Ne tirez pas sur le messager [Nivraya]

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Thorondil
Maître Fauconnier du Roi
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Rôle : Maître Fauconnier du Roi d'Arnor

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Sam 11 Nov 2017 - 23:22

Lorsqu’elle arriva au matin pour prendre son poste, après un jour de congés bien mérité, Verica trouva son maître sur le départ : un petit paquetage et ses armes à bout de bras. Et elle ne comprenait pas. Elle avait la sensation stupide que le fauconnier aurait dû la prévenir de son départ, plutôt que de la mettre devant le fait accompli. Mais elle savait, ou avait sentit, que le héros d’Arnor ne rêvait que de quitter la ville depuis un moment … Depuis les évènements de Gardelame en réalité. Elle n’avait compris que bien peu de chose sur ce qui s’était passé dans le domaine du Seigneur Justar de Gardelame et de son épouse, mais savait que cela avait été grave. Et l'héritier de Kervras agissait parfois comme si le pire n'avait pas été évité. Elle avait également constaté les changements qui s’étaient opérés chez Thorondil depuis le retour du Roi à Annùminas, date à laquelle elle avait fait sa connaissance pour la première fois.

Elle avait gardé son enfant pendant un peu plus d’une demi-année, travaillé et vécu sous le toit de ce grand héros. Verica avait conscience du privilège immense qui lui était fait d’avoir été choisie, elle, simple fille du peuple, pour veiller sur la progéniture d’un homme qui, disait-on, avait sauvé le Roi, rien de moins ! Et elle en avait apprécié chaque seconde. Merilin était une petite fille absolument charmante, éveillée et joyeuse, qui l’avait accueillie à bras ouverts et désobéissait rarement. Quant au fauconnier, tant que l’on ne troublait pas ses habitudes et sa tranquillité, il s’était révélé un homme charmant quoiqu’un peu froid. Il avait respecté sa position, ses conseils et n’avait jamais eu le moindre geste ou la moindre parole déplacé à son égard contrairement à tout ce que craignait la jeune femme après les mille et une mises en garde de sa famille.
La demeure et ses propres quartiers étaient d’un luxe relatif en comparaison du statut noble du fauconnier mais cela avait été bien plus que ce que Verica n’avait jamais eu dans la vie. Pour la première fois de sa vie, elle n’avait pas eu besoin de partager son lit avec ses deux sœurs cadettes. Elle pouvait cuisiner autant d’ingrédients qu’elle le voulait pour les repas sans avoir à se soucier du moindre sou, ni avoir toujours froid pour économiser les bûches du foyer. Car sans être issue des classes les plus pauvres de la cité, la famille de Verica vivait comme toute classe moyenne dans le confort relatif que permettait la bonne gestion des économies familiales et de salaires durement gagnés.
La perte de son emploi n’en fut que plus dure. Quand, de retour du mariage du Roi d’Arnor à Minas Tirith, Thorondil avait décrété, le visage sombre comme l’orage, que la ville n’était pas assez sûre pour sa fille et qu’il allait la renvoyer dans le nord, auprès des siens, là où elle ne serait jamais entourée de vipères… Verica en avait pleuré. Bien que compréhensive et généreusement indemnisée pour sa perte, il lui avait été difficile de plier bagages, dire au revoir à la petite et partir. Et plus tard, quand la rumeur avait amené les évènements du mariage jusqu’aux portes de la Cité, elle avait pris conscience que le fauconnier n’avait sans doute pas eu beaucoup d’autres choix, et que les états d’âme d’une pauvre gouvernante ne pouvait entrer en ligne de compte face à la sécurité de la chair de sa chair.

Ainsi avait-elle était profondément étonnée quand un certain temps plus tard, alors qu’elle avait emménagé chez son frère récemment marié, le Maître Fauconnier s’était présenté à la porte. Thorondil tomba sur le maître des lieux et, à la suite d’un quiproquo dont elle entendait encore parler à chaque visite, demanda à la voir.
Ils ne s’étaient pas revus, pas même croisés, depuis qu’il l’avait congédiée, lui faisant perdre à la fois son travail et la compagnie si agréable de la petite Merilin.
L’air gêné, il lui avait très brièvement expliqué la trahison de son ancien serviteur, qui avait "tué un innocent et faillit coûter la vie à quelqu’un d’important". Il n'en jamais dit plus sur l’affaire, tout ce que Verica savait, elle l'avait lu entre les lignes au fil du temps. En revanche elle comprit immédiatement qu’il n’avait plus assez confiance pour prendre des inconnus à son service... ce qui ne l'empêchait pas d'avoir besoin de quelqu’un pour tenir sa maison. Avec la perspective de s’occuper de la petite Merilin chaque fois que l’enfant viendrait en visite. L’offre était trop belle ! Même si faire le ménage et la cuisine n’était pas le travail le plus gratifiant pour une jeune fille de son âge, la simple chance de pouvoir quitter le foyer de son frère où elle se sentait de trop pour pouvoir vivre de son propre argent était suffisante pour occulter tout le reste. Elle accepta sur le champ !

Et c’est ainsi qu’elle se retrouvait en ce chaud matin à regarder son maître partir « en mission » pour une durée indéfinie. Avant de partir il lui avait confié de l’argent pour maintenir la maisonnée en ordre et une mission pour elle, sous la forme de trois missives à faire parvenir à leurs destinataires respectifs. Dans la matinée même, elle confia la première à un coursier grassement payé pour aller directement jusqu’au domaine de Kervras.
Mais elle dû attendre le lendemain pour porter les deux autres à la même personne : Nivraya de Gardelame. La Dame de Gardelame. A remettre en main propre, son maître avait-il précisé. Pour être honnête, Verica ne voyait vraiment pas comment elle pourrait même être autorisée à franchir le pas de la porte de la demeure des Gardelame à Annùminas ! La rumeur courrait dans la rue que même le fauconnier n’y était plus le bienvenue ces derniers temps.

***

Elle était donc devant la porte de la demeure de Gardelame, plantée là comme une idiote, la main en l’air sans oser frapper. La simple idée de se retrouver face à Nivraya la faisait pâlir. C’est que la dame avait une réputation en ville. Et pas une réputation rassurante…
Finalement son poing abattit faiblement le heurtoir sur la porte comme si elle ne voulait pas réellement se faire entendre. Pourtant, après un autre essai à peine plus convaincu, un immense individu lui ouvrit. Un véritable géant qui engloutit de son ombre la malheureuse jeune fille. Elle se recroquevilla sur elle-même. La pauvre Verica se mit à bégayer :

« - Je… Monsieur… Maître Thorondil… Alyss… Dame Nivraya… Enfin… C’est… »

Le géant lui offrit un sourire rassurant et Verica reprit courage. Elle agita faiblement les deux lettres cachetées au sceau du Maître Fauconnier devant elle.

« - Je suis ici à la demande de Maître Thorondil. J’ai des missives à remettre à Dame Nivraya… Maître Thorondil m’a demandé de voir avec… Alyss ?... S’il vous plait ? » finit-elle un peu plus aigüe.

Freyloord s’éclipsa un instant et revint avec sur ses talons une jeune femme bien moins intimidante qui ne pouvait être que la fameuse Alyss. Etrangement, Verica ne se l’était pas du tout imaginée comme ça… Et peut-être était-ce réciproque.
La jeune fille qu’Alyss avait devant elle n’avait pas 20 ans, un visage doux aux caractères encore juvéniles, constellé de tâches de rousseur. Deux grands yeux noisette taillés en amande, un petit nez retroussé et des lèvres pleines, le tout encadré de lourdes boucles chocolat parsemées de mèches auburn. Une beauté simple et sans artifice, mais sans aura de noblesse, de confiance et de charisme pour rehausser ses traits physiques. Sur ce visage se lisait la gentillesse, la patience et la bienveillance. Mais l’attitude humble, presque servile, qu’affichait Alyss en public était au contraire profondément ancrée chez Verica. Elle avait la posture de quelqu’un qui avait toujours dépendu des directives d’un autre, et s'en contentait fort bien.

Cette observation générale ne prit que quelques secondes à Alyss. Et comme elle l’avait promis à Thorondil, elle invita la jeune fille à entrer et à la suivre à l’intérieur de la demeure. Tout autour des deux femmes semblait magnifique, la décoration, les couleurs. Tout était élégant, loin du minimalisme spartiate de la demeure de Thalion. Puis enfin elles arrivèrent devant la pièce où se trouvait la maîtresse de la maison. Verica était de nouveau tétanisée à la porte. La terrible Nivraya était de l’autre côté de la porte et elle n’avait aucune idée de ce à quoi s’attendre. Elle ne se sentait pas très courageuse en cet instant. Elle serra contre sa poitrine les deux lettres, respira profondément et entra enfin...
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Nivraya
Assistante de l'Intendant d'Arnor
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Lun 13 Nov 2017 - 15:22
Quand un animal est blessé, il est courant de voir tourner autour de lui les vautours, qui attendent le moment où il rendra son dernier soupir pour se nourrir de sa carcasse encore fumante. Les charognards se pressent, se massent, se hâtent, sautillant sur leurs petits pieds chaussés de souliers de velours, réajustant leur col, tirant sur leurs manches, faisant claquer leur bec en piaillant. Ils rient, ils se dandinent, mais leurs regards plus acérés encore que leurs serres ne perdent pas de vue le triste spectacle de l'agonie, promesse d'un banquet somptueux. Enon, animal politique par excellence, n'est plus reparu en public depuis quelques temps désormais, et les rumeurs ont circulé à une vitesse folle. L'Intendant malade. L'Intendant mourant. L'Intendant déjà mort, pour les plus hardis qui n'ont que faire de la santé déclinante du pauvre homme, et qui se bousculent déjà pour envisager sa succession. Car oui, il s'agit bien d'une affaire de succession. L'héritage politique de l'homme le plus puissant du royaume, derrière le Roi Aldarion lui-même. Un fidèle parmi les fidèles, à l'intelligence redoutable et au charisme discret, qui a su consolider le pouvoir royal et affirmer l'autorité du monarque sur la noblesse arnorienne. Le travail d'une vie, réduit à néant par l'Ordre de la Couronne de Fer, mais qui a marqué durablement les sénateurs. Qui ne rêve pas, à Annúminas, de s'asseoir dans le bureau prestigieux d'Aleth Enon ? Avoir accès à tous les secrets du royaume, connaître le mouvement de tous ses ennemis politiques, et être l'artisan de la grandeur de l'Arnor… Plus d'un noble ambitieux s'imagine déjà occupant cette position enviable, et pourquoi pas la rendre héréditaire ? Ancrer dans l'histoire du royaume le nom de sa propre famille, la faire gravir les échelons et lui faire accéder à une renommée incomparable… Les perspectives qui s'ouvrent avec la faiblesse d'Enon ont de quoi faire perdre la tête même aux esprits les plus raisonnables… et rendre la pression toujours plus forte sur le seul obstacle qui se dresse entre les vautours et le vieux lion.

Une renarde que les prédateurs jugent négligeable, et qu'ils n'hésiteront pas à balayer d'un revers de main.

Nivraya a toujours eu conscience que son ambition dévorante la conduirait à se faire des ennemis. Des ennemis puissants, qui ne reculeraient devant rien pour la faire trébucher. Elle a passé toute son existence à construire autour d'elle les remparts les plus solides qui soient, dans l'espoir que le jour où les coups pleuvraient sur sa carapace, elle pourrait rire de ces pathétiques tentatives, et repousser les impudents d'une chiquenaude. Mais tout a basculé. Les douves, les pieux et les murs mentaux qu'elle a érigé avec soin et méthode ont volé en éclat, cédant à la première pression… Pulvérisés par une force qu'elle n'a pas pu prévoir, anéantis comme s'ils avaient été faits de paille. La jeune femme a longtemps médité sur les raisons de cet échec cuisant, qui l'a conduit aux portes de la mort. Elle a passé des nuits entières à vivre et à revivre les événements sordides qu'elle a dû supporter pour avoir eu l'audace d'accepter de devenir l'assistante d'Enon. Sa simple assistante. Rien de plus qu'une oreille attentive pour l'aider à poser ses réflexions, et une main élégante pour rédiger ses missives. Rien de plus qu'une apprentie, que l'on a prise pour une menace et que l'on a tenté de briser par tous les moyens. Tentant de mettre du sens dans le chaos de son existence, elle a acquis la conviction que tout le mal qui s'est abattu sur elle et sa famille est sans aucun doute une conséquence de sa trop grande arrogance, car c'est quand on croit que l'on est à l'abri que l'on se retrouve le plus vulnérable. Une leçon apprise à la dure, qu'elle n'est pas prête d'oublier… Alors elle s'est appliquée à remettre les pieds sur terre, à se méfier davantage de ceux qui jusque là on pu lui apparaître insignifiants. Et surtout, à frapper fort pour ne pas laisser à ses adversaires l'occasion de se relever.

La confiance, elle, s'est faite plus rare.

Alyss et Freyloord ont toujours ses faveurs, mais elle se mure de plus en plus dans ses réflexions, les cantonnant à des tâches exécutives plutôt que de les associer à ses décisions comme elle a pu le faire par le passé. Ce n'est pas une posture qu'elle apprécie particulièrement, car elle sait que si le géant du Nord se soucie assez peu de comprendre la mécanique complexe des tractations politiques, la jeune et virevoltante Haradrim ne peut s'empêcher de vouloir comprendre les tenants et les aboutissants pour accomplir au mieux son devoir de garde du corps. Il est difficile de la maintenir dans l'ignorance, mais Nivraya a conscience que moins ils en sauront, moins ils seront mis en danger le cas échéant. Dans une tentative pathétique de les protéger tout en les associant à ses entreprises, elle agit selon ce qu'elle croit être le mieux, en dépit des regards inquiets et insistants que lui lance Alyss, invitation silencieuse à retrouver leur relation d'antan… Mais le passé reviendra-t-il jamais ?

Quant à Justar… On peut dire que leur relation a évolué positivement après l'épisode de Gardelame. Nivraya a endossé son masque de bataille et s'est remise au travail comme auparavant, retrouvant par l'action son énergie habituelle, et sa soif de vivre. Son époux n'a pu qu'apprécier le changement, car son impuissance à aider sa femme à surmonter son traumatisme constituait pour lui une souffrance permanente. Désormais qu'elle va mieux et qu'elle a repris ses activités, il est beaucoup plus rassuré, même s'il lui offre des visites régulières pour prendre du temps avec elle, et entretenir l'illusion de leur vie de couple. Une illusion qui viendra bientôt se parer d'un nouveau mensonge, sous la forme d'un enfant… Pour l'heure, seule Alyss et Freyloord sont au courant dans son cercle proche, et par un concours de circonstance elle a dû révéler cette information à la Duchesse Poppea et à la Reine Dinaelin. Ironiquement, Justar n'a pas encore eu vent de la nouvelle, et Nivraya ignore comment il la prendra. Apprendre qu'elle l'a trompé brisera-t-il quelque chose entre eux ? S'interrogera-t-il au sujet de l'identité du père, ou bien tirera-t-il les conclusions qui s'imposent ? En passant une main sur son ventre, à la recherche des premiers signes visibles de grossesse, Nivraya ne peut s'empêcher de repenser à cette nuit… à Thorondil…

Même si elle le voulait, elle ne pourrait pas lui dire qu'il est le père. Trop de mystères entourent cette conception faite dans la violence, dans le mensonge, dans le sang et les larmes. Et pourtant, aussi étonnant que cela puisse paraître, Nivraya aime profondément ce petit être qui grandit déjà en elle. Elle l'aime de tout son cœur, avec une tendresse insoupçonnée. L'amour n'a que rarement fait partie de son existence, et celui-ci est à nul autre pareil. Unique. D'une force si grande qu'elle est prête à tout pour préserver cet enfant. Son enfant. Un enfant qu'elle offrira à Justar comme son héritier légitime, afin de lui permettre de devenir le seigneur de Gardelame que son père a toujours voulu qu'il soit. Intérieurement, Nivraya ne peut s'empêcher de ressentir une pointe de crainte. Si un jour Thorondil vient lui réclamer cet enfant, que fera-t-elle ? Comment réagira-t-elle s'il vient et, avec la noblesse qui le caractérise, menace de faire s'effondrer l'univers de mensonge qu'elle a passé tant d'années à créer ? La réponse s'impose alors qu'elle s'absorbe dans la contemplation d'une peinture suspendue au mur. Une peinture de sa main, représentant Gardelame. Une peinture simple. Une réponse simple.

- Je le tuerai.

Son murmure franchit à peine ses lèvres qu'elle se rend compte de ce qu'elle vient de proférer. Agitée par une soudaine prise de conscience, elle se redresse dans son siège, et chasse cette noirceur qui s'est soudainement emparée d'elle. Presque choquée par la propre violence qui sommeille en elle, tapie comme une bête sauvage prête à bondir, elle se focalise sur Thorondil, et tout ce qu'il a fait pour elle. Il l'a sauvée à deux reprises désormais, et bien qu'elle soit réticente à l'avouer, elle doit admettre qu'il fait partie des rares individus en lesquels elle place une certaine confiance. Pour tout avouer, elle ne serait pas où elle en est aujourd'hui sans lui, et elle éprouve une forme de reconnaissance envers lui. Curieusement, malgré tout ce qu'il a fait pour la sortir des mauvais pas dans lesquels elle s'était mise, il n'a jamais exigé quoi que ce soit d'elle. Il n'a jamais demandé la moindre compensation, la moindre faveur, et il n'a jamais songé à la faire chanter ou à utiliser ce qu'il sait d'elle pour faire pression. Une noble âme, vraiment. C'est sans doute la raison pour laquelle, cette fois encore, elle l'a envoyé en mission.

Elle parie qu'il ne s'est même pas posé la question du pourquoi, et qu'il est parti prestement, les armes à la main, avec à ses côtés le jeune Reginald Von Telsby. L'imaginer avec ce jeune homme lui tire un sourire amusé, mais les raisons de cette association sont bien plus calculées qu'il peut sans doute l'imaginer. Rien de ce qu'elle fait n'est jamais fortuit. Hélas. Elle passe une main sur sa nuque, en essayant de se rappeler des raisons pour lesquelles elle a finalement envoyé Thorondil sur cette mission particulière. Après tout, éliminer deux anciens membres de la Couronne de Fer n'est pas une mission nécessitant l'envoi d'un des guerriers les plus importants de l'Arnor. Un détachement de la garde aurait facilement pu se charger des malandrins, et si elle avait voulu se montrer discrète elle aurait pu simplement envoyer quelques tueurs de la Rose Noire. Elle sait que le chef de cette organisation, qu'elle n'a aperçu qu'en de très rares occasions, est aussi déterminé qu'elle à éradiquer les racines du mal. Il a souffert personnellement aux mains de l'Ordre, et d'après ce que l'on raconte, il ne se reposera que lorsque le dernier traître aura été décapité par la justice expéditive des représentants du Roi. Une vision qu'elle partage.

Mais alors pourquoi envoyer Thorondil ?

Elle songe au rapport qui lui est parvenu quelques jours auparavant, et qui a motivé sa décision. Elle passe régulièrement commande à des informateurs qu'elle estime fiables, et croise leurs découvertes avec celles des agents du royaume, car elle sait que malgré toutes les ressources de l'Arnor en termes d'hommes fidèles, il y a des choses que l'on ne peut découvrir qu'en soudoyant des individus sur place. Parmi les documents qui lui ont été renvoyés, l'un d'entre eux a particulièrement attiré son attention. Son auteur, anonyme bien entendu, y a évoqué les actions de deux hommes qui sévissent aux confins du royaume. Ceux-ci, continue le rapport, vivent de manière marginale, aux abords d'un petit village perdu qui se trouve dans la zone d'action des Gobelins. Un territoire hostile, où la présence militaire est réduite. Les deux renégats vivent cachés, mais ils viennent régulièrement dans la bourgade pour s'y approvisionner, sans donner beaucoup de détails sur leurs allées et venues. Le rapport explique que pour subsister dans cet environnement hostile, ces deux hommes collaborent avec les Gobelins, et leur rendent des services dont la nature n'est pas précisée. En échange, ils sont épargnés, et peuvent continuer leurs petites affaires. Leurs objectifs ne sont pas clairs, mais ce n'était pas cela qui a le plus stupéfié Nivraya à la lecture dudit rapport. C'est une mention rapide, presque anodine pour un autre qu'elle, qui a particulièrement attiré son attention. L'informateur a établi une petite liste de ce qu'il pense être l'œuvre de ces malfrats, et la jeune femme a senti son cœur se serrer brusquement à la mention de l'un d'entre eux. Ses mains se sont mises à trembler, et elle a immédiatement pris la décision d'agir, quand elle a lu que…

- Un instant ! Lance Nivraya en entendant qu'on frappe à sa porte.

Elle a bien entendu quelques coups sourds sur le heurtoir, mais elle a demandé explicitement à ne pas être dérangée, sauf pour une affaire urgente. Il doit donc s'agir d'un visiteur particulièrement important, et elle s'empresse de mettre de l'ordre dans sa coiffure et de lisser les plis de sa robe. Elle ne voudrait pas faire mauvaise impression devant la Duchesse de Fornost, ou devant la Reine elle-même. Cette dernière ne s'est jamais invitée dans la Chambre, la résidence personnelle de Nivraya à Annúminas, où elle réside quand elle n'est pas dans le bureau qui lui a été attribué dans le Palais. Toutefois, Dinaelin est plus aventureuse que ne peut le laisser supposer son apparence discrète et réservée, et Nivraya ne serait pas surprise de la voir un jour apparaître à sa porte pour une discrète visite de courtoisie, accompagnée d'à peine une poignée de gardes. La noble se lève donc, et vient ouvrir personnellement la porte à sa visite, pour découvrir devant ses yeux un visage inconnu.

Une roturière ?

Son regard glisse un instant vers Alyss, qui se tient en retrait. On y lit une interrogation parfaitement contrôlée qui passe habilement pour un « de quoi s'agit-il ? ». L'œil exercé de la petite voleuse capte cependant le léger froncement de sourcil, et la question in petto : « pourquoi l'as-tu laissée entrer ? ».

- Alyss ?

L'intéressée s'engouffre dans la brèche, expliquant sur un ton rapide, avec son accent caractéristique. La forme n'a rien à voir avec ce que l'on peut attendre d'une servante habituellement, ce que ne peut manquer de remarquer l'invitée :

- Euh… C'est un message de la part de Thor...ondil. Il voulait m'a dit qu'il voulait être sûr que t… vous l'auriez. En mains propres.

Alyss, qui se tient un petit pas derrière la messagère – et donc hors de vue – fait les gros yeux et incite d'un mouvement de tête évocateur la noble à accepter. Nivraya semble hésite un très bref instant, avant de revenir à la jeune messagère, qu'elle observe des pieds à la tête. Elle ne se souvient pas l'avoir jamais vue, mais elle doit être proche du fauconnier pour qu'il lui ait confié des plis à propos de leur mission délicate.

- Entrez, je vous en prie, fait-elle en s'effaçant légèrement. Comment vous appelez-vous ?

La question est destinée à briser la glace, car il est évident que la jeune servante est incroyablement mal à l'aise. Être ainsi présente auprès d'une des femmes les plus influentes du royaume est sans doute déjà beaucoup pour elle, mais il faut sans doute y ajouter la réputation peu enviable que ses ennemis s'appliquent à construire. Certains la décrivent comme une arriviste sulfureuse qui se serait hissée à ce poste grâce à ses charmes. Il n'est pas déplaisant de voir qu'on lui reconnaît encore une beauté efficace en politique, et elle ne s'offusque guère de ce genre de rumeurs, qui en général ne vont pas très loin. Elle s'efforce de combattre plus activement celles qui touchent à Justar, et qui disent qu'elle agit sans son accord en se livrant à des dépenses somptuaires, qu'elle est une empoisonneuse et qu'elle serait prête à se débarrasser de lui pour conclure un meilleur mariage. Il suffit d'observer la Chambre pour se rendre compte que tout ceci est ridicule. Le confort dans lequel elle évolue ne peut masquer la petitesse des lieux en comparaison des demeures des autres nobles de la capitale. Le terme de « Chambre », qu'elle emploie volontiers pour désigner son sanctuaire, met l'accent sur le caractère privé de cette petite habitation sur un seul niveau, où elle aurait bien de la peine à recevoir dignement plus d'une poignée d'invités. Intérieurement, Nivraya se demande si pour la jeune servante qui lui fait face, le réel du quotidien de la noble correspond à ce qu'elle a pu entendre à son sujet. Il faut dire que même dans son apparence, elle ne correspond pas vraiment au stéréotype des femmes nobles. La simplicité de son maquillage, de sa tenue – une robe de qualité, mais sans ornements particuliers – et de son attitude dissimulent élégamment l'ampleur de ses responsabilités et de ses attributions.

La propriétaire des lieux referme soigneusement la porte, et invite d'un geste gracieux son invitée à s'asseoir sur le fauteuil qui fait face à son bureau. Elle-même s'installe à sa place, et tend la main poliment pour recevoir les missives. Elle observe un instant le cachet et la texture de la lettre, par habitude, tout en soufflant :

- J'ai ouï dire que le Sire de Kervras avait quitté la capitale… Êtes-vous en charge de ses affaires pendant son absence ? C'est là une grande responsabilité.

Son regard d'un vert troublant remonte vers les yeux noisette de la messagère, guettant sa réponse. Le sourire de circonstance qui s'affiche sur le visage engageant de Nivraya ressemble à un masque figé, et seules ces deux pupilles émeraude s'agitent fébrilement, attentives. Puis, quand l'objet de son attention du moment achève de répondre, une petite lame vient décacheter le pli, et l'intérêt de la servante s'évanouit. Il est l'heure de découvrir le contenu de cette lettre.

Et l'appréhension qu'elle a si habilement mise de côté s'annonce de nouveau à la porte de son esprit.
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Thorondil
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Mer 22 Nov 2017 - 19:03

La noble dame afficha une grande surprise en découvrant la jeune fille devant sa porte. Visiblement ce n’était pas la visite qu’elle attendait et Verica baissa aussitôt les yeux, inquiète de croiser ceux de l’intimidante femme de pouvoir. Ainsi elle sentit plus qu’elle ne vit l’échange entre Nivraya et Alyss.
La dame semblait hésiter à la recevoir. Qu’allait-elle faire si elle était renvoyée d’où elle venait ? Son maître allait-il être déçu ? Pire, en colère ? Les plis dont elle était porteuse semblaient extrêmement importants. Le Maître Fauconnier avait beaucoup insisté : en main propre, rien d’autre !
Pourtant, la servante n’était pas bête, elle entendit parfaitement les fautes dans le discours d’Alyss, ses hésitations qui en disaient long sur sa relation avec le fauconnier comme avec la dame. Jamais Verica n’aurait parlé de la sorte à une noble, pas même à la petite Merilin qu’elle vouvoyait malgré son jeune âge. Il fallait savoir rester à sa place… Mais quelle était réellement la place d'Alyss ?

Puis finalement, alors qu’elle n’y croyait plus vraiment et se préparait à rassembler tout son courage pour plaider la cause, la dame la fit entrer. Elle ne lui demanda pas seulement les lettres avant de lui claquer la porte au nez, mais l’invita bien à l’intérieur. La main qui tenait les messages tremblait. Elle ne savait pas comment elle devait agir maintenant, lui donner les lettres ? Attendre qu’elle les lui demande ? La présence de Nivraya, dépeinte comme une véritable sorcière par des descriptions toutes plus réalistes les unes que les autres, semblait avoir transformé son cerveau en page vierge. Verica essaya de se reprendre, en vain.

- Verica, Madame. Je m’appelle Verica.

Quand la dame lui présenta un siège, elle s’y assit rapidement… avant d’en bondir comme si le tissu délicat de l’assise l’avait mordu, quand Nivraya prit place à son tour. Puis de nouveau, assise. Elle se mordillait les lèvres et jetait de furtifs regards en direction de l’autre femme. Elle était tellement belle, élégante, richement vêtue mais sans les artifices ni le faste qu’exhibaient souvent les personnes de son rang. Assez loin de l’image populaire.
La rumeur de la rue avait prêté une relation adultère à Nivraya, avec personne d’autre que le Maître Fauconnier du Roi. On disait qu’ils avaient passé beaucoup de temps ensemble à Minas Tirith, entre autre. Et Verica avait toujours refusé de prêter foi à ces ragots tant il lui était impossible d’imaginer son maître aux bras de ce genre de harpies. Mais en voyant la Dame, et en voyant les lieux… non ! C’était tout bonnement impossible ! Et même si l’obstination de Thorondil à esquiver toute conversation concernant la Dame de Gardelame aurait pu parfois paraitre suspecte, il ne fallait y voir qu’une forme d’antipathie, n’est-ce pas ? Mais alors pourquoi ces heures dehors à tenter d’obtenir une audience auprès d’elle ? Oh et puis tout cela ne la regardait pas ! Que les commères parlent donc ! Verica savait son maître bien trop honorable pour entretenir une relation avec une femme mariée. Et ce n’était pas à la simple servante qu’elle était de s’en mêler !

Toute à ses considérations mentales, elle faillit ne pas remarquer la main tendue de Nivraya dans sa direction. Aussitôt, honteuse de s’être laisser distraire, elle confia les deux enveloppes à la Dame.

L’une était beaucoup plus fine que l’autre. Toutes deux cachetées de cire brun-rouge aux armes personnelles du fauconnier, une seule cependant portait des inscriptions. La plus légère comportait une seule ligne manuscrite de la main du fauconnier : A l’intention exclusive de Dame Nivraya de Gardelame. Une écriture à l’image de son propriétaire, loin des belles lettres aux pleins et déliés élégants que Nivraya lisait habituellement. L’autre enveloppe en revanche, était totalement vierge.

- J'ai ouï dire que le Sire de Kervras avait quitté la capitale… Êtes-vous en charge de ses affaires pendant son absence ? C'est là une grande responsabilité.

Verica écarquilla ses grands yeux et sentit ses joues chauffer en rougissant furieusement.

« - Je… je ne suis qu’une humble gouvernante, Madame. Je n’ai la charge que de la maison et des affaires courantes pour le moment. Le reste est entre les mains du Sénateur Aratan de Kervras et de sa famille… »

Ce n’était pas réellement la liste exhaustive de ses tâches mais le devoir d’une servante était néanmoins de savoir tenir sa langue et de ne pas discuter des affaires de son employeur. Sans compter que Verica restait méfiante envers Nivraya et ne tenait pas à laisser trop de prise à la noble sur son maître ou sur elle-même. Les yeux d’émeraude semblent lire directement sur son âme à travers les orbes noisette. Elle se sentait comme une biche prise au piège. Puis finalement, la dame sembla satisfaite de ce qu’elle sortit de cette intense inspection et détourna son attention sans prêter plus d’intérêt à la jeune servante. Verica s’en sentit grandement soulagée.
Elle pensa un temps à prendre congés mais, qu’adviendrait-il si la lettre attendait une réponse et qu’elle devait lui être remise ? Visiblement cette correspondance était d’ordre privée ou confidentielle, et devait changer de main le moins possible. Assise sur le fauteuil, tête basse, elle observa donc à la dérobée la noble qui lisait, un masque impénétrable sur le visage.

La lettre que Nivraya sortit de la petite enveloppe était courte, mais couverte de l’écriture compacte et fébrile du fauconnier.


Citation :
Madame,

J’espère que cette lettre vous parviendra ainsi que l’autre document cacheté qui l’accompagne. Je la confie aux bons soins de Verica, qui a toute ma confiance. Néanmoins j’ignore quelles seront vos dispositions à son égard.
Je sais votre colère envers moi. Je ne tenterai aucune excuse car je n’attends aucun pardon de votre part. Je ne chercherai pas en vain à l’obtenir non plus, soyez rassurée. Votre attitude envers moi est une réponse suffisamment claire et je la respecterai. Puissiez-vous un jour trouver dans votre cœur assez de miséricorde pour ne pas me haïr complètement.

Je pars sur votre ordre et qu’Eru guide ma lame jusqu’aux cœurs de ces traîtres. Mais je ne puis partir en sachant mon enfant en péril. Puisqu’il reste encore des membres de l’Ordre, le danger guette à chaque porte désormais, pour vous comme pour moi. Et si malheur devait arriver à la chair de ma chair, je ne pourrais pas me le pardonner. Pourtant je suis pieds et poings liés, trop loin pour pouvoir agir.
Mon père doit venir siéger au Sénat dans les prochains jours et m’avait fait la promesse de mener avec lui ma petite fille. Je crains qu’il ne croise ma lettre et ne soit pas avisé de mon absence avant son départ. Bien sûr Verica prendra soin d’elle comme elle l’a toujours fait pour toute la durée de son séjour, mais si vous lisez cette lettre alors vous avez pu constater qu’aussi loyale et digne de foi qu’elle soit, elle ne possède pas les qualités cachées d’Alyss pour le combat. Pouvez-vous, en mon nom, veillez à ce que, si Aratan l’amène avec lui, on affecte à Merilin un des hommes qui sont sous mes ordres direct ? Il n’y a guère qu’à eux que je peux me fier encore parmi les soldats. Et je vous conjure de prendre le temps de m'accorder cette faveur.

Je me permets également de vous demander un autre service. Vous trouverez dans l’autre missive une copie de mon testament, mes dernières volontés et quelques informations supplémentaires sur mes dispositions pour l’avenir. J’espère qu’elle ne sera pas décachetée avant longtemps mais en ces temps troublés je ne suis sûr de rien, si ce n’est d’avoir besoin d’un exécuteur testamentaire entre ces murs. J’ai besoin de vous pour vous assurer qu’à ma mort les vautours et les autres wargs en costumes de soie ne tenteront pas de déposséder mon enfant avant que les miens ne puissent prendre le relai. Et au moment d’y songer je n’ai vu que vous seule capable d’assumer cette tâche.
Je comprendrais que vous refusiez. Si c’est le cas, redonner simplement à Verica la deuxième enveloppe.

Puisse vos ennemis s’écarter de votre chemin.

Thorondil.

L'atmosphère de la pièce avait changé. Toujours immobile, Verica fut prise d'une affreuse envie de prendre ses jambes à son cou.
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Nivraya
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Dim 3 Déc 2017 - 23:04
La plume court sur le papier comme une épée maniée par une main experte. Au bout des doigts, la même précision qu'un bretteur accompli, qui répète ses gammes inlassablement. Une subtile parade d'un trait vif et précis. Une courbe élégante pour écarter le danger et, sèchement, une estocade qui laisse une empreinte indélébile dans la chair du lecteur. Nivraya lève le poignet un instant, les sourcils légèrement froncés, interrompant la danse macabre de ses mots. Sa signature lui renvoie l'image d'une flaque de sang. Son propre sang. Noir comme la nuit.

Elle frémit. Monstrueuse.

D'un rapide coup d'œil, elle observe la petite messagère qui lui fait face, et qui semble ne pas savoir où se mettre. Elle aurait sans doute dû la congédier, ou bien la faire attendre dehors, mais elle n'y a pas pensé sur le moment, et désormais il est trop tard. L'avoir fait entrer dans son bureau personnel… quelle erreur ! Leurs yeux se croisent un bref instant. Nivraya, le visage chaleureux mais le regard glaçant, la dévisage. Elle cherche le moindre signe inhabituel. Le moindre tressautement annonciateur de troubles à venir. Que cache-t-elle ? Est-elle là pour l'espionner ? Pour récolter des informations à son sujet, qu'elle s'empressera de transmettre à Thorondil ? Verica, puisque c'est là son nom, baisse la tête sans attendre. Il n'est pas bon de défier du regard une personne aussi puissante que la Dame de Gardelame, a fortiori compte tenu de la réputation que lui dressent ses ennemis. L'intéressée ne fait aucun effort particulier pour détruire cette image, mais s'applique tout de même à ne pas faire rejaillir son animosité sur son invitée.

Sauver les apparences. En toute circonstance.

La noble revient à son document, écartant ses préoccupations qui confinent à la paranoïa. Elle le parcourt de nouveau, dans un silence de plomb, désireuse d'y trouver l'acidité mordante dont elle aime à faire preuve. De quoi renvoyer le fauconnier dans ses quartiers, avec de quoi réfléchir. Hélas, le courrier ne lui renvoie que l'image misérable de sa propre faiblesse. Là où elle a voulu frapper, elle s'est dévoilée. En dépit de son désir d'apparaître fière et farouche, le papier agit comme un miroir dans lequel elle contemple amèrement son portrait défiguré par la crainte, l'angoisse, et son éternelle dépendance vis-à-vis des gens d'armes qui s'occupent de réparer ses erreurs. Quitte à risquer leur vie. Elle décèle derrière les courbes régulières de son écriture une fragilité insoupçonnable pour quiconque ne la connaît pas, mais que son destinataire notera sans la moindre difficulté. Il est cependant trop tard pour raturer, corriger, réparer… se faire pardonner… Quand les choses sont écrites, il n'est plus temps de songer au passé, mais à l'avenir. Nivraya se rend compte qu'elle a perdu le fil pendant quelques secondes, et achève prestement sa lecture avant que Verica ne commence à se poser des questions. Elle lâche un bref soupir, comme résigné. Malgré les lacunes de sa lettre, elle sait être incapable de faire mieux :

Citation :
Sire,

Votre promptitude à répondre au devoir qui vous appelle honore votre lignée, et l'Arnor vous sait gré de braver une nouvelle fois le danger pour lui. J'ignore encore quand ce courrier vous parviendra, mais je tiens à vous assurer que je mettrai tout en œuvre pour protéger votre enfant. Mes sentiments personnels n'entrent pas en ligne de compte quand il s'agit d'une affaire de cette importance, et quoi que vous puissiez penser de moi, veuillez croire que j'ai à cœur, comme vous, la sécurité des innocents de ce royaume.

En ce qui concerne votre seconde requête, j'escompte pouvoir vous rendre votre testament en main propre à votre retour. En attendant, je me chargerai de le faire déposer en lieu sûr, et je m'arrangerai pour que, le cas échéant, les dispositions que vous avez prises à l'égard des vôtres soient respectées. Je vous en donne ma parole, qu'importe la valeur que vous lui accordez désormais. C'est le moins que je puisse faire pour vous, après ce que nous avons vécu.

Malgré tout, je vous prie de bien vouloir revenir sain et sauf,

L'Arnor a besoin de vous.

Nivraya Alen de Gardelame

La jeune femme apparaît parfaitement calme au moment de remettre la missive à Verica. Sans trembler, sans hésiter, elle lui transmet le document qu'elle a préalablement refermé soigneusement à l'aide d'un cachet de cire :

- J'ignore si vous parviendrez à joindre le sieur de Kervras. Peut-être a-t-il pris des dispositions pour être contacté directement à son lieu de destination, à moins qu'il ne préfère attendre son retour pour prendre connaissance de ses messages…

En l'absence d'informations supplémentaires, il est difficile à Nivraya de savoir quoi faire, mais le contenu de son courrier pare aux deux éventualités. Elle n'y a rien mis d'urgent ou de compromettant susceptible de la fragiliser si la lettre devait rester posée chez le fauconnier le temps de son séjour, et dans le même temps elle y a mis suffisamment d'éléments personnels rassurants pour permettre à Thorondil d'avoir l'esprit clair lors de sa mission s'il venait à la recevoir alors qu'il se trouve à l'autre bout du pays. Dans un sens, elle espère qu'il pourra la lire bientôt. Sans doute car par écrit, il lui est plus facile de lui communiquer un sentiment qu'elle n'arrive jamais à lui faire parvenir lorsqu'ils se trouvent face à face : la gratitude. Elle sait qu'il a beaucoup sacrifié pour l'Arnor, et ses préoccupations sont parfaitement légitimes. Celle d'un père s'inquiétant pour son enfant… pour sa fille unique… Et bien entendu celle d'un homme se souciant des risques de sa mission, et des conséquences potentiellement funestes de celle-ci.

Il ne peut le comprendre, sans doute parce que la déception et l'amertume qu'il éprouve à son égard l'aveuglent davantage encore que ses yeux épuisés, mais elle ne saurait dire non à une telle requête venant de sa part. S'il est vrai que la jeune femme peut paraître austère et particulièrement inaccessible lorsqu'il tente de l'approcher, au fond d'elle-même elle ne peut ignorer que Thorondil est un héros du royaume, un homme plus brave et plus honorable qu'elle ne le sera jamais. Alors, en lui prêtant ainsi assistance, elle a l'impression de se hisser temporairement à sa hauteur, et, ironie du destin, d'être celle sur qui il se repose. C'est là une drôle de farce, qui ne les réjouit ni l'un ni l'autre, mais peuvent-ils ignorer leur histoire commune et sereinement se laisser porter par les courants de la vie en faisant semblant de ne pas voir ce qui les relie ? Nivraya ne le croit pas, et elle sait qu'un jour elle devra répondre de ses crimes et payer pour ses fautes. Rendre ce service à Thorondil n'est qu'un avant-goût de ce qui l'attend.

- Ce courrier est adressé au seul sieur de Kervras, reprend-elle, et je vous prie de bien vouloir vous assurer qu'il ne sera lu que par lui. Si vous devez le lui faire parvenir, veillez à ce que cela se fasse par l'intermédiaire d'un messager sûr.

Cette consigne tire un demi-sourire à Nivraya. Un « messager sûr ». Cela existe-il encore en Arnor ? Y a-t-il encore une personne de confiance sur qui l'on peut s'appuyer ? L'Ordre de la Couronne de Fer a causé de nombreux ravages, mais il a surtout révélé la vénalité d'une noblesse de moins en moins noble, et de plus en plus en plus courtisane. La seule chose de sûre aujourd'hui, c'est le pouvoir de l'argent, et sa capacité à racheter la loyauté même des plus véhéments défenseurs de l'Arnor. Surtout de ceux-là, en fait, car ce sont souvent ceux qui clament le plus haut et le plus fort leur amour pour le royaume qui sont les premiers à céder aux promesses dorées. Ceux qui s'empressent de trahir leurs serments pour un peu de pouvoir. Ceux qui vendent leurs amis pour sécuriser leur carrière. Ceux qui abattraient leur roi pour s'asseoir à la table d'un souverain fantoche. Les lâches, les scélérats… Il n'en est pas un qui ne mérite pas la potence !

Nivraya inspire profondément pour calmer cette nouvelle bouffée de colère. Celle-ci n'a pas transformé son masque de maîtrise, mais a fait brûler dans ses yeux pendant l'espace d'un instant un brasier destructeur. Ses pensées s'agitent, incontrôlables, tantôt calmes, tantôt violentes. Toujours épuisantes. Elle se lève sans prévenir, rapidement imitée par Verica, qui comprend que la conversation est d'ores et déjà terminée.

- Laissez-moi vous raccompagner, fait Nivraya en se déplaçant avec grâce vers la porte.

Elle l'ouvre, et laisse passer la servante, alors que dans le même temps Alyss bondit hors de son fauteuil, prête à prendre sa nouvelle tâche :

- Alyss… Mademoiselle Verica a besoin d'être raccompagnée. Il n'est pas sûr pour une jeune personne de se promener seule dans les rues d'Annúminas, même si nous sommes en plein jour.

Le ton de la femme est sans appel, et ses yeux verts viennent couper court immédiatement à la double protestation qu'elle s'est apprêtée à recevoir. Celle d'Alyss, d'abord, qui est parfaitement consciente d'être mise à l'écart pour avoir intercédé en la faveur de Thorondil, et qui se retrouve coincée à devoir jouer son rôle de servante obéissante pour ne pas trahir la couverture qu'elle entretient. La jeune Haradrim se fend d'un « oui madame » blessé, avant de se murer dans un silence éloquent. Elle n'ose pas faire une scène devant Verica, mais de toute évidence ce n'est pas l'envie qui lui manque. La seconde plainte est celle de l'envoyée de Thorondil, qui sans doute veut exprimer poliment sa capacité à se débrouiller toute seule. Elle n'a en effet pas besoin de chaperon, et elle saura sans doute retrouver le chemin jusqu'à la demeure du fauconnier. Néanmoins, la décision ne lui revient pas, et dans sa situation il lui est difficile d'opposer davantage qu'une résistance de pure forme, rapidement balayée par la volonté de fer de la Dame de Gardelame. Nivraya, satisfaite d'avoir donné ses consignes, referme la porte de son bureau et retourne à ses affaires les plus urgentes.


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Intérieurement, Alyss est en ébullition, mais malheureusement il est très difficile pour elle de le cacher comme le fait Nivraya. Elle n'a pas sa maîtrise, son talent pour mentir et truquer. Tout se voit sur son visage comme si ses traits ingénus étaient un livre ouvert dans lequel le premier imbécile venu peut lire sans la moindre difficulté. Elle lutte, tente de se discipliner, mais l'humiliation et la frustration rejaillissent sur ses joues qui prennent une teinte rosée, et font briller ses yeux qui jettent de fréquents regards à la porte close du bureau personnel de la Dame. La petite voleuse, courroucée, se trahit par des gestes trop vifs, tranchants, saccadés. Nerveux. Elle est inhabituellement agitée, préoccupée par une intuition qui la taraude, qui la ronge et l'empêche de se concentrer pleinement sur sa tâche.

Raccompagner Verica. Ha ! La belle affaire ! Et pourquoi donc ?

Freyloord, qui l'observe du coin de l'œil en train de passer une veste décente pour sortir en pleine rue, se lève du fauteuil depuis lequel il a assisté à toute la scène et s'approche des deux femmes. Sa lourde carcasse se dresse devant elles comme une véritable muraille, mais Alyss ne semble pas éprouver la moindre crainte en sa présence. Elle lui rend bien deux têtes, peut-être encore davantage, et pourtant ils paraissent se trouver sur un pied d'égalité. Le fait qu'il fasse deux fois le poids de la jeune femme, et qu'il puisse probablement broyer son crâne entre ses paumes, ne change rien à l'affaire. Il baisse sur elle un regard compatissant, et lui pose une main épaisse sur l'épaule. Dans sa voix caverneuse, son murmure ressemble au grognement d'un ours :

- Je vais l'accompagner. Ce sera plus sûr.

Pendant un instant, Alyss est sur le point de protester. Probablement par réflexe, et par esprit de contradiction. Elle a envie de lui dire que c'est sa tâche, et de lui expliquer que même si Nivraya a voulu la sanctionner en lui demandant de s'occuper de cette fille facilement effrayée, ce n'est pas une raison pour qu'elle se défile et se décharge de son fardeau sur quelqu'un d'autre. Plus simplement, elle a envie de s'emporter inutilement contre cette montagne de muscles, seulement responsable de se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment. Elle a juste besoin de passer ses nerfs sur quelqu'un… de préférable quelqu'un avec le cuir solide. Mais si Freyloord est le candidat idéal pour cela, il n'en demeure pas moins plus intelligent que ne peut le laisser soupçonner son physique de Mûmak, et sa proposition n'est pas qu'une simple courtoisie. Elle comprend après quelques secondes qu'il ne fait pas ça véritablement par charité, mais bien pour laisser à la petite Haradrim l'occasion de discuter avec Nivraya, tandis qu'il s'acquitte de sa mission pour elle. Le regard d'Alyss bascule de l'étonnement presque courroucé vers une tendresse immodérée. Elle pose une main minuscule sur son bras épais comme une bûche, et lui souffle avec une rare affection :

- Merci, Frey…

Il hoche la tête pesamment, esquisse ce qui ressemble à une petite tentative de sourire, avant d'emboîter le pas à Verica qui, si elle n'a pas forcément tout compris à la situation, n'a pas pu manquer de déceler la tension certaine et les jeux complexes qui se manifestent entre Nivraya, sa servante et son immense garde du corps. De quoi la laisser avec davantage de questions que de réponses. Freyloord, plus galant que ne le laisse supposer sa carcasse massive, lui ouvre délicatement la porte et la laisse sortir en premier avant de lui emboîter le pas à travers les rues de la capitale. Annúminas n'est pas une cité dangereuse, du moins pas dans les quartiers que fréquentent la famille de Kervras et la famille de Gardelame. Surtout pas à cette heure du jour, avec tant de gens qui déambulent et vaquent à leurs occupations. Toutefois, les craintes de Nivraya ne sont pas entièrement infondées, et Freyloord en est parfaitement conscient. Les ennemis de sa dame sont nombreux, déterminés, et ils ne reculent devant rien pour parvenir à leurs fins, comme en atteste l'épisode de l'attaque à Gardelame. Aux confins du royaume, des tueurs n'ont pas hésité à essayer de s'en prendre à sa maîtresse pour d'obscurs motifs politiques qui restent encore à éclaircir. Simple jalousie ? Volonté d'une famille de consolider son autorité ? Désir de vengeance ?

Quelle que soit la raison qui les anime, les lames restent des lames, et la mort reste la mort. La prudence est de mise dans ce monde de violence, surtout quand on ignore l'identité des assassins et des conspirateurs. Ne pas savoir signifie également qu'il est important de protéger ses arrières, et bien qu'Alyss ne comprenne pas les tenants et les aboutissants de tous ces jeux de pouvoir, le géant sait qu'il est particulièrement dangereux de laisser sortir de la Chambre une jeune servante sans défense, en possession d'une missive cachetée. Si des espions les observent – ce qui est plus que probable dans cette ville infestée de nobles et de bourgeois en quête d'un scandale, d'un levier pour gagner en influence, ou bien d'une fenêtre de tir pour attaquer Nivraya – et qu'ils voient une proie facile susceptible de leur rapporter des informations, qui les empêchera de s'en prendre à elle ? Une agression aussi rapide que furtive, la lettre volée, et des données potentiellement précieuses tombées dans des mains mal intentionnées. Il suffit d'un homme avec un couteau, déguisé en mendiant… Avec la présence du géant aux côtés de la servante, en revanche, la donne se complique pour les éventuels espions. Qui osera venir essayer de lui chercher querelle, désormais, au risque de causer une rixe violente en pleine rue ? Rixe dont ils ne seront pas sûrs de ressortir vainqueurs.

Cependant, il n'est pas aisé de traverser ainsi la ville avec une montagne humaine pour garde du corps. Et s'il s'agit sans doute de la promenade la moins risquée de Verica dans les rues d'Annúminas, on ne peut pas véritablement la qualifier de discrète. De quoi attirer l'attention de la paire d'yeux qui observe furtivement le passage du curieux duo.


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Le menton lourdement appuyé dans le creux de sa paume, Nivraya ne peut détourner le regard de la lettre qu'elle tient dans sa main tremblante. La lettre de Thorondil. Ses épaules voûtées et ses yeux éteints contrastent de manière surprenante avec l'attitude impériale qu'elle a affiché quelques instants plus tôt en présence de Verica. La distinction et l'élégance ont quitté sa personne, la laissant avec la lassitude et l'affliction pour seul costume. Ses yeux dans le vague relisent inlassablement les mêmes mots. Ceux qui l'ont fait frissonner de terreur quelques instants plus tôt. Ceux qui lui ont transpercé le cœur d'une angoisse incomparable…

« Est-ce qu'il sait ? »

- Évidemment que non, répond-elle à voix basse.

Elle essaie de s'en convaincre. Après tout, il évoqué des inquiétudes concernant son enfant, son enfant unique, sa petite Merilin. Elle est le centre de ses pensées quand il n'est pas à la capitale, bien entendu. Nivraya tente de se rassurer. Elle vide ses poumons en un las soupir. Pourquoi a-t-elle été imaginer toutes ces choses ? Une simple ligne sortie de son contexte, totalement surinterprétée, et il s'en est fallu de peu pour qu'elle défaille devant une servante. Elle frémit de nouveau. Peut-être à cause de ces tournures ambiguës, qui lui ont laissé un goût amer sur la langue, comme après avoir goûté au poison de la trahison, du mensonge et de la tromperie. Son crime adultère, le péché qui grandit dans son ventre… tout cela lui brouille l'esprit, lui fait voir des choses qui n'existent pas, entendre des paroles qui n'ont pas été prononcées. Thorondil, assurément, ne sait rien.

« Mais peut-être qu'il le sent… »

Nouvelle bouffée d'inquiétude, contrée immédiatement par une logique froide et implacable, teintée d'un certain dédain dont elle est coutumière.

- Il n'est pas aussi perspicace…

- Je n'aime pas quand tu parles toute seule.

Nivraya sursaute comme si on l'avait pincée, et bondis hors de son fauteuil. Dans ses yeux, la crainte. Puis la colère.

- Alyss ! Bon sang depuis quand est-ce que… Et… et Verica ? Je t'avais demandé de la raccompagner !

Toute à sa confusion, la noble semble incapable de décider sur quoi jeter son ire : la désobéissance de sa plus fidèle alliée, ou bien la présence de cette dernière au moment où, pour une fois, la Dame de Gardelame a affiché un visage profondément humain et vulnérable. La petite Haradrim, laissant glisser l'orage sur sa peau halée, referme la porte derrière elle, toujours aussi discrète. Un vrai chat. Elle lève les mains pour essayer d'apaiser Nivraya, qui semble en proie à une émotion qui n'est pas tout à fait liée à Verica. De toute évidence, quelque chose la chamboule, et Alyss est bien décidée à savoir de quoi il s'agit :

- Freyloord s'en occupe, lâche-t-elle tranquillement. Tu réagis bizarrement, Niv'… Qu'est-ce qui ne va pas ?

- Je vais très bien, figure-toi. Pourquoi est-ce que ça n'irait pas ?

La bravade, aussi ridicule qu'inefficace, est écartée d'un revers de la main par Alyss, qui se montre inhabituellement rebelle :

- Tu sais très bien pourquoi, Niv', ne joue pas à ça… Ça te dérange à ce point-là de recevoir une lettre de la part de Thor' ? Ça te dérange qu'il puisse s'inquiéter avant de partir sur ce genre de mission ?

Les sourcils de la Dame de Gardelame se froncent perceptiblement. Elle n'apprécie pas l'accusation silencieuse qu'elle voit poindre sous la critique de son amie, mais elle n'a pas l'intelligence de prendre de la hauteur et de laisser couler. Elle aurait très bien pu arrêter la discussion sans délai, et simplement rétorquer à Alyss qu'elle aurait voulu être prévenue avant de l'arrivée de ce courrier. Cela aurait sans doute fait l'affaire. Mais au lieu de choisir la voie de la raison, peut-être parce qu'elle est fatiguée et sur les nerfs, elle réagit à chaud. Erreur.

- Et pourquoi est-ce que tu t'inquiètes pour lui, maintenant ? Siffle-t-elle sur un ton irrité. Vous êtes soudainement devenus les meilleurs amis du monde ? Tu éprouves de la compassion pour lui ?

La Haradrim hésite, surprise par cette rhétorique agressive et acide à laquelle elle n'est pas habituée. Ou plutôt, dont elle n'est pas habituée à être la cible, car elle a déjà vu Nivraya vilipender des adversaires politiques. Elle n'aurait pas cru être un jour du mauvais côté de la conversation. Repoussée par les questions qui pleuvent sur elle, la voleuse essaie de trouver les mots justes, tout à coup sur la défensive, en position de faiblesse car elle n'a pas l'art de s'exprimer avec autant d'éloquence que la femme rousse. Maladroite, elle rétorque :

- Un peu, oui ! Après tout il t'a sauvé la mise plus d'une fois, tu crois que ce n'est pas normal ?

- Je n'ai pas besoin que tu me rappelles ça, Alyss ! À ton avis, j'ai envie de m'entendre rabâcher à tout bout de champ que je serais morte s'il n'avait pas été là ? Tu crois que c'est ça qui va me faire aller mieux ? Je vois que tu veux prendre sa défense… bravo Alyss… c'est très noble de ta part ! Mais n'oublie pas que les gens comme lui sont aussi doués pour créer des problèmes que pour en régler ! Ils sont pratiques quand on les a sous la main, mais il faut savoir les tenir éloignés de soi pour ne pas trop souffrir de leur présence. Des « cœurs vaillants », de « nobles âmes » ? Des brutes épaisses et sanguinaires, oui !

La jeune voleuse accuse le coup. Les paroles cruelles de Nivraya la touchent plus durement qu'elle ne veut l'admettre, et elle se recroqueville sur elle-même comme pour absorber l'impact d'un choc en pleine poitrine. Le souffle coupé, elle lève des yeux ébahis vers son amie. La Dame semble ne même pas s'en rendre compte, absorbée qu'elle est dans un monologue qu'elle paraît cracher avec tout le fiel que recèle sa personnalité devenue mauvaise depuis quelques temps. Alyss vacille, et lâche dans un murmure :

- Je suis comme lui, Niv'… ?

À mi-chemin entre l'interrogation et l'affirmation, de quoi déstabiliser la noble, qui s'interrompt, interloquée par cette réponse inattendue :

- Comment ça ?

- Je te demande si je suis comme Thorondil… Bonne qu'à être utilisée pour des missions dangereuses… Utile, mais sacrifiable.

C'est au tour de Nivraya de recevoir un coup de poing dans l'estomac. Ses yeux s'agrandissent légèrement, et sa bouche s'entrouvre tant elle est choquée par ce qu'elle entend. Elle bafouille soudainement, déstabilisée. Alyss… son Alyss, doutant tout à coup d'elle ? Le premier sentiment à l'envahir est une profonde stupéfaction qui la paralyse l'espace d'un instant, avant que le duel entre la honte et la rage ne tourne à l'avantage de cette dernière. Elle se lève comme une furie, et marche droit vers la Haradrim en fulminant :

- C'est ça que tu penses de moi !? Tu penses vraiment que je ne suis bonne qu'à envoyer des gens à la mort, que j'utilise Thorondil, que je t'utilise toi !? Tu crois vraiment que… que… Raaaah !

Son rugissement rappelle à la petite Haradrim des jours meilleurs. Quand Nivraya n'était pas encore cette femme noble engoncée dans son apparence, sa réputation, et ses titres. Quand elle n'était qu'une femme simple, à qui il arrivait de jurer, de s'emporter… C'est cette Nivraya qui émerge tout à coup, et qui donne l'impression de vouloir envoyer à travers la pièce l'objet le plus cher et le plus fragile qu'elle puisse trouver. À défaut de pouvoir briser un vase ou une assiette hors de prix, elle étrangle un adversaire invisible, avant de revenir à son interlocutrice.

- Alyss ! Bon sang, réveille-toi ! C'est Thorondil qui t'a monté contre moi, c'est ça !? Je vois clair dans votre manège… Il n'a pas apprécié d'être envoyé en mission, et il se sert de toi pour faire passer ses messages, pour m'atteindre. D'abord sa lettre… maintenant ça…

- Niv', non, tu sais que c'est faux ! Se défend-elle, sincèrement peinée d'être vue comme une potentielle menace pour celle à qui elle a dédié sa vie.

- Faux !? Mais regarde-toi, Alyss ! Je t'ai tout donné, je t'ai protégée toutes ces années, et voilà que tu me trahis pour ce… ce… ce rôdeur... plus à l'aise sur les routes et dans les campagnes qu'au Sénat où il devrait siéger. C'est à lui que tu veux accorder ta confiance !? Si tu crois que je vous utilise tous les deux, si tu crois que je vais t'envoyer à la mort, pourquoi est-ce que vous ne vous enfuyez pas tous les deux, hein ? Loin de l'horrible femme qui fait tout ce qu'elle peut pour maintenir ce royaume dans le droit chemin ! Je t'en prie, vas-y ! Va donc ! La porte est là, ne te retiens surtout pas !

Ce coup bas fait monter les larmes aux yeux d'Alyss. Elle sait qu'au fond, Nivraya n'en pense rien et que ce sont simplement des mots prononcés sous le coup de la colère… Elle sait que ce sont des paroles blessantes mais maladroites, qui seront rapidement regrettées. Mais en est-elle vraiment certaine ? Leur relation est-elle si solide qu'elle a toujours voulu le croire ? Est-elle aussi indispensable à Nivraya de Gardelame, désormais une des femmes les plus puissantes du royaume ? Maintenant qu'elle a la main sur une bonne partie de l'appareil politique du royaume, pourquoi irait-elle s'encombrer d'une vulgaire voleuse ? La voleuse perd pied. Le monde entier lui semble tout à coup différent, comme si une chose immuable et inaltérable venait tout à coup de s'effriter. Nivraya et elles ne s'étaient jamais disputées. Jamais. Peu importe la difficulté, elle a toujours su pouvoir compter sur elle, et réciproquement, la Dame a toujours su qu'elle pouvait lui faire confiance. Mais il en était de même pour Justar, avant que la situation lors du mariage royal à Minas Tirith ne change tout… Tombé en disgrâce aux yeux de sa propre épouse, le pauvre Justar a tout tenté pour essayer de regagner la confiance de celle-ci. Y est-il parvenu, aujourd'hui ? Y parviendra-t-il jamais ? En essayant de dire ses quatre vérités à son amie, Alyss ne vient-elle pas d'emprunter le même chemin ?

Cette pensée la déchire de l'intérieur, et elle menace de s'écrouler.

- Niv', ne dis pas ça, répond-elle, les mâchoires crispées, au bord des larmes. Tu n'as pas le droit de…

- J'ai tous les droits, ici ! Notamment celui de savoir pourquoi ma servante fricote avec cet aventurier, dans mon dos, pour lui permettre d'introduire sa messagère jusque dans mon sanctuaire.

Nouvelle estocade, peut-être encore plus douloureuse :

- Ta servante ? Niv'…

Cette dernière n'écoute pas, et continue sa litanie comme un archer faisant pleuvoir ses traits précis et mortels sur une cible agitant un drapeau blanc. Mais il n'y a pas de reddition possible, dans l'antre de la renarde :

- Cet endroit est mon sanctuaire, et si j'ai choisi d'y habiter c'est parce que je m'y sens en sécurité, à l'abri… Et toi, tu as jugé bon d'en laisser la clé à un homme qui ne m'a apporté que du malheur ? Pourquoi est-ce qu'il t'a paru judicieux d'intercéder en sa faveur ? Hein ? Pourquoi ça ?

- Parce que c'est le père de ton enfant, voilà pourquoi !

Les mots ont franchi les lèvres d'Alyss sans qu'elle y réfléchisse vraiment. Cependant, pendant les longues secondes qui suivent et s'écoulent dans un silence de mort, elle a tout le temps de regretter ses paroles. Chaque instant semble durer une éternité, qui lui offre le loisir de voir le visage de Nivraya se décomposer. Morceau par morceau. En une phrase, elle a pulvérisé le masque fragile qui se fragmente comme un miroir percuté par un bélier. Et derrière, le néant. Dans ces iris blessés, où l'on a pu lire tantôt la colère, tantôt l'indignation… il n'y a plus rien. Rien qu'un abîme béant de noirceur absolu, un puits sans fond. Un monde de ténèbres et de désolation qui menace d'engloutir toute chaleur, toute joie, toute vie. Alors que le sang reflue du visage de la jeune femme, et que ses yeux verts semblent s'éteindre comme une bougie soufflée par un courant d'air, la voleuse prend la mesure de la blessure qu'elle vient de raviver.

- Niv', je…

Une gifle puissante l'arrête net. Sonore. Des larmes s'envolent au moment de l'impact, et retombent silencieusement sur le sol. Impossible de savoir à laquelle des deux elles appartiennent. S'en suit une longue seconde d'un profond silence, seulement rythmé par leur respiration intense. Lorsqu'Alyss trouve la force de revenir à Nivraya, elle lit dans son regard embrasé la rage de vivre d'une femme emmenée trop souvent aux portes de la mort. Le poids qu'elle porte en son sein lui rappelle douloureusement la peine, le malheur, le sang, et la trahison. Un enfant à naître, symbole de tant de méfaits et de tant de violence… La Haradrim ne peut retenir les larmes qui embuent rapidement son regard. Des larmes de tristesse davantage que des larmes de souffrance.

- Ne répète… plus jamais… ça… assène Nivraya le souffle court, comme si elle sortait d'une bataille. Thorondil n'est pas le père… Tu m'entends ! Il n'est pas le père !

La noble détourne le regard, pour cacher ses propres sanglots. Elle s'appuie lourdement sur son bureau, dos à son amie, incapable de la regarder en face. Pas maintenant. Pas après ça. Pas avant d'avoir recomposé à la hâte un visage présentable, dans lequel elle ne verra pas les cicatrices encore à vif de ses tourments. Elle inspire profondément, agitée de tremblements nerveux. La colère reflue, à l'instar de la marée, en laissant sur le sable de ses pensées le parfum salé de l'amertume. Les secondes défilent. Interminables. Puis Nivraya prend finalement la parole. Sa voix a changé. Brusquement redevenue humaine.

- Je suis désolée, Alyss… Oh par les Valar pardonne-moi…

Pas un son en retour.

La Dame se retourne, et ses yeux émeraude se posent sur la porte désormais ouverte. La voleuse, quant à elle, s'est envolée. Toujours aussi discrète.

Comme un chat.

Un chat échaudé.
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