Les plaies de l'Arnor

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Sirion Ibn-Lahad
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Lun 10 Sep 2018 - 19:09
La main d'Antos effleura la pierre. Elle était froide et rugueuse, à l'instar de ce château. Le soldat s'appuya un peu plus contre le rempart. De son point d'observation, le soldat avait une vue imparable sur les territoires du nord. Nul voyageur ne pouvait espérer atteindre les portes du castel sans être repéré par une sentinelle. C'était là le rôle d'Antos, veiller la porte nord et avertir du moindre mouvement suspect. Il avait déjà fait plusieurs tours de ronde sur cette section de rempart, l'endroit lui était familier. Accoudé au rebord, il balaya du regard les environs. Les plaines d'Arnor étaient calmes en cette fin de journée.

Il s'empara d'une miche de pain qui traînait près du braseros et commença à remplir son estomac. Cela faisait maintenant plusieurs mois que Madhel les avait conduit ici, au château du sénateur Péocle. Le politicien avait une grosse dette envers leur chef et l'ex-tribun n'était pas facile à duper. Le Comte l'avait vite compris. Madhel avait donc décidé de se servir lui-même, choisissant d'installer ses quartiers dans la demeure de Péocle.

La guerre contre les peuples libres avait coûté chère à l'Ordre, à Péocle encore davantage. Ses ressources s'étaient réduites comme neige au soleil et les denrées alimentaires diminuaient un peu plus chaque jour. Madhel avait fini par envoyer des chasseurs dans les bois environnants pour subvenir à leurs besoins. On ne nourrit pas une troupe de cinquante hommes avec des céréales bien longtemps.

Le ventre d'Antos était désespérément vide. Les quelques bouchées de pain ne firent qu'accroître sa faim. Le soldat se retourna vers l'enceinte du château, observant ses compagnons. Le silence régnait dans la cour. D'aucuns parlaient entre eux, d'autres dormaient pour oublier la faim. D'autres encore puisaient de l'eau dans le puits. Antos remercia le ciel qu'une source d'eau soit à leur portée. Car il devait bien l'admettre, le moral de leur troupe était en berne. L'inaction et la monotonie avaient gagné le cœur des soldats. Les femmes du château les avaient occupés un bon moment mais ils avaient perdu le goût pour tout ça.

Antos jeta un œil à l'ouest, le soleil s'enfoncerait bientôt dans la baie de Belfalas. Son tour de garde, lui, ne faisait que commencer.

Soudain une voix retentit à l'autre bout du château, puis une autre. Plusieurs hommes dans la cour se mirent à courir dans la direction du bruit. Antos s'avança du haut du rempart comme pour en voir plus, en vain. Il était cantonné à son bout de mur. Son cœur s'accéléra. Que se passait-il ? C'était la première agitation depuis des semaines.

"Des cavaliers !"

Ces deux mots retentirent comme des tambours dans le crâne d'Antos. D'après l'origine des voix, ces visiteurs arrivaient de l'est et les Monts Brumeux. De qui pouvait-il s'agir ? Des rohirrims ? Des hommes du pays de Dun ? Des arnoriens ?

Au même moment, la silhouette de Madhel apparut en contrebas. Entouré d'une poignée d'hommes, il semblait inquiet. Plus loin, Péocle et son seul garde observaient la scène avec méfiance. Leur sort était entre les mains de l'ancien tribun, ils n'étaient que des pions désormais, et une monnaie d'échange.

D'autres cris jaillirent du château, de la porte Est et de la cour. Tout le monde s'agitait. Le cliquetis des armes résonna à nouveau dans l'enceinte. Un bruit familier et pourtant, comme oublié. Antos ne savait plus où donner de la tête, ses compagnons remuaient tels des fourmis perturbées dans leur routine. Mais la routine de ces hommes n'était pas la plus formatrice.

Un bruit de métal siffla aux oreilles d'Antos. Encore. Si près de lui ? Il se retourna vers le mur extérieur. Un grappin s'était agrippé à la pierre comme les serres d'un rapace autour de sa proie.

Le cœur d'Antos s'arrêta lorsqu'il découvrit qu'un homme se tenait devant lui, camouflé qu'il était dans sa tenue de rôdeur.

"... la rose blanche ! C'est la rose blanche !..." hurla une voix de l'autre côté du château.

Antos posa sa main sur le pommeau de son épée. L'homme face à lui leva son bras dans sa direction mais Antos ne le laisserait pas dégainer sa lame. Le soldat se jeta vers son ennemi, son épée au-dessus de sa tête. Il voulut hurler sa rage avant de porter le premier coup.

Mais rien ne vînt.

Aucun son ne sortit de sa bouche. L'air lui manquait. Il insista mais tout ce qu'il obtînt fut une douleur atroce et un goût de métal sur la langue. Il s'arrêta en pleine course et posa une main sur sa gorge. Ses doigts effleurèrent des plumes, douces comme la peau d'une femme puis une tige de bois. Le carreau l'avait perforé à la base du cou, lui coupant littéralement le souffle.

Antos comprit aussitôt. Des larmes perlèrent au coin de ses yeux. Le regard embué, il devina l'arbalète dans la main de l'ennemi. Tout était allé très vite, il n'avait rien vu, rien senti. Ses genoux heurtèrent le sol, tandis que le bruit de son épée contre la pierre résonnait encore.

Il voulut dire un dernier mot mais le carreau fiché dans ses cordes vocales l'en empêchèrent. Sa vision se troubla jusqu'à ce qu'il n'y ait plus qu'un voile noir. Et Antos s'effondra.

***

Les cadavres parsemaient le sol boueux de la cour intérieure. À plusieurs reprises, Sirion dut enjamber des corps sur son passage. Déjà, des corbeaux tournoyaient au-dessus du champ de bataille.

Le Fantôme jeta un œil vers ces oiseaux de malheur, symboles parfaits de l'Ordre contre lequel ils s'étaient battus.

*En voilà qui auront de quoi ripailler cette nuit.* pensa-t-il.

Un guerrier en armure et vêtu d'une cape blanche s'approcha du maître de la rose. Il tenait son casque sous le bras, du sang coulait le long de sa visière. Mais ce n'était pas le sien.

"Laerte ?" demanda Ibn-Lahad.
"Madhel et sa garde se sont retranchés dans la grande salle. Ils ont barricadé la porte. Nos hommes s'emploient à percer une brèche."

Le front du Khandéen se rida. Jamais cet ordre ne s'avouerait vaincu ? Jamais ils n'abdiqueraient ? Jamais, en effet. Soit.
Bientôt la silhouette de Maegon apparut au milieu des morts. Il avait l'air satisfait, non loin derrière Azami semblait attendre la suite.

"Nous avons trouvé le passage indiqué par Péocle. Il mène à l'arrière de la grande salle. Mais le passage est étroit, il faut oublier les armures." Le regard de Maegon se tourna alors vers Laerte.

Sirion sourit intérieurement. Les informations contenues dans la lettre de Péocle étaient exactes. Ils allaient pouvoir mater cette poche de résistance. Une de plus.

"Je vais conduire l'assaut. Capitaine Laerte, vous dirigerez les opérations ici. Défoncez-moi cette porte au bélier, par les flammes ou avec l'aide d'un troll, ça m'est égal. Hors de question que la situation s'enlise."

Laerte inclina la tête et remit son heaume avant de repartir vers les couloirs du château. Ne restaient plus que six ombres dans la cour : le Fantôme et cinq de ses roses noires, parmi lesquelles Maegon et Azami, ses lieutenants.

"Allons tuer les ennemis de l'Arnor."
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Ryad Assad
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Lun 17 Sep 2018 - 1:31
Le bruit sourd d'un coup de bélier résonna longuement dans la grande salle où ils se trouvaient, se répercutant sur les murs comme le chant de la mort porté par un millier de murmures. Madhel leva les yeux au plafond, comme s'il pouvait capter le déplacement de ces voix désincarnées qui lui promettaient une fin sinistre. Son regard se perdit dans les moulures élégantes au plafond… les rares qu'ils n'avaient pas pu mutiler car hors de leur portée.

Il n'aimait pas l'art.

Ses yeux revinrent à la porte principale, que défendaient vaillamment quelques hommes. Ils étaient désespérés, inquiets, mais encore vigoureux et plein d'énergie. Ils étaient sans doute plus reposés que les hommes qui avaient chevauché des jours durant pour venir les surprendre à la tombée de la nuit, même si leurs longs mois d'oisiveté avaient sans aucun doute émoussé leurs réflexes. Madhel avait longuement médité sur la question… Depuis la chute de l'Ordre de la Couronne de Fer, il avait senti que beaucoup de choses avaient évolué : un changement d'orientation à la fois lent et brutal qui avait affecté les hommes comme lui, les fidèles de la première heure, les piliers de l'entreprise. Le Cercle et le Crâne… il n'aurait pas pu dire que l'organisation était son employeur : plutôt sa famille, sa raison d'être. Certains disaient qu'il était devenu mystique, lui aurait simplement répondu qu'il avait ouvert les yeux sur la nature véritable du monde. La vie s'achète, la mort se donne. L'équilibre du monde reposait sur cette simple vérité, et il incarnait la balance de la justice soucieuse de rétablir l'équilibre entre le poids de la vie et celui de l'or qu'on versait généreusement dans les poches de leur groupuscule.

Tout le monde ne partageait pas son enthousiasme, cela dit, et il avait réuni autour de lui les plus zélés parmi les défenseurs de leur cause, des hommes qui avaient vendu leurs services à l'Ordre de la Couronne de Fer à l'heure où celui-ci payait encore ses dettes. Péocle s'était constitué une petite armée personnelle en puisant sur ses deniers, pour satisfaire ses nouveaux maîtres. Un échange de bon procédé qui lui avait permis de gravir l'échelle sociale rapidement. Il fallait dire que les assassins redoutables du Cercle et du Crâne étaient capables de faire pression sur des seigneurs locaux, d'éliminer des adversaires politiques, et de récolter des soutiens par la contrainte. Il n'avait pas été difficile pour Péocle de déployer son emprise à l'aide d'une bande armée à la fois féroce et insaisissable. Pendant quelques temps, le noble s'était senti pousser des ailes, et il avait cru dans ses rêves de grandeur.

Jusqu'à la chute.

Et désormais, il errait comme un spectre, étranger dans sa propre demeure, consacrant les lambeaux de sa richesse à entretenir des hommes qui ne le servaient plus, et à rembourser la dette considérable qu'il ne désirait pas payer avec son propre sang. C'était une situation que Madhel avait su apprécier. Voir Péocle se décomposer chaque fois qu'il venait le voir, sentir cet homme imbu de lui-même et pédant se liquéfier devant la froide réalité du monde… c'était un sentiment qui n'était pas désagréable, et qui avait passablement enivré le guerrier. Pourtant, le temps passant, même le zélé défenseur des intérêts du Cercle et du Crâne avait commencé à douter du bien fondé de sa mission. Pourquoi conserver autant d'hommes en poste chez Péocle ? Pourquoi ne pas tout simplement éliminer ce misérable, et lui faire payer ses erreurs passées ? Ils auraient pu repartir à d'autres occupations, et se libérer d'un poids qui ne les aiderait plus. Quelques temps auparavant, les ordres qu'il aurait reçus auraient été dans ce sens, et il se serait fait un plaisir d'exécuter l'Arnorien.

Mais quelque chose avait changé.

On lui avait explicitement demandé de garder Péocle en vie tant qu'il ne représenterait pas une menace, et d'attendre. Attendre encore et toujours. Il avait reçu quelques renforts, quelques hommes haut placés dans le Cercle et le Crâne qui lui avaient appris que les orientations avaient changé : quelque chose se tramait dans l'ombre, et ils étaient persuadés d'avoir été évincés. Madhel se souciait assez peu de la politique interne à son organisation, mais il lui semblait curieux de voir des hommes qu'il estimait et qu'il respectait s'inquiéter à ce point des transformations subies par leur groupe. Il s'était demandé un instant pourquoi on les avait tous réunis ici, dans un manoir isolé et difficile d'accès. Sa première réaction avait été de penser qu'ils devaient former une sorte de centre d'opération, une base de repli et d'action depuis laquelle frapper leurs cibles. Un endroit facile à protéger, qui leur permettrait de voir venir d'éventuels gardes. Aujourd'hui, il se demandait si on les avait pas enfermés ici parce que les lieux ressemblaient à un véritable clapier.

- Madhel, fit un homme, je reviens du poste d'observation. Il n'y a pas que des gens de la Rose Blanche…

L'intéressé fronça les sourcils. Il connaissait la réputation d'excellence de la garde de la Rose Blanche, les troupes d'élite du royaume arnorien. On n'avait pas envoyé de vulgaires conscrits pour les déloger, et ces soldats n'étaient pas déployés pour procéder à quelques arrestations musclées : ils voulaient du sang, et ils allaient en avoir. La mort, après tout, était un don que les fidèles du Cercle et du Crâne étaient prêts à leur faire. Mais l'inquiétude qui se lisait dans la voix de la sentinelle était perceptible, et le chef de la bande de mercenaires l'invita à poursuivre :

- J'ai clairement vu des hommes qui ne portaient pas le même uniforme que les autres. On dirait les Fantômes…

Les Fantômes. C'était le sobriquet que l'on donnait ici ou là aux hommes très spéciaux employés par la couronne d'Arnor, placés sous la direction de leur chef aussi emblématique qu'énigmatique, le Fantôme. C'était un des termes qu'employaient notamment les hommes de l'Ordre de la Couronne de Fer que Madhel avait pu fréquenter durant sa brève collaboration avec eux, et il avait entendu parler de leur réputation. Des tueurs impitoyables qui surgissaient sans prévenir, et qui abattaient leurs cibles dans l'ombre. Ils ne venaient pas pour livrer un combat honorable, mais bien pour éliminer purement et simplement les ennemis du royaume.

Ils ne s'apprêtaient pas livrer un duel honorable, mais bien un combat de chiens.

- Rassemble tout le monde. Nous allons commencer.

L'homme hocha la tête, et s'éloigna rapidement. Il attrapa une jeune fille qui, prostrée par terre, essayait de retenir ses sanglots. Les viols répétés n'avaient pas réussi à tarir ses larmes, mais elle avait appris que les cris et les gesticulations n'apportaient rien de bon, comme en témoignait la cicatrice gigantesque qui s'ouvrait sous son œil et descendait jusqu'à son cou. Les femmes – des cuisinières et quelques filles locales – furent alignées d'un côté. Les hommes – des commis et des valets – furent alignés de l'autre. Debout, tremblant de peur, ils gardaient les mains levées comme si cela pouvait les protéger de ce qui allait suivre.

Madhel convia ses hommes qui ne gardaient pas la porte, et il les disposa en un grand cercle autour des serviteurs. D'une voix tonitruante, il se mit à rugir :

- Le Cercle est la vie, le Crâne est la mort !

Et tous reprirent en chœur :

- La vie s'achète, la mort se donne !

Madhel marqua une pause, avant de continuer sa longue litanie un ton plus bas. Toujours les mêmes vers, qui appelaient toujours la même réponse laconique et glaçante. Les hommes étaient à la fois galvanisés et au bord de la transe. C'étaient les fidèles parmi les fidèles, les plus endoctrinés, les plus extrêmes aussi. Leur chef s'approcha de la première servante, la jeune fille à la balafre. Il lui fit le visage entre ses mains, et la força à le regarder :

- Es-tu venu acheter ta vie ?

Elle écarquilla les yeux, et chercha quoi répondre. Mais elle n'avait rien. Elle n'était rien. Elle n'avait aucune valeur aux yeux de Madhel. Son silence éloquent servi de justification, d'excuse, et les doigts du guerrier se refermèrent sur son cou gracile, serrant de toutes ses forces. Elle se débattit bien, mais ses forces finirent par l'abandonner et elle tomba à genoux. Il y eut des cris parmi les serviteurs, des suppliques, des larmes aussi. Cela n'arrêta pas la furie de l'assassin qui, quand sa victime eût enfin perdu connaissance, lui brisa la nuque pour s'assurer qu'elle n'ouvrirait plus jamais les yeux.

- Je t'offre… la mort…

Il sentait son épaule siffler, mais cela n'entamait en rien sa force. Son regard glissa vers le serviteur qui se trouvait tout à côté. Il s'avança vers lui d'un pas impérial, et lui saisit le visage de la même manière qu'il l'avait précédemment avec sa pauvre victime qui gisait au sol :

- Et toi… es-tu venu acheter ta vie ?

Le coup de bélier dans la porte ne changerait rien au sort du malheureux.


~ ~ ~ ~


Le passage que devaient emprunter Sirion et ses hommes était véritablement étroit, on ne lui avait pas menti. C'était un ancien corridor que l'on avait fait boucher pour condamner une pièce en ruines, mais l'ancien seigneur des lieux avait décidé de garder le passage et de le relier à une coursive qui menait à l'extérieur du manoir. Un accès bien pratique pour une sortie improvisée, même si personne n'avait jamais eu l'utilité de ce passage. Les toiles d'araignée étaient nombreuses, et il y faisait si sombre que la petite compagnie des agents de la Rose Noire devait se déplacer avec prudence pour ne pas trahir involontairement leur position. Ils n'avaient aucune idée de leur emplacement par rapport à la grande salle, et ils devaient être précautionneux au risque d'être pris à leur propre piège. Sirion en tête finit par arriver devant une porte de bois bloquée par un mécanisme sophistiqué quoique ancien. Il suffisait de l'actionner depuis l'intérieur pour faire coulisser sur ses gonds un pan entier du mur sur lequel était fixé une lourde bibliothèque. Un passage indétectable depuis l'extérieur.

Maintenant qu'ils se trouvaient là, ils n'avaient plus qu'à attendre que Laerte eût terminé d'enfoncer la porte pour mener une attaque sur deux fronts. La Rose Blanche d'un côté, la Rose Noire de l'autre, et entre leurs épines les misérables qui avaient fait vaciller l'Arnor. Le sang coulerait cette nuit… mais peut-être plus tôt que prévu. Depuis leur cachette, les hommes du Fantôme pouvaient entendre facilement les voix provenant de la grande salle. Sans parvenir à distinguer chaque conversation, ils percevaient les ordres échangés, les consignes, et les paroles rituelles que les zélotes échangeaient. Ils n'eurent donc aucun mal à entendre les cris de terreur et les suppliques pour leur vie hurlées par des voix qui ne ressemblaient en rien à des voix de guerriers. « Pitié ! » criaient les uns, « sauvez-nous ! » appelaient les autres. Mais, comme des bougies soufflées par la tempête, ces cris s'éteignaient les uns après les autres.

On assassinait impunément d'innocents arnoriens.

Un malaise certain passa dans les rangs des agents de la Rose Noire. Ils connaissaient les risques, ils connaissaient les sacrifices à accomplir pour abattre leurs ennemis, mais il était frustrant de se trouver si près du but et de ne pas pouvoir agir. A ce rythme, il ne resterait plus personne à sauver, d'ailleurs, et leur opération se transformerait davantage en vendetta qu'en véritable mission de secours.

- Sirion… chuchota une voix derrière lui.

Le Fantôme avait le choix. Intervenir maintenait risquait de compromettre leur effet de surprise, et de mettre en danger toute leur compagnie, voire leur entreprise. Paradoxalement, cela pouvait aussi détourner suffisamment l'attention des hommes de Madhel pour permettre à Laerte et sa troupe d'enfoncer la grande porte. La vie des civils, au milieu de tout ça, complexifiait évidemment la situation.

Sirion avait le choix entre sa morale et son devoir.

Et chaque voix qui disparaissait ajoutait un peu plus de sel sur ses plaies.


Membre des Orange Brothers aka The Bad Cop

"Il n'y a pas pire tyrannie que celle qui se cache sous l'étendard de la Justice"

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Sirion Ibn-Lahad
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Ven 21 Sep 2018 - 14:20
- Sirion…

La voix de Maegon résonna dans le crâne du khandéen, ponctuant le cri d’agonie d’une nouvelle victime. De leur cachette, les Roses Noires ne manquaient rien des râles et du souffle marqué des otages. Madhel ne les passait pas au fil de son épée, ni ne les pendait. Non, il les tuait de ses propres mains.

Ibn-Lahad savait à quel point ôter une vie était terrible. Comme l’ancien tribun d’Arnor, le Fantôme était un tueur. Mais éliminer quelqu’un sans défense et à mains nues, c’était encore autre chose. Toucher sa victime, sentir la chaleur de son corps s’échapper entre ses doigts, voir ses yeux s’écarquiller sous la douleur.

Folie.

Tout cela n’était que pure folie.

Pourquoi faisait-il cela ? Madhel avait-il peur de rejoindre l’au-delà seul ? Était-ce un dernier baroud honneur ?

- Sirion.

Les hommes et la femme derrière lui étaient sur les nerfs. À quoi Sirion pensait-il, immobile et sans la moindre réaction visible. En réalité, son esprit était en feu. En proie à un cruel dilemme, le Fantôme hésitait. S’il forçait la porte et pénétrait avec les siens, Madhel et ses hommes tiendraient les derniers otages sous la menace de leurs lames. La situation actuelle démontrait que l’ancien tribun n’hésiterait pas un instant à les massacrer. Avant de mourir à leur tour.

Si le maître de la Rose optait pour la patience, Laerte finirait par ouvrir cette porte. Mais les otages seraient d’ici là tous morts.

Toutes les options étaient mauvaises. Des morts, il y en aurait.

Ce que Sirion avait enduré à Vieille-Tombe le hantait et avait fait de lui un tueur implacable. La vendetta qu’il menait depuis plusieurs mois contre les derniers membres de l’Ordre l’obsédait. Sa rage l’avait même conduit à affronter Neige, agent du Gondor. En passant à deux doigts de la tuer, le khandéen eut un choc. Était-il vraiment du bon côté ? Tous les moyens étaient-ils bons pour arriver à ses fins ? Son hésitation face à Neige semblait lui hurler que non. Pas pour lui en tout cas.

Le temps semblait s’être arrêté dans cet étroit corridor. Sirion leva le regard au-dessus de son épaule, ses hommes trépignaient d'impatience. Le clic discret d’une arbalète enclenchée se fit soudain entendre.

- À mon signal.

Chacune des roses noires fit quelques pas dans le couloir, tels des chats prêts à bondir sur leur proie. Les lames furent sorties. La main d’Ibn-Lahad serra la garde de Nerthag. L’épée noire qui avait occis Balthazar était prête à pourfendre les ennemis de son maître. Son arbalète fétiche chargée dans l’autre main n’attendait qu’un angle de tir. Les coups de bélier des soldats de Laerte rythmaient la scène.

Ce siège se terminait cette nuit.

Sirion prit un peu d’élan et frappa d’un coup de pied rageur la porte et son vieux verrou. Deux coups suffirent avant que le mécanisme ne vole en éclats. Les agents de la Rose Noire surgirent et se déployèrent autour de leur meneur. Un carreau d’arbalète traversa la grande salle et se planta dans le crâne d’un sbire de Madhel. Son cadavre encore chaud s’écrasa au sol dans un fracas. Aussitôt la poignée d’hommes suivant le tribun se tournèrent vers les fantômes. Madhel s’arrêta en pleine action.

- Au nom du roi, Madhel, traître à ta patrie, rends-toi sur le champ.

La situation était sur le point de basculer. La porte principale tenait encore bon face aux troupes de la Rose Blanche. Si Laerte entrait, le sort des occupants serait scellé. En attendant, le rapport de force demeurait équilibré.

Le doigt sur la détente de son arbalète, Ibn-Lahad était prêt à lâcher un deuxième trait mortel. À moins que Madhel le fasse mentir.
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Ryad Assad
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Sam 22 Sep 2018 - 16:15
Au premier coup, les zélotes s'étaient immobilisés comme un seul homme, cherchant l'origine de cette nouvelle menace. Leurs regards étonnés s'étaient tournés dans toutes les directions, mais ils n'avaient pas remarqué la porte dérobée derrière laquelle se trouvait un contingent d'élite de la Rose Noire… leurs futurs bourreaux. Il fallut un second coup, le fracas d'un battant qui s'ouvrait à la volée et d'un verrou qui rebondissait sur le sol de pierre pour qu'ils comprissent qu'ils étaient bel et bien attaqués. Madhel relâcha son emprise sur la jeune fille qu'il tenait entre ses mains, son regard affichant une surprise non feinte alors que déjà un de ses hommes s'effondrait sans avoir eu le temps de comprendre d'où venait la menace. Un à un, les pions d'Aldarion se déversaient dans la pièce comme une nuée de cafards profitant de la pénombre pour sortir de leur antre. De vulgaires insectes…

Malgré l'obscurité malsaine qui régnait dans la grande salle, à peine éclairée par quelques bougies posées à même le sol, Sirion et ses hommes pouvaient remarquer sans difficulté que la pièce avait été ravagée. Des inscriptions effrayantes parcouraient les murs, des sigles qui n'avaient aucun sens, et des motifs qui se répétaient inlassablement. Des cercles et des crânes. Encore, et encore, au point d'en avoir la nausée. Et au milieu de ce chaos indescriptible, qui se prolongeait sur le sol où traînaient des restes de repas et des ordures, se tenaient les malheureuses victimes de la folie des hommes et leurs geôliers.

À l'évocation de son nom, Madhel se raidit brusquement, comme s'il venait d'être ramené à la réalité. Il connaissait cette voix pour l'avoir entendue, des siècles auparavant. Il connaissait ce ton hautain et confiant. Il connaissait cette arbalète légendaire et ces yeux qui annonçaient la mise à mort prochaine. Il y avait des gens que les ennemis des Peuples Libres connaissaient bien. Madhel se laissa aller à un sourire inquiétant. Ainsi le vieux fou qui régnait sur le trône d'Arnor avait envoyé son fidèle bras droit pour l'occire. Il avait donc acquis ce statut éminent d'ennemi du royaume, et c'était par conséquent Sirion Ibn-Lahad en personne qui était venu faire s'abattre sur sa tête le châtiment suprême.

Excellent…

Dans la seconde qui suivit l'arrivée des troupes de la Rose Noire, les combattants qui se trouvaient dans la pièce mirent la main sur leurs armes. D'aucuns portaient des épées et des dagues, mais plusieurs d'entre eux avaient récupéré des arbalètes qu'ils avaient tenues toutes proches en pensant les pointer sur les gardes de la Rose Blanche qui allaient entrer dans la pièce d'un instant à l'autre. C'étaient des arbalètes beaucoup plus puissantes que celle dont disposait Sirion. Des armes conçues pour perforer une armure, qui n'auraient aucun mal à mettre à terre les agents du Fantôme s'ils venaient à être touchés. Il y aurait des pertes dans les deux camps, assurément.

Le sourire de Madhel s'élargit.

- Le Fantôme lui-même, quel honneur ! Es-tu venu acheter ta vie ?

Le claquement sourd des arbalètes se fit entendre immédiatement, comme si cette simple phrase était un code. Au moins un des agents de la Rose Noire fut touché, tandis que de tous les côtés les hommes plongeaient au sol pour s'abriter derrière le mobilier qui n'avait pas été utilisé pour barricader la porte. Il y eut des cris, alors que les traits mortels partaient se ficher dans les murs en sifflant aux oreilles des hommes qui ne les voyaient pas véritablement venir. La pénombre était à la fois un allié et un ennemi dans ces circonstances. On entendit des harangues, des ordres braillés ici ou là, tandis que chaque camp cherchait à contourner l'autre pour le prendre à revers. Mais personne n'osait véritablement se livrer. Madhel s'était redressé rapidement après avoir trouvé abri derrière une table renversée et il s'était emparé au passage d'une des bougies qui se trouvait là. Un élément du rituel qu'il avait préparé pour accueillir les gardes de la Rose Blanche… Alors que les hommes des deux côtés rechargeaient leurs armes, encochant soigneusement un nouveau carreau à destination de leurs ennemis, Madhel lança à Sirion :

- Comme d'habitude, Fantôme, l'Arnor a du retard quand il s'agit de sauver ses enfants…

Il faisait référence à la jeune fille qu'il n'avait pas eu le temps d'étrangler, et qui se trouvait tout à côté de lui. S'emparant d'une arbalète que lui tendit un de ses hommes, il la braqua sur l'infortunée qui essayait de ramper hors de vue, et lui intima de se lever et de s'avancer entre les Roses Noires et les serviteurs du Cercle et du Crâne. Elle n'eut d'autre choix que d'obéir, apparaissant comme une figure innocente au milieu de ce chaos. Mince et élancée, de longs cheveux noirs cascadant autour de son visage d'une pâleur inquiétante, elle était l'incarnation de la pureté et de la douceur. Une silhouette qui n'aurait jamais dû avoir cette lueur d'effroi dans le regard. Elle tremblait de tout son être dans une simple chemise d'un blanc immaculé, qui semblait lui coller à la peau, comme si elle était trempée. Sa poitrine se soulevait au rythme effréné de sa respiration agitée, et elle jetait des regards inquiets autour d'elle, comme une biche cherchant à échapper au chasseur. De part et d'autre, les regards étaient braqués sur elle, et personne n'osait bouger ouvertement, même si des silhouettes se déplaçaient dans l'ombre, cherchant un meilleur angle de tir ou une meilleure cachette.

- Regarde ses yeux, Fantôme ! Regarde les yeux de cette enfant du royaume… Regarde sa terreur ! Elle me rappelle la princesse Ordenia. Les mêmes larmes… la même expression sur le visage… Où étiez-vous alors ? Où étiez-vous lorsque j'ai tranché la gorge des enfants d'Aldarion ? Où étais-tu, Fantôme !?

Les Roses Noires connaissaient-ils tous l'identité de leur cible ? Savaient-ils tous que Madhel était le bras qui avait emporté deux des enfants de leur souverain ? Sirion lui-même le savait-il ? Un silence de mort répondit à son invective, et l'assassin sourit pour lui-même en espérant que ses ennemis comprenaient désormais la futilité de leur mission. Il avait déjà accompli son forfait, il avait dix coups d'avance sur eux, et aujourd'hui qu'ils venaient pour faire s'abattre le poids de la justice sur son cou, que gagneraient-ils ? Ramèneraient-ils Ordenia et Neolias d'entre les morts ? Leur vengeance était vaine, et leur haine était le reflet de leur impuissance à sauver les deux héritiers. Ils pouvaient pleurer, mais ils avaient échoué depuis bien longtemps.

- Si tu ne peux pas sauver cette fille, Fantôme, à quoi bon continuer ? Elle est comme Ordenia. A quoi bon tuer et tuer encore, si cela n'a aucun but… ? Tu peux me tuer, Fantôme. Tu peux tous nous tuer… Mais en définitive, si tu n'épargnes pas cette vie, tu ne vaudras pas mieux qu'un vulgaire assassin. Une bête de guerre avide de sang… Tu ne vaudras pas mieux que ces misérables de l'Ordre de la Couronne de Fer, en définitive.

Il marqua une pause, et déposa la bougie sur le sol en prenant garde de ne pas l'éteindre :

- Comment t'appelles-tu, ma fille ?

De toute évidence, c'était un rituel que Madhel avait répété au préalable, car elle répondit pleine de terreur, sans pouvoir contenir ses sanglots :

- Ordenia ! Je m'appelle Ordenia ! Pitié aidez-moi !

Ce fut précisément le moment que choisit Madhel pour se redresser à la recherche de l'alignement parfait. Son arme trouva une place naturelle au creux de son épaule, alors que son œil positionnait cette « Ordenia » sur la trajectoire du carreau qu'il venait d'enflammer. Il pressa la gâchette, relâcha la tension dans la corde, et se délecta de la course du projectile mortel qui vint se ficher avec un bruit sourd dans le dos de la jeune fille.

Immédiatement, ses vêtements imbibés d'huile s'embrasèrent, et elle poussa un cri déchirant alors que son corps était brusquement dévoré par les flammes. C'était un spectacle effrayant. Ses cheveux se consumèrent en quelques secondes, répandant une odeur âcre dans l'air, tandis que ses chairs étaient consumées. Elle s'effondra sur le sol en hurlant de toutes ses maigres forces, avant que ses cris ne se transformassent en un gargouillis répugnant. Agitée de spasmes incontrôlables, elle périt dans d'atroces souffrances, sous les yeux des guerriers de la Rose Noire qui se trouvaient à moins de quelques mètres, et qui avaient assisté à toute la scène.

- Encore une que tu ne sauveras pas, Fantôme ! Et maintenant, approche que je te donne la mort que tu mérites !

En un bel ensemble, les hommes de Madhel passèrent à l'offensive. Ils étaient clairement mieux préparés que de vulgaires mercenaires, et ils avaient une discipline proche de celle des troupes de l'Ordre de la Couronne de Fer. En outre, ils avaient un autre avantage : ils connaissaient cet endroit par cœur. Sirion et ses hommes avaient pour eux l'effet de surprise, mais les guerriers du Cercle et du Crâne avaient passé de longs mois dans cette bâtisse. Ils avaient eu le temps d'installer des pièges, de réfléchir à comment défendre les lieux s'ils venaient être attaqués, et de repérer toutes les portes de sortie. Ils chargèrent de toutes les directions, et rompirent la distance avec les troupes de la Rose Noire sans vraiment laisser le temps à ces derniers de voir la menace venir. Deux arbalétriers étaient restés en retrait, et ils firent feu sur les hommes de Sirion au moment où ceux-ci, comprenant qu'ils étaient attaqués, se levaient pour répondre à la menace. Ce fut bientôt le carnage le plus total. Les lames s'entrechoquèrent, mais la lutte était pleine d'une férocité inédite. Les guerriers du Cercle et du Crâne étaient des fanatiques endoctrinés, plus terrifiants encore que les hommes de l'Ordre. Ils se battaient avec férocité, et ne semblaient pas craindre la mort. Au contraire, ils psalmodiaient pendant qu'ils luttaient, et tombaient avec un étrange sourire aux lèvres. Même au sol, blessés, ils continuaient de se débattre et ne cessaient la lutte que lorsque la mort venait les prendre.

Madhel, le plus zélé de tous, avait pourtant pris soin de rester en retrait pour recharger son arbalète. Il se redressa en faisant fi de la douleur dans son épaule, et chercha Sirion du regard. Il était aux prises avec un adversaire qui semblait le tenir occupé. Le chef des assassins marqua une brève pause, le temps de capter l'attention du Fantôme, avant de s'élancer vers une grande fenêtre qui se trouvait non loin. Il l'ouvrit, et se glissa dehors, en équilibre instable sur le rebord du mur. Son arbalète dans une main, son épée dans l'autre, il commença à se déplacer le long de la paroi du manoir en faisant glisser ses pieds prudemment sur un espace trop étroit pour son pied. Son geste pouvait paraître fou, mais il savait parfaitement ce qu'il faisait. Il avait depuis longtemps repéré une petite cour au sommet de la demeure de Péocle, où ce dernier aimait à se prélasser au soleil. Un endroit charmant, accessible par ce biais acrobatique, à condition d'accepter de risquer une chute de cinq ou six mètres de haut, et d'escalader à la force des bras les deux bons mètres qui permettaient d'accéder à ladite cour. La tâche était loin d'être impossible, mais la douleur dans son épaule se réveilla avec plus de violence que d'habitude lorsqu'il essaya de grimper. Il poussa de toutes ses forces pour finir par trouver un appui pour sa jambe, et se laissa basculer de l'autre côté en soufflant bruyamment. L'oisiveté et sa blessure lui avaient fait perdre son endurance et ses capacités. Fort heureusement, il n'en aurait pas besoin.

Il aurait pu essayer de fuir, car les hommes de la Rose Blanche s'étaient principalement déployés de l'autre côté de la demeure. En se débrouillant bien, quitte à éliminer un ou deux hommes au passage, il aurait pu se frayer un chemin jusqu'aux écuries, et prendre la fuite pour de bon. Mais avant cela, il souhaitait tout de même se débarrasser du Fantôme. Cet homme traquait et tuait les anciens de l'Ordre sans la moindre pitié, et il ne s'arrêterait jamais de le poursuivre, même s'il quittait l'Arnor. Alors il devait mettre un terme à cette folie, et revenir auprès des siens pour prendre de nouveaux ordres… Alors Madhel se plaça dans l'ombre d'un mur, et braqua son arbalète vers l'endroit d'où Sirion arriverait forcément s'il voulait le suivre. Il s'efforça de ralentir sa respiration, et de se montrer patient. Le moment était proche.


~ ~ ~ ~


L'adversaire auquel faisait face Sirion était doué avec une lame, et il se défendait bien. Petit et vif, il virevoltait comme un lutin et frappait souvent d'estoc pour pousser le Fantôme à reculer encore et encore. En raison de sa taille modeste, il se permettait régulièrement de viser les jambes de son adversaire, et n'hésitait pas à rompre la distance pour éviter à Sirion d'utiliser toute son allonge, ou encore son arbalète de poing. Il ne restait qu'un seul carreau dans l'arme, et pour l'heure il fallait décider quelle était la meilleur cible. Le duel s'éternisait, alors qu'il aurait été possible au chef de la Rose Noire d'y mettre un terme facilement s'il acceptait de décocher un trait mortel à bout portant à son adversaire. Aucun homme, aussi agile fût-il, ne pouvait esquiver un carreau à cette distance.

Pourtant, d'autres options méritaient d'être considérées. Madhel s'était enfui, et même s'il méritait de recevoir une mort lente et douloureuse, il n'était pas envisageable de le laisser s'échapper. Un carreau pourrait faire la différence le moment venu, s'il se maintenait hors de portée de l'épée que le Fantôme maniait. En outre, et c'était peut-être le paramètre le plus important, il restait toujours un homme qui était occupé à défendre la porte qu'essayaient d'enfoncer les gardes de la Rose Blanche. Il s'était baissé brièvement pendant que les tirs avaient fusé, et c'était alors que le bélier avait commencé à gagner du terrain et à déstabiliser les barricades de fortune installées. Sans cet homme qui poussait de toutes ses forces et renforçait les maigres défenses à chaque fois qu'elles vacillaient, les renforts seraient déjà là depuis bien longtemps, et éviteraient à la Rose Noire de subir de nouvelles pertes. Un tir précis, malgré la distance et l'obscurité, pouvait contribuer à mettre un terme rapide à cette bataille féroce. Mais encore fallait-il trouver le temps de viser, ce qui n'était pas facile avec un feu follet comme adversaire.

Résolument, Sirion devrait choisir une solution.

Le moindre de deux maux.


~ ~ ~ ~


L'attente avait été longue, et pendant un moment Madhel s'était demandé s'il n'allait pas seulement prendre l'option de fuir. A chaque seconde qui passait, la défaite était plus proche, et il n'avait aucun intérêt à attendre d'être rattrapé ici, s'il ne pouvait pas abattre le Fantôme en personne. Mais finalement, il le vit… La nuit ne lui permettait pas de distinguer son visage clairement, mais qui d'autre que Sirion pouvait avoir eu l'idée folle de le poursuivre jusqu'ici ? Un corps svelte se hissa maladroitement par-dessus le garde-corps en belle pierre de taille, et alors qu'il se redressait pour descendre souplement dans la petite cour, l'assassin déclencha son tir.

Immanquable.

Le carreau perfora le torse, détruisant les os et les organes au passage comme l'éclair fendant les nuages. Le craquement sinistre fut accompagné d'un hoquet de stupéfaction et de souffrance. La puissance du choc fut telle que le corps repartit en arrière, et bascula dans le vide. Si l'impact n'avait pas tué le Fantôme sur le coup, l'atterrissage l'achèverait à coup sûr. Dans un bruissement de cuir, la silhouette disparut dans la nuit, en laissant échapper un cri unique.

Un cri de femme.

Alors que Madhel se relevait triomphalement, un sourire satisfait sur le visage, convaincu d'avoir tué le Fantôme, il se figea instantanément. Une femme ? Il avait tué une femme ? Sa main partit à la recherche d'un nouveau carreau, mais ses poches étaient vides, et de toute façon il n'aurait pas eu le temps de recharger son arme. En effet, une autre silhouette venait de faire son apparition, exactement au même endroit que la première. Et celle-ci brandissait une arbalète que l'assassin reconnut sans mal. D'une voix assurée, ce dernier lança :

- Encore une que tu n'as pas pu sauver, Fantôme…

Il sourit pour lui-même, et se déplaça hors des ombres, là où la lumière de la lune pouvait l'éclairer suffisamment :

- Tu sais que je ne me rendrai jamais… Le cercle est la vie, le crâne est la mort.

Madhel dégaina son épée. Une arme dérisoire face à l'arbalète qui était toujours braquée sur lui. A cette distance il avait très peu de chances d'esquiver le tir du Fantôme… si celui-ci décidait de presser la gâchette bien entendu. Car pour une raison étonnante, il semblait hésiter. Le sicaire, quant à lui, paraissait perdre toute raison. Il fallait être prodigieusement dérangé pour commettre tous les massacres qu'il avait commis sans le moindre remords, mais jusqu'à présent il avait su faire preuve d'une certaine lucidité. Cependant, à mesure que la fin approchait, il s'abandonnait totalement à ses lubies, et semblait abandonner toute logique. Ses mots n'avaient plus aucun sens… si ?

- Tu devrais me tuer, Fantôme… Tue-moi sur-le-champ, sinon c'est moi qui te tuerai. Comme j'ai tué Ordenia… comme j'ai tué Neolias… Le crâne… Le crâne est la mort… Le crâne est la mort… Fantôme, tu dois comprendre… Je pourrais tuer encore… la reine Dinaelin… Poppea de Fornost… Le crâne est la mort… Le crâne est la mort… Fantôme, tu ne comprends pas… le crâne est la mort. Il est la mort, et le cercle… ah le cercle…

Il traça un cercle imaginaire dans les airs, à la pointe de son épée.

- Le cercle, Fantôme… est la vie…

Sa voix s'était adoucie brusquement.

Et sans prévenir, il chargea Sirion.


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Sirion Ibn-Lahad
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Lun 24 Sep 2018 - 20:13
L’arrivée avait de quoi être inattendue.

Madhel et ses hommes hantaient le manoir depuis des mois et jamais ils n’avaient remarqué ce passage. Péocle n’en avait jamais fait mention, ce qui avait grandement facilité la tâche des hommes de la Rose Noire.

En un instant, la ligne de front fut formée et chaque camp prit position. Les sbires de Madhel tournèrent tous le dos à la grande porte -sauf un- afin de faire face à ce nouveau caillou dans leurs bottes. Et quel caillou. La fine fleur de l’armée d’Arnor en personne. Chaque fois que cette Garde passait quelque part, elle ne laissait derrière elle que du sang, de la poussière et des murmures. Chacun de ses membres était trié sur le volet. Il n’y avait pas de mauvaise recrue. Les novices n’existaient pas parmi les hommes du Fantôme. Seuls des vétérans et des plus jeunes à fort potentiel pouvaient un jour espérer être coopté dans la Garde.

Le mécanisme des arbalètes retentit entre les colonnes de la salle. Le souffle des soldats donnait la mesure du temps dans ce décor annonciateur de terribles choses. Les minutes qui allaient suivre donneraient à voir un destin tragique pour nombre d’hommes.  

Sirion observa en détails la troupe de Madhel. Peut-être aurait-il pris une autre décision s’il avait vu les arbalètes de guerre entre leurs mains. Ces armes imposantes -impossibles à utiliser d’une main- avaient une puissance dévastatrice. Et là où sa double-arbalète était discrète et précise, cette version barbare n’avait d’autre fonction que de transpercer sa cible et de tout détruire sur sa trajectoire. Ibn-Lahad connaissait leur pouvoir destructeur. Et les deux archers qu’il comptait parmi ses hommes devraient faire usage de tous leurs talents pour rivaliser.

La voix de Madhel était emplie de folie. Et même s’il voulait le cacher, Sirion pouvait y discerner de la peur. L’Ordre de la Couronne de Fer avait pendant longtemps mené la guerre à la baguette, contrôlant les actions de toute la Terre du Milieu. Aujourd’hui, le contrôle avait changé de camp. Les hommes de l’Ordre étaient pris au dépourvu. Mais alors que le Fantôme allait répondre à la question insensée de son vis-à-vis, les carreaux commencèrent à pleuvoir. Les flèches leur répondirent alors que tout le monde s’efforçait d’éviter les salves mortelles.

L’ancien Passeur d’Étoiles se jeta sur la gauche puis roula jusqu'à atteindre une colonne derrière laquelle il put se protéger. Un fracas lui fit tourner la tête en retrait. L’un des siens avait été transpercé par un carreau et planté contre le mur de pierre duquel ils avaient débarqué. En face, Maegon, Azämi et les deux archers constatèrent à leur tour les dégâts de ces armes.

- Bordel.

Il ne s’entendit même pas prononcé ce juron sous le bruit des tirs et des cris des otages.

- Comme d'habitude, Fantôme, l'Arnor a du retard quand il s'agit de sauver ses enfants…

Les mots de Poppea résonnèrent entre les oreilles du khandéen. Puis il vit cette jeune fille s’avancer vers eux, la peur dessinée sur son visage blême. Elle était trempée de la tête au pied. Une odeur singulière se dégageait d’elle. Sirion eut peur de comprendre.

- Regarde ses yeux, Fantôme ! Regarde les yeux de cette enfant du royaume… Regarde sa terreur ! Elle me rappelle la princesse Ordenia. Les mêmes larmes… la même expression sur le visage… Où étiez-vous alors ? Où étiez-vous lorsque j'ai tranché la gorge des enfants d'Aldarion ? Où étais-tu, Fantôme !?

La sœur du roi l’avait prévenu. Il en avait déjà eu vent. Mais l’intéressé venait de lui confirmer de sa propre bouche ses crimes. Où était-il ? Il repensa à Dol Guldur, la mine du Gondor, Vieille-Tombe. Ses pas l’avaient mené toujours plus loin de son royaume pour abattre la menace de l’Ordre, jusqu’à y parvenir enfin à l’autre bout du monde. Mais n’en était-ce pas moins son devoir de protéger les héritiers d’Aldarion ? N’était-ce pas moins sa faute s’ils étaient morts ? Sirion n’avait jamais pris le temps d’y songer.

Mais le passé était derrière eux. La guerre contre la couronne de fer avait fait de nombreuses victimes et à ce terrible jeu mortel, les enfants n’avaient pas été épargnés.

- Si tu ne peux pas sauver cette fille, Fantôme, à quoi bon continuer ? Elle est comme Ordenia. A quoi bon tuer et tuer encore, si cela n'a aucun but… ? Tu peux me tuer, Fantôme. Tu peux tous nous tuer… Mais en définitive, si tu n'épargnes pas cette vie, tu ne vaudras pas mieux qu'un vulgaire assassin. Une bête de guerre avide de sang… Tu ne vaudras pas mieux que ces misérables de l'Ordre de la Couronne de Fer, en définitive.

Madhel était une vipère et ses paroles n’étaient que du poison. Mais Sirion n’était pas homme à qui l’on pouvait faire avaler de telles couleuvres. De sa cachette, le Fantôme observa l’ancien tribun déposer une bougie puis enflammer son carreau. Il enserra la poignée de sa propre arbalète, prêt à tirer. Mais deux sédéistes qui le visaient l’empêchaient toute envolée héroïque.

- Comment t'appelles-tu, ma fille ?

Cet idiot allait bel et bien le faire…

- Arrête Madhel ! Si tu fais ça, il n’y aura plus de retour possible !
- Ordenia ! Je m'appelle Ordenia ! Pitié aidez-moi !


Puis le traître à son royaume se releva, visa minutieusement sa cible, un sourire mauvais sur le visage…

Et appuya sur la détente.

Les flammes embrasèrent la jeune femme en moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire. Ses cris de souffrance auraient glacé le sang de bon nombre de gens mais les combattants se trouvant dans la pièce étaient tout sauf des enfants de chœur. Le feu et la mort faisaient partie de leur quotidien.

Le brasier incandescent se refléta dans les yeux noirs du Fantôme. Il contemplait cette femme en train de brûler sous ses yeux comme une torche consumée par les flammes. Ce feu lui rappela une terrible nuit. La chaleur, les hurlements, l’endroit confiné, tout y était. Mais bien vite, Sirion dut sortir de sa torpeur car déjà les hommes de Madhel se ruaient vers eux. Une dizaine d’hommes armés jusqu’aux dents et qui avaient faim de mort. Ils étaient tels des bêtes acculées dans leur terrier. Elles ne pouvaient plus reculer et fonçaient donc tête baissée vers ceux qui leur promettaient de mettre un point final à leur existence.  

Sirion leva Nerthag et s’avança vers le premier d’entre eux. Par chance, un carreau d’arbalète qui lui était destiné frôla son crâne et vînt se planter dans le mur derrière lui. Il engagea le combat avec plus de prudence, un œil toujours tourné vers les tireurs. Maegon et les autres firent de même. L’un des archers continua ses tirs en direction des arbalétriers ennemis avant de rapidement reprendre sa lame. Les hommes de Madhel étaient trop nombreux que pour se priver d’une épée.

L’adversaire du Fantôme était rapide, petit et coriace. Ils échangèrent plusieurs attaques sans jamais prendre l’avantage sur l’autre. L’arbalète de Sirion l’empêchait d’employer Nerthag à sa juste valeur. D’une main, il était un assez bon bretteur que pour maîtriser son ennemi sans pouvoir aller réellement plus loin. Son esprit lui remémora son duel face à Gallen. Un guerrier d’un tout autre niveau. Pourtant, sa force n’était pas suffisante pour venir à bout de ce sbire. Il devait faire appel à la ruse.

Au même instant, Sirion entraperçut Madhel le fixer. L’ancien tribun le jaugea avant de se diriger vers une fenêtre. Le félon prenait la fuite. Non, pas la fuite. Son regard dégageait une certaine confiance. Avait-il un plan ? Son échange insistant avec lui en disait long. Suis-moi… lançait-il.

Puis Madhel enfui, son attention se reporta sur le seul et unique homme servant de rempart face aux renforts de Laerte. Sirion le savait. Si cette porte ne s’ouvrait pas, leur virée nocturne allait tourner au désastre. Il fallait agir et vite. C’est là qu’il croisa le regard d’Azämi.


Et de deux.

C’était déjà le deuxième des sbires de Madhel qu’Azämi venait d’occire. Sa vitesse et sa rage faisaient de la khandéenne une guerrière redoutable. Aucun des traîtres leur faisant face ne pouvait rivaliser avec elle. Face à ces soldats fatigués, elle n’avait aucun mal à exécuter ses passes et à les éliminer un à un. Les marques peintes sur son visage rendaient ses traits plus durs et son regard plus pénétrant encore. Malgré son expatriation, la jeune combattante gardait les rituels ancestraux de son clan. Elle était sans aucun doute le membre de la Rose Noire la plus déterminée et la plus zélée dans son rôle.  

La compatriote de Sirion remarqua à son tour l’homme seul qui protégeait l’entrée. Sa vie était la barrière entre la réussite et l’échec de leur mission. Le fil sur lequel elle tenait devait donc être tranché.

Azämi aperçut Sirion en difficulté. Ce dernier scrutait lui aussi cette opportunité. Mais son opposant ne le laisserait pas passer…

L’action était risquée. Il ne devait pas se louper. Au moindre faux mouvement, la lame de son adversaire se ferait une joie de l’embrocher. Vitesse et précision. Azämi était à l’affût. Son ennemi reprit son souffle entre deux attaques. C’était le moment !

En un éclair, Sirion lança son arbalète dans les airs, par-dessus le sbire de Madhel. À la réception, Azämi se jeta en avant pour récupérer l’arme fétiche. Elle se tourna vers la porte dans sa chute, puis une fois allongée au sol elle prit le temps de viser la porte…

Le vis-à-vis du Fantôme avait suivi du regard l’arbalète avant de se souvenir qui il devait affronter. Il se retourna, leva son épée mais l’ombre du khandéen était déjà sur lui. Une brûlure intense le saisit aussitôt au thorax. Son regard se baissa jusqu’à entrevoir une lame noire qui perforait sa chair et ses organes. Du sang commença à jaillir de sa bouche, un fourmillement traversa tout son corps. Mais la folie qui avait gagné tous les zélotes ne l’avait pas épargné. D’un geste vif, l’homme agrippa Sirion d’une main avant de se saisir de l’autre une dague rangée dans son dos. Il emporterait le Fantôme dans sa tombe.

Mais l’agent d’Aldarion était un guerrier prévoyant. Lui aussi avait une dague et ses réflexes étaient meilleurs que les siens. Encore plus en cet instant. Le coup fut rapide et sans fioriture. Le geste était précis et assuré. La lame vînt s’enfoncer dans la tempe du sédéiste jusqu’à la garde, coupant court au combat. Ces hommes n’étaient plus que des bêtes enragées, les blesser ne suffisait plus. Le seul remède était la mort. Au fil des mois et de sa vendetta, Sirion l’avait compris.

À l’autre bout de la salle, un fracas terrible retentit. La porte massive éclata en d’innombrables morceaux de bois, recouvrant au passage le cadavre chaud du dernier rempart humain criblé d’un carreau. Azämi avait accompli sa besogne. Laerte et les siens déboulaient à présent dans ce qui s’était mué en champ de bataille. Sirion remarqua son arbalète par terre, abandonnée à son sort. Il chercha sa compatriote des yeux. Juste à temps, il vit Azämi disparaître de l’autre côté de la fenêtre. Le Fantôme n’était pas le seul à vouloir poursuivre Madhel…

Le reste des hommes du tribun allait être bien occupé avec la Rose Blanche de Laerte. Ibn-Lahad savait que le capitaine ne laisserait aucun survivant. Il l’avait sélectionné dans ce seul but. Il se lança donc sans scrupules vers la fenêtre, après avoir remis un carreau dans son arme et se dirigea vers ce qui allait être un tournant dans cette nuit sanglante.

Azämi l’avait repéré. Elle avait vu cette crapule enjamber le parapet. Elle l’avait vu fuir comme un lâche, après avoir trahi son propre pays, voilà qu’il fuyait encore face à son destin. Madhel allait payer. La tête dehors, elle sentit aussitôt le vent qui s’était levé sur le manoir. Le ciel s’était encore obscurci, annonçant un orage imminent. L’air était lourd et pesant. Azämi repéra sur le côté le seul passage par lequel le félon avait pu passer. Le tribun était sur le toit. Cela ne faisait aucun doute. Elle allait le coincer comme un rat.  

Usant de toute son agilité, elle atteignit rapidement le toit. Elle posa le pied sur la pierre froide au même instant où un éclair zébra le ciel. Elle dominait l’endroit où se trouvait Madhel, en contrebas dans une petite cour discrète. Le scélérat était immobile. Qu’attendait-il ?

Puis le tonnerre gronda, semblant déchirer les cieux obscurs.

Le doigt de Madhel pressa la détente.

Un nouvel éclair au-dessus de leurs têtes.

Une douleur foudroyante.

Sans comprendre, Azämi sentit son corps comme happé vers l’arrière, aspiré par le vide qu’elle venait de braver en escaladant la paroi. Puis le froid. Un froid terrible et intérieur. Le poids de son corps qui s’envole. Légère, légère comme une plume qu’elle était à présent. Et enfin, ses pieds décollèrent du sol.

La chute fut lente. Elle repensa à ses parents, elle repensa à son clan, à son exode vers l’Arnor. Elle repensa à Sirion Ibn-Lahad qui l’avait recueilli et dont elle avait fini par tomber éperdument amoureuse. Elle se remémora leurs quelques nuits ensemble. Elle se rappela tous les souvenirs bons et mauvais qu’elle avait pu traverser.

Sirion.

Azämi aurait tué n’importe qui pour cet homme.  

Enfin, elle ressentit la douleur. Le choc avait été tel qu’il lui avait fallu plusieurs secondes avant de la ressentir. Elle dégringolait déjà dans le vide, enveloppée par sa cape noire se débattant dans les airs. Elle vit la lune à travers les nuages rétrécir peu à peu et sa vitesse s’accroître. Une larme perla au coin de ses yeux avant de s’échapper au-dessus d’elle.

- Sirion…  

Le murmure fut comme un cri d’appel. Ibn-Lahad était sur le point d’entamer son ascension lorsqu’il entendit la corde de l’arbalète claquer. Puis le bruissement d’une cape lestée tombant à pic lui fit quitter le mur du regard pour contempler l’œuvre de Madhel.

La voix douce d’Azämi passa sur le guerrier comme un baume de douleur sur sa peau. Il la vit passer devant ses yeux. Sa chevelure noire ondulant au gré du vent et de sa chute.

Le Fantôme sentit une goutte d’eau effleurer son visage. Une goutte ? Ou une larme ? Face à lui, il n’y avait plus que le vide. Azämi disparut dans l’obscurité des profondeurs au pied du manoir. Le tonnerre masqua le choc final comme pour éviter au khandéen d’en deviner davantage. L’orage faisait preuve de décence.

Une boule traversa le corps du Maître de la Garde, surgie du plus profond de son être. Sans s’en apercevoir, Sirion se retrouva sur le toit. L’arbalète au poing dirigée vers le félon Madhel. Il sauta dans la cour pour se retrouver à quelques pas seulement de l’ancien dignitaire.  

- Encore une que tu n'as pas pu sauver, Fantôme… Tu sais que je ne me rendrai jamais… Le cercle est la vie, le crâne est la mort.

Encore ce foutu proverbe. Jamais auparavant il ne l’avait entendu dans la bouche d’un sédéiste de l’Ordre. Son bras tenant l’arbalète tremblait d’excitation. Il avait l’opportunité d’en finir, là tout de suite. L’index n’avait qu’à s’appuyer sur le bout de métal retenant la corde bandée. Pourtant il hésitait. Sirion se trouvait face à l’un des derniers représentants de la Couronne de Fer. Il était à deux doigts d’éliminer la dernière poche de résistance d’Arnor.

Et il hésitait.

Si sa vendetta était un repas, Madhel en était le dessert. Et jusque-là, il avait un goût de rance. Le visage d’Azämi flottait encore dans son esprit. Inlassablement. Un carreau en plein cœur ne lui aurait pas rendu justice. Mais Sirion pressa la détente.  

Le projectile fusa dans l’air obscur et vînt caresser la joue du tribun avant de disparaître dans la nuit. Cette estafilade devait sonner comme un avant-goût de ce qui l’attendait. Puis l’arbalète fut jetée au sol. Pendant ce temps, la pluie commença à tomber sur les deux combattants.  

- Tu devrais me tuer, Fantôme… Tue-moi sur-le-champ, sinon c'est moi qui te tuerai. Comme j'ai tué Ordenia… comme j'ai tué Neolias… Le crâne… Le crâne est la mort… Le crâne est la mort… Fantôme, tu dois comprendre… Je pourrais tuer encore… la reine Dinaelin… Poppea de Fornost… Le crâne est la mort… Le crâne est la mort… Fantôme, tu ne comprends pas… le crâne est la mort. Il est la mort, et le cercle… ah le cercle…

Ibn-Lahad referma sa main autour de sa garde.

- Le cercle, Fantôme… est la vie…

Le choc entre les lames fit écho au grondement au-dessus de leurs têtes. Sirion et Madhel échangèrent plusieurs coups sans prendre l’ascendant sur l’autre. Un pas en avant, un autre en arrière. Comme pour se jauger. Madhel tournait autour du Fantôme, immobile, attendant le bon moment pour frapper.

- Tu ne promets de tuer que des femmes ou des enfants. Ton cercle et ton crâne ne sont que des illusions derrière lesquelles tu te caches pour commettre tes forfaits.

L’ancien tribun chargea une nouvelle fois, frappant de taille. Sirion para sans difficulté son attaque et lança une contre-offensive sur la droite de Madhel, lequel eut toutes les peines du monde à protéger son flanc. Une grimace à moitié dissimulée apparut sur son visage au moment de bouger son épaule pour parer le coup. Le regard de Sirion se fronça.

Le combat continua ainsi un bon moment. Le duel auquel les deux bretteurs se livraient s’intensifia à chaque attaque. Madhel, blessé, parvenait à contenir les offensives du khandéen grâce à sa longue expérience. Sirion, en pleine possession de ses moyens, s’employait à user son adversaire. Il se savait inférieur en technique. Pourtant il maîtrisait parfaitement ce combat.

- Tes menaces sont inutiles. Tu ne sais pas par où je suis passé pour arriver jusqu’à toi. J’ai affronté les flammes et la mort, j’ai occis Balthazar le Noir, j’ai affronté l’Orchâl de la Couronne de Fer. Il n’y a rien que tu puisses faire pour m’atteindre.

Azämi.

C’était la goutte d’eau au milieu du torrent coulant dans ses veines.

- Une dernière chose...

Il dut esquiver une nouvelle attaque plus fourbe de son ennemi. Il se baissa pour éviter sa lame puis fonça sur lui, le frappant à l’œil de son poing ferme. Madhel tituba en arrière et dut se raccrocher à une paroi pour ne pas choir. L’arnorien voulut fondre une nouvelle fois sur Sirion mais Ibn-Lahad s’écarta à temps et entailla la cuisse gauche du tribun, qui dut poser genou à terre.

- Tu parles beaucoup trop.
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Ryad Assad
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Mer 3 Oct 2018 - 21:39
Un genou au sol.

La respiration haletante.

Le sang. Poisseux. Collant. Presque irréel.

Le combat était perdu. Madhel l'avait su dès le premier coup. Il l'avait su depuis toujours. Lorsque les hommes du Fantôme avaient fait leur apparition, lorsque le combat avait éclaté dans la grande salle… il avait compris qu'il ne s'en sortirait pas. Il pouvait fuir, il pouvait continuer à s'échapper, mais quelque chose en lui l'en avait empêché. Une forme de lassitude, de sérénité aussi. Il était en paix avec lui-même. Sa tentative pour tuer son adversaire avait échoué lamentablement : il s'était trompé de cible, comme un vulgaire amateur. Il avait tué le mauvais fantôme… et pourtant il espérait que cela ferait souffrir l'homme qui se tenait en face de lui. Il espérait que cela le déchirerait de l'intérieur, qu'il sentirait la peine et la culpabilité ronger chaque parcelle de son âme jusqu'à ce qu'il rendît son dernier soupir.

Hélas, le Fantôme n'avait pas laissé cette mort l'atteindre.

Madhel avait perdu.

Il avait lutté de toutes ses forces, cherchant à compenser la blessure à son épaule que lui avait laissée une flèche ennemie… le souvenir pénible du jour heureux où il avait tranché la gorge aux héritiers royaux. Les enfants d'Aldarion, morts entre ses griffes. Cela demeurerait à jamais son plus grand accomplissement, et personne n'oublierait son geste. Personne n'oublierait qu'il avait réussi, là où tous avaient échoué. Un sourire de satisfaction était passé sur son visage, éclipsant pour un temps le rictus de douleur qu'il affichait alors que son épée paraît avec de moins en moins d'aisance les assauts de la lame acérée du Fantôme. L'envoyé du roi, l'émissaire de la mort, ne retenait pas ses coups. Il frappait sans faillir, dominant ce combat sans paraître jamais en difficulté. Il contrôlait la situation, et attendait simplement l'heure de la mise à mort.

Sur ce toit, isolés, ils étaient à la merci des éléments. Le tonnerre au-dessus de leurs têtes donnait un écho épique aux coups qu'ils s'échangeaient, comme si leur passe d'armes était celle des Valar eux-mêmes. D'estoc et de taille, une parade habile et une riposte vive. Madhel n'était pas un mauvais bretteur, et au maximum de ses capacités il aurait sans doute pu poser des problèmes à son adversaire.

Mais pas aujourd'hui.

Pas alors qu'on entendait dans la voix du fidèle d'Aldarion une telle détermination et un tel mépris. Il insultait le Cercle et le Crâne. Blasphémateur. Il cherchait à le provoquer, à le déstabiliser, et Madhel en faisait de même… comme si les mots pouvaient trouver une faille que sa lame ne créerait jamais. Il bougeait moins vite, réagissait avec retard, et ses tentatives maladroites étaient anticipées et neutralisées par le calme et l'expérience du Fantôme. L'assassin comprit pourquoi on le surnommait ainsi : il y avait chez lui quelque chose d'insaisissable et d'effrayant. Pas seulement dans sa façon de se mouvoir, mais aussi dans sa façon de garder son calme, de demeurer cette force implacable et effrayante. Un être hors du monde qui revenait pour hanter les vivants, sans se laisser influencer par leurs suppliques, leurs menaces ou leurs bravades.

Madhel songea alors qu'il aurait aimé travailler avec un tel guerrier.

Tuer à ses côtés.

Il n'en aurait jamais l'occasion, mais il était heureux de pouvoir voir de ses propres yeux ce guerrier sans merci. Il avait raison… il avait tué Balthazar le Noir, que beaucoup considéraient comme un des plus grands champions de l'Ordre. Il avait croisé le fer avec l'Orchâl lui-même, dont les rumeurs disaient qu'il était invincible. Ce Fantôme avait accompli des exploits qui dépassaient ceux du commun des mortels, et Madhel était honoré d'être achevé par un tel adversaire.

Un genou à terre.

Il garda la tête baissée, signe de soumission et d'acceptation. Son sort était scellé. La blessure n'était pas grave en elle-même, mais suffisamment handicapante pour qu'il ne fût pas en mesure de se relever, et encore moins se battre. Sa main, refermée sur la plaie, était déjà couverte du sang qui coulait abondamment sur le sol.

- Je parle, Fantôme… Trop peut-être… Mais tu n'entends pas.

L'assassin sourit pour lui-même. D'un geste, il jeta son épée au loin, comme s'il s'agissait d'un outil inutile. Il n'en avait effectivement plus besoin, désormais. Sa langue était sa meilleure arme. Levant finalement les yeux vers son opposant, il le fixa intensément :

- Tu n'entends pas… Tu ne vois pas… Mais j'ai vu, moi. J'ai vu…

Il partit d'un rire où perçaient des accents de folie :

- J'ai vu l'avenir, Fantôme… Je sais tout… Nous savons tout… Il sait tout… Et il me l'a montré. Dans mes rêves… Dans mes rêves, oui…

Il marqua une pause, et ferma les yeux comme s'il puisait dans ses souvenirs. Comme s'il se remémorait une scène à laquelle il avait assisté. Comme s'il voulait dépeindre un tableau fidèle à son adversaire avant de rendre l'âme. Sa voix avait changé. Son ton aussi. Et le tonnerre qui grondait au loin donnait à sa prophétie une coloration menaçante :

- La paix est une mère sans enfants…
Le courage, un père absent…
Et le brave ignore qu'il est aveugle.
Alors la tête tombera, et on verra le silence,
Une nuit sans lune, et les oiseaux du malheur.
Le frère poignarde le frère,
Car l'héritage ne peut être partagé…
Le jeune terrasse l'ancien,
Et de nouveau, le cycle perpétuel…
L'aîné mourra par le poison,
Le cadet par l'épée.
Les secrets du passé, exhumés.
Les artefacts perdus, retrouvés.
Mensonges et vérités, oubliés.
Et au sommet…


De l'index de sa main droite, il se mit à tracer la forme d'un cercle sur le sol :

- Le cercle…

Puis, de sa main gauche ensanglantée, il passa ses doigts sur son visage, se griffant comme s'il souhaitait arracher sa peau.

- Le crâne…

Il eut un sourire, alors que ses traits couverts de son propre sang étaient illuminés par un éclair qui s'était probablement abattu plus loin. Un éclair qui avait également révélé le poignard qui venait d'apparaître dans sa main.

Madhel se redressa malgré la douleur.

La main serrée sur le manche de son arme.

- Bientôt, Fantôme, tu comprendras… Adieu…

Et sans rien ajouter, il se jeta sur le chef de la Rose Noire en visant sa gorge. L'un des deux trouverait la mort dans ce dernier assaut désespéré.


Membre des Orange Brothers aka The Bad Cop

"Il n'y a pas pire tyrannie que celle qui se cache sous l'étendard de la Justice"

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Sirion Ibn-Lahad
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Lun 15 Oct 2018 - 15:13
L’instant fatidique. Une nouvelle fois, le Fantôme avait à ses pieds un survivant de l’Ordre. Tous ceux qu’il avait mis à genoux se rappelèrent à son bon souvenir. Les visages de ses victimes erraient dans son esprit, toujours plus nombreux. Chaque nouvelle tête venant s’ajouter à une liste devenue bien longue, avec en tête, le crâne imberbe et ravagé de Balthazar. Son rire terrifiant le hantait dans ses cauchemars.

Chaque nuit, Sirion revoyait toutes ses victimes. Celles lors de la guerre, mais surtout celles des derniers mois. La mort de l’Orchâl avait sonné le glas de l’Ordre, de la guerre et annoncé la paix pour les Peuples Libres. Mais pas pour lui. L’Ordre avait perdu sa tête et son état-major mais quelques sbires résistaient, persistaient, survivaient. Il était hors de question de les laisser vivre.

La Terre du Milieu se remettrait de ses maux, avec du temps. Ibn-Lahad, lui, doutait de sa propre guérison.

Madhel était à ses pieds, comme un insecte près de se faire écraser. Sirion n’avait qu’à lever sa botte et à mettre un terme à cette vendetta qui le dévorait de l’intérieur. Mais le sédéiste qu’il avait aujourd’hui face à lui, n’était pas comme les autres. La mort imminente avait ce don rare de dévoiler la personnalité profonde et authentique de chacun. Au fil des mois et des exécutions, les caractères des rescapés de l’Ordre se succédaient comme des répliques, des copies. Souvent le même refrain, la haine, la colère crachées au visage du Fantôme et des Peuples Libres, puis les nerfs qui lâchent, l’incrédulité, et la douloureuse vérité : la Couronne de Fer s’était effondrée et aujourd'hui, c’était leur tour. L’angoisse, la panique et la peur s’emparaient toujours des condamnés à mort. À l’approche de la sentence, certains étaient prêts à vendre leurs enfants, leur famille, leurs biens, pour vivre. Pour survivre.

Mais à chaque fois, leur sort était déjà scellé. Aucune pitié. Aucune hésitation. Ces hommes et ces femmes avaient choisi leur camp. Ils étaient responsables de leur destin. Sirion se muait alors juge, juré et bourreau. Une justice rapide et expéditive. Aucun long discours, aucun faux semblant. Ibn-Lahad n’était pas un politicien, ni un diplomate. C’était un tueur qui avait grandi en côtoyant la mort. Pendant des années, il avait maintenu cette nature terrible loin, enfermée dans les tréfonds de son âme. Mais le monde et la guerre avaient extirpé cette noirceur de son être pour l’exposer au grand jour. L’Ordre de la Couronne de Fer était son géniteur. Un père mauvais et cruel. Et aujourd’hui, le fils tuait son paternel.

Les paroles de Madhel étaient incompréhensibles.

L’assassin des héritiers ne le supplierait pas. Il était un homme de guerre, un homme du nord. Il savait ce qui l’attendait.

- La paix est une mère sans enfants…
Le courage, un père absent…
Et le brave ignore qu'il est aveugle.
Alors la tête tombera, et on verra le silence,
Une nuit sans lune, et les oiseaux du malheur.
Le frère poignarde le frère,
Car l'héritage ne peut être partagé…
Le jeune terrasse l'ancien,
Et de nouveau, le cycle perpétuel…
L'aîné mourra par le poison,
Le cadet par l'épée.
Les secrets du passé, exhumés.
Les artefacts perdus, retrouvés.
Mensonges et vérités, oubliés.
Et au sommet…
Le Cercle…
Le Crâne…


Un éclair transperça le ciel nocturne. Puis une seconde lueur, à ses pieds, dans la main de son ennemi. Une dague.

- Bientôt, Fantôme, tu comprendras… Adieu…

Un dernier sursaut, un bras qui se lève, le tonnerre qui gronde. Le ciel comme un complice sournois se met à cribler sa robe de foudres. Un vacarme assourdissant enveloppe le château et les duellistes. Tout n’est que noir et blanc, tout va très vite.

Puis le silence.

Un gémissement grinçant.

Sirion et Madhel échangèrent un regard qui sembla durer un Âge. Leurs visages n’étaient qu’à quelques centimètres l’un de l’autre. Les yeux de l’ancien tribun tremblaient au milieu de leurs orbites. Ses pupilles se dilatèrent comme une onde sur l’eau. Puis du sang se mit à couler au coin de ses lèvres.

La main ensanglantée de Madhel tenait maladroitement celle de Sirion, elle-même maintenant avec force le bras armé du traître sous son menton. Ibn-Lahad n’avait eu aucun mal à dévier le coup de son opposant et à retourner son arme contre sa poitrine.

Le Fantôme garda près de lui Madhel. Il contemplait ce corps que la vie abandonnait. Ses traits se raidirent mais derrière le masque de sang, un sourire mauvais se grava à jamais sur son visage.

Et de reculer pour laisser le corps de son ennemi s’effondrer.

***



- Le soleil se lève…

La voix de Maegon retentit dans la petite cour du manoir. Les hommes des deux Roses s’étaient rassemblés en cercle autour d’un bûcher. Les dépouilles de leurs compagnons d’armes tombés durant la nuit étaient allongées en ligne. Près de la structure en bois, Maegon se recueillait, une torche à la main. Il connaissait tous ceux qui avaient donné leur vie, il avait bu, festoyé, ri avec nombre d’entre eux. En tant que bras droit du Fantôme, Maegon avait un rôle primordial dans la cohésion de la Rose Noire. Ses qualités humaines et son sens de l’honneur étaient respectés par tous les membres. Aujourd’hui, il resterait fidèle à ses principes et rendrait hommage à ces soldats, ces amis, ces frères et ces sœurs.

- Puissiez-vous trouver la paix dans le repos éternel.

Le guerrier posa délicatement la torche enflammée contre le bois sec. Une larme coula le long de sa joue. Maegon fit quelques pas en arrière et s’inclina respectueusement devant le brasier. Puis il retourna auprès du reste de la Garde. Un rapide coup d’œil derrière eux lui permit de remarquer Sirion. Le Maître de la Rose s’était mis en retrait, devant le mur d’enceinte. Emmitouflé dans sa cape de voyage, il scrutait ce torrent de flammes dévorer ses hommes.

Et Azämi.



Quelques heures auparavant, lorsque la bataille avait pris fin et que l’orage était passé, le moment était venu de faire le compte. Les hommes de Madhel avaient de terribles adversaires. Si l’embuscade initiale avait été menée de main de maître en ne déplorant aucune victime, le combat final dans la grande salle fut un vrai bain de sang. La Rose perdit plusieurs de ses Épines avant que les derniers coups d’épée ne soient donnés.

Après la mort de Madhel, Sirion avait ramassé son arbalète avant de redescendre dans la cour. Azämi était là, allongé contre la terre battue encore humide. L’une de ses jambes avait été déformée par la chute. Et bien qu’une mare de sang l’enveloppait, son visage pâle resplendissait d’une beauté singulière.

En voyant son corps inanimé, Ibn-Lahad sentit une vague de chaleur monter en lui. Ses lèvres se mirent à trembler, tout comme ses mains recouvertes de sang qui n’était pas le sien. Le contrecoup était brutal. Une brûlure intense s’empara de sa cuisse. Une vieille blessure se réveilla. C’était comme si la lame du roi Hogorwen transperçant sa jambe à Dol Guldur réapparaissait dans sa chair.

Il s’écarta du corps de son amante et s’appuya contre un mur, essoufflé. Son corps usé et las lui hurlait d’arrêter tout cela.

Maintenant qu’elle était avalée par les flammes, Sirion s’évertuait à faire le tri dans ses pensées. Une ombre passa près de lui. Son odeur âcre parlait pour lui.

- Je me félicite de vous avoir donné l’emplacement de mon passage secret. Vous et vos hommes avez fait un travail remarquable cette nuit.

Alors que Péocle essayait de s’attirer les bonnes grâces du Maître de la Garde, le capitaine Laerte et deux de ses roses blanches s’avancèrent dans leur direction.

- Je parlerai de vous au Sénat, seigneur Ibn-Lahad. Vos faits d’armes vous porteront loin !

Sans dénier lui offrir un regard, Sirion lui répondit d’un ton las et cynique.

- Vous m’en voyez flatté sénateur. Être recommandé par un politicien tel que vous…

Péocle fit une moue dubitative. Et alors qu’il comprenait, des mains enserrèrent ses bras menus. Laerte s’approcha du sénateur.


- Sénateur Péocle, au nom du roi Tar-Aldarion, je vous arrête. Vous êtes accusé de trahison envers la couronne d’Arnor, de complicité de meurtres,…
- Mais enfin, comment osez-vous ?! Je suis un représentant du peuple d’Arn…
- LA FERME !


Le hurlement du Maître de la Rose résonna dans toute la cour, attirant tous les regards sur eux. Sirion passa devant Laerte et attrapa la gorge de Péocle sans aucune précaution.

- Par votre faute, des hommes et des femmes sont morts cette nuit ! Par votre faute, les héritiers du royaume ont été tués ! Par votre faute !

Le visage de Péocle devînt vite écarlate, les veines de son front gonflaient à mesure que les doigts de Sirion se resserraient autour de son cou. Ses yeux se révulsèrent. Jusqu’à ce que le Fantôme ne le relâche.

Maegon s’était avancé jusqu’à la scène. Il regardait son supérieur tristement. L’heure du deuil était venue, chacun le vivant différemment. Laerte laissa passer quelques secondes avant d’ordonner à ses hommes d’éloigner le sénateur. Rytep, le garde du corps de Péocle n’avait rien osé dire ni faire. Il se contenta de suivre son seigneur sans mot dire.

Peu à peu, la cour se vida. Les hommes retournant à leurs montures et préparant le départ vers Annùminas évacuèrent l’endroit pour ne laisser que deux hommes : Sirion et Maegon.

Tous deux étaient restés là, à contempler le feu s’éteindre sans prononcer un mot. Les deux hommes s’appréciaient beaucoup et n’avaient pas besoin d’ouvrir la bouche pour se comprendre. Maegon était comme un second frère pour Sirion.

- Elle a fait ce qu’elle pensait juste, souffla-t-il.

Une brise souleva les cendres devant eux.

- Ce carreau m’était destiné. Je devrais être à sa place.

Maegon posa sa main sur l’épaule de son chef.

- Malheureusement pour elle, oui…

Le hennissement des chevaux à l’extérieur de l’enceinte se répercuta contre les murs jusqu’aux deux hommes. Le lieutenant du Fantôme commença à avancer vers la grande porte. Le départ était pour bientôt.

- Mais heureusement pour l’Arnor, ce n’est pas le cas.
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