Il est encore temps d'implorer le pardon de Melkor

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Mardil
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Il est encore temps d'implorer le pardon de Melkor EmptyDim 21 Juin 2015 - 11:48
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L’intérieur de la demeure des Ursal était des plus coquet. Partout où son regard se posait, Tagif ne voyait que tapis de qualité et meubles qui témoignaient d’un goût exquis sans pour autant être ostentatoire. La famille faisait parti des riches marchands d’Albyor même si leurs rentrées d’argent ne venaient pas du commerce des esclaves mais de celui des chevaux. Le patriarche de la famille était marginalisé car il avait passé plusieurs années au Rohan et qu’il avait même épousé une étrangère. Cependant leurs chevaux étaient les meilleurs de la région, voire même de Rhûn. Ils avaient croisé les destriers qu’ils avaient ramenés du Rohan avec la race que l’on trouvait habituellement à Albyor. Le résultat était plus que prometteur et les plus fortunés étaient prêts à débourser beaucoup d’argent pour obtenir l’un de leurs chevaux.

Fjara, leur fille et l’une des meilleures amies de Tagif, était d’ailleurs née au Rohan. Tagif savait bien que Oreg, son époux, désapprouvait ses visites à Fjara mais elle n’en avait cure. Cela faisait longtemps qu’elle n’éprouvait plus pour lui qu’une profonde lassitude pas totalement exempte d’une certaine tendresse. Il était un homme doux et gentil (certaines mauvaises langues auraient dit un peu simple) mais la seule chose qui l’intéressait vraiment (et pour laquelle il avait du talent) était l’administration des mines d’or dont il avait la charge.

Enfin, elle devrait s’estimer satisfaite. Il était aussi un bon père et il lui laissait beaucoup de libertés. Comme elle avait tendance à s’ennuyer dans leur propriété et qu’Oreg ne pouvait pas s’absenter bien longtemps (étant le chef du clan), elle avait la possibilité de se rendre régulièrement à Albyor, qui n’était qu’à deux jours de leur domaine. Elle en profitait, non seulement pour voir ses amies telle Fjara mais aussi pour rendre visite à son grand-père, qui n’était autre que le gouverneur de la cité. Ses propres parents étaient morts alors qu’elle était encore jeune et le vieil homme l’avait pratiquement élevée. Elle avait beaucoup de tendresse pour lui et tenait à lui rendre visite aussi souvent qu’elle le pouvait (et lui amener ses arrières petits enfants par la même occasion).

Cette fois-ci, seuls son mari et elle avaient fait le déplacement, laissant leurs deux enfants à leurs précepteurs et sous la surveillance de leur oncle, Phidrû, le frère cadet d’Oreg qui gérait aussi les affaires courantes du clan au nom de son frère. Oreg devait négocier un gros contrat dans la cité et Tagif avait décidé d’aller rendre visite à sa vieille amie. Une légère odeur d’encens flottait dans l’air, provenant d’un autel situé dans un angle de la pièce. Elle ne reconnut pas la divinité dont la statuette ornait l’autel. Ce n’était pas lié à un culte régional, de cela elle était sure. Et, bien entendu, il ne s’agissait pas non plus du culte melkorite.

Repérant son regard en coin, Fjara décida d’éclairer sa lanterne.

- C’est Yavanna, la déesse de toutes les choses vivantes. J’espère pouvoir concevoir un enfant bientôt.

- Et tu penses que tes prières vont te rendre plus fertile ?


Tagif ne faisait pas mystère de son incrédulité. Si, en public, elle se conformait aux rites mekorites d’usage, elle ne pensait pas qu’une quelconque divinité existât. Pour elle, ce n’était qu’une façon qu’avaient les gens de se dédouaner lorsque les choses ne se passaient pas comme ils le voulaient. Il était plus facile de prier que de faire en sorte de s’en sortir par soi-même. Elle partageait en cela l’avis de sa belle-mère, même si elle préférait éviter les faces à faces avec cette dernière… comme tout un chacun d’ailleurs.

Elle n’avait reçu aucune nouvelle d’Esiria depuis qu’elle s’était rendue au nouvel avant-poste dans le nord du pays. Tagif ne se sentait jamais vraiment rassurée en sa présence mais elle avait une grande admiration pour elle. Elle ne savait pas même si elle l’appréciait mais elle avait confiance en son jugement. Tagif avait toujours été respectée à Albyor, du fait des fonctions qu’occupait son grand-père mais, depuis qu’elle avait épousé Oreg, les gens faisaient tout pour éviter de la contredire. Esiria était bien plus crainte que ne le serait jamais son grand-père, et ce probablement à juste titre. Tagif ne souhaitait pas se mêler de politique et n’avait à cœur que la sécurité et le bien-être de ses enfants. De ce point de vue, en tous cas, son mariage était une réussite.

Elle se rendît compte que son esprit s’était égaré et qu’elle n’avait pas entendu la réponse de son amie. Elle relança la conversation de façon à ce que cette dernière ne remarque rien.

- Et que pense ton mari de cela ?

- Il n’en pense rien comme à son habitude. Ses obligations militaires font qu’il est absent la majeure partie de l’année. Il me reproche de n’avoir toujours pas conçu mais on dirait qu’il ne se rend même pas compte de sa responsabilité dans l’affaire. Comment faire un enfant avec un homme en permanence aux quatre coins du pays ?


Tagif s’apprêtait à répondre lorsque des coups sonores et impatients retentirent contre la porte. Fjara se leva, inquiète devant tant d’impatience, pendant qu’un serviteur se chargeait d’aller ouvrir. Des éclats de voix se firent entendre et, très rapidement, des hommes armés firent irruption dans la pièce. Malgré les protestations des deux femmes, elles furent forcées de se mettre à genoux pendant que la pièce était mise sans dessus dessous. Un homme s’empara de la statue de Yavanna et l’emballa soigneusement, sourd aux insultes que lui lançait Fjara (un langage ne convenant absolument pas à une fille de bonne famille soit dit en passant).

C’est alors qu’un autre homme fît son apparition. Contrairement aux autres, il n’était pas armé mais il portait sur son visage une série de scarifications qui partait de son menton jusqu’au coin de son œil droit. Tagif avait beau n’avoir aucune idée de leur signification, elle n’avait aucun doute sur le fait que l’homme ne pouvait être qu’un prêtre de Melkor. Ce dernier lâcha un bref coup d’œil dans leur direction puis, d’une voix dans laquelle ne transparaissait aucune émotion, déclara :

- Fjara Ursal, vous être condamnée à vous présenter devant la justice de Melkor, Loué soit-Il. Nous, Ogdâr-Sahn, déciderons du sort qu’il vous sera réservé pour avoir renié la seule véritable religion de Rhûn et avoir adoré de fausses idoles. Puissiez-vous trouver grâce auprès du Noir Ennemi.

Fjara était terrorisée et incapable de toute réaction mais Tagif sentit la colère monter en elle devant tant d’inepties.

- Et de quel droit vous croyez-vous autorisé à prendre de telles mesures ? Seule la justice de la Reine et de son représentant, le gouverneur, ont une quelconque valeur à Albyor.

- Et qui croyez-vous être pour me parler de la sorte ?

- Je suis Tagif Sukhbakaara et je vous ordonne de me lâcher immédiatement.


Elle vit tout de suite dans le regard de son interlocuteur qu’il savait qui elle était et son attitude perdit un peu de sa superbe. De toute évidence il était là pour arrêter la fille d’un bourgeois et non une représentante de la plus haute aristocratie du pays. Elle sentit que l’homme qui la retenait au sol lâcha son emprise et elle se remit debout, essayant de paraître plus sure d’elle qu’elle ne l’était en réalité.

- J’accomplis la volonté divine, ma dame. Auriez-vous l’affront de proclamer que la justice des hommes est supérieure à celle de Melkor, Loué soit-Il ?

Tagif sentit soudain que le rapport de force n’était pas à son avantage. Si elle tenait tête à cet homme, elle avait toutes les chances de finir emprisonnée à son tour. Il était plus sage de ne rien faire pour le moment et de faire appel par la suite à son mari et à son grand-père. Le prêtre de Melkor tiendrait sûrement un autre discours en face d’eux. Aussi elle décida de se soumettre, ne serait-ce que provisoirement.

- Loué soit-Il en effet. Puis-je vous demander le châtiment que vous réservez à Fjara Ursal ?

- Seul notre Dieu a le pouvoir de décider du châtiment adéquat. Elle sera présentée devant l’Ogdâr dans une semaine et aura droit à un procès afin de déterminer la sentence la plus adaptée à son impiété.


Tagif aurait encore eu de nombreuses questions à poser mais l’homme fît demi-tour et Fjara fût escortée hors de la luxueuse demeure des Ursal sous le regard impuissant de son amie.

!!!!!!!!!!!!!!

- C’est tout ce que tu as à dire ?

Tagif se retenait pour ne pas sauter à la gorge de son mari. Son manque de réaction la mettait hors d’elle.

- Et que voudrais-tu que je fasse ?

- Un peu de soutien de la part de mon époux ne serait pas de refus pour commencer. Nous ne pouvons pas laisser Fjara être exécutée.

- Tu m’as dit qu’ils prévoyaient un procès, non ?

- Il s’agit des melkorites. Je n’ai que peu de doutes quant à la nature de la sentence qu’ils entendent prononcer. Tu sais aussi bien que moi que ce procès ne sera qu’une mascarade.

- Je t’avais bien dit que tu ne devais pas la fréquenter. Ses opinions religieuses sont presque de notoriété publique. Ce n’est pas bon pour l’image de la famille que tu sois mêlée à tout cela.


Tagif avait bien compris qu’Oreg ne lèverait pas le petit doigt pour aider Fjara et elle suspectait qu’il ne serait pas le seul à agir de la sorte aussi elle opta pour une autre stratégie.

- J’ai été plaquée contre le sol. Ils ont osé lever la main sur ta femme et tu ne comptes même pas laver cet affront ?

- Tu vas bien, non ? Tu n’es pas blessée alors inutile d’en faire toute une histoire. C’est seulement cet illuminé de Jawaharlal qui veut faire son intéressant. On ne parlera plus de cette histoire dans un mois, fais-moi confiance.


C’était dans des instants comme celui-ci que sa patience envers son mari était mise à rude épreuve. Elle l’avait dérangé pendant qu’il faisait les comptes des mines et il ne désirait rien d’autre que de se remettre à son ouvrage. Plus elle le regardait et plus elle voyait un marchand, honnête et prospère soit, mais pas un chef de clan. Une telle insulte aurait due être lavée dans le sang. Tagif n’avait pas le moindre doute quant au fait que si sa belle-mère s’était trouvée à la place de son mari, elle aurait déjà pris des mesures adéquates. Comment était-il possible qu’une telle lionne ait mis au monde un chaton comme Oreg ?

Elle décrocha sa cape du porte manteau et tourna les talons.

- Et où penses-tu donc aller ?

- Je vais rendre visite à mon grand-père si tu n’y vois pas d’inconvénient. Ne m’attends pas pour le diner ce soir.

- Très bien. Pourrais-tu être discrète quand tu rentreras ? Je dois me lever de très bonne heure demain matin.


Tagif se retînt de ne pas le gifler. Elle n’avait de toute façon aucune intention de passer la nuit dans le lit familial ce soir. Elle n’avait pas été si en colère contre lui depuis longtemps. Elle prît donc le chemin de la résidence du gouverneur, espérant que son grand-père se montrerait plus compréhensif que son époux.
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La foule était rassemblée devant l’estrade et la curiosité s’était emparée de chacun. Cela faisait des mois que le sombre bâtiment était en travaux et personne ne savait quelle allait être la fonction de ce nouvel édifice, situé dans la cité haute. En tous cas, ce dernier était massif et d’imposantes colonnes soutenaient un toit en forme de triangle aplati sur le haut. Trois flèches partaient de chaque angle du triangle et s’élevaient vers le ciel. Les badauds s’interrogeaient sur la signification de cette architecture particulière. L’inauguration était prévue pour le jour même et constituait l’attraction majeure de la journée.

L’estrade installée devant le bâtiment ne semblait pas avoir été construite uniquement pour l’inauguration. Elle était en pierre et passablement surélevée, arrivant presque à hauteur d’épaule. Des hommes d’armes étaient disposés devant et gardaient l’accès à deux escaliers conduisant sur l’estrade. Une fois sur cette dernière, on pouvait accéder à la lourde porte de bois qui gardait l’entrée de l’édifice en lui-même. D’immenses draps blancs recouvraient une forme de petite taille au centre de l’estrade et deux formes plus imposantes situées de part et d’autres de la porte d’entrée.

Les spéculations allaient bon train parmi la foule et chacun y allait de sa théorie sur le rôle du nouvel édifice. Si une inauguration était prévue, c’est que le bâtiment devait avoir un caractère officiel mais personne ne savait avec certitude ce que dernier pouvait être. Cela avait-il un rapport avec le commerce des esclaves ? Avec le gouvernement de la cité ?

Seule parmi la foule, Tagif ne se posait pas la question. Elle savait qu’elle se tenait devant un tribunal. Un tribunal où Fjara serait bientôt condamnée à mort. Elle n’avait pu voir son grand-père, le vieil homme était souffrant et avait besoin de se reposer. Elle avait cherché d’autres soutiens mais n’en avait reçus aucun. Alors pourquoi se tenait-elle là en ce jour maudit ? Pour voir une dernière fois le visage de son amie qui serait probablement terrorisée ?  Pourquoi s’infliger cela si elle était impuissante à lui venir en aide ?

Tagif n’avait pas la réponse. Elle sentait juste qu’elle devait se tenir là. Il fallait qu’elle sache ce qui se tramait au juste. Elle pensait qu’Oreg se trompait lourdement sur les conséquences des agissements de Jawaharlal. Elle voulait en avoir le cœur net et ensuite… Que ferait-elle ensuite ? Elle n’avait pas la réponse à cette question non plus. Mais elle était sure qu’un changement important était sur le point de se produire. Et que ce dernier risquait fort de bouleverser leurs vies à tous.

Il est encore temps d'implorer le pardon de Melkor Jawaha10

Jawaharlal était assis en tailleur dans une petite pièce au sein de l’Ogdâr. La position n’était pas des plus confortable et réveillait ses douleurs qui ne cessaient jamais totalement. Il pouvait endurer la douleur. Il le devait. Il ne faillirait pas à sa mission maintenant.

Tout était désormais en marche pour la Grande Réforme. Des coursiers étaient partis le matin même vers les principaux temples du pays, porteurs du nouveau dogme de la religion melkorite. Le Grand Prêtre y avait réaffirmé les principes fondamentaux de la vraie foi à commencer par le plus important de tous : ils étaient une nation soumise à la volonté de Melkor et ils devaient se préparer pour son retour triomphal. Ils étaient le Peuple Elu, choisis entre tous pour vénérer le seul véritable Dieu.

Lorsque l’heure viendrait, seuls ceux qui auraient toujours été fidèles seraient sauvés. Lorsque Melkor reprendrait possession de son royaume, que lui avait volé les faux dieux, ils régneraient à ses côtés pour l’éternité. Et, afin de préparer son retour, ils devraient se débarrasser de leurs ennemis et détruire les fausses idoles aussi bien que les incroyants.

Tel était le message général de la nouvelle doctrine. En tant que représentant direct de Melkor sur Terre, le Grand Prêtre avait toute autorité pour prendre les décisions nécessaires pour hâter le retour du Noir Ennemi. Le texte allait même plus loin en insinuant que la Reine ayant déclaré le melkorisme religion d’état, elle reconnaissait implicitement l’autorité du Grand Prêtre. Rien n’était plus éloigné de la vérité mais les gens croyaient ce qu’ils voulaient bien croire.

L’heure était venue et Jawaharlal se leva. Il se dirigea vers l’entrée du bâtiment et, à son signal, on ouvrit la porte en grand. Il s’avança, seul, sur l’estrade et fît face à la foule rassemblée pour l’occasion. Les hommes du capitaine Durno avaient bien fait leur travail et l’accès à l’estrade était bien protégé. Non pas que le vieil homme se sentit en danger mais il valait mieux faire preuve d’un excès de prudence.

Certaines personnes dans l’assistance s’agenouillèrent à son apparition, d’autres applaudirent, certains préférèrent s’éclipser discrètement, beaucoup montrèrent des signes de nervosité. Aucun ne fût indifférent à son entrée théâtrale en tous cas. Son visage était aisément reconnaissable et beaucoup d’habitants de la Cité Noire avaient déjà fait le déplacement à Sharaman pour assister à la Grande Cérémonie. Cependant, il était de notoriété publique que le Grand Prêtre ne quittait jamais l’enceinte du Temple. Chacun se demandait donc les raisons de sa présence dans la cité.

Il s’arrêta au bord de l’estrade et sa voix monta, puissante et inquiétante, à l’assaut de la foule.

- Peuple d’Albyor, nous sommes réunis en ce jour afin de célébrer ensemble une nouvelle ère au service de notre Bien-Aimé Melkor, Loué soit-Il.

- Loué soit-Il,
reprît la foule comme un seul homme.

- Comme vous le savez, nous sommes tous soumis à Sa volonté, moi plus que tout autre. Il m’a parlé comme je vous parle en ce moment et m’a transmis Ses mots et Ses commandements que je vous livre aujourd’hui.

Le Grand Prêtre parla ainsi pendant plusieurs minutes, déclamant à haute voix ce qu’il avait écrit durant les mois passés. Tout le monde ne savait pas lire dans l’assistance or chacun devait savoir de quoi il retournait. Pendant son monologue, interrompu seulement par les louanges de la foule lorsqu’il le fallait, plusieurs prêtres s’étaient rassemblés aux pieds des deux formes qui encadraient la porte d’entrée de l’Ogdâr.

- Depuis trop longtemps, certains d’entre nous se sont détournés de la foi véritable et idolâtrent de faux dieux, parfois pure invention de clans lointains, parfois importation répugnante des fausses idoles des elfes. Nous ne saurions, et plus important encore, Melkor, Loué soit-Il, ne saurait tolérer plus longtemps pareil affront. A partir d’aujourd’hui tout cela va cesser. Et pour s’assurer que chacun reste fidèle, comme il se doit, au seul Dieu véritable, je vous présente l’Ogdâr.

Les draps qui recouvraient les deux grandes formes furent mis à terre par les prêtres, découvrant deux immenses statues représentant Melkor triomphant. A ses pieds reposaient des tablettes sur lesquelles était gravé le nouveau dogme du melkorisme afin de rappeler à tous ce à quoi ils devaient rester fidèles.

- L’Ogdâr est plus qu’un tribunal où seront jugés ceux qui ont trahi les commandements du Noir Ennemi. Ce lieu sera un refuge pour tous les fidèles, un endroit où tous les hommes libres seront accueillis en égal. Et les Ogdâr-Sahn, les prêtres de l’Ogdâr, ne seront pas uniquement juges des infidèles mais aussi la lumière dans l’obscurité qui guidera ceux qui le souhaitent vers la gloire infinie de Melkor, Loué-soit-Il.

- Loué soit-Il,
hurla presque la foule en transe.

Les Ogdâr-Sahn rentrèrent sur l’estrade comme l’avait fait le Grand Prêtre, une trentaine d’hommes tous porteurs d’une série de scarifications sur le côté droit du visage. Il s’agissait de la première génération de prêtres, dont les deux tiers resteraient à Albyor afin de commencer à purifier la cité et afin de former la deuxième génération. Chacun d’entre eux serait secondés de deux ou trois hommes appartenant à l’armée de Melkor. Le tiers restant serait envoyé dans le pays, au nord et à l’est pour le moment. D’ici deux mois tout au plus, la seconde génération serait envoyée à l’ouest, notamment à Vieille-Tombe, et vers le sud (sans pour autant aller jusqu’à Blankânimad).

- Et ceci, mes amis, est le châtiment qui attend les infidèles.

Le dernier drap qui recouvrait la forme au centre de l’estrade fût levé, découvrant un autel sacrificiel aux dimensions plus que respectables. L’objet avait quelque chose d’obscène même alors qu’il n’avait jamais été utilisé. L’estrade d’un blanc immaculé ne tarderait pas à se couvrir d’un sang qui jamais ne partirait complètement. Les hommes du capitaine Durno amenèrent ensuite les prisonniers sur l’estrade.

Jawaharlal avait été très spécifique quant aux premières personnes qui seraient jugées. Parmi eux se trouvaient des esclaves, ce que personne ne jugerait choquant, et relativement peu de personne du commun, afin que ces derniers ne se sentent pas trop menacés. Aucun soldat ne faisait parti du groupe. Il valait mieux ne pas se mettre les militaires à dos, même si ils étaient peu nombreux à Albyor. Enfin plusieurs membres de la bourgeoisie étaient du lot avec cependant une exception de taille : pas de marchands d’esclaves.

Le Grand Prêtre savait très bien qu’il fallait que tout soit graduel. La majorité des gens ne lèveraient pas le petit doigt pour aider les prisonniers car ils n’avaient pas d’intérêt à le faire. Et quand leur tout viendrait, personne ne les aiderait non plus. Si aucun noble ne comptait parmi les prisonniers, la personne ayant le statut social le plus élevé n’était autre que Fjara Ursal, qui faisait parti de la haute bourgeoisie d’Albyor. Jawaharlal l’avait choisie elle en particulier, à cause de ses penchants valarites qui n’étaient pas un mystère et à cause du fait qu’elle soit née au Rohan.

La foule se retourna immédiatement vers elle comme il l’avait escompté et les insultes et les jets de fruits pourris ne tardèrent pas à commencer. La famille Ursal cristallisait à la fois la haine et la jalousie de beaucoup de gens dans la cité. Et cet exemple servirait à montrait à tous que, peu importait le statut social aux yeux de Melkor, indigents ou dirigeants seraient jugés de la même manière.

- Les procès commenceront dès demain mais souvenez-vous d’une chose. Les Ogdâr-Sahn sont là pour vous aider et pour débusquer les infidèles où qu’ils soient. Mais il appartient à chacun d’entre vous de dénoncer ceux d’entre vous qui ne respecteraient pas les commandements de Melkor, Loué soit-Il. Que ces gens soient vos amis ou même les membres de votre famille, que ce soit le commerçant chez qui vous vous rendez chaque semaine ou que ce soit ceux qui gouvernent cette cité, vous êtes tous égaux aux yeux de notre Dieu. Souvenez-vous en. Il est encore temps d’implorer le pardon de Melkor, Loué soit-Il.

La foule était presque extatique lorsqu’elle reprit en chœur les dernières paroles du Grand Prêtre.

- LOUE SOIT-IL !
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Il est encore temps d'implorer le pardon de Melkor EmptyMar 7 Juil 2015 - 13:50
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A la fois furieuse et résignée. C’était l’état d’esprit dans lequel se trouvait Tagif au lendemain de l’inauguration de l’Ogdâr, un tribunal qui n’en avait que le nom. Elle n’avait pas revue Fjara car le procès de cette dernière n’aurait lieu qu’en fin de journée ; c’était un peu le clou de cette première série de procès. Les dimensions de l’Ogdâr étaient vastes et de nombreux spectateurs se trouvaient avec elle. Avec le temps, l’enthousiasme risquait fort de diminuer mais pour l’heure, les gens se réjouissaient de ce qui allait se passer. C’était à croire que les exécutions d'esclaves n’étaient pas suffisantes pour leur donner leur dose de sang.

Tagif ne savait pas si elle se sentait en colère contre eux ou si elle devait avoir pitié. Ces gens semblaient ne pas se rendre compte que, tôt ou tard, ils se retrouveraient à leur tour sur le banc des accusés. Maintenant que les choses étaient lancées, le Grand Prêtre de Melkor ne s’arrêterait pas là. Tagif avait le faible espoir que quelque chose ou quelqu’un stoppe ce simulacre de procès mais aucune opposition ne s’était faite connaître et elle se reprochait d’être aussi lâche. Le bon sens ne lui faisait pas défaut cependant et elle savait bien qu’elle ne pouvait pas faire grand-chose par elle-même.

La journée avait débuté par une cérémonie melkorite comme elle en avait déjà vue des dizaines. Puis le défilé des prisonniers avaient commencé et Tagif avait vu ses craintes se confirmer. Les « preuves » et les témoignages à charge se succédaient, l’accusé n’ayant à aucun moment l’occasion de se défendre. De plus, les accusés présentaient tous des signes de torture, et c’est sans surprise que Tagif les vit avouer les uns après les autres. Il ne fallait pas espérer une quelconque clémence de la part des Ogdâr-Sahn cependant. Tous les accusés avaient été condamnés à mort jusqu’à présent.

Lorsque ce fût le tour de Fjara, Tagif vit avec horreur qu’une partie de son oreille droite avait été arrachée. Elle marchait avec difficulté et son visage présentait de nombreuses ecchymoses. Un cri étouffé retentit dans l’assistance et Tagif sût, sans même se retourner vers l’origine du bruit, qu’il provenait de la mère de Fjara. La salle avait beau être bondée, un cercle vide entourait les parents de la jeune femme, comme s’il s’agissait de deux pestiférés. A bien y réfléchir, il n’y avait pas grande différence.

L’un des Ogdâr-Sahn se leva et commença son réquisitoire. Tagif n’écoutait pas les arguments qu’il avançait, les ayant déjà entendus toute la journée. Enfin, elle ne pensait pas que « arguments » soit vraiment un terme adapté pour la logorrhée sans fin qui s’échappait des lèvres du prêtre. Fjara elle-même semblait ailleurs, comme si elle avait déjà accepté le sort qui l’attendait. Le simulacre de procès se poursuivit avec la présentation des preuves de la culpabilité de la jeune femme dont la fameuse statuette de Yavanna que les melkorites avaient pris soin d’emballer soigneusement le jour de son arrestation.

Un défilé sans fin de « témoins » fût alors appelé. La plupart ne colportait que des rumeurs lorsqu’ils n’inventaient tout simplement pas les détails. Les questions du prêtre étaient de toute façon tellement orientées que c’était tout juste s’il ne soufflait pas ce qu’il voulait entendre aux témoins. Tagif fût surprise puis outrée lorsque le mari de Fjara fût appelé à la barre des témoins. Ce dernier dressa un portrait bien peu flatteur de sa femme et Tagif ne pût s’empêcher de se demander ce qu’il avait obtenu en échange. Les questions du prêtre dérivèrent vers leur vie privée.

- Cela fait combien d’années que Fjara Ursal et vous-même essayez de concevoir un enfant ?

- Près de 4 ans.

- Et elle n’est jamais tombée enceinte ?

- Non, en effet.

- Avez-vous déjà pensé que cela pouvait être dû à ses pratiques religieuses illicites ?

- Pas au début. Je ne l’ai jamais soutenu dans ses croyances mais ces derniers temps, j’ai commencé à me demander si notre incapacité à concevoir n’était pas relié aux encens qu’elle utilisait pour ses prières.


Tagif se retînt pour ne pas crier de frustration. Comment pouvait-il oser mettre sur le dos de Fjara le fait qu’elle ne soit pas tombée enceinte alors qu’il était absent la majeure partie de l’année ? Mais ce fût l’argument suivant du prêtre de Melkor qui lui porta le coup fatal.

- Il s’agit des prières en elles-mêmes qui sont responsables de l’infécondité de Fjara Ursal. Melkor, Loué soit-Il, ne peut tolérer que les infidèles infiltrent ce pays, d’une façon ou d’une autre. C’est ce genre d’individus qui effritent jour après jour les fondements mêmes de notre grande civilisation. Devons-nous laisser ce genre de crimes impuni ?

La foule rassemblée à l’intérieur de l’Ogdâr hurla son approbation au discours du prêtre sous l’œil effaré de Tagif. Ce qu’elle avait vu jusque-là n’avait rien à voir avec la justice. Il ne s’agissait ni plus ni moins que d’une rhétorique habile destinée à camoufler l’absence totale de rationalité de ces procès. Le prêtre finit par se retourner vers Fjara et lui adressa la parole pour la première fois.

- Fjara Ursal, reconnaissez-vous les faits qui vous sont reprochés ?

Fjara baissa la tête. Une seule réponse était possible dans ce tribunal. Si elle ne reconnaissait pas les faits, le prêtre ordonnerait une nouvelle enquête. Ce qui voulait dire une nouvelle séance de torture et peut être que ses parents seraient inquiétés à leur tour.

- Oui. Je réalise maintenant que j’étais dans l’erreur et j’implore le pardon de Melkor, Loué soit-Il. Je fais appel à la pitié de ce tribunal.

Il était inutile d’espérer toute clémence de la part des melkorites. Leur dieu n’était pas un dieu de miséricorde. C’était le dieu du sang et il ne comprenait qu’un seul langage comme tout le monde le savait. Tagif n’écouta pas la condamnation à mort de son amie. Elle n’avait pas le courage d’entendre ça et elle n’avait aucune envie d’assister à l’exécution de Fjara. Cependant, elle voulait que cette dernière voie au moins un visage ami dans l’assistance et non une foule d’inconnus réclamant du sang.

Les condamnés furent tous conduits sur l’estrade. La foule était encore plus nombreuse à assister à l’exécution qu’au procès, ce qui confortait Tagif dans ce qu’elle pensait des habitants d’Albyor. Un à un, les condamnés furent exécutés et leur sang macula l’estrade. Ces exécutions ne différaient en rien de celles réalisées lors des cérémonies melkorites en dehors du fait que les esclaves n’étaient pas les seuls à être sacrifié sur l’autel de Melkor.

Fjara fût la dernière à être amenée devant l’autel sacrificiel et Tagif ne voyait que trop bien à quel point la jeune femme était terrorisée. Elle essaya de capter le regard de son amie et de lui transmettre sa force mais Fjara semblait ne pas la voir au milieu de cette foule déchaînée. Les parents de la jeune femme n’étaient pas présents, ne pouvant pas supporter de voir la fin de leur fille. Lorsque le couteau trancha la gorge de son amie, déversant un sang écarlate sur le sol, Tagif s’effondra en larmes et, presque aussitôt, elle sentit qu’elle était entourée par des bras puissants.

Oreg tenait fermement sa femme alors qu’elle s’était réfugiée contre son torse et pleurait sans pouvoir s’arrêter. Il l’emporta discrètement loin de l’Ogdâr en la soutenant du mieux qu’il le pouvait. Tagif lui était reconnaissante d’être venu à son secours. Elle ne comprenait pas toujours ses réactions ni ce qu’elle ressentait pour lui mais il lui arrivait de redevenir l’homme dont elle avait fini par tomber amoureuse. Elle avait à peine la force de marcher mais elle réussit à articuler quelques mots :

- Oreg, quittons cette cité de malheur. Je veux rentrer chez nous.

- Nous partirons dès que tu le voudras.


Elle se laissa aller entre les bras de son mari. Cela faisait longtemps qu’elle ne s’était pas sentie aussi bien auprès de lui.
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Ryad Assad
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Il est encore temps d'implorer le pardon de Melkor EmptyMer 15 Juil 2015 - 3:19
Il est encore temps d'implorer le pardon de Melkor Tagif_10

Tout comme les vivats de la foule rassemblée devant l'estrade et le sang des victimes qui coulait sur le sol, les larmes de Tagif finirent par se tarir. Elle se sentait à la fois épuisée, comme si on avait aspiré son énergie vitale, et en même temps gonflée d'une force insoupçonnable qui lui donnait la force de courir dans ce couloir, de gravir ces marches rapidement sans se soucier de son apparence. Avant d'assister à la sombre cérémonie qui avait condamné son amie Fjara, elle n'avait de toute façon pas pris le temps de mettre du maquillage, et elle avait si peu dormi que ses traits devaient être particulièrement tirés. Ce n'était pas cela qui comptait, toutefois, et elle avait bien d'autres choses à régler. La mort, qu'elle avait regardé dans les yeux aujourd'hui, avait été pareille à un déclic. Elle avait vu des dizaines de personnes exécutées pour des raisons obscures, dont une qu'elle estimait et qu'elle chérissait particulièrement. Si elle n'avait pas trouvé la force d'intervenir auparavant, si elle n'avait pas trouvé le courage de s'opposer publiquement à cette mascarade de procès, ce qu'elle avait vu lors de la cérémonie l'avait déterminée à combattre cette folie. Les tortures infligées à son amie, les faux témoignages… l'accusation odieuse de son époux… c'en était trop pour elle. Certes, elle n'était plus véritablement de sa famille, mais elle restait sa petite-fille adorée, et son grand-père allait devoir l'écouter. Elle ne laisserait pas sa requête mourir au fond d'une lettre à peine décachetée. Pour Fjara. Pour tous ces malheureux qui avaient perdu la vie aujourd'hui, pour ceux qui l'avaient perdu hier, et pour ceux qui risquaient de la perdre demain. Pour tous ces innocents qui verraient s'approcher le couteau du bourreau venu embrasser leur gorge dénudée. Pour tous ceux-là, elle poussa lourdement les deux battants de la porte des appartements de son grand-père, sans se soucier des gardes qui la reconnurent mais lui demandèrent néanmoins de bien vouloir attendre sur le pas de la porte :

- Grand-père ! Grand-père ! Où es-tu ?

Les gardes firent deux pas à l'intérieur pour l'arrêter, mais ils savaient que lever la main sur un des membres de la famille du gouverneur était une grave offense. Le faire au milieu des appartements de ce dernier signerait sans doute leur arrêt de mort. Figés, donc, ils ne purent qu'attendre l'arrivée du maître d'Albyor, qui se glissa hors de son bureau. En dépit de son âge avancé, il se déplaçait toujours seul, et s'il paraissait fatigué et las, il n'en demeurait pas moins un homme intelligent et raffiné, qui avait su maintenir son prestige sans s'avilir à plonger dans la crasse et le sang. Ses appartements respiraient toujours la propreté, la netteté, et on y sentait le parfum de fleurs des montagnes qu'il faisait cueillir de temps en temps pour agrémenter la décoration intérieure. Quelques tableaux de goût, quelques meubles esthétiques, mais jamais trop, jamais trop cher. Il avait su vivre dans un luxe simple, qualité de ceux qui possédaient tellement qu'ils se retrouvaient davantage dans le peu de choses que dans l'ostentatoire. Écartant les bras en voyant Tagif, il sourit largement :

- Tagif, ma toute belle ! Que je suis heureux de te revoir. Gardes, laissez-nous. Ne reconnaissez-vous donc pas mon propre sang ?

- Toutes nos excuses, Gouverneur.

Sans attendre, ils battirent en retraite, et refermèrent avec application les portes. Nul n'avait envie de contrarier le maître des lieux, qui était connu pour être de l'ancienne école : sévère mais juste… mais surtout sévère. Il n'était pas bon de ne pas exécuter ses directives sur-le-champ, et les initiatives n'étaient que très rarement récompensées. Le conformisme était la norme. Tagif ne jeta pas un regard aux deux hommes qui s'éclipsaient, et attaqua l'homme qu'elle était venue voir sans attendre :

- Grand-père, comment une telle chose a-t-elle pu se produire ? Comment Albyor a-t-elle pu s'abaisser à laisser des meurtres avoir lieu en pleine rue ?

L'homme parut ne pas comprendre, et il vit bientôt les larmes de sa petite-fille. Son inquiétude monta d'un cran, et il demanda, tendu :

- Ma chérie, que s'est-il passé ? Quelqu'un s'en est pris à toi ? On t'a attaqué ? Je vais faire prévenir la garde immédiatement, qui tirera cette affaire au clair.

- Non, grand-père ! Ce n'est pas moi… Ce sont… ce sont ces adorateurs de Melkor, les hommes de Jawaharlal. N'as-tu pas entendu parler de ces procès cruels et odieux ? Des innocents ont été tués, aujourd'hui même ! C'était une parodie de justice !

L'homme leva la main pour calmer la fureur de Tagif, qui commençait en effet à prendre de l'ampleur. Il tira à lui une chaise, et invita la jeune femme à s'installer en face de lui. Lorsqu'elle avait évoqué les Melkorites, il avait semblé soudainement accuser le coup, comme s'il anticipait une conversation longue et éprouvante. De toute évidence, ce n'était pas la première fois qu'il devait aborder le sujet, même si c'était sans doute nouveau que sa petite-fille vînt l'entretenir de telles questions. Il répondit :

- Tagif, mon enfant… Le Grand Prêtre de Melkor a procédé à la condamnation de personnes qui ont été considérées comme ennemis de notre dieu. Jawaharlal est le mieux placé pour juger de ces choses, et d'après ce que l'on m'a raconté, il a obtenu les aveux de la part des criminels.

Tagif se leva :

- Des aveux ? Ha ! La belle affaire ! J'aurais moi-même avoué si on m'avait torturé comme ils l'ont fait à ces malheureux !

Le Gouverneur attrapa la main de sa petite-fille et la força à s'asseoir, la corrigeant à voix basse :

- Chut, ne dis pas de bêtises.

Il paraissait réellement soucieux que quelqu'un l'entendît. Si un fanatique captait ces mots et les interprétait de travers, il pourrait tout aussi bien faire inculper Tagif devant le nouveau tribunal, et en faire une des victimes de la seconde vague. Car il y aurait une seconde vague de condamnés. C'était certain. Elle fronça les sourcils un instant, et reprit :

- Ils ont fait assassiner Fjara ! Tu la connais, elle est mon amie. Ils l'ont tuée, aujourd'hui, sous mes… sous mes…

Elle s'interrompit, le reste de sa phrase emporté dans un sanglot déchirant. Ses épaules se mirent soudainement à trembler et de grosses larmes coulèrent le long de ses joues. Elle croyait avoir épuisé tout ce que son corps pouvait contenir de tristesse, mais le simple fait de devoir se replonger dans ses souvenirs lui prouvait inélégamment le contraire. Elle avait assisté, impuissante, à la mise à mort de son amie, et elle n'oublierait jamais ce jour maudit où les Melkorites avaient pris le dessus sur la justice à Albyor. Son grand-père posa sa main sur l'épaule de la jeune femme en deuil, mais elle avait déjà chassé sa peine pour la transformer en une détermination qu'elle voulait à toute épreuve. Fjara n'était plus, mais elle pouvait agir en sa mémoire, et changer les choses :

- Grand-père, comment une telle chose a-t-elle pu arriver ?

- Fjara… Oui, j'étais peiné de voir son nom sur la liste des condamnés. Mais elle adorait les Valar, ennemis de Melkor. Les témoignages recueillis contre elle étaient nombreux, et qui plus est, elle a avoué sa culpabilité. Si elle avait maintenu ses affirmations, j'aurais peut-être pu intercéder en sa faveur, mais…

Tagif s'empourpra, ne comprenant pas la position de son grand-père :

- Mais elle est morte ! C'est surtout pour ça que tu ne peux plus rien faire pour elle. Combien d'autres morts faudra-t-il avant que la sauvagerie des Melkorites ne nous apparaisse clairement ? Cent ? Mille ? Pourquoi les autorises-tu encore à exister ici ?

Le Gouverneur frappa si durement de son poing sur la table que feuilles et plumes se retrouvèrent au sol dans le plus grand désordre. Un verre de vin se renversa sur des documents importants, mais il paraissait n'en avoir cure. Son accès de colère, soudain et brusque, fit sursauter Tagif et retomber sa colère. Il s'écria :

- Que comprends-tu de la politique d'Albyor, Tagif Sukhbakaara ? Que comprends-tu à tout ceci ?

Elle cilla sous l'accusation. Il était vrai que depuis qu'elle s'était mariée, elle s'était considérablement désintéressée des affaires politiques. Elle n'appartenait plus à la puissante famille du gouverneur de la ville, et elle avait rejoint un clan davantage tourné vers le commerce. Elle s'était donc focalisée sur les transactions commerciales, les alliances familiales les plus avantageuses, et la gestion de l'immense patrimoine dont elle pouvait hériter à la mort de son époux. Pour ce qui était des subtilités de la politique, elle était encore novice, et le rappel de son grand-père était aussi douloureux que vrai. Se calmant quelque peu, il poursuivit avec sérieux :

- Jawaharlal n'est pas un homme à qui on peut refuser grand-chose. Je n'ai pas les moyens de l'empêcher de commettre ses bains de sang, et on ne peut pas dire que quiconque se montre réellement choqué, à part toi et une ou deux personnes de la haute noblesse. Les autres applaudissent des deux mains, et sont prêts à vendre les traîtres au sein de leur propre famille. Le cas s'est présenté il y a quelques mois de cela, avant même la création de l'Ogdâr…

Tagif leva les yeux. Ainsi donc, elle n'était pas seule à trouver les agissements du temple Sharaman horribles ? Peut-être pouvait-elle trouver du soutien chez ces alliés providentiels ? Suffisamment pour convaincre la population que de tels meurtres n'étaient pas acceptables en Rhûn. Elle souffla :

- Parle-moi de cette affaire, grand-père…

Elle savait parfaitement comment l'amadouer, et pendant un temps elle redevint la petite-fille naïve aux grands yeux ouverts qui écoutait son cher grand-père lui raconter de belles histoires quand elle lui rendait visite. Elle avait toujours eu de l'affection pour l'homme, même si elle n'était pas toujours d'accord avec sa politique. Elle avait toujours compris ses motifs, et ne lui avait jamais fait de reproches. Jusqu'à ce jour. Il sourit, et expliqua :

- Rien de très excitant. Une fille du clan Aurva, qui a disparu du jour au lendemain, sans donner de nouvelles. A priori, elle aurait fui parce qu'elle ne supportait plus l'influence des Melkorites. Son frère est parti à sa recherche, et d'après ce qu'il a pu trouver, elle a réussi à quitter le pays en passant par Vieille-Tombe. Triste histoire.

Tagif enregistra l'information dans un coin de son esprit. Ainsi donc, il y avait bien des gens qui s'opposaient à la domination et à la noirceur des hommes de Jawaharlal, au point de renoncer à leur statut, leur richesse et leur nom. La famille Aurva n'était pas n'importe quelle famille d'Albyor, et si une de leurs filles avait décidé de fuir, c'était sans doute en étant consciente qu'elle serait traquée et probablement mise à mort si ses parents la retrouvaient. Il fallait espérer qu'elle avait effectivement été en mesure de quitter le pays, car si son frère avait réussi à mettre la main sur elle, il lui avait sans doute fait passer un très mauvais quart d'heure. Consciente qu'elle n'en apprendrait pas davantage de la part de son grand-père sur cette fille, et qu'elle devait rester concentrée sur sa mission, elle revint à ses préoccupations premières :

- Je vois… Mais n'y a-t-il rien que tu puisses faire pour limiter l'influence de Jawaharlal ? Des directives claires de ta part pourraient suffire à circonscrire son autorité au seul temple. La ville n'est pas sous son contrôle, il ne devrait pas pouvoir imposer sa loi ainsi.

- Elle n'est pas sous son contrôle, en effet. C'est toujours moi qui dirige, ici, et rien ne se fait sans mon autorisation. Mais Jawaharlal est un homme puissant, et il propose de faire régner l'ordre et la vertu ici à Albyor. Quel argument pourrais-je lui opposer ? Qu'éliminer nos ennemis est un mal ? Il rirait de moi : combien d'hommes ai-je fait condamner moi-même ? Non, ma chérie… il n'y a rien que je puisse faire pour accéder à ta demande. Le Temple Sharaman est une grande institution d'Albyor, et son Grand Prêtre jouit d'une autorité morale qui s'étend sur tout le pays. A travers Jawaharlal, notre belle cité rayonne sur tout le royaume.

La jeune femme baissa la tête, vaincue. Elle comprit que son grand-père n'intercéderait pas en sa faveur. Pas parce qu'il ne pouvait rien faire – à l'heure qu'il était, les Melkorites n'étaient pas invincibles, et il pouvait tout à fait déclarer leurs pratiques hors-la-loi, et les inviter fermement à se cantonner à leurs attributions habituelles – mais bien parce qu'il n'était pas en désaccord fondamental avec les méthodes. Quelques exécutions de temps en temps n'étaient pas un mal pour s'assurer l'approbation de la cité, et il était d'autant plus intéressant que ce n'était pas son nom qui signait les actes de condamnation. Il récupérait les bénéfices – l'ordre, la sécurité, la paix – sans les inconvénients qui allaient avec cette politique répressive. Et comme il le disait lui-même, cela contribuait largement au rayonnement d'Albyor dans tout le Rhûn, ce qui n'était pas pour lui déplaire.

Il ne servait à rien d'essayer de le convaincre, dès lors, et il valait mieux abandonner l'idée, et peut-être fuir comme cette femme du clan Aurva qui avait tout abandonné pour échapper à cet enfer. Tagif, elle, n'était peut-être pas obligée de tout quitter. Elle pouvait discuter avec son époux, et essayer de s'éloigner d'Albyor pour un temps. La ville n'était pas saine, elle la rendait malade. Elle avait besoin de faire une cure dans une autre région, plus calme, plus ouverte. Peut-être qu'à son retour, les choses auraient évolué positivement, et elle se serait tenue éloignée des germes des Melkorites le temps qu'on trouvât un remède. Elle l'espérait sincèrement, mais elle n'y croyait guère. Ce n'était pas un simple rhume que sa ville devrait combattre, mais bien une véritable gangrène. Avant la fin de cette histoire, il faudrait forcément trancher dans le vif…


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Il est encore temps d'implorer le pardon de Melkor EmptyVen 24 Juil 2015 - 16:08
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Les serviteurs finissaient de remplir les malles et ils seraient bientôt prêts pour le départ. Le trajet jusqu’à leur domaine ne prenait que quelques heures depuis Albyor. La distance n’était peut être pas colossale mais elle était suffisante pour Tagif. Elle ne rêvait plus que de s’allonger dans son lit et de passer du temps auprès de ses enfants. Oreg avait fini son travail dans la cité et leur absence avait suffisamment duré comme cela. Oui, il serait bon de rentrer à nouveau et de ne plus penser à toute cette affaire.

Cependant, Tagif ne pouvait pas juste laisser tout ça derrière elle. La conversation qu’elle avait eue avec son grand-père lui avait laissé un goût amer dans la bouche. Non seulement ce dernier ne ferait rien contre Jawaharlal mais il était d’accord avec les actions du Grand Prêtre. Ne se rendait-il pas compte que le simple fait de ne pas prendre des mesures était un encouragement suffisant pour un fanatique tel que lui ? Combien de temps faudrait-il pour qu’Albyor se transforme en une ville gouvernée, non plus par la noblesse mais par une théocratie aveugle et cruelle ?

Tagif craignait que si son grand-père laissait l’occasion à Jawaharlal d’affermir son pouvoir au delà de ce qui était raisonnable, le moment viendrait où le gouverneur n’aurait plus les moyens de lutter contre les melkorites. Cependant, elle savait très bien que son grand-père était borné lorsqu’il croyait avoir raison. Le même sang coulait dans ses veines et elle était convaincu du bien fondé de ses craintes.

Elle avait longuement hésité mais elle s’était finalement décidée à écrire une longue lettre à sa belle-mère. Non pas qu’elle pensât qu’Esiria ferait quoi que ce soit contre Jawaharlal. Si elle partageait ses opinions en matière religieuse, elle avait toujours fait en sorte de rester en bons termes avec le Grand Prêtre de Melkor et elle n’allait pas changer de stratégie pour si peu. Néanmoins, Tagif avait besoin de quelqu’un qui la comprenait et, peut-être que sa belle-mère aurait des conseils utiles à lui fournir. Peut-être même trouverait-elle un moyen d’arrêter cette folie, bien que Tagif en doutât.

Seule la Reine aurait eu le pouvoir de remettre le Grand Prêtre à sa place mais il aurait été inconcevable de la contacter. Non pas que la Reine n’aurait pas pris la peine de lire sa lettre. De par sa naissance comme de par son mariage, Tagif faisait parti de l’aristocratie du pays et si, officiellement, elle n’avait aucun rôle politique, elle savait que Lyra aurait pris connaissance de son avis… sans pour autant le prendre en compte, cela allait sans dire. Non, elle ne pouvait se permettre d’écrire directement à la Reine car ce serait un coup de poignard dans le dos de son grand-père. Cela ne reviendrait, ni plus ni moins, qu’à avouer son désaccord avec la politique du gouverneur et à remettre en question son autorité, et cela n’était tout simplement pas même concevable pour la jeune femme.

Cette lettre n’était pas grand chose mais elle lui apportait au moins le sentiment d’avoir fait quelque chose, de ne pas être restée totalement passive face à cette situation qui, elle devait bien l’avouer, la dépassait. Alors elle coucha sur le papier tous les évènements des jours passés en insistant particulièrement sur le nombre d’hommes d’armes de plus en plus élevé au service du Grand Prêtre de Melkor. Au fond d’elle, elle espérait toujours qu’Esiria ou l’un de ses nombreux alliés dans le royaume aurait suffisamment d’influence pour faire stopper cette folie.

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Le capitaine Durno descendait lentement les marches menant au sous-sol de l’Ogdâr. Deux prêtres l’accompagnaient, prêts à recueillir la confession du dernier accusé qui leur posait bien des problèmes. Il s’agissait d’un ancien soldat qui s’était reconverti agriculteur, une fois son temps dans l’armée terminé et fervent croyant d’un culte païen originaire du nord du pays, de son clan d’origine si Durno avait bien tout compris. Ce n’était pas le premier qu’ils avaient arrêté mais il était le seul à avoir refusé de reconnaître ses crimes lors de son procès. Les Ogdâr-Sahn avaient ordonné une nouvelle enquête, mais malgré les menaces et tortures, il refusait de céder.

Durno souhaitait se rendre compte par lui-même de l’entêtement de cet homme et le ramener à la raison. Il s’arrêta à hauteur de la cellule du prisonnier et le détailla de la tête aux pieds. Il lui manquait tous les ongles des deux mains, plusieurs orteils ; des marques de fouet ainsi que des brûlures au fer rouge parsemaient son corps. Cependant, malgré tous les mauvais traitements qu’il avait subi, il ne baissa pas les yeux devant le capitaine et le défia même du regard.

A vrai dire, la présence de Durno n’était pas nécessaire le moins du monde. Il était là de son propre chef, pour essayer de comprendre pourquoi cet homme refusait obstinément de reconnaître la toute puissance de Melkor. Il avait vu bien des choses lorsqu’il faisait encore parti de l’OCF et plus encore depuis qu’il avait rejoint le temple Sharaman. Il avait été témoin du pouvoir du Noir Ennemi ; il savait que le jour du retour de ce dernier approchait et il voulait être là pour y assister.

Cependant, même s’il ne comprenait pas l’homme enfermé devant lui, il devait avouer qu’il avait une profonde admiration devant le courage (absurde certes) dont il faisait preuve. Les Ogdâr-Sahn laissèrent une dernière chance au malheureux de confesser ses crimes mais il resta désespérément muet. Durno se tourna vers ses hommes et leur fit signe de se saisir du condamné.

Pendant le cours trajet conduisant des cachots de l’Ogdâr vers l’estrade devant le bâtiment, le capitaine passa mentalement en revue les progrès de leur campagne afin de faire régner l’ordre et la morale en ville. Il s’agissait d’un véritable succès. Plusieurs dénonciations avaient eu lieu et les accusés avaient été proprement exécutés après avoir confessé leurs pratiques religieuses déviantes (ou pour certains leur absence totale de piété).

Par la suite, les choses s’étaient calmées et les Ogdâr-Sahn s’assuraient désormais que les habitants restaient fidèles à Melkor. Tout du moins dans leurs actes et paroles mais qui pouvait savoir à quoi ils pensaient réellement dans l’intimité de leurs esprits ? En fait les hommes de Durno qui accompagnaient les Ogdâr-Sahn formaient une véritable milice chargée de défendre les valeurs melkorites. Le capitaine était particulièrement fier d’eux et il se réjouissait du jour prochain où ils seraient suffisamment nombreux et équipés pour faire de même dans le reste du pays.

Cependant, ce jour n’était pas encore venu. Il était trop tôt pour avoir reçu des nouvelles des prêtres envoyés au nord et à l’est mais ces derniers ne disposaient pas d’hommes d’armes pour les escorter, mis à part ceux se rendant dans des villes d’importance. De plus, même à Albyor, l’équipement des soldats, toujours plus nombreux à les rejoindre, leur posait un vrai problème. Le Grand Prêtre lui avait assuré qu’il travaillait sur la question mais, tant qu’ils n’auraient pas un arsenal suffisant, il leur serait impossible de rivaliser avec les forces du gouverneur dans la ville.

Bien sûr, cela n’était pas le moins du monde nécessaire car ce dernier comprenait leurs motivations et soutenait leur cause mais Durno était prévoyant. Jawaharlal ne lui avait pas confié en détails ses intentions à long terme mais il n’était pas idiot. Ils œuvraient pour le retour de Melkor mais, en attendant ce jour glorieux, il fallait préparer une société digne de leur Dieu. Le gouverneur pour l’heure, et peut être même la Reine lorsque le temps viendrait, pourraient les soutenir dans leur entreprise mais rien n’était moins sûr. Il valait mieux être préparé à toutes les éventualités et donc il était nécessaire de mettre au point une force armée capable de rivaliser avec ceux qui deviendraient peut être un jour leurs adversaires.

Ils arrivèrent finalement sur l’estrade et Durno pût constater qu’il y avait toujours du monde afin d’assister aux exécutions. Même si la ferveur incroyable qui avait animé la foule le jour de l’inauguration de l’Ogdâr était retombée, le peuple d’Albyor se montrait toujours fidèle. Le prisonnier fût installé sur l’autel sacrificiel et solidement enchaîné de façon à ce qu’il ne puisse plus bouger du tout.

Les Ogdâr-Sahn s’étaient longuement interrogés sur la peine qu’il convenait d’infliger à un infidèle refusant de renier ses convictions sacrilèges. Enfin, ils s’étaient interrogés sur la façon de mettre à mort le condamné car il était évident que la peine de mort était requise. Melkor ne comprenait qu’un langage. Il était le Dieu du sang et il avait été décidé que plus le sang coulerait longtemps et plus l’infidèle pourrait racheter ses crimes.

Les cris de l’infortuné ne tardèrent pas à s’élever et les spectateurs à détourner les yeux de la scène dont ils étaient les témoins. Une bonne façon d’obtenir beaucoup de sang suffisamment lentement pour satisfaire Melkor avait été trouvée. Le condamné serait écorché vif pour aussi longtemps qu’il le supporterait. Il finirait par succomber à la douleur, ce qui était bien, selon Durno, un châtiment à la hauteur de son impiété. Contrairement à la foule rassemblée devant l’Ogdâr, qui se dispersait peu à peu, le capitaine ne détourna pas les yeux une seule fois, fasciné par l’exécution rituelle qui se déroulait devant lui.

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Jawaharlal gardait les yeux fixés sur la lettre qui venait de lui parvenir des nains des Monts du Fer. Ces misérables avaient osé annuler la commande de l’arsenal et souhaitaient désormais le vendre au plus offrant. Il n’aurait jamais dû faire confiance à des ennemis de Melkor.  Cependant, il n’était pas temps de ruminer cet échec. Car, sans les armes promises par les nains, il lui devenait impossible d’armer les soldats composants l’armée de Melkor, toujours plus nombreux. Le temple Sharaman était riche grâce aux dons qu’il recevait de tout le royaume mais ses fonds n’étaient pas illimités. Ils n’étaient, en tous cas, pas suffisants pour lui permettre de mener ses projets à bien.

Le plus urgent était de tâcher de récupérer cet arsenal qui lui était destiné en premier lieu. Cela faisait déjà plusieurs semaines qu’il avait envoyé l’un des siens au comptoir commercial de Rhûn, initialement pour récupérer cet arsenal, mais il serait tout à fait capable de négocier en son nom. Peut-être que cette affaire se résoudrait finalement assez aisément.

Néanmoins le Grand Prêtre de Melkor ne pouvait s’empêcher d’avoir des doutes à ce sujet. Et, si son émissaire faillait à sa mission, les conséquences seraient bien trop graves pour ses projets à long terme. Il lui fallait trouver un autre moyen de financer l’armement de l’armée de Melkor, et de façon plus générale, toute son organisation. Cependant, il lui fallait rester discret et ne surtout pas attirer l’attention de Blankânimad sur ses actions. Il n’avait que peu de doutes quant au fait que la Reine serait prévenue tôt ou tard de ce qu’il se passait à Albyor mais pour l’heure, les seules nouvelles qu’elle avait reçues devaient venir du gouverneur et ce dernier, le soutenant ouvertement, ne risquait pas de parler en mal de lui. Ce n’était pourtant qu’une question de temps avant que les nouvelles se mettent à pleuvoir vers la capitale.

C’est alors qu’il entrevît une solution à son problème. Un moyen de régler, à la fois, ses difficultés économiques et de s’assurer d’isoler la capitale suffisamment afin qu’il ait le temps de mettre son plan en marche. Il ferait ainsi d’une pierre deux coups. Cela le dérangeait quelque peu car il devrait nouer une alliance et se mettre en position de dépendance vis à vis de cet allié mais c’était à lui de trouver les mots pour le convaincre de le rejoindre de son propre chef.

Le vieil homme s’empara de quoi écrire et rédigea une première lettre pour son émissaire au comptoir commercial. Lorsqu’il commença à écrire la seconde missive, un fin sourire apparut sur ses lèvres. Si tout se passait comme il le souhaitait, cette incapable assise sur son trône ne se rendrait compte de rien avant qu’il ne soit trop tard.
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Il est encore temps d'implorer le pardon de Melkor EmptyVen 7 Aoû 2015 - 15:48
Kirin pleurait à chaudes larmes. Il ne pouvait tout simplement pas se contenir. Son émotion laissait des traces humides qui creusaient de profonds sillons dans la terre et la crasse qui s'accumulait sur ses joues. Il ne paraissait pas s'en rendre compte, et ses mains tendues caressaient le visage qu'il venait de retrouver après l'avoir cru perdu pendant si longtemps. Tant d'années étaient passées, sans la moindre nouvelle. Tant d'années durant lesquelles il l'avait cru morte, durant lesquelles il s'était résolu à abandonner tout espoir. Et maintenant, elle réapparaissait devant lui, si semblable à celle qu'elle était auparavant, et en même temps si différente. Il aurait voulu la prendre dans ses bras, la serrer contre lui pour s'assurer qu'elle était bien réelle, qu'il ne rêvait pas, qu'il n'était pas en train d'halluciner alors que son corps physique se trouvait aux portes du royaume de Melkor. Il l'aurait fait, si de solides barreaux de fer ne l'en avaient pas empêché. Il devait se contenter de peu, si peu. Un frêle contact alors qu'il ne pouvait pas passer plus que l'avant-bras entre ces tiges métalliques si solides. Ses sanglots étaient d'une sincérité rare, à la hauteur de l'affection et de l'admiration qu'il lui portait. Elle ferma les yeux un instant, incapable de pleurer. Elle avait versé trop de larmes pour en avoir encore, même pour les gens qui comptaient réellement pour elle. On l'avait brisée. Kirin ne paraissait pas s'en apercevoir, et il lui murmura :

- Tu es vivante… Ciel, tu es vivante… Comment est-ce possible ?

Elle prit posa une main sur la sienne. Elle appréciait le contact de sa paume, chaude et protectrice, contre sa joue. Elle appréciait de le savoir si proche, même s'il était paradoxalement très loin, dans un univers où elle ne pouvait le rejoindre. Franchir ces barreaux lui était impossible. D'une voix apaisante, elle lui souffla :

- C'est une très longue histoire… J'ignore même comment je me suis retrouvée ici, et comment il est possible que nos chemins se soient recroisés. C'est insensé.

- Raconte-moi…

Il s'était approché des barreaux si près que son corps tout entier faisait pression sur eux, comme s'il voulait passer au travers pour la rejoindre. Il était absorbé par sa silhouette, et paraissait incapable de détacher les yeux de la jeune femme. Ce n'était pas un regard insistant, ni même un regard intéressé. Ils étaient au-delà de tout cela. C'était le regard d'un homme voulant graver dans sa mémoire quelque chose. Pas le corps d'une femme, dont les courbes et le visage auraient pu le séduire. Il souhaitait se remémorer ce qu'elle était à l'intérieur, et ce qu'elle dégageait. Une aura brillante, étincelante. Son âme pulsait d'une énergie qu'il ressentait à chacun de ses battements de cœur. Elle le fascinait.

- Je ne peux rien te dire. Pas pour l'instant. Mais sache que je vais bien et…

Ils se turent tous deux, en entendant des gens approcher. Ils se baissèrent instinctivement, et observèrent silencieusement les environs, craignant de voir des gardes débouler inopinément. Ce n'étaient que des passants, toutefois, qui parlaient fort. Il faisait déjà nuit sur la cité noire, mais il y avait encore quelques civils qui déambulaient en ville. Aucun risque. Kirin attrapa la main de la jeune femme, et la serra entre ses doigts :

- Je reviendrai. Ici même. Dès qu'il me sera possible de venir. D'accord ?

Elle hocha la tête, et se redressa. Elle recula de quelques pas, incapable de détacher son regard de cet homme qui appartenait à cet autre monde. Les barreaux les séparaient inexorablement, mais lorsqu'elle se retourna, c'était vers la liberté qu'elle marchait, tandis que Kirin retournerait à la condition d'esclave qu'il n'avait jamais quittée. Elle était sur le point de filer, mais il l'appela doucement :

- Nevä ?

- Oui ? Dit-elle en se retournant.

- Sois très prudente.

Elle ne répondit rien. Elle ne pouvait pas faire une promesse qu'elle ne pouvait pas tenir…


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Il est encore temps d'implorer le pardon de Melkor Femme_10

Nevä déposa son manteau à capuchon sur un coffre, et prit place sur une chaise en bois. Elle s'y affala lourdement, soupirant largement. Ses doigts passèrent machinalement dans ses cheveux, s'attardant sur la partie de son crâne où ils étaient rasés. Elle était épuisée, et cette visite n'était pas des plus sûres, mais elle était nécessaire. Kirin était quelqu'un de particulier, et elle ne pouvait pas passer par Albyor sans s'assurer qu'il était en vie et en bonne santé. Il avait toujours été costaud, et elle ne doutait pas qu'il s'en sortirait mieux que beaucoup d'autres esclaves. Il travaillait dans les mines, ce qui était le poste le plus difficile, et le plus dangereux. Des centaines d'hommes mouraient chaque année dans des conditions inhumaines. Elle avait eu le fol espoir qu'il aurait survécu à cinq années dans ces sombres galeries, et elle ne s'était pas trompée. Il était décidément immortel. Elle-même avait échappé à bien des choses, et elle se félicitait d'être encore en vie, même si sa récente libération tenait du scénario le plus improbable qu'elle eût pu concevoir. Même dans ses rêves les plus fous, elle n'aurait pas pu songer à pareil dénouement. Elle ferma les yeux, pour mieux réfléchir, et laissa ses pensées vagabonder. Tout cela ne tenait pas debout. Lyra ne pouvait décemment pas lui faire confiance, et s'attacher ses services ? Elle-même ne pouvait pas accepter de travailler pour la Reine du Rhûn, celle-là même qui l'avait fait emprisonner ? Et pourtant, c'était bien le cas. Elle revit le visage de la souveraine, revécut leur conversation dans les geôles de Blankânimad. Ce n'était tout simplement pas possible…

- Dame Nevä ?

Elle ouvrit les yeux brusquement, sans se rendre compte qu'elle s'était endormie. En dépit de l'inconfort de cette simple chaise, elle avait réussi à s'assoupir. Ce n'était pas un vrai sommeil réparateur, mais bien un de ceux où l'esprit est le plus actif, et où on émerge en jurant qu'on n'avait fait que fermer les yeux quelques instants. Elle épargna cette excuse à son interlocuteur, et se contenta de glisser :

- Pardon, je ne t'avais pas entendu rentrer. Et appelle-moi Nevä, s'il-te-plaît.

Le jeune homme sourit paisiblement. Ses fossettes se creusèrent, étirant légèrement les symboles tatoués à même sa joue. Il en avait quatre. Quatre marques, qui signifiaient qu'il avait appartenu à quatre propriétaires différents au cours de sa jeune vie. Et maintenant, il était libre. L'affranchissement était une chose assez rare à Albyor, mais elle pouvait arriver. Soit un esclave était libéré par la bonté de son maître, mais Nevä n'en avait jamais rencontré aucun, soit il gagnait sa liberté en rendant un service exceptionnel, généralement à portée militaire. C'était une pratique encore moins courante que la première alternative, étant donné que les armées du Rhûn n'avaient pas besoin d'engager d'auxiliaires esclaves dans les guerres qu'elle menait contre les rebelles – et de toute façon, la présence de non-libres dans les rangs était en général mal vue par les autres corps d'armée. Celui-ci avait été affranchi dans le premier cas, car son maître en avait décidé ainsi. En vérité, cela répondait à un calcul très habile, et le maître en question avait accordé sa liberté à son esclave le plus intelligent, pour lui confier une partie de la gestion de ses affaires courantes. En l'associant à son travail, et en gardant ce rapport de domination qui devenait celui d'employeur tout puissant à employé démuni, il ne perdait pas trop au change. La principale différence était qu'il lui payait un salaire, et que l'esclave en question avait une habitation à part. Habitation dans laquelle il avait accueilli Nevä.

La jeune femme n'avait pas eu beaucoup de mal à le localiser, et à entrer en contact avec lui. Les affranchis n'étaient pas nombreux à Albyor – la plupart préférant fuir la région, et habiter soit à l'étranger, soit dans des coins du Rhûn qui avaient une conception de l'esclavage moins brutale que dans la Cité Noire. Il avait été assez simple d'en faire une liste, et elle n'avait eu qu'à choisir celui qui lui paraissait être le plus à même de l'aider. Kumkun, car c'était son nom, avait donc reçu un beau matin une lettre mystérieuse lui demandant de se rendre à l'extérieur de la ville pour y rencontrer secrètement quelqu'un. Il s'était d'abord méfié, et il n'avait pas voulu faire d'histoires, mais il savait que des réseaux d'anciens esclaves existaient, et qu'ils essayaient de soutenir les leurs qui parvenaient à s'échapper, ou bien ceux qui retrouvaient la liberté légalement, mais qui devaient repartir de zéro. Il y avait une forme de solidarité, que tous ne respectaient pas, bien évidemment, mais que beaucoup s'efforçaient de faire valoir. Par reconnaissance envers ceux qui avaient pu les aider, le cas échéant, ou parce qu'ils se sentaient coupables d'être libres et de vivre confortablement, alors que tant d'autres vivaient dans la misère et l'asservissement. Kumkun s'était rendu sur place, et avait alors fait la rencontre de Nevä. Il ne pouvait pas ne pas la connaître, naturellement. Alors qu'elle était perdue dans ses pensées, à se remémorer le moment de leur rencontre, et son visage lorsqu'il avait compris qui elle était en réalité, il se dirigea vers la cuisine en répondant distraitement :

- Je ne pourrai jamais vous tutoyer, Dame Nevä. Ni vous appeler simplement par votre nom. Je veux dire… Vous êtes tout de même…

- Je sais qui je suis, Kumkun, dit-elle en agitant négligemment la main. Je préférerais ne pas avoir à ce qu'on me le rappelle sans arrêt, c'est tout.

Il ne se formalisa pas de son ton un peu sec – il connaissait bien pire sous l'égide de son maître actuel, qu'il devait appeler « employeur » pour faire bien – et s'empressa de lui servir un bon repas chaud. Elle mourait de faim, très honnêtement, et cela l'apaisa quelque peu de sentir la bonne odeur s'échappant de la marmite, puis du plat qu'il lui tendit. Elle avait l'habitude qu'on lui servît ses repas, mais généralement c'étaient des gardes en uniforme qui venaient lui apporter une bouillie infecte et très nourrissante. Être servie par un homme qui y consentait de son plein gré, et qui en plus lui cuisinait quelque chose qui avait du goût… c'était tout à fait nouveau. Elle avait insisté longtemps pour l'aider, pour participer d'une quelconque manière, mais il s'était montré catégorique et inflexible :

- J'aimerais pouvoir être libre de mes choix, Dame Nevä, avait-il dit. Et mon choix, que je fais en toute liberté, est de vous traiter comme mon invitée tant qu'il vous plaira. Je vous en prie, ne m'ôtez pas ce privilège.

Elle avait été contrainte de céder à ses arguments, davantage persuadée par ses intentions pures que convaincue par la logique de son raisonnement. Elle ne souhaitait pas être mise sur un piédestal, et elle se sentait incroyablement mal à l'aise. Mais lui était heureux de la servir, et il avait l'impression d'avoir fait un choix crucial et décisif dans sa vie. Pour la première fois de son existence – il était en effet né sous cette condition – il pouvait décider librement d'offrir ses services à quelqu'un. Elle aurait voulu qu'il vît les choses comme elle, mais il n'en était pas encore à ce stade, et il lui faudrait encore du temps avant de franchir le palier supérieur. Celui où il serait son propre maître. Mais en attendant, elle devait ronger son frein, et le laisser être aux petits soins avec elle, ce qu'il avait l'air de prendre comme le plus grand de tous les honneurs. Il répondit légèrement :

- Bien sûr, bien sûr, vous savez qui vous êtes. Mais personne ne doit oublier ce que vous avez fait. Tenez, voici du pain. Il est un peu sec.

Elle haussa les épaules. Du pain sec, elle en avait connu dans sa vie, et elle n'allait pas s'emporter pour si peu. Elle s'était si longtemps contentée de survivre plutôt que de vivre qu'elle n'était même plus en mesure de se montrer exigeante. Pas même pour des fondamentaux. Se fendant d'un « merci » qu'elle essaya vainement de rendre chaleureux, elle commença à manger avec appétit, devant le regard admiratif de l'affranchi qui prit place à sa droite. Il ne mangeait pas, et pendant un instant elle suspecta qu'il se privât pour qu'elle prît des forces. Sa cuillère interrompit son voyage entre le plat et sa bouche, et elle lui jeta un regard si éloquent et si intense qu'il leva les mains, s'excusant presque :

- Je n'ai pas faim, je vous assure.

Elle laissa une seconde passer, comme pour s'assurer qu'il disait la vérité, mais elle ne lut que la vérité dans son regard. Nevä savait qu'il ne pouvait pas lui mentir, pas à elle. Elle se remit donc à manger, fermant les yeux en savourant l'extase de sentir sur sa langue quelque chose qu'elle ne pouvait qualifier autrement que de délicieux. Plutôt que de se ruer sur chaque bouchée avec empressement, elle prenait son temps, se délectant, mesurant son envie pour mieux prolonger son bonheur. Ces petits rien lui avaient terriblement manqué, maintenant qu'elle s'en rendait compte, et l'idée même de retourner derrière les barreaux lui était insupportable. Elle préférait encore mourir. Elle ouvrit les yeux, et la première chose qu'elle vit fut le sourire de l'affranchi, qui la dévisageait toujours :

- Quoi ? Lâcha-t-elle.

- Je suis désolé, madame. C'est simplement que vous avez l'air d'apprécier ce modeste repas. J'en suis honoré.

Elle grogna quelque chose, et changea de sujet. Elle venait à peine d'arriver, mais Kumkun avait déjà appris une chose importante auprès de la femme qu'il hébergeait : il ne fallait pas parler de sa mission sauf lorsqu'elle même abordait le sujet. Elle était souvent absorbée dans ses réflexions, le regard dans le vide, absolument immobile. La moindre question, la moindre réflexion, pouvait bouleverser considérablement le plan qu'elle devait être en train de concocter, ou jeter à terre l'idée qu'elle était en train d'édifier. Elle l'avait repris quelquefois, au début, et il avait bien compris la leçon. Désormais, il attendait patiemment qu'elle ouvrit la conversation pour rebondir dessus. Ce qu'elle fit, comme pour chasser les étoiles qui brillaient dans ses yeux quand il la regardait :

- Ce n'est que moi, Kumkun… Mais parlons d'autre chose. Est-ce que tu as pu obtenir les renseignements qu'il me fallait ?

Le jeune homme sourit :

- Oui, Dame Nevä, j'ai trouvé le temps de me renseigner sans éveiller l'attention. Le grand procès de Melkor a beaucoup troublé la population, mais personne n'a pris de mesures pour s'opposer à lui. Ni le gouverneur, ni les nobles de la ville. J'ai eu beau demander, personne ne m'a parlé d'une seule rumeur. Chacun essaie de faire profil bas, on dirait…

Quand elle réfléchissait, elle avait l'habitude de mordiller son pouce, et elle demeura un instant dans cette position, analysant ce qu'elle venait d'entendre. Elle essayait de se faire un schéma précis de la situation dans sa tête, incorporant ces nouvelles données pour l'enrichir de nouveaux détails. Albyor était donc entièrement sous contrôle, et ses habitants, sans doute plus terrifiés que réellement convaincus par les motifs du Grand Prêtre, ne faisaient rien pour l'en empêcher. Quand elle avait entendu parler du procès de l'Ogdar, Nevä avait compris pourquoi la Reine était si préoccupée par la question. D'ordinaire, les Melkorites se contentaient de faire couler le sang des esclaves pour contenter leur sombre maître. S'ils décidaient maintenant de faire couler celui des hommes et femmes libres, leur soif inextinguible ne trouverait de fin que lorsque Jawaharlal aurait posé son postérieur sacré sur le trône, et assuré sa domination sur l'ensemble du Rhûn. Son ambition à peine cachée, que Lyra ne devait que deviner de là où elle se trouvait, appelait les ennemis d'hier à s'allier aujourd'hui pour contrer cette nouvelle menace.

- Personne ne veut se retrouver sur la prochaine liste de condamnés, c'est certain. J'aurais tout de même aimé trouver des gens qui soient en désaccord avec tout ça…

- Il y a des désaccords, Dame Nevä. Peu, et peu actifs. On m'a raconté que certains nobles avaient quitté la ville, ou bien projetaient de le faire. Mais personne n'a voulu me donner de nom.

Elle hocha la tête, très intéressée par cette information :

- De toute évidence, les rats quittent le navire. Ceux qui peuvent supporter les crimes des hommes de Melkor, ou ceux qui y trouvent leur compte, restent à Albyor pour préserver leurs intérêts. Les autres fuient et gagnent du temps. Aucun d'entre eux n'est prêt à se battre…

Elle parlait presque pour elle-même, et dans son ton on lisait un certain mépris. Oui, elle méprisait ces hommes qui se paraient de vertus nobles, du courage et de l'honneur, mais qui en définitive se laissaient marcher dessus par un fanatique au corps en décomposition, simplement parce qu'il les menaçait. Ils avaient beaucoup à perdre dans l'histoire, certes, mais cela valait-il plus que la vie ? Dans ces conditions n'étaient-ils pas tous dans le même radeau ? Esclaves, hommes libres, nobles… tout s'arrêtait à leur dernier soupir, et cela quelle que fût la façon dont il advenait. Elle aurait aimé pouvoir compter sur un peu de soutien de leur part, même si elle savait que celui-ci serait difficile à obtenir. Elle aurait aimé ne pas être seule dans cette entreprise. Seule avec si peu de moyens, et si peu d'alliés. Le seul sur lequel elle pouvait compter pour l'instant, toutefois, était toujours là, et il attendait ses prochaines directives, convaincu qu'elle avait un plan génial. Elle aurait aimé pouvoir le rassurer, mais se contenta de faire illusion. C'était tout ce qu'elle pouvait faire :

- Nous sommes seuls, mais nous pouvons toujours agir. Kumkun, je veux que tu creuses cette histoire de nobles qui sont en désaccord avec sa politique. Ils attendent peut-être un signe pour se rallier. Essaie de me trouver quelques noms, quelques informations intéressantes. Il y a peut-être une personne qui pourra nous aider. Pour le reste, as-tu réussi à trouver un homme disposé à me faire entrer ?

Kumkun acquiesça :

- Il est d'accord. C'est un esclave également, et il craignait beaucoup pour sa vie, mais j'ai réussi à le convaincre de ne pas nous trahir. Je crois qu'il tiendra parole. Mais êtes-vous sûre que ce soit une bonne idée, madame ?

Elle posa une main sur son épaule, et il put sentir par ce simple geste à quel point elle était déterminée. Elle se rapprocha de lui, comme pour lui glisser sur le ton de la confidence :

- Nous ne pouvons compter sur personne pour l'heure, mais cet esclave est notre meilleur espoir. Je prendrai toutes les dispositions, et je serai très prudente. Crois-moi, je ne retournerai pas de nouveau dans une cage.

Ses lèvres s'étirèrent, mais il ne parvint pas vraiment à sourire. C'était un rictus effrayé, comme celui que l'on adresse à un proche qui s'apprête à partir à la guerre, et dont les derniers mots se veulent rassurants. Il essaie de maintenir l'illusion lui aussi, de lui montrer qu'il croit en elle et en ses chances de réussir. A dire vrai, ce n'est pas d'elle qu'il doute. Il est plutôt inquiet par ce qu'elle envisage de faire : entrer dans le Temple Sharaman…


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Ryad Assad
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Il est encore temps d'implorer le pardon de Melkor EmptyJeu 20 Aoû 2015 - 10:30
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- C'est vous ?

- C'est moi.

- Vous êtes sûre ?

Elle releva un pan de son capuchon. Il frémit, non pas d'horreur mais de respect et de crainte. Il hocha la tête frénétiquement, et lui tendit en tremblant une cape comme en portaient les serviteurs. Certains, pas tous heureusement, étaient particulièrement dévots, et ils arboraient des marques de scarification au dieu noir, qu'ils ne montraient pas à tous. Pas par pudeur, non, car ces hommes se plaisaient à étaler leurs blessures, mais bien par hygiène. La présence de dizaine de cadavres ambulants n'était pas toujours saine, et les esclaves travaillaient dur à éviter que les lieux ne se transformassent en un mouroir. Il ne serait pas donc étrange de voir quelqu'un déambuler la tête couverte, personne n'y trouverait rien à redire. De toute façon, personne ne posait beaucoup de questions au sein du Temple. Sans un mot, elle s'empara de la cape, et jeta un coup d'œil autour d'elle. Pas de patrouille, pas d'observateurs secrets. Tant mieux. Elle se changea en quelques secondes, et une fois habillée pour sa mission, elle fit signe à l'esclave de prendre la route, lui emboîtant le pas.

Albyor s'endormait paisiblement, en essayant d'ignorer la chape de terreur que le Grand Prêtre de Melkor faisait s'abattre peu à peu sur la cité. On ne pouvait pas qualifier celle-ci de belle, ou d'attrayante : elle était sombre comme la nuit, et seule sa situation stratégique le long d'un des axes commerciaux les plus importants du pays avait apporté la prospérité à cet endroit où personne ne se plaisait à vivre. Même les principaux nobles, qui habitaient au sommet de la cité, parlaient librement de leur aversion pour l'odeur de sang qui empestait les rues. Le commerce de la vie humaine était le cœur de la Cité Noire, et elle aurait pu porter le nom de Cité Rouge si le soleil avait daigné se pencher sur son cas et éclairer de ses rayons les maléfices qui y étaient commis quotidiennement. Mais même l'astre du jour n'était pas intéressé par cette fosse puante où l'atroce et le morbide étaient monnaie courante. Nevä avait envie de vomir rien que de se trouver dans cet environnement corrompu et déliquescent qu'elle abhorrait. Elle fit un effort de volonté pour laisser le contenu de son estomac à sa place, et continuer à suivre docilement l'esclave qui la précédait, et dont elle ne connaissait même pas le nom.

Elle n'en avait pas l'utilité, et elle préférait ne pas le mettre en danger. Si elle devait être prise à l'intérieur du Temple, ils pourraient ainsi la torturer autant qu'ils le voudraient, elle ne pourrait pas trahir celui qui avait eu le courage de l'aider là où mille autres auraient pu tourner les talons. Il n'était pourtant pas vieux, et elle présumait qu'il devait avoir à peine dix-sept ou dix-huit ans. Cela signifiait que, cinq ans auparavant, il n'était qu'un gamin. Un gamin qui pourtant se souvenait d'elle, et acceptait de l'aider envers et contre tout. Ce n'était pas rien, surtout dans la période actuelle. Les exécutions parmi les opposants à la religion Melkorite avaient refroidi les ardeurs des plus véhéments, et peu de voix s'élevaient désormais contre la domination de Jawaharlal. Encore moins parmi la population servile de la cité.

Les rues se vidaient peu à peu, les habitants retournaient chez eux précipitamment comme s'ils craignaient d'être surpris dehors. Quelques gardes patrouillaient, mais ils ne prêtaient pas particulièrement attention aux gens qui arpentaient les lieux en baissant la tête, se contentant de s'assurer que personne ne se bagarrait, ou ne désirait régler ses comptes de manière illégale. Pour le reste, ils laissaient faire. Après tout, qui irait se soucier d'un maître battant son esclave, ou le traînant dans la rue pour en faire un exemple ? Ils n'étaient pas chargés d'intervenir pour ce genre de cas, et ils fermaient les yeux, tout simplement. Ils fermaient les yeux là où, dans d'autres villes, on serait intervenu au nom de la morale, en condamnant sévèrement un maître abusant de son autorité pour battre son esclave en public. Le sort de ces derniers n'était certes pas vraiment meilleur à Blankânimad ou à Vieille-Tombe, mais au moins la punition pour avoir déçu son maître ne se résumait pas à la mort. Nevä préférait ne pas penser au sort des centaines de non-libres qui habitaient dans les maisons près desquelles elle marchait, et essayait de se concentrer sur sa mission. C'était la seule chose qui comptait, pour le moment.

Le Temple Sharaman se dressa bientôt en face d'eux, et la jeune femme marqua un bref instant d'hésitation. La construction en elle-même n'était pas particulièrement spectaculaire, mais c'était l'aura qui se dégageait de ces lieux qui était terrifiante. Curieusement, elle avait impression que les murs étaient penchés, biscornus, et qu'ils s'apprêtaient à s'effondrer sur elle, comme si l'entièreté de la construction désirait jaillir de sa fondation pour la dévorer toute entière. Et elle devait se jeter dans la gueule du loup, avancer tout droit sans savoir ce qu'elle trouverait à la fin de sa route. La mort, probablement. Qu'y avait-il d'autre que la mort, de toute façon, dans cette existence ? Ces tatouages sur son visage l'y condamnaient tôt ou tard, d'une manière ou d'une autre. La seule chose qu'elle pouvait faire, c'était donner un sens à la vie à laquelle elle s'accrochait déraisonnablement.

Pour l'heure, cela la ramenait à pénétrer illégalement dans le Temple, en espérant ressortir vivante et en autant de morceaux qu'elle était entrée. Beaucoup n'avaient pas cette chance, et elle devrait être extrêmement prudente. L'esclave qui l'accompagnait bifurqua soudainement, bien avant d'arriver à portée de vue des hommes qui assuraient la surveillance des lieux. Il ne la conduisit pas par l'entrée principale, qui s'ouvrait comme une gueule béante sur les visiteurs, et qui ressemblait à un piège tendu à son intention. Les marches imposantes s'arrêtaient sur une cour pavée, avant de descendre un peu plus loin jusqu'à la cité, par le long chemin qu'empruntaient les pénitents. Nulle cachette, nulle ombre dans laquelle se dissimuler. Quiconque voulait pénétrer dans le Temple devait passer par cette cour froide et nue, entièrement dominé par la noirceur de Sharaman. C'était une longue marche que de venir de la ville basse, et beaucoup de ces pèlerins considéraient cela comme une marque de dévotion que de seulement venir régulièrement se tenir face au Temple, même s'ils ne pouvaient assister aux sombres assemblées et aux sacrifices.

Nevä suivit donc son guide jusqu'à une porte dérobée, un accès réservé aux esclaves qui permettait d'accéder aux coulisses du Temple, et qui se trouvait sur le flanc de celui-ci. Il fallait contourner la cour, et descendre le long d'un chemin qui paraissait s'enfoncer comme un tunnel. Au bout de celui-ci, une porte unique et apparemment non gardée leur faisait face. Il était étonnant de constater que cette entrée n'était pas surveillée, mais très honnêtement, un inconnu n'aurait jamais pu deviner son existence, même avec de la chance. La jeune femme s'assura discrètement qu'elle n'avait pas été suivie, avant de pousser la porte qui menait à l'intérieur. Elle s'immobilisa, et se retourna vers son seul allié du moment :

- Tu ne viens pas ?

Il secoua la tête négativement, et elle lut de la peur dans son regard :

- C'est trop dangereux. Si on nous prenait…

La jeune femme ne lui laissa pas le temps de finir sa phrase. Elle le saisit fermement au col, et le plaqua sans douceur contre le mur le plus proche. Il glapit, et leva les mains comme pour montrer qu'il n'était pas armé et dangereux, et se protéger d'un coup de poing qui ne vint jamais. Nevä ne le lâcha pas pour autant :

- Trop dangereux ? Tu sais combien de gens meurent ici chaque jour ?

- Ou-oui… Mais que pouvons-nous y changer ? Je n'ai pas envie de mourir, moi…

Elle soupira, et relâcha son étreinte brusquement. Il retomba sur le sol, à genoux, en proie à un sentiment qui oscillait entre l'humiliation et la tristesse infinie. Elle ne put que le prendre en pitié. Il n'était pas un lâche, et Nevä savait qu'elle ne pouvait pas le blâmer. Les Melkorites étaient puissants, et leurs méthodes étaient terrifiantes. S'opposer à eux signifiait davantage que la mort : cela signifiait des heures, des jours, des semaines de souffrance indicible, avant d'être exécuté publiquement. Il avait déjà fait de son mieux pour elle, et elle ne pouvait pas lui en vouloir de s'écrouler au moment de rentrer dans l'enceinte du Temple. Elle-même n'était pas très rassurée. Incapable de le sermonner alors qu'elle savait bien qu'il n'était pas plus couard qu'un autre, elle se contenta de lui souffler :

- J'irai seule, alors. Merci pour ton aide, tu as déjà fait énormément. Fais bien attention à toi.

La bienveillance dans son ton, qu'elle ne pouvait pas dissimuler même lorsqu'elle voulait clairement faire des reproches à quelqu'un, poussa l'esclave à lever les yeux vers elle. Là, dans la nuit et le silence qui les environnaient, il n'était rien de plus qu'une pauvre âme perdue en pleine tempête apercevant un phare inébranlable qui dispensait une chaude lumière. Il la dévisagea, subjugué par la force de caractère qu'elle dégageait, réchauffé par son aura lumineuse qui s'opposait, même un peu, à celle du Temple. Il comprit ce qu'elle représentait pour lui, et pour tant d'autres : l'espoir. Elle s'éloigna de lui, disparaissant derrière la porte du Temple, et il resta donc là, la main tendue, incapable de la retenir. Les larmes qui coulèrent le long de ses joues n'étaient pas factices.

Nevä se retrouva immédiatement plongée dans une atmosphère confinée, avec l'impression curieuse que la température était montée subitement de plusieurs degrés. C'était peut-être le cas, après tout. Elle était dans un long couloir, qui continuait tout droit, même s'il y avait des corridors qui s'ouvraient régulièrement à gauche et à droite. Quand elle les étudiait plus précisément, elle n'en voyait pas le bout, et aucun indice ne permettait de deviner où ils menaient. Elle hésita un instant à les emprunter, mais se dit qu'elle risquait davantage de se perdre qu'autre chose, et elle choisit simplement de continuer en face d'elle, sans faire de zèle. Elle n'était pas là pour explorer les fondations des lieux, simplement pour en apprendre le plus possible, et revenir. Si elle ne parvenait pas à sortir de là, alors tous ses efforts seraient vains. C'était cette pensée qui la poussait à faire preuve de vigilance, et à déployer tous ses sens pour essayer de percevoir l'écho de conversations étouffées, ou le bruit de bottes ferrées sur le sol qui lui auraient indiqué que des gardes approchaient.

Pour l'heure, cependant, tout était calme à l'intérieur, et elle n'entendait que ses propres pas qui paraissaient résonner lourdement à ses oreilles. Elle sentait l'inquiétude la gagner progressivement, à mesure qu'elle s'éloignait de l'extérieur et qu'elle plongeait dans les ténèbres, mais elle refusait de s'arrêter, consciente au fond d'elle-même que si elle marquait la moindre pause, elle se laisserait gagner par la terreur la plus primaire, et qu'elle se contenterait de faire demi-tour en courant. Comment expliquer le sentiment d'horreur que l'on ne pouvait qu'éprouver viscéralement quand on évoluait entre ces murs ? Ce n'était pas quelque chose de terrifiant que l'on aurait pu expliquer avec des mots. Il n'y avait pas de cadavres pendus aux murs, il n'y avait pas de sang qui se déversait sur le sol et formait de larges flaques. Non. Tout était même plutôt propre et bien entretenu. En fait, c'était un tout, une impression diffuse et presque fantasmée. Le couloir enténébré était éclairé par des torches placées à égale distance l'une de l'autre, donnant l'impression de marcher infiniment vers de petites lumières sinistres qui n'éclairaient rien du tout. Les couloirs perpendiculaires paraissaient encore plus effrayants, et quand on tendait bien l'oreille, on avait l'impression d'entendre des bruits cauchemardesques. Nevä savait que c'était faux, que son imagination lui jouait des tours, mais elle aurait juré avoir entendu des hurlements, et des bruits de chair arrachée d'un corps humain. Elle n'avait jamais encore entendu ce son, mais c'était précisément ce à quoi elle pensait. Incapable d'en déterminer la source, elle avait préféré s'éloigner rapidement. A moitié parce qu'elle n'avait pas le temps d'aller explorer les environs, mais surtout parce qu'elle mourait de peur à l'idée de vérifier si son impression était juste ou non.

Au bout d'une marche qui lui parut durer une éternité, elle arriva à une série de marches, qu'elle gravit prudemment, tendant l'oreille. Il était effrayant de remarquer qu'elle n'avait encore croisé personne, et elle se demanda un instant si elle n'était pas tombée dans un piège. Si quelqu'un avait voulu se débarrasser d'elle discrètement, quel meilleur moyen aurait-il eu que de la laisser entrer dans le Temple, pour mieux la piéger à l'abri des regards ? Elle observa les alentours, s'attendant presque à voir surgir des soldats en armes, un sourire cruel sur le visage. Elle était presque prête à recevoir un coup vicieux sur l'arrière du crâne qui ne la mettrait pas immédiatement inconsciente, mais qui l'enverrait à terre avec la sensation d'avoir perdu toute capacité motrice. Par ses yeux entrouverts, son cerveau fonctionnant au ralenti aurait encore le temps de voir le chef de ses agresseurs, peut-être Jawaharlal lui-même, venir la narguer une dernière fois, avant qu'on abattît le pommeau d'une épée sur sa tempe pour l'envoyer dans un coma douloureux. Mais c'était stupide… Les seules personnes qui la connaissaient étaient surtout des officiels qui ne travaillaient pas pour Sharaman, et puisqu'elle était considérée comme une ennemie de la couronne, il n'y avait pas besoin de l'arrêter en catimini. Il suffisait de faire débarquer un bataillon de gardes armés, et de procéder à son arrestation devant tout le monde, pour bien montrer l'efficacité des militaires qui surveillaient Albyor.

Cette pensée la réconforta quelque peu, et elle colla l'oreille contre la porte, pour essayer d'entendre ce qu'il se disait de l'extérieur. Au début, elle n'entendit que sa propre respiration paniquée, et les battements affolés de son cœur qui paraissait résonner dans sa tête. Incapable de se détendre, elle s'accorda plusieurs secondes pour se calmer, respirant profondément pour retrouver une relative sérénité. Ce n'était pas une mince affaire, ici. Elle essaya de nouveau d'écouter, et parvint à un résultat plus satisfaisant. Il y avait bel et bien des gens qui semblaient discuter, mais elle n'arrivait pas à déterminer s'ils étaient proches d'elle, ou relativement éloignés. Le bois paraissait épais, et elle avait du mal à juger. Devait-elle prendre le risque d'ouvrir la porte, ou bien s'arrêter là, à la première difficulté ? A la pensée d'être prise, elle sentit un frisson la gagner. Les Melkorites étaient passés maîtres dans l'art de la torture, et elle préférait de loin mourir plutôt que de tomber entre leurs griffes. Toutefois, l'idée de repartir en ayant été arrêtée par une porte n'était pas non plus pour lui plaire. Elle devait essayer, même si les risques étaient grands.

Ses tergiversations l'amenèrent finalement à une décision, et elle posa la main sur la poignée, retenant son souffle pour la baisser le plus lentement possible, silencieusement et doucement. Fermant les yeux, comme si cela pouvait encore atténuer le bruit de l'huis s'ouvrant, elle se résolut finalement...

- Arrêtez ! Chuchota quelqu'un.

Elle sursauta si fort qu'elle crut que son cœur allait bondit de sa poitrine. Elle retint in extremis un cri de terreur, et se retourna pour apercevoir l'esclave qui l'avait conduite jusqu'ici. Il avait l'air paniqué lui aussi, et il s'empressa de la rejoindre, lui saisissant le bras pour l'éloigner de la porte :

- Non, la grande salle se trouve juste derrière… Il y a des gardes, ils vous auraient vue !

Elle ne se souvenait pas être si tendue, mais quand la pression retomba, ses épaules s'affaissèrent, et elle passa la main sur son visage, en se rendant compte qu'elle avait été au bord de faire une énorme bêtise. Ses mains tremblaient, et elle chassa un filet de sueur qui avait perlé le long de son front, en étouffant un soupir de soulagement. Elle était si abasourdie qu'elle mit de longues secondes à se rendre compte que son guide était revenu. Elle finit par l'interroger à ce sujet, et il répondit :

- Hier, on a tué vingt-quatre esclaves… J'ai été chargé de leur amener leur dernier repas. Si vous aviez vu leurs yeux… Je veux vivre, Dame Nevä, mais je ne veux pas vivre comme ça. Je me fiche d'être libre ou non-libre, tant qu'on ne me demande plus de faire ça…

Elle le regarda fixement. Il ne céda pas aux larmes, mais ses yeux étaient brillants d'émotion, et ses poings étaient serrés à s'en faire saigner. Il était un des infortunés chargés de vivre pour mieux emmener d'autres personnes mourir. Un rôle ingrat, qui lui pèserait toute sa vie. Il aurait toujours l'impression de ne pas mériter la vie qu'il avait, de vivre sur le dos d'autres personnes. Après tout, pourquoi choisissait-on un esclave plutôt qu'un autre pour cette tâche ? Etait-il seulement chanceux, de se trouver ici et non pas de l'autre côté des barreaux ? Etait-il chanceux d'assister aux exécutions de suffisamment loin pour savoir qu'il ne risquait pas de voir la lame entamer sa chair ? Il pouvait se satisfaire d'être en vie, mais clairement ce qu'on l'obligeait à faire était immonde. Les Melkorites n'avaient aucun respect pour la vie d'autrui, et ils tuaient indistinctement prisonniers de guerre, prisonniers politiques, esclaves pour dettes, ennemis de la couronne ou esclaves de naissance. Peu leur importaient les raisons de la sanction, peu leur importait le crime commis… Tout ce qu'ils voyaient c'était qu'une vie valait une vie, que le sang d'un innocent qui avait eu le malheur de naître en captivité valait autant que le sang d'un traître à la couronne. L'égalité était un véritable fléau, et s'il existait des nobles, des roturiers, des guerriers et des paysans, c'était précisément pour que les forts pussent protéger les faibles, que les riches pussent employer les pauvres. Si une vie valait vraiment une vie, alors les criminels les plus dangereux valaient autant que les infortunés. Ce n'était pas sain.

Nevä posa une main sur l'épaule de ce jeune garçon, et lui murmura :

- J'ai besoin de voir ce qu'il se passe à l'intérieur… Où peut-on s'approcher suffisamment pour jeter un œil, sans être vus… ?

Il réfléchit un instant :

- Je connais un endroit. C'est une alcôve où viennent certains invités prestigieux. La nuit, on n'y trouve personne, sinon des esclaves venus nettoyer. Personne ne nous arrêtera, mais il faudra être discret.

- Conduis-moi.

Il ne se fit pas prier, et ramena la jeune femme sur ses pas, avant de bifurquer le long d'un couloir qui ressemblait à tous les autres. Il n'avait pas hésité, cependant, et il avait l'air de savoir où il allait. Ils marchaient à un bon rythme, et c'était tant mieux, car ils croisèrent de nombreuses portes desquelles se dégageaient des odeurs étranges, ou d'autres d'où provenaient des bruits curieux, indéfinissables, mais indubitablement inquiétants. La curiosité de Nevä l'aurait poussée à s'arrêter, à un moment ou à un autre, et elle aurait regardé ce qu'il ne fallait pas regarder, ouvert la porte qu'il ne fallait pas ouvrir… Heureusement que cet esclave la faisait aller sans s'arrêter, car il lui permettait de rester concentrée sur la suite, de ne pas se disperser. Le Temple Sharaman était une institution abjecte, odieuse et cruelle, mais elle ne pouvait pas la détruire en libérant un ou deux esclaves. Si elle voulait vraiment agir, elle devait récolter des informations, et les faire remonter à la plus grande ennemie des Melkorites après elle-même : Lyra.

Ils arrivèrent bientôt à l'alcôve dont parlait son guide, non sans avoir croisé quelques esclaves qui ne leur accordèrent pas même un regard, chacun étant trop absorbé par ses tâches, et soucieux de faire profil bas, de ne pas s'attirer les foudres de ses maîtres. L'endroit était de taille modeste, mais était doté de sièges où devaient prendre place certains nobles venus assister à l'office sans vouloir se mêler à la foule. Ils avaient gravi de nombreuses marches, et ils se trouvaient désormais en surplomb de la salle principale, celle où se tenaient les cérémonies noires menées par le Grand Prêtre Jawaharlal. Nevä ne put s'empêcher de la trouver majestueuse. Les statues de Melkor qui parsemaient la pièce étaient impressionnantes, et elle avait entendu dire que lors des sacrifices, on pouvait ressentir la présence du Dieu Noir. Elle n'en avait jamais eu la confirmation, mais rien qu'à les voir « au repos » elle les trouvait dérangeantes, et percevait une sombre énergie qui s'en échappait. Elle ne doutait pas qu'un esprit malveillant pût se cacher en elles. L'autel sacrificiel était particulièrement visible, légèrement surélevé, et c'était sans doute là que devait se tenir le Grand Prêtre lors de ses oraisons. L'architecture particulière des lieux donnait une acoustique formidable, et on devait entendre aisément les paroles prononcées par le maître des lieux quand il s'apprêtait à plonger un poignard dans la chair de ses pauvres victimes. L'attention de Nevä, toutefois, fut attirée par des hommes qui circulaient, allant par deux la plupart du temps. Ils paraissaient porter des armes au côté, même s'il ne s'agissait apparemment que de gourdins. La jeune femme souffla :

- Des gardes ? J'ignorais que le temple était assez riche pour employer des mercenaires…

- Ce ne sont pas des mercenaires, fit l'esclave. Ce sont des fidèles, ils assurent la sécurité des lieux.

Nevä fronça les sourcils. Non, ça ne collait pas. Les Melkorites n'avaient pas de force armée, et ils comptaient sur les hommes du Gouverneur et la Milice pour assurer leur protection, et la surveillance de leurs temples. D'ailleurs, en approchant, ils avaient pu apercevoir la silhouette de gardes royaux devant l'entrée. Des hommes qui portaient les couleurs de la Reine, mais qui de toute évidence n'étaient pas autorisés à pénétrer dans l'enceinte du Temple. Etaient-ce là les derniers restes de l'autorité de Lyra qui se délitait peu à peu, au profit d'une montée en puissance fulgurante des fidèles de Melkor ? Il fallait craindre que oui. Prenant soin de ne pas se montrer, Nevä commença de les compter. Ce n'était pas une mince affaire, car ils patrouillaient efficacement, mais elle en repéra facilement une douzaine rien que dans son champ de vision, et d'autres devaient se trouver dans les parages, sous des arches ou dans des salles adjacentes. L'esclave qui l'accompagnait, la voyant faire, interrompit son calcul mental :

- Vous n'arriverez pas à tous les compter…

- Il y en a tant que ça ?

Il acquiesça :

- Des centaines, oui…

Nevä frissonna. Des centaines de soldats au service de Jawaharlal ? Son guide était de toute évidence incapable d'être beaucoup plus précis sur leur nombre, mais elle l'interrogea tout de même. Elle avait besoin de davantage d'informations, de n'importe quel détail qui pourrait se révéler intéressant par la suite. Etaient-ils formés au maniement des armes, ou bien étaient-ce de simples gardes sans talent ? Etaient-ils d'anciens esclaves, ou bien des hommes libres ? Etaient-ils recrutés parmi la population d'Albyor, ou bien dans tout le royaume ? Autant de préoccupations qui pourraient sans doute satisfaire la Reine du Rhûn. La réponse la déçut passablement :

- Je l'ignore… Je n'ai pas de contacts avec eux. Ces hommes vivent entre eux, et ne se montrent pas souvent. Je sais qu'ils sont nombreux car, depuis qu'ils sont là, on fait préparer un très grand nombre de repas supplémentaires. Pour le reste, seuls les esclaves les plus fidèles et les plus expérimentés ont le droit de les approcher.

- Il faut que je parle à l'un de ces esclaves, fit-elle, catégorique.

- Impossible. Nous ne les aimons pas, et ce sont pour la plupart des Melkorites convaincus. Ils vous dénonceront…

- « Pour la plupart »… Cela signifie qu'il y a des exceptions. Tu es le seul qui peut m'aider. Je suis persuadée qu'il y en a au moins un qui peut nous renseigner. J'ai besoin de lui parler…

Elle plongea son regard d'acier dans celui de son interlocuteur, qui s'inclina. Peu de gens pouvaient résister à l'intensité de ses pupilles sombres. Elle avait une manière de dévisager ceux qui lui tenaient tête qui leur faisait passer l'envie de recommencer. Son guide finit donc pas accepter de se lancer dans cette folle entreprise, et il la conduisit hors de l'alcôve, redescendant les marches dans le silence le plus total. Au fond, Nevä n'était pas aussi confiante qu'elle pouvait l'afficher. Beaucoup la prenaient pour une icône, mais elle savait que d'autres ne la connaissaient pas, ou bien la haïssaient carrément. Des esclaves passés de l'autre côté, ce n'était pas rare, et elle ne pouvait pas les blâmer pour cela. Elle espérait simplement que celui vers qui elle se dirigeait accepterait de lui prêter main-forte sans résister. Dans le cas contraire… Sa main s'égara une fraction de seconde sur le manche de son poignard, accroché à sa ceinture dans son dos. Elle préférait ne pas devoir en arriver là…


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Ryad Assad
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Il est encore temps d'implorer le pardon de Melkor EmptyLun 31 Aoû 2015 - 22:36
Deux coups frappés à la porte. Naturellement, il ouvrit. Il n'avait pas de raison de ne pas se lever, même si l'heure était tardive. Ses maîtres pouvaient avoir besoin de lui à n'importe quel moment. Il enfila son masque de pure servilité en même temps qu'il enfilait une tunique informe qu'on réservait aux esclaves du Temple de Melkor, et se dirigea à pas pressés vers ses nouvelles tâches. La tête basse, comme il sied à tout non-libre, il se présenta à son maître en toute bonne foi. Il ne s'attendait certainement pas à être traité de la sorte. On le poussa sans ménagement à l'intérieur, et une main puissante se referma sur sa bouche, tandis qu'une lame glissait malicieusement sur la peau fragile de son cou. Piégé. Il ne pouvait même pas regarder qui venait de se saisir de lui de la sorte. La porte se referma, et il leva les mains pour bien montrer qu'il était absolument désarmé, incapable de se défendre :

- Qu-qui êtes-vous ? Et que voulez-vous ? Je ne sais rien ! Je n'ai rien du tout !

Sa voix tremblait, certainement car il ne faisait aucun effort pour la maîtriser. Les hommes de Melkor aimaient inspirer la crainte, et ils ne trouvaient pas les esclaves résignés et soumis particulièrement attrayants. Ils préféraient de loin ceux qui souhaitaient de tout leur être se trouver au loin, ceux qui rêvaient de disparaître derrière une des immenses de statue, de fermer les yeux et d'oublier toutes les atrocités auxquelles ils pouvaient assister ici. Les Melkorites se délectaient de la peur et de la souffrance, ne montraient aucune compassion, aucun sentiment de pitié pour ceux qui les entouraient. C'était ainsi qu'ils recrutaient de plus en plus de fidèles. Leur cruauté innommable avait ses aspects séduisants, et ils attiraient à eux les esprits faibles, trop stupides pour voir que la violence gratuite à l'égard de pauvres innocents n'était pas le pouvoir. Trop limités pour comprendre qu'égorger un esclave décharné n'était pas une preuve de bravoure. L'homme, qui avait toujours les mains levés, entendit du bruit derrière lui, et il comprit que ses agresseurs étaient plusieurs, au moins deux. Une voix masculine prit la parole derrière lui :

- Ekkti ? Tu es bien Ekkti ?

Il hocha la tête, et répéta d'une voix où perçaient des accents craintifs :

- Que voulez-vous ?

- Es-tu un fidèle Melkorite ?

L'esclave fronça les sourcils. Qui donc pouvait bien lui poser pareille question, alors qu'il se trouvait au beau milieu du Temple Sharaman, et qu'il était de toute évidence serviteur ici ? Il se demanda un instant si ce n'était pas une machination du Grand Prêtre et de ses sbires, qui essayaient de tester la fidélité et la loyauté de ses collaborateurs. En même temps, il se demandait pourquoi Jawaharlal enverrait des hommes le menacer pour obtenir de sa part des aveux quant à sa fidélité, alors qu'il pouvait s'en assurer de bien des manières. Ekkti n'était pas particulièrement courageux, et il savait qu'il risquait sa tête à chaque instant, ici. Parallèlement, il était plutôt bien loti par rapport à d'autres, et il faisait en sorte de ne pas trop se plaindre. Il savait que le vent pouvait tourner très rapidement, et qu'il valait mieux baisser la tête au moment où les coups commençaient à pleuvoir. Il comprenait bien la situation et le dilemme dans lequel il se trouvait. Cette simple question risquait de conditionner son avenir. Ou plutôt, de conditionner si oui ou non il aurait un avenir, ce qui était tout à fait incertain pour l'instant.

Au fond de lui, il était Melkorite, comme tout le monde ou presque à Albyor. Comment douter de l'existence de Melkor, quand on se tenait dans le Temple Sharaman, où on sentait pulser une énergie indescriptible ? Ce qu'il ne supportait pas, c'était la domination sans partage du Grand Prêtre et ses lubies meurtrières qui coûtaient chaque jour la vie à de plus en plus d'esclaves. Les réserves n'étaient pas inépuisables, et beaucoup s'inquiétaient de ce qu'il pourrait faire quand il n'aurait plus son quota de sang. Pour l'heure, il avait l'Ogdâr qui lui rapportait un certain nombre d'âmes à sacrifier. Dans le futur, l'option la plus heureuse pour les esclaves du Temple était de le voir convaincre la Reine de déclencher une sanglante guerre à l'Ouest. Les prisonniers viendraient prendre leur place dans la file, et tout le monde serait content. L'option la moins sympathique était de piocher dans les serviteurs de Sharaman qui pouvaient être facilement remplacés, des gens qui ne manqueraient à personne, naturellement. Ekkti savait faire partie de cette catégorie, et à choisir il préférait de très loin qu'on déclarât la guerre à un royaume étranger peuplé de mauvais hommes.

La question posée, toutefois, soulevait de nouveaux débats chez lui. Etait-il un fidèle Melkorite, prêt à mourir pour son seigneur ? Non, certainement pas. Il n'aimait pas Jawaharlal, et s'il pouvait arranger sa disparition sans être inquiété lui-même, il le ferait avec joie. Le problème était qu'atteindre le Grand Prêtre était impossible, au regard de la garde rapprochée qu'il avait autour de lui. Tout le monde en était conscient, et Ekkti n'était pas plus sot qu'un autre. Mais alors pourquoi ces gens venaient l'interroger si durement ? Pourquoi venaient-ils le maltraiter ? Ils n'étaient pas là pour faire du mal à Jawaharlal… Il était donc plus logique de répondre que, oui, il était bien un ami du Temple. Les gardes qui le retenaient le libéreraient donc, à moins qu'ils eussent d'autres questions à lui poser pour s'assurer de sa loyauté. Et puis ils s'en iraient pour de bon, le laissant tranquillement remettre de l'ordre dans ses pensées, et regagner son lit.

Il s'apprêtait à répondre quand il se rendit compte qu'il ne pouvait pas mentir. Pour une raison inexplicable, il se trouvait dans l'incapacité de répondre ce qu'on attendait de lui. Pourquoi ? Peut-être parce que personne ne lui avait jamais demandé ce qu'il pensait de ce qu'il se passait au Temple, et qu'il s'était toujours réconforté en songeant qu'il n'avait pas le choix. Il ne cautionnait pas, mais il était contraint de faire ce qu'on lui demandait, point final. Qu'on l'associât aux crimes qui étaient commis ici, ce n'était tout simplement pas supportable. Mais à quoi bon dire la vérité, si c'était pour finir avec la gorge tranchée ? S'il en avait eu la possibilité, il se serait littéralement arraché les cheveux, tant la question qu'on lui posait était difficile. Sous la menace d'une arme, il perdait littéralement ses moyens. La voix reprit, pleine de menace :

- Hésiter est un crime contre le Grand Prêtre. Si tu hésites sur cette question, cela signifie que tu n'est pas un fidèle Melkorite. Tu es un rebelle…

Ekkti voulut crier son innocence, se défendre de pareilles accusations qui pouvaient le conduire à la condamnation à mort, en passant naturellement par de longues et pénibles séances de torture qu'il aurait préféré s'épargner. Les mots restèrent coincés dans sa gorge, lorsque le fil de la lame glissa de côté. Très doucement. Très légèrement. Sans lui faire le moindre mal. Une voix féminine lui susurra à l'oreille :

- Tout comme nous.

Il est encore temps d'implorer le pardon de Melkor Femme_10

Il garda les mains en l'air, la respiration saccadée, hésitant même à se retourner pour voir qui étaient ceux qui se présentaient comme des ennemis du Dieu Noir et de son Grand Prêtre. Il flairait le piège, il se demandait si on n'était pas en train d'essayer de le faire confesser. Un seul mot déplacé, et il finirait la tête sur une pique, en guise d'exemple. La femme reprit, glaciale comme la mort elle-même :

- Ekkti, retourne-toi.

Il obtempéra, répondant au commandement impérieux de son ton plutôt qu'à une quelconque envie. Il n'avait plus envie de se trouver là. Il souhaitait mourir, il souhaitait que cela terminât le plus rapidement possible. Le cauchemar avait assez duré, et il ne voulait pas être aux mains des Melkorites plus longtemps. Pas si cela signifiait souffrir, encore et encore, pour expier son crime. Pas si cela signifiait voir sa chair sacrifiée sur l'autel de Melkor devant une foule déchaînée. Il leva la tête, plein de honte. Ses yeux s'écarquillèrent, et sans un mot il tomba à genoux. Son front toucha le sol, et il murmura une prière de conjuration, pour se convaincre qu'il ne rêvait pas.

Un pied le repoussa sur le côté, interrompant son appel à Melkor, et le renversant sur le côté où il resta prostré, comme un enfant brimé par ses camarades de classe. Ekkti leva les mains, comme s'il s'attendait à être frappé, ou comme s'il avait vu un fantôme. Sa voix s'était muée en un murmure, et il peina à se faire entendre lorsqu'il couina :

- Vous ne pouvez pas être en vie ! C'est impossible !

Nevä le contourna et alla prendre place sur le lit. La toge qu'elle portait la grattait, mais elle se résolut à ne pas bouger, préférant demeurer digne pendant le temps que durerait son infiltration. Elle plongea son regard acéré dans celui de l'esclave, et lui intima d'une voix plus agacée qu'autoritaire :

- Relève-toi, Ekkti. Tu n'es pas un animal.

L'intéressé s'exécuta, jetant un bref regard à l'autre non-libre de la pièce. C'était lui qui lui avait posé les questions, et c'était lui encore qui barrait de son corps le chemin vers la sortie. La confiance ne régnait pas particulièrement dans les lieux. Satisfaite, la femme poursuivit :

- Ekkti, tu n'es pas un fidèle Melkorite. Tu sais ce que cela implique ?

Il réfléchit brièvement. Cela impliquait beaucoup de choses, toutes désagréables :

- Cela signifie que je vais mourir, c'est ça ? Vous êtes venue pour me tuer ?

Nevä fronça les sourcils. Sa réaction première aurait été de se lever et de lancer son poing dans la figure de l'esclave. Elle ? Le tuer ? L'insulte était grave. Elle n'était pourtant pas une inconnue, il devait bien avoir entendu parler d'elle. Sa réaction quand il avait vu son visage était éloquente à ce sujet. Alors pourquoi croyait-il qu'elle avait retourné sa veste aujourd'hui ? La peur, sans doute. Elle se força à demeurer calme, et répondit sèchement :

- Je ne vais pas te tuer, Ekkti. Sauf si tu me donnes une raison de le faire. Tu veux me donner une raison de le faire ?

- N-Non, bien sûr que non.

Elle hocha la tête :

- Bien, Ekkti. Quelles sont tes attributions au sein du Temple ?

Le changement de ton soudain le laissa perplexe. Elle passait de la menace voilée à l'intérêt sincère de manière tout à fait stupéfiante, et ne lui laissait pas le temps de fixer ses pensées. Il la sentait pressée, mais elle n'en avait pas du tout l'air. Il la sentait dans le besoin, appelant à l'aide, mais elle n'avait encore formulé aucune demande, si bien qu'il était partagé entre l'envie de lui poser la question directement, et celle de simplement se taire et d'attendre son verdict. Comme elle l'avait interrogé, il était en droit de répondre, et il souffla :

- Je m'occupe de livrer les repas, de récupérer le linge, de nettoyer les quartiers. Rien d'exceptionnel.

- Rien ?

Il déglutit. Il n'avait pas eu l'intention de lui mentir, ou même de lui dissimuler une partie de la vérité – il craignait encore trop la lame qu'elle tenait en main, et qu'elle n'avait pas rengainée – mais il était simplement si stressé qu'il n'avait pas mesuré l'importance de ce qu'il pouvait savoir.

- Euh, si ! Je m'occupe des gardes du Grand Prêtre.

Nevä demeura impassible, mais intérieurement son intérêt avait été piqué au vif, et elle se retint de se pencher en avant en lui demandant sur-le-champ des détails. Elle se contenta de l'inviter d'un geste à poursuivre, ce qu'il fit :

- Des fidèles, d'après ce que l'on m'a dit. Ils ne sont pas tous du Rhûn. Je dirais même que beaucoup sont originaires des terres du Sud ou de l'Ouest. Ils parlent souvent des langues que je ne comprends pas. Entre eux.

- Combien sont-ils ?

Ekkti haussa les épaules :

- Je l'ignore. Un grand nombre, sans doute, mais je n'ai pas la charge de tous les hommes qui résident ici. Je dirais que là où j'ai accès, il y a… oh je ne saurais dire… Peut-être cinq cent, ou six cent hommes.

La femme aux tatouages parvint miraculeusement à conserver la maîtrise de ses réactions, alors qu'elle aurait voulu se lever et secouer Ekkti pour lui faire arracher la vérité. Six cent hommes ? C'était une petite armée que réunissait Jawaharlal. Et encore, d'après ce qu'elle lui disait, ce n'étaient pas toutes les ressources dont il disposait. Le fourbe était en train de préparer quelque chose, et pendant qu'il sacrifiait des innocents et qu'il choquait la société d'Albyor par ses actes cruels, ses véritables desseins demeuraient cachés. Le scélérat était un vil serpent, bien plus dangereux qu'il y paraissait. Et pourtant, il était loin d'avoir l'air d'un tendre. Nevä se contenta de répondre :

- Six cent ? Ils ont des armes ? Des armures ? Des officiers ?

La pertinence de sa question ne surprit pas outre mesure Ekkti, qui se essaya de lui expliquer la situation du mieux qu'il le pouvait :

- La plupart sont armés, oui. Comme n'importe qui de sensé dans ce pays. Mais je n'ai pas vu d'armures. Je… Pas d'armures en acier, du moins.

- Et les officiers ? Ils ont des officiers ?

C'était peut-être le point le plus important. Jawaharlal pouvait entretenir autant d'hommes qu'il le voulait au sein du Temple, il pouvait même les armer et les équiper s'il le souhaitait, mais cela n'en faisait pas une force combattante pour autant. Tout au plus des gardes et des surveillants qui servaient à impressionner. Des gens dangereux, bien entendu, mais pas forcément une menace pour la Reine. Par contre, s'ils étaient menés par des officiers compétents, s'il y avait une hiérarchie définie, des sergents, des lieutenants, des capitaines, toute une chaîne de commandement qui culminait avec le Grand Prêtre, alors il y avait peut-être des raisons de s'inquiéter. Ekkti eut une moue peu encourageante, mais Nevä voulait l'entendre de sa bouche, et elle garda le silence jusqu'à ce qu'il trouvât le courage de dire :

- Oui, ils ont des officiers. Beaucoup.

Elle ferma les yeux, comme pour retenir la tristesse infinie qui venait de la saisir. Ainsi donc, Jawaharlal voulait plonger le pays dans le sang et les larmes, avec en première ligne les malheureux esclaves qui n'avaient jamais rien demandé. Elle se contenta d'annoncer sur un ton grave :

- Ekkti, tu ne nous as jamais vus. Tu sais que me trahir n'amènera rien de bon. Si tu crois qu'il reste un espoir, garde le secret. Quant à nous... nous devons absolument sortir d'ici, maintenant. J'ai un mauvais pressentiment.

Et elle se trompait rarement sur ses pressentiments…


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Il est encore temps d'implorer le pardon de Melkor EmptyLun 7 Sep 2015 - 21:33
Nevä ne s’était pas trompée sur son pressentiment. A peine furent-ils sortis de la chambre de l’esclave qu’ils entendirent le martèlement caractéristique d’hommes avançant au pas de course. Si l’alerte générale n’avait pas encore été donnée, cela ne tarderait plus désormais. Il leur fallait à tout prix quitter le temple Sharaman au plus tôt mais ils ne pouvaient pas juste faire marche arrière puisque le bruit menaçant des pas se rapprochant semblait venir de là.

Ils s’élancèrent dans le couloir immédiatement à leur droite, le jeune esclave montrant la voie à son ainée. Ils ne couraient pas, préférant rester le plus discret possible. Le temple bruissait de différents bruits mais rien ne laissait croire qu’on les pourchassait. Heureusement pour Nevä, son guide connaissait bien l’intérieur des lieux. Sans lui, elle se serait sûrement égarée dans le dédale des couloirs. Si le temple semblait de taille modeste vu de l’extérieur, ses nombreux couloirs et escaliers s’enfonçaient profondément sous la montagne et il était aisé de perdre le sens de l’orientation dans ces couloirs qui se ressemblaient tous.

Mais, alors que son guide semblait avoir retrouvé espoir, deux soldats surgirent devant eux. Apparemment, ils ne s’attendaient pas à les voir et ils restèrent interloqués un moment mais ils se reprirent vite et s’élancèrent contre eux. Heureusement pour les deux jeunes gens, le couloir était trop étroit pour qu’ils puissent se servir de leurs épées mais ils brandirent deux dagues dans l’intention manifeste de les égorger sans autre forme de procès.

Nevä réussit à se débarrasser de ses adversaires sans encombre. Ils ne faisaient pas parti de l’élite des combattants clairement. Son jeune guide semblait terrifié mais malgré cela, il n’avait pas hésité à se lancer contre leurs ennemis alors qu’il était désarmé et son intervention avait permis à la jeune femme de gagner un temps précieux. Il n’avait récolté qu’une éraflure superficielle sur le bras gauche et ils pouvaient s’estimer heureux.
Ils ne traînèrent pas en chemin et s’élancèrent vers la sortie. Nevä reconnut le couloir qui menait à la grande salle. Elle savait désormais où ils se trouvaient. La sortie n’était plus loin mais trois gardes apparurent devant eux, bloquant la seule issue possible. Ils allaient faire demi-tour lorsque d’autres soldats firent irruption derrière eux. Ils étaient encerclés.

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Durno s’avança vers les deux intrus. Il traînait derrière lui un jeune esclave qui ne se débattait même pas. Au premier coup d’œil Nevä pût voir qu’il s’agissait d’Ekkti. Il semblait mal en point et la raison lui en apparut bientôt. Il serrait contre lui ses bras, tailladés de toutes parts. Le sang inondait ses vêtements et il était évident qu’il ne s’en sortirait pas. Ses bourreaux avaient juste fait en sorte que son agonie ne soit pas instantanée. Durno prît la parole.

- Vous pensiez réellement sortir d’ici en vie ? Le temple Sharaman a des yeux et des oreilles partout. Il est impossible de passer inaperçu ici. Melkor veille sur les siens.

Il étudiait les deux jeunes gens sans se cacher, gravant chaque détail de leur visage dans son esprit. Ils mourraient dans quelques minutes mais Durno était prudent. Il n’avait pas grimpé les échelons dans l’OCF par hasard et il envisageait toujours toutes les possibilités. Ils étaient cinq en tout et cela était sûrement suffisant pour envoyer dans la tombe les intrus mais il avait roulé sa bosse assez longtemps pour savoir que rien n’était jamais joué d’avance en ce bas monde. Il surprit le regard haineux de Nevä et celui, horrifié de son compagnon qui ne pouvait pas détacher les yeux de l’esclave en train de se vider de son sang.

- Et oui, votre ami sera mort dans 5 minutes. Cependant, il ne faut pas avoir trop de peine pour lui, il a quelque chose que vous n’avez pas.

- Quoi donc ? demanda le jeune guide de Nevä.

Semblant ravi de cette question, les lèvres de Durno s’étirèrent en un sourire cruel et il ajouta :

- 5 minutes !

Puis se tournant vers ses hommes :

- Ils sont à vous messieurs. Tuez-les !
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Il est encore temps d'implorer le pardon de Melkor EmptyMer 9 Sep 2015 - 13:44
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Nevä inspira profondément, en s'appuyant contre le mur. Elle n'avait pas tué son adversaire… elle n'en avait pas eu le courage. C'était cela qui lui avait manqué la dernière fois également, mais elle était incapable de se décider à franchir le pas. Prendre une vie… si elle le faisait aveuglément, alors elle deviendrait exactement comme les hommes qu'elle combattait. Elle deviendrait précisément le monstre qui sommeillait en chaque individu, et qui ne demandait qu'à grandir, alimenté par la haine et la fièvre des batailles. C'était pour cela qu'elle avait échoué. C'était aussi pour cela qu'elle était libre, et qu'elle avait cette deuxième chance, croyait-elle. C'était un espoir déraisonnable que de croire qu'elle pourrait aller librement après toute cette histoire, mais elle s'y accrochait tant bien que mal, consciente que même si ses chances étaient infimes, elle devait continuer à avancer. Au moins pour la mémoire de ceux qui n'avaient pas survécu. Ceux-là méritaient qu'elle tentât de toutes ses forces… mais même eux n'étaient pas une raison suffisante pour la pousser à se débarrasser de ces gardes.

Elle n'était pas une guerrière, encore moins une tueuse. Elle s'était contentée de se défendre, focalisée sur la lame qui fondait vers elle sa gorge. Elle avait attrapé le bras tendu, arrêtant le fil aiguisé à quelques centimètres de son visage. L'homme avait appuyé, appuyé encore, la dominant facilement dans un duel de force brute. Elle n'avait eu qu'à s'esquiver souplement. La dague s'était brisée contre le mur, et sa tête aussi. Elle n'avait eu qu'à l'achever d'un coup de poing dans l'oreille, suffisamment fort pour l'assommer. Il s'était écroulé dans un râle pathétique. Le second avait pris l'esclave à parti, et celui tentait tant bien que mal d'attirer son attention pour le détourner de Nevä. Celle-ci joignit les deux mains, et les abattit férocement sur la nuque du garde. Il tomba à genoux, la tête résonnant comme s'il s'était tenu près d'une cloche annonçant l'arrivée de la Reine, et l'esclave n'eût qu'à le pousser légèrement pour qu'il rejoignît son compagnon allongé par terre.

- Dame Nevä, vous n'avez rien ?

Elle fit « non » de la tête, encore un peu choquée. Cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas ressenti cela. Des années. Depuis, sa condition physique ne s'était pas améliorée, et la captivité n'avait pas favorisé ses réflexes. Elle avait eu vraiment beaucoup de chance, et elle n'était pas sûre que cela se représenterait…

Ils s'élancèrent donc à toute vitesse vers la sortie. La jeune femme suivait son guide en lui offrant sa totale confiance. Les méandres du Temple de Melkor étaient si complexes qu'elle n'imaginait pas pouvoir en sortir seule et sans aide. Elle devait absolument rester proche de son guide, sans quoi elle resterait prisonnière de cet endroit cauchemardesque jusqu'à la fin de ses jours… fin qui risquait d'arriver bien plus tôt qu'il était souhaitable. Alors qu'ils étaient presque arrivés au terme de leur course, ils furent stoppés par trois hommes qui se dressèrent face à eux, l'air menaçant. Eux n'étaient pas des esclaves, ni des gardes de pacotille. C'étaient des soldats entraînés, ceux dont Ekkti avait parlé. Ils avaient réussi à les retrouver… Mais comment ? Nevä sentit la main de l'esclave attraper la sienne, pour fuir dans une autre direction, mais lorsqu'ils se retournèrent, ils purent constater que de nouveaux soldats étaient rassemblés derrière eux. Trop nombreux pour passer en force…

Le couloir leur parut soudainement très étroit, et bien plus éclairé qu'ils l'avaient cru au premier abord. Ils étaient faits comme des rats, coincés et privés de toute issue. Nevä en profita pour les observer. Ils n'étaient pas Orientaux, comme Ekkti le lui avait dit, et beaucoup avaient les traits des gens de l'Ouest. C'étaient donc bien les soldats de Jawaharlal, ceux qu'il avait fait venir en secret dans son temple, et sur lesquels il avait tout contrôle. Leur chef s'avança et prit la parole d'une voix assurée. Comment ne pas l'être, d'ailleurs, alors qu'ils étaient à cinq contre deux ? Cinq épées contre deux paires de poings bien maladroits… Ils n'avaient aucune raison de douter de leur victoire, et leur chef était particulièrement serein. Il dévisagea intensément les deux tatoués, qui lui rendirent son regard. Nevä savait qu'il essayait de se souvenir de son visage, mais à quoi bon, puisqu'il allait la tuer de toute façon. Elle se mit à trembler, et fit instantanément barrage de son corps entre le jeune esclave et le guerrier. Elle ne tolérerait pas qu'on pérît pour elle. Pas encore…

Son guide essaya de lui retourner la faveur, mais elle insista tant et si bien qu'il se contenta de surveiller ses arrières, lui tournant le dos pour faire face aux hommes qui pouvaient les attaquer de l'autre côté. Il n'était pas non plus un guerrier, mais il était prêt à donner sa vie si cela offrait une chance à Nevä de s'en sortir. Il n'était pas plus courageux qu'un autre, en effet, mais maintenant qu'il était condamné, il voulait donner un sens à sa mort, à défaut d'avoir trouvé un sens à sa vie… La jeune femme lui avait offert un maigre espoir, et il tiendrait la promesse qu'il s'était faite en entrant à sa suite : tout faire pour qu'elle ressortît du Temple Sharaman indemne.

La femme fronça les sourcils en voyant le soldat traîner derrière lui une silhouette familière. Son cœur manqua un battement, quand le visage d'Ekkti lui apparut, incroyablement faible. Il était au bord de l'inconscience, et son corps avait été méticuleusement tailladé pour lui faire payer ses crimes. Elle ne put empêcher la haine de se lire dans ses yeux, tant le sort réservé au pauvre esclave était terrible. Hélas, elle ne pouvait plus rien faire pour lui, et elle devait se résoudre à le regarder périr. Il souffla dans un murmure, qui serait peut-être son dernier :

- Je ne leur ai rien dit… Ils ont essayé, mais je n'ai rien dit…

Un des hommes armés lui donna un coup de pied dans l'estomac pour le faire taire. Nevä sentit des larmes couler le long de ses joues. Elle ferma les yeux pour les endiguer. Non, elle ne devait pas pleurer. Elle devait faire honneur à ce sacrifice qui n'aurait jamais dû avoir lieu. Elle se contenta donc de hocher la tête pour indiquer à Ekkti qu'elle le remerciait, qu'elle le remerciait de tout son cœur. Il restait peut-être encore un peu de bravoure chez certains esclaves, et elle se maudissait d'être celle qui devait la faire ressurgir… Le chef des soldats lui indiqua qu'il ne restait que cinq minutes à vivre au pauvre mutilé, et elle ne doutait pas qu'il disait vrai. Il serait peut-être même mort avant cela, hélas. Eux aussi, d'ailleurs.

L'ordre fusa, et les hommes sortirent leurs armes, s'élançant sur l'intruse et son guide qui allaient payer de leur vie le fait de s'être introduits dans le Temple Sharaman. Ils n'avaient que quelques secondes pour trouver une solution, mais c'était un délai bien trop court. Ils ne pouvaient pas se défendre, pas se battre, et encore moins s'enfuir. Passer au travers d'une telle forêt de lames était tout bonnement impossible. Alors, Nevä fit ce qu'elle n'avait plus fait depuis de nombreuses années, ce qu'elle ne pensait même plus être capable de faire… Elle commanda.

- HALTE !

Son cri transperça l'air comme une flèche d'argent, et les soldats s'immobilisèrent comme un seul homme, stupéfaits. Elle n'avait rien fait de magique, ne leur avait pas jeté un mauvais sort… Elle s'était contentée d'utiliser son aura naturelle pour leur commander d'arrêter. La surprise jouait beaucoup, et la puissance de son ordre fit vaciller la volonté de ces hommes habitués à entendre des cris paniqués. Ils s'arrêtèrent, regardant leur chef qui paraissait quelque peu incrédule. Il s'apprêtait à hurler à ses soldats de finir le travail, mais Nevä ne lui en laissa pas le temps. Reprenant d'une voix forte, elle contra :

- Au nom de Melkor, arrêtez-vous ! Croyez-vous que vous puissiez me tuer ainsi impunément, sans me présenter au Grand Prêtre de ces lieux, le puissant Jawaharlal ! Qui êtes-vous pour oser lever la main sur moi !?

Sa voix n'était qu'orage et tempête, et les homme vacillaient devant son courroux. Nevä savait qu'elle n'avait aucun atout dans sa manche, mais elle jouait le tout pour le tout. Il lui fallait gagner quelques secondes, quelques précieuses secondes, jusqu'à ce qu'on vînt à son secours. Jusqu'à ce qu'ils vinssent tous. Sa voix était leur point de ralliement, et ils ne pouvaient pas l'avoir oubliée. Pas même après ces cinq longues années. Encore une fois, le chef des gardes voulut leur ordonner quelque chose, mais encore une fois elle l'interrompit en reprenant de plus belle :

- SILENCE !

Le couloir reprit son cri en écho, et comme elle l'avait espéré, il réveilla tout le palais. Les esclaves sortirent un à un de leurs quartiers, se rassemblant dans le couloir pour voir de quoi ils retournaient. Ils se mettaient sur la pointe des pieds pour mieux voir, et murmuraient entre eux. Tous ensemble, c'étaient désormais eux qui encerclaient les gardes, bien trop nombreux pour pouvoir être tous éliminés. Les militaires, qui n'étaient pas du Rhûn, ne parlaient pas suffisamment bien la langue locale pour comprendre ce que la jeune femme cria par la suite. Elle l'adressa non pas aux hommes armés, mais bien aux non-libres, qui paraissaient étonnés, surpris. Ils paraissaient ne pas croire à la scène qui se jouait sous leurs yeux. Tout comme les soldats, qui étaient de toute évidence dépassés par la situation. Les combattants se retournèrent vers les esclaves, les menaçant de leurs épées, leur ordonnant de retourner dans leurs quartiers. Nevä choisit précisément ce moment pour agir.

Elle attrapa fermement la main de son guide, et courut en direction de la sortie. Le chef sur ses talons poussa un cri de rage, mais les deux hommes vers lesquels courait la jeune femme tatouée ne l'entendirent que trop tard. Ils eurent à peine le temps de se retourner qu'elle les chargeait dans le dos, les bousculant de l'épaule, sans chercher particulièrement à les blesser. Elle ne voulait que les écarter de son chemin, et fuir, quitter ce piège, disparaître. Les esclaves s'écartaient sur son passage, lançant des « hourras » et des acclamations, prenant bien garde de la toucher tandis qu'elle traversait leurs rangs sans perdre de vitesse. Et puis, comme si elle était la seule à bénéficier de leur protection, ils refermaient le passage après elle, tournant le dos aux soldats, l'accompagnant de leur regard bienveillant. Le chef des soldats bouscula les trois premiers esclaves qui se dressèrent devant lui, écarta les trois suivants du bras, mais il se rendit bientôt compte qu'il ne parviendrait jamais à rattraper cette femme. Pas avec deux cent esclaves entre lui et elle, dont chacun essaierait de lui bloquer le passage.

Enragé à l'extrême, autant parce qu'il avait perdu sa proie que parce qu'elle avait réussi à défier son autorité, il saisit un des non-libres à la gorge, et le plaqua contre un mur. Les autres reculèrent précipitamment :

- Qui était cette femme !? Réponds !

L'esclave leva les mains pour montrer qu'il était désarmé, et répondit :

- Je l'ignore ! Je l'ignore !

Il mentait, évidemment. Mais l'autre chose évidente était qu'il ne dirait rien, même sous la torture. Cela se voyait dans ses yeux. Aucun d'entre eux ne parlerait. Ils n'y avaient pas intérêt. Alors, Durno lâcha sa prise, et recula d'un pas, croisant le regard des esclaves qui le dévisageaient désormais. Pour la première fois depuis longtemps, il sentit une vague de crainte s'insinuer en lui. Il était incroyablement seul, face à cette masse qui pouvait le tuer si elle le désirait. Il pouvait en massacrer autant qu'il le voudrait, il en resterait toujours assez pour lui régler son compte après… Récupérant son épée, il rassembla ses hommes autour de lui, et s'éloigna dans l'autre direction, en essayant de ne pas croiser le regard des non-libres. Pour la première fois depuis qu'il était ici, ce fut lui qui baissa les yeux devant les esclaves…


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Il est encore temps d'implorer le pardon de Melkor EmptyDim 13 Sep 2015 - 20:06
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Durno avait rarement été aussi en colère. Il aurait sa revanche sur la mystérieuse femme qui avait réussi à s’enfuir mais pour l’heure, elle devait être loin. Cependant, il n’était pas sans ressource. Il n’avait pas compris ce qu’elle avait dit aux esclaves, sa maîtrise de la langue de l’Est n’était pas encore assez bonne pour cela même s’il faisait des progrès, mais il avait vu la réaction des esclaves.

Il n’avait pas tardé. Il était revenu avec beaucoup plus d’hommes et avait fait arrêter ceux qui s’étaient mis délibérément en travers de son chemin. Les cris des pauvres infortunés retentirent pendant plusieurs jours dans le temple. Comme d’habitude, les esclaves courbèrent le dos. Que pouvaient-ils faire d’autre ? Si l’envie en prenait au Grand Prêtre, il pourrait tous les exécuter et les remplacer par de nouveaux esclaves achetés sur le marché d’Albyor. Du moins c’est ce qui se disait parmi eux.

Durno avait espéré en apprendre beaucoup plus mais tout ce qu’il obtînt fût un nom, Nevä, et qu’elle cristallisait tous les espoirs de liberté des esclaves. Un non-sens incroyable donc. Cela ne l’avançait guère et, comprenant qu’il n’en apprendrait pas plus, il fît sacrifier les leaders. Le calme revînt dans le temple et Durno ne pût que mettre au point de nouvelles défenses. Plus jamais un intrus ne pourrait s’introduire dans Sharaman désormais. Le temple venait de se transformer en forteresse.

Il avait, bien sûr, rapporté la nouvelle à Jawaharlal, ainsi qu’un portrait très ressemblant de cette Nevä (un de ses talents qu’on n’aurait jamais pu soupçonner en le voyant) mais le Grand Prêtre ne savait manifestement rien à son sujet non plus. Cependant, il ordonna de faire afficher le portrait en tous points de la ville en la désignant comme une ennemie de Melkor.

Il envoya aussi ces informations au gouverneur afin que les hommes de ce dernier la prennent en chasse également et fît courir la rumeur auprès des marchands d’esclaves qu’elle se battait pour la libération de ces derniers. Désormais, toutes les personnes les plus influentes de la cité allaient se mettre à ses trousses. Si elle n’avait pas déjà fui la Cité Noire, elle n’avait plus guère longtemps à vivre.

L’ordre était de la prendre morte ou vive et la récompense offerte par Jawaharlal était alléchante. Il avait aussi promis d’affranchir tout esclave qui lui fournirait des informations susceptible d’amener à la capture de Nevä. La plupart ne la trahiraient sûrement pas mais c’était suffisant pour en motiver certains. Il lui faudrait se montrer prudente même parmi ses alliés naturels. Si elle avait un peu de jugeote, elle quitterait Albyor le plus tôt possible.

Cependant, Durno espérait bien qu’elle n’y parviendrait pas. Plus encore, il espérait qu’on lui ramerait vivante. Il prendrait grand plaisir à lui apprendre ce qu’il en coûtait de se mesurer à lui.
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Il est encore temps d'implorer le pardon de Melkor EmptySam 20 Fév 2016 - 17:47
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La situation n’était pas aussi reluisante qu’il le laissait paraître. Il avait reçu des informations troublantes sur ce qu’il se passait au comptoir commercial de Rhûn. Il avait basé son plan d’action sur le fait de pouvoir armer ses hommes rapidement et voilà que son meilleur espoir de réaliser cela dans des délais raisonnables risquait de disparaître. Il avait déjà envoyé une lettre à son homme sur place pour lui rappeler que l’achat de l’arsenal était d’une importance capitale et qu’il devait être prêt à tout pour éviter que ces armes tombent aux mains de leurs ennemis, qu’ils soient étrangers ou des compatriotes.

De même, la situation à Albyor n’évoluait pas assez vite à son goût. Si le gouverneur lui laissait le champ libre quant aux activités de l’Odgâr, il n’était pas ravi de voir des hommes armés accompagner les prêtres. Durno avait dû demander aux hommes plus de discrétion, les soldats n’accompagnant les Ogdâr-Sahn que lors des arrestations. De plus, contrairement à son idée originelle, il ne disposait d’aucun pouvoir politique en ville. Si la réforme religieuse était en bonne voie d’acceptation, il avait compris qu’on ne le laisserait pas régir des pans entiers de la politique locale sans rien faire.

Plusieurs conseillers du gouverneur s’opposaient à lui. Pas ouvertement bien sûr car ils ne souhaitaient pas voir les Ogdâr-Sahn débarquer chez eux un matin à l’improviste. Mais dans l’ombre ils complotaient pour le réduire au silence, cherchant à mettre le gouverneur de leur côté. Le Grand Prêtre savait qu’il pourrait se débarrasser d’eux s’il parvenait à armer ses hommes et c’est pour cela qu’il avait mis au point un nouveau plan ambitieux afin de trouver des fonds au plus vite.

La bonne nouvelle était que le reste de son plan se déroulait à merveille. Les prêtres itinérants qui n’acceptaient pas la réforme seraient bientôt de l’histoire ancienne et la formation des nouveaux prêtres de l’Ogdâr serait terminée dans quelques semaines tout au plus. Il avait également écrit une lettre pour Khâliban afin de l’informer de cette bonne nouvelle. Le Grand Prêtre de Vieille-Tombe représentait sa meilleure chance. Si la cité cémétériale se déclarait en sa faveur alors c’est tout un pan du pays qui pourrait lui revenir.

Le reste de son plan était en marche. Son allié avait fait en sorte de ralentir considérablement l’information de et vers la capitale. Le plus longtemps Lyra resterait éloigné de ses projets et moins elle aurait de chance de le gêner lorsque le grand moment arriverait.

Jawaharlal fût interrompu dans le cours de ses pensées par une quinte de toux qui sembla ne jamais vouloir finir. Il avait un goût de sang dans la bouche. Il avait tellement à faire et il doutait parfois de vivre assez longtemps pour être témoin du retour de Melkor. Il avait conscience que cela ne pourrait se faire que si les hommes étaient prêts à déclarer une allégeance totale au Noir Ennemi.

Certains l’auraient déclaré arriviste mais il n’avait jamais été en quête de pouvoir personnel. Il ne désirait prendre les commandes que pour préparer Rhûn à servir leur Dieu. Une fois la société rhûnadane prête au retour de Celui qui Avait Fait le Monde, Melkor comprendrait que les hommes ne L’avaient pas abandonné mais Lui avaient préparé le terrain pour la reconquête de Son royaume. Alors Il déferlerait sur le monde et reprendrait Sa juste place. Certains refusaient d’y croire mais Jawaharlal n’avait pas besoin de croire en quoi que ce fût. Il savait que le jour glorieux du retour de Melkor approchait et qu’Il sortirait vainqueur de l’inévitable guerre qui s’ensuivrait. Et le Grand Prêtre ferait tout ce qui était en son pouvoir pour hâter ce jour.
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Ryad Assad
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Il est encore temps d'implorer le pardon de Melkor EmptyVen 1 Avr 2016 - 1:49
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Il faisait froid.

Une souris passa devant son nez si vite que l'on aurait dit une ombre fugace jetée par le passage d'une torche devant la fenêtre. A ceci près qu'il n'y avait pas de fenêtre. Pas plus qu'il n'y avait de torche. Rien que de la poussière, des ténèbres et des courbatures. Dormir était pratiquement impossible, bouger encore plus. Rester immobile était la seule solution, mais pour cela il fallait lutter contre sa nature profonde, contre ses réflexes. Un organisme cherchait toujours à survivre, et accepter sereinement de mourir chaque soir était un calvaire que personne ne pouvait supporter. Personne qui n'avait pas une détermination incroyable.

Il en fallait pour accepter d'être enterré vivant.

Nevä comptait les secondes, les minutes et les heures, essayant de résister à son besoin le plus primaire, le plus animal. La liberté, elle la chérissait plus que tout au monde. Elle qui avait passé cinq années derrière les barreaux des geôles de Blankânimad savait mieux que quiconque ce qu'elle signifiait, à quel point elle était précieuse. Accepter d'être inhumée quotidiennement était la preuve de son immense dévotion à sa cause, car même si elle savait le combat perdu d'avance, elle ne pouvait pas s'empêcher de livrer bataille de toutes ses forces. Elle frémissait, elle tremblait, elle pleurait, mais elle continuait à avancer envers et contre tout. Elle était l'incarnation de la Volonté dans sa plus pure expression, la preuve vivante que l'on pouvait tout endurer pour atteindre ses objectifs. Son nom à lui seul incarnait cela parmi la population servile d'Albyor.

Ils n'en savaient d'ailleurs pas davantage. Ils étaient une poignée, cinq ans auparavant, à avoir mené la révolte. Une poignée qui avait bien failli renverser l'équilibre des forces dans la Cité Noire, et qui avaient fait vaciller le pouvoir que la Reine Lyra cherchait à installer. Elle avait décidé de les mater avec une violence exceptionnelle… et ils avaient pour la plupart été massacrés. Certains avaient tenté de fuir, mais aucun des chefs n'avait été épargné. Nevä elle-même avait été capturée, torturée, et puis elle avait passé cinq années à attendre le jour de sa condamnation. Etonnamment, on se rappelait encore d'elle à Albyor. De son nom, de son visage inoubliable marqué par tant de tatouages qu'elle ressemblait à une œuvre d'art.

Ils se souvenaient d'elle comme de la Voix. Ils se souvenaient de ses paroles, de ses ordres. Ils ne se souvenaient de rien d'autre, et surtout pas de la réalité. Ils la confondaient avec Qarim, le Haradrim qui avait activement mené les esclaves au combat, et qui avaient bien failli s'emparer du Palais du Gouverneur. Lui était un guerrier, un homme de fer au courage sans pareil, qui avait tué de ses mains une douzaine de gardes. Nevä se souvenait encore de son ébahissement devant son talent, sa violence, sa rage de vaincre et de vivre. Elle n'était pas comme lui, bien entendu, mais les esclaves ne s'en rappelaient plus. Ils la voyaient comme la divinité de la victoire descendue pour les protéger, pour les mener vers dans une épopée glorieuse contre les tyrans Melkorites et les autorités d'Albyor. Ne se souvenaient-ils donc pas ? Ne se souvenaient-ils donc de rien ?

Il y eut un raclement léger, comme le bruit de la pierre qui frotte contre la pierre. Comme chaque matin, elle serra un peu plus fort le poignard avec lequel elle s'allongeait dans le cercueil. Il ne lui servirait pas à grand-chose si quelqu'un venait la déterrer pour la mettre à mort, sinon à accélérer sa fin. Elle ne tenait pas à être prise vivante par les hommes de Jawaharlal, et si elle devait se trancher la gorge elle-même pour l'empêcher de poser la main sur elle, elle le ferait. Jamais elle ne se présenterait devant lui. Jamais. Certainement pas pour répondre à ses questions ou pour lui donner la satisfaction de la voir hurler de douleur. Encore moins pour le condamner ou l'exécuter. Même la perspective d'approcher le Grand Prêtre pour mettre fin à ses jours la rebutait. Elle ne voulait rien avoir à faire avec lui. Elle voulait simplement vivre, et être libre.

Vivre, et être libre.

- Dame Nevä, comment allez-vous ?

Kumkun. Encore lui. Toujours lui qui venait quotidiennement la ramener à la vie, la relever d'entre les morts où elle aurait dû rester. Et comme chaque matin, elle s'efforçait de rester digne devant lui. Elle ne souhaitait pas lui montrer qu'elle n'avait pas fermé l'œil, elle ne voulait pas lui laisser voir l'ampleur de son malaise. Tout devait être sacrifié sur l'autel de leur mission, et si elle voulait exiger de lui qu'il risquât sa vie, elle était contrainte de lui montrer qu'elle-même n'avait peur de rien. Les jours passaient, mais toujours elle lisait dans son regard la même admiration, laquelle allait en se renforçant. Elle ne comprenait pas pourquoi. Ou plutôt, si, elle comprenait très bien pourquoi. Il la voyait comme l'héroïne providentielle venue les sauver tous de la misère et de la mort qui les attendait au bout du chemin. Elle n'aurait su trouver les mots pour lui dire à quel point il se trompait. De toute façon, il n'aurait pas voulu l'écouter : son idée était déjà faite, et il n'en changerait pas.

Elle attrapa la main qu'il lui tendait, et s'extirpa du cercueil en frissonnant de dégoût. Ce caveau puant et glacé était le pire endroit dans lequel elle avait jamais dû s'enfermer, et pourtant Melkor savait qu'on l'avait promenée de cage en cage pendant des années. Ses différents maîtres, dont les sceaux se confondaient sur son visage au point qu'il était difficile de distinguer à qui elle appartenait désormais – à personne, répondrait-elle –, n'avaient pas toujours eu la même patience vis-à-vis d'elle. Certains s'étaient amusés de son comportement, d'autres avaient même été jusqu'à l'instruire. L'un d'eux avait même promis de la libérer à sa mort, et c'était bien le seul maître qu'elle eût jamais apprécié. Mais l'âge l'avait emporté trop vite, et il n'avait pas eu le temps de donner des consignes claires à ses enfants, lesquels s'étaient avérés être d'une cruauté rare. Nevä avait expérimenté à peu près tous les types de maîtres que l'on pouvait avoir, et elle était devenue douer pour les cerner au premier coup d'œil. Une compétence particulièrement précieuse quand on voulait survivre dans ce triste monde.

- Voilà pour vous, vous devriez manger quelque chose.

- Je n'ai pas faim.

Sa réponse fut un peu plus cinglante que prévue. Elle était encore dans ses pensées, et les mots avaient franchi ses lèvres sans passer par le prisme de son esprit qui les aurait sinon bridés. Kumkun ne fit aucune réflexion, et commença à débarrasser la soupe et le pain qu'il venait de déposer devant elle. Il était plus serviable que servile, mais elle était si peu habituée à cela qu'elle était mal à l'aise à chaque fois qu'il lui proposait son aide. Elle l'arrêta toutefois, et reprit sur un ton moins agressif :

- Attends. Je vais manger quelque chose finalement.

Son visage s'illumina comme si elle lui avait dit qu'il allait devenir Prince d'un quelconque royaume et que ses tourments allaient s'achever. Elle dissimula son incompréhension derrière une mine fermée, et le regarda vaquer à ses occupations tandis qu'elle entamait le repas chaud.

- Quelles nouvelles ? Tu as entendu quelque chose de nouveau ce matin ?

Kumkun ne la libérait jamais aux premières lueurs de l'aube, et il partait tous les jours au marché où il se renseignait pour le compte de Nevä, qui attendait sagement son retour. Elle lui avait ordonné de se comporter très normalement, et elle devait avoir qu'elle était surprise par son aisance à faire comme si de rien n'était. La vérité était que les esclaves, quoique privés de liberté, n'en étaient pas moins intelligents et adaptables. Pour la plupart, ils étaient témoins de choses peu dicibles : des actes de cruauté ou de sauvagerie, des meurtres, des tortures et des viols commis par des individus très respectés. Ils avaient accès à la face sombre de chacun, et ils apprenaient très tôt à faire profil bas, à ne pas se mêler de ce qui ne les regardait pas, à s'enfermer dans leur sanctuaire mental pour ne jamais en sortir. Kumkun savait faire la part des choses, et il avait esquivé tant et tant d'ennuis en baissant la tête et en agissant normalement que ce comportement était devenu une seconde nature pour lui.

- Rien de très neuf. Les condamnations se calment un peu, après la première vague. On ne peut pas dire que les gens soient très rassurés, et ils font profil bas.

- Et les recherches ?

Elle faisait bien évidemment référence aux Melkorites qui la recherchaient. Elle se souvenait parfaitement de l'homme qui avait été à deux doigts de la piéger dans les couloirs du Temple Sharaman, et elle était persuadée qu'il se souvenait très bien de ses traits. Il fallait dire qu'elle n'avait pas un visage commun, et que parmi les esclaves tatoués sur le visage – un signe particulièrement infamant – rares étaient ceux qui arboraient une telle collection de symboles. Paradoxalement, c'était aussi cela qui lui fournissait la meilleure couverture : quel meilleur déguisement que celui d'esclave à Albyor ?

- Elles se calment. On ne parle plus beaucoup de l'épisode du Temple, et les gardes ont repris leurs activités. Cela ne veut pas dire qu'il faut baisser votre vigilance.

Kumkun avait raison. Chaque jour, elle cernait un peu mieux la politique d'Albyor, une ville qu'elle connaissait très bien, mais qui avait de toute évidence beaucoup changé depuis cinq ans. Elle n'avait pas pu éclaircir davantage ce mystère des troupes de Jawaharlal, mais il était évident qu'il ne pouvait pas les déployer au grand jour. Pas encore. S'il en avait été capable, il aurait pu leur ordonner de fouiller la ville pour lui, mais pour l'heure il avait toujours besoin des troupes du gouverneur et, indirectement, de Lyra. Tant que cela serait le cas, elle bénéficierait d'une marge de manœuvre.

- Et les sorties ?

- La ville est bien gardée, et apparemment les récents événements au Palais ont mis les gardes sur le qui-vive. Je pensais qu'ils allaient retrouver leur attitude normale rapidement, mais de toute évidence non. Ils fouillent les chariots qui quittent la ville, interrogent les gens au hasard, contrôlent leur identité, et font très attention à ne pas laisser n'importe qui circuler.

Nevä retint un juron. Elle avait des informations précieuses, même si elles étaient encore loin d'être complètes, et malgré sa réticence à collaborer avec la Reine du Rhûn, elle aurait bien voulu transmettre son rapport à Lyra. Ne fût-ce que pour lui montrer qu'elle avait honoré sa part du marché. Elle n'avait pas envie que la souveraine la considérât comme une parjure et une traîtresse. Elle était peut-être une esclave et une prisonnière, mais elle avait le sens de l'honneur néanmoins. Toutefois, elle était coincée dans la Cité Noire, incapable de communiquer avec le monde extérieur. Kumkun était virtuellement son seul allié, même si elle savait pouvoir compter sur le soutien des esclaves en cas de besoin. Elle préférait ne même pas imaginer le jour où elle aurait besoin d'eux. Elle ne savait que trop bien comment cela se passerait.

Hélas, les esclaves de Sharaman avaient propagé la rumeur selon laquelle Nevä était en vie. Elle n'était qu'un nom, un fantôme surgi du passé, une apparition qui avait redonné un peu d'espoir à ces malheureux qui en étaient privés. Ils se souvenaient de sa voix, de son nom et de ses tatouages essentiellement, mais cela leur suffisait largement. Kumkun lui avait expliqué qu'on murmurait son nom et que l'on espérait son retour. Certains pensaient même que les chefs de la rébellion n'avaient pas été tués, et qu'ils étaient revenus à avec une armée pour les libérer. N'avaient-ils pas vu leurs corps mutilés plantés au bout d'une pique ? Cinq années avaient-elles réussi à effacer ces images gravées dans la mémoire de Nevä pour toujours ? Elle n'arrivait pas à le concevoir.

- Bien. Nous allons devoir nous armer de patience, et attendre qu'une opportunité nous soit donnée d'envoyer un message. D'ici là, je vais rester cachée.

Il acquiesça. Elle savait qu'au fond de lui, il espérait de tout cœur la voir se présenter face aux esclaves pour réveiller leur désir de liberté et abattre les chaînes qui les retenaient prisonniers. Elle n'en ferait rien.

- Tout de même, Dame Nevä… Ce n'est pas bon pour vous de dormir là-dedans. Depuis que vous y êtes, vous avez perdu du poids, vous dormez à peine, vous ne mangez presque rien. Vous êtes sûre que vous ne voulez pas…

- … J'ai connu bien pire, Kumkun. Je m'en accommoderai le temps qu'il faudra, et…

Elle s'interrompit devant le regard du jeune esclave. Il exprimait une dévotion sans faille. Il buvait la moindre de ses paroles, et il avait suffi qu'elle dît qu'elle avait connu pire pour qu'il s'imaginât les pires horreurs. Quoi qu'elle fît, elle le confortait dans son idée qu'elle était une héroïne, ce qui était faux. Les véritables héros étaient morts tragiquement. Vainement. Tel était leur sort, leur destinée. Elle n'avait pas la moitié de leur courage, pas le dixième de leur grandeur d'âme. Elle n'était qu'une pauvre femme propulsée là où elle n'aurait jamais dû être, contrainte de faire ce que personne d'autre ne voulait faire. Elle leva les yeux au ciel.

Tout cela prendrait-il fin un jour ?


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