De Trop Longs Adieux

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Ryad Assad
Espion de Rhûn - Vicieux à ses heures perdues
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Sam 17 Fév 2018 - 18:58
Suite de Nous Perdons Toujours




Il ne s'agissait que d'un gros nuage sombre, une boule de suie suspendue dans le ciel, qui crachait ses larmes amères sur leurs adieux. De nombreuses silhouettes, bravant le vent de la côte, se dressaient dans le crépuscule. Les autres, accoudées au bastingage, continuaient à agiter les bras et à leur souhaiter bonne chance. Leurs cris étaient avalés par les rafales, et revenaient aux oreilles des partants comme des échos désincarnés qui semblaient surgir des tréfonds de leur imagination. Nevä, les cheveux plaqués sur les joues à cause de l'eau qui ruisselait librement sur son visage marqué, leva le nez avec un demi-sourire :

- Rien ne nous sera épargné, j'ai l'impression.

Ils étaient environ quatre centaines. Un rire nerveux passa entre eux, gagnant chaque rang successivement à mesure que ses paroles leur parvenaient. Ils agissaient comme s'ils avaient soudainement été piqués par un instinct subit et incontrôlable qui leur commandait de relâcher toute la tension qu'ils avaient accumulée. Dans leurs yeux, cependant, on lisait la crainte, l'angoisse, l'appréhension. Ils avaient fait leur choix, mais le danger n'en demeurait pas moins réel, et ils savaient qu'ils ne reverraient plus leurs compagnons. Cette séparation déchirante était plus difficile qu'ils avaient pu l'imaginer, sans doute, car personne n'avait eu dans l'idée de les en empêcher. Nevä avait fait de son mieux pour les accommoder, et elle leur avait fourni des vivres en quantité suffisante pour leur permettre de s'éloigner de la trajectoire du navire. Ils pourraient rejoindre les villages côtiers, se fondre dans la foule, et se reconstruire à l'abri des représailles des gens d'Albyor. Akkhis, qui s'était imposé comme leur chef, s'avança vers Nevä :

- Merci de nous avoir menés si loin, Dame Nevä.

Il savait qu'elle n'aimait pas être appelée « Dame ». Il l'avait sans doute fait à dessein, et elle se sentit gênée par cet honneur. Akkhis avait été un de ses plus farouches opposants à bord du navire, et elle avait été heureuse d'avoir réussi à lui faire comprendre son point de vue. Aujourd'hui, il quittait le navire non plus en rival mais en allié, voire en ami. Elle était triste de laisser partir un homme tel que lui, car quand il n'était pas mû par la peur et qu'il faisait abstraction de sa propre existence, il pouvait s'avérer précieux. Elle aurait voulu qu'il trouvât en lui la force de prendre en charge les esclaves, de devenir leur nouveau chef… Hélas, il avait ses propres démons à affronter, et elle ne le forcerait à rien. Sa liberté était plus précieuse que tout ce qu'il pouvait apporter aux fuyards.

- Prenez soin de vous, Akkhis. Prenez soin d'eux tant qu'ils vous suivront.

Il tourna la tête vers ses compagnons. Quatre cents esclaves, essentiellement des serviteurs instruits qui avaient sauté sur l'opportunité de s'enfuir d'Albyor à cause de ses horribles conditions de vie, mais qui ne craignaient pas d'être rattrapés à cause d'un tatouage compromettant. Leurs visages étaient lisses et sans marques, tandis que leurs compétences particulières leur permettraient de se réinsérer dans la société. Le royaume avait besoin de gens comme eux pour se reconstruire de l'intérieur, et la résistance à Lyra ne pouvait pas exister si toutes les âmes qui refusaient de se soumettre à elle quittaient le Rhûn. Akkhis ne serait peut-être jamais le chef de la grande révolte qui abolirait le système servile en Orient, mais il était permis d'espérer que, le jour venu, il aiderait ses semblables et offrirait un abri à des esclaves en fuite.

- Nous avons prévu de nous disperser rapidement, répondit-il. Plus nous serons mobiles, plus nous passerons inaperçu. Mais nous ferons en sorte de garder contact, au cas où.

- C'est très sage.

Il acquiesça. Un léger silence, seulement rompu par le bruit de la pluie qui cliquetait sur les pierres autour d'eux. Nevä se surprenait à apprécier plus que jamais la sensation de la terre ferme sous ses pieds. Il y avait longtemps qu'ils n'avaient pas arpenté autre chose que le pont étroit de leur navire, et elle ressentait avec une acuité particulière le sable qui s'enfonçait sous son poids, les galets qui pressaient contre sa semelle, les irrégularités du sol qui poussaient son corps à s'adapter. Ils restèrent à s'observer un moment, prolongeant de manière inutile des adieux de toute façon inévitable.

- Vous devriez y aller, Akkhis. Cette nuit, vous pouvez couvrir une grande distance si vous êtes chanceux.

- C'est vrai…

Il rompit la distance, et étreignit affectueusement Nevä. Un peu surprise d'abord par une telle démonstration d'affection, elle finit par laisser ses mains se refermer sur son dos. Elle avait vraiment l'impression d'abandonner un frère, et cela lui déchirait le cœur. A voix très basse, au creux de son oreille, il lui souffla :

- Lorsque vous reviendrez au Rhûn… arrangez-vous pour me retrouver. Vous aurez besoin de toute l'aide disponible.

- Je le ferai… répondit-elle.

« Si je reviens » se permit-elle d'ajouter in petto. Il leur restait encore tant d'épreuves à surmonter… Traverser la Mer du Rhûn ne serait que la première d'entre elles. Ils se séparèrent, légèrement gênés tous les deux, avant que Nevä ne levât la main pour leur adresser un dernier salut.

- Que la paix soit avec vous, mes amis. Puissiez-vous vivre vieux et heureux, et voir les jours où nous n'aurons plus à nous cacher. Faites bonne route, et ne nous oubliez pas, car nous ne vous oublierons jamais.

Elle s'efforça de graver autant de visages que possible dans sa mémoire. Elle en oublierait probablement beaucoup, mais elle voulait essayer. Se souvenir de cet instant. De cette petite victoire. De ce moment précieux où des hommes et des femmes s'apprêtaient à partir, pour la première fois en ce qui concernait certains d'entre eux, à l'assaut de leur liberté. Elle leur adressa un sourire chaleureux, puis sans rien ajouter pivota sur ses talons, en direction du navire. Elle leva les yeux au ciel pour lui adresser des remerciements sincères, clignant des paupières pour se protéger des colonnes liquides qui glissaient sur ses cils, et sur ses joues.

Heureusement qu'il pleurait aussi.


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Dim 15 Avr 2018 - 13:20


Le vent dans les cheveux, Nevä observait l'horizon avec une pointe d'inquiétude qu'elle s'efforçait de ne pas faire paraître sur son visage. Elle se montrait relativement insensible à l'agitation fébrile qui s'était emparée des affranchis, et ne se laissait pas davantage distraire par le paysage pourtant superbe autour d'eux. Elle s'était depuis longtemps habituée au parfum agréable des embruns, et à leur goût salé, elle ne s'émerveillait plus des beautés de la Mer du Rhûn, qui s'ouvrait devant elle et qui lui révélait ses charmes. Au loin, si elle avait accepté de tourner la tête, elle aurait pourtant pu voir de minuscules points colorés, demeures de pêcheurs et de petits commerçants sur les berges de cette vaste étendue d'eau. Des navires circulaient de toutes parts, souvent des embarcations modestes, dont les capitaines leur jetaient des regards surpris en passant près d'eux. La silhouette menaçante d'un gigantesque navire de guerre de l'armée royale n'était pas commune dans les parages, et suscitait en partie la méfiance. Cela leur avait permis d'éviter des ennuis, sans aucun doute, et donc de progresser plus rapidement qu'ils avaient pu le prévoir initialement. Toutefois, ils avaient rapidement été confrontés aux dures réalités de la navigation, aux maladies et à la faim. Malgré les départs, les réserves de vivres du Âzâdî n'étaient pas suffisantes pour nourrir l'entièreté de ceux qui restaient, plusieurs centaines de bouches affamées.

Âzâdî.

« Liberté », dans la langue des gens d'Albyor. C'était le nom qu'ils avaient choisi tous ensemble pour le navire qu'ils occupaient, et c'était également par ce terme qu'ils se désignaient : « Âzâd Shuda », les Affranchis. La liberté avait malheureusement un prix, et ils se rendaient compte chaque jour un peu plus qu'il était élevé. Ils voguaient certes sur les flots apaisants d'une mer immense qui s'ouvrait devant eux, mais ils étaient si désespérément seuls qu'ils craignaient chaque vaisseau approchant de leur coque, et se recroquevillaient hésitants dès lors qu'un navire, si petit fût-il, leur adressait un signe. Ils avaient pensé pouvoir rejoindre l'ouest sans faire escale nulle part, sans négocier avec quiconque, mais ils avaient rapidement pris conscience de l'impossibilité de la tâche. Même en se rationnant, ils ne pouvaient pas envisager un si long périple… Alors les Tatoués avaient décidé d'un commun accord de négocier avec les populations locales. Ils avaient dans leurs cales des biens relativement précieux qu'ils pouvaient troquer contre des vivres. Ils n'avaient ni le temps ni les moyens de procéder à un inventaire en règle, si bien qu'ils ignoraient tout à fait le contenu exact du Liberté, mais ils savaient pouvoir vendre à un bon prix les vêtements de soie précieux qui devaient appartenir à des officiers fortunés. Il y avait là des livres richement décorés, dont les affranchis n'avaient pas besoin, et dont ils pouvaient se séparer sans remords.

Les plus vigoureux s'étaient occupés de transporter quelques biens des cales vers le pont, puis du pont vers les barques qui leur avaient permis d'aller négocier avec quelques villages isolés sur les îles minuscules de la Mer du Rhûn. Ils avaient dû multiplier les haltes, car aucun village n'était capable de les ravitailler suffisamment pour leur permettre d'aller au bout de leur voyage. A chaque arrêt, Nevä se montrait de plus en plus tendue. Elle savait qu'ils perdaient du temps sur leurs poursuivants qui, à cheval ou par voie maritime, étaient sur leurs talons. Ils affrontaient les mêmes difficultés, les mêmes problèmes de ravitaillement, mais ils étaient plus expérimentés et ils avaient le pouvoir de réquisitionner les ressources dont ils avaient besoin. Pour la femme tatouée, les négociations trop longues étaient une source d'angoisse permanente, et elle gardait les yeux rivés dans leur sillage, pour s'assurer qu'aucune voile rouge n'apparaîtrait à l'horizon.

- Dame Nevä ?

La voix fluette était reconnaissable entre mille, et l'intéressée s'arracha à sa contemplation anxieuse pour répondre à la jeune fille :

- Bonjour A'shar'a.

La jeune affranchie avait toujours l'air aussi mal à l'aise. Ses yeux fuyaient le regard des gens, et elle paraissait perpétuellement vouloir disparaître dans les ombres. Nevä se plaisait à la dévisager intensément, pas par cruauté mais parce qu'elle voulait lui faire prendre conscience de son importance. Elle était une personne, un individu unique, et non un meuble ou un objet comme on avait voulu le lui faire croire. La petite commença à se dandiner d'un pied sur l'autre, gênée. Ses longues mèches brunes oscillaient comme des plants d'orge par une nuit sans étoiles.

- Désolée de vous déranger… Commença-t-elle. Les négociations ne se sont pas bien passées, et ils voudraient que vous veniez.

Nevä haussa un sourcil. Elle avait toujours tenu à rester à l'écart des tractations avec les pêcheurs et les villageois, préférant s'occuper de planifier leur prochain mouvement. Elle ne voulait pas s'imposer comme une personne indispensable, et elle faisait confiance aux délégations qui partaient à terre pour obtenir ce dont ils avaient tous grand besoin : des vivres, des simples, des remèdes contre les maladies qui se multipliaient à bord, et menaçaient de décimer leur peuple libéré du joug des sanguinaires Melkorites. Alors pourquoi avaient-ils besoin d'elle soudainement ? A'shar'a n'était sans doute pas capable de le lui dire, et elle comprit que les affranchis l'avaient envoyée elle précisément pour cette raison.

- J'arrive, fit-elle.

Une barque se tenait à sa disposition, et lui permit de rallier rapidement la terre ferme, sur une petite île isolée. En approchant, elle vit que les affranchis étaient toujours sur la plage, comme s'ils attendaient son arrivée de pied ferme. Elle leur lança un grand signe de la main, auquel ils répondirent prestement, tout heureux de la voir répondre à leur appel.

- Dame Nevä, lâcha l'un d'eux en l'aidant à descendre, nous vous attendions…

- Que se passe-t-il ? Un problème ?

Elle ne pouvait pas cacher l'inquiétude dans son ton, et elle examina rapidement tous ceux qui se trouvaient là, cherchant d'éventuelles blessures qui auraient attesté de la mauvaise tenue des négociations. Ils allaient tous bien, et aucun d'entre eux ne semblait particulièrement stressé. Ils s'efforcèrent d'ailleurs de la rassurer en lui expliquant la situation rapidement :

- Tout va bien, il n'y a rien à craindre. Seulement, l'homme qui se propose de nous vendre des marchandises refuse de conclure l'affaire avec nous. Il est d'accord sur un prix – un prix raisonnable – et il a des choses intéressantes à nous proposer : les fruits qu'il fait pousser pourraient nous aider à éviter les épidémies, et à guérir nos malades. Il fabrique aussi des cordes solides, dont nous pourrions avoir besoin pour entretenir le navire.

- Et que veut-il de moi ? Interrogea la jeune femme.

- Il ne l'a pas dit. Seulement qu'il voulait parler à la personne en charge, et qu'il ne négocierait qu'à cette condition. Nous avons pensé que vous sauriez le convaincre.

Nevä leur fit une moue mi-contrariée mi-amusée. Ils considéraient tous que sa voix avait des pouvoirs magiques mystérieux, et qu'elle était capable de convaincre n'importe qui. C'était probablement la raison pour laquelle ils étaient si confiants, et pourquoi ils la poussaient à y aller sans crainte. Elle se résigna à s'exécuter, et leur demanda où se trouvait l'homme à qui elle devait parler. Ils lui désignèrent en retour une petite maison plus haut, encastrée entre les rochers au sommet d'un petit sentier en pente douce, protégée ainsi des vents hivernaux. Elle entreprit l'ascension seule, et se retrouva bientôt devant la bâtisse. Après avoir frappé, elle poussa la porte, qui s'ouvrit tranquillement.

- Bonjour ? Fit-elle en s'habituant à la pénombre.

L'intérieur était modeste, pour ne pas dire rustique. Au fond de la pièce, un foyer abritait un feu discret qui jetait une faible lueur à l'intérieur. Une table et deux bancs occupaient le centre de la pièce, et c'était à peu près tout. Point d'objets personnels, point de décorations, pas même quelques fleurs pour habiller l'ensemble. Ce n'était pas un monde très joyeux. Une femme était affairée là, occupée à éplucher soigneusement des légumes. Elle se retourna lentement, un sourire amical aux lèvres, et glissa doucement :

- Bonjour. Il ne va pas tarder.

Nevä ne savait pas encore qui était ce « il », mais préféra ne pas s'asseoir sans y avoir été invitée. Les us et coutumes variaient tellement d'une région à l'autre de ce vaste royaume qu'elle préférait ne pas faire d'impair. La femme retrouva le silence, et se focalisa exclusivement sur ses légumes, laissant son invitée surprise dans une position gênante. Fort heureusement, la Voix n'eut pas à attendre longtemps, puisque bientôt un homme fit son apparition derrière elle, la forçant à s'écarter de la trajectoire de la porte.

- C'est vous ? Fit-il sans cérémonie, en déposant un tas de bois sur le sol.

Il s'essuya les mains, et observa Nevä de la tête aux pieds, comme s'il la jaugeait. Elle soutint son regard, et se permit en retour de le dévisager. Ses cheveux qui grisonnaient le plaçaient dans la tranche d'âge des hommes mûrs, et ce n'était pas son regard affûté qui allait dire le contraire. La jeune femme ignorait ce qu'il voyait en l'observant, mais elle s'efforça de dégager le maximum d'informations de son examen préalable. Il lui rendait une bonne tête, mais surtout il dégageait une grande force. Une force de corps et de caractère qui était presque écrasante, même dans son silence. Son aura était tangible, et il était de ceux dont on faisait les chefs et les meneurs. Il était étonnant de voir une telle attitude chez un simple pêcheur.

- Asseyez-vous.

Nevä, comme une enfant écoutant son père, prit place devant le banc. Il s'assit lourdement en face d'elle, accueillant un bol de gruau sans même paraître remarquer la femme – la sienne, de toute évidence – qui venait de le lui apporter. Il était entièrement concentrée sur son invitée, et entama la discussion tout en commençant à manger :

- Vous n'êtes pas vraiment le genre de personne que l'on imagine diriger un navire de guerre de la marine royale, commença-t-il. Puis, devant sa surprise, il ajouta : J'ai des yeux, des bons. Vous avez faim ?

- N-Non… Non merci… Répondit Nevä, désarçonnée. Je… Vous avez dit vouloir négocier avec moi : est-ce que vous êtes toujours disposé à nous vendre quelque chose ?

Il ne la quittait pas des yeux tandis qu'il mangeait, et pour la première fois de sa vie Nevä avait l'impression d'être totalement prise au piège. Pas au sein de cette maison, car elle avait l'impression de pouvoir quitter les lieux dans l'instant si elle le souhaitait. Par contre, elle était prisonnière d'une situation inextricable, dans laquelle il avait ce qu'elle souhaitait, et elle n'avait aucun contrôle sur l'issue de cette discussion. Il l'amenait où il le souhaitait, quand il le souhaitait, comme un chasseur encerclant sa proie. Elle n'aimait guère cette sensation.

- Les négociations sont toujours à l'ordre du jour, rassurez-vous. Que fait une esclave à la tête d'un navire de guerre ?

Nouvelle estocade. Elle vacilla de nouveau, bousculée par ses questions directes. Elle aurait dû s'y attendre pourtant, car elle ne pouvait pas imaginer que personne n'allait remarquer la nature de l'équipage. Toutefois, pour une raison qu'elle ne parvenait pas à expliquer, elle se sentait presque menacée par cette interrogation. Sa réponse fut aussi évasive que possible :

- C'est une longue histoire… Si vous êtes fidèle à la Reine, et que vous souhaitez demeurer à son service, il serait préférable que nous en restions là. Je ne veux pas vous causer d'ennuis, et…

- Vous esquivez. Répondez à ma question.

Hésitation. Elle ne savait pas où il voulait en venir. Elle pouvait toujours mentir, inventer quelque chose, et essayer de le rouler dans la farine. Pourtant, elle avait l'impression qu'il serait capable de déceler le moindre mensonge, et que cela ne servait à rien. En outre, elle n'avait plus envie de mentir et de se cacher. Elle continuerait à le faire, bien entendu, tant qu'elle aurait besoin de sauver son peuple. Mais cet homme seul ne pouvait rien, et elle n'avait pas l'intention de se parjurer devant tous les Rhûnedain qu'elle croiserait. Alors elle abdiqua :

- Nous avons volé ce navire. Nous nous sommes échappés d'Albyor, et nous fuyons le courroux de la Reine et de ses serviteurs. C'est la raison pour laquelle nous sommes désespérément à la recherche de vivres. Si vous refusez de nous vendre quoi que ce soit, je ne vous blâmerai pas. Laissez-moi simplement repartir auprès des miens, et continuer mon chemin. C'est tout ce que je vous demande.

Il garda le silence un instant, et pendant quelques secondes on n'entendit plus un son dans la pièce. Pas même le bruit des légumes que l'on épluchait, qui s'était arrêté temporairement. Pas une respiration, pas un souffle de vent. Puis l'homme lâcha :

- Je me suis toujours considéré comme un serviteur des rois… Je devrais vous tuer sur-le-champ, et réclamer la récompense sur votre tête. Ce ne serait pas difficile.

Nevä déglutit. Pour une raison qu'elle ne s'expliquait pas, elle était convaincue que cet homme était capable de mettre ses menaces à exécution. Il pouvait sans le moindre doute la briser en deux à mains nues, et elle l'imaginait assez bien fondre au milieu des affranchis sur la plage pour les tailler en pièces à leur tour. Il n'avait pas esquissé le moindre geste hostile, toutefois, se contentant de manger en la dévisageant avec une insistance presque malsaine. La Voix garda le silence, cherchant mentalement une issue à cette situation.

- Je n'ai pas peur de mourir, fit-elle bravement.

- Je sais. Sinon vous ne seriez pas là.

Il termina son repas, et repoussa son écuelle sur le côté. Sa femme vint le débarrasser, et il ne consentit toujours pas à lui accorder le moindre regard. Elle, discrète comme une esclave, continuait à s'affairer en tendant l'oreille. L'homme se leva doucement, et invita Nevä à le suivre et à marcher avec lui. Elle ne savait trop quoi faire, mais il se retourna avec un sourire en coin :

- Puisque vous n'avez pas peur de mourir, vous n'aurez pas peur de me suivre, si ?

Elle prit son courage à deux mains, et entreprit de le suivre, non sans adresser un « au revoir » à la maîtresse de maison. Celle-ci lui adressa un salut amical de la main, avant de la laisser disparaître.


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Mar 17 Avr 2018 - 0:20
   


- Malade ?

Pantea avait l'air de ne pas y croire. A dire vrai, Nevä n'y avait pas cru non plus, et elle se demandait encore s'il ne s'agissait pas d'un mensonge destiné à l'attendrir et à la convaincre. Les deux femmes étaient debout sur le pont surélevé où se prenaient les décisions, entourées des Tatoués et d'autres affranchis qui déterminaient le cap à suivre, et estimaient la distance qu'ils pouvaient parcourir avec les vivres qu'ils avaient pu récupérer. La Voix, qui n'était pas particulièrement férue de calculs et de choses de cet ordre, les laissait bien volontiers à leurs affaires, se reposant sans réserve sur les qualités des hommes et des femmes à bord, dont certains avaient servi comme comptables et comme assistants pendant plusieurs années. Elle préférait discuter avec Pantea de ce nouveau problème qu'elle avait sur les bras, et qu'elle devait gérer. Toutes deux l'observaient avec attention, mais ce fut la femme voilée qui revint à la charge. Elle avait besoin de précisions, car l'histoire que lui avait servie Nevä ne répondait pas à toutes ses questions :

- Sa fille est malade, et donc il nous la confie pour que nous l'amenions jusqu'à l'ouest, où il pense qu'elle pourra être soignée. C'est bien ça ?

- Je crois, fit la Voix. C'était sa seule condition. Mais je doute même qu'elle soit sa fille…

Elle ne ressemblait ni au père ni à la mère, et était de toute évidence une esclave. Une jeune fille au statut trouble, élevée sur une île perdue de la Mer de Rhûn par un couple tout aussi mystérieux, qui lui avait caché la vérité sur sa naissance. Nevä elle-même avait beaucoup de questions à son endroit, à commencer par une question toute simple : pourquoi n'avaient-ils pas simplement décidé de l'affranchir ? S'ils voulaient tant la considérer comme leur enfant, alors ils pouvaient tout simplement la libérer, et lui permettre de vivre sa vie comme elle l'entendait. Ils n'en avaient rien fait, pour une raison qui échappait au bon sens. Pantea n'avait pas toutes les cartes en main pour comprendre de quoi il retournait, mais sa curiosité naturelle l'amena à demander :

- Il vous a demandé beaucoup d'honnêteté, mais il vous a beaucoup menti en définitive. Pourquoi avoir accepté de la prendre à bord ? Vous ne pensez pas qu'elle pourrait être une menace ?

« Si » faillit répondre Nevä avant de se retenir. Elle se souvenait parfaitement de la première fois qu'elle avait posé les yeux sur la jeune fille, qui devait avoir seize ou dix-sept ans. L'homme l'avait conduite à travers les bois qui bordaient sa maison, et elle avait cru qu'il comptait se débarrasser d'elle à l'abri des regards. Il n'en avait rien été, et après avoir serpenté entre les arbres pendant de longues et éprouvantes minutes, ils avaient fini par arriver à l'orée d'une clairière de belle taille, parfaitement dégagée. En fait de clairière, il s'agissait d'un véritable champ d'entraînement, construit patiemment au fil des années. Ici, un circuit à cheval où un cavalier émérite pouvait s'entraîner à frapper des cibles suspendues au-dessus du sol par des cordages solides – les mêmes cordages que l'homme se proposait de leur vendre. Là, des troncs d'arbres disposés de telle sorte à constituer un parcours d'obstacle. Et au milieu de tout ce dispositif, une arène à l'herbe piétinée, qui attestait de l'assiduité des participants. La jeune fille se tenait au milieu de celle-ci, répétant ses gammes méthodiquement. Parade, esquive, riposte, de nouveau hors de portée. Elle frappait avec énergie, comme si devant elle se trouvait un adversaire réel susceptible de la menacer. Ses coups étaient précis, sa posture était parfaite, et elle trahissait une maîtrise exceptionnelle de son corps et de ses armes. Nevä et son guide s'immobilisèrent un instant pour l'observer. Elle n'avait pas conscience de leur présence, ce qui était tout à l'honneur de la jeune fille, qui pratiquait avec concentration et intensité. Pendant un instant, la Voix s'était fait la réflexion que si son père était celui qui l'avait entraînée ainsi, alors tous les deux pouvaient sans la moindre difficulté venir à bout de tout l'équipage du Âzâdî.

- Je ne pense pas qu'elle soit une menace, non. Elle pourrait même nous aider à achever notre voyage. Mais ce n'est pas ça qui m'a poussé à accepter… j'ignore pourquoi, mais son père voulait absolument qu'elle parvienne à quitter le royaume. Je l'ai senti… désespéré.

Il n'était pas nécessaire d'en dire davantage pour le moment. La jeune fille était montée à bord avec une arme avec elle, ce qui n'était pas anodin du point de vue des affranchis, mais Nevä préférait ne pas faire d'elle l'icône de la guerre. Ce n'était encore qu'une enfant, et ce genre de responsabilités était trop dure à porter pour une âme si jeune, peu importe ses talents. Pantea hocha la tête, comprenant autant ce qui était dit que ce qui était tu :

- Je vois… Un service contre un service ?

- En quelque sorte.

Elles restèrent silencieuses un moment. La jeune fille était occupée à porter des caisses de marchandise, qu'elle amenait dans la cale avec diligence. Elle était beaucoup plus athlétique que la plupart des affranchis, et quoique son corps fût encore jeune, elle affichait une musculature ciselée que certains des fugitifs les plus rachitiques n'obtiendraient jamais. Elle ne se plaignait pas le moins du monde d'avoir à accomplir des travaux de force… d'ailleurs, elle ne parlait pas du tout, se contentant d'obéir et de faire ce qu'on lui commandait. Un parfait petit soldat. Nevä se demandait si elle était simplement capable de parler, à moins que ce ne fût la maladie qui la rongeait supposément qui l'empêchait de s'exprimer.

- Est-ce qu'elle sait pourquoi elle est ici ? Demanda Pantea.

- Je l'ignore, soupira Nevä. Son père n'est pas le genre d'homme à lui demander son avis. Elle n'a pas non plus beaucoup protesté. Elle n'était pas franchement surprise, d'ailleurs…

Il était difficile de savoir si ce manque de réaction était le fruit de son caractère réservé et docile, ou si elle était d'une manière ou d'une autre préparée à cette éventualité. Cette jeune fille était tellement entourée de mystères que tout demeurait possible.

- Vous devriez peut-être aller lui parler, suggéra la femme au voile. Lui dire quel sera son rôle ici. Elle a sans doute besoin de savoir dans quoi elle s'embarque…

Nevä hocha la tête. Elle n'aimait pas véritablement avoir à jouer ce rôle, mais elle était de toute façon la figure maternelle à laquelle tous se référaient ici, alors un enfant de plus ou de moins ne changerait pas fondamentalement son quotidien. Elle adressa un sourire fatigué à Pantea, qui l'encouragea d'une tape amicale sur l'épaule. Cette dernière savait que la Voix avait beaucoup de choses à gérer, qu'elle devait veiller au bien être de tous et toutes à bord du Liberté, mais aussi et surtout qu'elle devait veiller à ce qu'ils demeurassent unis dans la mesure du possible. Leur nouvelle arrivante devait s'inscrire dans ce projet commun, et s'intégrer au peuple des Affranchis, sans quoi elle risquait d'être rapidement mise à l'écart.

- Je vous laisse veiller à ce que tout se passe bien ici, fit Nevä en référence aux hommes qui discutaient de leur future destination.

Puis, sans attendre, elle descendit à la rencontre de cette jeune fille qui venait de lui être confiée. Elle travaillait avec les autres hommes et femmes valides sur le pont, et faisait largement plus que sa part. C'était déjà une bonne manière de se fondre dans la masse, mais elle avait besoin de comprendre la raison d'être de tout ceci. Si elle apprenait l'histoire de l'Âzâdî, de son équipage, elle serait sans doute plus à même de trouver sa place. Nevä esquiva un groupe de malades qui se reposaient sur le pont, en prenant un bain de soleil pendant qu'ils le pouvaient. La jeune femme leur souhaita de se rétablir rapidement, avant de revenir à sa mission principale, qui continuait à s'affairer, insensible à sa présence.

- Quand tu auras fini avec cette caisse, viens me rejoindre, fit la plus âgée.

La jeune fille acquiesça, habituée à recevoir des ordres, et s'en alla remplir son devoir avant de revenir se présenter face à Nevä comme un soldat attendant de recevoir ses ordres. Tout dans son attitude exprimait une attitude rigide et froide de militaire, à l'exception de ses yeux. Elle avait le regard de ceux qui ont vu bien trop de choses horribles, et qui n'attendent plus rien de particulier de la vie. Chez une personne de son âge, c'était un spectacle assez triste. Il lui manquait la fougue et la folie légère des âmes encore juvéniles, insouciantes des tourments de la réalité.

- Roksanâ, c'est bien ça ?


L'intéressée demeura de marbre.

- Nous n'avons pas réellement discuté tout à l'heure, et je voulais m'assurer que tu saches qui nous sommes, où nous allons, et comment nous fonctionnons ici.

Toujours pas de réaction. Nevä aurait aussi bien pu parler à un bloc de pierre. Seuls les yeux de l'adolescente trahissaient quelques fragments de sentiments. En l'occurrence, elle était concentrée, attentive, presque à l'affût. On aurait dit une prédatrice jaugeant le monde autour d'elle à la recherche d'une quelconque menace.

- Tu as dû le deviner, nous sommes des esclaves…

C'était un sujet difficile à aborder avec Roksanâ, qui arborait sur le visage des marques infamantes elle aussi. Elle avait été tatouée, vraisemblablement contre son gré à en juger par les symboles qui ornaient son visage. Elle n'avait pas connu beaucoup de maîtres, sans doute deux à en juger par les formes qui se dessinaient sur elle. Nevä ne pouvait pas savoir quelles avaient été ses expériences serviles, et elle préféra éviter de trop creuser la question. Chacun avait ses démons, et il n'était ni courtois ni utile de les faire remonter à la surface. Elle-même n'aimait pas être interrogée à ce sujet.

- Anciens esclaves, en réalité. Nous sommes des fugitifs. Des criminels. Est-ce que ton père t'a mise au courant ?

Roksanâ opina du chef. Elle ne paraissait pas troublée le moins du monde. Curieux. La Voix entreprit de lui donner quelques éléments supplémentaires :

- Nous nous sommes échappés d'Albyor, loin à l'Est. Nous avons volé ce navire, et nous naviguons aujourd'hui vers l'Ouest. Ce pourrait être un voyage dangereux…

La réflexion était stupide, Nevä s'en rendit compte. De toutes les personnes à bord, Roksanâ était sans doute une des plus susceptibles de s'en sortir. Si elle maniait l'épée aussi bien que la Voix l'imaginait, alors elle pouvait facilement se débrouiller par elle-même en cas d'affrontement, et défendre chèrement sa vie face aux Miliciens, voire aux soldats de Lyra. L'adolescente ne s'offusqua pourtant pas de cette remarque, et elle ne montra pas le moindre signe d'agacement ou de condescendance. Elle se contentait d'absorber les informations avec calme, comme si elle intégrait et classait méthodiquement les données dans son esprit.

- Je sais que tu es capable de te débrouiller par toi-même. Cependant, si nous voulons nous en sortir, nous devrons travailler tous ensemble. La solidarité est notre force. Est-ce que tu comprends ce que cela signifie ?

Nouveau hochement de tête. La plus âgée eut un sourire indulgent.

- Non, je ne crois pas que tu comprennes. Mais cela viendra.

Tout en disant ceci, Nevä avait posé sa main sur la joue de la jeune fille, qui eut pour la première fois une réaction de surprise. Elle eut un bref mouvement de recul qui trahit son inquiétude passagère. Ses yeux s'écarquillèrent légèrement, alors qu'elle n'avait d'autre choix que d'accepter ce contact affectueux. Était-ce le geste qui l'avait perturbée ? Ou bien ce qu'il signifiait réellement ? Satisfaite d'avoir réussi à bousculer le bloc de pierre pour entrevoir la gemme qui se trouvait emprisonnée en son cœur, Nevä ne poussa pas son avantage plus loin. Elle se contenta d'un léger sourire, et d'une voix douce elle conclut :

- Bienvenue parmi nous, Roksanâ.


Membre des Orange Brothers aka The Bad Cop

"Il n'y a pas pire tyrannie que celle qui se cache sous l'étendard de la Justice"

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