Apprentis Chanteurs

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Ryad Assad
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Lun 19 Fév 2018 - 12:19
- Le comte Saule !

Les convives se levèrent gracieusement, et s'inclinèrent respectueusement devant l'homme qui venait de faire son apparition en haut des marches. Saule était devenu un individu important depuis qu'il avait quitté Dale pour prendre la charge de comte d'Esgaroth, et il ne semblait jamais se lasser de voir le monde se prosterner à ses pieds. Il affichait son éternel petit sourire et sa mine flegmatique, mais ce fut d'un pas énergique qu'il vint rejoindre ses invités, bondissant presque d'une marche à l'autre comme s'il était sincèrement heureux de se retrouver drapé dans son prestige nouvellement acquis.

- Toras, mon ami, je suis content que vous ayez pu vous libérer.

- Tout le plaisir est pour moi, sire, répondit laconiquement l'intéressé.

C'était de toute évidence un homme de guerre, et les formules d'usage quittaient sa bouche sans qu'il parût faire le moindre effort pour rendre son propos chaleureux. Ce n'était de toute évidence pas un problème pour le comte, qui devait bien connaître cet homme un peu sec, et qui s'accommodait facilement de son caractère peu avenant. Il lui posa une main sur l'épaule avec affection, et se tourna vers le second :

- Martel, quel plaisir ! Votre présence ici signifie que nos rues sont sûres, et notre peuple heureux.

- C'est le cas, sire, grâce à votre exceptionnelle politique. La ville n'a jamais été aussi paisible.

Saule partit d'un rire léger, recevant les flatteries avec affection. Il donna une tape amicale à ce nouvel homme d'arme qui, contrairement au premier, paraissait un peu plus adroit avec les mots. De toute évidence, ces deux individus étaient ceux sur qui le comte se reposait pour maintenir l'ordre dans la ville. Esgaroth n'était pas une cité si grande qu'il avait besoin de deux armées pour cela, mais l'histoire récente avait laissé de profondes cicatrices dans la mémoire des gens d'ici, et alors que quelques années auparavant la cité avait pu se targuer de ne jamais avoir à entretenir elle-même d'hommes en armes, elle abritait désormais deux forces presque autonomes chargées de veiller à la sécurité. Pourtant, contrairement à ce qu'avançait le dénommé Martel, Esgaroth n'était guère en paix, et parmi le peuple on s'agitait, on discutait de l'inaction des dirigeants… Saule semblait imperméable à cette réalité et il poursuivit son tour de table, s'inclinant respectueusement devant la dernière silhouette qui lui faisait face :


- Madame la sénéchale, laissez-moi vous souhaiter la bienvenue au nom d'Esgaroth. C'est un plaisir que de vous recevoir à ma table.

Elle s'inclina respectueusement, et répondit poliment :

- Je vous remercie, comte Saule. Votre invitation m'a beaucoup touchée, et je déplore que mon époux ne puisse être présent à mes côtés pour vous adresser ses amitiés.

Le comte chassa ces excuses qu'il jugeait tout à fait inutiles d'un revers de la main, et répondit avec affabilité :

- Je comprends, naturellement. Le sénéchal Roderik est un homme très occupé, et je suppose qu'il doit être retenu par des affaires urgentes.

- C'est exact, répondit son épouse sans donner davantage de détails. Attendons-nous d'autres convives, comte ?

Saule jeta un regard autour de lui. Quatre autour d'une table comtale, c'était fort peu. A fortiori quand une femme de la haute noblesse de Dale était présente. Il était d'usage que les comtes dînassent avec leurs officiers lorsqu'ils voulaient s'entretenir de choses de la guerre, et discuter d'affaires d'État. A l'inverse, lorsqu'ils recevaient des éminences civiles, particulièrement des femmes, il était courant d'inviter plusieurs membres de l'aristocratie pour apporter un peu de légèreté dans l'assemblée. La sénéchale avait accepté l'invitation en pensant se trouver en présence de plusieurs autres dignitaires d'Esgaroth et des environs, mais elle dut dissimuler sa surprise lorsque Saule répondit :

- Nous ne serons que quatre ce soir, madame la sénéchale. J'espère que vous me pardonnerez la rudesse de vous imposer la compagnie de trois hommes à table sans vous faire accompagner, mais le conseiller Toras et le capitaine Martel DuGrand sont des hommes de qualité, et j'ai présumé que vous n'y verriez pas d'inconvénient.

Ravalant son étonnement, la femme se composa une mine décontractée et répondit simplement :

- Mon mariage m'a conforté dans l'idée que les hommes de guerre sont des gens d'honneur, et j'aurai plaisir à partager ce repas en votre compagnie à tous.

Ils s'assirent sans attendre, et se délectèrent des plats qui se succédèrent devant eux. Naturellement, la table du comte n'était pas aussi garnie que pouvait l'être celle du roi Gudmund, mais Saule avait de toute évidence un goût pour le raffinement, et il avait fait préparer des mets fins et délicats qui ravirent le palais de ses convives. Toras, qui paraissait austère, n'affichait pas son plaisir autant que DuGrand qui semblait savourer chaque bouchée. Il était évident qu'il n'avait pas grandi avec une cuillère en or dans la bouche, et son comportement ne manqua pas de tirer un sourire discret à la sénéchale. Ils discutèrent de choses et d'autres, abordant naturellement les nouvelles de leurs cités respectives. Dale et Esgaroth n'étaient point éloignées l'une de l'autre, mais il était toujours intéressant de connaître l'avis d'un comte, et de deux officiers de haut rang dans l'armée. En retour, leur invitée leur parla de l'ambiance à Dale, de l'angoisse qui montait face au statu quo étrange avec les Orientaux. Elle n'était pas femme à propager des rumeurs inutilement, mais elle jugea opportun d'en rapporter quelques unes aux oreilles d'un homme de pouvoir, afin qu'il sût quoi en faire le jour où il les apprendrait par la bouche de son propre peuple. Ils échangèrent ensuite sur l'état du monde, sur la situation préoccupante du Gondor, que l'on disait menacé par une grande force venue de l'Est. Le petit peuple n'était pas encore au courant de ces choses, mais le comte avait fait renforcer la surveillance le long de l'Anduin, afin de pouvoir défendre la cité si d'éventuels assaillants entendaient descendre le fleuve jusqu'à la cité lacustre. Il s'agissait d'un repas fort plaisant, et la sénéchale ne s'ennuyait guère, même si beaucoup de sujets concernaient la gestion politique quotidienne de la ville. Elle gardait son opinion pour elle la plupart du temps, mais tendait l'oreille, et répondait volontiers quand elle était interrogée. Toutefois, ces réjouissances n'étaient pas la raison principale de sa présence en ces lieux, et elle commença à le comprendre quand elle devint malgré elle le centre de toutes les attentions. Ses hôtes commencèrent en douceur, et ce fut Martel qui initia :

- Madame la sénéchale, je prends soudainement conscience de mon ignorance… permettez-moi de vous demander ce qui vous amène à Esgaroth.

Ce n'était un secret pour personne, et elle ne jugea pas utile de cacher la vérité outre mesure :

- Je suis ici, sire, pour rencontrer un vieil ami. Len, de l'Académie des Ménestrels, vous le connaissez peut-être. Il avait obtenu de mon mari la promesse d'un soutien pour un projet initié par nos amis de l'Académie, il y a quelques temps de cela. Le sénéchal avait apporté une contribution financière pour une idée tout à fait enthousiasmante : construire un lieu destiné aux malades et aux indigents, où ils pourraient être soignés et nourris. Sans doute que le projet avait été mis en suspens pendant le terrible hiver qui nous a touché, faute de fonds et d'ouvriers capables de s'atteler au chantier. Len nous a envoyé une lettre en nous demandant si nous acceptions de lui renouveler notre soutien maintenant que les travaux entendent reprendre, et en l'absence de mon époux, j'ai jugé approprié de venir en personne pour rencontre les Ménestrels, et m'enquérir de l'avancée de leurs travaux. Cela me donne également la possibilité de visiter mon cousin, qui habite ici.

Sa réponse était peut-être un peu longue, mais elle avait le mérite d'être complète, et elle avait senti que personne n'était désireux de l'interrompre ou de la compléter d'une quelconque manière. C'était presque étrange. Saule intervint tranquillement :

- Votre cousin… Sire Orlov, si je ne m'abuse ? Saviez-vous qu'il était opposé au projet des Ménestrels ?

- Adrian ? S'étonna la sénéchale. Vous m'apprenez quelque chose, comte. Je… Mon cousin est un homme de bien, et je dois admettre ne pas bien comprendre ses motifs. Refuser son aide aux nécessiteux n'est pas dans son caractère.

Ce fut à Toras d'intervenir cette fois, de sa voix toujours aussi tranchante et implacable :

- C'est peut-être à cause des rumeurs.

La femme l'interrogea du regard, mais ce fut Martel qui répondit. Elle eut brusquement l'impression qu'ils avaient répété leur tour, et qu'ils s'arrangeaient pour que l'un d'entre eux pût toujours trouver le défaut dans sa garde pendant qu'elle regardait ailleurs. Le militaire avait conservé son masque avenant, mais ses yeux exprimaient tout autre chose :

- Il y a des rumeurs, en effet, madame. L'Académie des Ménestrels est un des lieux les plus importants d'Esgaroth, nous en avons conscience… Mais on raconte qu'il s'y passe des choses étranges, et que la loyauté de certains de ses membres pourrait être… mal placée ?

- A l'Académie ? C'est impensable, ce sont des artistes et des gens de bien, dont l'immense majorité se désintéresse totalement de toute question politique.

Elle avait eu l'occasion de les fréquenter pendant quelques temps, et elle appréciait de passer les saluer quand elle se rendait à Esgaroth. Erco Skaline, du temps où il était au pouvoir, avait fait rayonner cette Académie sur tout le royaume, et bien plus loin encore, au point que les lieux étaient devenus le point névralgique de tous les intellectuels et de tous les esprits créatifs des Peuples Libres. On y trouvait même des Elfes, attirés par le bouillonnement des esprits humains qui devaient leur sembler si étranges et si fragiles, mais paradoxalement si riches de vie. Il était difficile d'imaginer l'Académie comme un lieu où régnerait une quelconque malveillance, et elle ne pouvait pas concevoir que des traîtres se dissimulassent sous les atours de bardes, troubadours, poètes et autres génies. Ce fut le comte qui lui répondit :

- Il y a effectivement des gens de qualité au sein de ces lieux, et Esgaroth est très fière de ses artistes. Cependant, nous avons des raisons de croire que certains d'entre eux agissent en sous main, et servent en réalité les intérêts de l'ambassadeur Skaline.

Il était difficile de ne pas percevoir son mépris quand il prononça le titre d'Erco. « Ambassadeur ». Il avait bien insisté dessus, comme pour souligner que l'intéressé n'était désormais plus qu'un invité dans le royaume qu'il avait pourtant pu considérer comme sien pendant tant d'années. Homme de confiance du roi Gudmund, Erco était tombé en disgrâce, et avait tout perdu. Ses titres, son prestige, son honneur… il demeurait à Dale seulement parce que le roi Fendor avait eu la bonté de le maintenir à une dignité qu'il ne méritait sans doute pas.

- Erco Skaline a peut-être fait preuve d'incompétence, et il a sans doute laissé le chaos revenir à Esgaroth, mais je ne crois pas qu'il soit à compter parmi nos ennemis.

Le comte reprit, un peu plus froidement :

- Ma chère, vous n'ignorez sans doute pas que Skaline sert désormais les intérêts d'un autre royaume. Le Rohan… Pays curieux s'il en est… Êtes-vous au fait de ce qu'il s'est passé, lors du mariage royal ?

La sénéchale ne goûtait pas trop à ce ton docte, mais la question était si habilement tournée qu'elle ne pouvait pas répondre par l'affirmative. Il y avait simplement trop de possibilité, et en la faisant passer pour une idiote ingénue, Saule s'arrogeait le privilège de pouvoir lui donner une leçon de politique. La manœuvre était aussi désagréable qu'elle était efficace et, résignée, la femme fut contrainte de signifier son ignorance du sujet :

- Laissez-moi vous éclairer, madame. Durant les festivités, on a rapporté que le Vice-Roi aurait négocié en personne avec la reine Lyra de Rhûn. Ils se seraient entretenus au cours d'une audience privée. Qui sait de quoi ils ont pu parler ?

Ses accusations voilées ne trompaient personne, mais la sénéchale avait bel et bien entendu des rumeurs à ce sujet. Elle les avait écartées d'un revers de la main, les jugeant inconvenantes sinon infondées. Elle regrettait aujourd'hui d'avoir négligé cet élément, car elle ne savait que répondre à Saule, qui poursuivait inlassablement, non sans ajouter à son monologue une touche d'ironie mordante :

- On raconte aussi que Lyra aurait affecté un soldat de son armée à Mortensen. Peut-être pour s'assurer qu'il remplira sa part du marché, quel qu'il soit. Gallen Mortensen… le grand ami de ce cher Erco Skaline… en affaires avec le Rhûn. Ces mêmes Orientaux qui, quelques temps avant le mariage de notre princesse Dinael, ont implanté un avant-poste miliaire sur le fleuve qui nous sépare des Monts du Fer. Il s'agit là d'une coïncidence tout à fait fortuite, j'en suis persuadé. Et désormais, voilà des Orientaux qui attaquent le Gondor, et aucun signe de son allié Rohirrim d'après nos dernières informations. Très étonnant.

La femme ne savait plus que dire. Saule lui présentait un tableau à la fois très sombre, mais aussi très crédible. Elle voyait les pièces bouger, et s'imbriquer les unes dans les autres à la perfection, pourtant elle ne pouvait pas croire que tout cela était vrai. Il y avait quelque chose qui ne collait pas, elle avait forcément raté un élément. Mais le comte était maître du jeu désormais, et il abattait ses cartes une à une, tandis qu'elle avait la main vide :

- Aujourd'hui, des ménestrels que nous soupçonnons d'agir pour le compte d'Erco Skaline envisagent de porter assistance aux blessés et aux malades, en construisant un établissement de soin hors de la ville. Vous comprendrez que nous puissions nous inquiéter de la nature véritable de leurs desseins. Ces ménestrels ne jouent pas franc jeu avec nous, et j'ai bien peur qu'en suivant aveuglément l'ambassadeur Skaline ils agissent contre les intérêts de notre roi.

La sénéchale était soufflée :

- Pourquoi me dites-vous tout cela ?

- Votre loyauté va naturellement à notre souverain. Ne commettez pas l'erreur des Ménestrels en privilégiant l'amitié au devoir, les sentiments à la raison. Il serait affreusement dommageable pour votre époux que sa réputation soit entachée ainsi.

Les deux hommes à côté du comte ne cachaient pas leur sourire. Ils voyaient dans la mine déconfite de leur interlocutrice que leurs coups avaient fait mouche, et ils n'étaient pas peu fiers d'avoir réussi à la faire vaciller. Saule, qui se complaisait dans cette situation, ajouta :

- Vous reprendrez bien un peu de tarte, Aleksandra ?

Elle était si surprise qu'elle ne releva même pas le fait qu'il avait pris la peine de l'appeler par son prénom. Une familiarité dont il aurait pu se dispenser, et qu'elle aurait dû relever. Il n'était pas élégant de s'adresser ainsi à une femme mariée en l'absence de son époux. Elle ne trouva rien à répondre, cependant, et se contenta de se composer une mine de circonstance.


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Ven 13 Avr 2018 - 12:20

Aleksandra regardait négligemment par la fenêtre, le regard perdu. Installée dans un canapé confortable, elle avait été mise à l'aise par le personnel, qui s'était retiré poliment après lui avoir servi à boire et de quoi grignoter. Elle avait à peine touché à l'infusion qui refroidissait, et les biscuits confectionnés avec soin par les petites mains de la demeure ne l'avaient pas mis en appétit, alors qu'elle se considérait volontiers comme friande de ces délices. Son esprit était ailleurs, préoccupé, en témoignaient ses sourcils légèrement froncés. La conversation de la veille au soir lui avait retourné l'estomac, et elle se sentait affreusement mal, si bien qu'elle avait jugé utile d'inverser l'ordre de ses priorités, et de chercher conseil avant de prendre une décision irréfléchie. Beaucoup de choses gravitaient dans sa tête, et elle avait besoin de quelqu'un pour fixer ses pensées et les rendre cohérentes. Quelqu'un en qui elle pouvait avoir confiance.

Bientôt, une voix se fit entendre à l'extérieur. Il y eut des rires d'enfant, une cavalcade endiablée dans l'escalier, puis quelques pas sur le parquet. La sénéchale se leva tranquillement, lissant les plis de sa robe, et ajustant sa coiffure une fraction de seconde avant que la porte ne s'ouvrît :

- Aleksandra ? Ça alors, mais que fais-tu donc là ?

- Adrian… répondit-elle sans parvenir à dissimuler un sourire radieux.

Adrian et elle avaient pratiquement grandi ensemble, et il était un véritable frère pour elle. Elle avait pour lui une admiration sans bornes, et le fait qu'il fût son aîné de trois ans n'arrangeait rien à l'affaire. Elle se tournait souvent vers lui quand elle doutait, et il s'était toujours révélé d'excellent conseil. Entre eux deux, il y avait une affection véritable et réciproque qui ne s'embarrassait pas de cérémonies. Il s'avança en écartant les bras et la serra contre lui avec chaleur, comme d'habitude. Elle lui rendit son étreinte avec vigueur, réellement heureuse de le retrouver.

- Aleksandra… J'ignorais que tu étais en ville ! Depuis quand es-tu arrivée ?

- Hier, à peine. Je pensais venir te voir, mais j'ai appris que tu ne rentrais qu'aujourd'hui. Elle tourna la tête vers la porte : Tu étais parti avec les enfants ?

Il l'invita à s'asseoir pendant qu'il ôtait sa lourde veste de voyage. Il la jeta avec négligence sur un fauteuil, et se servit un verre de vin fin. Sans un mot, il en proposa un à la jeune femme, qui refusa d'un geste, avant de répondre :

- Nous avons pris quelques jours hors d'Esgaroth. Je voulais les emmener loin de la ville, leur faire voir le monde, et surtout les tenir à l'écart de cette atmosphère étouffante qui règne ici. Les rumeurs vont bon train, et tout le monde s'inquiète… Ce n'est pas une vie pour des enfants !

Il s'assit lourdement à côté d'elle, et lui raconta ce qu'elle savait déjà par ailleurs. Des navires disparaissaient sur le lac, des équipages entiers massacrés, des cargaisons perdues… Les autorités de la ville ne savaient réellement que faire, et apparemment on avait embauché quelques mercenaires pour enquêter, mais pour l'heure ils n'avaient pas encore obtenu de résultats probants. En attendant, le commerce était rompu avec l'Est, et l'avancée des Orientaux rendait la situation encore plus délicate. A Esgaroth, encore plus qu'à Dale sans doute, on craignait une attaque. La cité était moins bien fortifiée, moins bien défendue, et elle comptait beaucoup moins d'hommes en armes – même si, la sénéchale avait pu le constater, le comte avait pris sur lui d'entretenir quelques combattants pour assurer la défense de la cité en cas d'attaque. Ils échangèrent bien naturellement des nouvelles de leurs familles respectives, mais subitement Adrian s'interrompit au milieu de sa phrase pour se pencher vers Aleksandra et lui souffler :

- Est-ce que tout va bien, cousine ? Je te connais depuis assez longtemps pour savoir quand tu n'es pas dans ton état normal…

Cette dernière eut un sourire plein de simplicité. Adrian avait raison. Elle avait appris à s'endurcir afin de ne pas trahir trop vivement ses émotions, mais elle avait toujours été expressive, et elle n'appréciait pas de devoir porter en permanence le masque de bataille. Si elle le faisait, c'était uniquement pour son époux et pour ses enfants… elle savait qu'elle devait les protéger. Percevant son trouble, Adrian s'inquiéta légèrement, et lui attrapa délicatement la main :

- Est-ce que tu veux marcher ?

- Volontiers, fit-elle.

Ils sortirent tranquillement, cueillis par le soleil radieux qui brillait dans le ciel. Après l'hiver effroyable qui avait coûté tant de vies, ils affrontaient désormais un été caniculaire qui semblait ne plus vouloir disparaître. Quelques pluies torrentielles venaient, parfois, faire baisser les températures et irriguer les terres assoiffées, mais c'était bien trop peu pour apaiser les hommes et les bêtes qui souffraient de plus en plus de la soif. Sur le Long Lac, la situation était gérable, mais dès que l'on s'éloignait un peu des cours principaux, les rivières se tarissaient, poussant les fermiers à s'exiler ou à mourir. Adrian habitait en ville, assez proche du centre, mais il avait ses habitudes, et il emmena Aleksandra vers un clos urbain où quelques familles nobles de la ville faisaient pousser quelques fruits et légumes. Esgaroth n'était pas auto-suffisante, loin de là, mais ces petits espaces cultivables répondaient aux désirs des plus riches, et permettaient d'entretenir l'illusion qu'en cas de siège, les fortunés ne seraient pas les premiers à mourir de faim. Ils se mirent à marcher entre les arbres qui jetaient une ombre bienvenue, tandis qu'Adrian gardait le silence, attendant simplement qu'Aleksandra prit la parole.

- Tu es opposé au projet des Ménestrels, finit-elle par lâcher sans qu'il fût possible de savoir s'il s'agissait d'une question ou d'une affirmation.

Son cousin fit une moue indéchiffrable, avant de répondre :

- C'est cela qui te perturbe ?

Elle le regarda furtivement, avant de revenir au paysage, parlant comme si elle s'adressait à la nature toute entière :

- Un peu… Si je suis ici, c'est notamment pour leur apporter mon soutien, au nom de Roderik.

- Tu devrais leur dire qu'il a changé d'avis. C'est la meilleure chose à faire.

Adrian était mal à l'aise, cela se voyait. Il parlait plus vite que d'habitude, comme lorsqu'il essayait de mentir à sa mère après avoir fait une bêtise, et qu'il voyait dans ses yeux qu'elle lisait la vérité. Aleksandra n'avait pas l'aura de Sofia, bien entendu, mais elle n'en demeurait pas moins suffisamment décidée pour le faire parler. Reprenant sur le même ton confiant qu'elle utilisait quand elle parlait à son propre fils, elle enchaîna :

- Il y a quelque chose que tu ne me dis pas, Adrian. De quoi s'agit-il ?

Ils continuèrent à marcher quelque peu, lui cherchant ses mots, elle attendant patiemment de le voir se confier. Elle savait que ce n'était qu'une question de temps, et qu'il se contentait de chercher une formulation satisfaisante. Ce qu'elle ignorait, toutefois, c'était la raison pour laquelle il prenait tant de précautions quand il évoquait ce sujet.

- La situation à Esgaroth n'est pas… facile… Je te l'ai dit, nous traversons de dures épreuves en ce moment, les gens sont tendus, le comte et son entourage sont méfiants… et les Ménestrels ne se montrent guère coopératifs avec le pouvoir. Aujourd'hui, ils usent et abusent des privilèges accordés par le roi Gudmund pour entraver les enquêtes de Saule. Nul n'a accès à leurs comptes, et ils conservent des documents secrets dans lesquels on trouverait des preuves d'activités illégales, voire séditieuses. C'est du moins ce que certains pensent.

- Et que penses-tu, toi ?

La question était d'une grande naïveté, Aleksandra étant sincèrement curieuse de savoir quelle était l'opinion de son cousin quant à ces accusations. Elle le tenait en grande estime, et elle savait que s'il lui disait se ranger sans réserve derrière l'avis de son seigneur le comte, elle tiendrait compte de son avis et s'efforcerait de revoir sa position. Toutefois, comme elle l'espérait secrètement, Adrian se montra friable dans sa défense de Saule, laissant transparaître sans s'en cacher ses doutes les plus profonds :

- Je ne crois pas, commença-t-il prudemment, que les Ménestrels soient des ennemis du roi. Je peux me tromper, mais mon instinct me dit qu'ils ne sont pas les traîtres que le comte voit. Cependant, s'ils n'ont rien à cacher, je ne peux comprendre leurs mystères et leur refus de se soumettre aux enquêtes mandatées par Saule.

Aleksandra sourit pour elle-même. Pour intelligent qu'il fût, Adrian n'était pas et ne serait jamais un politicien. Il était un de ces nobles de la vieille école, formé à la guerre et qui n'avait que peu de notions des combats que l'on pouvait livrer hors des champs de bataille. Il était incapable de voir les jeux qui se déroulaient derrière les façades souriantes et les amabilités, il ne parvenait pas à comprendre le besoin de ruser et de truquer, quand lui même préférait résoudre les problèmes simplement et par le compromis. C'était la raison pour laquelle la sénéchale l'appréciait énormément. C'était aussi la raison pour laquelle elle veillait sur lui à distance, car elle savait qu'il prenait une place croissante dans la gestion des affaires de la famille Orlov, et qu'il serait rapidement la cible d'intérêts mal intentionnés. Elle lui lança un sourire compatissant, comme pour l'excuser de ne pas être assez fourbe pour cerner les manigances des différences forces qui s'opposaient à Esgaroth, et lui souffla :

- Le monde n'est pas seulement or ou caillou, et ils doivent avoir leurs raisons de ne pas vouloir s'ouvrir au comte. Mais cela ne m'explique pas pourquoi tu t'opposes au projet des Ménestrels ? La participation et le soutien de la noblesse de la ville ne permettraient-ils pas, au contraire, d'avoir un droit de regard sur les affaires à mener ?

- Théoriquement, fit Adrian. Mais Saule a fait comprendre qu'il était risqué de s'associer avec les Ménestrels… Si les affaires tournent mal, les gens impliqués pourraient se retrouver du mauvais côté quand le roi rendra son jugement. Le côté des traîtres et des conspirateurs. Je préfère ne pas engager la réputation de notre famille dans cette affaire, et c'est la raison pour laquelle tu devrais te retirer de ce projet. Tout simplement.

La jeune femme leva une main apaisante pour le couper, sentant qu'il essayait d'user de son autorité pour la contraindre. Il avait encore en tête l'image de sa jeune cousine, impressionnable et influençable, trop douce pour tenir tête à quiconque. Elle avait bien changé, depuis.

- Je comprends ta position Adrian, mais j'appartiens à la famille Rajenski désormais. C'est pourquoi je prendrai tes paroles comme un conseil. Un conseil très précieux, et sur lequel je méditerai longuement, mais un simple conseil.

La surprise passée, Adrian se laissa aller à un sourire amusé. Aleksandra avait très bien intégré les avantages de son nouveau rôle, épouse du sénéchal Rajenski, et donc femme d'influence à la cour dalite. Il était peut-être son aîné, elle avait peut-être grandi dans son ombre, mais aujourd'hui elle était une aristocrate renommée, et lui n'était qu'un petit seigneur de province. Croire qu'il pouvait la guider selon son bon vouloir comme dans leur jeunesse avait été sot, et il s'en excusa presque, non sans une pointe d'ironie :

- Toutes mes excuses, madame la sénéchale. Quelle est donc votre décision ?

Elle réfléchit un instant, sans prendre la mouche de cette réponse davantage joueuse que méchante :

- J'avais besoin d'informations, j'avais besoin de quelqu'un capable de me donner les renseignements que le comte n'aurait pas voulu me donner. Et j'avais également besoin de l'avis de mon très cher cousin. J'ai confiance dans ton instinct, Adrian. Tu devrais l'écouter également.

C'était un conseil général qu'il accepta d'un simple hochement de tête entendu. Ils savaient tous les deux à quoi elle faisait référence. Aleksandra, quant à elle, garderait les sages paroles de son cousin dans un coin de son esprit, mais elle n'était pas persuadée qu'il fallait céder du terrain aveuglément devant le comte. Saule lui avait donné une impression désagréable, celle d'un homme froid et manquant peut-être de valeur, tandis que les Ménestrels avaient toujours réussi à lui inspirer confiance et à la mettre à l'aise. Elle ne voulait préjuger de personne, et elle avait conscience que des choses se tramaient dans l'ombre de l'Académie. Des activités « illégales » qui l'avait dit Adrian, qui pouvaient peut-être conduire à l'arrestation de certains membres éminents de l'Académie. Elle n'était au courant de rien de plus, mais elle avait entendu quelques bribes de conversation à droite ou à gauche, qui lui avaient permis de se faire une idée assez précise de la question.

- Nous sommes venus à parler de sujets sérieux bien trop vite Adrian, je ne t'ai même pas demandé comment allait Lorelei ?

L'intéressé, revigoré par ce soudain changement de conversation, parut retrouver de l'énergie et de la vigueur :

- J'ai reçu une lettre de sa part il y a quelques jours. Je crois t'avoir dit qu'elle était partie rendre visite à sa famille à Annúminas. Je n'ai pas pu l'accompagner cette fois, mais j'ai prévu de me rendre là-bas dès que la situation sera un peu plus apaisée ici. Aux dernières nouvelles, elle profite des joies du lac Evendim, et elle a promis de ramener aux enfants quelques bibelots et artefacts qu'elle trouvera sur place. Je t'avais dit qu'elle était passionnée par les objets anciens ? Une véritable collectionneuse !

- Je l'ignorais, répondit Aleksandra en souriant avec sincérité. La prochaine fois que je viendrai vous rendre visite, j'essaierai de lui ramener de quoi attiser sa curiosité. Elle m'avait paru débordante d'énergie, et je l'imagine assez bien s'absorber dans ses passe-temps.

Il opina du chef, fier de son épouse. Leur rencontre était un véritable hasard, puisqu'ils s'étaient croisés au mariage royal à Minas Tirith à l'occasion d'une soirée organisée entre les nobles du royaume de Dale et les Arnoriens. Des alliances matrimoniales avaient été négociées à l'avance, et célébrées en grande pompe à l'occasion des jours qui avaient suivi les épousailles de Dinaelin. En ce qui concernait Adrian, rien n'avait été préparé, et il était simplement tombé sous le charme de cette femme, qu'il avait tout fait pour épouser à son retour à Esgaroth. Ce n'était pas un mariage conventionnel, mais il allait dans le sens d'un rapprochement entre deux royaumes désormais unis, et la famille Orlov avait tiré une gloire passagère de la bénédiction offerte par le roi Gudmund en personne à cette union symbolique. La sénéchale était heureuse pour son cousin, qui avait perdu sa première épouse dans des circonstances tragiques, et qui avait un temps abandonné l'espoir de trouver une nouvelle femme qui conviendrait au reste de la famille. Il avait eu la chance de faire une rencontre heureuse, et aujourd'hui il reprenait goût à la vie.

Le sourire étincelant d'Aleksandra, qui incitait son cousin à lui parler de son épouse en détail et qui le relançait pour en savoir davantage, était parfaitement honnête. Elle s'efforçait pour un temps de profiter d'un moment en famille, d'une simple conversation entre proches, qui la tenait éloignée des nuages noirs qui s'agglutinaient à l'orée de sa conscience, et qui s'engouffreraient dans la forteresse de son esprit sitôt qu'elle recommencerait à y penser. Pour l'heure, cependant, le ciel était d'un bleu azur et il sentait bon l'été et les rires enfantins que l'on entendait résonner non loin. Tant que le soleil brillerait sur la cité lacustre, et que les oiseaux continueraient de chanter, la ville serait en paix.


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