Qui passe la nuit ?

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Ryad Assad
Espion de Rhûn - Vicieux à ses heures perdues
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~ GRIMOIRE ~
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Lun 12 Fév 2018 - 0:03
Dans la pénombre que laissait subsister le soleil déclinant, elle avait failli ne pas le voir. Debout à l'entrée d'une tente de fortune, les mains resserrées autour de ses coudes pour préserver le peu de chaleur que parvenait à produire son corps encore fragile, elle s'approcha de l'homme qui allait curieusement seul, de sa démarche toujours aussi étrange. La jeune fille s'inclina respectueusement devant lui, et il en fit de même avec une grâce et une élégance peu communes. Elle connaissait suffisamment le personnage – de réputation tout du moins – pour savoir qu'il valait mieux prendre la parole en premier en sa présence.

- Sire Rokko, je m'appelle Mille.

Il hocha la tête, l'autorisant implicitement à poursuivre.

- Sœur Maurtha me fait vous dire qu'elle ne peut vous recevoir pour le moment. Elle procède à ses ablutions.

L'intéressé hocha de nouveau la tête. Mille avait entendu dire qu'il n'était pas particulièrement loquace, mais elle se sentait toujours mal à l'aise devant des individus aussi réservés et silencieux. Elle se demandait toujours s'ils ne le faisaient pas exprès pour tester la réaction d'autrui, mais quand elle avait rapidement évoqué la question avec un jeune homme du clan de Rokko, il lui avait confié quelques éléments qui laissaient à penser qu'il avait de bonnes raisons d'agir ainsi. Elle le trouvait mystérieux et fascinant, entouré de secrets qu'il était. Il n'y avait pas un des chefs qui n'était pas un personnage à part entière, pas davantage Kaara le sage qu'Adaira la téméraire, ou qu'Alaric le tempétueux. Pourtant, il y avait chez Rokko quelque chose de profondément singulier, comme s'il n'appartenait pas véritablement au même monde qu'elle, comme s'il n'était pas entièrement humain.

Il leva les yeux au ciel, et observa les étoiles qui commençaient à apparaître, petites chandelles d'argent allumées patiemment par une main lointaine dans la nuit qui les enveloppait. Il avait l'air de les compter, ou peut-être de guetter l'apparition de la prochaine, quand les nuages qui les cachaient achèveraient leur course vers l'horizon. Ou peut-être lisait-il quelque chose que la novice ne comprenait pas. Elle avait entendu dire que les étoiles véhiculaient parfois des messages, des signes. Rokko guettait-il un signe ? De la part de qui ? Il paraissait réellement absorbé par sa contemplation, ce qui donna tout le temps à la jeune fille de le détailler sans qu'il s'en aperçût. Malgré le froid, il allait torse nu comme à son habitude, et arborait les peintures que lui et les siens affectionnaient tant. Mille n'était pas familière de ces choses, et elle ignorait le sens précis de chacun des symboles dont il se couvrait, mais elle trouvait leurs formes envoûtantes. Elle s'imaginait qu'ils écrivaient une histoire, des légendes, ou peut-être étaient-ce des incantations destinées à protéger le peuple des Quatre Fleuves de tous les dangers. Si c'était le cas, les hommes de Rokko pouvaient féliciter leur magie, car elle leur avait permis de se protéger contre les lames gondoriennes au cours de la bataille. Bien peu d'entre eux avaient péri, alors que leur rôle avait été grand dans la victoire décisive remportée contre les traîtres frères de l'Ouest. Rokko avait lui-même plongé au cœur de la bataille, et en était revenu sans la moindre égratignure, ce qui lui avait valu les louanges de tous ceux qui avaient participé à l'assaut. Mille avait entendu tout cela par des rumeurs, mais désormais qu'elle avait le temps de le regarder, elle ne doutait pas qu'elles fussent fondées. Il n'était pas le plus impressionnant des hommes, et on pouvait même dire qu'il n'avait pas le profil d'un combattant, mais son physique longiligne ne trompait pas longtemps. Il y avait dans son attitude la sérénité du prédateur qui sait n'avoir rien à craindre du monde autour de lui, et elle l'imaginait tout à fait capable de se transformer en un fauve féroce, le fléau de l'Ouest.

Il avait pourtant l'air doux. Doux et triste. Il avait le visage de ceux qui vivent des heures sombres et qui, contraints de lutter à chaque instant pour assurer le futur de ceux auxquels ils tiennent, n'en aspirent pas moins à des jours meilleurs. Des jours de paix. Son regard perdu dans le ciel nocturne semblait se demander combien de morts ils devraient encore enterrer avant de pouvoir enfin déposer les armes et cultiver les fruits de la terre. Il ne paraissait pas particulièrement inquiet pour son sort, et il n'était pas de ces lâches qui tremblaient dans leurs chausses en craignant pour leur pathétique existence. Il se préoccupait davantage des enfants qui grandissaient dans cette guerre qu'ils n'avaient pas désirée, celle qui les consumait et dictait chacun de leurs gestes. Lorsque son regard revint un instant à Mille, ce fut ce qu'elle vit brièvement dans ses iris. Pas l'agacement d'un vénérable chef contrarié d'être dévisagé avec insistance par un esprit par trop curieux, mais bien la tendresse d'un père pour sa fille. Il n'était pas son père. Elle n'était pas sa fille. Pourtant, c'était avec ces yeux qu'il l'observait. Elle se sentit curieusement gênée par cela, et elle baissa la tête rapidement, s'apprêtant à se faire réprimander pour son manque de correction. Il s'approcha d'elle et à la place lui posa une main affectueuse sur l'épaule, avant de se diriger vers la tente.

Mille, surprise par sa mansuétude, leva la tête et aperçut Maurtha qui se tenait là, silhouette singulière avec cet étrange masque qu'elle arborait en permanence.


Elle n'avait pas ouvert la bouche, et s'était contentée d'apparaître pour signifier qu'elle était disposée à recevoir. Ces deux-là n'allaient pas parler beaucoup, se dit la jeune fille en les observant tour à tour. Elle s'apprêtait à rester à l'extérieur, et à laisser ces deux éminentes figures s'entretenir, mais Maurtha lui fit signe d'entrer en ajoutant :

- Ma chère apprentie, il n'est nul lieu où je me rende où tu ne sois pas conviée.

Mille hocha la tête, et emboîta le pas à Rokko. Elle avait encore du mal à se faire à ce statut. Elle avait été chercher les trois sœurs alors que l'on faisait accoucher une des femmes du clan. Elle n'avait été qu'une intermédiaire, une messagère que n'importe qui aurait pu remplacer. Et pourtant, l'aînée des trois sœurs avait décidé de la prendre sous son aile, d'en faire son apprentie, de l'initier aux arts secrets. Elle n'avait fourni aucune raison pour cela, et s'était contentée de lui dire qu'elle allait désormais la suivre et faire ce qu'elle lui commanderait. C'était un honneur immense, pour ne pas dire unique, car aucune des deux autres sœurs n'était suivie par quiconque. Le savoir qu'elles détenaient n'avait jamais été reçu, et n'était pas voué à être transmis. Pourtant, elle était là, et elle se retrouvait conviée au milieu d'une conversation qu'elle n'aurait pas même imaginé pouvoir voir de ses yeux un jour. Elle ignorait quel était le rôle qui était attendu d'elle, mais elle n'avait jamais osé poser de question à ce sujet, préférant rester discrète au sujet de ses interrogations.

Maurtha prit place à même le sol, sur un coussin où elle avait l'habitude de s'asseoir pour se reposer ou méditer, et elle fit signe à Rokko de s'installer en face d'elle. Il était techniquement le chef ici, et pourtant il paraissait effacé devant la présence charismatique de la Sœur, qui semblait tout voir et tout entendre, même les pensées. Les bougies qui brûlaient à l'intérieur jetaient des reflets étranges sur le masque et les peintures des deux éminences, et Mille ne pouvait pas s'empêcher de les contempler, comme elle aurait observé avec effarement deux créatures surgies des profondeurs de son esprit créatif. Le monde lui parut soudain irréel. Elle, dans cette forteresse des fils d'Elessar, assistant à une réunion entre Rokko des gens du fleuve, et Maurtha… Entre un homme-poisson surgi des profondeurs du monde, et une femme qui paraissait possédée par un esprit du passé… C'était une scène qu'elle n'aurait pas cru vivre un jour. Elle s'installa à la droite de sa désormais tutrice, et l'écouta commencer :

- Rokko, vos hommes sont-ils prêts ?

Il acquiesça.

- Bien, reprit-elle. Nous le sommes également. Il faudra agir rapidement, et dans le calme.

Nouveau hochement de tête. Mille le regarda, incapable de se défaire de l'idée qu'il recevait ses ordres directement de Maurtha comme s'il avait été un de ses exécutants. Il fallait connaître leur relation pour savoir que ce n'était pas le cas, mais les apparences étaient trompeuses, et elle était à deux doigts de se laisser persuader.

- Si les hommes de Gondor découvrent ce que nous préparons, ils n'hésiteront pas à attaquer pour nous empêcher. Je compte sur vos hommes pour qu'ils ne découvrent rien, et le cas échéant, prévenir tous leurs efforts.

Cette fois, Rokko demeura parfaitement immobile, mais son visage en disait long. Il avait de toute évidence une confiance totale dans les guerriers qu'il commandait, et il s'assurerait qu'ils feraient tous leur devoir sans faillir, même s'ils devaient pour cela périr jusqu'au dernier. Lui-même semblait placer sa vie dans la balance, assurant dans le silence le plus total qu'il préférait se sacrifier plutôt que de voir le Gondor s'opposer à la bonne marche de leur plan. Et il avait communiqué tout cela sans le moindre geste. Il y avait chez lui une force de caractère qui sidérait Mille, et qui n'était contrebalancée que par la présence incroyablement puissante de Maurtha. Les deux se répondaient, comme si leurs âmes étaient des instruments accordés par les mêmes mains. Ils étaient du même bois, celui de la souffrance et du devoir, qui guidait chacun de leurs pas. Les mots, dans ce cas, étaient presque superflus. Un bref silence s'installa, et le guerrier sut instinctivement que l'entretien était terminé, qu'il était l'heure pour lui de partir accomplir sa mission, car le moment était venu de mettre en application la dernière phase de leur plan. Il se leva poliment pour prendre congé des deux femmes, qui suivirent le mouvement pour le saluer également. Avant qu'il ne quittât la tente, la Sœur l'appela une dernière fois :

- Rokko… Nous devrons aussi nous débarrasser des prisonniers…

Il se figea, avant de tourner lentement la tête vers ses interlocutrices, en les regardant tour à tour droit dans les yeux. Son visage d'ordinaire de marbre s'assombrit un instant, son regard s'était glacé. Un sourire difficile à déchiffrer apparut sur ses lèvres.

Dernier hochement de tête.

Il quitta la tente, aussi silencieux qu'un courant d'air.


Membre des Orange Brothers aka The Bad Cop

"Il n'y a pas pire tyrannie que celle qui se cache sous l'étendard de la Justice"

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