Ce monde ressemble à la mer ...

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Nathanael
Espion de l'Arbre Blanc
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Mer 14 Fév 2018 - 14:31

On entendait de loin les couinements d’un moyeu rouillé malmené par les cahots du chemin. La sécheresse avait figé tous les défauts du terrain et les essieux souffraient à chaque trou, à chaque bosse. Un vieux cheval, encore plus fatigué que la carriole qu’il tirait, avançait l’encolure baissée. Il semblait prêt à s’écrouler sur place. Le meneur tenait les guides d’une main molle, les épaules voûtées. Son visage était caché derrière un voile à la couleur indéfinissable et maculé de poussière. Ses cheveux emmêlés et sales formaient des paquets sombres et sans forme au-dessus de son crâne. Il ne prit même pas la peine de se pencher pour cracher un épais mollard par-dessus l’avant-train de sa charrette.

— Pays de merde, cavaliers de merde, prairies de merde, chevaux de merde…

Des poils de barbe poivre et sel dépassaient au-dessus du foulard qui lui protégeait le visage. Une cape brun rouge comme du sang séché lui couvrait les épaules. Dans le coffre de sa carriole, quelques objets bringuebalaient sous une toile de laine pleine de trous.

— Et d’où venez-vous ? Gnagnagna… et où allez-vous ? Gnagnagna… Qu’est-ce que ça peut te foutre, imbécile de rohirrim puant, ce que je fais sur les chemins ? Occupez-vous donc de gérer votre royaume plein de merde de canassons avant de vous occuper de ce que font les gens des autres royaumes. Hu, Fumseck !

L’homme se saisit d’une longue tige de saule souple pour fouetter sans ménagement la croupe de son cheval. Le vieux hongre appuya dans son collier et reprit sa marche dans un long soupir. Sa robe alezane était mouchetée de zones où les poils avaient disparu et où ne restaient que de petites croûtes suintantes.

— La gale ! Ils ont dit que t’avais la gale ! Hein, Fumseck, t’as entendu ça ? Ces foutus nigauds de cavaliers d’mon cul y connaissent rien. La gale… je t’en foutrait de la gale moi ! Hu Fumseck j’ai dit, allez, bourrique !

Malgré les coups de fouet, le cheval ne broncha pas, mâchouillant son mors. Anton descendit de l’avant-train, arrachant à sa carriole de nouveaux grincements. Il attacha les guides à un des brancards et se mit à hauteur d’épaule de son cheval. Il le prit par la bride et le mena à l’écart de la route pour se rapprocher des berges de l’Isen.

— T’as soif hein mon gars ? Fallait le dire plus tôt ! Tu dis jamais rien bourricot. Et comment veux-tu que je devine hein ? Si tu dis rien corniaud ! Allez boit tout son saoul va, je sais pas quand t’auras de nouveau à boire !

Il mit une grande claque pour flatter l’épaule de son cheval et le mena à travers les herbes sèches jusqu’au bord du cours d’eau. Là il le détela puis le laissa brouter avant de l’entraver. Il tira de son barda une longue couverture qu’il tira entre sa carriole et le sol, la fixant en terre à l’aide de grands crochets de métal. Le système permettait d’avoir de l’ombre sans se priver d’air.

— Remplis-toi bien le bide mon gars. On va attendre qu’il fasse moins chaud pour reprendre la route. Ce soir les étoiles nous brûleront moins la gueule que le soleil !

Il tourna les yeux au ciel où un corbeau déplumé faisait quelques cercles en croassant.

— Casse-toi putain de piaf !

Anton se pencha pour se saisir d’une pierre et la jeta en direction de l’oiseau noir. Le projectile forma un grand arc de cercle avant de retomber sur le sol aux pieds d’une gamine. Une petite rouquine qui traînait au milieu des cailloux non loin de l’Isen, un bâton en main et une longue épée dans le dos. Elle avait l’air de celle qui baisse les yeux pour essayer de se faire oublier, comme si éviter de regarder quelqu’un pouvait la faire disparaître. Derrière le rocher où elle se trouvait, Anton ne voyait que ses cheveux couleur de rouille et le manche de l’épée dépasser de ses épaules.

— Dis la mioche, tu serais pas en train de me surveiller hein ?


Anton se retourna, sur le qui-vive. Si la gosse avait une épée, il pouvait bien y avoir d’autres drôles avec des armes dans le coin. Il était coutumier des guets à pans et des escarmouches de toute sorte. Il y avait toujours une raclure plus pauvre que vous pour essayer de vous piquer vos affaires.

— T’es quoi toi, hein ? Une petite chialeuse rohirrime ou une petite gueuse de Dunlending hein ? L’un comme l’autre, je m’en tape hein ! Je fais pas de politique. Si tu veux, on peut s’arranger, j’ai de quoi vendre.

Liant le geste à la parole, il se rapprocha encore de son chariot pour en sortir une poupée de chiffons sans visage aussi sale que ses propres vêtements, couverte de poussière et sentant la sueur. Il la secoua en direction de la petite, tout en se saisissant de sa dague. On ne savait jamais.

— C’est ça que tu veux ? Une poupée ? Une jolie poupée pour une petite fille. Toutes les petites filles aiment les poupées non ?

La rouquine s’obstinait dans le silence.

— T’es sourde, t’es muette ? T’es quoi ? Vla encore ce piaf de malheur qui m’a jeté une dégénérée en travers du chemin. Çui-là, le jour que je l’attrape je l’empalerai sur une broche pour le bouffer rôti !

Anton revint vers la petite fille, cachant sa dague sous la poupée qu’il tenait entre ses mains. On n’est jamais trop prudent. Ils étaient chacun d’un côté du gros rocher qui les séparait, grosse frontière grisâtre entre deux mondes.
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Qewiel
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Mar 28 Aoû 2018 - 23:12
L'oiseau noir... La chasse, le repas, et la survie en temps de famine, d'où le fait que lui et Kenod le survivant s'entendaient toujours. J'en avais bien besoin. Parce qu'au bout d'un moment, longer une grande étendue d'eau, c'est pratique mais ne laisse pas forcément place à une bonne chasse. Ou biené tait-ce moi qui n'avais pas l'habitude des animaux d'ici. Mon esprit imaginais régulièrement qu'un animal à la puissante mâchoire allait subitement sortir de l'eau clair comme s'il s'était caché dans une eau trouble jusqu'à ce qu'un animal insouciant ne s'approche trop près de lui. J'imaginais aussi que chaque chose paraissant inoffensive ne l'était pas et que l'herbe jaune s'étendant sous le soleil torride était la solution que je devais prendre pour mon propre bien. Mais comment faire sans eau ? Je n'avais même plus de quoi en garder sur moi... les cavaliers avaient tout pris dans la nuit où nous avions fui. Alors je n'avais pas le choix et le fait que Caw m'indique la voie à suivre égayait quelque peu mon voyage. Bas dans le ciel, il tournait autour de ce qui devait certainement être une proie qui me nourrirait suffisamment pour quelques jours !

Hum... J'avais parlé trop vite... Caw, que veux-tu me dire, là ? De derrière le rocher où je me trouvais désormais, je levais un regard méfiant vers un grand adulte aux oreilles rondes qui venait littéralement de me jeter une pierre à mes pieds. C'est lui que je devais manger ? Mouais... il n'avait franchement pas l'air bon. Et puis je n'avais pas encore l'habitude de ces êtres-là. De ce que j'avais pu en voir jusque là, ils avaient bien plus de venin en eux que ne le montraient leurs dents. Et celui-là en particulier avait de quoi faire peur, à me parler d'un ton agressif sans me permettre de comprendre les principaux mots de son langage. Et puis il parlait tout seul. Alors qu'il allait vers sa charette prendre je ne sais quoi je levais les yeux vers l'oiseau noir sans cacher mon désespoir comme mon désapointement. Ou peut-être s'agissait-il du pauvre hieval qui semblait être au bout de ses jours... l'animal me faisait vraiment de la peine, surtout vu l'état de son dos. Comment cet ingrat d'oreilles rondes pouvait-il ainsi faire du mal à un esprit ?! Pas le temps d'y penser, déjà l'autre me tendait un truc en tissu tout aussi sale que moche. C'était censé représenter quelqu'un, c'est ça ? Ou bien enfermer un esprit ? N'ayant plus que la grosse pierre entre lui et moi, je tendis mon bâton en sa direction pour qu'il s'arrête de marcher, garder une distance en attendant de comprendre ce que voulait Caw. D'un mouvement lent mais ferme j'obligeais l'inconnu à écarter la chose qu'il tenait dans ses mains pour que je puisse le voir, un regard noir lui faisant comprendre qu'il n'avait pas intérêt à...

Un coup de bâton, rapide et fort sur la main de l'individu. Juste pour qu'il lâche ce que le soleil avait mis en évidence à mes yeux acérés. Juste le temps pour moi de courir... parce que la proie pouvait très bien être moi, surtout dans ce monde où on utilisait ces maudites armes tranchantes sur chaque personne rencontrée.

Courir loin, le long de la rivière. Juste courir, guidée par Kenod.
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Nathanael
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Dim 7 Oct 2018 - 17:01

– Ha la garce ! La maudite garce !


La gamine avait tapé si fort qu’il ne sentait plus ses doigts. Il secoua la main pour faire disparaître la douleur, mais cela ne fit qu’empirer les choses. Il avait lâché la poupée dans un cri de surprise, la projetant au milieu des herbes brûlées. En revanche, il n’avait pas perdu son poignard et le tenant de sa main valide, il partit à la suite de l’étrangère en continuant de lui hurler après.

– Viens là, salope ! Je m’en vais te montrer comment on s’occupe des garces dans ton genre en Arnor. Donzelle de merde, fieffée garce de basse fosse. Coureuse de remparts ! Vuiceuse ! Puterelle !

La petite avait pris de l’avance, mais il avait les jambes plus longues. Il la rattrapa après une course poursuite de quelques dizaines de mètres et se jeta sur elle comme un berger saute sur une brebis pour l’empêcher de filer. Il la plaqua au sol avec brutalité et ils s’écrasèrent tous deux, projetant un nuage de poussière au milieu des plaines. Anton crut qu’il réussirait sans mal à maîtriser l’enfant, mais elle se débattit tant et si bien qu’il reçut un nouveau coup au visage.  

– Pas le nez, bordel ! Je vais te… Bon sang, mais… Tu vas donc te laisser faire, morue. Viens ici… garce !

Un coup de pied bien mené lui écrasa le nez. La douleur fut si vive et si soudaine qu’elle lui arracha des larmes. Il lâcha un bref instant sa prise et l’enfant, se traînant d’abord à quatre pattes pour lui échapper, se mit rapidement debout pour reprendre sa course folle. Elle ne savait pas où elle allait. La regardant filer, Anton acquit la certitude qu’elle était seule et peut être bien perdue, ou peu s’en fallait. Malgré la douleur, les rouages de son esprit le menèrent rapidement à la conclusion qu’il avait sous les yeux la plus belle occasion de toute sa vie. En essayant de la maîtriser, il s’était bien aperçu que ses oreilles étaient différentes de celles des humains. Les elfes ne courraient pas les rues. Les elfes ne courraient pas les prairies non plus, d’habitude. Et une petite elfe, sur les marchés de l’est, cela pouvait rapporter gros, il en était certain. Ce n’était pas en bourses d’or qu’on achetait un elfe, mais bien en caisses d’or. Une caisse qui s’enfuyait à toute vitesse vers le nord.

Anton se redressa, reprit appui sur ses pieds en jurant et courut après son butin. Elle ne devait pas lui échapper. Fort heureusement, la gamine ne semblait pas être en très grande forme. Tantôt elle courrait, tantôt elle trottinait ou marchait à grands pas, avant de reprendre sa course, haletant comme une biche qu’on accule avant de la mettre à mort. Une nouvelle fois, Anton la rattrapa assez aisément et, une nouvelle fois, il lui sauta dessus sans ménagement. Ils roulèrent dans l’herbe tant et si bien qu’Anton eut rapidement de la terre plein la bouche. Cela ne l’empêcha pas de continuer à jurer. L’épée le gênait pour maîtriser l’elfe et il faillit se prendre le pommeau dans les dents. Il se redressa et prit garde aux coups nerveux de la petite, prenant soin de ne pas exposer son visage à ses bottes lestes. Plus grand et plus fort, il réussit à prendre le dessus et la plaqua face contre terre en lui coinçant les bras dans le dos.

– Tiens donc ! On fait moins la maline hein ? Elfe de mon cul ouais ! Haha, tu fais quoi là ? Chanter toute la journée et jouer dans les arbres, ça vous ramollit le crâne et les guiboles. Je savais bien que c’était que des histoires pour les gosses les grands blonds aux yeux bleus. Des conneries ! Rousse qu’elle est mon elfe ! J’en connais pas beaucoup des elfes roux. Ça va faire monter les prix.

Se parlant à lui-même, il continua de manipuler Qewiel comme un vulgaire objet d’échange, un sac de jute qu’on va ficeler avant de le jeter dans une carriole pour le mener sur la place du marché. Lui tenant les mains dans le dos, il la força à se relever.

– Bon sang, mais t’es aussi grasse qu’un Dunlending après l’hiver. Va falloir que je te remplisse le ventre avant de te vendre. Ils aiment pas ça, là-bas, les maigrichons. Quoi qu’encore, paraît que dans les mines, les dans ton genre vont plus loin que les autres pour ramener le minerai. M’enfin, c’est qu’y en a qui paie au poids. Et là, tu vaux pas cher.

Anton se moquait éperdument de savoir si l’elfe le comprenait ou non. À vrai dire, il semblait se moquer de tout et de tout le monde, trop occupé qu’il fût à se parler à lui-même. Il ôta l’épée qui se trouvait dans le dos de l’enfant. Elle était lourde et il se demanda un bref instant pourquoi une si petite créature se trimbalait avec un objet aussi encombrant au milieu de nulle part. Ses réflexions marchandes le poussèrent à formuler la seule réponse valable à ses yeux : l’arme valait beaucoup d’argent, elle aussi. À quoi bon, sinon, s’épuiser à transporter un si gros morceau de métal sous l’écrasante chaleur du Riddemark et du pays de Dun ? D’une pierre deux coups. Fort satisfait de sa prise, il ramena Qewiel et l’épée vers son chariot. Le cheval produisit un hennissement asthmatique en le voyant revenir avant de se remettre à manger.

– Oui, Fumseck. Avec ça, mon gars, t’auras de quoi de t’offrir la belle vie mon vieux. Avec ça, on va se refaire !

Le marchand jeta négligemment l’épée elfique au milieu des bibelots qui couvraient le fond de sa carriole. Il n’y avait là que des marchandises de peu de valeur : rouleaux de tissu entamés par les mites, jouets en bois dont la peinture s’écaillait, dagues et couteaux rouillés, des bougies jetées en vrac et des bandes de cuir. Un petit pot en terre cuite s’était brisé, rependant son contenu dans un coin de la carriole. Rien n’avait été nettoyé et Anton lui-même fronça les sourcils en reniflant l’odeur d’œuf pourri. Ce qui ne l’empêcha pas de hisser Qewiel au milieu de tout ce fatras de babioles, les mains attachées dans le dos. Le marchand reçut un dernier coup de pied avant de prendre la décision de lui ficeler les jambes pour lui interdire définitivement tout mouvement.

– Faites des gosses ! Chiure d’elfe ! Tu vas pas me gonfler longtemps, je te le dis !

Il abandonna sa prise et retourna vers son cheval. L’après-midi continuait son cours, le soleil inclinant progressivement sa course, loin au-dessus des terres brunes de l’ouest. Anton caressa l’animal et le harnacha pour reprendre la route. Du sel maculait le culeron et l’avaloir et le cuir était aussi raide que la justice du roi d’Arnor. L’homme ramassa ses affaires et prit les guides.

– Allez, mon vieux, on va pas attendre la nuit avec une marchandise pareille. Hu mon vieux ! Hu, vieille croûte !

Il agita son fouet et fit prendre le pas à son cheval. Fumseck tira son chargement dans un soupir résigné. Dans le chariot, l’elfe s’agita quelque temps avant d’abandonner sa lutte. Anton connaissait trop bien le coût d’une esclave pareille pour lui laisser la chance de s’échapper. Il avait pris soin d’éloigner l’épée et son lot de dagues rouillées des liens qui attachaient l’enfant. Un homme averti en valant deux, il avait même pris le temps d’attacher l’elfe à un croc en métal qui dépassait d’une planche en bois pour la maintenir d’un côté du chariot. La position n’aurait rien de confortable pour la prisonnière, mais c’était le dernier des soucis du marchand. Ses contacts ne le réprimanderaient pas de leur amener une servante avec quelques égratignures et des bleus. Une telle marchandise perdait de la valeur quand un membre venait à manquer, qu’elle avait les vers ou qu’elle était porteuse d’une maladie telle que la dysenterie ou la lèpre. Pour le reste, ils se contentaient assez souvent de ce qu’on leur emmenait. Ils n’étaient que des intermédiaires d’une organisation plus grande dont Anton ne devinait les contours qu’avec peine. Il espérait en tirer un bon prix. L’épée lui rapporterait également quelques pièces supplémentaires. De celles qui renvoient une lumière dorée et non la couleur terne du cuivre. De l’or… Anton eut un soupir de contentement en y pensant et remit un coup de fouet à son cheval pour lui faire accélérer la marche.

– Fumseck, allez ! Da ! Grand nigaud. À l’ouest mon gars. C’est pas tout à côté l’océan ! Hu !


***


L’océan était loin cependant et le chariot souleva bien des nuages de poussière sans qu’ils ne vissent la moindre vague à l’horizon. Anton était demeuré proche de l’Isen pour s’assurer une ressource en eau potable pour lui et son cheval. Et pour l’elfe. Il avait bien du mal à soigner sa prisonnière. Elle s’acharnait à lui opposer une résistance farouche et il avait eu les plus grandes peines du monde à la nourrir et à la soigner. Elle avait essayé de le mordre, de le frapper, encore, et il lui prenait l’envie parfois de lui cracher au visage la nourriture qu’il lui présentait. Malheureusement, la gamine avait bien vite appris qu’Anton n’était pas un grand calme et qu’il ne disposait d’aucune patience à l’égard de ses invités. Elle reçut bien des gifles et fut secouée à de nombreuses reprises quand elle refusait de lui obéir.

Pourtant il prenait grand soin de lui apporter de l’eau et des repas de façon régulière pour qu’elle ne perde pas d’état. Il avait même pris la peine de soigner les blessures de la prisonnière avec les moyens du bord. Les contusions de l’elfe disparaissaient avec les jours, les petites plaies s’étaient refermées et seules les blessures plus profondes restaient sans doute douloureuses. Anton ne savait pas soigner les côtes fêlées ou brisées. Après tout, tant que cela ne se devinait pas trop pour la vente…

Le chariot s’était immobilisé un soir aux abords d’un village surgi au milieu des prairies jaunâtres. Ils n’avaient vu que des pierres, de l’herbe et de rares oiseaux au cours des derniers jours. De petits champs entouraient les maisons en pierres sèches où travaillaient des hommes aux visages marqués par le labeur et le soleil. Anton et sa prisonnière avaient quitté les frontières rohirrimes depuis quatre ou cinq jours et le marchand pourrait ici négocier quelques rations de viande et de fromage contre quelques outils ou bouts de tissus. Et puis s’ils ne voulaient rien lui vendre, il savait assez bien comment trouver les ressources nécessaires, avec ou sans l’accord des occupants. Il n’y avait pas de bête de labour : ni cheval ni bœuf. Ils ne lui courraient pas longtemps après s’il obligeait Fumseck à prendre le trot ou le galop. La vieille carne, toute asthmatique qu’elle fût, possédait encore des ressources inattendues.

– Toi, tu bouges pas ! avait-il soufflé à l’elfe.

Même si elle l’avait voulu, Qewiel n’aurait pas pu désobéir. Anton l’abandonna dans le chariot et revint plus tard, accompagné d’un grand gaillard à l’œil vif. Il regarda l’elfe comme si de rien n’était puis se tourna vers le marchand.

– Elle est où ?
– Là, mon gars, là  ! Regarde donc. Du bel acier tiens donc ! Une belle et grande épée comme vous pouvez en avoir besoin dans le coin hein ! Pas de la merde rohirrime ou de la contrebande arnorienne. Non non non non non mon gars ! De facture elfique !
– Fais voir.
– Que dalle ! La nourriture et ce que je t’ai dit d’abord. Et le jeune pourra venir avec moi. Sans quoi l’épée reste là.


Le paysan ne semblait guère ravi de devoir se plier aux exigences d’un marchand excentrique et pouilleux. Mais l’épée représentait à ses yeux un bien plus utile qu’aucun autre, surtout en ces temps troublés. Il disparut et revint avec un lourd sac de vivre, un panier tressé en osier et un jeune garçon aux talons. Le sac atterrit à côté de Qewiel, le panier demeura à côté d’Anton et le jeune homme monta dans le chariot, face à l’elfe.

– Tope là l’ami ! Affaire conclue. L’épée est à toi et j’emmène le marmot à Long Daer.

Le paysan se contenta d’observer Anton d’un regard sombre. Il se saisit de l’épée et retourna chez lui. Personne ne se préoccupa des gesticulations de l’elfe lorsqu’on vendit son épée. Ce n’était rien d’autre pour Anton qu’une marchandise. Chaque chose en ce bas monde avait un prix. Pour le reste…

- Huuu Fumseck. Hu mon gars ! Hahahaha !

Anton exultait. Le chariot reprit sa route en grinçant et en cahotant, laissant derrière lui deux sillons sombres dans la terre brune. Le garçon qui était monté dans le chariot en face de Qewiel n’avait pas l’air particulièrement très heureux de se retrouver là. Ses cheveux blonds se dressaient sur sa tête comme un chaume de blé moissonné par un géant pris de tremblements. Des touffes dépassaient du crâne, plus hautes et plus fournies que d’autres. En cela, il avait à peu près le même aspect que l’elfe donc les cheveux roux repoussaient inégalement. Les yeux noisette de l’adolescent ne trompaient personne. Il avait le regard des gamins qui ont grandi au milieu du labeur et des privations. Écorché vif. Il jeta un coup d’œil à la prisonnière puis détourna le regard, comme s’il risquait de se brûler en la dévisageant. Il avait l’air résigné face au sort qui l’attendait. Il examina les objets qui se trouvaient dans le chariot et poussa un soupir.

Loin au-dessus d’eux la corneille noire répondit dans un croassement moqueur, tandis que les ombres s’étiraient sur le monde.
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Qewiel
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Lun 12 Nov 2018 - 17:15
Tête basse. Cheveux sales tombant en mèches inégales le long du cou. Cahots incessants ces dernières heures, c'était les yeux baissés que sa tête dodelinait de gauche à droite à chaque nid de poule. Coincée entre des vivres qui commençaient à ne plus sentir bon, des armes rouillées, un gars osant à peine porter les yeux sur elle et l'épaisse corde refusant de céder, l'elfe avait fini par s'épuiser. Au coeur de la chaleur étouffante de ce lieu, elle avait froid. Pendant que les sabots du pauvre animal tirant la charette battaient la terre, son coeur lui ne battait plus. Elle avait tant crié, tant pleuré... plus qu'elle ne l'aurait jamais pensé. Jamais elle ne la reverrait, quelle que soit la langue par laquelle elle l'appellerait. Elle était partie dans les mains d'une personne qui ne saurait certainement jamais sans servir, ne saurait jamais quelle est son histoire ni tout ce qu'elle représente à ses yeux. Et cela, sans qu'elle ne puisse rien faire.

Il lui manquait. Depuis qu'elle suivait le cours de l'eau, il n'apparaissait plus. Maintenant qu'ils voyageaient dans les grandes terres dépourvues d'eau, il se faisait toujours aussi discret. Il n'était plus là, en fait. C'est ce qu'elle en était venue à comprendre, bien qu'elle ne comprenait pas pourquoi. Pourquoi il était ainsi parti, lui qui était son gardien depuis qu'elle avait dû fuir les marais. Pourquoi il avait laissé tout cela se faire, lui qui l'avait protégée des enfants des Valar lorsqu'ils lui voulaient du mal.

Un vide s'était creusé au plus profond de son coeur. Un vide avec lequel elle devrait faire désormais.


~~~~~~~~


Au bout d'un moment, je regardais vers le ciel. Encore une fois, j'avais entendu l'esprit moqueur voler au-dessus de nous. C'était toujours le même mais il ne riait plus autant que le jour où l'autre aux oreilles rondes m'avait capturée ni la fois où il avait échangée l'épée de Laurelien contre de la nourriture... et un garçon, si j'ai bien compris. Lui non plus n'a pas l'air heureux d'être ici. Mais il ne me regarde jamais. Que pouvais-je bien en avoir à faire, de toute façon ? J'essayais de m'accrocher aux souvenirs de mes parents pour que les Valar ne puissent pas venir arracher mon esprit dans la nuit. Je me rappelais en silence mon clan et ses préceptes, tout ce qui avait fait que j'étais moi. C'était en pensant à eux que je ne serai pas prise. C'était en cachant le collier de ma mère à l'homme à la dague qu'il me resterait quelque chose. Le principe était de faire comme si je n'avais absolument plus rien de valeur. L'autre me donnait à manger quelques fois, et j'avais faim. Aussi je mangeais un peu. Dans le fond, je me demandais pourquoi il s'occupait de moi ; à croire que je n'avais pas compris quelque chose à ce monde de plus en plus étrange.

Au loin, droit devant nous - l'ouest - un étrange ciel foncé se laissait apercevoir. Ce n'était pas un nuage. Peut-être un mur ? Un immense mur ? N'était-il pas censé être la grande étendue bleue à l'ouest ? Ou bien était-ce cela ? Dans ce cas, je ne voyais pas en quoi ça pouvait être de l'eau... Comment naviguer dans une partie de ciel ? Seuls certains esprits le savaient, non ? Au fond de moi, j'étais effrayée de m'approcher de cette chose. Je regrettais de ne pas pouvoir m'abriter dans une forêt ou un marais - les deux ensemble était mieux. J'avais envie de partir mais la corde était trop grosse pour que je puisse la ronger. J'avais déjà esssayé de la frotter des heures durant contre le bois de la charette, sans rien de concluant. Alors je me recroquevillais dans mon coin, jetant un regard se voulant fort au grand mur dans le ciel ainsi qu'à un point qui se dessinait sur la terre. Un village lointain, peut-être... un très grand village. Puis, tout en fermant les yeux, je me mettais à chanter dans ma langue natale, à voix basse.

Je demandais juste aux esprits de bien vouloir me guider et me protéger... juste... ainsi que de maudire cet homme aux oreilles rondes qui ne savait pas les respecter.
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Nathanael
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Lun 10 Déc 2018 - 15:49

Dans le ciel, la lune ne formait qu’un mince croissant de lumière. Les étoiles disparaissaient, une à une, éclairant à peine la surface bosselée de la grande plaine qui les environnait. Anton avait arrêté leur convoi un peu avant le grand village alors que le soleil disparaissait derrière les crêtes de vagues lointaines.

— Lond Daer, mes petits amis ! avait dit Anton.

Son enthousiasme n’avait cessé de croître tandis qu’ils poursuivaient leur route à l’ouest. Après avoir suivi l’Isen de longs jours, ils avaient obliqué vers le nord en plein cœur de l’Enedwaith. Anton, aussi rustre soit-il, avait tout prévu. Derrière ses airs de vaurien et de marchand raté se trouvait dissimulée une certaine intelligence. Il avait rationné tout le monde en eau, gardant leurs réserves abritées sous les essieux de sa carriole branlante. Les couinements de la ferraille couvraient le cahot de l’eau dans les outres en cuir. La misère avait toujours été sa meilleure couverture contre le vol et la mort. Les bandits de grand chemin n’avaient cure des carrioles vides et de pauvres hères puants. Le groupe de cavaliers qui les avaient rejoints un soir s’était rapidement détourné d’eux. Anton sentait encore le long de ses côtes le coup de pied qu’il avait reçu. La misère vous protégeait du vol et de la mort, pas de la douleur.

— Lond Daer, mouai ! avait-il répété en crachant par terre. Ville de pêcheur qu’on dit. Mon cul ! Ville de voleurs et de tripots de putes ouai. Pas pour rien qu’on appelle ça des ports ! On restera là. Le mioche, tu t’occupes du cheval et tu nous sors la boustifaille.

Anton avait aidé Qewiel à boire sans pour autant la détacher. Hormis pour faire ses besoins, il ne l’avait jamais laissé descendre du chariot. Elle valait beaucoup trop cher à ses yeux pour prendre un tel risque.

— Demain, c’est jour de livraison les enfants !

L’idée de se débarrasser d’eux semblait l’enthousiasmer au plus haut point. Il ne cessait de parler d’or, de repas chauds à profusion, d’alcools et de femmes qui ne pourraient plus l’envoyer promener parce qu’il avait « les bourses vides ».

— Elles se battront mêmes pour me les tâter maint’nant hein !?

Il n’attendait jamais de réponse de la part de l’elfe et du jeune garçon. Ce dernier n’avait pas dit grand-chose pendant le voyage. Pris de colère, une fois, il avait insulté Anton et lui avait jeté sa gamelle au visage. On devinait encore aujourd’hui les contours jaunâtres d’une ecchymose autour de son œil droit. Il s’était depuis enfermé dans un silence de plomb.

De là où ils se trouvaient, on entendait le bruit de l’océan. Le bruit des vagues venues rompre leur cours contre les falaises déchiquetées qui protégeaient la crique où étaient amarrés les navires. Le bruit des oiseaux, au petit matin, qui prenaient leur envol pour partir pêcher. L’odeur du sel et des algues leur parvenait aussi, quand la brise du large venait jusqu’à eux. Le soleil se levait sous un épais couvert nuageux, jetant sur la surface lisse des eaux des rais de lumière qui semblaient percer le ciel. Rien ne troublait le calme et la beauté du paysage, hormis les ronflements du marchand.

Le jeune garçon qu’Anton avait échangé contre l’épée et le panier était déjà réveillé. Le vent jouait dans ses cheveux hirsutes et sales tandis qu’il barbotait dans un fin filet d’eau. Sa silhouette n’était qu’une ombre se découpant sur l’horizon gris et terne. Il finit sa toilette et revêtit sa chemise usée. Lorsqu’il regagna le chariot, il remarqua que l’elfe était réveillée elle aussi. Il lui offrit à boire, sans tendresse, comme un éleveur offre à boire à une brebis. Il avait toujours fait cela et il ne savait faire que cela.

– Tiens.

Il porta l’outre aux lèvres de Qewiel et la laissa boire quelques gorgées. C’était la première elfe qu’il rencontrait et il n’aurait jamais imaginé en croiser un en de telles circonstances. Elle n’avait pas l’air aussi méchante et aussi cruelle que ce que les hommes lui avaient raconté. Elle n’avait pas l’air de ceux qui avaient brûlé et ruiné le monde en suivant le nécromancien, de ceux qui avaient abandonné les leurs et apporté la ruine sur ces terres. Quelque part, il aurait souhaité lui en vouloir. C’était la faute des elfes s’ils devaient travailler si dur pour survivre. Aussi loin que remontaient les histoires qu’on lui avait racontées, les elfes avaient été les premiers ici-bas. Ils s’étaient mal comportés et de terribles choses s’étaient produites entraînant la déchéance des terres primordiales. C’était la faute des elfes. Mais cette elfe là lui faisait davantage pitié que peur.

– Je serai toi je cacherai mieux ton collier. Le marchand l’a vu aussi. Mais ça ne brille pas, alors il s’en moque. Mais là où on va, ceux qui vont te prendre te prendront tout. Tout. Le collier et le reste.

Il secoua les mains dans un geste qui devait sous-entendre quelque chose. Est-ce que l’elfe avait compris ? De toute façon, c’était toujours ainsi. Les grands et les puissants prenaient ce qu’ils voulaient. Ils avaient toujours ce qu’ils voulaient. C’était pourquoi des hommes en noirs étaient venus les voir pour leur acheter le sel de pierre. Puis les hommes en noirs avaient disparu et d’autres étaient venus. L’un d’eux, il s’en souvenait comme si c’était hier, portait des gants rouges. Le détail avait marqué les esprits parce que son père lui avait même dit « un homme comme lui, ça a forcément du sang sur les mains ». Alors ils avaient continué à récolter le sel de pierres. Il ne savait pas pourquoi tous ces gens voulaient le leur acheter. La poudre blanche était apparue après la mort d’un magicien ou quelque chose comme ça. Il ne se souvenait pas très bien.

– J’ai plus de chance que toi. Je resterai ici, à Lond Daer. Pour réparer les navires. Toi tu vas partir loin. Très loin et tu reviendras pas. Jamais, tu le sais ça ? Les bateaux qui passent à Lond Daer, on dit qu’ils vont jusqu’au bout du monde et que certains tombent même et disparaissent. Le tien de bateau, il va partir chez des gens mauvais. Plus mauvais qu’ici. Tu vas là où on peut vendre et acheter des gens. C’est mon père qui me l’a dit avant de partir.

Nul n’aurait su dire pourquoi l’enfant se mettait à parler maintenant. Pas même lui sans doute. Mais cela l’apaisait de prononcer des mots, de dire les choses avant de les vivre de plein fouet. Les bateaux ne l’intéressaient pas plus que les chiures de mouettes qui couvraient les cailloux par endroit. Lui ce qu’il aimait c’était le bruit de la rivière, le chant des remous, le grondement de l’Isen en crue, le vrombissement des insectes au plein cœur de l’été et la récolte des plantes sauvages avec sa mère. Le reste…

– Allez, les marmots, on se lève !

Anton était encore allongé, une de ses jambes passant par un trou dans le drap qui le couvrait. Il avait beau dormir plus longtemps que l’elfe et l’enfant, il avait toujours l’air fatigué, les yeux bouffis et injectés de sang.

– Gamin, le cheval !

Le marchand se leva et vérifia immédiatement si l’elfe était toujours là. La corde était un peu entamée par endroit. En bonne prisonnière elle avait tenté de frotter ses liens contre les planches et le morceau de métal. Mais il n’en était pas à sa première prise et la captive était restée bien sagement dans le chariot depuis le début du voyage. Avec l’aide du garçon, ils rangèrent le peu d’affaires dont ils disposaient et reprirent la route en direction du village. Anton prit soin de resserrer les liens de Qewiel. Il la bâillonna et jeta sur elle sa vieille bâche pour la soustraire au regard des curieux. Le soleil avait fini de se lever lui aussi et ils purent profiter de chaque détail en arrivant dans Lond Daer.

Le port avait longuement vécu. On devinait au milieu d’habitations récentes faites de bois des pans de murs sombres édifiés dans de la pierre. La roche était si polie par le temps qu’elle luisait presque sous les rayons du soleil. Noire, grise, blanche. Lond Daer avait été bâtie, détruite et reconstruite de nombreuses fois et on devinait à bien des endroits les cicatrices laissées par les querelles humaines. Les rues étaient tortueuses à sa périphérie puis devenaient soudainement des axes linéaires plus larges. Pêcheurs et petits commerçants étaient déjà debout et la ville s’agitait sous le pas de ses habitants. Anton s’acquitta du droit d’entrée en jurant contre ceux qui avaient inventé les taxes et les impôts et demanda où trouver « La Veuve d’Albrecht ».

– Albrecht, tu dois savoir mon petit, était un pêcheur. Mort en mer, comme tous les pêcheurs. Bouffé par je ne sais quelle créature au large. Sa femme tenait l’auberge où on va. Et même s’il était mort, tous les soirs, elle brûlait une bougie devant la porte sur les quais. Pour que son mari retrouve l’entrée de la maison. Un truc dans le genre quoi… Tu trouveras ton patron là-bas.

Anton mena sa carriole jusqu’aux quais où des hommes beuglaient des ordres en déchargeant un bateau. Une paire de jambes dépassait derrière un fût, maculée de vomis. Il fit descendre le gamin, le salua et quitta le secteur. Au nord, il prit une rue où passait à peine son chariot, s’arrêta à un croisement et attacha son cheval. Il vérifia encore une fois les liens de l’elfe et disparut dans une venelle. Il revint, accompagné d’un homme malingre à la peau d’ambre. L’inconnu dévisagea Qewiel en prenant son temps. Il lui toucha les cheveux, lui ouvrit la bouche pour regarder ses dents, inspecta l’intérieur de ses oreilles et la renifla d’un air expert.

– Est-elle vierge ?
— Foutre, qu’est ce que j’en sais !
répondit Anton. Je l’ai pas touché si tu veux savoir. Les gosses, c’est pas mon genre.
– On vérifiera. Tu auras plus d’or si elle l’est. Emmène-là.


Anton ne se fit pas prier. Il détacha Qewiel et la mit sur son épaule comme un sac de sable. Il lui fut difficile de reprendre l’étroite ruelle avec l’elfe ainsi chargée et il lui cogna sans doute la tête une ou deux fois contre un mur avant de pénétrer par une large porte en bois pourri. Il y avait par terre de la paille, une fourche et quelques outils entreposés. Une autre porte menait dans une salle meublée sans prétention. Un homme et un enfant absorbaient un casse-croûte sans leur prêter attention. Des poissons séchaient au plafond, attachés en demi-douzaine par la queue. Une haute claie supportait des filets fumés dont la chair finissait de s’imprégner des aromates qu’on avait mis dessus. Et derrière, une volée de marche descendait dans une cave.

Il s’agissait en réalité des fours à fumoir qui devaient se trouver quelque part derrière la maisonnette. L’une des salles ne contenait absolument pas de bois, mais une table et deux chaises, ainsi que trois larges anneaux en métal enfoncés dans un mur. Une femme se tenait là. Anton posa Qewiel par terre sans la ménager.

– Voilà le cadeau. Vous direz à sa seigneurie de mes fesses que je règle mes dettes avec cette bête-là. Et qu’il me doit même encore des sous !
– C’est une belle prise que voilà, certainement !


La femme assise dans la pièce avait le visage avenant. De longues boucles brunes lui coulaient sur les épaules et un sourire illuminait son visage. Rien à voir avec l’air hagard de son comparse à la peau cireuse et au regard vide.


– Mais pas très maligne. Un brin de corde a suffi à la tenir ?

La jeune femme se leva et inspecta de nouveau Quewiel, avec plus d’attention et de minutie. Plus de douceur aussi. Ses mains étaient fraîches et douces et elle ne chercha jamais à appuyer sur les zones où se trouvaient encore des bleus ou de petites plaies.

– Elle n’est pas en très bon état. Tu attrapes une elfe et tu la trimbales derrière toi comme un vulgaire morceau de viande ? Sa Seigneurie ne va pas apprécier !
– Sa Seigneurie s’en fout d’habitude. Une baltringue reste une baltringue, avec ou sans les oreilles pointues.
– Où l’as-tu trouvée ?
— Qu’est-ce que ça peut te faire ?
demanda Anton. Tu fais pas tant de questions d’habitude.
– D’habitude tu ne ramènes pas d’elfe.
– Qu’est-ce que ça change ?
– À par le prix tu veux dire ?
demanda la jeune femme avec un sourire taquin. Cela ne change pas grand-chose. Mais nos clients deviennent de plus en plus difficiles. Il va nous falloir du temps pour la retaper avant de la vendre. Autant de pièces d’or qui resteront dans nos coffres.
– Quoi ? Elle a toutes ses dents, elle est pas malade ! Si c’est pour les cheveux que tu m’ennuies, ça repoussera avant même la fin du voyage ! Foutre, je veux ce qui me revient. Tu le diras à sa seigneurie de mes fesses.
– Il l’entendra. Prends déjà ça ! On viendra te livrer à la Taverne du Joyeux Merlu. Comme la dernière fois.
– Sauf que la dernière fois vous m’avez pas donné d’or !
– Quand on oublie ses prises en cours de route aussi…
– Mouai, Sa Seigneurie sait bien que c’était pas de ma faute. Les Dunlendings sont pas si bêtes qu’on le dit.
– Demain soir, Orcast te donnera ce qui te revient. Sort maintenant, où les gens vont se demander pourquoi tu fais tant de chahut dans les rues avec une carriole vide.


Suspicieux, Anton sortit en gardant la main posée sur une hanche. Il jeta un dernier coup d’œil à l’elfe et quitta les caves. Le dénommé Orcast ferma la porte derrière lui et prit soin d’attacher Qewiel contre le mur avec une longue chaîne en métal.

– C’est un amateur. Pourquoi prenons-nous encore le risque de négocier avec lui ? Il nous attirera des problèmes un jour.
– Ce jour-là, on se débarrassera de lui. Va donc me chercher de l’eau s’il te plaît et des vêtements propres. Ceux de l’enfant devraient suffire.


Orcast sortit et la jeune femme se tourna vers Qewiel en la regardant dans les yeux. La petite rouquine n’avait pas bonne mine. Le marchand l’avait nourri comme il fallait, mais elle présentait des plaies mal soignées et se tenait d’une façon si étrange qu’il était clair qu’elle avait encore mal quelque part. Ils ne pourraient pas la transporter dans cet état. Il lui faudrait plusieurs jours pour qu’elle reprenne des couleurs. Ses cheveux repousseraient, bien sûr, mais il serait nécessaire de les couper mieux, pour qu’elle soit présentable lors de l’achat. Il lui faudrait cependant plus de temps pour réapprendre à sourire. Elle était là pour ça.

– Je m’appelle Eilinel. Tu me comprends ? Où est-ce que le marchand puant t’a trouvé ?

Elle répéta ces trois courtes phrases dans la langue elfique. Quand elle parlait sindarin, l’humaine prenait des accents qu’on aurait confondus avec ceux d’une elfe. Elle parlait lentement en gardant son sourire en coin. Eilinel avait le visage maculé de taches de son, un nez fin et des yeux rieurs. L’antithèse des esclavagistes qui convoyaient leurs marchandises par voie de terre ou de mer. Elle en faisait partie, pourtant.
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Qewiel
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Mer 12 Déc 2018 - 23:28
Je regardais le collier de ma mère, qui pendait à mon cou. Collier... cacher. Je ne comprenais pas grand chose de ce que les oreilles rondes racontaient mais au moins, ce conseil, je l'avais compris. Pour le reste... je préférais ne pas m'attarder sur les signes que le garçon me faisait, ayant compris au fil du temps que leurs codes gestuels n'étaient pas les mêmes que ceux des marais. Je préférais les mots et l'autre en utilisait trop, j'avais du mal. Tout ce que je voyais était qu'il ne semblait pas me vouloir de mal. Après tout, n'était-il pas dans la même maison roulante que moi ? Lui aussi n'aimait pas la nourriture du grand. C'était vraiment pas bon. Et plus ils allaient vers le mur bleu, plus ce même grand aux oreilles rondes était joyeux. Je n'arrivais pas à comprendre pourquoi. Dans ma tête, vendre une personne ou un animal vivant était juste impensable. Les esprits condamneraient à mort quelqu'un qui oserait le faire. De toute façon, celui qui avait échangé l'épée de mon père, je lui arracherai un jour moi-même la gorge avec mes dents ! Il ne méritait que ça.

Le temps du voyage, je restais recroquevillée sur moi-même les yeux baissés. J'avais peur de ce qui nous attendait là-bas, de cette haute étendue bleue. Pourquoi un mur bien plus haut que les arbres ? A quoi cela servait ? Qu'y avait-il derrière ? Je ne voulais pas voir. J'avais peur que le mur me tombe sur la tête ou encore que derrière se cachent les Valar. Si seulement je pouvais rentrer chez moi... et dire que j'étais dans la bonne direction pour aller là d'où venait Laurelien...

Un soupir. Du bruit. Mon geôlier mit un tissu en travers de ma bouche et me cacha avec un grand et épais drap. J'avais chaud dessous, j'étouffais ! Avec mes pieds je réussis à suffisamment déplacer la couverture pour avoir un peu d'air, et ce fut avec douleur que j'arrivais à maintenir cette position très inconfortable. Dehors, je comprenais qu'il y avait des gens. Qu'on était dans un endroit étrange, aussi. Il y avait plein de bruits que je ne connaissais pas. Et ça puait, tellement que soit on était entrés dans un charnier soit on était en "ville". Ou peut-être était-ce lié à l'eau que j'entrapercevais parfois ?

Un bruit. L'air libre, encore plus puant. Un soleil à m'en brûler les yeux. Je sentis une main m'aggriper la mâchoire avant même de pouvoir voir qu'un homme se trouvait avec le grand que je voulais étriper. Il me tourna la tête, regarda mes dents - qu'ont-elles mes dents ?! - puis posa une question que je ne compris absolument pas. Si j'étais... Viairje ? Non, ce n'était ni mon nom ni mon clan... A quoi bon répondre ? Il m'avait fait mal à la bouche. Si jamais je le recroisais, il aurait mes dents dans sa chair, ça lui ferait une bonne leçon ! D'ailleurs... non mais remets ta main, que tu comprennes ! Et voilà, à nouveau j'étais transportée comme une charogne... ça faisait mal aux côtes... au moins je n'avais plus les poignets liés à m'engourdir les bras. De cela, je ne pus en profiter qu'une fois que le grand me déposa sur le sol. Il discuta avec une dame aux longs cheveux de bois puis partit. Mes yeux étaient autant chargés d'incompréhension que de promesse de représailles lorsqu'il posa une dernière fois son regard sur le mien. Je me serais volontiers attardée sur la pièce dans laquelle je me trouvais désormais si celui qui m'avait fait mal aux joues ne m'avait pas pris le poignet que je massais pour l'enfermer dans... dans quoi ? Pareil pour l'autre. C'était lourd, froid, et ça faisait encore plus mal qu'une corde. Ce n'était pas naturel. Pas du tout. Mon esprit complètement absorbé par cette étrangeté, je n'écoutais pas ce que disait la femme. Mes yeux croisèrent les siens mais mon coeur battait trop fort pour que je n'en revienne pas aux anneaux froids. J'arrivais à porter l'un de mes poignets à hauteur de mon nez sans trop me désarticuler ou me faire mal et reniflais cette chose. Ca ne m'inspirait rien. Alors, du bout de la langue, je léchais cela. Mon coeur râta immédiatement un battement : ça avait un goût similaire à celui de certaines armes tranchantes. Mon visage devint immédiatement blanc et toute force m'abandonna, le temps que mes bras tombent le long de mon corps. Le temps que mon esprit comprenne tout ce que cela impliquait, qu'il dépasse sa hantise de cette barbarie. Le temps de quelques secondes, je ne pouvais me détacher de cette horreur.
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