avait ressenti à la fin de son combat, quand, les yeux grands ouverts, il n’y avait croisé que la plus profonde des obscurités. Rien n’aurait pu le préparer à ce choc. Il ne se cherchait pas d’excuses pour ce qui était arrivé après ça, mais il ne pouvait s’empêcher de se demander si cette détresse n’avait pas été ce qui l’avait finalement fait basculer vers Nivraya… Comme si cela servait à quoique ce soit de ressasser le passé !

- Vous pensez qu'il est préférable de ne rien faire ? Mais si tout le monde pensait ainsi, alors…

Le commentaire de Réginald le tira de ses considérations mentales mais avant que le jeune homme ne puisse rajouter plus que ça, Thorondil braqua une fraction de seconde son regard de mithril vers lui et claqua sèchement de la langue derrière ses dents serrées. Reginald se tut aussitôt. Vraiment dommage qu’il ne sache pas quand se taire, se disait le fauconnier. Il était inutile d’entrer en conflit avec ce brave homme qui, au fond, ne faisait qu’exprimer une pensée largement répandue. Voilà le comble qu’il devait se faire maître de diplomatie à présent !
Mais cette intervention et leur bref échange ne passa pas inaperçu auprès d’Arno qui se mit à jauger ouvertement le fauconnier, qui lui rendit la pareil. L’aubergiste comprenait que le balafré était l’autorité absolue du duo, que les décisions passaient par lui. Et il essayait sans doute de comprendre à quoi était dû cet ascendant, qui il pouvait être et quelle valeur avait sa parole. Peut-être.

Thorondil s’attendait sans vraiment s’y attendre à la bataille de volonté qui opposa rapidement la serveuse au patron. Visiblement, si les deux avaient à cœur les intérêts de cette fameuse Susan, leurs méthodes divergeaient pour y parvenir. La jeune femme semblait vouloir faire appel à qui voudrait bien les aider, mais l’homme, lui, semblait bien plus méfiant ou orgueilleux – le fauconnier n’arrivait pas encore à se décider sur ce point.
Finalement, à son grand dépit, la jeune femme – Jude – n’eut pas gain de cause et se retrouva reléguée aux besognes ingrates pour sa peine. Mais sitôt eut-elle le dos tourné, le patron sembla changer d’avis.

- Je vous préviens, la récompense ne sera pas élevée.


A ces mots, Thorondil eut une grimace insultée. Ainsi il les prenait pour de vulgaires mercenaires, des lames à vendre qui n’agissait que pour leurs propres intérêts et leurs bourses ? L’insulte était de taille et le fauconnier dû se faire violence pour ne pas rétorquer trop sèchement.

« Aucun de nous ne veut de votre argent ! » grogna-t-il

Bon d’accord, c’était quand même un peu sec. Mais il avait fait de son mieux…

« Nous ne sommes pas des mercenaires. » ajouta-t-il comme une conclusion logique et implacable.

Puis il écouta sans un mot le récit de l’aubergiste. Il lui importait de comprendre les tenants et aboutissants de cette histoire qui ressemblait de moins en moins à une simple coïncidence.
Une bête ? Ce qui pouvait expliquer la disparition du poney. De la jeune femme éventuellement mais pas de la marchandise... Il devait y avoir des hommes ou d’autres créatures derrière cette histoire… Mais cette méthode ne ressemblait pas à celle des gobelins, bien moins subtils comme le faisait remarquer Arno...

Le jeune noble fit remarquer que cela n’avait pas de sens. Ce à quoi le fauconnier marmonna quelques mots dans sa barbe laissant clairement entendre que ce n’était pas parce qu’il ne voyait pas de sens qu’il n’y en avait pas à trouver.
Et quand finalement l’aubergiste conclut, Thalion répondit simplement :

« Que m’importe l’accueil qu’il me font ! Ce n’est pas parce que quelqu’un est assez stupide pour courir droit dans un ravin qu’on ne doit pas tenter de l’arrêter malgré tout. »

Non, vraiment, il n’avait pas bien digéré le coup du mercenariat. Malgré tout, l’aubergiste ne sembla pas en prendre ombrage, trop soulagé d’avoir ôté ce poids de ses seules épaules, et eut même un geste amical envers le fauconnier.

Pourtant l’atmosphère se dégrada rapidement quand, après avoir appelé Jude plusieurs fois, le groupe d’hommes comprit qu’elle n’était pas rentrée.
Thorondil pâlit très visiblement. Cette situation n’était pas sans lui rappeler une autre, au souvenir amer. Mils qui ne revenait pas malgré les appels… Un mauvais pressentiment lui chevilla le corps et refusa de le lâcher. Il attrapa le pommeau de son épée de la main gauche et serra à s’en blanchir les phalanges. Les deux voyageurs échangèrent un regard. L’alarme se lisait dans les deux paires d’yeux.

Le fauconnier sortit en trombe par la porte de derrière qu’avait emprunté la jeune femme pour sortir. Sans cape ni la moindre protection contre le déluge, il se retrouva vite trempé mais il n’en avait que faire. Il se précipita vers la pile de bûches qui, effectivement, n’était qu’à quelques pas. Aucune trace de Jude. Sans attendre, Thorondil s’accroupit. A genoux dans la boue, le visage à quelques dizaines de centimètres, se laissant éclabousser par les lourdes gouttes de pluie qui ricochaient sur le sol, il cherchait l’affaissement caractéristique des traces de pas dans la boue. Il faisait sombre, un temps à gobelins. Mais le fauconnier pouvait voir des traces contourner l’auberge.

« Par là ! » indiqua-t-il aux autres avant de se précipiter.

Soudain, il lui sembla se rappeler d’une chose. Il pinça les lèvres et émit un sifflement strident qui fit sursauter les deux autres hommes. Un cri lui répondit aussitôt et, en moins de trois secondes, Elei fonçait en piqué vers son maître. Juste avant l’impact, le rapace écarta ses ailes de toute son envergure pour stopper sa chute, atterrissant presque en douceur sur le bras tendu. Une série de clics et de sifflements presque inhumains plus tard, le fauconnier relança sa compagne à plumes vers les airs. Cherche !
L’aubergiste le fixait à travers le rideau de pluie comme si Oromë en personne lui était apparu. Même Reginald avait presque stoppé sa course.

« Qu’est-ce que vous attendez au juste ?! Une autre disparition ?! Venez ! » aboya le Maître Fauconnier
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Ryad Assad
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Mer 22 Nov 2017 - 16:55

Reginald hocha la tête pesamment.

Il approuvait l'attitude de Thorondil, et se félicitait de voir que le fauconnier était prêt à s'engager dans cette aventure aux côtés de ces hommes, pour épargner à ce village d'avoir à pleurer des morts en sus des disparus. Les Gobelins étaient des adversaires féroces, redoutables même, et deux épées de plus ne seraient pas de trop pour assurer à certains de ces villageois qu'ils rentreraient chez eux. En outre, cela confortait le jeune homme dans ses choix. Il avait toujours voulu s'engager pour le bien commun, mais il lui avait été difficile de faire ses preuves à Annúminas où les troupes royales s'assuraient déjà de la sécurité des civils. En réalité, il le comprenait aujourd'hui, c'était aux confins du grand royaume que se trouvaient les populations qui avaient besoin de son bras, et il était heureux et fier de se trouver là aujourd'hui. Comme lui, son mentor pour cette aventure était prêt à donner de sa personne pour redresser les torts et protéger ceux qui ne pouvaient se défendre seuls. L'honneur de la noblesse n'avait pas encore tout à fait disparu, et il existait bel et bien des hommes désireux de s'engager dans les luttes qui comptaient le plus.

La réaction glaciale de Thorondil à la mention d'un éventuel paiement fit sourire le jeune homme, qui s'était mis au diapason du vétéran. En effet, ils n'attendaient pas de compensation financière, et ils ne faisaient pas cela dans l'espoir d'une quelconque récompense. Savoir que leur action faisait une différence, voilà qui était bien suffisant, et s'ils savaient accepter les remerciements, ils n'étaient pas de ceux qui abusaient de leur aura pour dépouiller un peu plus des populations déjà fragiles. Reginald appartenait à une famille suffisamment aisée pour ne pas avoir besoin des quelques pièces que ces hommes pouvaient leur céder.

Satisfaits d'avoir pu s'entendre sur les menus détails, les trois hommes abordèrent alors les questions plus factuelles : savoir ce qui était arrivé, quelles étaient les pistes, et quels étaient les indices. L'explication d'Arno était assez claire, et on sentait que le souvenir était frais dans sa mémoire. Il n'avait pas dû voir de telles choses tous les jours, heureusement pour lui. Sa description des empreintes mystérieuses n'évoqua rien à Reginald, qui connaissait davantage les traces caractéristiques des Gobelins – des empreintes petites et nombreuses. Il se gratta le menton, incertain, essayant d'imaginer à quel maléfice ils allaient être confrontés. On racontait des choses, en ville, sur les dangers des territoires inconnus… Les légendes parlaient de monstres atroces, enveloppés d'ombre et de flamme, qui allaient en balayant tout sur leur passage. Le jeune homme chassa cette pensée de son esprit : ces créatures ne foulaient plus le monde depuis au moins un âge, c'était bien connu…

La conversation se poursuivit un moment, prenant une tournure plus familière et plus légère alors qu'Arno se détendait perceptiblement. Mais les malheurs semblaient destinés à frapper quand l'atmosphère s'apaisait, car bientôt un vent de panique se glissa à l'intérieur de la pièce, relayé par le silence éloquent de Jude, la serveuse. Son absence de réponse mit immédiatement la puce à l'oreille des deux combattants, tandis qu'Arno laissait l'inquiétude envahir son visage. Ils n'eurent pas besoin d'échanger le moindre mot. Il y avait dans l'air cette tension électrique palpable qui avait bouleversé leur façon de voir le monde. Leur instinct et leur entraînement avait pris le relais de leurs fonctions intellectuelles : ils avaient cessé de penser à proprement parler, et avaient basculé dans l'éternel présent de l'action. Avant même de s'en rendre compte, ils étaient déjà dehors, arme en main, à affronter la pluie battante qui s'écrasa sur leur visage et les trempa instantanément. Reginald prit une direction opposée à celle du fauconnier, essayant de couvrir le plus de terrain possible. Leurs craintes n'étaient peut-être pas fondées, mais ils avaient la désagréable sensation que quelque chose venait de basculer autour d'eux.

Les yeux rivés par terre, ils étaient à la recherche de traces particulières, qui auraient pu leur indiquer l'endroit où se trouvait Jude. Par ce temps, elle n'aurait jamais dû traîner dehors aussi longtemps, et si elle n'était pas encore rentrée, c'était sans doute pour une raison. Une très mauvaise raison…

- Jude ! Appela Reginald, dont la voix couvrit à peine le bruit du vent.

Il était difficile de communiquer dans la tempête qui s'engouffrait dans le village, et il faillit ne pas entendre le cri du fauconnier, qui l'appela. Il abandonna sa recherche, et rejoignit les deux autres hommes, suivant des traces de pas caractéristiques. Jude devait être passée par là, et de toute évidence elle était seule quand elle avait contourné l'auberge. Restait à savoir pourquoi elle avait fait cet étrange détour. Le jeune homme arriva au petit trot, attendant les instructions de son mentor, qui l'impressionna une nouvelle fois en convoquant son allié ailé. Ce spectacle étonnant, Reginald y était préparé, mais il capta dans les yeux la stupéfaction d'Arno qui devait se demander à qui il avait affaire. Celui qu'il n'avait pris que pour un vieux marchand presque aveugle lui apparaissait de plus en plus comme un guerrier-magicien, capable de parler aux bêtes dans une langue connue de lui seul. Il recula d'un pas, à la fois effrayé et fasciné, heureux de savoir qu'un tel pouvoir était mis au service de ses proches, et non pas utilisé contre eux. Le jeune noble, quant à lui, observait la situation avec un certain pragmatisme. Il savait qu'Elei leur serait d'un très grand secours par ce temps, même s'il faudrait des yeux de lynx pour repérer ses déplacements à travers les torrents qui cascadaient du ciel. Reginald savait que Thorondil ne serait pas en mesure d'y parvenir seul, et lorsqu'il vit l'animal s'envoler, il s'empressa de le suivre en criant :

- Je vais suivre Elei ! Occupez-vous des empreintes !

Et il s'élança en courant, sans entendre la réponse du fauconnier. C'était de toute façon la meilleure chose à faire, pensait-il. Le faucon s'éleva à toute vitesse, disparaissant presque entre les gouttes, à tel point qu'il dut focaliser toute son attention sur ses déplacements, au risque de trébucher par inadvertance. Les yeux du fauconnier se dirigèrent vers le Nord, puis bifurquèrent légèrement à l'Est, avant de se mettre à décrire des cercles caractéristiques dans le ciel. Reginald s'immobilisa un moment, et se retourna en essayant de repérer Thorondil. Peine perdue.

- Thorondil ! Par ici ! Par ici !

Il s'époumona un instant, mais ne captant pas de réponse, il fut contraint de faire un choix : continuer seul, ou bien retourner chercher l'aide des deux vétérans. Le visage de Jude lui revint en mémoire, et il décida de faire la seule chose qui lui paraissait logique.

Faire ce que Thorondil aurait fait.

Sans attendre, il poursuivit sa route, allongeant la foulée pour rejoindre rapidement le faucon qui menaçait de se dérober à sa vue à n'importe quel moment, happé par les nuages qui semblaient incroyablement bas et sombres. Cet orage d'été ne leur facilitait pas la tâche…


▼ ▼ ▼ ▼ ▼
▲ ▲ ▲ ▲


Arno marchait avec difficulté, peinant à suivre le rythme du vétéran qui s'était efforcé de suivre les traces de pas, dans l'espoir qu'elles pourraient le conduire vers la jeune femme. La piste était fraîche, et pour un homme entraîné comme Thorondil, cela n'aurait pas dû présenter la moindre difficulté. Pourtant, elles étaient le début d'une nouvelle énigme. Elles s'éloignaient légèrement de l'auberge, mais très rapidement étaient remplacées par des empreintes gigantesques, difficiles à identifier. Elles faisaient plus d'une coudée de long, et étaient particulièrement larges, mais ne présentaient pas d'autres signes distinctifs particuliers. Difficile de savoir à qui – ou plus vraisemblablement à quoi – elles appartenaient, mais à en juger par la profondeur de l'empreinte, la chose était lourde et massive. On ne pouvait que postuler sur sa dangerosité, mais il y avait fort à parier qu'armé de sa seule épée, Thorondil n'aurait pas beaucoup de chances. L'aubergiste arriva bientôt, et tout en chassant l'eau de son visage, lança d'une voix particulièrement inquiète :

- Ce sont elles ! Ce sont les traces de la dernière fois ! Par les Valar, cette chose est ici ?

Il regarda autour de lui, presque paniqué. C'était une réaction compréhensible, car si une bête féroce rôdait dans les parages, il y avait lieu de s'inquiéter. Pourtant, étonnamment, ladite créature n'avait pas endommagé quoi que ce soit sur son passage, et elle avait fait preuve d'une certaine discrétion. D'ailleurs, se trouvait-elle toujours là, dans les alentours ? Arno semblait le croire, car il donnait l'impression d'avoir été dans une arène sans savoir d'où allait sortir le gladiateur qui viendrait l'embrocher. La situation devait être encore plus étouffante pour le fauconnier. Il fallait dire que leur champ de vision était cruellement restreint, et ils n'arrivaient pratiquement pas à voir les bâtiments qui les environnaient, devinant tout au plus leur silhouette massive assise dans le jour fébrile que les nuages noirs s'appliquaient à transformer en une nuit anticipée. Le bruit de la tempête s'installa entre les deux hommes, et Arno finit par le rompre :

- Que devons-nous faire ?

Il déglutit perceptiblement. Sa question sonnait comme un « partons d'ici ». Faible sur sa jambe, même pas armé, il risquait surtout d'être un handicap s'ils se retrouvaient confrontés à une créature capable de laisser de telles traces, et son désir de s'enfermer à double tour derrière les murs solides de son auberge était compréhensible. Mais cela rendrait-il service à Jude, si elle avait bel et bien été enlevée, comme il semblait désormais que c'était le cas ? Nul doute que non. La disparition de Susan n'augurait rien de bon, mais ils avaient peut-être encore des chances de sauver la jeune serveuse d'un destin potentiellement funeste. Devaient-ils abandonner si rapidement ? Arno semblait le croire, car malgré son attachement sincère à son employée, il était aussi conscient de son impuissance. Courir vers l'inconnu n'était plus de son ressort, désormais. La peur qui le tenaillait était plus vive que jamais auparavant, et il se rendait douloureusement compte que sa blessure le rendait aussi inutile qu'un enfant. Inutile. Effrayé. Dépendant. Dépendant d'un homme qu'il connaissait à peine, et qui paraissait en avoir vu tellement que ses yeux avaient décidé de se voiler pour épargner à leur propriétaire de souffrir davantage. Arno se demanda fugacement combien de temps il restait au guerrier avant qu'il ne finît comme lui… réduit à laisser d'autres individus mener ses batailles. Réduit à craindre pour sa vie… une vie sur laquelle il aurait craché volontiers avant de n'être plus qu'un impotent, vieillard avant l'heure, que les jeunes regardaient avec une compassion presque insultante.

De nouveau, le silence entre lui et Thorondil.

Quelque bruit dans le lointain attira leur attention. Il leur semblait avoir entendu appeler, mais n'avaient-ils pas tout simplement rêvé ? Peut-être leur esprit leur jouait-il des tours, et cherchait-il à les détourner de l'urgence de leur mission qui consistait à sauver Jude. D'un autre côté, peut-être que Elei avait trouvé quelque chose, et que Reginald avait besoin d'eux. Urgemment. Le jeune homme ignorait à quoi ils avaient affaire, et son caractère le pousserait immanquablement à foncer droit vers le danger qu'il estimerait probablement pouvoir affronter seul. Il était probable qu'il pourrait se débrouiller face à un bandit ou deux, et qu'il pourrait aisément tenir tête à un Gobelin malingre égaré dans les environs, mais maintenant qu'il avait vu les traces, le fauconnier pouvait-il décemment laisser son protégé partir seul affronter une menace qui paraissait bien supérieure à tout ce que ce dernier avait pu croiser dans sa vie ? Accepterait-il de voir un autre esprit jeune et innocent mourir lors d'une mission à laquelle il ne comprenait rien ?

Le temps pressait, et entre suivre les traces et rejoindre Reginald, un choix s'imposait. Il fallait décider rapidement, et surtout faire le bon choix. Le choix qui préserverait au mieux leurs chances de survie, et qui leur permettrait d'accomplir la mission pour laquelle ils s'étaient engagés. Ce dilemme reposait entièrement sur les épaules du fauconnier, mais une voix prit soin de le lui rappeler :

- Messire, que devons-nous faire ?

Alors qu'il s'apprêtait à donner sa réponse, Thorondil avisa quelque chose d'étrange. Une marque curieuse, comme écrasée par l'empreinte du monstre. C'était une autre trace, plus fine et plus facile à identifier, qui disparaissait à moitié. Mais cette fois, il n'y eut aucun mystère pour le vétéran. C'était de toute évidence la signature encore récente du sabot d'un cheval. Une seule trace, qui n'allait nulle part, qui ne venait de nulle part.

Dévorée par ces pas gigantesques.


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