L'innocence aux multiples visages [Nivraya]

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Thorondil
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Dim 18 Mar 2018 - 3:31
    

Le soleil se levait à peine sur Minas Tirith, dans l’agitation habituelle d’un début de journée. Les bruits caractéristiques de la ville n’étaient pas quelque chose que Merilin aimait particulièrement mais ils la rendaient curieuse. Elle se levait toujours aux sons des premières foules, tirait les épais rideaux l’un après l’autre, et se collait à la fenêtre. Le nez écrasé sur le volet, elle observait à travers l’interstice entre deux lattes l’agitation un étage plus bas. Et elle restait là, attentive et fascinée, jusqu’à ce que Verica ne vienne la chercher pour le petit-déjeuner.

Ce jour-là, comme à son habitude, la petite fille regardait la vie urbaine et ses mosaïques de visages inconnus se mouvoir et s’agiter, entrer et sortir, sauter et boiter dans son maigre champ de vision. Parfois elle en reconnaissait un, de ceux qu’elle revoyait passer tous les jours à l’époque où elle vivait avec son père ici.

Et ce jour-là, elle était triste. En regardant dehors, elle tenait serré contre elle son oiseau en peluche qu’Aline, la deuxième compagne de son grand-père, lui avait cousue à la demande de Thorondil. C’était un rossignol, de la taille d’une grosse poule, fait d’épais tissus soyeux et colorés, et rembourré de duvet et de laine. Elle avait fait un long voyage pour être ici, avec son père. A l’exception que… quand elle s’était précipitée dans la maison d’Annuminas, elle n’y avait trouvé que Verica, un petit sourire désolé aux lèvres, et une enveloppe entre les mains. Aratan avait tout de suite compris. Merilin avait mis un peu plus de temps, demandant par trois fois où se trouvait son père.
Après cela, son grand-père lui avait lu le message empli d’amour, d’affection et de mille mots d’excuses écrit par le fauconnier à son intention. Il avait bien fallu ça pour calmer les gros sanglots qui avaient agités l’enfant. Ce soir-là, aucun plat ne trouva grâce ses yeux, pas même les petits gâteaux au miel encore chauds qu’avait préparés tout spécialement pour elle sa nourrice. Et c’est le ventre à demi vide et la mine pathétique que la petite fille était allée se coucher, laissant les adultes discuter encore un peu entre eux.

Après le départ de sa petite-fille, Aratan tenta d’arracher quelques informations à l’employée de maison. Mais celle-ci demeura muette. L’ignorance comme la loyauté l’empêchaient de répondre. A ça, le vieux dúnadan ne sut s’il devait en être heureux ou s’en sentir frustré. Puis ils se séparèrent rapidement, chacun vaquant à ses occupations jusqu’à ce que la fatigue ne les pousse à leurs chambres respectives.

Et c’est donc le lendemain matin, comme à son habitude, Verica qui trouva la petite fille à son poste habituel, entre les rideaux et les volets clos.

« - Mademoiselle Merilin, vous êtes déjà debout ? Que dirait votre père s’il savait que vous négligez autant votre sommeil ? »

La petite fille tourna sa frimousse vers sa nourrice et lui sourit de toutes ses petites dents de nacres avant de trottiner, pieds nus, jusqu’à elle.

- Mais Verica, il y a tellement de gens ici ! Et Papa n’est pas là…

Sur ces mots, le joli sourire disparu.

« - Allons, allons… Je sais, Mademoiselle. Mais il est temps maintenant de prendre le petit-déjeuner. Mais vous ne pouvez pas vous présentez au repas comme cela. Allons vite vous enfiler une robe et des chaussures. »

Ainsi fillette et nourrice s’agitèrent d’un bout à l’autre de la pièce le temps d’apprêter l’enfant : lui enfiler une belle robe assortie à ses grands yeux violacés, coiffer sa chevelure d’ébène et de frotter à l’eau le petit visage encore embrumé de sommeil.

« - Votre grand-père est parti pour le Sénat très tôt. Il ne reviendra malheureusement pas avant ce soir. J’ai à faire ce matin, vous devrez jouer seule en attendant. Mais je vous promets qu’après le déjeuner nous irons voir quelques unes de vos amies. »
- Mais Verica…,
gémit la fillette
« - Non, non, Mademoiselle ! Une demoiselle de votre rang ne geint pas comme un chiot abandonné ! » gronda Verica, avant de reprendre avec un petit sourire complice « Je vous suggère de jeter un petit coup d’œil sur les nouvelles figurines que votre père vous a sculptées. Il les a mises avec les autres dans le coffret rouge. »

Et Merilin retrouva le sourire. Cette nouvelle la ravit au plus haut point. Elle se mit à trépigner et se précipita vers le coffret. Verica eut toutes les peines du monde à trainer l’enfant pour le petit-déjeuner. Celui-ci sitôt ingurgité – en présence de la nourrice et du soldat délégué pour leur sécurité – Merilin se précipita de nouveau dans sa chambre.

Le fameux coffret rouge était une boite ouvragée, munie d’un petit loquet fort élégant. A l’intérieur était minutieusement alignées de nombreuses petites figurines de bois sculpté sur un coupon de lin blanc. Il y avait des femmes, des hommes, des enfants et des bêtes de toutes sortes. Parmi elles, on pouvait facilement reconnaitre : Merilin elle-même – sa pièce préférée – mais aussi un autoportrait du fauconnier – pas des plus réussi mais reconnaissable entre tous par le rapace posé sur son épaule. S’y trouvait également Elendîn, Sigil, le vieil Aratan, Aline, Vaewen – la plus délicate de toutes, et même Verica. Mais également des oiseaux de tous genres, des chevaux, des chiens, des chats et quelques animaux exotiques comme la petite fille n’en avait jamais vu en vrai. Puis était également posé là six figurines en bois plus claires que les autres, visiblement toutes neuves, qu’elle n’avait jamais vu.  Elle reconnu immédiatement les deux premières : le Roi et la Reine, dans leurs beaux costumes comme elle les avaient vus au mariage. Les visages n’étaient pas très nets, mais les vêtements étaient pleins de détails. Quant aux quatre autres, elle n’avait aucune idée de qui il pouvait bien s’agir, mais elle les aimait déjà beaucoup. Et avec un enthousiasme enfantin, les trouva parfaites. Elle se mit aussitôt à jouer avec, les intégrant sans mal à la grande histoire qu’elle se contait depuis des mois déjà. L’épais tapi de sa chambre se transformant en château aux multiples pièces où se jouaient sans distinction, combats, romances, trahisons et contes de fées. Il y avait des escaliers fait de piles de livres, des colonnes en bougeoirs, des couloirs délimités par les brindilles qu’elle glanait autour de la cheminée, des draperies en foulards et, évidement, une volière pour ses oiseaux et son énorme peluche bariolée.

Au bout d’une heure cependant, la fillette commençait à manifester des signes évidents d’ennui. Son père lui manquait terriblement et elle n’arrivait pas à retirer cette idée de sa tête, l’empêchant de se concentrer comme à son habitude sur son jeu. Elle entendait les cliquetis des cuivres que Verica nettoyait au rez-de-chaussée, l’agitation extérieure chaque fois que son garde ouvrait et fermait la porte d’entrée, et le ronronnement rassurant du foyer de la cuisine au dessus duquel bouillonnait la lessive.
Puis soudain, comme surgit de l’ombre, apparut une silhouette élancée dans la chambre de Merilin. Les deux grands yeux d’améthyste se braquèrent, ouverts et curieux, sur cette apparition. Elle avait cette assurance qu’ont les enfants n’ayant jamais rien eu à craindre dans leur vie. La fille de Thorondil semblait juste attendre l’explication de la présence de cette intruse dans sa chambre sans que personne ne l’ait annoncée avant. Elle se redressa un peu pour tenir son dos droit, comme lui avait appris Verica, puis adressa un bonjour poli à son invitée surprise.
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Nivraya
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Lun 9 Avr 2018 - 20:30



- Bonjour.

Alyss a toujours eu une belle voix. Une voix douce aux accents musicaux du sud lointain. Peut-être que dans une autre vie, elle aurait pu devenir chanteuse. Et danseuse. Elle aurait ainsi suivi la voie de beaucoup des femmes du Harad en quête d'un métier qui leur permet d'atteindre les sommets, en dépit de leur basse extraction. Un destin différent l'a entraînée sur une autre voie où son talent naturel n'a jamais pu s'exprimer. Elle ne s'est jamais vraiment interrogée au sujet de ce don, en réalité, et s'il lui arrive de fredonner des chansons de sa jeunesse quand elle est nostalgique, elle n'a pas pour habitude de faire entendre sa voix mélodieuse au reste du monde. Pourtant, son « bonjour » innocent et tendre a quelque chose d'éthéré, de délicat, de paisible. De quoi apaiser les craintes de la jeune fille aux grands yeux pétillants qui se trouve en face d'elle.

La crainte ?

C'est bien un sentiment qui ne semble pas exister dans ce regard enfantin, et la Haradrim s'en rend compte en voyant la petite, polie et bien élevée, la laisser prendre la parole en premier et expliquer la raison de sa présence ici. C'est à la fois touchant et inquiétant, émouvant et préoccupant. Ce n'est qu'une fillette, soigneusement éduquée pour tenir son rang dans la société. Rien de plus. Elle n'aura jamais la méfiance naturelle de ceux qui se battent au quotidien pour leur vie, et qui apprennent très tôt que l'autre est au mieux une ressource à exploiter, et au pire un ennemi à affronter. La fille de Thorondil, elle, a dû intégrer depuis longtemps que les adultes sont des gens qu'il faut respecter, et même en présence d'une inconnue qui n'a rien à faire là, elle fait preuve d'une décence qui rendrait ses précepteurs fiers.

« Voilà pourquoi il faut que je sois là », se dit Alyss in petto.

- Tu es Merilin, c'est ça ?

Ce n'est pas vraiment une question, plutôt une affirmation qui ressemble à s'y méprendre à un tour de magie : « c'est votre carte ? » et le spectateur s'ébahit devant une révélation qui ne surprend guère le manipulateur des cartes. La réaction de Merilin n'est pas l'ébahissement, loin s'en faut, mais il est amusant d'observer son visage qui trahit les mille questions que recèle son esprit d'enfant. Alyss poursuit, toujours aussi envoûtante :

- Tu as un joli prénom. Je m'appelle…

Elle hésite pendant un instant. La méfiance, toujours la méfiance.

La fille de Thorondil de Kervras ne représente pourtant pas une menace pour sa sécurité, et elle ne risque rien à lui révéler son nom. Toutefois, si Merilin commence à le répéter, et que l'information parvient malencontreusement aux oreilles de son père, la voleuse risque de passer un sale quart d'heure. Elle a depuis longtemps cerné le personnage, elle sait qu'il ne plaisante pas avec la chair de sa chair, et qu'il n'hésitera pas à faire entrer dans le crâne de la jeune femme un message simple – « défense d'approcher » – à coups de poing. En dépit de ses connexions nombreuses au plus haut niveau de l'appareil politique de l'Arnor, il ne fait confiance qu'aux membres proches de sa famille. Depuis l'épisode de Gardelame, il semble même se méfier comme de la peste des courtisans et des gardes qu'on pourrait affecter à la protection de ses proches. Que dirait-il en sachant qu'une femme aux talents létaux a réussi à s'introduire sans être annoncée jusque dans la chambre de sa propre fille ? Alyss n'a aucun mal à imaginer sa réaction de fureur, la tempête s'abattre sur elle s'il parvient à lui mettre la main dessus… Pourtant, de manière paradoxale, c'est parce qu'il ne fait confiance à personne et qu'il refuse de s'entourer d'une garde nombreuse qu'il a été si facile à la Haradrim de s'infiltrer dans les lieux. Un mur à escalader discrètement, une serrure à crocheter – un jeu d'enfants pour elle – une fenêtre à ouvrir, et la voilà à l'intérieur. Presque trop facile. Elle laisse flotter sur ses lèvres un sourire songeur, avant de revenir à la fillette, qui attend de connaître le fin mot de l'histoire. Trouvant un compromis acceptable entre la prudence et l'honnêteté, Alyss complète avec un sourire :

- …Isra. Tu peux m'appeler Isra.

Oui. Cela fera l'affaire. Il n'y a aucune chance pour que Thorondil puisse suivre cette piste seul, étant donné qu'il n'y a que deux personnes dans toute la Terre du Milieu qui seraient capables de remonter jusqu'à elle à partir de ce seul nom. La première ne se trouve sans doute plus en Arnor à l'heure qu'il est, et Melkor seul sait à quoi elle est affairée. Quant à la seconde…

Alyss lâche un soupir sorti de nulle part, et elle s'avance d'un pas souple hors des ombres, en mettant un doigt sur sa bouche :

- Ne parlons pas trop fort, si tu veux bien. Personne ne doit savoir que je suis là.

Elle appuie sa requête d'un clin d'œil malicieux et complice, et voit dans les yeux de Merilin que celle-ci est profondément intriguée. Une inconnue dans sa chambre, qui connaît son nom et qui est enveloppée de mystère… C'est plus qu'il n'en faut pour titiller la curiosité d'une enfant aussi vive, et pour obtenir l'attention d'une personne aussi gentille et obéissante. Alyss s'approche encore, et s'assoit en tailleur à même le sol, au milieu des jouets. Elle est à peine consciente du fait que sa tunique de cuir, les poignards qui en dépassent ici ou là, détonent légèrement sur le paysage enfantin de la pièce. Pour la jeune femme, ses lames sont les poupées de son enfance, qu'elle manie avec la même dextérité que Merilin manipule ses poupées et ses figurines sculptées.

- Alors, à quoi tu joues ?

L'imagination fertile des enfants n'a pas besoin d'être brusquée pour s'épanouir et partir dans des directions inattendues. Elle a pu observer, sans être repérée, la jeune Merilin jouer à travers la pièce. Avec un sourire attendri, elle s'est amusée à la regarder construire les décors de son univers mental en empilant les objets les plus banals du quotidien. Ce faisant, la voleuse n'a pas pu s'empêcher de se demander si les enfants voient le monde avec les mêmes yeux qu'elle ? Quand elle voit un livre comme une source de savoir à la fois inépuisable et inaccessible, un monde intellectuel auquel elle n'appartient pas et n'appartiendra jamais, la fillette y voit le théâtre dans lequel évoluent les acteurs d'une pièce dont elle écrit les dialogues au gré de son inspiration du moment. Est-ce que tout le monde est ainsi, durant sa jeunesse ? Alyss se le demande. Elle s'efforce de se souvenir de son enfance, de cette créativité débridée qui se serait emparée de son esprit avant de refluer comme une marée qui, une fois repartie vers le large, ne laisse qu'un sable sec et glacial où les cicatrices de la vie restent gravées à jamais. Que ne donnerait-elle pas pour que l'eau vienne effacer les affres du temps et de la vie… tout recommencer ? Recommencer pour empêcher tant de malheurs d'arriver, pour retrouver ce sourire qui lui manque… pour la prendre dans ses bras à nouveau… pour lui à quel point elle lui manque. Plusieurs visages s'imposent dans son esprit. Elle s'efforce de ne pas y penser.

De rester ancrée dans le présent.

Elle écoute attentivement Merilin lui présenter les cadres de son univers, les personnages qui se cachent dans son imagination fertile, derrière la silhouette des animaux du quotidien qu'elle s'applique à décrire du mieux qu'elle le peut. Il n'est pas un animal qui n'ait un nom, une identité, une personnalité, une histoire, un rêve… Les Hommes en seraient presque jaloux de voir que les bêtes inanimées d'une enfant ont davantage de raison de vivre qu'eux-mêmes. Cependant, alors qu'elle continue les présentations, les yeux de la petite décrivent des allers-retours de plus en plus appuyés entre une des miniatures et le visage de la voleuse. Alyss, toute en simplicité, tend la main pour inciter la petite fille à lui remettre l'objet de son étonnement pour examen.

- Oh… S'étonne à voix haute la Haradrim en découvrant ce visage rendu lisse par le travail de la main.

Ça pour une surprise ! Elle reste bouchée bée un moment, sincèrement à courts de mots. Devant ses yeux, elle observe son reflet avec une émotion qu'elle n'aurait pas pensé ressentir un jour devant un objet inanimé. Peut-être parce que, pour la première fois de son existence, elle contemple quelque chose réalisé en son honneur. Pas pour elle, puisqu'il ne s'agit pas d'un cadeau à son intention, ni d'une réalisation placée à dessein sur son chemin. C'est simplement un geste d'affection désintéressé, intime et d'une grande pureté, qui transperce le trou béant dans sa poitrine. Il inonde de chaleur la tombe froide dans laquelle elle a enterré ses sentiments, et jette une lumière nouvelle sur les ombres dans lesquelles elle se drape maladroitement. Des larmes brillantes viennent chatouiller ses iris, et elle lève le regard vers le plafond pour les empêcher de prendre vie et de s'envoler.

« Stupide fauconnier… Pourquoi ? Qui suis-je pour mériter cela ? » Lance-t-elle en pensée.

Elle se fend d'un sourire plein de gratitude et de tristesse, mais elle se refuse à laisser les émotions la submerger. Pas devant cette enfant dont l'innocence est peut-être le trésor le plus précieux du monde. Elle ne comprendrait pas les larmes… Il y a tant de choses qu'elle ne peut encore appréhender, et que seul le temps lui permettra de saisir. Aujourd'hui, il n'est pas nécessaire de l'accabler avec des pensées d'adultes qui n'ont pas lieu d'être.

- Tu as deviné… Souffle-t-elle en rendant la figurine à Merilin. C'est ton père qui t'a offert ça ?

Quelque part dans l'esprit d'Alyss, une pièce vient s'ajouter à l'ensemble complexe de ses pensées, et  ordonner le chaos dans lequel elle a jusqu'alors évolué. Ses idées longtemps troublées se clarifient comme un ciel envahi de sombres nuages, soudainement balayé par une bourrasque salvatrice. Il lui semble tout à coup que ce qu'elle fait est bien. Juste. Nécessaire. En dépit des apparences, elle est à sa place ici. Elle est exactement là où elle doit être, et ce sentiment renforce sa détermination tout en allégeant le poids sur ses épaules.

- Mademoiselle ? Lance une voix en bas de l'escalier. Vous m'avez appelée ?

Bientôt, des pas. Sans doute une servante inquiète, qui a entendu sa protégée parler à l'étage. Il n'est pas inhabituel pour une enfant de monologuer, mais celle-ci entend s'assurer que tout va bien. C'est une précaution bienvenue qui ne dérange nullement Alyss. Cette dernière se lève souplement, et lâche à voix basse :

- Je dois partir, les gens n'ont pas l'habitude de voir des fées, tu sais… Mais je reviendrai te voir, Merilin.

Son sourire enjôleur répond à la mine de la fillette, qui en dit long sur sa surprise. Il y a bien des créatures étranges en Terre du Milieu, mais il n'est pas donné à tout le monde d'en croiser, et encore moins d'accueillir une fée chez soi. La Haradrim se saisit de l'encadrement de la fenêtre, passe les deux jambes à l'extérieur et, non sans un dernier clin d'œil hilare, disparaît. Au moment où la porte s'ouvre, Merilin a les yeux rivés sur le sol.

Aucune trace de la bonne fée, qui s'est tout simplement envolée.
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Thorondil
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Lun 18 Juin 2018 - 16:16
    

Merilin regarda l’endroit où avait disparu la jolie fée puis elle reporta son attention à la figurine dont les traits étaient identiques à ceux de l’apparition. Dans sa petite tête d’enfant, elle commençait à se poser des questions. Comment son père pouvait-il avoir déjà rencontré une fée sans lui en parler ? Ou alors la figurine avait-elle appelé une fée qui lui ressemblait ? Etait-ce un objet magique, enchanté par un grand magicien comme dans les histoires des âges passés ? Un grand sourire s’étira sur les joues roses.

« - Meilleur cadeau du monde !!! » s’écria la petite avant d’être interrompue par Verica, qui semblait un peu inquiète.

Mais la petite fille lui adressa tout juste un grand sourire avant de retourner à ses jeux comme si de rien n’était. Pourtant, derrière cette apparente innocence, Verica décela un changement. Mais elle n’arrivait pas à mettre le doigt dessus… Par acquis de conscience, la gouvernante fit le tour de la pièce du regard, cherchant quelque chose qui n’y serait pas à sa place. Ne trouvant rien, mais toujours titillé par un curieux pressentiment, elle prit congés pour se repencher sur sa tâche.

Comme elle l’avait promis à l’enfant, elle l’emmena après le déjeuner voir ses amies, des petites filles de son âge issues de la haute bourgeoisie et de la petite noblesse. Verica n’était pas dupe, pas plus que Thorondil. La plupart de ces familles y voyaient un avantage certain à mettre leur progéniture en relation avec la lignée d’un héros du royaume. Les petites étaient encore trop jeunes pour comprendre les motivations des adultes, mais plus tard, il faudrait faire un tri, avait un jour affirmé le fauconnier. Et Verica ne pouvait pas lui donner tord. A l’écart, négligée par la plupart de ces gens qui ne voyaient en elle qu’une bonniche, ou dans la confidence de ses pairs, elle entrevoyait facilement les manœuvres politiques derrière ces innocents jeux d’enfants. De son avis de roturière, tout cela faisait froid dans le dos. Tous ces gens qui décidaient de l’avenir de bambins, savoir que ces pauvres petits n’auraient jamais le choix de rien pas même de leurs amis, de leurs carrières ou de leur futur conjoint. Contrairement à beaucoup de ses semblables, Verica en avait vu suffisamment de la haute société pour ne pas vouloir être à leur place. Tout l’or du monde ne pouvait compenser la perte totale de son présent, de son avenir et de ses choix.
Mais pour le moment Merilin et ses amies jouaient ensemble dans l’insouciance et la bienheureuse ignorance de ce que le futur leur réservait. La petite fille se vantait fièrement auprès de ses amies, le torse gonflé de fierté, qu’elle avait rencontré une fée, une vraie, avec une voix aussi jolie que celle d’une elfe et des cheveux d’ébène brillants comme du jais. Toutes les autres étaient pendues à ses lèvres, incapable de remettre en cause la véracité d’une si magnifique révélation. Ah… les enfants et leur imagination débordante…

L’après-midi pris fin lorsque, les yeux somnolents, les petites furent ramenées chez elle dans les bras de leurs nourrices respectives. Merilin, pourtant, semblait étonnement excitée à l’idée de rentrer chez elle et pas le moins du monde prête à faire la sieste avant le dîner.
Le dîner fut aussi vite ingurgité et la petite refusa même l’histoire que Verica lui lisait habituellement le soir, prétendant soudain être trop fatiguée. La gouvernante se demandait ce qui pouvait bien trotter dans la petite tête de sa protégée. Mais tout bien réfléchi, elle décida de le mettre sur le compte du départ surprise de son père et des déceptions qui en avaient découlées. Parfois, avec les enfants, ce n’était pas plus compliqué que ça.
Elle borda la petite fille, la rabroua gentiment de ne pas avoir rangé ses jouets, souffla la bougie et traversa la pièce avec précaution en esquivant au mieux les structures fantaisistes en bric-à-brac.

Sitôt la porte fermée derrière Verica, Merilin rampa hors de ses draps, se laissa couler hors du lit. A petits pas prudents, la petite fille s’orientait au milieu de sa zone de jeu et attrapa la petite statuette représentant sa fée à la figure exotique. Sa grosse peluche colorée sous le bras gauche, la figurine serrée dans sa petite main droite, elle trottina jusqu’à la fenêtre et posa la représentation sur le rebord de la fenêtre, bien en vue par l’entrouverture des volets. La lune entrait par l’ouverture, et le rai de lumière projetait l’ombre pratiquement de la taille du modèle, sur le mur opposé.
Toujours trottinant, Merilin retourna s’installer à genoux sur le lit, invoquant dans sa tête la fée qui répondait au nom d’Isra. Elle se tenait prête à accueillir ce drôle d’ange gardien sorti des ombres avec un grand sourire et des tas de questions existentielles – soufflées par ses amies – concernant le monde des fées. Elle voulait aussi lui parler de son papa, des figurines et de la raison pour laquelle elle lui ressemblait tant. Et peut-être lui demander si ses autres jouets pouvaient invoquer des fées aussi ?

Toute idée de sommeil était belle et bien évanouie de son esprit. Néanmoins, au bout d’une demi-heure d’attente, la fille de Thorondil ferma ses petits yeux. Quand elle les rouvrit, quelques minutes plus tard, sa fée était là, se tenant à l’emplacement de sa réplique de bois, observant encore une fois la statuette.

« - Isra ! »

Ni une, ni deux, l’enfant se précipita dans le bras de la jeune femme.

« - J’ai cru que tu ne viendrais plus ! »

C’était le plus proche d’un cri que pouvait l’être un murmure. Mais la tristesse de sa voix se transforma vite en excitation de nouveau quand, glissant sa petite main dans celle de sa bonne fée autoproclamée, elle la tira en direction de son tapi de jeu.

« - Viens jouer avec moi ! J’ai plein de questions tu sais, plein de questions. »

Les questions allaient donc de son absence d’aile, à l’endroit où elle vivait, si elle avait beaucoup de semblables et tellement d’autres sorties tout droit de l’imagination fertile des petites filles. Mais une lui importait au dessus de toutes.

« - Tu connais bien mon papa ? »

Tout en parlant, elle étala devant elle toutes ses figurines, laissant poliment le choix "des armes" à Alyss pour cette partie de jeu nocturne.
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Nivraya
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Mar 3 Juil 2018 - 12:50



Le jour s'étire paisiblement à Annúminas, habillé d'une douce brise qui vient rafraîchir l'air lourd d'un été bien inhabituel. Les habitants vaquent à leurs occupations, retombant paresseusement dans une forme d'indolence qui sied aux gens des villes habitués au confort et à la sécurité. Les crises politiques et les guerres intestines semblent loin, même si quiconque a l'œil suffisamment aiguisé peut déceler ici ou là quelques signes qui ne trompent pas. Des gardes sur le qui-vive, des hommes d'armes attentifs et qui ne se laissent pas attendrir ou distraire par la monotonie de leur travail. De quoi agacer la petite Haradrim, obligée de changer de cachette pour éviter le passage des sentinelles qui circulent avec un peu plus de régularité dans ce quartier. Elle fait claquer sa langue en s'arrachant à sa surveillance, mais sait pertinemment qu'elle ne peut pas faire de scandale avec les hommes du roi. Pas ici.

Aussi souple qu'un chat, elle se laisse basculer du haut du toit sur lequel elle s'est perchée, et se faufile comme un ombre dans une ruelle voisine en rabattant sur ses épaules une veste de voyage informe qui a l'avantage de dissimuler les poignards qu'elle affiche ostensiblement sur sa tunique. Ses pas l'amènent sans qu'elle y réfléchisse vraiment vers un établissement qu'elle connaît bien, et où elle a ses habitudes depuis quelques temps. La façade n'attire pas particulièrement l'attention, ni en bien ni en mal. Ce n'est pas une de ces auberges mal famées où se retrouvent les bandits les plus violents, et elle sait que les gardes ne viendront pas y faire une descente impromptue. Elle entre sans se faire prier, consciente qu'à cette heure de la journée elle va trouver foule pour le déjeuner. Elle ne s'est pas trompée.

- Bonjour Oswald, fait-elle au tenancier. Un endroit calme ?

- Comme d'habitude.

Il lui sert un verre de lait non sans y adjoindre un sourire amusé, et la laisse s'éclipser dans une pièce adjacente que le patron réserve à ses clients un peu spéciaux. Oswald. Drôle de bonhomme. C'est d'abord un ami de Freyloord, même si la jeune Haradrim ignore quelle est exactement la nature de leur relation ou les circonstances de leur rencontre. Elle sait simplement que c'est un homme bien à défaut d'être un homme entièrement honnête, et qu'il lui a donné un coup de main quand elle en a eu le plus besoin. Affaire de famille. Elle n'a pas véritablement de « gens de confiance » à l'exception des Gardelame et de Frey, mais Oswald est ce qui s'en rapproche le plus. Un type qui ne pose pas trop de questions, et qui lui donne toujours exactement ce dont elle a besoin : du calme, un verre de lait, et quelques conseils bien inspirés quand elle cherche une pensée sage. Elle referme la porte derrière elle, et s'installe lourdement dans un vieux fauteuil confortable. Sa veste manque le porte-manteau de peu et retombe en vrac sur le sol, ses bottes volent négligemment dans la pièce, et elle se laisse aller à un soupir de soulagement en sirotant sa boisson.

Un verre de lait.

Un verre de lait pour un petit chat.

Elle ne s'est jamais offusquée du surnom, ni du fait que l'homme la considère affectueusement comme sa nièce. Au contraire, son attitude a quelque chose de touchant, et elle soupçonne Oswald de voir en elle une réincarnation de la fille qu'il a perdu il y a longtemps. Frey ne s'est pas beaucoup étendu sur la question, et Alyss n'a pas jugé approprié d'interroger le tenancier à ce sujet. Alors elle se contente de jouer le jeu et, quand elle lui rend visite, d'accepter le verre de lait qui fait toujours sourire les autres clients.

S'ils savaient.

Oswald, lui, sait. C'est peut-être pour ça qu'il fait attention à elle. Il sait, et il s'inquiète. Elle le rassure toujours d'un des sourires dont elle a le secret, mais depuis quelques temps elle sourit avec moins de conviction, moins d'entrain. Le socle stable de ses convictions s'est mis à vaciller, à s'effriter, et les obstacles de son quotidien ne font que révéler un mal bien plus profond… Perturbant.

- Tu dors ? Demande une voix familière.

- Non.

Oswald referme la porte tranquillement, tandis qu'elle ouvre les yeux pour le regarder approcher. Elle sait qu'il a beaucoup de travail, pourtant il ne semble pas particulièrement pressé d'y retourner. Elle devine qu'il a quelque chose à lui dire, mais elle le laisse choisir le moment.

- On dirait, pourtant.

- Je sais.

Sa réponse est laconique, mais pas agressive. Elle l'accompagne d'un sourire amical, comme pour lui dire que tout va bien. L'homme secoue la tête, puis après avoir jeté un regard circulaire dans la pièce, entreprend de ramasser les vêtements que sa visiteuse a éparpillés par terre. Elle lui lance un « désolé » si innocent qu'il est impossible de lui en vouloir, mais avant d'avoir pu se lever pour l'aider, Oswald décide de se mettre à table :

- J'ai vu Frey récemment. Il te cherchait.

- Je sais…

Il y a tant de désespoir au fond de sa voix que l'aubergiste marque une pause, la veste restant suspendue à quelques centimètres du porte-manteau qu'elle a déjà manqué plus tôt. Alyss s'en veut presque. Un long silence les éloigne l'un de l'autre, avant que l'homme ne reprenne la parole :

- S'il me demande, tu veux que… ?

- Non, le coupe-t-elle. Ne lui dis rien. Je veux… Je veux juste un endroit où me reposer. C'est tout.

Il fait une moue qui en dit long, mais hoche la tête en acceptant tacitement de taire sa présence ici. Sans qu'elle se dégage, il lui passe une main dans les cheveux, comme un père le ferait à sa fille :

- Il y a toujours de la place pour les chats égarés, ici.

- Merci Oswald.

Ce n'est qu'au moment où il ferme la porte derrière lui qu'elle se laisse aller à fermer les yeux, en remontant soigneusement la couverture jusqu'à son menton.


~ ~ ~ ~


Assise sur le rebord de la fenêtre, laissant l'air du soir caresser délicatement sa nuque, Alyss observe la statuette à son effigie. Ses doigts parcourent les détails que ses yeux peinent à voir dans la pénombre qui l'enveloppe. Encore une fois, elle ne peut s'empêcher de repenser au fauconnier. Le sentiment qui prédomine, curieusement, est la honte.

« Pourquoi…? »

La question tourne en boucle dans son esprit. Elle, aussi insignifiante qu'anonyme… Pourquoi ? Elle lève les yeux vers le plafond enténébré, incapable d'y trouver les réponses qu'elle cherche désespérément. La seule chose qui lui paraît éclairer la nuit perpétuelle dans laquelle elle semble plongée, c'est la silhouette endormie de la petite Merilin qu'elle aperçoit sous les draps. Une touche de pureté dans ce monde étrange et violent. Tout cela lui rappelle étrangement le Harad, où les déserts de sang s'enchantent parfois quand, au détour d'une oasis salutaire, on croise la main tendue d'un inconnu qui accepte de partager son eau et son pain. La haine et l'hospitalité se côtoient et se répondent au sein du même peuple, de la même manière que la guerre et la paix se fréquentent dans la famille de Kervras. Comment un homme comme Thorondil, un guerrier endurci et brutal, peut-il être le père d'une enfant aussi douce et ingénue ?

La réponse est peut-être plus simple qu'il y paraît : c'est précisément parce que lui mène la guerre dans tous les coins que royaume qu'elle peut vivre en paix. Cruelle équation qui condamne le vétéran à une éternité de souffrances et de carnages pour pouvoir acheter quelques années d'innocence à sa jeune enfant. Cruelle mais néanmoins belle.

Soupir.

Cette simple perturbation de l'air semble suffire à réveiller la petite Merilin, qui pose ses yeux encore ensommeillés sur sa bonne fée. Alyss lui sourit affectueusement, et accueille l'enfant qui s'est jetée dans ses bras, sincèrement heureuse de la voir. Et c'est une étreinte pleine de chaleur que lui rend la voleuse, qui prend soin de ne pas parler trop fort :

- Je devais attendre que tout le monde soit couché avant de pouvoir venir te voir.

Cette excuse paraît contenter la fille de Thorondil, qui passe de l'inquiétude toute enfantine à une joie sans filtre. Elle la tire par la main, et emmène sa fée vers son tapis de jeu pour pouvoir partager avec elle un moment de détente à une heure indue. Alyss n'a pas la moindre notion de l'éducation des enfants, sans quoi elle saurait que Merilin risque d'avoir du mal à se réveiller le lendemain matin, et que cela a de fortes chances de déplaire à Verica. Cette dernière doit veiller à ce que sa protégée vive à un rythme convenable, et accomplisse des activités de son âge. Dormir tardivement est le signe de ceux qui ont une vie débridée, et cela ne sied pas à une jeune fille de bonne famille. Mais pour l'heure, insensible à ces considérations, elle se contente de jouer avec les figurines qu'elle déplace sur le sol comme les pièces d'un jeu d'échec au réalisme saisissant.

Bientôt, les questions fusent. Comment ne pas les attendre de la part d'une enfant pétillante d'intelligence et à la curiosité prononcée ? Ses premières interrogations portent naturellement sur les fées, et Alyss s'amuse de ce rôle qu'elle endosse avec plaisir. Ses réponses s'efforcent d'être à la hauteur des attentes de la petite :

- Oh toutes les fées n'ont pas d'ailes, commence-t-elle. Cela nous permet de passer inaperçu, sinon tout le monde saurait qui nous sommes.

Elle se redresse, lève les yeux, puis avec une souplesse et une agilité étonnantes elle bondit jusqu'au plafond. Sa détente verticale exceptionnelle lui permet de saisir une poutre, et à la force de ses deux bras elle s'élève dans les ombres et disparaît virtuellement du champ de vision de la jeune fille. Le jeu de lumière est à l'avantage de la voleuse, car les reflets argentés de la lune glissent sur le sol et lui dévoilent la silhouette de Merilin qui, les yeux et la bouche grands ouverts, n'aperçoivent en retour que la nuit la plus noire. Elle paraît ne pas en revenir. Il faut dire que l'effet est saisissant. Après avoir laissé passer quelques secondes, Alyss réapparaît la tête en bas, seulement retenue par ses jambes. Elle adresse un geste de la main à l'enfant, avant de se laisser retomber souplement sur le sol. Son corps félin se contorsionne en l'air, et elle retombe avec grâce sur ses quatre pattes pour amortir le choc et surtout étouffer le bruit.

« Je devrais m'entraîner plus souvent » songe-t-elle en sentant les muscles de ses bras protester.

Mais la démonstration est plus que suffisante pour épater Merilin, qui regarde encore le plafond d'où descend une poussière légère. Une poussière de fée, sans doute. Il est si facile d'épater les enfants. Les questions continuent de fuser, quasiment ininterrompues, et Alyss y répond avec toute la bienveillance dont elle est capable. Elle entreprend d'expliquer à la petite fille d'où elle vient, et pour cela elle n'a pas besoin de puiser bien loin dans son imagination. Les paysages superbes du lointain Harad sont si différents de ceux de l'Arnor qu'ils suffisent à émerveiller le jeune esprit. Comment pourrait-elle demeurer insensible au récit de palais surgissant d'un océan doré, sous un soleil constant ? La voleuse lui raconte les nuits spectaculaires où des milliers d'étoiles scintillent comme autant de gouttes de peinture jetées sur une toile d'ombres. Elle lui parle de la mer, cette mer infinie qui se jette sur les rives sablonneuses et regorge de créatures fantastiques, parfois belles et bienveillantes, parfois terrifiantes et dangereuses. Elle s'étend volontiers sur un petit coin de paradis, le Rocher, l'endroit où elle a grandi. Des montagnes de grès que frappe l'astre du jour pour leur donner cette couleur si unique, si pure. Un endroit reculé, isolé, difficile d'accès. Un endroit de paix et de calme, où les aspérités naturelles de la roche retiennent l'eau des rares pluies. Elle se perd en une foule de détails, évoquant le bruit du vent qui serpente dans les roches, et le chant des pierres caressées par les plantes. Son récit s'achève sur une note touchante.

- C'est là que j'ai grandi, avec ma sœur… Elle aussi, c'est une fée. Une fée merveilleuse… Tellement gracieuse, et tellement belle. Elle me manque. Et notre mère aussi, me manque.

Elle s'interrompt brièvement. Ce n'est ni le lieu ni le moment de parler de ces choses. Elle se contente d'un petit sourire d'excuse, avant de revenir à des considérations plus joyeuses. Elle lui parle de l'or, et de l'encens, et de la myrrhe, et des épices que l'on trouve à foison dans les terres du Harad. Il y a tant de passion dans son récit que le monde qu'elle dépeint semble idyllique, parfait. Il appelle au voyage et à la découverte, à s'abandonner à la contemplation de ses paysages magnifiques et de ses gens hospitaliers. Ce n'est qu'une petite fraction de la vérité, naturellement… mais c'est la seule vérité qui compte pour une enfant si jeune. Le reste, elle aura le temps de l'apprendre plus tard par elle-même. Satisfaite de toutes ces informations que lui donne la bonne fée, Merilin pousse sa curiosité jusqu'au point qui l'intéresse peut-être le plus. Après tout, croiser une fée n'est pas une chose anodine, mais croiser une fée qui connaît son père ? C'est bien une chose extraordinaire.

La question désarçonne légèrement Alyss. Est-ce la façon dont elle est posée ? Peut-être. Il y a quelque chose dans cette tournure aussi innocente qu'incisive qui rappelle l'insouciance de l'enfance. Cet âge heureux où le monde est d'une simplicité rare, appuyé sur la vérité nue et la conviction que tout est éternel, sauf les malheurs. La fée soupire. Encore.

« Est-ce que je le connais si bien que ça ? »

Thorondil. Elle connaît son identité. Son nom, son rang, son attachement à la justice, son agacement devant les codes d'une noblesse dans laquelle il ne se reconnaît pas. Mais qui est-il, véritablement ? Elle le connaît à travers Nivraya, à travers la peur que celle-ci éprouve en évoquant son nom. A travers les malheurs qu'il a amenés avec lui, et ceux dont il a préservé la dame de Gardelame. Mais est-ce qu'elle le connaît ? Lui semble la connaître, il semble voir à travers elle malgré ses yeux blessés. Mais que voit-elle, quand elle le regarde, sinon une statue d'argile qui se décompose lentement sous ses yeux ? Un homme qui se disloque, qui s'effrite, qui se délite à chaque nouveau coup d'épée, à chaque nouvelle flèche reçue, à chaque nouvelle journée sans dormir et sans manger.

« Les gens comme moi… comme nous… ne vivent pas aussi longtemps ». Elle se souvenait parfaitement de cette phrase glaçante.

Est-elle condamnée à subir le même sort ? A abandonner des parties d'elle-même dans une bataille déjà perdue ? Elle a déjà sacrifié tant de choses… Puis elle a retrouvé l'espoir, une raison de vivre, une raison de continuer. Pendant un temps, elle a cru. Espéré. Prié, même. Mais son univers fragile s'est effondré, et son amie s'en est allée. Disparue. Aujourd'hui, n'est-elle pas seule ? Seule à chercher une nouvelle mission ? Un nouveau sens à sa vie ? Merilin ? Est-ce la réponse ? N'est-ce pas au contraire une nouvelle fuite en avant ? Quelques journées, quelques semaines de paix et de quiétude… mais quel est le prix à payer pour un tel répit ? Quelle souffrance devra-t-elle encore endurer ? Gagnera-t-elle cette lutte contre la vie ? Est-elle condamnée à perdre ?

À la perdre ?

Un instant de silence.

Puis vient la réponse, naturelle.

- Je connais très bien ton papa, Merilin. C'est un homme gentil. Un peu maladroit, de temps en temps, mais gentil.

Un sourire fleurit sur ses lèvres sans qu'elle s'en rende compte. Elle approche doucement sa main de la première figurine, mais ses doigts s'interrompent avant de la toucher. Elle ne le peut. La souffrance est encore trop vive.

- Il fait tout ce qu'il peut pour protéger les gens qu'il aime… Il essaie de toutes ses forces, même quand la situation est désespérée.

Sa main glisse vers la seconde statuette, dont le visage soigneusement lissé hante encore la mémoire du fauconnier, de toute évidence.

- Il voudrait en faire plus. Il n'arrive pas toujours à aider tout le monde, et parfois cela le rend très triste. Ne pas pouvoir aider ceux qu'on aime, c'est très dur, tu sais… Très dur…

Elle inspire profondément. Ne pas pleurer.

Finalement, ses doigts se referment sur la troisième statuette, qu'elle dévisage affectueusement. Un peu plus grossière que les précédentes, elle est paradoxalement plus fidèle. Nouveau sourire. Elle reprend la parole, en gardant les yeux rivés sur la figurine, perdue dans ses pensées. Il est difficile de savoir exactement à qui elle s'adresse.

- Je sais qu'il est très loin, et que tu dois être triste de ne pas le voir. Mais il y a une chose qui l'aide beaucoup… Savoir que quand il reviendra, il aura toujours une place auprès de toi… que tu pourras la prendre dans tes bras comme avant, et lui dire que tout va bien…

Alyss lève la tête. La lune fait apparaître fugacement le reflet d'une larme solitaire qui a perlé le long de sa joue. Nouveau sourire.

- Tu peux faire ça, Merilin ?
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