Ce monde ressemble à la mer ...

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Nathanael
Espion de l'Arbre Blanc
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Mer 14 Fév 2018 - 14:31

On entendait de loin les couinements d’un moyeu rouillé malmené par les cahots du chemin. La sécheresse avait figé tous les défauts du terrain et les essieux souffraient à chaque trou, à chaque bosse. Un vieux cheval, encore plus fatigué que la carriole qu’il tirait, avançait l’encolure baissée. Il semblait prêt à s’écrouler sur place. Le meneur tenait les guides d’une main molle, les épaules voûtées. Son visage était caché derrière un voile à la couleur indéfinissable et maculé de poussière. Ses cheveux emmêlés et sales formaient des paquets sombres et sans forme au-dessus de son crâne. Il ne prit même pas la peine de se pencher pour cracher un épais mollard par-dessus l’avant-train de sa charrette.

— Pays de merde, cavaliers de merde, prairies de merde, chevaux de merde…

Des poils de barbe poivre et sel dépassaient au-dessus du foulard qui lui protégeait le visage. Une cape brun rouge comme du sang séché lui couvrait les épaules. Dans le coffre de sa carriole, quelques objets bringuebalaient sous une toile de laine pleine de trous.

— Et d’où venez-vous ? Gnagnagna… et où allez-vous ? Gnagnagna… Qu’est-ce que ça peut te foutre, imbécile de rohirrim puant, ce que je fais sur les chemins ? Occupez-vous donc de gérer votre royaume plein de merde de canassons avant de vous occuper de ce que font les gens des autres royaumes. Hu, Fumseck !

L’homme se saisit d’une longue tige de saule souple pour fouetter sans ménagement la croupe de son cheval. Le vieux hongre appuya dans son collier et reprit sa marche dans un long soupir. Sa robe alezane était mouchetée de zones où les poils avaient disparu et où ne restaient que de petites croûtes suintantes.

— La gale ! Ils ont dit que t’avais la gale ! Hein, Fumseck, t’as entendu ça ? Ces foutus nigauds de cavaliers d’mon cul y connaissent rien. La gale… je t’en foutrait de la gale moi ! Hu Fumseck j’ai dit, allez, bourrique !

Malgré les coups de fouet, le cheval ne broncha pas, mâchouillant son mors. Anton descendit de l’avant-train, arrachant à sa carriole de nouveaux grincements. Il attacha les guides à un des brancards et se mit à hauteur d’épaule de son cheval. Il le prit par la bride et le mena à l’écart de la route pour se rapprocher des berges de l’Isen.

— T’as soif hein mon gars ? Fallait le dire plus tôt ! Tu dis jamais rien bourricot. Et comment veux-tu que je devine hein ? Si tu dis rien corniaud ! Allez boit tout son saoul va, je sais pas quand t’auras de nouveau à boire !

Il mit une grande claque pour flatter l’épaule de son cheval et le mena à travers les herbes sèches jusqu’au bord du cours d’eau. Là il le détela puis le laissa brouter avant de l’entraver. Il tira de son barda une longue couverture qu’il tira entre sa carriole et le sol, la fixant en terre à l’aide de grands crochets de métal. Le système permettait d’avoir de l’ombre sans se priver d’air.

— Remplis-toi bien le bide mon gars. On va attendre qu’il fasse moins chaud pour reprendre la route. Ce soir les étoiles nous brûleront moins la gueule que le soleil !

Il tourna les yeux au ciel où un corbeau déplumé faisait quelques cercles en croassant.

— Casse-toi putain de piaf !

Anton se pencha pour se saisir d’une pierre et la jeta en direction de l’oiseau noir. Le projectile forma un grand arc de cercle avant de retomber sur le sol aux pieds d’une gamine. Une petite rouquine qui traînait au milieu des cailloux non loin de l’Isen, un bâton en main et une longue épée dans le dos. Elle avait l’air de celle qui baisse les yeux pour essayer de se faire oublier, comme si éviter de regarder quelqu’un pouvait la faire disparaître. Derrière le rocher où elle se trouvait, Anton ne voyait que ses cheveux couleur de rouille et le manche de l’épée dépasser de ses épaules.

— Dis la mioche, tu serais pas en train de me surveiller hein ?


Anton se retourna, sur le qui-vive. Si la gosse avait une épée, il pouvait bien y avoir d’autres drôles avec des armes dans le coin. Il était coutumier des guets à pans et des escarmouches de toute sorte. Il y avait toujours une raclure plus pauvre que vous pour essayer de vous piquer vos affaires.

— T’es quoi toi, hein ? Une petite chialeuse rohirrime ou une petite gueuse de Dunlending hein ? L’un comme l’autre, je m’en tape hein ! Je fais pas de politique. Si tu veux, on peut s’arranger, j’ai de quoi vendre.

Liant le geste à la parole, il se rapprocha encore de son chariot pour en sortir une poupée de chiffons sans visage aussi sale que ses propres vêtements, couverte de poussière et sentant la sueur. Il la secoua en direction de la petite, tout en se saisissant de sa dague. On ne savait jamais.

— C’est ça que tu veux ? Une poupée ? Une jolie poupée pour une petite fille. Toutes les petites filles aiment les poupées non ?

La rouquine s’obstinait dans le silence.

— T’es sourde, t’es muette ? T’es quoi ? Vla encore ce piaf de malheur qui m’a jeté une dégénérée en travers du chemin. Çui-là, le jour que je l’attrape je l’empalerai sur une broche pour le bouffer rôti !

Anton revint vers la petite fille, cachant sa dague sous la poupée qu’il tenait entre ses mains. On n’est jamais trop prudent. Ils étaient chacun d’un côté du gros rocher qui les séparait, grosse frontière grisâtre entre deux mondes.
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Qewiel
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Mar 28 Aoû 2018 - 23:12
L'oiseau noir... La chasse, le repas, et la survie en temps de famine, d'où le fait que lui et Kenod le survivant s'entendaient toujours. J'en avais bien besoin. Parce qu'au bout d'un moment, longer une grande étendue d'eau, c'est pratique mais ne laisse pas forcément place à une bonne chasse. Ou biené tait-ce moi qui n'avais pas l'habitude des animaux d'ici. Mon esprit imaginais régulièrement qu'un animal à la puissante mâchoire allait subitement sortir de l'eau clair comme s'il s'était caché dans une eau trouble jusqu'à ce qu'un animal insouciant ne s'approche trop près de lui. J'imaginais aussi que chaque chose paraissant inoffensive ne l'était pas et que l'herbe jaune s'étendant sous le soleil torride était la solution que je devais prendre pour mon propre bien. Mais comment faire sans eau ? Je n'avais même plus de quoi en garder sur moi... les cavaliers avaient tout pris dans la nuit où nous avions fui. Alors je n'avais pas le choix et le fait que Caw m'indique la voie à suivre égayait quelque peu mon voyage. Bas dans le ciel, il tournait autour de ce qui devait certainement être une proie qui me nourrirait suffisamment pour quelques jours !

Hum... J'avais parlé trop vite... Caw, que veux-tu me dire, là ? De derrière le rocher où je me trouvais désormais, je levais un regard méfiant vers un grand adulte aux oreilles rondes qui venait littéralement de me jeter une pierre à mes pieds. C'est lui que je devais manger ? Mouais... il n'avait franchement pas l'air bon. Et puis je n'avais pas encore l'habitude de ces êtres-là. De ce que j'avais pu en voir jusque là, ils avaient bien plus de venin en eux que ne le montraient leurs dents. Et celui-là en particulier avait de quoi faire peur, à me parler d'un ton agressif sans me permettre de comprendre les principaux mots de son langage. Et puis il parlait tout seul. Alors qu'il allait vers sa charette prendre je ne sais quoi je levais les yeux vers l'oiseau noir sans cacher mon désespoir comme mon désapointement. Ou peut-être s'agissait-il du pauvre hieval qui semblait être au bout de ses jours... l'animal me faisait vraiment de la peine, surtout vu l'état de son dos. Comment cet ingrat d'oreilles rondes pouvait-il ainsi faire du mal à un esprit ?! Pas le temps d'y penser, déjà l'autre me tendait un truc en tissu tout aussi sale que moche. C'était censé représenter quelqu'un, c'est ça ? Ou bien enfermer un esprit ? N'ayant plus que la grosse pierre entre lui et moi, je tendis mon bâton en sa direction pour qu'il s'arrête de marcher, garder une distance en attendant de comprendre ce que voulait Caw. D'un mouvement lent mais ferme j'obligeais l'inconnu à écarter la chose qu'il tenait dans ses mains pour que je puisse le voir, un regard noir lui faisant comprendre qu'il n'avait pas intérêt à...

Un coup de bâton, rapide et fort sur la main de l'individu. Juste pour qu'il lâche ce que le soleil avait mis en évidence à mes yeux acérés. Juste le temps pour moi de courir... parce que la proie pouvait très bien être moi, surtout dans ce monde où on utilisait ces maudites armes tranchantes sur chaque personne rencontrée.

Courir loin, le long de la rivière. Juste courir, guidée par Kenod.
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Nathanael
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Dim 7 Oct 2018 - 17:01

– Ha la garce ! La maudite garce !


La gamine avait tapé si fort qu’il ne sentait plus ses doigts. Il secoua la main pour faire disparaître la douleur, mais cela ne fit qu’empirer les choses. Il avait lâché la poupée dans un cri de surprise, la projetant au milieu des herbes brûlées. En revanche, il n’avait pas perdu son poignard et le tenant de sa main valide, il partit à la suite de l’étrangère en continuant de lui hurler après.

– Viens là, salope ! Je m’en vais te montrer comment on s’occupe des garces dans ton genre en Arnor. Donzelle de merde, fieffée garce de basse fosse. Coureuse de remparts ! Vuiceuse ! Puterelle !

La petite avait pris de l’avance, mais il avait les jambes plus longues. Il la rattrapa après une course poursuite de quelques dizaines de mètres et se jeta sur elle comme un berger saute sur une brebis pour l’empêcher de filer. Il la plaqua au sol avec brutalité et ils s’écrasèrent tous deux, projetant un nuage de poussière au milieu des plaines. Anton crut qu’il réussirait sans mal à maîtriser l’enfant, mais elle se débattit tant et si bien qu’il reçut un nouveau coup au visage.  

– Pas le nez, bordel ! Je vais te… Bon sang, mais… Tu vas donc te laisser faire, morue. Viens ici… garce !

Un coup de pied bien mené lui écrasa le nez. La douleur fut si vive et si soudaine qu’elle lui arracha des larmes. Il lâcha un bref instant sa prise et l’enfant, se traînant d’abord à quatre pattes pour lui échapper, se mit rapidement debout pour reprendre sa course folle. Elle ne savait pas où elle allait. La regardant filer, Anton acquit la certitude qu’elle était seule et peut être bien perdue, ou peu s’en fallait. Malgré la douleur, les rouages de son esprit le menèrent rapidement à la conclusion qu’il avait sous les yeux la plus belle occasion de toute sa vie. En essayant de la maîtriser, il s’était bien aperçu que ses oreilles étaient différentes de celles des humains. Les elfes ne courraient pas les rues. Les elfes ne courraient pas les prairies non plus, d’habitude. Et une petite elfe, sur les marchés de l’est, cela pouvait rapporter gros, il en était certain. Ce n’était pas en bourses d’or qu’on achetait un elfe, mais bien en caisses d’or. Une caisse qui s’enfuyait à toute vitesse vers le nord.

Anton se redressa, reprit appui sur ses pieds en jurant et courut après son butin. Elle ne devait pas lui échapper. Fort heureusement, la gamine ne semblait pas être en très grande forme. Tantôt elle courrait, tantôt elle trottinait ou marchait à grands pas, avant de reprendre sa course, haletant comme une biche qu’on accule avant de la mettre à mort. Une nouvelle fois, Anton la rattrapa assez aisément et, une nouvelle fois, il lui sauta dessus sans ménagement. Ils roulèrent dans l’herbe tant et si bien qu’Anton eut rapidement de la terre plein la bouche. Cela ne l’empêcha pas de continuer à jurer. L’épée le gênait pour maîtriser l’elfe et il faillit se prendre le pommeau dans les dents. Il se redressa et prit garde aux coups nerveux de la petite, prenant soin de ne pas exposer son visage à ses bottes lestes. Plus grand et plus fort, il réussit à prendre le dessus et la plaqua face contre terre en lui coinçant les bras dans le dos.

– Tiens donc ! On fait moins la maline hein ? Elfe de mon cul ouais ! Haha, tu fais quoi là ? Chanter toute la journée et jouer dans les arbres, ça vous ramollit le crâne et les guiboles. Je savais bien que c’était que des histoires pour les gosses les grands blonds aux yeux bleus. Des conneries ! Rousse qu’elle est mon elfe ! J’en connais pas beaucoup des elfes roux. Ça va faire monter les prix.

Se parlant à lui-même, il continua de manipuler Qewiel comme un vulgaire objet d’échange, un sac de jute qu’on va ficeler avant de le jeter dans une carriole pour le mener sur la place du marché. Lui tenant les mains dans le dos, il la força à se relever.

– Bon sang, mais t’es aussi grasse qu’un Dunlending après l’hiver. Va falloir que je te remplisse le ventre avant de te vendre. Ils aiment pas ça, là-bas, les maigrichons. Quoi qu’encore, paraît que dans les mines, les dans ton genre vont plus loin que les autres pour ramener le minerai. M’enfin, c’est qu’y en a qui paie au poids. Et là, tu vaux pas cher.

Anton se moquait éperdument de savoir si l’elfe le comprenait ou non. À vrai dire, il semblait se moquer de tout et de tout le monde, trop occupé qu’il fût à se parler à lui-même. Il ôta l’épée qui se trouvait dans le dos de l’enfant. Elle était lourde et il se demanda un bref instant pourquoi une si petite créature se trimbalait avec un objet aussi encombrant au milieu de nulle part. Ses réflexions marchandes le poussèrent à formuler la seule réponse valable à ses yeux : l’arme valait beaucoup d’argent, elle aussi. À quoi bon, sinon, s’épuiser à transporter un si gros morceau de métal sous l’écrasante chaleur du Riddemark et du pays de Dun ? D’une pierre deux coups. Fort satisfait de sa prise, il ramena Qewiel et l’épée vers son chariot. Le cheval produisit un hennissement asthmatique en le voyant revenir avant de se remettre à manger.

– Oui, Fumseck. Avec ça, mon gars, t’auras de quoi de t’offrir la belle vie mon vieux. Avec ça, on va se refaire !

Le marchand jeta négligemment l’épée elfique au milieu des bibelots qui couvraient le fond de sa carriole. Il n’y avait là que des marchandises de peu de valeur : rouleaux de tissu entamés par les mites, jouets en bois dont la peinture s’écaillait, dagues et couteaux rouillés, des bougies jetées en vrac et des bandes de cuir. Un petit pot en terre cuite s’était brisé, rependant son contenu dans un coin de la carriole. Rien n’avait été nettoyé et Anton lui-même fronça les sourcils en reniflant l’odeur d’œuf pourri. Ce qui ne l’empêcha pas de hisser Qewiel au milieu de tout ce fatras de babioles, les mains attachées dans le dos. Le marchand reçut un dernier coup de pied avant de prendre la décision de lui ficeler les jambes pour lui interdire définitivement tout mouvement.

– Faites des gosses ! Chiure d’elfe ! Tu vas pas me gonfler longtemps, je te le dis !

Il abandonna sa prise et retourna vers son cheval. L’après-midi continuait son cours, le soleil inclinant progressivement sa course, loin au-dessus des terres brunes de l’ouest. Anton caressa l’animal et le harnacha pour reprendre la route. Du sel maculait le culeron et l’avaloir et le cuir était aussi raide que la justice du roi d’Arnor. L’homme ramassa ses affaires et prit les guides.

– Allez, mon vieux, on va pas attendre la nuit avec une marchandise pareille. Hu mon vieux ! Hu, vieille croûte !

Il agita son fouet et fit prendre le pas à son cheval. Fumseck tira son chargement dans un soupir résigné. Dans le chariot, l’elfe s’agita quelque temps avant d’abandonner sa lutte. Anton connaissait trop bien le coût d’une esclave pareille pour lui laisser la chance de s’échapper. Il avait pris soin d’éloigner l’épée et son lot de dagues rouillées des liens qui attachaient l’enfant. Un homme averti en valant deux, il avait même pris le temps d’attacher l’elfe à un croc en métal qui dépassait d’une planche en bois pour la maintenir d’un côté du chariot. La position n’aurait rien de confortable pour la prisonnière, mais c’était le dernier des soucis du marchand. Ses contacts ne le réprimanderaient pas de leur amener une servante avec quelques égratignures et des bleus. Une telle marchandise perdait de la valeur quand un membre venait à manquer, qu’elle avait les vers ou qu’elle était porteuse d’une maladie telle que la dysenterie ou la lèpre. Pour le reste, ils se contentaient assez souvent de ce qu’on leur emmenait. Ils n’étaient que des intermédiaires d’une organisation plus grande dont Anton ne devinait les contours qu’avec peine. Il espérait en tirer un bon prix. L’épée lui rapporterait également quelques pièces supplémentaires. De celles qui renvoient une lumière dorée et non la couleur terne du cuivre. De l’or… Anton eut un soupir de contentement en y pensant et remit un coup de fouet à son cheval pour lui faire accélérer la marche.

– Fumseck, allez ! Da ! Grand nigaud. À l’ouest mon gars. C’est pas tout à côté l’océan ! Hu !


***


L’océan était loin cependant et le chariot souleva bien des nuages de poussière sans qu’ils ne vissent la moindre vague à l’horizon. Anton était demeuré proche de l’Isen pour s’assurer une ressource en eau potable pour lui et son cheval. Et pour l’elfe. Il avait bien du mal à soigner sa prisonnière. Elle s’acharnait à lui opposer une résistance farouche et il avait eu les plus grandes peines du monde à la nourrir et à la soigner. Elle avait essayé de le mordre, de le frapper, encore, et il lui prenait l’envie parfois de lui cracher au visage la nourriture qu’il lui présentait. Malheureusement, la gamine avait bien vite appris qu’Anton n’était pas un grand calme et qu’il ne disposait d’aucune patience à l’égard de ses invités. Elle reçut bien des gifles et fut secouée à de nombreuses reprises quand elle refusait de lui obéir.

Pourtant il prenait grand soin de lui apporter de l’eau et des repas de façon régulière pour qu’elle ne perde pas d’état. Il avait même pris la peine de soigner les blessures de la prisonnière avec les moyens du bord. Les contusions de l’elfe disparaissaient avec les jours, les petites plaies s’étaient refermées et seules les blessures plus profondes restaient sans doute douloureuses. Anton ne savait pas soigner les côtes fêlées ou brisées. Après tout, tant que cela ne se devinait pas trop pour la vente…

Le chariot s’était immobilisé un soir aux abords d’un village surgi au milieu des prairies jaunâtres. Ils n’avaient vu que des pierres, de l’herbe et de rares oiseaux au cours des derniers jours. De petits champs entouraient les maisons en pierres sèches où travaillaient des hommes aux visages marqués par le labeur et le soleil. Anton et sa prisonnière avaient quitté les frontières rohirrimes depuis quatre ou cinq jours et le marchand pourrait ici négocier quelques rations de viande et de fromage contre quelques outils ou bouts de tissus. Et puis s’ils ne voulaient rien lui vendre, il savait assez bien comment trouver les ressources nécessaires, avec ou sans l’accord des occupants. Il n’y avait pas de bête de labour : ni cheval ni bœuf. Ils ne lui courraient pas longtemps après s’il obligeait Fumseck à prendre le trot ou le galop. La vieille carne, toute asthmatique qu’elle fût, possédait encore des ressources inattendues.

– Toi, tu bouges pas ! avait-il soufflé à l’elfe.

Même si elle l’avait voulu, Qewiel n’aurait pas pu désobéir. Anton l’abandonna dans le chariot et revint plus tard, accompagné d’un grand gaillard à l’œil vif. Il regarda l’elfe comme si de rien n’était puis se tourna vers le marchand.

– Elle est où ?
– Là, mon gars, là  ! Regarde donc. Du bel acier tiens donc ! Une belle et grande épée comme vous pouvez en avoir besoin dans le coin hein ! Pas de la merde rohirrime ou de la contrebande arnorienne. Non non non non non mon gars ! De facture elfique !
– Fais voir.
– Que dalle ! La nourriture et ce que je t’ai dit d’abord. Et le jeune pourra venir avec moi. Sans quoi l’épée reste là.


Le paysan ne semblait guère ravi de devoir se plier aux exigences d’un marchand excentrique et pouilleux. Mais l’épée représentait à ses yeux un bien plus utile qu’aucun autre, surtout en ces temps troublés. Il disparut et revint avec un lourd sac de vivre, un panier tressé en osier et un jeune garçon aux talons. Le sac atterrit à côté de Qewiel, le panier demeura à côté d’Anton et le jeune homme monta dans le chariot, face à l’elfe.

– Tope là l’ami ! Affaire conclue. L’épée est à toi et j’emmène le marmot à Long Daer.

Le paysan se contenta d’observer Anton d’un regard sombre. Il se saisit de l’épée et retourna chez lui. Personne ne se préoccupa des gesticulations de l’elfe lorsqu’on vendit son épée. Ce n’était rien d’autre pour Anton qu’une marchandise. Chaque chose en ce bas monde avait un prix. Pour le reste…

- Huuu Fumseck. Hu mon gars ! Hahahaha !

Anton exultait. Le chariot reprit sa route en grinçant et en cahotant, laissant derrière lui deux sillons sombres dans la terre brune. Le garçon qui était monté dans le chariot en face de Qewiel n’avait pas l’air particulièrement très heureux de se retrouver là. Ses cheveux blonds se dressaient sur sa tête comme un chaume de blé moissonné par un géant pris de tremblements. Des touffes dépassaient du crâne, plus hautes et plus fournies que d’autres. En cela, il avait à peu près le même aspect que l’elfe donc les cheveux roux repoussaient inégalement. Les yeux noisette de l’adolescent ne trompaient personne. Il avait le regard des gamins qui ont grandi au milieu du labeur et des privations. Écorché vif. Il jeta un coup d’œil à la prisonnière puis détourna le regard, comme s’il risquait de se brûler en la dévisageant. Il avait l’air résigné face au sort qui l’attendait. Il examina les objets qui se trouvaient dans le chariot et poussa un soupir.

Loin au-dessus d’eux la corneille noire répondit dans un croassement moqueur, tandis que les ombres s’étiraient sur le monde.
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