De Trop Longs Adieux

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Ryad Assad
Espion de Rhûn - Vicieux à ses heures perdues
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Sam 17 Fév 2018 - 18:58
Suite de Nous Perdons Toujours




Il ne s'agissait que d'un gros nuage sombre, une boule de suie suspendue dans le ciel, qui crachait ses larmes amères sur leurs adieux. De nombreuses silhouettes, bravant le vent de la côte, se dressaient dans le crépuscule. Les autres, accoudées au bastingage, continuaient à agiter les bras et à leur souhaiter bonne chance. Leurs cris étaient avalés par les rafales, et revenaient aux oreilles des partants comme des échos désincarnés qui semblaient surgir des tréfonds de leur imagination. Nevä, les cheveux plaqués sur les joues à cause de l'eau qui ruisselait librement sur son visage marqué, leva le nez avec un demi-sourire :

- Rien ne nous sera épargné, j'ai l'impression.

Ils étaient environ quatre centaines. Un rire nerveux passa entre eux, gagnant chaque rang successivement à mesure que ses paroles leur parvenaient. Ils agissaient comme s'ils avaient soudainement été piqués par un instinct subit et incontrôlable qui leur commandait de relâcher toute la tension qu'ils avaient accumulée. Dans leurs yeux, cependant, on lisait la crainte, l'angoisse, l'appréhension. Ils avaient fait leur choix, mais le danger n'en demeurait pas moins réel, et ils savaient qu'ils ne reverraient plus leurs compagnons. Cette séparation déchirante était plus difficile qu'ils avaient pu l'imaginer, sans doute, car personne n'avait eu dans l'idée de les en empêcher. Nevä avait fait de son mieux pour les accommoder, et elle leur avait fourni des vivres en quantité suffisante pour leur permettre de s'éloigner de la trajectoire du navire. Ils pourraient rejoindre les villages côtiers, se fondre dans la foule, et se reconstruire à l'abri des représailles des gens d'Albyor. Akkhis, qui s'était imposé comme leur chef, s'avança vers Nevä :

- Merci de nous avoir menés si loin, Dame Nevä.

Il savait qu'elle n'aimait pas être appelée « Dame ». Il l'avait sans doute fait à dessein, et elle se sentit gênée par cet honneur. Akkhis avait été un de ses plus farouches opposants à bord du navire, et elle avait été heureuse d'avoir réussi à lui faire comprendre son point de vue. Aujourd'hui, il quittait le navire non plus en rival mais en allié, voire en ami. Elle était triste de laisser partir un homme tel que lui, car quand il n'était pas mû par la peur et qu'il faisait abstraction de sa propre existence, il pouvait s'avérer précieux. Elle aurait voulu qu'il trouvât en lui la force de prendre en charge les esclaves, de devenir leur nouveau chef… Hélas, il avait ses propres démons à affronter, et elle ne le forcerait à rien. Sa liberté était plus précieuse que tout ce qu'il pouvait apporter aux fuyards.

- Prenez soin de vous, Akkhis. Prenez soin d'eux tant qu'ils vous suivront.

Il tourna la tête vers ses compagnons. Quatre cents esclaves, essentiellement des serviteurs instruits qui avaient sauté sur l'opportunité de s'enfuir d'Albyor à cause de ses horribles conditions de vie, mais qui ne craignaient pas d'être rattrapés à cause d'un tatouage compromettant. Leurs visages étaient lisses et sans marques, tandis que leurs compétences particulières leur permettraient de se réinsérer dans la société. Le royaume avait besoin de gens comme eux pour se reconstruire de l'intérieur, et la résistance à Lyra ne pouvait pas exister si toutes les âmes qui refusaient de se soumettre à elle quittaient le Rhûn. Akkhis ne serait peut-être jamais le chef de la grande révolte qui abolirait le système servile en Orient, mais il était permis d'espérer que, le jour venu, il aiderait ses semblables et offrirait un abri à des esclaves en fuite.

- Nous avons prévu de nous disperser rapidement, répondit-il. Plus nous serons mobiles, plus nous passerons inaperçu. Mais nous ferons en sorte de garder contact, au cas où.

- C'est très sage.

Il acquiesça. Un léger silence, seulement rompu par le bruit de la pluie qui cliquetait sur les pierres autour d'eux. Nevä se surprenait à apprécier plus que jamais la sensation de la terre ferme sous ses pieds. Il y avait longtemps qu'ils n'avaient pas arpenté autre chose que le pont étroit de leur navire, et elle ressentait avec une acuité particulière le sable qui s'enfonçait sous son poids, les galets qui pressaient contre sa semelle, les irrégularités du sol qui poussaient son corps à s'adapter. Ils restèrent à s'observer un moment, prolongeant de manière inutile des adieux de toute façon inévitable.

- Vous devriez y aller, Akkhis. Cette nuit, vous pouvez couvrir une grande distance si vous êtes chanceux.

- C'est vrai…

Il rompit la distance, et étreignit affectueusement Nevä. Un peu surprise d'abord par une telle démonstration d'affection, elle finit par laisser ses mains se refermer sur son dos. Elle avait vraiment l'impression d'abandonner un frère, et cela lui déchirait le cœur. A voix très basse, au creux de son oreille, il lui souffla :

- Lorsque vous reviendrez au Rhûn… arrangez-vous pour me retrouver. Vous aurez besoin de toute l'aide disponible.

- Je le ferai… répondit-elle.

« Si je reviens » se permit-elle d'ajouter in petto. Il leur restait encore tant d'épreuves à surmonter… Traverser la Mer du Rhûn ne serait que la première d'entre elles. Ils se séparèrent, légèrement gênés tous les deux, avant que Nevä ne levât la main pour leur adresser un dernier salut.

- Que la paix soit avec vous, mes amis. Puissiez-vous vivre vieux et heureux, et voir les jours où nous n'aurons plus à nous cacher. Faites bonne route, et ne nous oubliez pas, car nous ne vous oublierons jamais.

Elle s'efforça de graver autant de visages que possible dans sa mémoire. Elle en oublierait probablement beaucoup, mais elle voulait essayer. Se souvenir de cet instant. De cette petite victoire. De ce moment précieux où des hommes et des femmes s'apprêtaient à partir, pour la première fois en ce qui concernait certains d'entre eux, à l'assaut de leur liberté. Elle leur adressa un sourire chaleureux, puis sans rien ajouter pivota sur ses talons, en direction du navire. Elle leva les yeux au ciel pour lui adresser des remerciements sincères, clignant des paupières pour se protéger des colonnes liquides qui glissaient sur ses cils, et sur ses joues.

Heureusement qu'il pleurait aussi.


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Dim 15 Avr 2018 - 13:20


Le vent dans les cheveux, Nevä observait l'horizon avec une pointe d'inquiétude qu'elle s'efforçait de ne pas faire paraître sur son visage. Elle se montrait relativement insensible à l'agitation fébrile qui s'était emparée des affranchis, et ne se laissait pas davantage distraire par le paysage pourtant superbe autour d'eux. Elle s'était depuis longtemps habituée au parfum agréable des embruns, et à leur goût salé, elle ne s'émerveillait plus des beautés de la Mer du Rhûn, qui s'ouvrait devant elle et qui lui révélait ses charmes. Au loin, si elle avait accepté de tourner la tête, elle aurait pourtant pu voir de minuscules points colorés, demeures de pêcheurs et de petits commerçants sur les berges de cette vaste étendue d'eau. Des navires circulaient de toutes parts, souvent des embarcations modestes, dont les capitaines leur jetaient des regards surpris en passant près d'eux. La silhouette menaçante d'un gigantesque navire de guerre de l'armée royale n'était pas commune dans les parages, et suscitait en partie la méfiance. Cela leur avait permis d'éviter des ennuis, sans aucun doute, et donc de progresser plus rapidement qu'ils avaient pu le prévoir initialement. Toutefois, ils avaient rapidement été confrontés aux dures réalités de la navigation, aux maladies et à la faim. Malgré les départs, les réserves de vivres du Âzâdî n'étaient pas suffisantes pour nourrir l'entièreté de ceux qui restaient, plusieurs centaines de bouches affamées.

Âzâdî.

« Liberté », dans la langue des gens d'Albyor. C'était le nom qu'ils avaient choisi tous ensemble pour le navire qu'ils occupaient, et c'était également par ce terme qu'ils se désignaient : « Âzâd Shuda », les Affranchis. La liberté avait malheureusement un prix, et ils se rendaient compte chaque jour un peu plus qu'il était élevé. Ils voguaient certes sur les flots apaisants d'une mer immense qui s'ouvrait devant eux, mais ils étaient si désespérément seuls qu'ils craignaient chaque vaisseau approchant de leur coque, et se recroquevillaient hésitants dès lors qu'un navire, si petit fût-il, leur adressait un signe. Ils avaient pensé pouvoir rejoindre l'ouest sans faire escale nulle part, sans négocier avec quiconque, mais ils avaient rapidement pris conscience de l'impossibilité de la tâche. Même en se rationnant, ils ne pouvaient pas envisager un si long périple… Alors les Tatoués avaient décidé d'un commun accord de négocier avec les populations locales. Ils avaient dans leurs cales des biens relativement précieux qu'ils pouvaient troquer contre des vivres. Ils n'avaient ni le temps ni les moyens de procéder à un inventaire en règle, si bien qu'ils ignoraient tout à fait le contenu exact du Liberté, mais ils savaient pouvoir vendre à un bon prix les vêtements de soie précieux qui devaient appartenir à des officiers fortunés. Il y avait là des livres richement décorés, dont les affranchis n'avaient pas besoin, et dont ils pouvaient se séparer sans remords.

Les plus vigoureux s'étaient occupés de transporter quelques biens des cales vers le pont, puis du pont vers les barques qui leur avaient permis d'aller négocier avec quelques villages isolés sur les îles minuscules de la Mer du Rhûn. Ils avaient dû multiplier les haltes, car aucun village n'était capable de les ravitailler suffisamment pour leur permettre d'aller au bout de leur voyage. A chaque arrêt, Nevä se montrait de plus en plus tendue. Elle savait qu'ils perdaient du temps sur leurs poursuivants qui, à cheval ou par voie maritime, étaient sur leurs talons. Ils affrontaient les mêmes difficultés, les mêmes problèmes de ravitaillement, mais ils étaient plus expérimentés et ils avaient le pouvoir de réquisitionner les ressources dont ils avaient besoin. Pour la femme tatouée, les négociations trop longues étaient une source d'angoisse permanente, et elle gardait les yeux rivés dans leur sillage, pour s'assurer qu'aucune voile rouge n'apparaîtrait à l'horizon.

- Dame Nevä ?

La voix fluette était reconnaissable entre mille, et l'intéressée s'arracha à sa contemplation anxieuse pour répondre à la jeune fille :

- Bonjour A'shar'a.

La jeune affranchie avait toujours l'air aussi mal à l'aise. Ses yeux fuyaient le regard des gens, et elle paraissait perpétuellement vouloir disparaître dans les ombres. Nevä se plaisait à la dévisager intensément, pas par cruauté mais parce qu'elle voulait lui faire prendre conscience de son importance. Elle était une personne, un individu unique, et non un meuble ou un objet comme on avait voulu le lui faire croire. La petite commença à se dandiner d'un pied sur l'autre, gênée. Ses longues mèches brunes oscillaient comme des plants d'orge par une nuit sans étoiles.

- Désolée de vous déranger… Commença-t-elle. Les négociations ne se sont pas bien passées, et ils voudraient que vous veniez.

Nevä haussa un sourcil. Elle avait toujours tenu à rester à l'écart des tractations avec les pêcheurs et les villageois, préférant s'occuper de planifier leur prochain mouvement. Elle ne voulait pas s'imposer comme une personne indispensable, et elle faisait confiance aux délégations qui partaient à terre pour obtenir ce dont ils avaient tous grand besoin : des vivres, des simples, des remèdes contre les maladies qui se multipliaient à bord, et menaçaient de décimer leur peuple libéré du joug des sanguinaires Melkorites. Alors pourquoi avaient-ils besoin d'elle soudainement ? A'shar'a n'était sans doute pas capable de le lui dire, et elle comprit que les affranchis l'avaient envoyée elle précisément pour cette raison.

- J'arrive, fit-elle.

Une barque se tenait à sa disposition, et lui permit de rallier rapidement la terre ferme, sur une petite île isolée. En approchant, elle vit que les affranchis étaient toujours sur la plage, comme s'ils attendaient son arrivée de pied ferme. Elle leur lança un grand signe de la main, auquel ils répondirent prestement, tout heureux de la voir répondre à leur appel.

- Dame Nevä, lâcha l'un d'eux en l'aidant à descendre, nous vous attendions…

- Que se passe-t-il ? Un problème ?

Elle ne pouvait pas cacher l'inquiétude dans son ton, et elle examina rapidement tous ceux qui se trouvaient là, cherchant d'éventuelles blessures qui auraient attesté de la mauvaise tenue des négociations. Ils allaient tous bien, et aucun d'entre eux ne semblait particulièrement stressé. Ils s'efforcèrent d'ailleurs de la rassurer en lui expliquant la situation rapidement :

- Tout va bien, il n'y a rien à craindre. Seulement, l'homme qui se propose de nous vendre des marchandises refuse de conclure l'affaire avec nous. Il est d'accord sur un prix – un prix raisonnable – et il a des choses intéressantes à nous proposer : les fruits qu'il fait pousser pourraient nous aider à éviter les épidémies, et à guérir nos malades. Il fabrique aussi des cordes solides, dont nous pourrions avoir besoin pour entretenir le navire.

- Et que veut-il de moi ? Interrogea la jeune femme.

- Il ne l'a pas dit. Seulement qu'il voulait parler à la personne en charge, et qu'il ne négocierait qu'à cette condition. Nous avons pensé que vous sauriez le convaincre.

Nevä leur fit une moue mi-contrariée mi-amusée. Ils considéraient tous que sa voix avait des pouvoirs magiques mystérieux, et qu'elle était capable de convaincre n'importe qui. C'était probablement la raison pour laquelle ils étaient si confiants, et pourquoi ils la poussaient à y aller sans crainte. Elle se résigna à s'exécuter, et leur demanda où se trouvait l'homme à qui elle devait parler. Ils lui désignèrent en retour une petite maison plus haut, encastrée entre les rochers au sommet d'un petit sentier en pente douce, protégée ainsi des vents hivernaux. Elle entreprit l'ascension seule, et se retrouva bientôt devant la bâtisse. Après avoir frappé, elle poussa la porte, qui s'ouvrit tranquillement.

- Bonjour ? Fit-elle en s'habituant à la pénombre.

L'intérieur était modeste, pour ne pas dire rustique. Au fond de la pièce, un foyer abritait un feu discret qui jetait une faible lueur à l'intérieur. Une table et deux bancs occupaient le centre de la pièce, et c'était à peu près tout. Point d'objets personnels, point de décorations, pas même quelques fleurs pour habiller l'ensemble. Ce n'était pas un monde très joyeux. Une femme était affairée là, occupée à éplucher soigneusement des légumes. Elle se retourna lentement, un sourire amical aux lèvres, et glissa doucement :

- Bonjour. Il ne va pas tarder.

Nevä ne savait pas encore qui était ce « il », mais préféra ne pas s'asseoir sans y avoir été invitée. Les us et coutumes variaient tellement d'une région à l'autre de ce vaste royaume qu'elle préférait ne pas faire d'impair. La femme retrouva le silence, et se focalisa exclusivement sur ses légumes, laissant son invitée surprise dans une position gênante. Fort heureusement, la Voix n'eut pas à attendre longtemps, puisque bientôt un homme fit son apparition derrière elle, la forçant à s'écarter de la trajectoire de la porte.

- C'est vous ? Fit-il sans cérémonie, en déposant un tas de bois sur le sol.

Il s'essuya les mains, et observa Nevä de la tête aux pieds, comme s'il la jaugeait. Elle soutint son regard, et se permit en retour de le dévisager. Ses cheveux qui grisonnaient le plaçaient dans la tranche d'âge des hommes mûrs, et ce n'était pas son regard affûté qui allait dire le contraire. La jeune femme ignorait ce qu'il voyait en l'observant, mais elle s'efforça de dégager le maximum d'informations de son examen préalable. Il lui rendait une bonne tête, mais surtout il dégageait une grande force. Une force de corps et de caractère qui était presque écrasante, même dans son silence. Son aura était tangible, et il était de ceux dont on faisait les chefs et les meneurs. Il était étonnant de voir une telle attitude chez un simple pêcheur.

- Asseyez-vous.

Nevä, comme une enfant écoutant son père, prit place devant le banc. Il s'assit lourdement en face d'elle, accueillant un bol de gruau sans même paraître remarquer la femme – la sienne, de toute évidence – qui venait de le lui apporter. Il était entièrement concentrée sur son invitée, et entama la discussion tout en commençant à manger :

- Vous n'êtes pas vraiment le genre de personne que l'on imagine diriger un navire de guerre de la marine royale, commença-t-il. Puis, devant sa surprise, il ajouta : J'ai des yeux, des bons. Vous avez faim ?

- N-Non… Non merci… Répondit Nevä, désarçonnée. Je… Vous avez dit vouloir négocier avec moi : est-ce que vous êtes toujours disposé à nous vendre quelque chose ?

Il ne la quittait pas des yeux tandis qu'il mangeait, et pour la première fois de sa vie Nevä avait l'impression d'être totalement prise au piège. Pas au sein de cette maison, car elle avait l'impression de pouvoir quitter les lieux dans l'instant si elle le souhaitait. Par contre, elle était prisonnière d'une situation inextricable, dans laquelle il avait ce qu'elle souhaitait, et elle n'avait aucun contrôle sur l'issue de cette discussion. Il l'amenait où il le souhaitait, quand il le souhaitait, comme un chasseur encerclant sa proie. Elle n'aimait guère cette sensation.

- Les négociations sont toujours à l'ordre du jour, rassurez-vous. Que fait une esclave à la tête d'un navire de guerre ?

Nouvelle estocade. Elle vacilla de nouveau, bousculée par ses questions directes. Elle aurait dû s'y attendre pourtant, car elle ne pouvait pas imaginer que personne n'allait remarquer la nature de l'équipage. Toutefois, pour une raison qu'elle ne parvenait pas à expliquer, elle se sentait presque menacée par cette interrogation. Sa réponse fut aussi évasive que possible :

- C'est une longue histoire… Si vous êtes fidèle à la Reine, et que vous souhaitez demeurer à son service, il serait préférable que nous en restions là. Je ne veux pas vous causer d'ennuis, et…

- Vous esquivez. Répondez à ma question.

Hésitation. Elle ne savait pas où il voulait en venir. Elle pouvait toujours mentir, inventer quelque chose, et essayer de le rouler dans la farine. Pourtant, elle avait l'impression qu'il serait capable de déceler le moindre mensonge, et que cela ne servait à rien. En outre, elle n'avait plus envie de mentir et de se cacher. Elle continuerait à le faire, bien entendu, tant qu'elle aurait besoin de sauver son peuple. Mais cet homme seul ne pouvait rien, et elle n'avait pas l'intention de se parjurer devant tous les Rhûnedain qu'elle croiserait. Alors elle abdiqua :

- Nous avons volé ce navire. Nous nous sommes échappés d'Albyor, et nous fuyons le courroux de la Reine et de ses serviteurs. C'est la raison pour laquelle nous sommes désespérément à la recherche de vivres. Si vous refusez de nous vendre quoi que ce soit, je ne vous blâmerai pas. Laissez-moi simplement repartir auprès des miens, et continuer mon chemin. C'est tout ce que je vous demande.

Il garda le silence un instant, et pendant quelques secondes on n'entendit plus un son dans la pièce. Pas même le bruit des légumes que l'on épluchait, qui s'était arrêté temporairement. Pas une respiration, pas un souffle de vent. Puis l'homme lâcha :

- Je me suis toujours considéré comme un serviteur des rois… Je devrais vous tuer sur-le-champ, et réclamer la récompense sur votre tête. Ce ne serait pas difficile.

Nevä déglutit. Pour une raison qu'elle ne s'expliquait pas, elle était convaincue que cet homme était capable de mettre ses menaces à exécution. Il pouvait sans le moindre doute la briser en deux à mains nues, et elle l'imaginait assez bien fondre au milieu des affranchis sur la plage pour les tailler en pièces à leur tour. Il n'avait pas esquissé le moindre geste hostile, toutefois, se contentant de manger en la dévisageant avec une insistance presque malsaine. La Voix garda le silence, cherchant mentalement une issue à cette situation.

- Je n'ai pas peur de mourir, fit-elle bravement.

- Je sais. Sinon vous ne seriez pas là.

Il termina son repas, et repoussa son écuelle sur le côté. Sa femme vint le débarrasser, et il ne consentit toujours pas à lui accorder le moindre regard. Elle, discrète comme une esclave, continuait à s'affairer en tendant l'oreille. L'homme se leva doucement, et invita Nevä à le suivre et à marcher avec lui. Elle ne savait trop quoi faire, mais il se retourna avec un sourire en coin :

- Puisque vous n'avez pas peur de mourir, vous n'aurez pas peur de me suivre, si ?

Elle prit son courage à deux mains, et entreprit de le suivre, non sans adresser un « au revoir » à la maîtresse de maison. Celle-ci lui adressa un salut amical de la main, avant de la laisser disparaître.


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Mar 17 Avr 2018 - 0:20
   


- Malade ?

Pantea avait l'air de ne pas y croire. A dire vrai, Nevä n'y avait pas cru non plus, et elle se demandait encore s'il ne s'agissait pas d'un mensonge destiné à l'attendrir et à la convaincre. Les deux femmes étaient debout sur le pont surélevé où se prenaient les décisions, entourées des Tatoués et d'autres affranchis qui déterminaient le cap à suivre, et estimaient la distance qu'ils pouvaient parcourir avec les vivres qu'ils avaient pu récupérer. La Voix, qui n'était pas particulièrement férue de calculs et de choses de cet ordre, les laissait bien volontiers à leurs affaires, se reposant sans réserve sur les qualités des hommes et des femmes à bord, dont certains avaient servi comme comptables et comme assistants pendant plusieurs années. Elle préférait discuter avec Pantea de ce nouveau problème qu'elle avait sur les bras, et qu'elle devait gérer. Toutes deux l'observaient avec attention, mais ce fut la femme voilée qui revint à la charge. Elle avait besoin de précisions, car l'histoire que lui avait servie Nevä ne répondait pas à toutes ses questions :

- Sa fille est malade, et donc il nous la confie pour que nous l'amenions jusqu'à l'ouest, où il pense qu'elle pourra être soignée. C'est bien ça ?

- Je crois, fit la Voix. C'était sa seule condition. Mais je doute même qu'elle soit sa fille…

Elle ne ressemblait ni au père ni à la mère, et était de toute évidence une esclave. Une jeune fille au statut trouble, élevée sur une île perdue de la Mer de Rhûn par un couple tout aussi mystérieux, qui lui avait caché la vérité sur sa naissance. Nevä elle-même avait beaucoup de questions à son endroit, à commencer par une question toute simple : pourquoi n'avaient-ils pas simplement décidé de l'affranchir ? S'ils voulaient tant la considérer comme leur enfant, alors ils pouvaient tout simplement la libérer, et lui permettre de vivre sa vie comme elle l'entendait. Ils n'en avaient rien fait, pour une raison qui échappait au bon sens. Pantea n'avait pas toutes les cartes en main pour comprendre de quoi il retournait, mais sa curiosité naturelle l'amena à demander :

- Il vous a demandé beaucoup d'honnêteté, mais il vous a beaucoup menti en définitive. Pourquoi avoir accepté de la prendre à bord ? Vous ne pensez pas qu'elle pourrait être une menace ?

« Si » faillit répondre Nevä avant de se retenir. Elle se souvenait parfaitement de la première fois qu'elle avait posé les yeux sur la jeune fille, qui devait avoir seize ou dix-sept ans. L'homme l'avait conduite à travers les bois qui bordaient sa maison, et elle avait cru qu'il comptait se débarrasser d'elle à l'abri des regards. Il n'en avait rien été, et après avoir serpenté entre les arbres pendant de longues et éprouvantes minutes, ils avaient fini par arriver à l'orée d'une clairière de belle taille, parfaitement dégagée. En fait de clairière, il s'agissait d'un véritable champ d'entraînement, construit patiemment au fil des années. Ici, un circuit à cheval où un cavalier émérite pouvait s'entraîner à frapper des cibles suspendues au-dessus du sol par des cordages solides – les mêmes cordages que l'homme se proposait de leur vendre. Là, des troncs d'arbres disposés de telle sorte à constituer un parcours d'obstacle. Et au milieu de tout ce dispositif, une arène à l'herbe piétinée, qui attestait de l'assiduité des participants. La jeune fille se tenait au milieu de celle-ci, répétant ses gammes méthodiquement. Parade, esquive, riposte, de nouveau hors de portée. Elle frappait avec énergie, comme si devant elle se trouvait un adversaire réel susceptible de la menacer. Ses coups étaient précis, sa posture était parfaite, et elle trahissait une maîtrise exceptionnelle de son corps et de ses armes. Nevä et son guide s'immobilisèrent un instant pour l'observer. Elle n'avait pas conscience de leur présence, ce qui était tout à l'honneur de la jeune fille, qui pratiquait avec concentration et intensité. Pendant un instant, la Voix s'était fait la réflexion que si son père était celui qui l'avait entraînée ainsi, alors tous les deux pouvaient sans la moindre difficulté venir à bout de tout l'équipage du Âzâdî.

- Je ne pense pas qu'elle soit une menace, non. Elle pourrait même nous aider à achever notre voyage. Mais ce n'est pas ça qui m'a poussé à accepter… j'ignore pourquoi, mais son père voulait absolument qu'elle parvienne à quitter le royaume. Je l'ai senti… désespéré.

Il n'était pas nécessaire d'en dire davantage pour le moment. La jeune fille était montée à bord avec une arme avec elle, ce qui n'était pas anodin du point de vue des affranchis, mais Nevä préférait ne pas faire d'elle l'icône de la guerre. Ce n'était encore qu'une enfant, et ce genre de responsabilités était trop dure à porter pour une âme si jeune, peu importe ses talents. Pantea hocha la tête, comprenant autant ce qui était dit que ce qui était tu :

- Je vois… Un service contre un service ?

- En quelque sorte.

Elles restèrent silencieuses un moment. La jeune fille était occupée à porter des caisses de marchandise, qu'elle amenait dans la cale avec diligence. Elle était beaucoup plus athlétique que la plupart des affranchis, et quoique son corps fût encore jeune, elle affichait une musculature ciselée que certains des fugitifs les plus rachitiques n'obtiendraient jamais. Elle ne se plaignait pas le moins du monde d'avoir à accomplir des travaux de force… d'ailleurs, elle ne parlait pas du tout, se contentant d'obéir et de faire ce qu'on lui commandait. Un parfait petit soldat. Nevä se demandait si elle était simplement capable de parler, à moins que ce ne fût la maladie qui la rongeait supposément qui l'empêchait de s'exprimer.

- Est-ce qu'elle sait pourquoi elle est ici ? Demanda Pantea.

- Je l'ignore, soupira Nevä. Son père n'est pas le genre d'homme à lui demander son avis. Elle n'a pas non plus beaucoup protesté. Elle n'était pas franchement surprise, d'ailleurs…

Il était difficile de savoir si ce manque de réaction était le fruit de son caractère réservé et docile, ou si elle était d'une manière ou d'une autre préparée à cette éventualité. Cette jeune fille était tellement entourée de mystères que tout demeurait possible.

- Vous devriez peut-être aller lui parler, suggéra la femme au voile. Lui dire quel sera son rôle ici. Elle a sans doute besoin de savoir dans quoi elle s'embarque…

Nevä hocha la tête. Elle n'aimait pas véritablement avoir à jouer ce rôle, mais elle était de toute façon la figure maternelle à laquelle tous se référaient ici, alors un enfant de plus ou de moins ne changerait pas fondamentalement son quotidien. Elle adressa un sourire fatigué à Pantea, qui l'encouragea d'une tape amicale sur l'épaule. Cette dernière savait que la Voix avait beaucoup de choses à gérer, qu'elle devait veiller au bien être de tous et toutes à bord du Liberté, mais aussi et surtout qu'elle devait veiller à ce qu'ils demeurassent unis dans la mesure du possible. Leur nouvelle arrivante devait s'inscrire dans ce projet commun, et s'intégrer au peuple des Affranchis, sans quoi elle risquait d'être rapidement mise à l'écart.

- Je vous laisse veiller à ce que tout se passe bien ici, fit Nevä en référence aux hommes qui discutaient de leur future destination.

Puis, sans attendre, elle descendit à la rencontre de cette jeune fille qui venait de lui être confiée. Elle travaillait avec les autres hommes et femmes valides sur le pont, et faisait largement plus que sa part. C'était déjà une bonne manière de se fondre dans la masse, mais elle avait besoin de comprendre la raison d'être de tout ceci. Si elle apprenait l'histoire de l'Âzâdî, de son équipage, elle serait sans doute plus à même de trouver sa place. Nevä esquiva un groupe de malades qui se reposaient sur le pont, en prenant un bain de soleil pendant qu'ils le pouvaient. La jeune femme leur souhaita de se rétablir rapidement, avant de revenir à sa mission principale, qui continuait à s'affairer, insensible à sa présence.

- Quand tu auras fini avec cette caisse, viens me rejoindre, fit la plus âgée.

La jeune fille acquiesça, habituée à recevoir des ordres, et s'en alla remplir son devoir avant de revenir se présenter face à Nevä comme un soldat attendant de recevoir ses ordres. Tout dans son attitude exprimait une attitude rigide et froide de militaire, à l'exception de ses yeux. Elle avait le regard de ceux qui ont vu bien trop de choses horribles, et qui n'attendent plus rien de particulier de la vie. Chez une personne de son âge, c'était un spectacle assez triste. Il lui manquait la fougue et la folie légère des âmes encore juvéniles, insouciantes des tourments de la réalité.

- Roksanâ, c'est bien ça ?


L'intéressée demeura de marbre.

- Nous n'avons pas réellement discuté tout à l'heure, et je voulais m'assurer que tu saches qui nous sommes, où nous allons, et comment nous fonctionnons ici.

Toujours pas de réaction. Nevä aurait aussi bien pu parler à un bloc de pierre. Seuls les yeux de l'adolescente trahissaient quelques fragments de sentiments. En l'occurrence, elle était concentrée, attentive, presque à l'affût. On aurait dit une prédatrice jaugeant le monde autour d'elle à la recherche d'une quelconque menace.

- Tu as dû le deviner, nous sommes des esclaves…

C'était un sujet difficile à aborder avec Roksanâ, qui arborait sur le visage des marques infamantes elle aussi. Elle avait été tatouée, vraisemblablement contre son gré à en juger par les symboles qui ornaient son visage. Elle n'avait pas connu beaucoup de maîtres, sans doute deux à en juger par les formes qui se dessinaient sur elle. Nevä ne pouvait pas savoir quelles avaient été ses expériences serviles, et elle préféra éviter de trop creuser la question. Chacun avait ses démons, et il n'était ni courtois ni utile de les faire remonter à la surface. Elle-même n'aimait pas être interrogée à ce sujet.

- Anciens esclaves, en réalité. Nous sommes des fugitifs. Des criminels. Est-ce que ton père t'a mise au courant ?

Roksanâ opina du chef. Elle ne paraissait pas troublée le moins du monde. Curieux. La Voix entreprit de lui donner quelques éléments supplémentaires :

- Nous nous sommes échappés d'Albyor, loin à l'Est. Nous avons volé ce navire, et nous naviguons aujourd'hui vers l'Ouest. Ce pourrait être un voyage dangereux…

La réflexion était stupide, Nevä s'en rendit compte. De toutes les personnes à bord, Roksanâ était sans doute une des plus susceptibles de s'en sortir. Si elle maniait l'épée aussi bien que la Voix l'imaginait, alors elle pouvait facilement se débrouiller par elle-même en cas d'affrontement, et défendre chèrement sa vie face aux Miliciens, voire aux soldats de Lyra. L'adolescente ne s'offusqua pourtant pas de cette remarque, et elle ne montra pas le moindre signe d'agacement ou de condescendance. Elle se contentait d'absorber les informations avec calme, comme si elle intégrait et classait méthodiquement les données dans son esprit.

- Je sais que tu es capable de te débrouiller par toi-même. Cependant, si nous voulons nous en sortir, nous devrons travailler tous ensemble. La solidarité est notre force. Est-ce que tu comprends ce que cela signifie ?

Nouveau hochement de tête. La plus âgée eut un sourire indulgent.

- Non, je ne crois pas que tu comprennes. Mais cela viendra.

Tout en disant ceci, Nevä avait posé sa main sur la joue de la jeune fille, qui eut pour la première fois une réaction de surprise. Elle eut un bref mouvement de recul qui trahit son inquiétude passagère. Ses yeux s'écarquillèrent légèrement, alors qu'elle n'avait d'autre choix que d'accepter ce contact affectueux. Était-ce le geste qui l'avait perturbée ? Ou bien ce qu'il signifiait réellement ? Satisfaite d'avoir réussi à bousculer le bloc de pierre pour entrevoir la gemme qui se trouvait emprisonnée en son cœur, Nevä ne poussa pas son avantage plus loin. Elle se contenta d'un léger sourire, et d'une voix douce elle conclut :

- Bienvenue parmi nous, Roksanâ.


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Ryad Assad
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Lun 30 Avr 2018 - 16:51

De tous les membres de l'Âzâdî, Roksanâ était sans aucun doute la plus matinale. Elle se levait avant tout le monde, et profitait des premières lueurs du jour qui se levait derrière eux pour réveiller son corps à l'aide d'exercices complexes qu'elle réalisait avec une aisance apparente. Elle avait un tonus musculaire qui contrastait avec les mines hagardes et les visages émaciés que l'on croisait d'ordinaire à bord, si bien qu'elle attirait immanquablement les regards surpris de l'équipage de nuit, qui l'observait faire. Les Tatoués la dévisageaient avec à la fois un brin de suspicion – ils ignoraient quelles étaient exactement les modalités de son arrivée ici – et d'admiration. Ils voyaient en effet, aux marques élégantes qui apparaissaient sur ses traits fins, qu'il s'agissait d'une des leurs, bien qu'elle parût ne pas savoir faire la différence entre ceux qui avaient subi l'outrage ultime de recevoir des marques infamantes sur le visage et les autres. En outre, elle accomplissait plus que sa part et qui ne rechignait jamais à l'effort. Discrète, efficace, et toujours égale, sa personnalité était forgée dans l'acier le plus solide. Les rares qui avaient osé venir lui parler s'étaient heurté à un silence glacial qui n'avait rien de méchant, mais qui savait mettre ses interlocuteurs mal à l'aise. Elle obtempérait sans parole superflue. Sans parole du tout, en vérité. Les jours passaient, et personne n'avait encore entendu le son de sa voix.

Après sa routine matinale, Roksanâ s'attaquait aux tâches parfois ingrates qui étaient à réaliser quotidiennement, notamment nettoyer le pont. Elle ignorait sincèrement pourquoi on lui demandait de réaliser cela, mais ses muscles lui étaient reconnaissants de ne pas rester inactifs, et elle frottait avec application, accomplissant une grande part du travail avant que les autres affranchis ne fussent levés. Elle avait l'habitude de fournir des efforts, et elle ne fuyait pas le travail quand il se présentait, même si en l'occurrence elle avait du mal à cerner les raisons précises de sa présence ici. Les Affranchis. L'adolescente comprenait peu à peu qui ils étaient, et ce qui avait pu la conduire ici. Cependant, les raisons de son transfert à bord lui étaient inconnues, et elle se sentait quelque peu en décalage. C'était aussi quelque chose dont elle avait l'habitude. On prenait souvent des décisions pour elle, sans lui laisser beaucoup d'explications. Parfois, elle avait l'impression de n'être qu'un vulgaire objet de convoitise promené d'un bout à l'autre du royaume.

En l'occurrence, elle allait quitter le Rhûn, pour la première fois de sa vie.

Cette pensée la perturbait davantage qu'elle l'aurait imaginé, et elle songea soudainement à son père. L'éloignement était une déchirure suffisante pour remplir de douleur ce cœur juvénile, mais que ressentirait-elle lorsqu'une frontière infranchissable se dresserait finalement entre elle et lui ? Elle préférait ne pas y penser pour l'heure, et se concentrer sur l'instant présent. Elle vit un visage qu'elle adorait apparaître nettement dans son esprit, entendit ce rire chaleureux et paternel dans le lointain, comme un souvenir enfoui. C'était une image fugace qu'elle chérissait dans le secret de son âme, et qui l'aidait à tenir quand la nuit était particulièrement noire, avant que le soleil naissant ne vînt chasser les nuages sombres qui obscurcissaient le ciel de sa jeunesse.

Elle savait avoir eu de la chance, pourtant. Plus de chance que d'autres. Tous n'avaient pas survécu. A sa façon, c'était son père qui lui avait épargné la mort. Cela ne signifiait pas que sa vie avait été facile pour autant, et elle avait connu son lot de souffrances à un âge où elle n'aurait même pas dû avoir conscience de ce concept. Elle avait grandi dans l'ombre de cette figure paternelle à l'aura incroyable, qui semblait guider chacun de ses faits et gestes même quand il était absent. Puis, plus récemment, elle avait évolué dans le sillage d'un frère érigé en modèle indépassable. Elle s'était efforcée, pourtant, de se montrer à la hauteur. Elle avait travaillé dur. Plus dur que jamais. Elle avait fini par comprendre qu'elle ne le remplacerait jamais, et que tous les efforts qu'elle fournissait n'apaiseraient jamais le chagrin d'un père qui ne savait pas montrer ses émotions. Elle ne s'était pas résignée, et avait travaillé d'autant plus dur qu'elle savait la mission impossible. Elle ignorait pourquoi, mais elle avait toujours eu l'impression de devoir s'élever plus haut que la cime des plus hautes montagnes pour simplement avoir le droit d'exister dans ce monde. Peut-être parce que son grand-père lui avait inculqué cette leçon dès sa tendre enfance, qui n'avait rien eu de tendre en réalité.

Sans ce dernier, que serait-elle devenue ? Elle le vit apparaître à son tour brièvement devant ses yeux, vision incongrue sur le pont de ce navire en fuite. Il aurait probablement aimé être ici, et vivre cette aventure. Elle le connaissait sous un jour que bien peu d'hommes avaient pu voir. Elle avait tenu sa main aux dernières heures de sa vie, pleurant toutes les larmes de son corps jusqu'à ce que son âme se tarît. Aujourd'hui encore, son souvenir menaçait de la faire vaciller. Elle écartait toutes les images négatives, et se contentait de le laisser approcher, avec cette expression à la fois sévère et amusée accrochée sur son visage âgé. Il l'observait, veillait à ce qu'elle accomplît ses rituels avec soin. Fermant les yeux pour laisser l'affection de cet homme sage et juste l'envelopper, elle lui adressa un sourire comme pour lui dire :

« Je vais bien, grand-père. Je vais bien »

Les volutes de ses pensées s'envolèrent doucement vers l'Est, alors qu'elle revenait peu à peu à la réalité, et que son bref sourire quittait son visage. Perdue dans ses souvenirs, elle avait failli ne pas voir la silhouette sombre qui se dressait à l'horizon. Elle avait la vue perçante, et elle ne mit pas longtemps à reconnaître la silhouette d'un navire. Elle les connaissait bien pour les avoir vu passer fréquemment devant l'île. C'étaient de petits vaisseaux venant de Vieille-Tombe, qui abritaient des Miliciens. Ils patrouillaient aux alentours de la ville, et s'assuraient que les navires en provenance de l'Est ne fussent pas attaqués pour leurs précieuses marchandises. Il n'y avait guère de piraterie en Mer du Rhûn, mais leur présence rassurait les négociants et les marins, même si ces derniers n'aimaient pas leur propension à faire du zèle et à contrôler à outrance les navires qui circulaient tranquillement. Certains des Miliciens étaient corrompus, et pouvaient poser des soucis s'ils ne recevaient pas le pot-de-vin qu'ils attendaient. Ils avaient cependant appris à ignorer l'île où elle avait été envoyée.

En l'apercevant, Roksanâ n'éprouva pas le sentiment habituel de curiosité et d'admiration qu'elle avait pu ressentir auparavant. Elle sut instinctivement qu'ils avaient un problème. Les morceaux de la mosaïque s'étaient assemblés devant ses yeux, et elle devina que des esclaves en fuite à bord d'un vaisseau de la marine royale n'avaient aucun intérêt à croiser de tels individus qui iraient rapporter leur présence à Vieille-Tombe et éventuellement chercher des renforts. En outre, s'ils avaient été prévenus par pigeon voyageur de l'arrivée d'un navire renégat, peut-être venaient-ils en force pour essayer de les saborder…

Sans attendre, l'adolescente abandonna son travail et se précipita vers la cloche d'alarme qui se trouvait sur le pont, la faisant sonner de toutes ses forces pour appeler tout le monde sur le pont. Il y eut soudainement une grande agitation, et les affranchis désorganisés se rassemblèrent sans ordre, hésitant quant à la marche à suivre. Les Tatoués essayaient de disperser ceux qui n'avaient rien à faire là pour pouvoir circuler, et d'affecter les hommes à leurs postes. Partout on criait, on s'alarmait, on s'interrogeait, et pour ramener de l'ordre dans ce chaos, on criait encore plus fort. Du point de vue de Roksanâ, ce manque de discipline était affligeant, et surtout dangereux. Ces affranchis ressemblaient à un troupeau de bêtes fuyant les crocs du prédateur : ils n'avaient rien à opposer à la violence des Miliciens, sinon leur nombre.

- Que se passe-t-il ? Demanda une voix qui acquit le silence de toute l'assistance en une fraction de seconde.

Nevä. L'adolescente, qui avait pourtant un caractère bien trempé, ne put s'empêcher d'être impressionnée par le charisme de cette femme. Elle n'avait toujours rencontré que des hommes d'armes, dont la grande force morale venait avant tout de leur assurance physique. Ils étaient capables de tuer n'importe qui sans effort, ce qui leur conférait une certaine autorité. Quand ils parlaient, on les écoutait car on les craignait. Nevä n'était rien de tout ça. Elle n'avait pas l'air particulièrement impressionnante, mais pourtant dès qu'elle prenait la parole elle gagnait l'attention de toutes et de tous. Une attention qui était liée au respect qu'ils éprouvaient pour elle. Rapidement, tout le monde fit silence, et on se tourna vers elle avec anxiété, mais aussi avec espoir. Roksanâ s'était longuement interrogée sur les raisons qui avaient bien pu pousser les esclaves à choisir cette femme pour les mener, mais personne ne s'était proposé de le lui expliquer, et elle n'avait pas demandé. Aujourd'hui, elle commençait à comprendre. La question de la Voix s'adressait à tout le monde et à personne, mais l'adolescente la prit à juste titre pour elle, et s'empressa de désigner du doigt les voiles aperçues peu auparavant. Un des Tatoués, qui devait connaître aussi la Mer du Rhûn, arriva aux mêmes conclusions :

- Des Miliciens de Vieille-Tombe. C'est très mauvais.

- À quel point ? Est-ce nous pouvons les contourner ?

L'homme hésita :

- À la seule force du vent, aucune chance. En plus… ils ont l'air de venir droit sur nous…


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Sam 9 Juin 2018 - 13:30


- Allez, encore un petit effort !

Pantea, les mains refermées de toutes ses forces sur le bras de l'homme qui remontait péniblement par-dessus le bastingage, continuait à l'encourager pour qu'il ne lâchât pas prise. Il finit par trouver un appui, et par glisser sa jambe sur le pont. Sitôt à bord, il se laissa choir sans parvenir à retenir un soupir de soulagement et de lassitude mêlées, à peine étouffé par le masque qui recouvrait son visage. Il leva la tête vers la jeune femme qui n'avait pas manqué de le reconnaître. Il était cet homme mystérieux qui avait refusé de lui révéler son identité, mais qui avait juré de la protéger. A défaut de pouvoir l'appeler autrement, elle le surnommait « Le Gardien », et s'amusait à lui adresser un petit signe de la main chaque fois qu'elle le surprenait à l'observer. Il lui répondait parfois maladroitement, et d'autres fois il se contentait de baisser la tête et de faire semblant qu'il ne l'avait pas vue. Il avait cependant évité tout contact avec elle, et s'était refusé à lui adresser la parole de nouveau. C'était la première fois qu'ils se retrouvaient aussi proche depuis leur première rencontre, et les circonstances étaient assez particulières. La jeune femme était sincèrement soucieuse.

- Vous allez bien ? Vous êtes blessé ?

Il secoua la tête négativement, et se redressa pour observer derrière lui où se trouvaient leurs ennemis. La femme au voile accompagna son regard, consciente que c'était là ce qui importait le plus pour le moment. La sécurité de l'Âzâdî. Les Miliciens se repliaient dans le plus grand désordre, après avoir souffert de lourdes pertes dans cet engagement qu'ils pensaient sans doute à leur portée. Ils s'étaient trompés, et pas qu'un peu. Venus tout droit de Vieille-Tombe, ils avaient effectivement été envoyés pour les arrêter et récupérer une prime qui devait être importante pour leur capture. Leur navire comptait à son bord un contingent d'une cinquantaine d'hommes en armes, qui pensaient sans doute pouvoir venir à bout d'esclaves malingres et fatigués par le voyage. La résistance avait été bien plus coriace qu'ils l'avaient cru au préalable, et quand leur tentative d'abordage avait été violemment repoussée, ils avaient tenté de percer la coque de l'Âzâdî à l'aide de haches et de pieux. S'ils ne pouvaient pas déloger les affranchis, ils les enverraient par le fond. C'était du moins ce qu'ils avaient envisagé. Ils n'avaient pas prévu que leurs adversaires se montreraient assez audacieux pour se jeter à l'assaut de leur petite frégate, et leur porter la guerre.

- Combien sont revenus à bord ? Demanda l'homme, qui observait toujours les voiles qui filaient vers le sud.

Pantea regarda autour d'eux, contemplant le chaos. Plusieurs des leurs avaient perdu la vie dans la défense du navire, emportant dans leur sacrifice les Miliciens rapidement débordés par le zèle des justes. Elle essayait d'identifier parmi les corps étendus ceux qui, trempés et le plus souvent blessés, venaient d'être péniblement remontés à bord après leur combat. Elle en compta cinq. Une sixième silhouette achevait de reprendre pied sur le navire, et elle reconnut immédiatement la jeune Roksanâ, qui se hissait à la force des bras à une corde tenue par plusieurs affranchis. Elle paraissait indemne, mais Nevä s'était précipitée vers elle pour s'en assurer.

- Si on compte la petite, cela fait six.

Les épaules de l'homme s'affaissèrent. Ils avaient donc perdu au moins dix ou douze hommes supplémentaires dans cet assaut meurtrier, en plus de ceux qui avaient péri sur le pont. Quelle tragédie.

- La petite… Fit-il presque pour lui-même. Sans elle, nous n'aurions jamais pu nous en sortir.

Ils la fixèrent tous les deux, tandis qu'elle hochait la tête en essayant de faire comprendre à Nevä qu'elle n'avait rien. Pas même une égratignure. Était-ce simplement possible ? Pourtant, Pantea se souvenait très bien qu'elle s'était retrouvée en première ligne pour accueillir les Miliciens, et qu'encore elle avait été parmi les premiers à suivre ceux qui se repliaient à bord de leur navire. Bien sûr, tout le monde savait qu'elle s'exerçait quotidiennement, mais de là à accomplir une telle performance ? Combien d'hommes avait-elle tué aujourd'hui sans même paraître s'émouvoir de son geste ?

- Félicitons-nous de l'avoir à nos côtés dans ces temps difficiles… et prions pour ne plus avoir besoin de son bras.

En parlant de bras, elle repéra presque sans le vouloir que celui de son Gardien était traversé par une belle balafre qui saignait abondamment. Sans lui demander son avis, elle héla un gamin qui passait par là, et lui demanda de lui ramener de quoi bander un blessé.

- Que faites-vous ? Demanda-t-il.

Elle se retourna, croyant qu'il se moquait d'elle, et lui désigna sa blessure du doigt.

- Je veux éviter que vous salissiez le pont pour tout le monde. Asseyez-vous, et remontez votre manche.

Le Gardien observa le sang qui coulait, sans même paraître s'apercevoir qu'il avait été blessé. Pantea fronça les sourcils. Même maintenant qu'elle venait de le lui faire remarquer, il ne semblait pas réagir, comme s'il s'agissait de quelque chose de naturel chez lui… ou même qu'il ne sentait tout simplement pas la douleur. La jeune femme préféra ne pas lui poser directement la question, préférant laisser son esprit se concentrer sur un autre sujet qui attirait sa curiosité. L'homme venait de relever sa manche comme elle lui avait demandé, et elle découvrit que sa peau était parcourue de motifs complexes, des lignes franches et droites comme on en voyait assez peu chez les esclaves du Rhûn, qui formaient un entrelacs complexe remontant vraisemblablement bien au-dessus de son avant-bras. Elle ne put s'empêcher de laisser son pouce suivre l'une d'entre elles, comme s'il s'agissait d'un chemin tracé à même sa chair. Immédiatement, il voulut se dégager, mais elle l'en empêcha et répliqua :

- Je suis désolée, je n'aurais pas dû…

Ses excuses étaient sincères. Les Tatoués n'étaient pas tous fiers de leurs marques, et certains associaient celles-ci à des épisodes douloureux de leur passé qu'il n'était pas convenable de ramener à la vie. Elle considérait que ces marques, sur le corps du Gardien, avaient quelque chose de fort et de mystérieux. Une forme d'élégance racée, chargée de symbolique et d'histoire. Cependant, ce n'était pas parce qu'elle appréciait l'esthétisme de ces dessins qu'elle pouvait en effacer le sens brutal. L'homme eut un nouveau soupir, et il glissa :

- Je n'aime pas ces marques… ni ce qu'elles représentent…

- Je sais, fit Pantea. C'était stupide de ma part.

Ils restèrent un moment silencieux, tandis qu'elle s'affairait du mieux possible. La plaie était fine et régulière, si bien qu'elle n'eut pas besoin de le recoudre, se contentant d'appliquer un cataplasme léger et d'entourer un bandage fermement serré autour de son bras. Plus de peur que de mal, pourtant elle ne parvenait toujours pas à expliquer comment il avait pu ne pas ressentir la douleur.

- Vous ne sentez rien ?

Il tourna la tête vers elle, et elle devina à son attitude qu'il était surpris par sa question.

- Ce n'est pas important…

- Au contraire, réagit Pantea un peu vivement, c'est très important. Pourquoi faites-vous tant de mystères ? Je vous ai vu vous battre, je sais que vous n'êtes pas un esclave comme les autres. Et vous semblez me connaître… pourquoi ne pourrais-je pas en savoir davantage sur vous ?

Elle s'était légèrement emportée, mais sa curiosité dévorante avait pris le dessus : elle n'appréciait pas de ne pas savoir, de ne pas comprendre. Il y avait dans son regard une lueur de détermination qu'elle ne pouvait pas dissimuler, et son Gardien ne pouvait pas s'y tromper. Derrière son masque impersonnel, il pouvait bien cacher ses émotions, mais il ne pouvait pas échapper à ce regard inquisiteur qui scrutait la moindre de ses réactions :

- Un jour, peut-être… Quand vous serez prête.

- Prête à quoi ?

Il s'écarta légèrement, échappant aux doigts qu'elle tendait pour essayer de le retenir. Aucune réponse ne filtra de derrière son visage de cuir, et il se contenta d'incliner légèrement le buste avant de s'éloigner en ajustant sa manche. Pantea le regarda faire, alors qu'il s'approchait des survivants pour s'enquérir de leur santé, et aider les blessés. Elle demeura là, perdue dans ses pensées, silhouette solitaire au milieu du chaos.


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Jeu 5 Juil 2018 - 10:48
   


- Je ne crois pas.

Nevä s'immobilisa. Elle faisait les cent pas depuis de longues minutes désormais, l'esprit agité, et la réflexion de Pantea venait de ramener brusquement à la réalité. Elle s'assit sur le fauteuil que l'on avait mis à sa disposition, et se prit la tête dans les mains :

- Et quelle autre option avons-nous ?

Ce fut au tour de Pantea de se lever. Les mains sur les hanches, elle se mit à fixer le mur devant elle. Sa posture était droite, presque rigide. Le dilemme auquel elles étaient confrontées était pesant, et elles n'appréciaient de devoir trancher entre les deux options qui s'offraient à elles. Les affranchis discutaient et débattaient quotidiennement de la meilleure solution, mais malgré leurs échanges ils ne parvenaient pas à s'entendre sur la meilleure manière de procéder, et se tournaient sans se cacher vers celle qu'ils avaient choisi pour les mener. Dire que Nevä détestait ce rôle aurait été un euphémisme… Elle n'avait pas envie de décider de quelle manière ils allaient mourir, et elle trouvait effroyable de se voir confier une telle responsabilité alors qu'elle n'avait rien de spécial. Elle n'avait pas de génie militaire, et ses connaissances géographiques étaient bien trop limitées pour lui permettre d'établir un plan sûr. Les Âzâd Shuda croyaient en elle dans le sens le plus irrationnel du terme : puisqu'elle avait réussi à les mener si loin, ils imaginaient qu'elle pourrait trouver une solution miraculeuse pour leur permettre de passer outre l'obstacle apparemment insurmontable qui se dressait sur leur route. Alors que la femme au voile continuait à réfléchir, Nevä se tourna vers elle et lui lança :

- Que ferons-nous si la flotte de Vieille-Tombe nous attend de pied ferme au milieu du fleuve ?

La question était rhétorique. Elles savaient toutes les deux quelles en seraient les conséquences. L'attaque des Miliciens avait jeté un froid sur le navire en fuite, et les affranchis avaient réalisé avec douleur que leur fuite remarquable venait peut-être d'être rattrapée. Ils avaient échappé aux griffes de leurs geôliers à Albyor, mais les pigeons voyageaient plus rapidement que les vaisseaux les plus rapides, et si l'on avait pris soin de prévenir les garnisons des grandes villes, ils ne manqueraient pas de tomber face à une opposition redoutable dans chaque port où ils décideraient de mettre les pieds. Les Miliciens n'étaient qu'un avant-goût de ce qu'ils auraient à affronter, car lorsque les troupes régulières de l'armée royale fondraient sur eux, elles ne feraient aucun quartier. Les prisonniers qui s'échappaient n'étaient jamais remis aux fers… Nevä était une exception en la matière. Cette dernière poursuivit :

- C'est notre seule chance, Pantea…

Elle avait besoin de son approbation. Elle avait besoin de l'entendre lui dire que, oui, ce plan était cohérent et qu'il pouvait les mener encore plus loin. Elle voulait entendre l'espoir, et non plus voir la perplexité et le fatalisme dans ces yeux magnifiques qui la fixaient intensément. L'intéressée, après avoir laissé échapper un sourire qui fit vibrer le tissu devant sa bouche, souffla :

- Nevä… Nous ne pouvons pas débarquer… Ce serait signer notre arrêt de mort. L'Âzâdî est notre foyer désormais, et beaucoup préfèrent associer leur sort au sien.

- Vous-même ?

Les épaules de Pantea s'affaissèrent légèrement. Depuis qu'ils s'étaient enfuis, elle n'avait cessé de chercher quel serait le sens qu'elle donnerait à sa vie quand ils en auraient fini de fuir. Bien sûr, dans des moments comme celui-ci où la fin paraissait proche, ses ambitions personnelles étaient reléguées au second plan derrière des considérations plus pressantes. Toutefois, alors qu'ils voguaient sur la douce Mer du Rhûn, et que leur esprit avait eu tout le loisir de flâner en route, elle avait longuement réfléchi sur son lien avec l'Âzâdî et ceux qui se trouvaient à bord. Elle aimait profondément ces gens, ces esclaves qui s'étaient arrachés à leur condition par la seule force de leur espoir démesuré et qui, les doigts tendus vers le ciel, continuaient de rêver à des jours meilleurs pour eux-mêmes et leurs proches. Des hommes, des femmes et des enfants qui avaient fait preuve d'un courage remarquable dans des circonstances exceptionnelles. De bonnes âmes qui avaient été jusqu'à donner leur vie pour ce rêve fou. Il y avait bien longtemps qu'elle n'avait pas ressenti une telle énergie, une telle volonté de vivre, ce frisson d'espoir communicatif qui courait dans ses veines.

- Ce navire est ce que j'ai de plus proche d'un foyer, Nevä… Ces gens sont ce que j'ai de plus proche d'une famille. Cet horizon, loin à l'ouest, est ce que j'ai de plus proche de la liberté.

La Voix hocha la tête. Elle comprenait parfaitement cet attachement presque déraisonnable à une idée, à cette « famille » réunie par le caprice des dieux cruels qui se penchaient sur eux et les regardaient lutter faiblement pour leur survie. Dans le creuset de la bataille, ils avaient forgé des liens dont la force dépassait celle du sang reçu. Ils étaient désormais frères et sœurs par la cause, par le sang versé.

- Il est des choses que l'on devrait faire… reprit Pantea. Et peut-être que vous avez raison, et que nous devrions mettre pied à terre, abandonner ce navire qui nous trahit autant qu'il nous protège pour nous disperser et tenter notre chance. Chacun de notre côté, il est probable que certains d'entre nous arriveraient à rejoindre l'ouest, à force de persévérance. Mais il y a aussi des choses que l'on voudrait faire. Des choses qui ne sont ni logiques, ni rationnelles… mais n'est-ce pas aussi cela la liberté ? Le droit de croire dans l'impossible, et de se battre pour cela ?

Nevä savait que son interlocutrice avait raison. Ils n'étaient pas arrivés si loin en faisant preuve d'une prudence immodérée. Ils n'avaient pas échappé aux Melkorites en tergiversant de manière inutile. Ils avaient pris des décisions critiques, et ils avaient enduré les conséquences sans faiblir. Peu importe le prix. Mais n'était-ce pas aussi à cause de ce vieux rêve de liberté que la première révolte avait été écrasée ? N'était-ce pas à cause de cet espoir irrationnel et incontrôlable qu'ils avaient été encerclés puis taillés en pièces ? Elle se souvenait encore en frissonnant de la répression, de la violence gratuite, et du véritable prix de la liberté. Un prix qu'elle n'avait pas eu à assumer seule la première fois, pas davantage qu'elle ne pouvait aujourd'hui, cinq ans plus tard.

- Prenez ma place, Pantea… Parlez-leur comme vous me parlez, et ils vous écouteront. Ils vous suivront…

La femme au voile se figea brusquement, comme si cette phrase avait été un coup de poignard dans son cœur. Les deux affranchies se connaissaient depuis ce qui semblait une éternité, et elles avaient forgé un solide lien d'amitié qui se doublait d'une admiration réciproque. Pantea avait toujours vu dans la Voix une âme inflexible, une battante qui endurait sans broncher toutes les souffrances que le monde avait gravé dans son visage et dans son cœur. Elle avait découvert, avec le temps, une femme plus sensible, plus vulnérable aussi. Une femme qui assumait son rôle avec réticence, et qui ne tirait aucun plaisir et aucune gloire des responsabilités qu'elle devait endosser. Autant de choses qui faisaient d'elle une figure exemplaire. Pantea savait peut-être mieux que quiconque à quel point les coups reçus avaient atteint celle qui guidait l'Âzâdî. Des pertes terribles, des déchirements constants, et des sacrifices que personne dont personne ne comprendrait jamais vraiment la profondeur. Mais elle avait survécu à tout cela. Elle avait triomphé de toutes épreuves auxquelles la vie l'avait soumise. Ce n'était pas la première fois que la Voix doutait de sa capacité à accomplir sa mission. Non. Elles avaient discuté plus d'une fois de cette question, et à chaque fois Pantea avait su trouver les mots pour l'encourager. Cependant, c'était la première fois qu'elle lui demandait explicitement de prendre sa place, et qu'elle faisait appel à elle pour guider les Affranchis dans cette heure sombre. Pantea était bouleversée. Elle voyait le désarroi de son amie, et elle aurait été prête à tout pour l'aider, pour la soulager un tant soit peu de son fardeau. Cependant, elle avait conscience de la difficulté de la tâche, et elle savait qu'elle ne pourrait pas prendre la place de la Voix, qui était devenue l'icône de leur cause, et la figure de proue de leur espoir démesuré. Doucement, elle s'agenouilla devant Nevä pour se mettre à sa hauteur. Elle lui prit les mains, et la força à croiser son regard, avant de répondre avec conviction :

- C'est de vous que nous avons besoin. Vous avez été notre guide pendant si longtemps… n'abandonnez pas maintenant. Pas alors que nous sommes si proches. Vieille-Tombe est peut-être notre dernier obstacle, l'ultime épreuve qui nous sera imposée avant de pouvoir enfin quitter le Rhûn, et espérer.

- L'ultime épreuve…

Nevä paraissait ne pas y croire réellement, comme si l'idée même qu'un jour elles pussent contempler le monde en se disant qu'elles avaient enfin atteint un endroit où leurs vies ne seraient plus en danger était saugrenue.

- Si nous passons le verrou de Vieille-Tombe, si nous survivons à cette confrontation, nous pourrons dire adieu au Rhûn. On dit que le monde est vaste, au-delà de la Mer du Rhûn… mais nous devons d'abord trouver comment y arriver. Ensemble.

La Voix resta un moment à regarder Pantea, perdue dans ce regard hypnotique. Elle sentait ces mains qui caressaient les siennes, et qui lui insufflaient l'énergie et le courage dont elle manquait cruellement. Pendant un instant, elles restèrent à se fixer intensément, leurs respirations calées l'une sur l'autre comme si elles ne formaient qu'un seul et même être, uni par quelque chose de plus grand qu'elles-mêmes.

- Ensemble, finit par répondre Nevä. Oui, ensemble.

Elle inspira profondément. L'avenir était par nature incertain et mystérieux. La mort était peut-être au bout du chemin, et rien ne garantissait le succès de leur entreprise. Toutefois, qu'ils dussent vivre ou mourir, triompher ou périr, les Affranchis avaient au moins la certitude que leur futur s'écrirait d'une seule et même plume. Et pour Nevä, ce n'était pas un mince réconfort. Dans cette aventure, malgré le poids de la charge qui pesait sur ses épaules, elle n'était pas seule.


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Ryad Assad
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Dim 29 Juil 2018 - 23:05


- Préparez-vous à l'impact !!

Nevä s'agrippa de toutes ses forces à une rampe de l'Âzâdî. Elle n'avait pas eu le temps de réfléchir. Autour d'elle, tout n'était que formes indistinctes et cris déchirants. Le bois hurlait sous la pression, lancé à toute allure par les rameurs courageux qui s'escrimaient dans les entrailles du vaisseau. Les flèches qui sifflaient dans toutes les directions, porteuses de mort et de malheur, ajoutaient une note dramatique et menaçante au concert des hurlements et des harangues. La Voix ignorait où elle se trouvait, ou encore qui l'entourait. Le monde n'était plus qu'une tornade d'émotions indéfinissables, qui s'agitaient devant ses yeux écarquillés. Elle les ferma brutalement en anticipant le choc à venir.

Le choc.

Terrible.

Insoutenable.

Nevä fut jetée au sol, ses doigts incapables de maintenir leur prise sur le bois. Elle se sentit arrachée comme une branche fragile brisée par la tempête. Pendant un instant, tout ce qu'elle entendit fut le cri involontaire qui s'échappa de sa propre poitrine, se répercutant jusque dans son âme. Elle vit des hommes et des femmes basculer dans toutes les directions, certains vivants, d'autres non. Elle vit des flammes jaillir devant ses yeux, puis disparaître aussitôt. Enfin, son corps cessa de tourbillonner sur le pont incliné, et alla s'écraser contre le bastingage.

Le souffle coupé, des étoiles dansant devant les yeux, elle mit un moment à se rappeler où elle était. Qui elle était. Pourquoi cet homme enflammé et hurlant venait de se jeter par-dessus bord. Puis elle se souvint. Brutalement. Et la réalité la frappa en plein visage comme un mur de briques. L'Âzâdî avait percuté le navire ennemi de plein fouet, et l'avait tout simplement fracturé en deux. A la proue, les marins de la Reine abandonnaient l'épave comme ils le pouvaient, sans ordre et sans grâce. Parmi les Affranchis, certains archers continuaient à leur tirer dessus, assouvissant probablement leur désir de vengeance et de haine, contre des hommes qui ne constituaient plus une menace. C'étaient autant de projectiles gâchés, mais il y en avait tant sur le pont et dans les corps des anciens esclaves couchés par terre que pour chaque trait tiré, un archer en retrouverait au moins deux.

Les morts étaient innombrables. Partout, la désolation. Le gréement avait souffert dans l'assaut, pris pour cible par leurs ennemis qui avaient employé des flèches à pointe spéciale, conçues pour sectionner les cordages et rendre les voiles inutilisables. Ils avaient presque failli y parvenir. Nevä trouva la force de se relever, et d'observer en contrebas, pour voir si l'Âzâdi avait tenu le choc. C'était un miracle, mais le navire l'avait fait. Sans doute grâce à cet éperon immense qui avait littéralement éventré leur adversaire, et l'avait envoyé par le fond. Mais le contact n'avait pas été sans conséquences. La moitié des rames s'étaient brisées, et flottaient négligemment sur le fleuve qui leur tendait désormais les bras. Les rameurs, secoués par l'impact, étaient pour la plupart sonnés et tétanisés par l'effort. L'Âzâdî était immobile, et il faisait une cible idéale pour les deux navires qui arrivaient par leur poupe, portés par un vent favorable et des équipages frais.

- Aux rames ! Cria Nevä. Aux rames ! Allez !

Elle enjamba un cadavre qui portait une armure régulière. Un des assaillants qui avait essayé d'aborder leur navire. Leur foyer. Ils étaient arrivés par dizaines, le long d'un ponton de bois qu'ils avaient utilisé pour enjamber l'espace entre les deux vaisseaux. Boucliers levés, lances en main, ils avaient déferlé sur eux comme des sauterelles, et avaient prélevé leur tribut de sang et de larmes. Combien d'affranchis avaient péri pour les contenir ? Tant de vies avaient été perdues aujourd'hui. Des vies qu'ils pleureraient plus tard, car pour l'heure ils devaient penser au présent, et à toutes ces menaces qui fondaient sur eux. Des cavaliers arrivaient sur les berges, troquant leurs épées contre des arcs. Ils prirent pour cible le pont de l'Âzâdî, criblant indistinctement les morts et les blessés, forçant les autres à se replier et à riposter.

Partout où elle portait le regard, Nevä voyait des visages familiers s'écrouler. Des mains tendues dans l'espoir de recevoir une aide providentielle retomber lourdement et se raidir tout à coup, saisies par le froid de la mort. Impuissante, des larmes pleins les yeux, elle contemplait le carnage avec un mélange d'effroi et d'abattement. A quoi bon la victoire, à quoi bon la liberté, si elle devait avoir le goût métallique du sang versé par les innocents ? Que dirait-elle aux parents de ce visage poupin, les yeux écarquillés de terreur, dont le rire ne résonnerait plus jamais ? Qu'inscrirait-elle sur la tombe de ce couple enlacé, tailladés par des lames ennemies ? Auraient-ils même une tombe ? Une sépulture décente ? Des prières et des rites de passage qui leur garantiraient de rejoindre Melkor et leurs ancêtres ?

Insupportable.

C'était un poids que la Voix ne pouvait plus porter. Elle ne pouvait plus faire face aux carnages, aux morts inutiles, aux tragédies. Elle n'en avait plus la force. Le monde lui avait arraché jusqu'à la moindre étincelle de joie, détruisant les pouces de ses espoirs comme un enfant impitoyable piétinant les plus belles fleurs d'un bosquet. Kirin… Kumkun… Tous les sacrifiés de la révolte, tous ceux dont les ongles avaient été trop faibles pour leur permettre de s'accrocher au bois de l'Âzâdî, et qui avaient été passés par le fil de l'épée à Albyor. Tous ceux qui étaient morts de maladie, de froid, d'épuisement… Ceux qui avaient donné leur vie pour défendre le rêve fou… Et désormais ceux que Nevä ne voyait nulle part : Pantea, A'shara'a, Roksanâ… Voulait-elle réellement découvrir qu'elles étaient mortes elles aussi ? Pourrait-elle accepter ? Pourrait-elle endurer cette nouvelle perte ?

La réponse lui parut évidente.

Les bras écartés en croix, elle se retourna lentement pour faire face à son destin, qui l'appelait depuis de nombreuses années maintenant. Il se présenta à elle sous la forme d'une nuée de projectiles hurlants, tirés depuis la rive sud.

Elle ferma les yeux.

Apaisée.


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